La Passion dans la poésie populaire catalane

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice ALLEMAND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE thème de la Passion de Notre-Seigneur, comme le thème de la Nativité, a donné lieu, de tous temps, à une importante floraison poétique. Les Mystères de la Passion, remis à la mode depuis quelques années, sont une des origines de notre théâtre ; des Passions, sous forme de récits, ont été composées en toutes langues par des poètes, parfois connus de nous, le plus souvent restés anonymes. Moins célèbres en France que les Noëls, sans doute par le fait de leur caractère triste, et aussi à cause de leur longueur qui est parfois considérable, ces récits folkloriques sont demeurés plus populaires dans les pays méridionaux, et spécialement en Espagne, la patrie, par excellence, des représentations si tragiques, dans tous les arts, des scènes de la Passion et de la mort du Christ.

Le tragique, dans ces récits, n’est pas nécessairement l’effet d’accumulations de détails horribles ; il peut être rendu, et avec plus de grandeur, par un exposé simple et, en apparence, tout uni, des faits racontés. C’est le cas d’un grand nombre de Passions en catalan, presque toutes anonymes et datant vraisemblablement de deux ou trois siècles. Tous ces textes sont des chansons, et certains d’entre eux s’accompagnaient même autrefois d’une danse fort grave, sorte de ronde rythmée qui avait été à l’origine une danse liturgique et qui porte le nom de contrepas.

Nous présentons ici quelques-unes de ces chansons. Laissant de côté certains récits, d’une longueur démesurée ou d’un style trop plat, nous avons préféré donner ici, dans une traduction qui rend fort mal la beauté sonore de la langue catalane, plus mâle que l’italien mais moins rude que l’espagnol, des exemples, de genres différents, de chansons populaires d’une même inspiration.

La première est un récit proprement dit, qui présente la particularité de rapporter chaque fait précis à une certaine heure ; il se rapproche par là des Horloges de la Passion qui existent dans le folklore italien. Certes, le désir de faire coïncider chaque détail avec une heure fausse légèrement la vraisemblance ; mais, dans l’ensemble, le récit suit avec fidélité les textes évangéliques.

 

 

 

Les hores de la Passio.

 

(Les heures de la Passion.)

 

Seigneur, pour pouvoir chanter, mon Dieu, je vous demande votre grâce, afin de pouvoir raconter ce qui en vous s’est passé dans votre mort et Passion.

À 6 heures du soir, le Jeudi-Saint, le Sauveur, le Rédempteur, pour nous montrer son amour, ordonna la Cène sainte et sacrée.

Le grand amour qu’il nous portait, il l’a montré par ses actions. À 7 heures, il lavait les pieds à ses disciples et enseignait des exemples d’humilité.

À 8 heures, il nous a laissé le gage le plus estimé, son Corps dans le Saint Sacrement. Toujours soit-il loué des millions de fois !

Avec très grande humilité, à 9 heures, il prêchait à ses disciples aimés, qu’il avait réunis là, tous assis autour de la table.

Jésus triste et douloureux, à 10 heures entrait au jardin, le cœur très affligé. Il souffrit tant ce soir-là qu’il suait sang et eau.

À 11 heures, avec grand amour, un ange descend du ciel, lui portant pour son aide le calice de passion et la croix sainte et sacrée.

À 12 heures de la nuit, Judas vous embrassait ; par ce signe de bonne amitié, il vous vendit et vous trahit en vous livrant aux Juifs.

Chez le grand-prêtre on vous mena à 11 heures ; là ce mauvais serviteur que vous aviez guéri vous donna un soufflet.

Vous ne méritiez pas une telle rigueur, vous, l’auteur de la vie ; deux faux accusateurs arrivèrent à 2 heures pour vous faire perdre la vie.

Oh ! quelle grande rigueur ! Jésus, à 3 heures, vous passiez au milieu de ces malfaiteurs qui vous tournaient en dérision et vous donnaient de fortes bourrades.

À 4 heures, il vous renia, lorsque le coq eut chanté, Pierre que vous estimiez tant ; voyant qu’il vous oubliait, Seigneur, vous l’avez regardé tout de suite.

Vos oreilles sacrées, à 5 heures, entendirent ces Juifs scélérats qui criaient tous ensemble qu’on vous fît mourir tout de suite.

À 6 heures, à Ponce Pilate, avec cruauté on vous amena : là il vous fut demandé où vous aviez enseigné la loi que vous prêchiez.

À 7 heures, avec cruauté, à Hérode on vous amena, et là on vous interrogea ; vous n’avez rien répondu à ce qu’il vous demandait.

À 8 heures, sous les clameurs, de nouveau on vous lia pour vous ramener à Ponce Pilate ; en chemin, la vile canaille vous a fort maltraité.

À 9 heures, on vous donna, lié à la colonne, cinq mille coups de fouet forts et durs. Pour payer nos péchés, Seigneur, vous répandîtes votre sang.

Votre tête très sainte, à 10 heures, on la couronna ; Ecce Homo, on vous a montré, et, bafoué, souffleté, on vous a condamné à mort.

À 11 heures, on vous chargea du saint arbre de la Croix. Par les chemins vous le portâtes et vous rencontrâtes votre Mère, ce qui fut une douleur cruelle.

Des douleurs bien redoublées, à 12 heures on vous causa ; quand vos mains et vos pieds sacrés sur la Croix furent cloués, votre corps fut suspendu comme à un arbre.

À 1 heure, on vous donna la boisson la plus cruelle : du fiel et du vinaigre. C’est une chose si amère que vous n’en voulez pas, Roi du ciel.

À 2 heures, vous avez parlé avec votre Mère douloureuse, quand pour fils vous lui avez donné saint Jean que vous aimiez tant, qui était au pied de la Croix.

Étendu sur la Croix, vous êtes mort à 3 heures, disant Consumatum est. Ayant ainsi parlé, de suite vous donnâtes votre esprit à Dieu.

À 4 heures, Jésus cloué était suspendu à la Croix, quand un soldat arrivant, sans amour ni pitié, vous donna un coup de lance.

Votre corps très saint, à 5 heures, on le descendit de la Croix. Ce corps si maltraité, on l’a posé dans les bras de votre Mère douloureuse.

À 6 heures, on emporta avec grand amour et tendresse le corps sacré du Christ, et on le déposa dans le tombeau.

Ô Mère de pitié ! Ô grande douleur de Marie ! Ô Mère de solitude ! En toute nécessité, secourez celui qui vous appelle !

 

Après ce long récit, sans doute composé – sa prosodie correcte en est la preuve – par un versificateur de métier, voici une courte chanson, œuvre d’un poète moins habile mais plus ému. Cette chanson ne comporte pas de refrain à proprement parler ; après chaque distique on ajoute le mot Jésus et on répète, sous forme de ritournelle, le dernier hémistiche. On reprend ensuite le second vers en entier, qui devient le premier du distique suivant, et ainsi de suite en chevauchant.

 

 

 

Portal de Betlem. (Porte de Bethléem.)

 

Porte de Bethléem, porte bienheureuse : il y est né un homme, très grand et très beau, Jésus, très grand et très beau.

Il s’est élevé pour nous donner son amour, et à ceux qui sont en grâce, il leur donne son cœur, et à ceux qui ne le sont pas, un feu rigoureux. Le soir de la Cène, on célèbre la fête ; avec tous ses disciples, le Seigneur a soupé. Pendant qu’il soupait, il dit ces paroles : « Quelqu’un de vous doit être celui qui me trahira. » Saint Pierre répondit : « Pas moi, Seigneur. » Saint Jean répondit : « Ni moi non plus, Seigneur. » Judas répondit : « Peut-être ce sera moi. – Va-t’en, va-t’en, Judas, accomplir ton projet. Jésus va au jardin faire son oraison ; pendant qu’il la faisait, il voit venir le traître. On le prend, on le lie avec de fortes cordes, on lui met la couronne d’épines avec des pointes de jonc, et une lourde Croix on lui fait porter sur les épaules. On loua un homme qui s’appelait Simon, Simon le Cyrénéen ; on lui fait porter la Croix. Chemin d’amertume, chemin de tristesse ; il rencontre sa Mère, remplie de douleur. « Où allez-vous, Mère, où allez-vous ? – Chercher un linge pour essuyer le Seigneur. – Essuyez-vous-y, Mère, essuyez-vous-y. » Les sept épées sont les sept douleurs ; nous dirons un Notre-Père à Notre-Seigneur.

 

Les sept paroles du Christ sont rapportées dans les sept couplets de la chanson suivante avec une assez grande fidélité, mais dans un style grammaticalement peu correct. Nous avons essayé de conserver, dans la traduction, ce que ce texte a d’expressif ; de là quelques étrangetés de constructions ou d’expressions, telles que : crucifié sur la croix, qui est la traduction littérale de : en creu crucificat. Si l’auteur de ce poème écrivait mal – à moins que son texte n’ait été modifié, c’est-à-dire maltraité, par des générations de chanteurs, – du moins savait-il frapper les auditeurs de sa chanson par les réflexions et les conseils de piété dont il a accompagné chacune des paroles et aussi par la répétition d’un refrain.

 

 

 

Les set paraules. (Les sept paroles.)

 

LA PREMIÈRE PAROLE

 

La première, qui peut imaginer un amour aussi grand que lorsqu’il la dit à son Père : « Pardonne à ceux qui ne savent ce qu’ils font. » Oh ! quel grand salut il procure pour sauver son peuple ! Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

LA SECONDE PAROLE

 

La seconde, par clémence, il la dit au larron : « Je t’avertis, tu seras par faveur aujourd’hui avec moi au paradis. » Un tel amour dure toujours, et vous ferez bien en y pensant. Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

LA TROISIÈME PAROLE

 

La troisième, pour le peuple qui était en si grand péril, il la dit à la Vierge si noble : « Femme, voici ton fils. » Avec une très grande peine, quel chemin en un temps si bref ! Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

LA QUATRIÈME PAROLE

 

La quatrième, si terrible, il la dit crucifié sur la Croix : « Mon Père, glorieux et saint, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Dans cette vallée obscure, avec de grands pleurs, tous vous pleurerez. Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

LA CINQUIÈME PAROLE

 

La cinquième fut quand il criait Sitio, avec une si forte douleur, montrant qu’il souffrait la soif pour le peuple pécheur. Quelle sera la créature qui ne se damne si elle ne croit pas ? Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

LA SIXIÈME PAROLE

 

La sixième fut quand on le laissa sur la Croix mourir aussitôt ; toutes ses souffrances finirent quand il dit : « Consumatum est. » Son visage le montre bien à vous tous qui le regarderez. Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

LA SEPTIÈME PAROLE

 

La septième, quand il mourut il la dit : « Ô Père infini, dans tes mains et Seigneurie je recommande mon esprit. » Dans la Sainte Écriture de l’Église vous trouverez cela : Sept paroles de tristesse que Jésus dit sur la Croix.

 

Nous donnons pour terminer une chanson plus courte et plus émouvante encore que les précédents, plus caractéristique aussi du génie populaire catalan, tel qu’il apparaît dans de nombreuses ouvres folkloriques. Le mélange d’élévation et de familiarité est très fréquent, soit qu’il s’agisse de sujets chevaleresques, soit qu’il s’agisse, comme ici, de sujets sacrés.

 

 

 

La Mare de Déu endolada.

(Le deuil de la Vierge.)

 

Où est la Mère de Dieu ? Dans la plus grande retraite, toute vêtue de deuil comme une veuve véritable. Trois servantes ont soin d’elle : la pauvreté est la première, la seconde l’humilité, la virginité fait la troisième. La chaise où elle s’assied était pleine d’humilité ; et sur un coussin d’angoisses elle ne pouvait pas reposer. « Pourquoi ne chantez-vous pas, Madame, pourquoi ne vivez-vous pas dans la joie ? – Comment me réjouirais-je ! J’ai le cœur plein de tristesse, j’ai mon Fils cloué sur la Croix ; c’est la peine de vos péchés. » Le Père éternel chantait bien une chanson véritable, il chantait celle de son Fils qui portait la bannière, la bannière de la Croix, et tous les Juifs par derrière.

 

Ces chansons populaires, expression plus ou moins naïve mais toujours sincère de la foi, nous sommes certain qu’on les chante encore en Catalogne, bien qu’officiellement ce pays n’ait plus de religion. Les chanteurs traditionnels de ces poèmes sont des gens du peuple des campagnes, et la tyrannie ne va sans doute pas jusqu’à écouter ce qu’ils chantent dans leurs fermes, dans leurs vignes ou dans leurs olivettes. Partout où il n’y a plus de culte et où, pendant la Semaine Sainte, on chantera ces pieux récits, ils seront certes plus agréables aux oreilles de Dieu que les plus beaux de tous les offices.

 

 

Maurice ALLEMAND.

 

Paru dans la revue Le Noël

en avril 1938.

 

 

 

 

 

 

 

 

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