Michel-Ange et Victoria Colonna

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jean AICARD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel-Ange, architecte, peintre, sculpteur, fut aussi un poète. (Je ne connais, de ses poésies, aucune traduction en vers français.)

Son père, podestat de Chiusi et de Caprese, sans fortune, l’avait mis en nourrice chez un tailleur de pierre.

Le frère de lait des tailleurs de pierre, l’architecte de Saint-Pierre de Rome, le peintre du Jugement dernier, le sculpteur du tombeau des Médicis, portait dans sa tête un génie étrange.

Comment pensait cette tête qui conçut le Jour et la Nuit, et le Moïse ? Comment aimait ce coeur puissant, gonflé de troubles ? Rien ne le dit mieux que les sonnets.

On y voit sa pensée, contournée, tordue, douloureuse et vivante comme cette figure de la Nuit, assise sur la tombe des Médicis, et adossée au Jour que, sans doute, elle appelle amoureusement, et inutilement.

Et qui aima-t-il, ce Michel-Ange, avec sa grande âme ?

Un humble d’abord, son domestique Urbino ; puis un apôtre, un réformateur, Savonarole ; enfin une femme en deuil, Vittoria Colonna, marquise de Pescara.

À Urbino, devenu vieux, il disait un jour :

– Que deviendras-tu, mon brave Urbino, après ma mort ?

– Il faudra bien que j’essaie, tout vieux comme je suis, de servir un autre maître !

– Sois préservé de cette misère, mon pauvre ami ! répondit Michel-Ange.

Et il lui donna une petite fortune.

La mort de son ami Savonarole bouleversa l’âme de ce Michel-Ange. qui pourtant savait par cœur l’Enfer du Dante.

Quand le moine, passionné pour Dieu, eut été torturé sept fois et brûlé vif, Michel-Ange quitta Florence.

Pour la marquise, il avait un demi-siècle d’âge quand il se mit à l’aimer d’un amour vain et tourmenté.

Et, en son honneur, il devint poète.

Celui qui, se voyant refuser un jour la porte de Jules II, criait : « Eh bien ! quand le pape demandera Michel-Ange, vous lui direz que Michel-Ange est absent ! », ce géant de fierté se tint courbé longtemps aux pieds de la Femme, – d’une femme vouée au deuil.

Peut-être, en elle, est-ce une image de la Mort qu’aima le transcendant génie ; peut-être le spectre de la Fidélité par delà la vie ; peut-être la même pensée dont il avait fait déjà cette immortelle Nuit de pierre, qui dort, qui rêve l’infini, et qui vit pourtant parmi les vivants.

Il se sentait terrassé par le temps, quand elle lui apparut, comme Béatrice à Dante. Il l’adora de se laisser aimer sans espoir. Un tel amour, une telle douleur, lui sembla un bienfait suprême. À coup sûr il l’aima pour les pensées hautes et sombres, pareilles à son génie même, qui lui venaient d’elle, dont elle marchait entourée, cette marquise voilée, à l’attitude hautaine, à l’âme grande, cette visiteuse du tombeau de l’amour unique.

À soixante-seize ans, il lui demandait la permission de peindre son portrait ou de sculpter sa statue.

En même temps, François Ier écrivait à Michel-Ange pour solliciter du grand statuaire quelque œuvre d’art, dont il voulait honorer une de ses chapelles de France.

Et celui que sollicitait François Ier continuait à supplier timidement la marquise de se laisser rendre immortelle dans un marbre taillé par lui... Elle refusa.

En des heures de révolte il soupirait :

– Oh ! après tant de souffrances, que je reçoive enfin le prix si désiré de mon amour !

Et encore :

– Oh ! donner son amour, son dévouement, sa fidélité, son culte, pour des mépris, de la douleur, et une mort continuelle !

Vittoria Colonna était une des plus illustres dames de l’Italie, de l’Europe, du monde.

Elle aimait les pauvres, et le Christ. Elle aima aussi le génie de Michel-Ange. Peut-être crut-elle servir ce génie, en n’aimant que lui et non pas l’homme ; il en souffrit avec ravissement, avec orgueil, avec reconnaissance.

Quand elle fut morte, il lui baisa la main.

Et après cela, selon le témoignage de Condivi, il demeura comme privé de raison.

Bénie soit cette Muse noire, grâce à qui nous avons de Michel-Ange quelques pensées écrites, ses propres paroles sur l’amour ! Bénie soit l’étrange épouse de son âme, grâce à qui les poètes peuvent se dire :

– Et lui aussi, ce « Michel, più chè mortal, angel divino », lui aussi il fut un poète !

Jean AICARD.

 

 

 

 

 

 

MADRIGAUX ET SONNETS DE MICHEL-ANGE

À VITTORIA COLONNA

 

 

                                    I

 

Comme l’ébauchoir, que ma main conduit,

Fait de la pierre, masse dure,

Jaillir vivante une figure

Qui s’accroît d’autant plus que le bloc se réduit,

Tel, si j’ai dans moi-même une œuvre juste et bonne,

Mon âme, qui devant son avenir frissonne,

D’une vile enveloppe étroite l’emprisonne.

Mais tu peux, ô toi, le sais-tu ?

Ébauchant le bloc et brisant l’écorce,

Dégager en moi la vertu,

La raison et la force.

 

 

                                    II

 

Hélas ! oh ! malheureux, malheureux que je suis !

Lorsque je songe aux ans l’un après l’autre enfuis,

Je ne vois pas un jour dont je puisse me dire

Qu’il m’ait appartenu.

Fallacieux espoirs, vanités qu’on désire,

J’en suis bien revenu !

On gémit, on aime, on brûle, on soupire :

Tout cela m’est connu !

Car je n’ignore aucun des amours de ce monde...

Ils m’ont assez longtemps loin du vrai retenu !

D’heure en heure à présent la nuit s’en vient profonde ;

Je m’en vais lentement... Le soleil a baissé...

Et je tombe, infirme et lassé.

 

 

                                    III

 

Sans savoir où je vais, je vais, ah ! malheureux !

J’ai peur du noir voyage ; et, voici, d’heure en heure,

Approche le moment qui fermera mes yeux.

L’âge a bien transformé ma vie extérieure,

Et la mort maintenant, mon âme, toutes deux,

Se livrent des combats qui me sont rude épreuve !

Et si je ne suis pas trompé par mes terreurs,

(Veuille l’amour de moi, ciel, qu’à tort je m’émeuve !)

Je vois mon châtiment tout prêt dans mes erreurs,

Dans le vrai mal compris, mal pratiqué, mon Père !

Et je ne sais plus ce que je m’espère !

 

 

                                    IV

 

Lorsque de près, dame que j’aime,

Tu tournes vers moi tes yeux,

Je peux me voir moi-même en eux,

Comme alors dans les miens tu peux te voir toi-même.

 

Dans tes yeux je me vois, hélas ! tel que je suis

Vaincu par la douleur, chargé d’âge et d’ennuis ;

Et toi, comme une étoile au fond des miens, tu luis.

 

Et le ciel, contraire à ma joie,

Alors sans doute est irrité

Qu’en des yeux si beaux, – si laid je me voie,

Et que mes yeux si laids reflètent ta beauté !

 

Et non moins que le ciel est injuste et cruelle

La destinée, hélas ! qui fait que toi, si belle,

Tu descends par mes yeux jusqu’en mon cœur charmé,

Lorsque moi je suis, n’étant pas aimé,

Bien hors de toi, sitôt que ton œil s’est fermé !

Si tu me tiens ainsi loin de toi-même,

C’est que plus ton charme est grand et divin,

Plus mon humble mérite à côté paraît vain ;

C’est qu’il faut, par l’âge et la beauté même,

Être presque égaux, pour qu’on s’aime !

 

 

                                    V

 

Mes yeux, soyez certains que le temps suit son cours,

Et l’heure approche où, pour toujours,

Se ferme le chemin des regards et des larmes !

Qu’une douce pitié de vous vous tienne ouverts

Tant que ce monde aura ma dame aux divins charmes ;

Mais si le ciel la veut reprendre, si je perds

Cette grâce unique, suprême ;

Si mon astre – celle que j’aime –

Là-haut, parmi les chœurs joyeux,

Près des âmes ses sœurs remonte dans les cieux,

Oh ! alors, vous pourrez vous fermer, oui, mes yeux !

 

 

                                    VI

 

Comment donc, – et l’exemple en est là, sous nos yeux ! –

Se peut-il qu’un effet soit plus fort que la cause ?

Qu’une image de pierre, et vivante en sa pose,

Au sculpteur bientôt mort survive, et dure mieux ?

 

L’art, qui rend la nature, en est victorieux ;

Et si quelqu’un le sait, c’est bien moi, je suppose,

Dont la noble sculpture est l’amie et la chose ;

Moi que trahit le temps puisque je tue fais vieux.

 

Peut-être que je peux allonger notre vie,

Et mettre dans le marbre, – ou, selon mon envie,

Sur la toile, – nos traits, nos amours à jamais,

 

Pour qu’après nous, mille ans après, on se rappelle

Et comme je t’aimais et comme tu fus belle,

Et que je n’étais pas un fou, quand je t’aimais !

 

 

                                    VII

 

L’artiste vrai jamais ne conçoit un dessein

Que le seul marbre en lui n’enferme et ne comporte ;

Mais jusqu’au plan caché seule atteint la main forte

Qui sait être soumise à l’esprit ferme et sain.

 

Ainsi se cache en toi, charmante, être divin,

Le mal que je veux fuir et le bien qui m’importe ;

Et pour ma peine et pour ma fin, tout va de sorte

Qu’à servir mes souhaits mon art s’épuise en vain.

 

L’amour ! Ce n’est donc pas l’amour, ce n’est pas même

Ta beauté, ni ta haine ou ton dédain suprême,

Qui me font ma douleur... c’est mon destin, mon sort,

 

Si la mort dans ton cœur, la pitié sont ensemble,

Et si ma faible main, qui désire et qui tremble,

Ne sait tirer de toi rien autre que la mort !

 

 

                                    VIII

 

Afin que ta beauté se conserve ici-bas

Dans une femme autant aimée et moins cruelle,

A la nature un jour, mourante, tu rendras

Tes charmes qui s’en vont, tout ce qui te fit belle.

 

Qu’elle les garde ; et puis qu’elle les renouvelle,

En formant une autre âme avec la tienne, – hélas !

Que l’amour soigne alors cette âme, et mette en elle

La pitié... tous les dons d’aimer que tu n’as pas.

 

Que la nature prenne encor toutes mes larmes,

Et qu’elle joigne enfin mes soupirs à mes pleurs,

Et les donne à qui doit – demain – chérir tes charmes.

 

Lors, celui-là peut-être, heureux par mes douleurs,

Obtiendra la faveur de l’autre plus humaine,

Et tu seras touchée avec ma propre peine !

 

 

                                    IX

 

Rendez, fleuve ! oh ! rendez, source ! à mes yeux taris,

Cette force qui fait, – ô fleuve, ô source vive ! –

Que tout à coup gonflés et submergeant la rive

Vos flots inattendus couvrent les champs surpris.

 

À mes yeux tristes, toi par qui le jour arrive,

Air, – où j’ai tant jeté de soupirs et de cris,

Je n’en ai plus ! rends-les à mon âme plaintive !

Donne un éclat plus pur à tes feux amoindris...

 

Mes pas avaient laissé sur l’herbe des empreintes

Qu’effaça le printemps, sous un nouveau gazon

Rends-les-moi, Terre ! Écho, rends-moi, rends-moi mes plaintes !

 

Vous, ses yeux, rendez-moi mon cœur et ma raison,

Pour que, – si l’on s’obstine à désoler mon âme, –

Je puisse une autre fois aimer une autre femme !

 

 

                                    X

 

Comme tes blonds cheveux, où la fleur s’enguirlande,

Semblent se réjouir, couronne d’or vivant !

Fiers cheveux ! Ce qui fait leur fierté la plus grande,

C’est de baiser ton front les premiers, et souvent !

 

Ton corsage est heureux d’avoir ton sein mouvant,

Le jour, aussi longtemps qu’il faut qu’il le défende ;

Et quand il s’ouvre, heureux cheveux, sur le cou blanc,

Libres que leur flot d’or, caressant, s’y répande !

 

Mais heureuse surtout, légère, s’enroulant

En replis gracieux, la bandelette fine

Qui touche, enlace, baise et soutient ta poitrine !

 

Et la chaste ceinture autour de ton beau flanc.

Murmure : « À tout jamais je la veux, je la presse...

À quoi bon d’autres bras pour une autre caresse ? »

 

 

                                    XI

 

Le plaisir le plus vif d’un goût sévère et sain,

C’est l’œuvre du plus grand des arts, qui, dans la pierre,

Dans la cire ou l’argile imite un corps humain,

Traits et gestes, vivant par son allure entière.

 

Si le temps fait outrage au chef-d’œuvre divin,

S’il le brise ou le tord, ou n’en fait que poussière,

L’esprit, qui n’en fut pas frappé jadis en vain,

L’évoque et le revoit dans sa beauté première.

 

De même, purs reflets des ornements du ciel,

Accordés à nos yeux par l’Artiste éternel,

Ton charme sans égal, ta grâce et ton visage,

 

Peu à peu s’en allant avec le temps et l’âge,

Me laisseront au cœur, souvenir jeune et cher,

Une beauté que rien n’entame, aucun hiver.

 

 

                                    XII

 

Après que l’art divin a, dans sa forme entière,

Dans ses gestes, compris un être en l’observant,

Il modèle, – et déjà le projet est vivant, –

La simple ébauche avec la plus humble matière.

 

La seconde naissance à suivi la première,

Et l’ébauchoir a fait ce qu’il promit avant :

Le bloc dur a pris souffle, et, soudain s’élevant,

La statue a conquis la gloire et la lumière !

 

... L’ébauche d’une âme, oui, j’étais cela d’abord !

C’est vous qui m’avez fait et meilleur et plus fort ;

L’amour par vous me rend plus noble, haute dame...

 

Quelle peine attendrait mon vain aveuglement,

Si je pouvais, ingrat, dédaigner un moment

Votre pitié qui crée et qui grandit mon âme.

 

 

                                    XIII

 

Dans un fragile esquif, par d’orageuses mers,

Déjà, car ainsi va le cours de notre vie,

J’arrive au port commun, où justes et pervers

Doivent un compte exact de l’œuvre triste ou pie.

 

Tout est vain, tout est faux de ce que l’homme envie !

Ah ! je le vois, l’erreur m’avait chargé de fers,

Quand j’avais fait de l’art ma seule fantaisie,

Mon tyran, mon idole, et mes soins les plus chers !

 

Amours vains et joyeux que mon cœur se reproche,

Qu’est cela, – maintenant que la mort double est proche ?

L’une est certaine ici ; l’autre m’attend là-bas !

 

Peindre ou sculpter n’est rien, mon cœur ! Il ne nous reste

Qu’à demeurer tournés vers cet Amour céleste

Qui, pour nous recevoir, ouvre en croix ses deux bras !

 

 

                                    XIV

 

Vivant dans le péché, je vis mort pour moi-même.

Ma vie est-elle à moi ? non, mais au péché noir

Dans les chemins duquel, perdu, je vais sans voir.

Aveugle, je n’ai plus ma raison, bien suprême.

 

Ma liberté, par qui j’étais noble, et que j’aime,

Est mon esclave... Hélas ! voici le désespoir !...

Si ta pitié, Seigneur, ne doit plus s’émouvoir,

Pour quels maux suis-je né, Dieu ! pour quel anathème ?

 

Lorsque vers le passé je veux faire un retour,

Je vois l’erreur emplir tous mes ans, chaque jour,

Et n’en peux accuser que mon audace insigne !

 

C’est que, lâchant le frein à mon âme maligne,

J’ai fui le beau sentier qui mène à ton amour !...

Maintenant, tends la main vers moi... qui suis indigne !

 

 

 

Paru dans La Nouvelle Revue en mai-juin 1893.

 

 

 

 

 

 

 

 

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