Celui qui revint de « là-bas » : Joris-Karl Huysmans

 

(1848-1907)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Christiane AIMERY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 28 mai 1891, un des vicaires de la paroisse Saint Thomas d’Aquin vit entrer dans la sacristie, après sa messe, un homme grand et mince, au visage tourmenté, à l’esprit méfiant, quoique sincère, que tout zèle imprudent eût fait reculer, que toute intervention maladroite eût mis en fuite.

L’abbé – le futur chanoine Mugnier – avouera plus tard, dans sa brochure bien connue : Comment j’ai envoyé Huysmans à la Trappe, qu’il n’avait pas lu une seule ligne de cet écrivain et « qu’à son langage, le séminaire ne l’avait pas habitué ». Cet étrange postulant venait de publier Là-bas, un livre satanique, disait-il lui-même, et il voulait en écrire un autre qui serait blanc.

– « Mais il est nécessaire que je me blanchisse moi-même. Avez-vous du chlore pour mon âme ? »

Ce besoin était plus urgent pour lui que celui d’éclairer son esprit, jugeait l’abbé Mugnier, bien que la démarche manifestât un désir désespéré de croire. « Il n’était pas fier de lui et savait qu’il avait l’âme malade. »

 

 

PREMIÈRES ANNÉES ET PREMIÈRES ŒUVRES

 

Huysmans naquit à Paris, rue Suger, le 5 février 1848, et reçut les prénoms de Charles-Georges-Marie. Son père était hollandais, Godefroy Huysmans, dessinateur lithographe et peintre en miniatures, et sa mère Malvina Badin, dont le père était au Ministère de l’Intérieur français, et le grand-père, prix de Rome pour la sculpture.

La naturalisation française de son père ne pouvait enlever à l’enfant son hérédité batave et il adoptera, pour signer ses œuvres, les prénoms de Joris-Karl.

En compagnie de ses parents, il retournait quelquefois en Hollande et allait voir quelques tantes et cousines, réfugiées dans un béguinage. Il conserva toujours l’image de ces femmes « douces et graves, blanches comme des oublies ».

Sa jeune vie s’assombrit assez tôt. Son père, comme lui un pessimiste né, perdit son travail et sa santé. L’épreuve causa, entre ses parents, de pénibles dissentiments. Après la mort du chef de famille, la veuve se remaria très tôt à un protestant et, de cette hâte, un enfant hypersensible ne pouvait qu’être blessé.

Il entra à l’Institution Hortus, rue du Bac, puis fut admis à Louis-le-Grand. Plus tard, il se souvenait qu’il était régulièrement désigné pour dire la prière à haute voix et que, si ses camarades avaient cent vers à copier, lui en recevait cinq cents. Il se croyait méprisé d’eux parce qu’il usait les vieux gilets d’un oncle et portait des pièces à ses souliers : ils le lâchaient à la porte de l’Institution « parce qu’il n’avait pas, comme eux, des cravates d’azur et des cols droits ». Ces vexations le poussèrent à préparer seul son baccalauréat.

L’année suivante, il entrait au Ministère de l’Intérieur, comme son grand-père. Appointements de quinze cents francs par an, mais – heureuse époque – cette rétribution suffisait à le rendre indépendant.

Lors de la guerre franco-allemande, il fut incorporé le Ier juillet 1870 dans le Ier bataillon des gardes mobiles de la Seine, mais il finit la guerre à l’hôpital. Il lui fallut beaucoup de temps pour surmonter le désarroi moral où le laissait la défaite des armées françaises.

Rien d’étonnant à ce que, fils et petit-fils d’artistes, il se passionnât d’abord pour la peinture. Ses heures libres, il les passait dans les musées, témoignant d’une prédilection pour les peintres hollandais. « Dans une plume française, un peu d’encre flamande » dira de ses premières critiques d’art Arsène Houssaye : elles révélaient à ses amis la magie d’un style si coloré que l’on ne savait plus s’il écrivait ou s’il peignait.

Huysmans, à cette aube de sa vie littéraire, habitait l’ancien couvent des Prémontrés, rue de Sèvres, et les amis qu’il y recevait subissaient presque tous l’influence de Zola. Celui-ci réunissait à Médan un groupe de jeunes écrivains dont Joris-Karl faisait partie, mais l’on pouvait s’attendre à ce que l’indépendance du futur converti se rebellât assez vite contre le patronat d’un chef d’école.

Certes, dans ses premiers ouvrages (qui ne sont pas à conseiller à la jeunesse), nous ne voyons encore aucune échappée hors de cette littérature réaliste à laquelle l’abondance et l’exactitude du détail parviennent seules à infuser la vie. « Pustules vertes ou chairs roses, peu nous importe, parce que les unes et les autres existent. »

Notons pourtant que dans À Vau-l’eau, il dira : « La religion seule pourrait panser la plaie qui me tire. »

Avant d’écrire À Rebours, Huysmans s’avoue las du naturalisme auquel il reproche de ne pas même comprendre que la curiosité de l’art commence là où les sens cessent de servir, et il reconnaît « qu’il aboutit à un tunnel bouché ».

 

 

LIVRE-LIMITE ET SURNATUREL DU MAL

 

Le grand changement qui s’accomplit en Huysmans, on le fait souvent partir de Là-bas (1891). Pourtant, lorsqu’il écrivait À Rebours (1884), son dégoût de la vie était devenu accablant : « Âme malade d’infini dans une société qui ne croit plus qu’au fini », dit Barbey d’Aurevilly en lisant le livre. Et Léon Bloy : « C’est un désespéré qui s’ignore. » On peut voir dans cet ouvrage une violente réaction contre l’école naturaliste et Zola, son chef, ne s’y trompa pas et fut ulcéré. Huysmans ne voulait plus « de ces routes plates minutieusement jalonnées, de cette philosophique acceptation des plus médiocres réalités ». Le héros du livre, des Esseintes, nous semble dépourvu d’humanité, et c’est sa singularité même qui a fait de lui un type universel. Mais Barbey d’Aurevilly voyait dans le livre « un champ balayé où il ne reste plus que les pieds de la Croix ».

Huysmans l’achève par une prière :

 

« Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire, du forçat de la vie qui s’embarque seul dans la nuit, sous un firmament que n’éclairent plus les consolants fanaux du vieil Espoir. »

 

Le satanisme força la curiosité de l’auteur, mais Dom Besse, qui dirigea sa conscience, assure qu’il ne souleva ce voile que juste assez pour se convaincre de l’existence d’esprits supérieurs à l’homme. « C’est par la vision du surnaturel du mal, dit Huysmans, que j’eus d’abord la perception du surnaturel du bien. » Là-bas est plein de surnaturel, en effet, à la fois sombre et lumineux, puisque nous y plongeons dans ce moyen-âge, cruel et ardent, qui pouvait donner naissance à un Gilles de Rais comme à une Jeanne d’Arc.

Ce que sentait Huysmans après Là-bas était, disait-il, si insensible, si indéfinissable, si continu pourtant, qu’il renonçait à comprendre.

 

« Chaque fois qu’il voulait descendre en lui-même, un rideau de brume se levait, qui masquait la marche invisible et silencieuse d’il ne savait quoi. Son âme s’avançait dans l’inconnu, mais cet inconnu l’envahissait, le pénétrait, s’emparait peu à peu de lui. »

 

 

GOÛT DE LA LITURGIE

 

Le goût de la liturgie fut, pendant cette marche vers sa conversion de 1892, « une béquille d’âme extraordinaire », écrit-il à une amie. Lorsqu’il adoptait Saint-Sulpice, « sorte de salle d’attente, mais où il entendait des voix célestes », il faisait abstraction de ses sens, ne cherchant plus « qu’un art pur qui dominât la matière, ne tolérant plus de troublants trémolos de voix humaines, mais seulement le plain-chant sans filon de péchés ».

Ce choix, il l’avait fait à une époque où le goût catholique n’était pas encore préparé à ce dépouillement. Il se plaint d’avoir entendu, une fois, pendant l’élévation, une méditation de Thaïs en sourdine. Mais le jour où « pour tuer le temps » il avait écouté à Saint-Sulpice les Vêpres des Morts tomber lourdement, « tandis que les chantres alternaient et se jetaient, l’un à l’autre, comme des fossoyeurs, des pelletées de versets », il en avait eu l’âme remuée « jusque dans ses combles ».

Il abordait des chapelles où l’office liturgique gardait toute sa pureté, fréquentait des abbayes bénédictines dont il disait que l’on y était rejeté dans le fond des âges, ou projeté dans l’avance du temps.

 

« Elles ont (les moniales) des élans d’âme et des haltes tragiques, des murmures attendris et des cris de passion, et parfois, elles paraissent monter à l’assaut, enlever à la baïonnette certains psaumes. Elles réalisent le bond le plus violent qui se puisse rêver, de la terre à l’infini. »

 

Chez les Bénédictines de la rue Monsieur, où il se réfugiait souvent, il entendit une voix « qui se dépliait en s’embrasant, flambait en des bouquets virginaux de sons blancs, s’éteignait, s’effeuillait en des plaintes pâles, lointaines, vraiment angéliques ».

Ce fut dans cette chapelle qu’il sentit, pour la première fois, un vrai désir de communier.

 

« Il lui parut que s’il s’alimentait avec ce pain, tout serait fini, ses sécheresses, ses peurs, que ce mur de péchés qui avait monté d’année en année et lui barrait la vue s’écroulerait et qu’enfin il verrait. »

 

 

LA CONVERSION

 

C’est à la Trappe d’Igny, en juillet 1892, qu’il devait accomplir cet acte qui allait trancher en deux sa vie. Et ne nous semble-t-il pas sortir tout vivant de la parabole de l’enfant prodigue, l’humble pénitent qui, dès le premier soir de cette retraite conseillée par l’abbé Mugnier, dans le fond de la chapelle, se met à prier :

 

« Père, j’ai chassé les pourceaux de mon âme. Ayez pitié, je reviens de si loin ! Faites miséricorde, Seigneur, au porcher sans place. »

 

Le besoin le plus urgent de son âme était de faire « écrouler ce mur de péchés ». Ce qu’il fit en se confessant au Père Prieur. Il n’y trouva pas d’abord la paix, mais un trouble violent. Dans cet imprévu, cette sorte d’inédit de chaque conversion qui échappe à nos prévisions, à notre imagination, et refuse même parfois de céder à la sensibilité, nous reconnaissons l’authenticité de celle de Huysmans.

Durant cette retraite à la Trappe et dans En Route, il nous rend tout vivant et familier : la nourriture qu’il trouve détestable, l’ineffable frère Siméon qui converse, en grognant comme eux, avec les porcs qu’il est chargé de soigner et qui poussent, lorsqu’il les quitte, des clameurs abominables, le cygne de l’étang, nageant avec majesté pour venir mordre jusqu’au sang la main d’un Père qui, par mortification, la lui a tendue, et cette loutre dont tout le monde parle à la Trappe, mais que le retraitant est seul à avoir vue, sur les bords de tette pièce d’eau où il réprime la plus effrayante des tentations :

 

« Il apercevait au fond de soi le panorama de son âme. Une lande rasée comme un marécage comblé de gravats et de cendres. La place des péchés arrachés par le confesseur restait visible ; mais, sauf une ivraie de vices séchés qui rampaient encore, rien ne poussait. »

 

Mais à cette effrayante vision, nous devons ces citations curieuses :

 

« L’âme trembla tout entière, voulut fuir... et elle retomba épuisée. Alors, si invraisemblable que ce fût, les rôles de la vie s’intervertirent. Le corps se dressa, tint bon, commanda l’âme affolée, réprima dans une tension affreuse cette panique. Durtal eut conscience de ce phénomène d’un corps qui avait tant torturé sa compagne par ses exigences et ses besoins, oublier dans le danger commun toutes les rancunes et empêcher celle qui lui résistait d’habitude, de sombrer. » (En route)

 

 

REGARD EN ARRIÈRE

 

Il se posait des questions sans fin :

 

« Comment était-il redevenu catholique, comment en était-il arrivé là ?

Et Durtal se répondait : je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est qu’après avoir été pendant des années incrédule, soudain je crois.

En somme, ma surprise tient à des idées préconçues sur les conversions. J’ai entendu parler du bouleversement subit et violent de l’âme, du coup de foudre, ou bien de la Foi faisant à la fin explosion dans un terrain lentement et savamment miné. Il est bien évident que les conversions peuvent s’effectuer suivant l’un ou l’autre de ces deux modes, car Dieu agit comme bon lui semble, mais il doit y avoir aussi un troisième moyen qui est sans doute le plus ordinaire, celui dont le Sauveur s’est servi pour moi. Et celui-là consiste en je ne sais quoi ; c’est quelque chose d’analogue à la digestion d’un estomac qui travaille, sans qu’on le sente. Il n’y a pas eu de chemin de Damas, pas d’évènements qui déterminent une crise ; il n’est rien survenu et l’on se réveille un beau matin, et sans que l’on sache ni comment, ni pourquoi, c’est fait.

Oui, mais cette manœuvre ressemble fort, en somme, à celle de cette mine qui n’éclate qu’après avoir été profondément creusée. Eh ! non, car, dans ce cas, les opérations sont sensibles ; les objections qui embarrassaient la route sont résolues ; j’aurais pu raisonner, suivre la marche de l’étincelle le long du fil et, ici, pas. J’ai sauté à l’improviste, sans avoir été prévenu, sans même m’être douté que j’étais si studieusement sapé. Et ce n’est pas davantage le coup de foudre, à moins que je n’admette un coup de foudre qui serait occulte et taciturne, bizarre et doux. Et ce serait encore faux, car ce bouleversement brusque de l’âme vient presque toujours à la suite d’un malheur ou d’un crime, d’un acte enfin que l’on connaît.

Non, la seule chose qui me semble sûre, c’est qu’il n’y a eu, dans mon cas, prémotion divine, grâce. »

 

En vain cherchait-il à se retracer ces précédentes étapes.

 

« Sans doute, je peux relever sur la route parcourue, çà et là, quelques bornes : l’amour de l’art, l’hérédité, l’ennui de vivre ; je peux même me rappeler des sensations oubliées d’enfance, des cheminements souterrains d’idées suscitées par mes stations dans les églises ; mais ce que je ne puis faire, c’est relier ces fils, les grouper en faisceau ; ce que je ne puis comprendre, c’est la soudaine et la silencieuse explosion de lumière qui s’est faite en moi. Quand je cherche à m’expliquer comment, la veille incrédule, je suis devenu, sans le savoir, en une nuit croyant, eh bien je ne découvre rien, car l’action céleste a disparu, sans laisser de traces. »

 

Ou encore :

 

« Ah ! reprenait-il, quand je songe à cette horreur, à ce dégoût de l’existence qui s’est, d’années en années, exaspéré en moi, comme je comprends que j’aie forcément cinglé vers le seul port où je pouvais trouver un abri, vers l’Église !

Jadis, je la méprisais, parce que j’avais un pal qui me soutenait lorsque soufflaient les grands vents d’ennui ; je croyais à mes romans, je travaillais à mes livres d’histoire, j’avais l’art. J’ai fini par reconnaître sa parfaite insuffisance, son inaptitude résolue à rendre heureux.

Alors j’ai compris que le Pessimisme était tout au plus bon à réconforter les gens qui n’avaient pas un réel besoin d’être consolés ; j’ai compris que ses théories, alléchantes quand on est jeune et riche et bien portant, deviennent singulièrement débiles et lamentablement fausses, quand l’âge s’avance, quand les infirmités s’annoncent, quand tout s’écroule !

Je suis allé à l’hôpital des âmes, à l’Église. On vous y reçoit au moins, on vous y couche, on vous y soigne ; on ne se borne pas à vous dire, en vous tournant le dos, ainsi que dans la clinique du Pessimisme, le nom du mal dont on souffre ! »

 

 

CONVERSION SINCÈRE

 

Après le livre En Route commencé au retour de la Trappe, mais édité seulement en 1895, cette conversion, dont le dernier tournant fut brusque et soudain, devait être sans retour. Il fut quelquefois « tel qu’un homme que la tentation lamine », il bronchera, mais ne restera jamais à terre. L’incompréhension de certains (dans son temps) vint de ce que son style truculent et outrancier semblait alors révolutionnaire et inconciliable avec les choses de l’Église. Mieux avertis et éclairés par de nombreux témoignages de prêtres et de religieux, nous savons maintenant que tout ce qu’il écrivit alors rend un son juste et vraiment catholique.

Cette œuvre, En Route, que son auteur avait voulue « nettement, furieusement catholique », bouleversa l’opinion. Huysmans souffrit de n’être pas compris de ses premiers amis. Zola déclara même qu’il avait une fêlure. Des familiers doutèrent que sa conversion eût apporté un apaisement à son esprit et à ses sens. Son exécuteur testamentaire, Lucien Descaves, ne se le demanda plus, après avoir compulsé respectueusement les notes intimes qu’il laissait et dont il se constitua, sa vie durant, le fidèle gardien.

 

 

PORTRAIT

 

Après En Route, nous pouvons nous pencher sur les portraits du nouveau converti : sa physionomie ne changera plus beaucoup. Nous le voyons, grand, maigre, un visage émacié et que toute émotion semble tirailler, blond, mais grisonnant dès ses trente-cinq ans, les cheveux coupés ras, le front très large. L’œil est plissé, mélancolique et doux ; de sa main fine et osseuse, il taquine une cigarette. Les Tharaud nous le décrivent, tête légèrement inclinée sur l’épaule, nez busqué, pointu du bout et large des narines, lèvres minces et dégoûtées entre la barbiche et la moustache. La voix est sourde et un peu nasale.

Il aime à se plaindre : « Tout fiche le camp ! » et « Seul le pire arrive. » D’incidents journaliers, il fait des catastrophes inédites, mais il supportera sans se plaindre des souffrances atroces, dans la maladie. Il préfère la nature « débile et navrée », déteste ses « ripailles de sève », voit dans un firmament pur « une implacable tôle bleue », appelle le soleil ce « voyou d’astre » et amuse ses amis en se plaignant « d’un cochon de rossignol qui l’a empêché de dormir toute une nuit, en beuglant comme un âne ». Ses familiers le croient frileux, distant, sourcilleux et l’abbé Mugnier admet qu’il est « un observateur exact et cruel », mais ajoute-t-il, lorsqu’on s’intéresse à lui, on devient son ami.

 

 

LA CATHÉDRALE

 

Le premier des livres de Huysmans qui connut un très gros tirage, ce fut La Cathédrale, en 1898. On s’en entretint dans les milieux catholiques autant que chez les amateurs d’art. Comme Chateaubriand (qu’il n’aimait pourtant pas), l’auteur voit, dans les hautes futaies, les premiers temples bâtis par la nature : l’ogive est peinte par les ramures qui se rejoignent, de même que les colonnes sont imitées par les grands troncs.

Chartres obtient sa préférence parmi tous les autres grands vaisseaux de prière. Cette cathédrale allégorise à la fois l’Ancien Testament et le Nouveau. La raison d’être de cet ouvrage est de nous montrer, dans d’admirables fresques, l’esprit même du moyen-âge. Il voit l’âme du peuple, son cœur, son intelligence, son travail patient donnés intégralement à la Mère de Dieu. Dans La Cathédrale, « c’est l’idée même du poème, disposée comme un refrain après chacune des strophes de pierre, cette croyance que la Cathédrale appartient à Notre Mère ».

C’est à Chartres que l’écrivain consacre les pages les plus belles peut-être sous sa plume de nouveau croyant.

 

« Cette basilique, elle était le suprême effort de la matière cherchant à s’alléger, rejetant tel qu’un lest, le poids mince de ses murs, substituant à l’opacité de ses pierres l’épiderme diaphane des vitres. Elle se spiritualisait, devenait toute âme, toute prière lorsqu’elle s’élançait vers le Seigneur pour le rejoindre, légère et gracile, presque impondérable, elle était l’impression la plus magnifique de la beauté qui s’évade de sa gangue terrestre, de la beauté qui se séraphise. »

« (Marie) y était donc à demeure, trônant au milieu de sa Cour d’Élus, gardant dans le tabernacle de la chapelle réservée, devant laquelle brûlent des lampes, le corps sacramentel de son Fils, le veillant ainsi que pendant son enfance, le tenant en son giron, dans toutes les sculptures, dans toutes les verrières, se promenant d’étages en étages, passant entre la haie des Saints, finissant par s’asseoir sur une colonne, par se montrer aux petits et aux pauvres sous l’humble apparence d’une femme basanée au teint cuit par les canicules, hâlé par le vent et par les pluies ; et Elle descendait plus bas encore, allait jusque dans les souterrains de son palais, se reposant dans la crypte pour donner audience aux irrésolus, aux timorés que le luxe ensoleillé de sa Cour intimide. »

 

 

LOTS DE TENDRESSE

 

« Vous avez des lots arriérés de tendresse à placer », lui dit un jour son subtil directeur de conscience, et l’un de ces lots fut une dévotion affectueuse pour la Vierge qu’il nommait volontiers « la Bonne Mère » :

 

« C’est la Vierge qui vous pétrit entre les mains du Fils, mais ses doigts sont si légers, si fluides et caressants que l’âme qu’ils ont retournée n’a rien senti. »

 

Il a prié devant les Vierges « aux faces en amande, aux visages allongés comme ces ogives que la gothique amenuise » ; devant la paysanne couronnée et joufflue d’Igny, aux grosses lèvres indulgentes et prêtes à tous les pardons, et devant celle d’Angelico « qui tend une petite tête de colombe aux yeux baissés, au nez un peu long sous son voile ». Et Notre Dame de Paris « avec son sourire joyeux, éclos sur des lèvres mélancoliques. Il semble qu’elle attende un mot drôle de l’Enfant Jésus, pour se décider à rire : Elle est une nouvelle Mère, point encore habituée aux caresses de son fils ». Et celle qu’il croit apercevoir dans les contours mêmes de la Cathédrale, « les traits un peu embrouillés dans le pâle éblouissement de la grande rosace qui flamboie derrière sa tête, telle qu’un nimbe : la chevelure, comme usée par un rai de soleil, vole en fils d’or : Elle est l’Épouse du cantique Ut Luna electa ut sol ».

Le dogme de la communion des saints le frappa vivement dès sa conversion. Sa tendresse va à sainte Thérèse qui se substituait aux âmes en peine, à la Sœur Catherine Emmerich « succédant aux impotentes, relayant, tout au moins, les plus malades ». Il leur a préféré encore Angèle de Foligno qui avait mené une vie dissolue et à qui le Christ disait : « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée. »

Mais l’élue de son cœur fut sainte Lydwine de Schiedam « la moissonneuse de supplices, le lamentable vase où chacun venait verser le trop plein de ses maux », modèle qu’il propose à son pinceau de nouveau catholique et dont il publia la biographie (1901).

 

« Quelle tâche fut plus accablante que celle de sainte Lydwine ! Jamais, en effet, l’équilibre du monde ne fut plus près de se rompre ; et il semble aussi que jamais Dieu ne fut plus attentif à surveiller la balance des vertus et des vices, et à entasser, quand le plateau des iniquités descendait, comme contrepoids, des tortures de saintes !...

Afin de réparer les forfaits des uns, Dieu réclame les mortifications et les prières des autres ; et c’est là qu’est vraiment la gloire de la pauvre humanité ; jamais Dieu, si respectueux de la liberté de ses enfants que l’on peut compter ceux qu’il priva du pouvoir de Lui résister, jamais Dieu ne fut leurré. Toujours il a trouvé, à travers les âges, des saints qui ont consenti à payer, par des douleurs, la rançon des péchés et des fautes. »

 

Seulement, pour parler des saints « autrement que comme les pauvres biographes de son temps », il lui fallait d’abord étudier cette charité absolue, cette victoire surhumaine de la mystique.

 

 

L’OBLAT ET LA HANTISE DU CLOÎTRE

 

La Trappe avait apporté au nouveau croyant « ce chlore dont son âme avait besoin ». Ce fut la purification de cette âme qu’il alla chercher auprès des moines d’Igny. Mais cette vie trop ascétique pour l’esprit comme pour le corps n’eût pas convenu, à la longue, à l’imagination de l’écrivain. Ce fut l’ordre bénédictin qui répondit à la fois à ses exigences d’artiste et à sa vie intérieure.

 

« Personne ne peut se rendre compte de l’extrême splendeur de la liturgie et du plain chant s’il n’a passé par Solesmes, écrit-il dans une correspondance particulière. La grande nuit (Noël) « pendant les leçons d’Isaïe, il n’y sentait même pas le froid qui faisait tomber le livre de ses doigts ». (Correspondance.)

 

Son nouvel ouvrage, L’Oblat, paru en 1903, relate ses nouvelles expériences spirituelles. Les moines, jeunes pour la plupart, l’accueillirent comme un ami et un frère. Lié à tous les Bénédictins par le lien de l’oblature, il avait trouvé, à suivre leurs offices, de grandes jouissances d’âme.

 

« Quelle magnifique cérémonie nous eûmes ce matin ! La splendide liturgie que celle de ce jour ! Cette Épître, tirée de l’Apocalypse, c’est une photographie du ciel ou plutôt c’est un idéal tableau de Primitif ; et le début, l’introït, le fameux « Gaudeamus » réservé pour les festivités des grandes joies, est-ce assez beau ! Cette mélodie qui danse et ne se tient plus d’allégresse et qui s’arrête cependant, avant la fin de la phrase, au « gaudent angeli » comme n’en pouvant plus et peut-être aussi comme prise d’une vague appréhension de n’être plus assez déférente ; puis qui reprend, débordée quand même par le ravissement, pour se terminer en une prosternation pareille à celle des Vieillards de l’Épître, étendus, le visage contre terre, devant le trône ; ces accents de jubilation-là, c’est sûrement le Saint-Esprit qui les a soufflés ! c’est d’une simplicité admirable et d’une caresse d’ouïe et d’un art merveilleux ! quel musicien rendra jamais l’ivresse de l’âme, de la sorte ? »

 

Pourtant, les déceptions que son livre avoue assombrirent le long séjour qu’il fit parmi eux. La petite congrégation d’oblats dont il rêvait ne parvint à prendre forme que dans son esprit et, peu après, ce fut l’exode des Bénédictins vers la Belgique. « Les stalles se vidaient... les cloches ne volaient plus en cent tintements : c’était la mort de l’air. »

Lorsque les derniers moines quittèrent le Val des Saints, en 1901, il n’avait envie ni d’y rester sans eux, ni de retourner à Paris. Lors du départ des religieux qu’il avait le plus aimés « il s’effondra, découragé, tuant les heures, errant d’une pièce à l’autre, mal partout, incapable de tout travail ».

 

 

LES FOULES DE LOURDES

 

Ce chagrin en quittant Ligugé, c’est un trait nouveau de caractère de Huysmans : il est plus doux, plus affectueux. Dans Les Foules de Lourdes (1905), nous le sentirons enclin à la pitié. Lorsqu’il décrira l’état des grands malades, son bouleversement intime ne pourra se camoufler sous son style truculent. Il s’était trop penché sur les ulcères de sainte Lydwine « pour reculer devant ces femmes qui, relevant leur voile noir, exhibent la tête de mort du lupus ». Mais penché sur cette « cour des miracles », son émotion rejoindra son souci de documentation exacte.

 

Avant de quitter Lourdes, il s’adresse à Notre-Dame :

 

« Tout de même, notre Mère, comme vous êtes étrange ! Ici, tout d’abord, je ne vous reconnais pas, dans cette image de fillette d’avant Bethléem et d’avant le Golgotha ; vous êtes si différente des Notre-Dame du moyen-âge et même de toutes celles que les siècles suivants nous montrèrent !

Mais, en y réfléchissant, je comprends cet avatar d’effigie, cette nouveauté d’attitude, ce renouveau des traits.

La liturgie de la fête de l’Immaculée Conception parle constamment d’Ève ; elle vous oppose l’une à l’autre et mêle vos deux noms. L’office de ses Matines semble être le développement du « Mutans Evae nomen » de l’hymne de vos vêpres.

Vous êtes évidemment Celle qui se promena, sous des figures, sous des noms divers, dans l’Ancien Testament ; Vous êtes – sans crèche et sans croix – la Vierge antérieure aux Évangiles.

Vous êtes la fille de l’impérissable Dessein, la Sagesse qui est née avant tous les siècles.

Vous même l’avez affirmé, dans l’Épître de vos messes : « Le Seigneur m’a possédée au commencement de ses voies, avant qu’il créât aucune chose, au début ; j’ai été établie dès l’éternité et de toute antiquité ; les abîmes n’étaient pas encore et déjà j’étais conçue. »

Vous êtes donc, sous un nouvel aspect, la plus ancienne des Vierges ; Vous êtes, en tous cas, la Vierge sage qui se décèle, à Lourdes, plus que partout ailleurs, la remplaçante de la Vierge folle, de la pauvre Ève.

L’Immaculée Conception nous ramène, à travers la Bible, jusqu’au chaos de la Genèse et, de là en revenant sur nos pas jusqu’à l’Éden, et, forcément, je pense à Ève...

Et Vous, qui ne fîtes point, ici-bas, de miracles, de votre vivant, Vous en faites maintenant, Lumière de bonté qui ne connaît pas les soirs, Havre des pleure-misère, Marie des compatissances, Mère des pitiés. »

 

Ce livre – son dernier – parut en 1906. Sa vanité lui apparaît « mais c’est l’affaire de la Vierge », écrit-il à une jeune fille qu’il nommait « son petit oiseau » et qui devait entrer, peu avant sa mort, dans une abbaye bénédictine. L’histoire de cette pure tendresse qui s’offrit à lui avec une hardiesse ingénue, il n’osait la conter : « Je n’ai pas la plume assez blanche. »

Déjà mal portant, il écrivait à la même : « J’expie durement mes succès de Lourdes. » Car ce roman, antithèse de celui de Zola : Lourdes, connaissait un succès retentissant. Les dernières corrections l’absorbaient : « C’est affreux à dire, lorsque je suis occupé ainsi, je ne suis plus du tout avec Dieu. Mais le reste n’est que phantasme, apparences. » (A la même correspondante.)

 

 

SA MALADIE ET SA SAINTE MORT

 

En quittant Ligugé, Huysmans s’était installé chez les Bénédictines. Ce logement où il y avait beaucoup de recoins, mais pas de clef pour rentrer chez soi après neuf heures du soir, paraissait à son ami Descaves d’une tristesse indicible. Il n’y restait que « pour évacuer ses péchés » et nous ne sommes pas surpris qu’il n’ait pu se faire à ces repas, « surveillés par l’Abbesse, à travers la grille ». Il essaya un autre local qu’il quitta à cause du pianotage bruyant d’un voisin et il se plaignait que, sous lui, « les chaises ne cessaient pas de s’effondrer. »

De son dernier asile, rue Saint Placide, où il s’était installé avec plaisir malgré quelques déceptions minimes, une autre vint le déloger. Mais à la venue de celle-ci – la dernière visiteuse – il était préparé.

En 1905, à la suite d’un zona, Huysmans fut pendant sept mois aveugle et revit la lumière d’une manière imprévue et subite le jour de Pâques. Il ne sembla pas s’étonner de ce miracle et recouvra la vue avec la même simplicité qu’il avait mise à la perdre. Peut-être pressentait-il que ses yeux ne lui rendraient plus de longs services et aucune cécité n’aurait pu obscurcir l’éternelle aurore qui allait se lever.

 

 

JORIS-KARL HUYSMANS

 

Il acceptait ses maux avec une résignation qui stupéfiait ceux qui l’approchaient (Descaves, Dom du Bourg, le dessinateur Forain) :

 

« Dieu utilise tout, écrivait-il à cette époque, à son amie Bénédictine, même une migraine de ses pauvres serviteurs. »

 

Le 6 décembre, il rentre d’une clinique, « non guéri », annonce-t-il à cette dernière correspondante, avec une entière sérénité. « Cette maladie est un tremplin de grâce. »

Il s’irritait contre ses médecins qui voulaient lui imposer la morphine pour rendre la douleur plus supportable et, pendant les longs mois de son cruel martyre, personne ne l’entendit se plaindre. Ses souffrances devenaient pourtant atroces. La paroi de la bouche était perforée par le mal qui le rongeait et Dom du Bourg, qui alla le voir dans les derniers temps, nous donne ce détail terrifiant que la nourriture ne lui parvenait plus qu’au milieu des répugnantes décompositions de l’être humain.

Comment s’étonner qu’il eût voulu épargner à son « petit oiseau » bénédictin, entré au cloître, le spectacle d’une telle agonie ? « Il m’eût plutôt poussée par les épaules, disait-elle, il aurait voulu que je fusse déjà partie. »

François Coppée, un de ses meilleurs amis, s’écriait : « Huysmans ? Il s’est dépeint lui-même dans sainte Lydwine ! »

Pourrait-on en effet ne point garder mémoire de ce front fendu de sa sainte de prédilection, lorsqu’il écrit :

 

« Le front ne s’améliore pas, il est utile qu’il en soit ainsi. Dieu se rappelle. »

 

Il ajoute dans la même lettre :

 

« Les splendeurs très réelles de la souffrance sont tout de même plus faciles à décrire qu’à supporter, lorsque Dieu les envoie à ses pauvres serviteurs. »

 

Un de ses derniers visiteurs l’entendit prononcer :

 

« Je suis peut-être le total d’une addition. Qui sait pour qui j’expie ? »

 

Il se souvenait sans doute d’avoir souffert du scepticisme de ses amis de l’école naturaliste – et de l’incompréhension de nombreux chrétiens de son temps – car on entendit ces mots, à la fin :

 

« On ne dira plus que c’est de la littérature. »

 

Lorsqu’on l’eut revêtu de la robe de Bénédictin que Dom Besse avait envoyée à cet effet, le prêtre dit, devant la bière ouverte : « Seigneur, vous lui aviez donné beaucoup de talent, il l’a fait servir à votre gloire. » Et il nous semble entendre, par sa bouche, la grande voix de l’Église, rendant un témoignage solennel à son fils illustre, et portant sur lui un jugement définitif.

 

 

Christiane AIMERY.

 

Recueilli dans Convertis du XXe siècle,

3e volume, 1963.

 

 

 

 

 

SOURCES

 

– Les livres de Huysmans ;

– des correspondances inédites

– de fréquents entretiens de l’auteur des pages ci-dessus avec le Chanoine Mugnier et Lucien Descaves ;

– des bulletins de la Société des amis de Huysmans. Le premier président de cette Société fut Lucien Descaves, le premier aumônier, le chanoine Mugnier, remplacé par l’abbé Ph. Bertaud. Publiant un bulletin nourri d’inédits et de substantielles études sur Huysmans, organisant sur ses traces des promenades – conférences, se réunissant pour une messe annuelle, le jour de l’anniversaire de la mort du grand écrivain, elle forme un des groupements littéraires les plus actifs et les plus vivants.

– Comme livre récent, citons celui de Marcel Lobet « J.K. Huysmans ou le témoin écorché » (Vitte, 1960).

 

 

 

 

 

 

 

 

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