La vérité sur Jeanne d’Arc

SES ENNEMIS, SES AUXILIAIRES, SA MISSION,

D’APRÈS LES CHRONIQUES DU XVe SIÈCLE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Francis ANDRÉ

(C. Bessonnet-Favre)

 

 

 

 

 

 

1895

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVANT-PROPOS

 

_______

 

 

 

I

 

 

 

 

LA STATUE DE JEANNE D’ARC

 

À MOUSSON

 

 

La photogravure de la statue, que nous reproduisons en tête de ce volume, nous a été envoyée récemment par un des grands admirateurs de Jeanne d’Arc, Monsieur le Capitaine Boudin, officier du 1er zouaves.

Nous publions textuellement la relation qu’il nous fait de la façon assez originale dont il trouva l’image de la Libératrice de la France, persuadé que cela intéressera vivement le lecteur.

 

En août dernier, j’étais en congé à Pont-à-Mousson, cherchant à passer à Metz, ma ville natale.

J’étais monté sur la côte de Mousson, d’où l’on voit la frontière, et, par un temps clair, la cathédrale de Metz. Malheureusement, le temps était affreux ; j’ai dû me réfugier dans une grange, à l’abri de la pluie. Dans cette grange, derrière des bottes de paille, je vois une caisse énorme. Je m’informe et j’apprends que Jeanne est là... empaillée... une Jeanne d’une tonne et de quatre mètres de haut.

Je ne vous dirai pas ce qui s’est passé dans la grange ; mais, en voyant la triste situation de celle qui a sauvé la France, réduite, près de six siècles après sa naissance, à s’abriter derrière des bottes de paille, alors qu’avec quelques sous, elle pourrait tenir un rang éclatant, à cent mètres de là, j’ai vibré ferme, je vous en réponds, moi qui n’ai pu rentrer dans ma ville natale depuis 1879 !

Son poste est là, voyez-vous, au sommet de la colline, face à la frontière, et le regard tourné vers la cathédrale de Metz.

 

BOUDIN,                

Capitaine 1er zouaves.      

 

 

À la citation de cette lettre, nous n’ajouterons que quelques mots.

L’attitude de la Jeanne d’Arc de Mousson est tellement conforme à l’idée que nous nous faisons de la physionomie réelle de l’héroïne que l’artiste a certainement interprétée comme nous le sens des vieilles Chroniques.

Jeanne, de la main droite, brandit son épée, non comme le glaive meurtrier de Bellone, mais comme le fer destiné à attirer, sur sa pointe acérée, toutes les foudres d’en haut.

Ces foudres, nous le montrerons, la Pucelle impassible les reçoit, les condense, puis les projette, en rayons de lumière sur ses amis, en éclairs fulgurants sur ses ennemis.

De la main gauche, la Jeanne d’Arc de Mousson tient, replié sur son cœur, le mystérieux étendard qui la fit vaincre, cachant soigneusement les signes secrets qui l’estampillent et n’en laissant apercevoir qu’un seul : le labarum universel des fidèles du Christ, LA CROIX.

L’agneau, couché derrière la jeune fille, n’est là que pour rappeler la légende.

En regardant la figure énergique de Jeanne, on sent la Femme qui sait et qui veut et non la bergère ignorante et passive à qui l’on ordonne de vouloir.

Jeanne, présentée ainsi, est bien l’effigie typique de la France, se dressant devant l’étranger comme médiatrice souveraine des Nations, comme dispensatrice de l’Idéal, et comme indestructible champion de l’Idée.

Chacun fera donc certainement, comme nous, le vœu que la Jeanne d’Arc de Mousson soit promptement mise à la place qui lui convient et lui est due.

Quoique bien appauvrie par les pilleries des Grandes Compagnies de financiers, robbeurs du bien d’autrui, comme on disait au Moyen Âge, notre Patrie est encore assez riche pour payer, à celle qui fait sa gloire, un piédestal digne d’elle, et pour offrir à sa Libératrice un socle de pierre en face de Metz, au lieu d’un lit de paille dans une grange de Pont-à-Mousson.

 

F. A.        

 

 

 

 

 

 

II

 

 

 

 

NOTE D’ACTUALITÉ

 

 

Jusqu’à la dernière heure, nous avons eu l’oreille tendue pour recueillir les échos divers des sentiments de la France, les résonnances de l’opinion générale en ce qui a trait à la retentissante glorification de Jeanne.

Nous avons la joie de reconnaître que cette grande et puissante figure se pose de mieux en mieux au plan de la plus immédiate actualité en vue de la reprise de sa véritable mission.

Partout, des fêtes, à la fois splendides et touchantes, sont célébrées en l’honneur de la Pucelle héroïque, de l’inoubliable martyre.

À Orléans, on a vu, pour la première fois, le plus haut dignitaire de l’église catholique anglaise, le cardinal Vaughan, marcher au milieu du cortège de nos évêques suivis par la population de cette ville que Jeanne délivra en signe de la souveraine puissance qui, mystérieusement, lui avait été confiée.

Par contre, au grand étonnement de beaucoup, au déplaisir mal dissimulé de quelques-uns, nous avons constaté que l’évêque de St-Dié avait pris la courageuse initiative d’aller porter parole directe, en souvenance de l’humble et religieuse enfant de Domrémy, aux Celtes d’Angleterre qui l’ont comprise et qui l’admirent.

Nous avons appris que la statue qui se profile en tête de notre œuvre modeste, va se dresser à Mousson.

Cette statue fera face à la frontière. Depuis le Rhin jusqu’à la plus extrême limite de la Russie Orientale, son geste hardi de porte-glaive et de porte-étendard se répercutera, si c’est nécessaire.

Jeanne est Vénérable ; elle doit être SAINTE. Sa canonisation est à l’ordre du jour de l’Église universelle. Comme actualité rien n’est plus souverainement significatif.

La France est Fille aînée de l’Église. Jeanne a délivré le territoire pour qu’il y ait une Patrie française et que les Gestes de Dieu fussent toujours en ce monde accomplis par les Francs.

 

Gesta Dei per Francos !

 

La France demeure partout présente.

L’Église aussi est en tout lieu.

Patriote et sainte, Jeanne doit entrer, par sa canonisation solennelle, dans le champ d’une mise en œuvre qui réunira, en un seul faisceau intangible, le Passé pour l’Avenir par le Présent.

Puisse Jeanne la Lorraine, Française par le sang et brillant de la double auréole de la Vierge et de la Martyre, servir de lien de rattache et de salut à notre race tout entière en la triple aspiration de la Foi, de l’Espérance et de la Charité.

Tel est notre vœu le plus sincère afin que soient conjurés les plus redoutables périls du moment pour notre France et pour l’Europe.

 

23 mai 1895.

 

FRANCIS ANDRÉ.

 

 

 

 

 

 

III

 

 

 

 

Encore un livre sur Jeanne d’Arc !

Est-il donc possible de tracer une silhouette nouvelle de la noble et sainte héroïne ?

Oui. Car cette figure étonnante n’est pas du tout montrée telle qu’elle fut.

À notre époque, les différents écrivains qui ont retracé la vie de l’héroïne ont tout dit sur elle, sauf la vérité.

Seuls, quelques poètes et quelques historiens semblent avoir vaguement saisi le sens des indications précieuses renfermées dans les Chroniques du temps et les pièces des Procès de la Pucelle.

Mais aucun d’eux ne paraît avoir soupçonné les ennemis et les auxiliaires réels de la jeune fille ; tous ont négligé d’insister sur les faits qui montrent sa véritable mission.

Si quelques-uns de ces faits se trouvent rapportés, çà et là, par hasard, on ne les a pas rapprochés pour les expliquer l’un par l’autre et reconstituer la trame de l’histoire véridique.

Cela tient, à notre avis, à deux causes.

La première est que les historiens de Jeanne d’Arc se sont généralement copiés les uns les autres sans remonter aux sources authentiques des faits qu’ils mentionnaient. La seconde est que nul d’entre eux n’a vu que, dans ses actes militaires, Jeanne, porte-étendard du Roi du Ciel, fut doublée par une de ses sœurs, cette Claude d’Arc qui joua, de 1436 à 1440, un rôle inexpliqué encore sous le nom de Dame des Armoises.

L’oubli complet de l’existence de Claude rend incompréhensible l’épopée de Jeanne.

Dans la légende populaire qu’ont reproduite, à l’envi, tous les historiens, la Pucelle apparaît en contradiction constante avec elle-même ; ses allures n’ont aucune homogénéité.

La vie de l’héroïne, telle qu’on nous la raconte, est un beau conte de fées qui ne résiste pas au froid examen du chercheur dès que, rejetant tous les écrits modernes, on lit, avec attention, en reconstituant le sens littéral de leurs paroles, les récits et les appréciations des Français du XVe siècle sur la Pucelle d’Orléans.

Tout d’abord, en faisant cette étude, on est frappé d’un phénomène très curieux et assez facile à suivre dans les vieilles Chroniques du temps, c’est que : Jeanne d’Arc ne représenta pas seulement, pour ses contemporains, la défense désespérée d’un Peuple et encore moins celle du principe héréditaire de la Monarchie Capétienne. Elle représenta surtout, pour eux, la défense héroïque de la Race, de l’Église et de la FEMME celtiques, menacées dans leurs libertés, leur honneur et leurs intérêts par les conspirateurs puissants dont les Lancastre étaient les instruments aveugles ou dociles.

Champion de l’Église chrétienne, Jeanne d’Arc fut aidée puissamment par les moines.

Champion de la Race, elle fut vaillamment assistée par tous les Communiers et  par tous les Bourgeois du Royaume.

Champion de la Femme, elle fut secondée, avec un dévouement et une abnégation admirables, par les femmes de toutes conditions et de toutes les classes. Sans les obstacles et les trahisons que les auxiliaires féminins de la secte Anglaise dressèrent soudain sur sa route, elle eût certainement, comme la Vierge dont elle arbora la bannière, écrasé, pour des siècles, la tête du Serpent qui menaçait, de son venin mortel, la France et la Chrétienté.

On veut se le dissimuler, la lutte engagée alors était fort grave.

Au début du XVe siècle l’Église traversait une crise terrible. Trois papes se disputaient le gouvernail de la barque de Pierre, violemment secouée par l’orage que Wickleff et Jean Huss avaient déchaîné.

Battue aussi par les flots menaçants des hordes musulmanes, la Barque mystique semblait désemparée.

Les Turcs étaient aux portes de Constantinople. La défaite de Nicopolis avait démontré l’impuissance de la Chrétienté chevaleresque contre eux.

Épuisée par une guerre séculaire, énervée par les luttes intestines des partis qui s’étaient disputé le pouvoir d’un roi fou, la France n’était plus en état de produire un Charles Martel, comme au VIIIe siècle, pour barrer le chemin aux sectaires de Mahomet.

Si, par miracle, cet homme providentiel avait surgi on l’aurait discuté, on ne l’eût pas suivi.

Courtisans, chevaliers, seigneurs et capitaines, craignant de se donner un maître, se fussent tous ligués pour persuader au faible roi de Bourges de voir, en un tel homme, non pas un auxiliaire, mais un compétiteur.

Tout semblait donc perdu, mais le Christ l’a dit : comme l’Église elle-même, la France est immortelle.

Ce que la rude main d’un guerrier n’eût peut-être pas fait, la douce main d’une femme le réalisa.

« Sur des signes certains, le Roi du Ciel, dit Gerson, choisit Jeanne d’Arc comme porte-étendard pour disperser les ennemis de la Justice et soulever ses amis afin qu’avec l’assistance des Anges une simple fille brisât les armes de l’iniquité. »

Jeanne n’était pas, comme on le croit, une simple bergère, ignorante et issue d’une famille serve.

Elle appartenait au contraire à une famille libre et aisée ; elle avait acquis, par des études soigneusement appropriées à sa mission, les connaissances théologiques, géographiques, stratégiques et militaires indispensables au triomphe du mouvement celtique, franciscain et national qu’elle incarnait.

Ce grand mouvement patriotique et religieux était la contradiction et la contrepartie du mouvement Templier, toujours vivace, qui impulsait la politique anglaise contre les Valois, héritiers de Philippe le Bel et protecteurs du Pape d’Avignon, successeur de Clément V.

Jeanne, représentant le parti français contraire aux Lancastre, devint, presque naturellement, l’alliée de l’important parti britannique opposé à la politique des meurtriers de Richard II. Ce parti aristocratique des hauts barons anglais avait intérêt à ne pas laisser les soudoyers du Temple conquérir la France, parce que l’Angleterre baronniale et terrienne eût été ensuite impuissante à se détendre contre les exactions des Templiers vainqueurs. Ces hauts barons, propriétaires fonciers du sol d’Albion, se souvenaient que, contre les landlords leurs aïeux, les chevaliers du Temple, avant la suppression canonique de l’Ordre, avaient argenté successivement Jean sans Terre, Henry III et Édouard Ier.

Bref, pour résumer, en quelques mots, notre pensée sur l’action particulière de Jeanne, après avoir longuement compulsé les chroniques du temps, nous croyons : 1o que, porte-étendard des moines celtiques et champion intrépide de la Femme dans sa lutte sociale et politique, elle fut l’alliée diplomatique des lords anglais ;

2o qu’elle défendit, jusqu’à la mort, les hautes visées politiques et religieuses dont Gerson avait été l’organe, au concile de Constance ;

3o qu’elle ne put accomplir seule cette tâche sublime et confia à sa sœur Claude toute la partie extérieure de l’action militaire, depuis Orléans jusqu’à Reims.

4o qu’elle reprit seule les deux rôles de guerrière et de négociatrice inspirée, de Reims à Rouen, sachant alors qu’elle était trahie et vendue par les favoris de Charles VII ;

5o qu’en son procès, elle affirma surtout la suprématie de l’Église catholique, universelle et spiritualiste à l’encontre de ses ennemis cachés : les Templiers, représentés par le cardinal de Winchester, et de ses ennemis visibles : les clercs qui se groupèrent autour de Pierre Cauchon.

Enfin que, malgré son apparente défaite, en vérité Jeanne triompha, puisque, par elle, la France fut faite et que Winchester, grand maître du Temple occulte, ne put s’asseoir sur la chaire de Saint-Pierre, comme il l’avait médité.

On s’étonnera sans doute que des écrivains, remarquables par leur talent et même par leur génie, n’aient pas été amenés aux mêmes conclusions que nous, en scrutant les causes des faits que nous allons exposer en ces pages.

Préoccupés probablement de questions qui leur semblaient plus importantes au point de vue moderne (ce qui n’est pas notre avis), ils n’ont pas poussé leurs investigations assez loin et ont envisagé la question sans pénétrer suffisamment les dessous de l’Histoire. Sans quoi, ils n’eussent certes pas manqué de voir ce que nous avons vu, de sentir ce que nous avons senti. Cela eût été fort heureux pour tous, car ils auraient présenté plus magistralement cette thèse. Nous l’exposons ici, sans autre prétention que celle d’indiquer une voie nouvelle aux historiens, les conviant à étudier attentivement la chose et à la discuter sérieusement avec nous.

Nous aurions pu faire un travail strictement historique, un exposé pur et simple de documents successifs et probants. Mais, déférant aux conseils autorisés de personnes expertes en la matière, afin d’éviter l’aridité trop grande de la forme, nous avons mis en scène l’action telle qu’elle résulte de nos convictions personnellement acquises par un patient et minutieux travail.

Mais que le lecteur ne s’y trompe pas. Ce n’est pas un roman que nous lui présentons ; c’est une œuvre sérieuse, sincère, longuement mûrie et plus vécue en réalité qu’elle ne le paraît.

Parfois, pour éviter des longueurs, nous n’avons donné que le résumé de nos études ; mais nous aurions pu et nous pourrions, au besoin, étaler un monceau de preuves et de présomptions en faveur de notre thèse.

Notre intention n’est pas, qu’on le comprenne bien, de discuter, de diminuer Jeanne d’Arc ; mais, au contraire, de l’expliquer, de l’exalter.

Et si nous avons pu, malgré la faiblesse de notre talent, contribuer à accroître la sympathie qu’inspire déjà l’héroïne et à lui attirer les hommages des descendants de ceux pour lesquels elle a vécu, prié, travaillé et souffert, nous serons trop payés de nos peines et dédommagé de nos veilles. Car un rayon de gloire ajouté à l’auréole radieuse de la Sainte de la Patrie, en illuminant notre France, lui montrera peut-être enfin la voie de la Paix, de la Justice et du Salut.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA VÉRITÉ SUR JEANNE D’ARC

 

____________

 

 

 

 

I

 

 

 

 

LES TEMPLIERS ET LA GUERRE DE CENT ANS

 

 

La guerre de Cent ans fut l’agonie d’un monde.

L’âge féodal, l’âge de la conquête brutale et de la foi naïve, s’éteignait alors au milieu des spasmes terribles qui sont les dernières convulsions des mourants. L’âge moderne, l’âge de l’Idée, naissait sur ses ruines.

La grande figure de Saint Louis avait magistralement terminé les Croisades ; mais, de ces guerres, il ne restait qu’un leurre pour la Chrétienté.

On avait exploité l’ardeur des croyants, en spéculant sur leur foi généreuse. Au lieu d’employer leur vigueur à reconstituer le pays du Sauveur, la belle Galilée verdoyante, on avait inondé de leur sang la Judée pierreuse et aride. On avait complètement oublié Nazareth pour ne se souvenir que de Jérusalem.

Jérusalem avait dévoré les saints et les héros, ne rejetant sur l’Europe que des guerriers malades et des moines militaires.

L’Occident était envahi par la lèpre et les Templiers.

Les Templiers ont joué un rôle trop important dans l’Histoire et dans la guerre de Cent ans pour qu’il ne soit pas nécessaire, si l’on veut comprendre Jeanne d’Arc, de jeter un coup d’œil rapide sur le jeu historique de cet Ordre créé mystérieusement en 1118.

Les fondateurs, Hugues de Paganis, Geoffroy de Saint-Adhémar et leurs premiers compagnons, en prononçant les trois vœux monastiques aux pieds de Garmond, patriarche de Jérusalem, entrevoyaient-ils la portée sociale et politique de leur association ? En acceptant, de Baudouin II, la donation du palais construit sur l’emplacement même du Temple de Salomon, avaient-ils conscience du rôle que les Templiers devaient jouer dans le Monde ? Dieu seul le sait.

L’historien n’a pas à juger les intentions personnelles des individus ; il ne peut qu’apprécier les causes d’un fait historique par ses effets.

Or, les Templiers, créés, en apparence, pour assurer la sécurité des routes suivies par les pèlerins se rendant au tombeau du Christ, opèrent, en moins de cinquante ans, dans toute l’Europe, une des plus formidables razzias financières dont les annales historiques nous aient transmis le souvenir.

Établis pour être, en Orient, les hommes d’armes de la Chrétienté, les chevaliers du Temple sont devenus, dès le milieu du XIIe siècle, ses seuls banquiers en Occident. L’Ordre du Temple, sous Philippe Auguste, est déjà une des plus grandes puissances internationales. L’Europe est hérissée de ses commanderies et de ses forteresses, alors que l’esprit de la règle, en soixante-douze articles, donnée par saint Bernard, sur l’ordre du Pape, et avec l’assentiment préalable du concile de Troyes, peut se résumer dans ce mot significatif du célèbre abbé de Cîteaux aux premiers Templiers : « Pas un pan de mur... pas un pouce de terre ! »

Quelle puissante influence a donc si rapidement changé la sage organisation primitive de ces moines militaires pour les transformer en courtiers de banque et en agents d’affaires ? Si l’on veut le comprendre, il suffit d’examiner les signes estampillés sur les monnaies des souverains dont ils firent leurs agents dociles, en argentant leurs ambitions, leurs rancunes ou leurs vices.

Regardez les pièces frappées au temps de Richard-Cœur-de-Lion et de Jean sans Terre, par exemple. Elles portent tous les signes caractéristiques de la Kabbale orientale l’étoile : l’étoile à six branches, la croix grecque, le sceau de Salomon et jusqu’aux croissants de lune, symboles particuliers des Musulmans.

Évidemment, ces estampilles n’ont pas été choisies par hasard et ce n’est pas, non plus, fortuitement que, dès 1185, les Temples de Paris et de Londres, immenses domaines enclos et fortifiés, situés au cœur de ces capitales, sont devenus des établissements publics de crédit.

Telle était, au début du XIIIe siècle la confiance inspirée par l’intégrité et la forte organisation financière de l’Ordre que c’était une coutume prise par tous les souverains et barons d’Europe de confier leurs trésors aux Templiers. Les couvents de ces chevaliers, étant de véritables banques de dépôt, on y consignait, en compte courant, des fonds considérables. Les moines du Temple ouvraient des crédits aux personnes solvables et ils faisaient partout concurrence aux Juifs qui, fidèles à leur caractère national, exploitaient déjà, par le change et les prêts usuraires, les prodigues chevaliers chrétiens 1.

Les Templiers avaient, sur les changeurs Juifs, deux immenses avantages : ils étaient catholiques, ce qui ôtait toute méfiance à leurs coreligionnaires et, de plus, ils apportaient, dans les rapports avec leurs clients, une affabilité et une probité, au moins apparente, qui leur assurèrent bientôt le monopole des transactions. Ils se chargeaient volontiers, moyennant une commission relativement minime, de transporter de grosses sommes d’une ville à une autre, d’une place commerciale à une autre place, soit matériellement par des convois bien escortés, soit au moyen de jeux d’écritures entre leurs maisons des divers pays 2.

Où ces moines chevaliers avaient-ils donc appris à se servir ainsi des billets de crédit et des lettres de change ? Était-ce au milieu des rudes et naïfs barons du Moyen Âge ? Était-ce à l’école de ces prévoyants religieux d’Occident qui leur imposaient, comme règle absolue, de ne posséder ni un pan de mur, ni un pouce de terre ? C’est peu probable et il semble plutôt que les Templiers ont dû rapporter d’Orient ces ingénieuses pratiques. En combattant les Sarrazins ils auront appris secrètement à manier leurs véritables armes comme à estampiller de signes musulmans les monnaies des princes chrétiens.

L’Orient, par eux, alors conquit l’Europe.

« Le bon renom de leur comptabilité permit bientôt effectivement aux Templiers d’étendre le champ de leur activité financière et de diriger pour le compte des rois, des princes et des hauts barons, leurs clients, les opérations de trésorerie les plus compliquées. Aux Templiers, les Papes confiaient presque toujours le soin de recevoir, de garder et de délivrer aux porteurs de chèques les sommes levées au profit de saint Pierre ou pour les préparatifs des Croisades. Le Temple de Paris fut, pendant plus d’un siècle, depuis Philippe-Auguste jusqu’à Philippe le Bel, le centre de l’administration des finances françaises. Les Templiers encaissaient les produits des tailles, acquittaient beaucoup de rentes et de gages dont le budget était grevé, avançaient de l’argent au Roi et remboursaient les emprunts faits par lui 3. »

Ce faisant, ils devenaient lentement, mais sûrement, les maîtres réels de la France, comme ils étaient, déjà, par rapport au Pape, les tuteurs financiers de la Chrétienté. C’était beaucoup !

Mais là ne se bornèrent pas l’activité et la puissance de cet Ordre spéculateur. Au lieu d’immobiliser, dans des coffres, les sommes immenses qu’on leur confiait, les chevaliers faisaient valoir, à leur profit, l’argent des déposants. C’est ainsi que leurs établissements d’Angleterre prirent une physionomie et acquirent une importance que nous allons étudier brièvement.

En Angleterre, les Templiers ne firent pas seulement la banque ; ils créèrent aussi le commerce des laines afin d’alimenter l’industrie flamande dont ils étaient commanditaires et argentiers. Par suite de ce trafic, des entrepôts furent établis sur la frontière du pays de Galles et sur celle d’Écosse. Là, des ouvriers spéciaux, flamands pour la plupart, préparaient, pour l’exportation, les laines, achetées à vil prix, aux propriétaires de troupeaux. Pour faire baisser au moment des achats le cours de ces laines, on n’hésitait point à entretenir d’argent les seigneurs turbulents et les routiers batailleurs ; fallait-il revendre, on fermait la caisse et, pendant quelque temps, le pays se trouvait pacifié comme par enchantement.

Craints comme militaires, respectés comme moines, redoutés comme créanciers, les Templiers devenaient de jour en jour plus puissants et plus riches. Leurs couvents étaient à l’abri de tous les coups de main, car ils étaient bâtis comme des forteresses et inviolables en tant qu’édifices religieux. Cependant les spéculations des chevaliers du Temple ne se faisaient pas sans risques. Des sociétés flamandes, indépendantes de leur maîtrise, achetaient et vendaient aussi, pour leur compte ou celui d’autres commanditaires, les laines brutes ou préparées. De  là, des hausses et des baisses subites dans les cours de ces marchandises.

Dans le reste de l’Europe, les Templiers faisaient, presque exclusivement, la banque ; mais en Angleterre, ils jouaient à la Bourse.

Quand on étudie sérieusement l’Histoire, on aperçoit des affinités bien singulières entre la Société des siècles passés et celle de nos jours. Les noms des choses et des institutions ont changé, sans doute ; mais le fond reste le même ; les luttes d’intérêts sont identiques. Les hommes passent et repassent, sans cesse, dans les chemins jadis parcourus et beaucoup de ceux qui se croient novateurs d’idées ou de systèmes ne font que rejouer les rôles d’autrefois.

Seuls peut-être, dans les anciens âges, les moyens d’informations différaient. N’ayant pas à compter avec les indiscrétions constantes de la Presse, les spéculateurs agissaient de façon plus occulte. Le Peuple était moins prévenu, mais les pouvoirs étaient plus attentifs. On ne sait trop vraiment si notre époque doit se réjouir ou s’affliger du résultat obtenu.

Quel est le souverain d’Europe qui serait assez hardi pour faire emprisonner le même jour tous les banquiers de son royaume ? et s’il en donnait l’ordre serait-il obéi ?

Cependant, au XIVe siècle, non seulement cette mesure fut prise, mais elle fut exécutée, avec une ponctualité surprenante, par tous les baillis auxquels Philippe le Bel fit parvenir les plis cachetés que chacun d’eux devait ouvrir le 13 octobre 1307, le jour de la fête de saint Édouard, patron du roi d’Angleterre.

Il y avait, dans le choix de cette date, qui fut, quatre ans plus tard, celle de la suppression canonique de l’Ordre, une ironie qui montra bien aux Templiers d’où partait le coup mortel.

L’initiative, prise par Philippe le Bel, sauvait la France et la Chrétienté d’un imminent péril.

La question d’hérésie n’était qu’accessoire en ce procès aussi mystérieux que célèbre. Une sage prévoyance politique avait motivé la décision du petit-fils de Saint Louis.

Afin d’étendre davantage et d’assurer pleine sécurité à leurs spéculations commerciales, les Templiers cherchaient à centraliser dans le Temple de Londres les annales 4 de la Chrétienté et les encaisses métalliques qui constituaient la richesse mobilière de la France. S’ils avaient atteint ce but, notre Patrie et l’Église universelle se fussent trouvées à la merci des tout-puissants financiers d’Albion.

Qui fit échouer leur complot ? Des ennemis dont les Templiers ne croyaient pas avoir été devinés : les hauts barons d’Angleterre contre lesquels ils avaient argenté, successivement, Jean sans Terre, Henry III et Édouard Ier. Pour pénétrer ce secret politique, il faut se rappeler que la conquête normande avait donné à l’Angleterre une physionomie très particulière au milieu du monde féodal.

La conquête de 1066 avait été combinée de trop loin et trop soigneusement préparée pour ne servir qu’aux autocrates caprices de souverains barbares et brutaux. Guillaume le Conquérant n’avait pas amené du continent que des aventuriers et des mercenaires. Il y avait aussi, parmi ses compagnons, des gens pratiques et honnêtes qui voulaient, sans spolier les Saxons, acquérir leurs biens. Ceux-là, comme part de butin, demandèrent simplement une épouse saxonne et, au lieu de piller les châteaux, ils les gardèrent.

Ayant légitimé, par leurs alliances, les droits de leurs enfants à la possession du sol, ces sages barons rendirent inaliénables dans leur famille la propriété de ces biens fonciers qu’ils s’occupèrent à mettre en valeur.

Le landlord, le maître de la terre, groupa autour de lui, par une sorte de patronage semblable à celui qui existait dans les républiques celtiques : les hommes libres, les roturiers, les paysans et les serfs qui n’étaient que des serviteurs à gage, attachés à la terre qu’ils exploitaient par leur travail.

Le landlord baillait à chacun la part de sol qu’il pouvait cultiver et on lui donnait, en échange du droit de culture, une redevance annuelle, généralement en nature et proportionnée à la récolte. Le seigneur était donc intéressé à assurer, de tout son pouvoir, la sécurité du travail et des travailleurs.

Sorte de roi d’une communauté agricole, dont il possédait le sol, le landlord entretenait, à ses frais, une certaine quantité d’hommes d’armes pour la défense de ses droits et de ceux de ses commoners, contre tout ce qui les pouvait menacer. Les intérêts des landlords étant identiques à ceux des populations campagnardes qui se groupaient sous leur mouvance ou s’enrôlaient sous leur bannière, les hauts barons terriens étaient sûrs de trouver des auxiliaires dans les rangs de la société rurale et de rallier, à leur parti, toute la population saxonne, en réclamant, sans cesse, contre les prétentions du despotisme royal, l’application des bonnes lois d’Édouard le Confesseur.

L’agriculture, en ces âges de troubles constants et de conquêtes brutales, était soumise à une infinité de déboires et de ruines. Il fallait défendre, lance au poing, les laboureurs et les bergers contre les rapines des routiers et les exactions fiscales du Roi. Ce fut bien une autre affaire lorsqu’on dut lutter encore contre la rapacité des spéculateurs et des marchands.

Les landlords avaient vu d’abord, avec plaisir, l’établissement des docks flamands sur leur sol. Les entrepôts facilitaient beaucoup le commerce des laines, ouvraient un débouché aux produits des champs et créaient une source d’activité nouvelle pour les paisibles travailleurs. Mais bientôt les seigneurs clairvoyants s’aperçurent que, loin de comprendre et de favoriser les intérêts des agriculteurs, les industriels spéculaient sur l’abaissement du prix des matières premières. On dépréciait la valeur des denrées et des laines dès qu’il s’agissait d’acheter.

Les hauts barons comprirent qu’on les menaçait dans la source de leurs richesses et dans celle de leur pouvoir.

Ruiner les cultivateurs du sol et les éleveurs de troupeaux, c’était les ruiner eux-mêmes. Ils réagirent donc violemment contre les spéculateurs, et firent brûler les docks dans tous les comtés de l’Ouest et du Nord.

Les Flamands résistèrent avec ténacité ; ils se laissèrent tuer sur place, plutôt que d’abandonner les positions prises et les droits acquis. Ils savaient bien que leurs commanditaires les secourraient tôt ou tard, et ils obéissaient aux ordres précis qu’ils en avaient reçus.

Les espérances des ouvriers des docks ne furent point vaines ; les Templiers intervinrent secrètement auprès d’Henry II Plantagenet dont ils avaient fait leur homme dans leur lutte occulte contre Thomas Becket. Le roi d’Angleterre consentit à défendre et à patronner officiellement les protégés de ses banquiers. Il augmenta les privilèges des colonies ouvrières, donna aux trafiquants des droits politiques et les dota de nouveaux établissements.

Richard Cœur-de-Lion suivit absolument l’exemple de son père ; il fut, de plus en plus, l’homme-lige des Templiers et, à son retour de Terre Sainte, il obtint même du grand Maître de l’Ordre l’autorisation de porter le costume des moines guerriers, sans prononcer aucun des trois vœux ostensibles qu’on exigeait solennellement de tout novice non initié.

Contre les prétentions du Roi à établir de nouveaux trafiquants sur leurs terres, les barons protestèrent avec vigueur et ils réclamèrent, à grands cris, l’application des lois d’Édouard le Confesseur.

La lutte eut des péripéties diverses de succès et de revers, pour l’un comme pour l’autre parti ; mais enfin, lorsque Jean sans Terre exaspéra chacun par ses rapines et sa tyrannie, les landlords, qui épiaient une occasion favorable pour secouer le joug insupportable du despotisme royal, firent si bien qu’ils obligèrent le Roi à jurer la grande Charte dans laquelle il proclamait :

1o qu’aucun impôt n’est obligatoire s’il n’a été voté par le Parlement ou grand conseil de la Nation ;

2o que nul homme libre ne peut être inquiété, dans sa personne ou ses biens, sans le verdict de ses pairs ;

3o que les sujets ont le droit incontestable de résister, par la force, à un monarque violateur des lois.

Le pouvoir du Roi se trouvait ainsi battu en brèche ; les barons étaient enchantés.

Mais les Templiers avaient fait trop d’avances aux Plantagenets pour leurs croisades et ils comptaient trop sur la sécurité assurée à leurs spéculations par le pouvoir absolu du monarque anglais, pour admettre que sa puissance souveraine fût ainsi mise en tutelle.

Ils fournirent donc de l’argent à Jean sans Terre pour lutter contre ses barons et soudoyer des routiers à qui l’on promit les biens des rebelles.

Puis, les moines conseillèrent prudemment au monarque de réclamer l’assistance du Pape. Innocent III dépendait des chevaliers du Temple qui recueillaient ses annates et lui procuraient les ressources dont il avait besoin.

Les Templiers pouvaient, non seulement supprimer ses revenus, mais même en tarir la source. Tributaire de ses banquiers, le Pontife romain suivit leur politique. Il défendit, envers et contre tous, son féal Jean Plantagenet. Il lança l’anathème de l’Église contre les barons révoltés. Ceux-ci donnèrent, à leur armée, le nom significatif de milice de Dieu et n’hésitèrent point à envoyer, à Paris, deux émissaires chargés de remettre à Philippe-Auguste un pli, scellé de leur grand sceau, pour demander au roi de France de leur envoyer son fils comme souverain. Louis VIII passa la mer ; mais Jean sans Terre mourut subitement d’une colère. Cela dénoua la situation ; tous les Anglais s’unirent autour du trône d’Henry III enfant.

Plus tard, la lutte recommença ; elle continua militairement tant que les barons ne soupçonnèrent pas quels étaient leurs vrais ennemis ; mais enfin ils s’aperçurent que le Temple de Londres argentait le Roi et une partie du Peuple contre eux afin de se servir de l’autorité despotique du monarque pour couvrir leurs agents commerciaux et leurs courtiers d’affaires. Dès lors, les barons cherchèrent le moyen de supprimer, à la fois, les banques et les Templiers.

Ils ne surent trop d’abord comment s’y prendre, car ils ne disposaient d’aucun pouvoir de fait contre une collectivité ubiquiste et toute-puissante. Cependant, en attendant mieux, ils prirent le parti de faire discuter, par des légistes, les prérogatives de la couronne, en affirmant les droits des Parlements que la monarchie britannique devait désormais subir.

Philippe le Bel agissait alors de la même manière vis-à-vis de ses grands vassaux.

En Angleterre, le Parlement était établi par les barons contre le Roi ; en France, au contraire, il était créé par le monarque contre les seigneurs. Le roi de France et les barons anglais suivaient la même marche politique. Respectivement, ils poursuivaient le même but : la restauration des anciens droits celtiques et des fédérations agricoles, comme nous le verrons plus loin.

Naturellement des ententes tacites se firent ; des alliances occultes s’accomplirent. Fort habilement, les landlords anglais dessillèrent les yeux du roi de France et lui montrèrent que les Templiers, percepteurs de ses tailles, soutenaient, avec les finances françaises, les seigneurs contre leur suzerain et argentaient les Flamands dans leurs guerres continuelles. Comme confirmation de ce qu’ils avançaient, ils expliquèrent la conduite du Temple de Londres envers eux et montrèrent, au petit-fils de Saint Louis, les estampilles des monnaies frappées jadis par Jean sans Terre, dans son comté de Poitou.

Elles étaient significatives : une faucille suspendue comme couperet au-dessus de la fleur de lys !

Philippe le Bel était trop perspicace pour ne point comprendre la marche et le but de la conspiration. Il sentit le danger qui menaçait la France ; il pressentit aussi les périls courus par la Chrétienté tout entière. Cette révélation lui expliquait à merveille l’attitude de Boniface VIII à son égard. Évidemment les chevaliers du Temple tenaient sous leur dépendance le Pape, le roi d’Angleterre, le comte de Flandre et tous les ennemis de la France.

Dès qu’il vit le piège financier, si savamment tendu, le petit-fils de Saint Louis résolut d’agir. Il pesa d’abord de tout son pouvoir sur la nomination, comme pape, de l’archevêque de Bordeaux qu’il décida à venir faire sa résidence à Avignon.

Parce qu’on voulait qu’il y eût une France, toutes les combinaisons diplomatiques de Philippe le Bel réussirent. Les Templiers furent supprimés brusquement de l’échiquier politique au moment où ils s’y attendaient le moins. Le coup de foudre de 1307 les frappa en plein triomphe. Grâce à la décision du concile de Vienne, l’Ordre religieux fut détruit le 13 octobre 1311.

Les maisons de banque s’effondrèrent en France. Malgré ce krach terrible, beaucoup de chevaliers restaient vivants, leurs trésors ne furent pas anéantis. Le Temple de Paris rendait gorge, le Temple de Londres capitalisa ses richesses afin de préparer, silencieusement, sa vengeance et d’atteindre, quand même, son but.

Les Templiers s’éclipsèrent d’autant plus vite qu’ils avaient résolu d’agir dans l’ombre.

Ne pouvant plus opérer ostensiblement par la finance, ils jetèrent les immenses capitaux qui leur restaient dans l’industrie.

En Flandre, dans les populeuses cités de Bruges et de Gand, ils établirent le quartier général de leurs opérations nouvelles.

Là, ils conçurent le projet habile de transformer leurs banques en usines.

Philippe le Bel les avait diplomatiquement combattus, ils le vainquirent par la diplomatie.

Le roi d’Angleterre était toujours leur homme, car il était leur obligé.

Le mariage d’Édouard II avec Isabelle de France les servit admirablement contre la race de leur vainqueur. Dans cette union, qui cimentait un traité de paix, se trouvait le germe d’une guerre séculaire.

Cette guerre meurtrière, étant nécessaire pour que la stratégie des Templiers occultes réussît, ils la rendirent inévitable.

Successivement, pendant le règne d’Édouard II, les trois fils de Philippe le Bel moururent, de façon mystérieuse, sans laisser d’héritier mâle.

Mais leur sœur Isabelle avait eu un fils.

Ce prince, qui fut Édouard III, était destiné à devenir le premier instrument des vengeances implacables dont les Templiers poursuivirent, à travers les siècles, les Capétiens français. Le monarque anglais et les moines du Temple ourdirent en Flandre le complot dont la guerre de Cent ans fut la manifestation première et dont, malgré l’intervention de Jeanne d’Arc, le dénouement est encore à venir. La succession au trône de Saint Louis ne fut que le prétexte de cette lutte effrayante qui mit aux prises les deux peuples pendant un siècle entier.

Plus sérieux étaient les mobiles ; d’un tout autre ordre étaient les intérêts en jeu.

Tandis qu’on guerroyait en France, l’Industrie s’implantait solidement en Angleterre.

Tous les combats n’avaient pas lieu sur les champs de bataille. Le vainqueur de Crécy menait plus sûrement à bien sa politique, en embauchant les pauvres ouvriers flamands qui apprirent aux hommes d’outre-Manche à fouler, à teindre et à tisser la laine, qu’en écrasant la fleur de la noblesse française.

Si les hauts barons d’Angleterre avaient regardé de bien près ces nouveaux-venus sur leur sol, peut-être, parmi les loques sordides qui les couvraient, eussent-ils aperçu quelques morceaux des manteaux blancs à croix rouges dont se paraient, jadis, orgueilleusement les moines du Temple. Mais les hauts barons étaient alors trop occupés à combattre, sur le continent, les Écossais qui s’étaient enrôlés sous la bannière du roi de France pour voir l’invasion progressive des industriels dont les haillons dissimulaient assez mal la richesse.

« Ces ouvriers, qui paraît-il, ne se nourrissaient, en Flandre, que de hareng et de fromage moisi, marièrent, grâce à la protection du Roi, leurs filles aux yeomen (archers) qui se disputaient l’honneur de ces alliances.

« Et, de fait, ainsi qu’Édouard III le leur avait promis, les yeomen, qui reçurent les protégées du Roi dans leurs maisons, s’élevèrent bientôt au-dessus des gentlemen, acquirent de grands domaines et blasonnèrent leurs possessions 5. »

D’où venait donc à ces pauvres ouvriers déguenillés l’argent dont ils dotaient leurs filles ? L’Histoire ne le dit pas ; mais il est permis de penser que l’ancien trésor du Temple de Londres servit à subventionner les usines si rapidement montées, pendant la guerre de France, sur le sol d’Angleterre, par ces inconnus qu’Édouard III avait recrutés à Bruges et à Gand.

Les Templiers pénétrèrent encore dans les cadres de la société anglaise par bien d’autres voies. La clé d’or leur ouvrit toutes les portes, même celles des Parlements que les barons avaient créés comme sauvegardes de leurs droits et de leur pouvoir.

Dès le règne de Jean sans Terre, les rois anglais, afin de tourner la situation difficile que leur créait l’intervention constante de ces Parlements dans leur politique, avaient, sur l’avis de leurs conseillers du Temple, établi une noblesse nouvelle et transformé les coutumes chevaleresques afin de faciliter, pour les trafiquants, l’accès aux titres nobiliaires et aux privilèges en résultant.

Du temps des Saxons et sous les premiers rois Normands, quiconque aspirait à l’honneur de faire partie d’une milice légitime, devait faire valoir ses droits devant l’évêque ou l’abbé de quelque monastère, puis confesser ses péchés à un prêtre ou à un moine, passer la nuit en oraison, assister aux saints mystères et recevoir, d’un ministre de Dieu, l’épée qu’il jurait de porter pour le service de l’Église, de la Patrie et du prochain. Ce contrôle religieux du clergé national parut, sans doute, gênant pour la transformation projetée, car le Roi exigea que les abbés ne fissent plus les soldats.

Henry III, lors de la lutte qu’il dut soutenir contre ses barons, fit, en 1256, publier un édit, donnant à quiconque avait quinze livres de revenu, non seulement le droit, mais l’obligation de faire profession des armes, afin que l’Angleterre fût renforcée de gendarmerie et pût soutenir, au besoin, toutes guerres extérieures. Si quelqu’un refusait l’honneur de cette charge, il devait s’en exempter en payant, pour lui ou ses hoirs, une taxe proportionnée aux revenus de ses biens-fonds.

Pour comprendre toute l’importance politique et sociale de cette transformation des mœurs chevaleresques, il faudrait pouvoir suivre en détails les péripéties de la lutte terrible, engagée entre le roi Henry III et le leader des barons révoltés, ce comte de Leicester, dernier fils de Simon de Montfort, le vainqueur des Albigeois.

Dans l’Histoire, tout se tient et s’enchaîne par des liens occultes si étroits qu’il est difficile de reconstituer la physionomie réelle d’une époque sans révéler les dessous de celle qui l’a précédée. Templiers et Albigeois sont des figures différentes d’une même Kabbale Orientale dont le but unique : la destruction de la Société chrétienne, est poursuivi, de nos jours, sous d’autres noms, avec d’autres moyens, mais avec le même acharnement, la même haine et la même âpreté 6.

Les Simon de Montfort, celui de France comme celui d’Angleterre, combattirent pour la même cause ; mais si le père vainquit les hérétiques, en revanche, le fils et ses compagnons d’armes furent vaincus et supplantés par les agents des Templiers.

Les Anglais se disaient encore tous catholiques à cette époque, mais cependant on préparait lentement, par la transformation des mœurs, le schisme qui devait arracher l’île des Saints à l’Église.

À partir du moment où le Roi seul et son fils aîné, par délégation spéciale de son père, se réservent le droit de créer des soldats, dit Matthieu Paris, ce titre est la récompense de la vertu, la louange d’une famille, la vie de la mémoire d’une race et la gloire d’un nom qui ne doit plus mourir. Il n’y a pas de plus puissant moyen d’encourager les hommes généreux et expérimentés ès-affaires que de les orner de cet honneur militaire qui, auparavant, n’étant que le nom d’une simple fonction, devient celui d’une dignité que celle de baron n’égale pas.

C’est assez clair, n’est-ce pas, et, comme substitution de caste, ce n’est pas mal imaginé. La naissance ou le mérite étant autrefois les seuls titres valables pour acquérir le droit de chevalerie, les Plantagenets changent cela. S’instaurant seuls prêtres du nouveau culte chevaleresque, ils ne demandent, à l’aspirant, que la richesse ou l’expérience ès affaires.

Aussi les chevaliers reçoivent-ils le titre de soldats (gens soldés) pour bien montrer qu’un pouvoir financier préside à leur consécration. Ce pouvoir financier quel est-il ? Ouvrons tes chroniques du temps et nous le verrons clairement.

Édouard Ier veut-il, pour accroître sa suite dans son voyage en Écosse, créer subitement un nombre inusité de soldats, il fait dresser dans le Temple de Londres des tentes et des pavillons où tous doivent venir faire valoir leurs droits et passer la veillée des armes.

« Le lendemain, dit Matthieu Florilège, à qui j’emprunte ces curieux détails, le roi ceignit le baudrier à son fils et lui donna le duché d’Aquitaine. Le Prince, fait soldat, se rendit à l’église de Westminster pour conférer le même honneur à ses compagnons. La presse était si grande que le jeune prince monta sur l’autel pour ceindre les nouveaux chevaliers, tandis que les trompettes et les hautbois retentissaient si fort avec les cris du peuple que les deux chœurs de moines ne se pouvaient entendre. »

Deux chœurs de moines qui ne se peuvent entendre !

Quel résumé concis de l’histoire mystérieuse d’Albion depuis le moment où ses soldats passent leur veillée d’armes dans le Temple de Londres et sont créés chevaliers par un prince monté sur l’autel !! Les auteurs anciens ont vraiment une façon bien originale de nous donner la clé des évènements qu’ils ont vus se dérouler.

« Les nouveaux chevaliers, nous apprend encore Pierre de Blois, se disent, comme les anciens, les enfants de l’Église ; mais ils n’ont pas été plutôt honorés de l’espée qu’ils s’en servent contre le Christ du Seigneur et exercent leur rage contre le patrimoine du Crucifix. »

Ces paroles d’un contemporain ne confirment-elles pas, mieux que toutes les dissertations, ce que nous avons dit du rôle des Templiers et de leurs hommes-liges comme agents occultes de l’Orient dans l’Histoire d’Angleterre et la guerre de Cent ans ?

Après la suppression officielle de l’Ordre, les chevaliers du Temple deviennent rapidement chevaliers de l’Industrie. Par privilège spécial du roi anglais, ils sont créés chevaliers bannerets, acquièrent le droit de sceau, prennent place au Parlement et nomment douze membres sur vingt-quatre dans le grand conseil du monarque.

Ces chevaliers, par droit de richesse, composent une oligarchie financière constamment en lutte avec les hauts barons de l’aristocratie territoriale.

L’hostilité sanglante des whigs et des torys fut importée en Angleterre avec les premières bobines et les premiers métiers que mirent en branle les tisserands anglais.

Cette lutte de castes, qui était inévitable, se dessina, chez nos voisins d’outre-Manche, pendant le cours de la guerre de Cent ans ; elle s’accentua dans la guerre des Deux-Roses et elle se continue, à travers les siècles, jusqu’à nos jours. Nous ne pouvons ici qu’en esquisser, à grands traits, les contours occultes, craignant de fatiguer le lecteur par de trop longues digressions.

Jeanne d’Arc, plus tard, se trouva mêlée comme diplomate aux épisodes les moins connus de ces singuliers combats, dont on ne voit jamais les vrais champions, masqués qu’ils sont par les guerriers inconscients ou soldés qu’ils impulsent. C’est pourquoi nous croyons indispensable de bien établir ici que si la noblesse industrielle d’Albion, la noblesse templière, celle qui sera la noblesse whig, se jeta sur la France comme une proie et la guette encore avec envie, l’aristocratie territoriale, au contraire, la noblesse tory, fut toujours hostile en principe et souvent contraire de fait aux conquêtes de terres françaises, parce que ces conquêtes amenaient toujours, comme contrecoup, l’invasion du sol anglais par tous les routiers pillards du continent.

Les hauts barons terriens étaient trop sages pour se jeter dans une aventure telle que celle d’Édouard III, s’il ne se fût agi pour eux que de la revendication, au nom de leur roi, du trône de France. Mais Édouard et ses conseillers occultes surent montrer aux landlords, comme mobile de leur politique, la conquête indirecte de l’Écosse que les seigneurs des comtés du Nord désiraient afin d’agrandir leurs domaines et de se préserver des incursions constantes des industriels établis à Édimbourg, à Aberdeen et autres villes manufacturières.

Sur le sol de France, les landlords anglais n’avaient donc qu’un but : vaincre les Écossais. Ce but unique les empêcha de voir qu’on les conquérait eux-mêmes. Lorsqu’ils s’aperçurent du danger, il était trop tard.

Les Templiers, qu’ils croyaient vaincus à tout jamais par l’audacieuse tentative de Philippe le Bel, doublaient si bien, financièrement, contre eux, le roi Édouard III, que tout lui réussissait. Il avait vaincu les Français à Crécy. À Poitiers, son fils prenait le roi de France. Le monarque anglais, croyant tenir enfin le succès désiré, rédigea, sur l’avis de son conseil secret, le fameux traité de Londres 7 par lequel il revendiquait : « la Guyenne, la Gascogne, Xaintes et toutes les terres par de la Charrante, Angoulême et l’Angoumois, Cahors et le pays caoursin, Pierregueux et le Pierregort, Tarbes et la contrée de Bigorre, Agen et l’Agénois, Tours et la Touraine, Angers et l’Anjou, le Mans et le Maine, toute la duché de Normandie, le Ponthieu, Calays, le Comté de Bouloigne, les isles de la Mer, avec tous pouvoirs, juridictions et redevances.

« Item, la souveraineté de la Bretagne avec rétablissement de la maison de Montfort.

« Item, quatre millions de deniers d’or que le roi des Français paiera pour la rançon de sa personne et autres personnes françaises, au dit roi d’Angleterre ou à ses hoirs ou ayant cause de lui, dont ledit roi des Français paiera, en la cité de Londres, trois millions d’écus qui font cinq cent mille livres sterling ; puis, livraison de tous châtels et de toutes cités avant le mois d’Aost prochain.

« De plus, le roi des Français, (toujours et non le roi de France car on prend au monarque tout le territoire en ne lui laissant que les sujets), devra faire rendre à Monseigneur Philippe de Navarre et à ses ayant droits tout ce que lui, sa femme et ses adhérents doivent tenir au royaume de France et lui pardonner toutes offenses du temps passé pour causes de guerre.

« Et tous les déshérités, d’une part et d’autre, ou ostés de leurs terres, par occasion de ceste présente guerre, seront, conclut le traité, dedans un certain temps déterminé, restablis entièrement aux mêmes liex et terres, possessions, héritages ou droits qu’ils avaient devant la susdite guerre. »

Les clauses de ce traité, si humiliantes pour la France, furent repoussées avec énergie. Les États du royaume les rejetèrent à l’unanimité et le Peuple s’indigna quand, du haut du balcon du Palais, Guillaume du Dormans, avocat général, lut le traité par ordre du Dauphin.

« Le traité n’est ne passable, ne faisable ! s’écria-t-on de toutes parts et, ajoute le chroniqueur à qui j’emprunte le récit de cette scène, chacun Françays jura qu’il ferait moult vaillance et prouesse en bonne guerre au roy angloys. » Et, au milieu de la détresse générale, on vit les communes de France, rivalisant de zèle avec la noblesse, fournir, équiper et entretenir à leurs frais quatorze mille hommes d’armes qui, sous les ordres du dauphin Charles et, grâce aux sages mesures de ce nouveau Fabius, firent échouer devant Rheims et Paris l’immense armée d’Édouard III. »

Ce résultat, si heureux pour l’avenir de notre Patrie, était-il simplement le fruit de l’élan énergique d’un peuple désespéré ? Quelles étaient les sages mesures prises par le nouveau Fabius que loue si justement et si finement la vieille chronique ? Ces sages mesures furent, à n’en pas douter, l’alliance occulte du dauphin Charles avec les hauts barons anglais. Tout nous porte à croire que les choses se passèrent de la façon suivante. Soudain éclairés sur le but réel de leur Roi, les hauts barons se dressèrent en silence pour l’empêcher d’appuyer son omnipotence sur les deux trônes réunis. Sûrs de l’intelligent concours du dauphin Charles, ils conspirèrent secrètement avec le roi Jean II qui, avec une abnégation admirable, consentit à rester à Londres comme otage afin de garantir aux landlords la sincérité de l’alliance de son fils. Dès lors, les puissants seigneurs d’Angleterre imposèrent à Édouard leurs volontés. À la suite d’un terrible orage, peut-être plus politique que naturel, le Roi dut jurer aux pieds de Notre-Dame de Chartres, cette vierge noire de l’antique Gaule druidique, qu’il renoncerait formellement au trône de France dans le traité qui allait être signé.

Et de fait, dans l’article 12 du traité de Brétigny, cette renonciation est ainsi conçue : « Le roi d’Angleterre et son fils renonceront expressément à toutes les choses qui, par ce présent traictié, ne doivent être bailliées, ni demourer au dit roi d’Angleterre, et à toutes les demandes qu’ils faisaient au roy de France et, PAR ESPECIAL, au nom et au droit de la couronne de France. »

Édouard III, afin d’échapper autant que possible aux conséquences d’une telle renonciation, acceptée après une victoire éclatante comme l’avait été celle de Poitiers, déclara qu’il ne ferait réellement les renonciations que lorsque la France lui aurait cédé tous les pays, argent et droits dont on était convenu.

Cette cession affectait plus de la moitié du territoire français. Les industriels du Temple de Londres voulaient reprendre, en France, les biens fonciers des anciens Templiers. Mais les landlords anglais ne pouvaient consentir à ce marché qui rendait leurs rivaux plus puissants et plus riches qu’eux.

Diplomatiquement, ils intervinrent. Charles V, fils de Jean II, se sentant fort de leur appui, rompit le traité en 1369. C’était un peu tôt. Les renonciations n’avaient point été faites, aussi le traité de Troyes, en 1420, ne fit-il que reconnaître au roi d’Angleterre la réalité d’un titre auquel il prétendait ne pas avoir renoncé.

Par ce traité de 1420, les financiers, les conquérants spéculateurs l’emportaient encore une fois sur les hauts barons d’Angleterre et sur les Capétiens de France.

À Troyes, les industriels triomphaient ; les marchands du Temple assuraient, pour longtemps, leur puissance et leur fortune.

Les privilèges du commerce, les facilités des transactions étaient soigneusement garantis.

De plus, Henry V de Lancastre, épousant la fille de Charles VI, renouvelait et confirmait les droits de succession que la fille de Philippe le Bel avait, selon leurs dires, transmis à Édouard III 8.

Il y avait loin de cette paix funeste à celle dont on avait ébauché, l’année précédente, les préliminaires dans les conférences de Meulan.

L’influence qui s’était affirmée là était la même que celle qui avait dicté les clauses du traité de Brétigny.

Aussi le roi d’Angleterre avait-il été contraint de renoncer à la Touraine, à l’Anjou, au Maine, à la souveraineté de Bretagne et à la revendication du royaume de France.

Le monarque anglais devait « faire enregistrer ses renonciations, promesses et engagements de la meilleure manière que le roi de France et son conseil pourraient aviser ».

À Meulan, les landlords avaient imposé, comme à Brétigny, leurs idées et leur manière de voir. On le sent bien par l’article, stipulant, expressément, que les Écossais, ennemis directs des landlords, ne seront pas compris dans l’amnistie générale qui résultera de la paix signée par les deux rois.

À Meulan, comme à Brétigny, la situation était la même. L’armée du roi de France avait été écrasée à Azincourt comme à Poitiers.

Les hauts barons avaient également, dans les deux cas, un otage de sang royal qui leur assurait la sincérité de l’alliance occulte de la cour des Valois. C’était le roi Jean II en 1350, c’était le duc Charles d’Orléans en 1415.

Ils agirent diplomatiquement, en ces circonstances, de la même façon.

Mais leurs ennemis veillaient et surveillaient. Instruits par l’expérience que leur avait acquise l’étude approfondie de la conduite si sage de Charles V, ils résolurent de couper brusquement les projets pacifiques de la cour de France et des hauts barons.

Ils savaient que le duc de Bourgogne, dont l’alliance leur était indispensable pour réussir dans leurs projets de domination suprême, était secrètement résolu à traiter avec le Dauphin Charles et à opérer avec lui une réconciliation qui eût alors été le salut de la France.

Ils voulurent en avoir la certitude et conseillèrent au roi d’Angleterre de demander au Duc une entrevue particulière.

Jean sans Peur consentit à répondre au désir du monarque anglais et, le 3 juin 1419, il arriva au rendez-vous.

Le roi était irrité ; il se montra exigeant et hautain ; le duc Jean avait peu de patience.

« Mon cousin, dit Henry V, nous voulons que vous sachiez que nous aurons la fille de votre Roi et tout ce que nous avons demandé avec elle, sinon nous le débouterons de son royaume et vous aussi.

– Sire, répliqua le duc, vous en parlez selon votre plaisir, mais avant d’avoir débouté Monseigneur et moi hors du Royaume, vous aurez de quoi vous lasser, nous n’en faisons nul doute, et vous aurez assez à faire de vous garder dans votre île 9. »

Cette réponse était grosse de menaces, Henry V n’en comprit peut-être pas alors toute la portée, mais ses conseillers occultes ne se trompèrent pas au sens de ces imprudentes paroles que Jean sans Peur devait bientôt payer de sa vie.

Le duc de Bourgogne convoqua son conseil afin qu’on examinât mûrement quel était le parti le plus sage : accorder aux Anglais ce qu’ils demandaient en fait de droits, d’argent, de territoire, ou se réconcilier avec le Dauphin.

Les avis furent partagés.

Maître Nicolas Raulin, conseiller de Bourgogne, soutint que les Anglais avaient jadis possédé ce qu’ils demandaient et que les sujets du Roi avaient été, dans ce temps-là, riches, tranquilles et heureux ; donc mieux valait, pour avoir la paix, que le Roi sacrifiât une large part de son royaume que de batailler sans cesse et sans grand espoir de succès.

Maître Jean Rapiot, président du nouveau Parlement de Paris, se chargea de répondre. Il maintint d’abord que le Roi n’avait pas le droit d’aliéner une partie de son royaume, car il l’avait juré à son sacre ; que, de plus, son état de maladie l’empêchait de disposer valablement et d’avoir l’administration d’aucune chose ; que, de son côté, le roi d’Angleterre n’avait pas le pouvoir d’accepter, car il n’avait pas droit au royaume de France, ni même au royaume d’Angleterre, puisqu’il le devait au meurtre du roi Richard II, assassiné par son père Henry IV ; qu’ainsi un autre, ayant droit véritable à la couronne d’Angleterre, pouvait ne rien reconnaître de ce qui aurait été fait ; que, d’ailleurs, il y avait des provinces tenues en vasselage par le roi de France, sous la condition expresse de ne jamais les aliéner et que, pour cette raison, et pour d’autres, le traité de Brétigny avait toujours été considéré comme nul.

Mieux valait donc se rapprocher du Dauphin et unir les forces de Bourgogne à celles de France pour combattre les Anglais 10.

Cette sage et patriotique réponse de Maître Jean Rapiot montre bien une solidarité réelle entre la politique secrète des deux nations.

La guerre de Cent ans contient en germe les principes de la guerre des Deux-Roses. Non seulement le droit de succession à la couronne de France est refusé au monarque anglais ; mais on lui dénie le pouvoir de traiter, comme roi d’Angleterre, parce qu’il a ramassé sa couronne dans le sang.

Henry IV a tué le fils du vainqueur de Poitiers, de ce Prince Noir dont le légendaire souvenir est une des gloires les plus mystérieuses de l’Angleterre.

« On n’hérite pas de ceux qu’on assassine. » En vain, les Lancastre conquerront-ils la France, en vain, pendant soixante ans, occuperont-ils le trône d’Angleterre, les hauts barons les subissent sans les admettre ; pour eux, ils ne sont que des usurpateurs et le Président du Parlement de Paris le dit fort carrément au duc de Bourgogne afin qu’il n’en ignore et suive, s’il le juge bon, la politique de Charles V et la conduite diplomatique qu’il tint en considérant comme nul le traité de Brétigny.

Jean sans Peur hésitait, ne savait que résoudre. Cependant il consentit à se rencontrer avec le Dauphin à une lieue de Melun, près du château de Pouilly.

« Là, sur la chaussée des étangs du Vert, sur un ponceau en pierre, on construisit à la hâte une cabane de feuillage que l’on orna de draperies et d’étoffes de soie.

« Les deux princes s’y rencontrèrent, le 8 juillet 1419, puis les jours suivants, et ils firent enfin la paix dans un traité signé qu’ils jurèrent et firent jurer, à tous leurs officiers et serviteurs, d’observer.

« Ce fut avec de grands transports de joie et en s’embrassant avec enthousiasme que les princes et leurs gens échangèrent ces serments d’amitié et d’alliance.

« Le peuple qui les entourait criait : Noël ! et maudissait ceux qui, désormais, voudraient reprendre les armes pour cette damnable querelle 11. »

On croyait entrer dans une ère de bonheur et de tranquillité.

Hélas ! on avait compté sans les ambitieux dont la guerre assurait la fortune, sans les conspirateurs dont on dérangeait les visées de puissance, sans les financiers dont on bouleversait les spéculations.

En signant la paix avec le Dauphin, Jean sans Peur avait, sans s’en douter, signé en même temps son arrêt de mort.

À Montereau, il fut tué, non comme on l’a dit, en trahison par Tanneguy-Duchâtel ou le Dauphin, mais en revanche d’une agression qu’il n’avait ni prévue, ni commandée à ses gens de faire sur la personne de Charles VII.

L’agression était feinte ; c’était un piège tendu par ceux qui voulaient brouiller, à tout jamais, la cour de Bourgogne avec la cour de France.

« Is fecit cui prodest. » Cherchez à qui le crime profite pour découvrir le criminel. Le meurtre de Jean sans Peur ne profitait qu’aux Anglais des Lancastre ; c’était un assassinat diplomatique ; il eut diplomatiquement des conséquences formidables : le traité de Troyes en fut le salaire et le fruit.

C’en était fait de la puissance aristocratique des landlords en Angleterre, comme c’en était fait de la vie future de la France si cette paix désastreuse recevait sa pleine exécution. Il n’était que temps d’aviser, les intéressés avisèrent.

En surnommant roi de Bourges le Dauphin, qui était déjà duc de Touraine, comte du Maine et de Poitou, ceux qui le voulaient secourir en sa détresse pour sauver l’individualité nationale des deux peuples, et pour sauvegarder l’avenir de la Chrétienté tout entière, disaient au fils de Charles VI : « Tu es le ROI DES GAULES, comprends-le bien et tu vaincras ! »

Charles VII n’était point un Philippe le Bel ; il n’avait ni la sagacité ni l’intelligence de son grand-père Charles V. Il ne comprit pas à demi-mot. Alors on résolut de lui faire mettre les points sur les i et, ainsi que le dit Gerson, « le Roi du Ciel choisit Jeanne d’Arc pour disperser les ennemis de la Justice et rallier ses amis, afin qu’avec l’assistance des anges une simple jeune fille brisât les armes de l’iniquité ».

 

 

 

 

 

 

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II

 

 

 

 

LES PRÉCURSEURS DE LA PUCELLE

 

 

À certaines époques, paraissent sur la Terre des êtres intuitifs sachant tout sans avoir ostensiblement rien appris. Ils viennent, le plus souvent, clore une phase historique et en préparer une autre. Leur action magistrale, rapide, foudroyante rayonne, sur l’écran de l’Histoire, comme le Mane, Thecel, Pharès d’un monde qui va s’écrouler. Cela semble miraculeux parce qu’on ne voit pas la cause des évènements qui éclatent. Ainsi, au XVe siècle, se déroula soudain l’épopée merveilleuse de la Pucelle d’Orléans.

De cette épopée, on n’a vu jusqu’ici que le côté brillant, héroïque, mais superficiel et l’on a presque complètement négligé la partie politique : la plus importante.

On a trop oublié que Jeanne avait été prédite, attendue, préparée : prédite par Merlin, dernier élève des Druides ; attendue par tous ceux qui avaient conservé les traditions celtiques ; préparée par les moines héritiers des grands évêques gaulois.

Comme tous les réalisateurs de hautes visées idéales, Jeanne d’Arc avait eu des précurseurs. On avait soigneusement ensemencé d’avance le champ qu’elle devait moissonner.

« J’ai la voie ouverte ! » disait-elle, en s’élançant sur la route de Vaucouleurs à Chinon. Et de fait, elle l’avait.

Devant elle, les chemins tortueux deviennent droits et les raboteux s’aplanissent. Elle traverse les lignes anglaises sans être arrêtée. Il semble qu’une puissance invisible lui ait remis, en main, le plus inviolable des sauf-conduits. Aucun obstacle sérieux ne se dresse pour l’empêcher de parvenir au but de son rapide et surprenant voyage. Elle chevauche, sans hésiter, sur cette route périlleuse qui lui serait absolument inconnue si elle n’était que la pauvre bergerette ignorante de la légende et des historiens. Mais, bergère, Jeanne le fut à peine ; pauvre, elle ne le fut jamais et, quant à son ignorance, nous verrons bientôt ce qu’il en faut penser.

Avant tout, il importe de déterminer nettement le mobile et le but de ses actions, si l’on veut en comprendre l’allure et la portée. Ce mobile, ce but furent : la défense et le maintien de la Société chrétienne par et pour la Femme. Jeanne est venue, étendard en main, affirmer un principe religieux et préciser une question sociale : principe et question n’étant, du reste, que deux termes d’une même formule : le rôle supérieur de la Femme dans les destinées suprêmes ou matérielles de l’Humanité.

Par suite de causes diverses, qu’il serait trop long d’énumérer ici, la Femme, pendant l’antiquité, avait dû subir des tortures inouïes. Réduite à l’esclavage, traitée comme bête de somme, instrument de travail et de plaisir, elle avait lentement replié ses ailes d’ange et courbé vers la terre son corps meurtri, sa tête fatiguée.

« Venez à moi vous qui souffrez ! » À cette consolante parole adressée par le Christ à tous les opprimés, à tous les malheureux, la Femme s’était redressée ; elle avait entendu l’appel.

« Aimez ! aimez ! telle est la Loi, ajoutait le Fils de la Vierge, aimez Dieu, pardonnez à l’homme ! »

La Femme comprit ; l’ancien monde s’écroula.

Gynécée, esclavage, travaux serviles, mépris disparurent pour la Femme dès qu’elle eut retrouvé ses ailes pour s’élever vers l’Idéal, pour s’envoler dans l’au-delà.

Son âme ayant vibré d’espoir, son cœur battit avec ivresse. Pour elle, obéir au commandement libérateur de Dieu, c’était se soustraire au joug avilissant de l’homme.

Le Christ montrait à la Femme la voie de la vraie liberté ; elle y marcha, elle y courut. Dès lors, les idoles tombèrent ; on n’adora plus la matière lorsque la Femme eut pénétré le sens social des mystères Chrétiens. Et la croix du Christ régna, brandie comme arme défensive, comme labarum victorieux par la Femme conquérante de la Société convertie et captée par elle.

« On ne détruit réellement que ce qu’on remplace », a dit un penseur. Le Christianisme a détruit, à jamais, l’esclavage parce qu’il l’a remplacé par un frein moral bien supérieur à toutes les entraves matérielles. De la foule muette, contrainte à l’obéissance servile, il a fait une foule croyante, intelligente et libre que les moines ont groupée, autour des autels de la Vierge, pour le travail et par la charité.

Chez les nations de race celtique comme la nôtre, la Vierge, honorée d’avance par les Druides d’un culte anticipé, attire à ses autels rustiques, dès les débuts de la propagande chrétienne, les fleurs qu’on effeuillait sur les fontaines sacrées. Son image se montre bientôt au tronc des chênes où se cueillait le gui. Il semble que Marie n’ait qu’à prendre possession d’un domaine poétique soigneusement préparé. Les monastères Chrétiens se bâtissent sur l’emplacement des bois sacrés où les prêtres gaulois vénéraient d’avance la mère future du Dieu qui devait naître.

Autour de ces monastères, se massèrent les derniers descendants des Brenns et des Bardes, tandis que Ovates et Druides se couvraient la tête d’une capuce de moine pour travailler secrètement à affirmer, un jour, contre les envahisseurs, les droits de la vieille race qui avait succombé avec Vercingétorix.

Il leur fallut des siècles pour reconstituer leur société, engloutie dans le déluge sanglant des invasions barbares. Lorsqu’ils eurent à peu près réussi à recomposer les anciennes fédérations celtiques sous le nom de corporations chrétiennes, ils furent obligés d’armer leurs hommes pour défendre leur liberté contre ceux qui rêvaient de courber le Peuple sous le joug de fer de leur maîtrise omnipotente.

Voilà ce que les ennemis de l’Église ne lui ont jamais pardonné. De la résistance des chrétiens à la force brutale des impies naquit cette lutte dont l’épopée de Jeanne d’Arc est un des épisodes les plus brillants.

Jeanne a été, non seulement, porte-étendard du Roi du Ciel, mais porte-bannière de la Vierge. C’est d’un sanctuaire de Marie, Notre-Dame de Bermont, qu’elle part ; c’est dans un temple de Marie, Notre-Dame de Reims, qu’elle fait sacrer le Roi ; c’est à l’ombre d’un autre Temple de la Vierge, Notre-Dame de Rouen, qu’elle subit le martyre, couronnement de toute grande mission chrétienne.

Jeanne a été vraiment, dans toute l’acception du mot, l’Enfant de Marie comme elle était la Fille Dé, la fille de Dieu.

Il semble qu’au XVe siècle, par Jeanne, la Vierge elle-même ait pris un corps afin d’enrober l’âme de la Gaule expirante et de créer la France pour en faire le royaume temporel de Jésus. Regnum Galliae, regnum Mariae. La Gaule sera toujours la terre de la Vierge, comme elle le fut déjà pendant l’antiquité.

« Le culte de la Vierge, suivant le mot profond de saint Bernard, fut, reste et sera l’AFFAIRE DES SIÈCLES. » Ce culte est directement ou indirectement la cause de toutes les guerres de Religion.

Proclamer la Vierge mère de Dieu, c’est, en effet, admettre et poser la Femme comme type idéal de l’Humanité et centre religieux des mystères, puisque Marie seule renoue le lien rompu entre le Créateur et l’homme, sa créature.

La maternité divine de Marie renferme et maintient non seulement la notion du Christ vrai Dieu et vrai homme, ce qui est une question purement dogmatique, mais elle pose et précise une question sociale : celle du véritable rôle de la Femme dans la Famille et dans l’État.

Le fil de la Vierge, remettant en communication directe le Ciel et la Terre, devient le fil d’Ariane, permettant de suivre, sans s’égarer, les sombres méandres du labyrinthe historique. Car il n’y a réellement depuis le commencement de notre monde que deux races humaines : la race de la Femme et la race du Serpent. Leur inimitié est constante, il n’y a pas d’alliance durable et possible entre elles.

De temps en temps, la Femme écrase bravement la tête de son immortel adversaire, mais toujours il cherche à la mordre au talon.

Fille de la Vierge, l’Église chrétienne se défend et s’affirme par elle ; fille du Serpent, l’Hérésie, quelle qu’elle soit, bave sans cesse du venin sur les fidèles du Christ et de Marie. Mais, par le culte de la Vierge, les docteurs terrassent l’hérésie et vainquent les hérétiques. Car la bannière de la Vierge est toujours celle de la Femme.

Il ne faut pas se le dissimuler, toutes les hérésies, si on les dégage de leur fatras scolastique, peuvent se résumer en deux mots : question sociale, question d’argent. Toute doctrine qui attaque dogmatiquement le Christ cache sous un amas plus ou moins confus de dilemmes et de sophismes ces deux préoccupations : s’emparer des biens de la Société chrétienne et reconstituer l’esclavage pour la Femme, en affranchissant l’homme des devoirs de famille qui lui pèsent et des responsabilités sociales qui le gênent.

C’est parce que le Christ a brisé, au nom de Dieu, les liens des esclaves et des femmes que ses ennemis ont toujours combattu sa doctrine avec tant d’acharnement. Par là même, ces irréconciliables adversaires de la Vierge et de son Fils s’acharnent, de siècle en siècle, contre la Gaule, prédestinée d’avance au culte de Marie, contre la France, héritière des traditions sacerdotales et politiques des Druides.

Tous rêvent et se promettent la conquête de notre Patrie, comptant y construire enfin le Temple mystérieux dont ils se disent maçons ou architectes. Templistes et Templiers en seront pour leurs frais de calculs ; car ils comptent toujours sans l’intervention subite de la Vierge qui renverse leur édifice lorsqu’ils s’apprêtent à l’achever.

Ils ont beau, pour dissimuler le vrai but de leur entreprise, se masquer prudemment derrière la puissance des princes chrétiens, Marie, du haut du Ciel, voit fort bien leurs manœuvres et, au moment voulu, par son inspiration puissante, elle en prévient ses serviteurs. Alors ceux-ci interviennent brusquement, bouleversant soudain toutes les combinaisons occultes et renversant l’échiquier politique au moment où leurs adversaires croyaient avoir partie gagnée.

Ainsi Philippe le Bel biffa d’un trait de plume les Templiers de la liste des joueurs, ainsi Jeanne d’Arc bouta hors de la France tous les templistes de Wicklef et tous les Anglais de Bedford.

Marie reste la Reine de Gaule, Jésus seul sera roi de France, car la Vierge a, chez nous, des Temples qui ne seront point détruits. Les premiers Capétiens ont proclamé Marie l’Étoile de leur Royaume au moment même où les cathédrales surgissaient comme reflets puissants de la foi du nombre qui n’a pas de nom.

Quels grands artistes ont tracé les plans que le Peuple suivit, méthodiquement, pendant des siècles, non seulement pour produire ces chefs-d’œuvre où la pierre semble penser et prier, mais aussi pour construire patiemment les assises de la Société qui surgira tout à coup, sous l’impulsion de la Pucelle, pour remplacer le monde féodal expirant et faire la France, monde nouveau ? On l’ignore absolument, mais l’œuvre n’en est pas moins belle.

Si l’on veut comprendre ce long travail de transformation, opéré dans les mœurs des peuples gaulois bouleversés par la conquête romaine et les invasions barbares, il faut jeter un rapide coup d’œil sur la physionomie curieuse que présenta notre Patrie depuis l’avènement de Hugues Capet jusqu’au début de la guerre de Cent ans.

Pendant cette période, les précurseurs de Jeanne d’Arc travaillèrent constamment en vue de sa venue. Entrevoyant la mission dont serait chargée la Pucelle, ils lui préparaient les voies afin d’assurer le succès de l’Idée qui fut et reste la raison d’être de la France dans l’Humanité.

La Femme chrétienne avait réussi par ses charmes, par sa vertu, à vaincre Romains et Barbares en les convertissant au Christ.

L’homme, étonné d’abord de la douce violence qu’on lui imposait, se laissa faire. Mais une réaction inévitable eut lieu. Mahomet dressa les pointes de son croissant contre le bois sacré de la Croix du Christ. La Femme d’Orient fut replongée dans l’esclavage énervant du harem ou de la tente. Mais la femme d’Occident, restée libre, se défendit avec une énergie superbe contre la servitude avilissante qui tue l’esprit par le corps.

Si les Musulmans triomphaient, c’en était fait du pouvoir de la Femme. Pour elle, non seulement plus de ciel, plus de cœur, plus d’âme, plus d’envolée vers l’Infini, mais aussi plus d’influence sociale, plus d’intrigue politique, plus de liberté familiale !

La Femme menacée chercha des alliés pour la protéger et la défendre. Elle en trouva au Ciel : les Saints ; elle en trouva sur terre : les moines. Au nom des uns et par les autres, elle impulsa les chevaliers d’Europe contre les audacieux sectaires de Mahomet.

Pierre l’Ermite, saint Bernard et d’autres religieux prêchèrent les Croisades.

« Dieu le veut ! » murmurèrent les femmes ; « Dieu le veut ! » répétèrent les hommes et, dans un élan d’enthousiasme, ils allèrent provoquer l’ennemi sur son terrain en Orient.

Pendant des siècles, les puissants barons, les hardis capitaines, les impétueux chevaliers s’exportèrent ainsi périodiquement vers ces contrées où les Musulmans, qu’ils croyaient vaincre, les conquéraient par la finance, les domptaient par la maladie ou les imprégnaient de leurs mœurs !

Mais, pendant ce temps, l’Europe se transformait ; la France surtout changeait de caractère et d’aspect. De vastes confréries, mettant en commun leurs efforts et leurs richesses, s’organisaient pour élever des temples dont la délicatesse contrastait étrangement avec l’architecture massive des sombres châteaux féodaux.

Les cathédrales semblent incarner, en leur corps de pierre, l’âme poétique de ces sociétés de travailleurs qui s’enrôlaient joyeusement, librement sous la discipline religieuse de maîtres invisibles qui les coordonnaient, les employaient, les fusionnaient.

Tandis que les chevaliers se faisaient tuer en Terre Sainte, moines, serfs, manants, vilains, s’unissaient pour créer la France sur les ruines de la vieille Gaule, ou plutôt pour faire revivre toutes les institutions celtiques dans la société française au berceau.

Tous ces hommes de classes diverses, courbant la tête volontairement, comme des moines, sous le joug spirituel de la Vierge, se courbaient avec enthousiasme sous le joug matériel des plus rudes travaux. « On les rencontrait par milliers, bannière déployée, sous la conduite d’un prêtre, traînant ensemble quelque pesante machine ou transportant, à de grandes distances, le blé et le vin, la pierre et la chaux pour les ouvriers. Rien ne les arrêtait, ni monts, ni vallées, ni rivières. Ils marchaient sans désordre et sans bruit, ne rompant guère le silence que pour crier merci à Dieu ou chanter les louanges de sa Mère.

« Arrivés au terme du voyage, ils environnaient l’église en construction et se tenaient autour de leurs charrettes, à la façon des soldats dans les camps. À la nuit tombante, on allumait des cierges, on entonnait des psaumes, on récitait solennellement la prière, on portait en procession une offrande devant le moustier de la Vierge. Puis, clercs et peuple s’en retournaient, dans le même ordre édifiant, à l’endroit choisi pour reposer. Tout le long du chemin chacun murmurait des prières pour les malades, les mourants, les affligés, les prisonniers : en un mot, pour les malheureux 12. »

Ainsi se bâtit la cathédrale de Chartres pour la construction de laquelle ces confréries semblent avoir pris naissance ; ainsi se sont dressées les autres cathédrales, presque toutes destinées à servir de Temple à quelque statue vénérable, représentant cette Vierge noire, honorée jadis par les Druides, dans leurs sanctuaires mystérieux, comme symbole de la Liberté.

Le culte de la Vierge domine et explique toutes nos traditions nationales, non seulement dans le Moyen Âge, mais pendant l’Antiquité. C’est un des dessous de l’Histoire, et non pas des moins étranges, que la marche des Gaulois à travers les nations anciennes. Nous l’indiquerons peut-être un jour, ici cela entraînerait trop loin. Qu’il nous suffise de montrer les moines, héritiers des traditions celtiques, conglomérant, au nom de Dieu et sous la bannière de Marie, le peuple travailleur, après avoir exporté, au loin, toute la gent turbulente et batailleuse des militaires pour esquisser, en quelques traits, la sage politique de nos sacerdotes gaulois.

Grâce aux moines d’Occident, la Société du Moyen Âge eût été fort heureuse et tranquille, sans tous les déclassés qui se faisaient routiers, réclamant à grands cris le droit de prendre et s’arrogeant celui de ne rien rendre, après avoir brutalement dépouillé clercs, serfs ou manants. D’autre part, les seigneurs, qui revenaient des Croisades souvent ruinés, levaient taxes sur taxes pour soutenir les guerres constantes qu’ils se faisaient entre eux.

Le roi de France, en se déclarant, depuis Louis VI, le protecteur des marchands, des agriculteurs et des bourgeois, avait acquis, parmi le Peuple, beaucoup de partisans et d’auxiliaires dévoués. Impuissant à réprimer les révoltes continuelles de ses grands vassaux qui se riaient de son pouvoir précaire, le Roi avait fait appel aux évêques. Ceux-ci, sur son invite, avaient autorisé les serfs d’église à marcher, sous la conduite de leurs prêtres et la bannière de leur paroisse, avec le ban et l’arrière-ban royaux. Ainsi s’était formée une milice, luttant uniquement pour la paix, se maintenant partout en état de légitime défense contre les ravages des routiers et les exactions des seigneurs.

Une fois lancé, le mouvement défensif du Peuple ne s’arrêta plus. On s’avança lentement, mais sûrement, vers le but à atteindre qui n’était autre que la destruction complète du monde féodal. De là, le mouvement mal dessiné d’abord, parfois violent, parce qu’il était un peu trop hâtif, de l’émancipation des Communes. On achetait, à beaux deniers comptants, la liberté qu’on n’avait pas obtenue par les armes.

La France naissait péniblement mais enfin elle prenait vie, grâce à des initiatives diverses.

Sous Philippe-Auguste, alors que sur tout le territoire on ne rencontrait que routiers et cottereaux, gens mal avisés et sans crainte de Dieu, une confrérie dite de la Paix ou des Chaperons blancs se forma soudain, au Puy en Velay, dans un de ces sanctuaires où l’on vénérait encore la Vierge noire honorée par les vieux Druides. Devant cette image grossière et informe d’un symbole si cher aux Celtes, des milliers de générations humaines étaient venues successivement s’incliner, prier et gémir. Chaque année, en souvenir des anciens bardes, de grands concours poétiques avaient lieu le 15 août entre les ménestrels (troubadours ou trouvères) à tous les Puys Notre-Dame, c’est à-dire en tous les sanctuaires du Royaume qui se trouvaient bâtis sur quelque colline dédiée à la Vierge.

Au Puy en Velay, la fête était particulièrement solennelle et l’on y venait de fort loin. Mais, depuis que la peur des cottereaux rendait toutes les routes désertes, la date du pèlerinage revenait sans amener de visiteurs. Seuls, quelques ménestrels chantaient encore timidement les gloires de la Reine des Anges.

Cependant Marie regardait sans doute avec miséricorde, du haut des cieux, son royaume chéri, son royaume de Gaule, car, sous son inspiration bénie, surgit soudain, pour le Peuple entier, un secours inespéré.

Une nuit (c’était en l’année 1182, disent nos vieilles chroniques), un pauvre charpentier du Puy, homme simple, mais fort respecté à cause de sa grande dévotion, étant resté en oraison dans l’église, priait avec ardeur pour obtenir la cessation des maux terribles dont souffrait tout le Peuple.

Soudain, la Vierge lui apparut, lui ordonnant de prêcher une ligue chrétienne contre tous les larrons et robbeurs du bien d’autrui. Comme signe palpable de la mission dont elle le chargeait, elle lui remit un scel où étaient gravées son image et celle de l’Enfant Jésus, avec cette simple légende : « Agneau de Dieu, qui ôtes les péchés du monde, donne-nous la paix ! »

Dès le lendemain, Durand (c’était son nom) publia sa vision à qui voulait l’entendre, en montrant le sceau miraculeux. À cette nouvelle, qui se répandit promptement de proche en proche, barons, chevaliers, bourgeois et artisans accoururent au Puy.

 

Le jour de l’Assomption, Durand leur commanda hardiment de par « Nostre Seigneur le Roy du Ciel » de garder la paix entre eux. Tout le monde prêta serment avec larmes et soupirs. On fit empreindre en étain le scel où était l’image de Notre-Dame et les confrères de la Paix le portèrent cousu sur des chaperons blancs, taillés à la façon des scapulaires des moines. Ils jurèrent de ne point jouer aux dés, d’éviter les excès de table, de chasser les ribaudes de leur camp, de s’abstenir de toute imprécation et de faire guerre à tous les étrangers, brabançons, cottereaux ou aragonais pour les bouter hors de toute France 13. Le clergé appuya vivement cette prise d’armes et la confrérie des Chaperons blancs réussit à expulser de la partie centrale du Royaume tous les routiers, qui se retirèrent alors en Aquitaine, où ils furent recueillis, en haine du roi de France, par le comte de Toulouse et Richard Cœur-de-Lion, roi d’Angleterre.

Les Confrères de la Paix ne surent pas, après cette victoire, déposer les armes pour reprendre leurs travaux habituels ; le souffle qui avait soulevé les Communes pénétra cette grande réunion populaire. Le roi, les prélats et les chevaliers qui avaient d’abord officieusement appuyé la Confrérie eurent peur, lorsque des bandes de Chaperons blancs se mirent à parcourir les campagnes, la pique au poing, prêchant l’égalité naturelle des hommes et défendant aux seigneurs, clercs et laïques, de lever des taxes sans l’autorisation de la Confrérie.

C’était beaucoup oser ; les puissants féodaux n’entendirent pas de cette oreille et cherchèrent à dissoudre l’association de ces audacieux qui menaçaient leur société, sous prétexte de la trop bien défendre. Ce ne fut pas difficile ; on soudoya, contre eux, d’autres routiers qui eurent raison de la foule sans ressources et sans expérience qui poursuivait une chimère irréalisable, utopie éphémère de cœurs simples et généreux.

Cependant le but primitif de l’association ne fut pas perdu de vue. Lentement, patiemment, mais sûrement, les milices bourgeoises s’organisèrent et, quand Jeanne d’Arc lèvera l’étendard qui doit rallier tous les amis de la Justice, les Confrères de la Paix ressusciteront de toutes parts, comme par enchantement. Mais ce ne seront plus, comme au XIIe siècle, de simples bandes mal armées, indisciplinées et sans expérience, mais une milice suivant une stratégie précise, combattant avec une tactique merveilleuse d’intelligence et de prévision.

Les confréries paroissiales des bourgs ayant préparé de merveilleux soldats pour la défense de la Patrie, ces soldats sauront non seulement frapper mais souffrir et s’ils s’abstiennent de piller ils n’oublieront point de prier.

Jeanne d’Arc, en arborant la blanche bannière de la Vierge et du Christ, groupera les nouveaux confrères de la Paix autour du Labarum invincible qu’elle accepte de porter, au péril de sa vie, pour le salut de la France et la plus grande gloire de Dieu.

La Pucelle vient reprendre, au XVe siècle, la tâche entreprise au XIIe par les Chaperons blancs de Notre-Dame du Puy. Aussi fait-elle coïncider son départ de Vaucouleurs avec celui des pèlerins qui se rendent, cette année-là, dans la capitale du Velay pour profiter des indulgences spéciales accordées à cause de la coïncidence du Vendredi-Saint avec la fête de l’Annonciation. Nous verrons bientôt comment ce pèlerinage servit à rallier les vrais soldats de Jeanne, ceux que l’on ne mentionne pas, parce qu’on ne les soupçonne guère, quoiqu’ils aient contribué si largement à assurer le succès.

Avant d’en arriver là, il faut mentionner encore, comme précurseurs de la Pucelle au XIIe siècle, ces Pastoureaux et ces Vaudois dont les doctrines, mêlées de sentiments généreux et d’instincts funestes, donnèrent aux moines celtiques tant d’inquiétudes et de soucis. Pâtres des champs ou habitants des vallées, ces audacieux, qui ne redoutaient rien sur terre parce qu’ils attendaient tout du ciel, rêvaient une société sans lois, sans frein, sans hiérarchie, croyant voir, dans cette utopie, la réalisation parfaite de l’idéal évangélique.

Comme les Chaperons blancs, ils furent victimes de leur témérité et leur mouvement trop hâtif avorta. La délirante exaltation religieuse et patriotique qui fermentait dans les masses celtiques du centre de la France produisit aussi, en ce même XIIe siècle, une chose inouïe, une croisade d’enfants. Nous croyons devoir signaler ce fait, peut-être unique dans les annales historiques, non seulement pour bien montrer la facilité avec laquelle on circulait en ces époques si peu connues et comme le chauvinisme était alors chose contagieuse, mais aussi pour dévoiler tout un côté, non encore soupçonné, de la vraie mission de Jeanne d’Arc.

Sous Philippe-Auguste, un jeune homme, se disant renvoyé de Dieu, erra de ville en ville, de manoir en manoir, chantant en langue française : « Seigneur Jésus, rends-nous ta sainte Croix » et d’autres cantiques du même genre.

Tous les enfants qui l’entendirent, quittant spontanément leurs parents, le suivirent sans que rien pût les retenir.

Il en réunit ainsi environ quatre-vingt mille, disent les auteurs du temps, et cette procession extraordinaire qui, chaque jour, grossissait en route, s’avança jusqu’à la Méditerranée toujours chantant, marchant à la suite du Maître qui était sur un char moult bien orné et entouré d’une garde d’enfants en armes 14.

Une partie de ces singuliers croisés durent, sur l’ordre du Roi, rebrousser chemin et furent rendus à leurs parents. Beaucoup d’autres périrent de misère ; quelques milliers pourtant arrivèrent jusqu’à Marseille. Ils furent entassés, on ne sait trop par qui, sur sept grands vaisseaux. On assure qu’ils furent menés dans des ports musulmans, par les armateurs provençaux qui avaient promis aux enfants de les conduire en Terre Sainte, et que les pauvres petits enthousiastes furent vendus comme esclaves aux Infidèles.

Telle est, du moins, la supposition insérée par Henri Martin dans son Histoire de France. Notre avis sur ce sujet diffère absolument de celui de l’éminent historien. À notre sens, la Croisade d’enfants n’était pas un évènement fortuit résultant du hasard, mais bien une chose voulue, préméditée en vue de sauvegarder, pour l’avenir, les intérêts et l’influence de la France en Afrique. Les Croisades n’avaient pas uniquement pour but, comme on le croit généralement, la conquête du sépulcre vide du Christ à Jérusalem. Cette conquête était le prétexte donné ostensiblement à la multitude croyante, mais les chefs des chrétiens savaient fort bien à quoi s’en tenir et n’ignoraient point que le résultat à atteindre était la reconstitution des grandes colonies autonomes que la Gaule celtique avait fait fleurir jadis dans les différentes contrées d’Asie et d’Afrique, grâce à la science merveilleuse que les pontifes appartenant à notre Race possédaient du régime des eaux.

Les pionniers de la magnifique idée qui consistait à recomposer, pour la gloire et le service de l’Église, les antiques fédérations gauloises, en groupant, sous la même bannière, sous la même houlette, tous les Celtes du monde entier, qu’ils fussent, suivant les climats, noirs, jaunes ou blancs, avaient compris que leur action ne serait efficace qu’en s’opérant simultanément, en silence, en Afrique et en Europe, tandis que les guerriers la manifesteraient bruyamment en Asie.

Aussi des moines et des savants de France s’étaient-ils dirigés, en petit nombre et avec prudence, sur le continent africain, vers la région des grands lacs où l’on possède la maîtrise absolue de l’Afrique, parce qu’on y tient en main l’agent suprême de la fertilité ou de la stérilité des terres : le régime des eaux.

À notre avis, la Croisade d’enfants, sous Philippe-Auguste, eut pour but de fournir à ces pionniers intelligents de l’idée celtique et de la puissance chrétienne, des colons de leur race pour reconstituer les grands travaux d’irrigation opérés jadis par les Druides gaulois et détruits après le départ de ces sacerdotes qui furent vaincus dans des luttes formidables contre les Ibériens, leurs ennemis séculaires, luttes qu’il serait trop long de détailler ici.

C’est un des plus curieux dessous de notre Histoire nationale qu’il sera bon de faire connaître un jour.

Pour le moment, nous ne pouvons qu’indiquer brièvement notre opinion et dire qu’à notre sens les armateurs provençaux qui transportèrent, malgré tous les obstacles, quelques milliers d’enfants aux plages africaines, firent œuvre essentiellement patriotique et se montrèrent, comme ensuite sous le règne de Saint Louis et plus tard au moment du pouvoir éphémère de Jacques Cœur, complices de la grande visée catholique des moines de France.

Les armateurs ne vendirent pas les petits enthousiastes aux Musulmans, mais ils les confièrent à ceux qui les devaient guider vers le Tchad où vivent encore, de nos jours, ces singulières tribus de Touaregs qui, bien qu’inféodées maintenant à l’Islam, ont conservé tant d’atavisme celtique qu’on se demande si elles ne sont pas, en vérité, les sentinelles avancées mais non perdues de notre Gaule contre les rois britanniques de l’Orient et les Templiers anglais de l’Occident. En voyant, à notre époque, ces impassibles Touaregs, barrer, en Afrique, le chemin des Lacs à l’Angleterre, il semble qu’ils aient conservé vaguement le souvenir, presque inconscient, de la consigne que les siècles leur ont léguée et qu’ils attendent que les Français, retrouvant enfin le sens de la politique superbe et des hautes visées des Pierre l’Ermite, des Saint Bernard, de Saint Louis et de Jeanne d’Arc, viennent les relever de garde et leur serrer la main comme à des frères restés aux avant-postes de combat contre l’Ennemi.

Cette attitude actuelle des Touaregs du Tchad, que nous considérons, jusqu’à preuve du contraire, comme des descendants des petits enthousiastes du XIIe siècle, descendants oubliés là-bas à la suite des défaites et de la mort de Saint Louis qui certainement allait les rejoindre, nous a décidé à signaler ces singuliers Croisés parmi les précurseurs de Jeanne d’Arc.

La Pucelle devait, après avoir bouté hors de France les Anglais de Bedford, marcher contre les maîtres secrets des Lancastre et des Templiers et délivrer ainsi l’Église celtique de ses pires ennemis : les Ibériens d’Orient et d’Occident. Si elle n’eût pas été trahie, Jeanne eût repris victorieusement la tâche laissée inachevée par Louis IX et abandonnée par ses successeurs : la grande tâche religieuse qu’avait rêvé d’accomplir et qu’avait léguée à ses disciples cet homme au cœur d’apôtre, à l’âme d’élite, ce saint de génie : François d’Assise.

« En fondant en Europe une société sans propriété ni capital, celui-ci avait averti le monde que le droit social n’est pas nécessairement attaché au domaine, qu’il existe, en dehors de là, une autorité plus haute et un lieu social plus fort. Dans le fait, si l’on peut donner un sens chrétien au mot, c’était pour l’Occident une révolution radicale.

« Dans la société féodale, instaurée par les conquérants après les invasions barbares, l’autorité procédait de la propriété ; dans la société nouvelle créée par le saint d’Assise, l’autorité devra procéder des services. La société féodale, étant fondée sur les titres et les droits que conféraient la terre et le domaine, la société nouvelle aura pour fondement la dignité humaine.

« La société féodale était gouvernée par une législation qu’on pourrait appeler le code de la propriété ; la société nouvelle lui substituera peu à peu le code du travail 15.

« Dans la société féodale, on demandait à l’homme le nom et le titre qu’il tenait de la terre ; dans la société nouvelle, on lui demandera les œuvres qu’il fait et les services qu’il rend.

« Telle fut l’évolution commencée le jour où François d’Assise épousa la Pauvreté, organisée le jour où il fit approuver la règle des Mendiants 16. »

Par cette création hardie d’un ordre monastique basé sur la Pauvreté collective et le nomadisme individuel, saint François reconstituait au XIIIe siècle la milice créée en Gaule au Ier par saint Lazare et saint Florus ; il ressuscitait cette armée d’ermites voyageurs qui avait opéré, sans bruit et sans heurt, la transformation de la société païenne en société chrétienne et substitué lentement l’autorité morale des successeurs de saint Pierre à l’autorité matérielle et despotique des Césars romains.

Ce Celte de l’Ombrie avait su, au début du XIIIe siècle, endiguer le torrent déchaîné des passions populaires, en idéalisant les souffrances, en poétisant les instincts. La communauté, rêvée par les pauvres, l’égalité réclamée par les Pastoureaux, la fraternité prônée par les Vaudois, au XIIe siècle, il les avait vues possibles et il les avait créées en donnant, par son Tiers-Ordre laïque, une règle à tous les affamés de dévouement, à tous les altérés de justice, à tous les prêcheurs d’abnégation.

François d’Assise était bien l’homme providentiel, il arrivait juste à l’heure où toute la Celtique avait besoin d’un centre. On reconnut en lui l’Élu d’en haut, on le suivit. Son œuvre eut une portée politique dont il n’avait peut-être pas entrevu l’importance.

Par les Fraternités de tertiaires laïques, on groupa tous les éléments de race gauloise, épars dans toutes les provinces et dans toutes les nations du globe, comme jadis au Ier et au IIe siècle, les ermites de l’Église de Gaule avaient syndiqué tous les Celtes disséminés dans l’Empire romain.

Les tertiaires franciscains alors devinrent légion. Les rois, les princes, les ducs, les guerriers, les cardinaux s’enrôlèrent, dans les fraternités, avec les ouvriers, les artisans, les laboureurs, les pâtres. Tous s’unirent dans l’humilité, sentant qu’ils n’avaient qu’un père : Dieu ; une mère : l’Église ; une famille : l’Humanité.

Il y eut ainsi un peuple international vivant secrètement parmi les peuples et prêt à lutter moralement et matériellement contre les ennemis secrets ou déclarés du Christ et de l’Église ; contre les hérétiques avérés ou occultes, contre les Templistes albigeois et les Templiers d’Albion.

Les membres des fraternités portèrent des signes pour se reconnaître mutuellement, et ces signes furent les mêmes pour tout le peuple franciscain, à quelque nation qu’appartint le tertiaire. Il est très important de ne pas l’oublier, car cette considération jette un jour tout nouveau sur les négociations diplomatiques de la Pucelle et sur les alliances occultes qui lui permirent de triompher.

Déjà Saint Bernard et les théologiens de l’école de Saint Victor avaient tracé l’itinéraire de la voie mystique suivie par Saint François d’Assise et ses tertiaires.

« Aimer pour croire et croire pour agir », telle était la base de leur philosophie.

On oublie que Saint Bernard et François d’Assise sont deux anneaux brillants de la chaîne monastique qui relie les Gaules druidiques à la France chrétienne et que les théologiens de l’école de Saint Victor sont les mystérieux traits d’union entre l’apôtre de la Vierge et celui de la Pauvreté.

Hardis pionniers de l’âge moderne, les compagnons de Saint Bernard ont appris aux Peuples celtiques à travailler en regardant le Ciel ; les mystiques de Saint Victor leur ont ensuite enseigné à penser sans quitter la Terre ; François d’Assise est venu enfin les préparer à se relever de la glèbe sans heurt et sans révolution. Ces peuples, qui devaient leur existence et leur conservation aux moines, entrèrent dans leur chrysalide sous l’habit gris cendré du tertiaire franciscain pour en sortir deux siècles plus tard avec le brillant justaucorps du bourgeois.

Afin de leur donner l’essor quand la transformation fut opérée, Dieu, au moment voulu, envoya des Cieux en France deux de ses filles les plus chères, Espérance et Pauvreté.

Elles s’incarnèrent dans une héroïne et dans une sainte.

Espérance devait s’appeler Jeanne d’Arc. Pauvreté se nomma Colette de Corbie.

Fille du charpentier Robert Boilet, Colette naquit, dans la petite ville picarde de Corbie, en 1381.

Dès ses plus jeunes années, elle se sentit inspirée de rétablir la discipline monastique, instaurée par le Saint d’Assise et, à quatorze ans, elle entra dans le Tiers-Ordre laïque de la Pénitence.

Le Conseil des Discrètes 17 de la Fraternité dont elle faisait partie eut bientôt reconnu en elle un sujet rare et prédestiné à une action importante et glorieuse.

Aussi, une dame illustre, Marguerite de Hainaut, qui épousa Jean sans Peur, venait-elle souvent la visiter et recevoir ses confidences. Elle l’envoya, en 1406, à ses frais, trouver, à Nice, le pape Benoît XIII qui réglait, en cette ville, les affaires de l’Église.

Le Pontife reçut la jeune tertiaire avec toutes les marques de la déférence la plus grande. Et, quoiqu’elle eût à peine vingt-cinq ans, il la consacra Mère et Abbesse générale des religieuses franciscaines de Sainte Claire.

Par une bulle spéciale, il la chargea de réformer tous les couvents français de cet ordre, suivant la règle primitive donnée par François d’Assise.

Dès lors, cette femme de génie exerça sans repos ni trêve, pendant quarante ans, un véritable apostolat, fondant des couvents, réformant des abbayes, établissant, çà et là, des fraternités de tertiaires laïques dont l’influence et le zèle s’accroissaient de jour en jour.

Colette de Corbie suivit dans ce combat contre tous les abus une stratégie tellement précise qu’il est impossible de ne pas voir le plan patriotique qui la guidait. Évidemment la politique n’était pas étrangère aux pérégrinations fréquentes de la réformatrice des clarisses françaises. On le sent par la correspondance suivie qu’elle entretenait avec les franciscains de Poitiers.

Colette suivait une tactique habile. Elle ne fondait point au hasard les fraternités et les couvents.

Jamais, malgré son zèle ardent pour le salut des âmes, elle n’accepta de faire un établissement sur une terre complètement anglaise. Et cependant elle circulait, sans difficulté, à travers les pays encombrés de soldats ennemis.

Parfois même elle délivrait des sauf-conduits qui n’étaient jamais violés.

Donc, elle avait des intelligences puissantes avec certains chefs de l’armée anglaise, comme elle possédait une influence considérable sur les capitaines français.

Rien ne lui faisait sérieusement obstacle.

Munie de tous les signes franciscains, elle propageait tranquillement, de Flandre en Bourgogne et de Bourgogne en Bourbonnais, les traditions de Saint François d’Assise.

Ce faisant, elle réunissait, par des liens spirituels très étroits, ses chères filles les duchesses de Bourgogne et de Bourbon, négociant avec elles, et par elles, la réconciliation du parti d’Armagnac avec les Bourguignons.

La reine Yolande d’Anjou, belle-mère de Charles VII, correspondait fréquemment avec la Sainte de Corbie ; et plus d’un message secret fut transmis au jeune duc de Bar, frère de la reine de France, par la voyageuse, dont chacun vénérait l’austère pauvreté sans trop se douter de son réel génie.

Dès 1410, Colette avait établi le quartier général de ses opérations mystérieuses à Besançon. Là, elle était sous la sauvegarde directe de l’épouse de Jean sans Peur et aux écoutes de tout ce qui intéressait la cause patriotique et religieuse dont elle était champion.

L’Ordre des Mineurs avait été, dans la pensée de son fondateur, l’incarnation monastique du Peuple, l’Ordre des Prolétaires. Le Franciscain partout se faisait peuple pour former le Peuple en société chrétienne, en introduisant l’esprit de la Troisième Règle, celle du Tiers-Ordre, dans la Commune et la Corporation, ces deux institutions essentiellement démocratiques et ennemies de l’organisation oligarchique de la féodalité.

La révolution sociale que l’on méditait d’opérer par la constitution universelle des fraternités franciscaines, renaissance des brodeurdes ou amitiés celtiques, n’eût été ni complète, ni efficace, si les femmes avaient été exclues de ce grand mouvement populaire et chrétien.

Aussi les Pauvres Dames, qu’on avait surnommées Clarisses pour rappeler à tous le souvenir de leur fondatrice Claire Scifi, la mystique amie du Saint d’Assise, reprirent-elles une vie nouvelle sous l’impulsion intelligente de Sainte Colette.

Dans l’histoire des Franciscains, les Réformes apparaissent à peu près tous les cent ans.

Que l’on regarde et l’on verra, non sans surprise, que l’avènement d’une Réforme concorde toujours avec une évolution sociale importante.

Les temps héroïques des fondations franciscaines avaient pris fin avec le grand mouvement des Communes.

En France, il avait dévié et perdu son caractère sous les fils de Philippe le Bel.

Il allait échouer dans les désordres du grand schisme d’Occident lorsque Sainte Colette, par son génie, lui rendit soudain une influence qui déconcerta les ennemis de l’Église en groupant ses amis sous le même étendard.

Fille du Peuple, chrétienne et française, Colette luttait, à la fois, pour la Femme, l’Église et la Patrie. Semblable au précurseur du Christ, elle prêchait la pénitence afin d’aplanir les voies du triomphe devant le Messie féminin qui devait moissonner, au profit de la France, le fruit du travail mystérieux accompli, pendant des siècles, par des milliers de semeurs inconnus.

 

 

 

 

 

 

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III

 

 

 

 

LA FAMILLE D’ARC À DOMRÉMY

 

 

C’est une opinion généralement admise que le père et la mère de Jeanne d’Arc furent de pauvres hères, aussi dénués d’instruction que de ressources, absolument incapables de comprendre et de diriger une créature d’élite comme leur plus jeune fille. Voilà une très grande erreur ; des documents authentiques 18, récemment découverts, permettent au contraire d’affirmer que la famille de Jeanne, du côté paternel, était de bonne bourgeoisie et du côté maternel fort bien posée dans le monde des artisans.

Qui disait artisan, à cette époque, ne disait certes pas misérable ; les corporations, établies par Saint Louis en jurandes et maîtrises, créaient à l’ouvrier une position fixe bien supérieure à celle que lui réservent les cadres mobiles de la Société actuelle. N’entrait pas qui voulait dans ces institutions si intelligemment organisées en vue du bien-être familial des travailleurs et de la sauvegarde de leurs intérêts individuels, comme de leurs droits collectifs.

Les membres d’une corporation se transmettaient, de père en fils, toute la science acquise dans leur métier par les générations précédentes et augmentée de leur expérience personnelle ; de plus, ils étaient unis entre eux par une solidarité presque indestructible : fraternité fondée sur l’estime réciproque, la foi religieuse et la charité chrétienne, trois bases morales autrement stables que la philanthropie vague symbolisée par le triangle égalitaire des modernes francs-maçons.

Les francs-maçons, ces héritiers de la politique antiévangélique des chevaliers du Temple, ont supprimé, dès qu’ils ont été les maîtres de la France, toutes les corporations, sous prétexte de rendre à l’ouvrier ses droits et sa liberté. Au fond, le seul droit que cette suppression assure au travailleur, c’est celui de mourir de faim ou d’être exploité, sans merci ni contrôle, par les industriels commandités et les financiers commanditaires.

« Jadis, la terre conférait l’autorité ; aujourd’hui le Capital la confisque.

« Jadis, l’homme du Peuple était lié au seigneur par le serment ; il lui devait le service militaire et les tailles, mais il pouvait racheter les tailles et les redevances.

« De nos jours, l’esclavage imposé par la faim est sans rédemption.

« L’ouvrier sert le Capital qui lui marchande un salaire : la nécessité l’attache à l’usine comme facteur de la production, il est la chose du Capitalisme et rien n’adoucit son esclavage.

« Dans les luttes de la concurrence, l’ouvrier, soldat du Capital, doit sacrifier les joies du foyer et de la famille et parfois son sang et sa vie.

« Le Capital anonyme sans âme, sans cœur, est impitoyable comme la machine ; il n’a plus rien d’humain. Son joug de fer ne cède que devant la force.

« Si en apparence le Capital, de nos jours, ne confère aucune autorité, en réalité toute la législation est à son service ; il dispose de tous les droits, même du droit d’inspirer et souvent d’imposer la Loi 19. »

Les capitalistes Templiers savaient bien, au XIIIe siècle, ce qu’ils faisaient en autorisant seuls les ouvriers non incorporés à travailler en leurs couvents ; les francs maçons modernes savent bien aussi ce qu’ils veulent faire en embrigadant aujourd’hui nos ouvriers en leurs convents. Couvents templiers et convents maçonniques, les deux choses se valent pour la ruine de la France, par le triomphe du Capital fructifiant par lui-même au détriment des travailleurs.

Jeanne d’Arc ayant lutté pendant toute sa vie contre la politique des Templiers masqués que cachaient et servaient les Anglais des Lancastre, les francs-maçons, de nos jours, luttent contre la mémoire de la sainte héroïne qui sut mourir pour le salut de la Patrie et de l’Église. Ils défendent à nos soldats d’assister, en uniforme, aux fêtes de la bonne Lorraine. Cela surprend, parce qu’on ignore pourquoi et contre qui Jeanne leva l’étendard mystique qui rallia subitement tous les amis de la Justice, en brisant les armes de l’iniquité.

Mais si, déchirant enfin le voile qui nous cache la vraie mission de la Pucelle, nous replaçons la grande Patriote dans le milieu réel où s’est écoulée son enfance, nous verrons tout de suite l’influence immense que les hommes et les choses ont eue sur le développement de son caractère et nous comprendrons enfin, par la marche de son action, quels furent ses auxiliaires et quels étaient ses réels ennemis. La gloire de Jeanne n’y perdra rien ; la vérité historique y gagnera beaucoup. Le rayon lumineux projeté sur le berceau de l’héroïne éclairera, comme un phare, l’ère moderne née avec celle qui fut l’incarnation même de la France, cette sublime patrie de l’Idée.

« La plupart des historiens de Jeanne d’Arc, ainsi que le remarque Siméon Luce, ont commis une profonde méprise lorsqu’ils se sont représenté Domrémy comme un village perdu et isolé du reste du monde. L’ancienne voie romaine de Langres à Verdun qui passait par Neufchâteau, Domrémy, Vaucouleurs, Voids, Commercy, Saint-Mihiel, était très fréquentée à la fin du Moyen Âge. Neufchâteau était une sorte d’entrepôt très important pour le transit des vins de Bourgogne. On employait, au transport de ces vins, de lourdes charrettes attelées de dix ou douze chevaux. Par la même voie arrivaient, en sens inverse, les draps d’Ypres et de Gand. Le mouvement des voyageurs allait de pair avec celui des marchandises ; les nouvelles de tout genre se transmettaient d’une ville à l’autre par ces messagers constamment en voyage. Il existait peu de contrées aussi rapidement informées des évènements multiples de cette époque que les bourgs situés sur la route de Langres à Verdun.

« Il n’est pas sans intérêt de constater que la maison où grandit Jeanne d’Arc se trouvait sur le bord de l’une des voies les plus fréquentées de la région orientale du Royaume au XVe siècle. »

Les voyageurs de toutes sortes : trafiquants, pèlerins, guerriers, moines mendiants ou seigneurs illustres s’arrêtaient d’autant plus volontiers au foyer de Jacques d’Arc, qu’en sa qualité de doyen du village il était préposé à la surveillance des vins, des grains et autres marchandises, ainsi qu’à la vérification des poids et mesures.

De plus, il était chargé de la collecte des tailles, rentes et redevances ; il commandait le guet de jour et de nuit ; il avait la garde des prisonniers.

Tout cela lui donnait une importance très grande vis à-vis des étrangers et le mettait en relations continuelles avec les passants de toute condition sociale.

Sa maison était un centre d’informations et sûrement un lieu de rendez-vous pour des personnages fort divers.

Les fonctions de Jacques d’Arc étaient telles qu’on ne s’arrêtait jamais à Domrémy sans être obligé, par intérêt ou pour affaires, de s’adresser au doyen de la Communauté des bourgeois du Roi de France.

Rien ne se décidait sans que Jacques d’Arc en fût prévenu, car lui seul convoquait les autres bourgeois aux assemblées électorales et aux plaids, lui seul prévenait le maire, l’échevin et les jurés de la date de leurs réunions périodiques ou extraordinaires, lui seul faisait les cris des arrêtés municipaux et autres ordonnances seigneuriales ou royales.

Ce n’était pas, du reste, le premier venu, que ce Jacques d’Arc.

Dans les lettres patentes par lesquelles le roi Louis XIII permet à Charles et Luc Du Lys de reprendre les armes de la Pucelle d’Orléans et de ses frères, il est dit en effet que le puisné des frères de la dite Pucelle se contenta de porter le nom de Du Lys, retenant les armes du nom et de leur ancienne famille d’Arc, qui sont : d’azur à l’arc d’or mis en face, chargé de trois flèches entrecroisées les pointes en haut, férues deux d’or ferrées et plumetées d’argent et une d’argent ferrée et plumetée d’or et le chef d’argent au lion passant de gueule 20.

Ces armes, on le voit par leur description, étaient ce qu’on nommait alors des armes parlantes, c’est-à-dire traduisant la signification du nom de la famille à qui l’on accordait le droit de les porter.

Ces armoiries étaient octroyées par le Roi aux bourgeois de ses bonnes villes, en récompense de quelque service public.

Or, au XIIe et au XIIIe siècle, tous les bourgs qui prirent part au mouvement des Communes avaient mis sur pied des confréries d’arbalétriers et d’archers qui jouissaient de privilèges importants.

Les chefs de ces corporations étaient appelés des gens d’arc pour les distinguer des capitaines de routiers que l’on nommait alors des gens d’armes.

Sous le règne de Charles V, il fut à la mode d’encourager par des prix et des récompenses de toutes sortes les exercices de tir.

Les plus habiles, parmi les chefs de ces francs archers, qui devinrent en 1440 le noyau de l’infanterie française lorsque Charles VII créa les armées permanentes, furent anoblis au XIVe siècle par le sage souverain dont du Guesclin était le connétable.

Les armes parlantes de Jacques d’Arc disent clairement qu’il appartenait à une famille de cette noblesse bourgeoise.

En vertu de quelle influence vint-il, vers 1404, s’installer à Domrémy de Greux, en une maison située dans la partie française de ce village sur le bord de la route si fréquentée par les trafiquants de Flandre et de Bourgogne ?

Comment put-il acquérir la propriété de cette demeure entourée d’une vingtaine d’hectares, dont douze en terres labourables, quatre en prés et quatre en bois dont faisait partie le fameux bois Chenu qu’on apercevait de l’huis de la maison ?

Le père de la Pucelle venait-il fonder, en ce petit îlot de terres françaises, une nouvelle confrérie d’arbalétriers, une compagnie de tireurs d’arc ?

L’avenir nous l’apprendra peut-être en remettant au jour quelque vieux document 21. Toujours est-il que certainement, dès 1419, Jacques d’Arc était bel et bien l’un des principaux et des plus fortunés notables de Domrémy.

Ce curieux village, qui, avait fait primitivement partie des possessions domaniales d’une abbaye de Reims, ainsi que son nom même l’indique, était, au XVe siècle, partagé entre deux mouvances féodales très distinctes.

La partie méridionale du bourg, comprenant une trentaine de chaumières groupées autour d’une forteresse située dans une île de la Meuse, formait une seigneurie possédée, de longue date, par la famille de Bourlemont, vassale des comtes de Bar.

La partie septentrionale où se trouvaient l’église paroissiale et d’autres maisons, parmi lesquelles celle de Jacques d’Arc, relevait de la châtellenie de Vaucouleurs. Cette châtellenie avait été achetée, par Philippe VI de Valois, à la famille de Joinville. Elle avait été rattachée à la couronne de France par une ordonnance de Charles V, stipulant expressément que le château de Vaucouleurs et les villages en dépendant, faisaient pour toujours partie intégrante et inaliénable du domaine royal. Les habitants de cette mouvance privilégiée se trouvèrent élevés à la dignité de bourgeois du Roi et investis, en cette qualité, de nombreuses prérogatives. Les habitants de la partie barroise de Domrémy restaient, au contraire, serfs des Bourlemont.

Au mois de juin 1419, alors que les conférences de Meulan faisaient espérer une paix durable entre la France et l’Angleterre, la forteresse de l’île et ses dépendances furent mises en location par le régisseur de Jeanne de Joinville, dame d’Ogéviller, seule héritière de la famille de Bourlemont. Cette location, offerte aux enchères, échut solidairement à Jacques d’Arc et à Jean Biget.

Un bail fut rédigé et signé à cette occasion. Ce document précieux est conservé aux archives départementales de Meurthe-et-Moselle. On y peut voir que Jacques d’Arc et son associé, acceptant les lourdes charges qui résultaient de la transaction conclue avec les seigneurs de l’île, donnèrent, en garantie des obligations qu’ils contractaient, hypothèque sur tout ce qu’ils possédaient ès ban et finage de Domrémy et de Greux, c’est assavoir : « leurs maisons, maisières, meix, champs, bois et jardins ».

Jacques d’Arc n’était donc pas un pauvre hère. Locataire d’une place forte, propriétaire d’un gagnage qui exigeait, pour son exploitation, l’emploi de quatre chevaux, il mettait lui-même en culture avec le concours de ses fils ce qu’il possédait.

« Le revenu annuel qu’il en pouvait tirer équivalait, dit Siméon Luce, à quatre ou cinq mille francs de notre monnaie. » À cette époque, cela constituait évidemment une vraie richesse.

Aussi, dans le Mystère d’Orléans, composé et joué sur l’ordre de Gilles de Raiz, quelques années après la délivrance de la ville, la Pucelle interrogée sur la position sociale de son père répond :

 

          « Quant est de l’estat de mon père

          Il est, au pays de Barrois,

          Gentilhomme et de noble affaire,

          Honneste et loyal françoys. »

 

Cette opinion des contemporains est intéressante à recueillir ; car elle concorde avec ce que nous avons dit de l’origine et des fonctions de Jacques d’Arc.

Jean Morel, parrain de Jeanne, parlant du père et de la mère de sa filleule dit, en 1455 : « J’ai beaucoup vécu avec eux et je puis affirmer, le sachant et l’ayant vu, qu’ils étaient de bons et fidèles catholiques, de vaillants laboureurs de bonne renommée et de vie honnête, se gouvernant selon leur état.  » Or, Domrémy formait une Communauté agricole dont Jacques d’Arc, comme doyen, était un des principaux personnages.

Aussi le voyons-nous marier sa fille aînée Catherine au fils du maire de Greux, ce Jean Collin qui déposa plus tard dans le procès de réhabilitation de la Pucelle en 1455.

Dans un acte, découvert à la Bibliothèque Nationale, dans la collection de Lorraine, acte daté du 7 octobre 1423 et rédigé à Maxey-sur-Meuse, au nom de l’official de Toul, par Richard Oudinot, clerc notaire juré, les deux communautés de Domrémy et de Greux prennent l’engagement de payer tous les ans à Robert de Saarbruck, damoiseau de Commercy, un droit de protection et de sauvegarde de deux gros par feu entier et d’un gros par feu de veuve.

Le maire, l’échevin, le doyen Jacques d’Arc 22 et quatre notables de chaque communauté, parmi lesquels figure Jean Collin, gendre de Jacques d’Arc, se portent forts pour tous les autres habitants de Greux et de Domrémy.

La solide fortune et le crédit moral dont jouissait Jacques d’Arc lui permettaient d’assumer d’aussi lourdes responsabilités que la collecte des tailles et le paiement des énormes droits de sauvegarde alloués à l’un des plus rapaces seigneurs de la Lorraine. Aussi fut-il nommé d’emblée procureur fondé de pouvoirs des habitants de Domrémy dans un procès très important qu’ils durent soutenir, de 1424 à 1427, devant Messire Robert de Baudricourt, gouverneur, pour le Roi, de la Châtellenie de Vaucouleurs.

Voici quel était le motif de ce procès :

Le montant de la redevance promise à Robert de Saarbruck s’élevait environ à deux cents écus d’or.

Quand vint l’échéance, le 11 novembre 1423, jour de la Saint-Martin d’hiver, les malheureux villageois ne se trouvèrent pas en mesure de verser la somme convenue.

Ils s’adressèrent à un riche habitant de Montigny-le-Roi, Guyot Poingnant, à qui ils vendaient ordinairement leurs foins et leurs coupes de bois, afin qu’il se portât garant de leur dette, envers le damoiseau de Commercy, pour leur obtenir un sursis. Il y consentit.

Robert de Saarbruck était bien le plus impitoyable des créanciers. À peine lui avait-on proposé cette transaction qu’il fit saisir et vendre, à son profit, vingt voitures de foin, quatre-vingts voitures de bois et un certain nombre de chevaux appartenant à Guyot Poingnant.

Peu de jours après cette saisie, il fut payé intégralement des deux cent vingt écus d’or qu’ils lui devaient, par les habitants de Domrémy, à qui il donna quittance le 8 décembre 1423.

Le dommage causé à Guyot Poingnant était évalué à cent vingt écus d’or.

N’osant les réclamer au terrible damoiseau de Commercy, il assigna, en réparation de la perte que lui avait infligée Robert de Saarbruck, Messire Henri d’Ogéviller, seigneur de Domrémy, concurremment avec ses fermiers Jean Biget et Jacques d’Arc et tous les bourgeois du village.

L’affaire fut portée devant Robert de Baudricourt. Jacques Flamant, prêtre, Jacques Morel de Greux et Jacques d’Arc, procureur-fondé des habitants de Domrémy, furent chargés d’ester en justice au nom des deux communautés de Domrémy et de Greux.

Les débats judiciaires, les enquêtes et contre-enquêtes, faites par les arbitres, furent de longue durée. Il y eut, de part et d’autre, de nombreuses démarches, des pourparlers, des revendications de droits qui eurent pour résultat certain de mettre Jacques d’Arc en relations suivies et assez fréquentes avec le gouverneur de Vaucouleurs, Messire Robert de Baudricourt.

Tout ce qui précède montre la situation sociale relativement élevée du père de Jeanne d’Arc. Dans un autre ordre d’idées, sa mère jouissait d’une notoriété et d’une considération tout aussi importantes.

Isabelle de Vouthon n’était point une femme vulgaire ; sa réputation de piété était admirablement confirmée par sa vie exemplaire.

Elle avait hérité du surnom de Romée qu’on avait jadis appliqué à sa mère, lors de son pèlerinage à Rome vers 1375. Dans ce voyage celle-ci avait fait connaissance de Sainte Catherine de Sienne (cette Jehanne d’Arc de la Papauté) qui se reposait, dans la Ville Éternelle, des luttes ardentes qu’elle avait soutenues en faveur du pontife romain, contre le Pape d’Avignon d’une part, et contre les factions italiennes de l’autre.

Isabelle naquit l’année suivante et, dès son berceau, elle porta ce sobriquet de Romée que beaucoup d’historiens ont considéré comme un nom de famille.

Que de fois la petite Isabelle dut être bercée des souvenirs légendaires de la vierge de Sienne !

En écoutant les récits de sa mère, l’enfant s’imprégnait insensiblement de l’esprit mystique de Sainte Catherine. Aussi, comme elle grandit pieuse, réfléchie, réservée, celle qui devait être la mère de Jeanne d’Arc ! Avec quelle ferveur, quelle activité, quel enthousiasme elle se rendait, jeune fille, en pèlerinage aux sanctuaires privilégiés dont le renom parvenait jusqu’en son village !

Son frère, Henri de Vouthon, devenu curé de Sermaize, l’encourageait et la guidait dans ces dévotes entreprises. Elle avait pleine confiance en lui pour tout ce qui touchait au salut de son âme. Ce fut sur son conseil qu’elle épousa, vers l’âge de vingt ans, le champenois Jacques d’Arc, qui habitait alors Ceffonds, bourg voisin de Sermaize.

Henri de Vouthon ne fut certainement pas étranger à la détermination que prit son beau-frère d’acheter, à Domrémy, la propriété dont dépendait le bois Chenu.

La mère d’Isabelle Romée n’avait-elle pas eu quelque intuition ou quelque révélation des destinées glorieuses réservées à sa fille ?

Son fils Henri n’avait-il point reçu ses confidences et ne fut-il pas la cheville ouvrière et invisible de l’œuvre voulue par Dieu ?

Il est permis de se le demander lorsqu’on voit le curé de Sermaize appeler près de lui son frère Jean, qui exerçait à Vouthon la profession de couvreur, et s’occuper activement de l’éducation de ses trois neveux et de sa nièce.

Grâce aux leçons et à la protection de son oncle, l’un des trois fils du couvreur, Nicolas, entra comme religieux à l’abbaye de Cheminon.

Et lorsque Jeanne d’Arc eut besoin d’un chapelain, elle « rescrivit ou, du moins, manda au Révérend Père Thomas, Abbé de Cheminon, qu’il octroyast et donnast congé et licence au dit frère Nicolas de Vouthon, son cousin germain, de lui servir de chapelain pour aller avec elle où bon lui semblerait, ce que lui accorda ledit abbé.

« Iceluy Nicolas alla donc vers Jehanne la Pucelle et l’accompagna et suivit en tous les faits d’armes qu’elle fit depuis lors 23. »

L’oncle de la Pucelle lui avait soigneusement préparé d’avance un chapelain.

Les Vouthon de Sermaize entretenaient, du reste, des relations affectueuses et suivies avec leurs parents de Domrémy et ces rapports ont eu certainement une influence sur les idées, les sentiments et la destinée de Jeanne, dont la famille paternelle était déjà fort bien posée dans le clergé des environs.

Trois proches parents de Jacques d’Arc avaient obtenu des bénéfices ecclésiastiques : l’un, Simon d’Arc, était chapelain du château royal de Chaumont ; l’autre, nommé Pierre, figurait en 1375 parmi les chanoines de Troyes et, en 1404, Michel d’Arc était curé de Bar-sur-Seine. Tous ces prêtres, amis et admirateurs d’Henri de Vouthon, n’avaient pas peu contribué à l’alliance de leur cousin Jacques avec Isabelle, sœur du curé de Sermaize.

Le ciel avait grandement béni cette union. Quatre enfants : Jacquemin, Jean, Catherine et Pierre étaient nés de 1395 à 1404. Le dernier eut pour marraine la dame de Sarrey qui se nommait Jeanne d’Arc et avait épousé, en 1398, le chevalier Eude de Recey. Il semble que ce fut au moment de sa naissance que Jacques d’Arc quitta son village natal et vint s’établir à Domrémy 24.

Il espérait peut-être que sa famille déjà nombreuse ne s’augmenterait plus lorsqu’en 1410 une nouvelle fille naquit, puis une autre encore en 1412. Ces deux dernières étaient destinées à jouer, dans l’Histoire, des rôles très importants quoique de nature différente et qui sont l’objet d’une déplorable confusion.

Cette confusion rend inexplicable l’intervention, en 1436, de la dame des Armoises que Jean et Pierre d’Arc reconnurent solennellement pour leur sœur. Ils ne se trompaient point et ils ne mentaient pas. La Dame des Armoises était bien réellement, comme eux, la fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée, mais elle s’appelait Claude et non Jeanne.

La jeune femme qui, d’après la déposition de Simon Fauchart, curé de Sermaize, vint, en habit d’homme, jouer à la Paume et faire grande chère avec les jeunes gens du lieu, plusieurs années après la mort de Jeanne et à qui il ouït dire ces mots : Affirmez hardiment que vous avez joué à la paume contre la Pucelle, était la sœur de la victime de Pierre Cauchon. Aussi ses cousins Perrinet et Poiresson de Vouthon, fils du frère d’Isabelle Romée, lui firent-ils très bon accueil.

Nous touchons ici au point le plus mystérieux et le plus étonnant de la thèse que nous nous proposons de soutenir : l’existence de deux personnes en la Pucelle qui, semble-t-il, fut appelée JEANNE pour mieux indiquer qu’elle eut, comme le Janus antique, un double visage, parce qu’elle incarnait à la fois le Passé et l’Avenir : l’ère féodale expirante et l’ère moderne à peine née.

Claude la guerrière sera à Orléans le bras de la conspiration dont Jeanne l’Inspirée est la tête. Nous verrons, en suivant les péripéties de l’épopée militaire, quelle part en revient à chacune des deux sœurs. Avant tout, il faut prouver leur existence puisque l’Histoire et les historiens semblent l’avoir oubliée.

Dans sa déposition au procès de réhabilitation en 1455, Isabellette, femme du laboureur Gérardin d’Épinal, qui, « dans son premier âge a toujours connu le père et la mère de Jeannette », puisqu’elle était leur plus proche voisine dit ceci : « Lors d’une irruption d’hommes d’armes, Jeannette se réfugia à Neufchâteau avec son père, sa mère, ses frères et ses sœurs (Cum fratribus et sororibus suis), dit le texte latin, et elle ajoute : « Ce que je vous dis là, je l’ai vu 25 ! »

D’après ce témoignage d’une amie intime de la famille d’Arc, qui avait donné Jeanne comme marraine au premier-né de ses enfants, on ne peut douter que l’héroïne n’ait eu réellement plusieurs sœurs.

Michel Lebuin, laboureur à Burey, confirme cette certitude en disant : « Plusieurs fois dans mon enfance je suis allé avec Jeannette en pèlerinage à l’ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont ; elle y allait presque chaque samedi avec une de ses sœurs, apportait des cierges et donnait joyeusement tout ce qu’elle pouvait donner. »

Le laboureur Colin, fils de Jean Colin de Greux, et beau-frère de Jeanne dont il avait épousé la sœur Catherine, dit exactement la même chose.

Il est bien singulier que, d’après ces témoignages, l’Histoire ne mentionne même pas l’existence de Claude d’Arc, tandis qu’elle enregistre soigneusement la mort de l’aînée des filles de Jacques d’Arc, cette Catherine mariée avec le fils du maire de Greux et qui avait cessé de vivre avant que Jeanne eût quitté Domrémy pour répondre à l’appel de ses voix. Succomba-t-elle à quelque maladie ou fut-elle victime d’un de ces accidents tragiques qui n’étaient point rares en ces temps troublés ? On l’ignore. Mais à la veille de partir pour Chinon, Jeanne, faisant ses adieux à Aveline le Vauseul, sa tante maternelle qui était alors enceinte, lui dit : « Si vous avez une fille, donnez-lui le nom de Catherine en soubvenance de feue Catherine, ma sœur et votre niepce 26. »

Donc il n’y a pas à en douter, avant 1429, Catherine d’Arc avait cessé de vivre.

Et cependant Dunois raconte que, lorsqu’on traversa la Ferté et Crespy-en-Valois, après le sacre du roi à Reims, comme le peuple accourait criant : « Noël ! », Jeanne, qui était à cheval entre l’archevêque de Reims et le bâtard d’Orléans, dit :

« Voilà un bon peuple. Puissé-je être assez heureuse pour finir mes jours et être inhumée en cette terre !

– Ô Jeanne, lui dit l’archevêque, en quel lieu croyez-vous mourir ?

– Où il plaira à Dieu, répondit-elle, car je ne suis assurée ni du temps, ni du lieu, pas plus que vous-même. Mais que je voudrais qu’il plût à Dieu, mon Créateur, de permettre que je m’en retournasse, quittant les armes, et que je revinsse servir mon père et ma mère avec ma soeur et mes frères qui seraient bien aises de me voir ! »

Cette anecdote, racontée par Dunois, est reproduite dans la Chronique de la Pucelle et dans le journal du siège d’Orléans 27.

Elle prouve que Jeanne d’Arc avait une seconde sœur, puisque l’aînée Catherine était morte avant le départ de l’héroïne de Vaucouleurs pour Chinon.

Cette plus jeune sœur à laquelle Jeanne fait allusion après le sacre de Reims a joué un rôle trop important, sous le nom de Dame des Armoises, pour que les historiens oublient son existence. Quand on lit avec attention les différents récits qui nous restent de l’épopée de la Pucelle, dans les Chroniques du temps, on est très frappé, du reste, des allures parfois si contradictoires de l’héroïne et l’on se sent convaincu que les puissants guerriers furent joués, en toute cette affaire, par des diplomates invisibles, dirigeant l’action.

L’amazone chargée d’entraîner à sa suite capitaines et soldats doublait et masquait l’Inspirée, négociant au nom du Roi du Ciel les alliances indispensables au salut de la France.

Le rôle guerrier et le rôle diplomatique ne furent certainement pas remplis par la même femme, car ils supposent des qualités physiques et morales trop différentes, l’un étant tout d’instinct, l’autre de réflexion.

Le rôle militaire exigeait une nature robuste, douée d’une grande force musculaire, pleine de témérité, de bravoure et d’entrain.

Le rôle diplomatique demandait une intelligence hors ligne, une présence d’esprit remarquable, une mémoire étonnante, un rare génie et une perspicacité constamment en éveil.

L’amazone hardie qui entraîna les hommes d’armes, disant qu’« aux horions on reconnaîtrait bien qui avait bon droit », donnant, suivant son expression pittoresque, « de bons buffes et de bons torchons aux Anglais de Glacidas et de Talbot », celle qui plaisantait avec Dunois, faisait grande chère au jeune André de Laval et chevauchait, lance en main, à côté de La Hire, et du gentil duc d’Alençon, n’est certainement pas la pieuse fille, restant des heures en extase au pied d’un autel de la Vierge, écoutant les conseils des anges et méditant les paroles de ses voix. L’action de Jeanne apparaît plus précise et plus claire quand on la dégage de certains faits que l’héroïne a niés, et qui, cependant, furent accomplis par quelqu’un, puisque les contemporains les racontent et en témoignent !

Jeanne, ainsi que l’affirme Gerson, qui avait de bonnes raisons pour le savoir mieux que personne 28, avait été choisie comme porte-étendard 29 et non comme porte-glaive du Roi du Ciel. Qui donc alors porta l’épée ? Une des sœurs de Jeanne, cette Claudette que Jean et Pierre d’Arc reconnurent, en 1436, comme étant leur sœur la Pucelle de France 30 et qui, devenue la dame des Armoises, révolutionna tous les pays du Rhin, combattit pour le Pape, se fit envoyer une flotte par le roi de Castille et guerroya quatre ans en Poitou avec le fameux Gilles de Raiz.

La compréhension du dédoublement des rôles, remplis par les deux sœurs, dans l’épopée de la Pucelle, était absolument admise par les clercs 31 contemporains des filles de Jacques d’Arc. Pour ces clercs, Jeanne est une Déborah.

Déborah, telle est bien la figure biblique de Jeanne ! De même que la prophétesse des temps antiques, âme de la défense du Peuple de Dieu, ne voulant pas tuer Sisara elle-même, le fit frapper par Jahel, femme de Haber de Cinéen, de même Jeanne, au XVe siècle, sidéra l’ennemi avec son étendard, laissant à sa sœur Claude le soin de manier la lance et de férir par l’épée. Au XVe siècle, comme au temps du Peuple d’Israël, Jahel et Débora combattaient ensemble pour la même cause, mais, ainsi que nous le verrons, elles n’avaient point les mêmes armes ; pour vaincre, elles n’usaient ni des mêmes hommes, ni des mêmes moyens.

Jeanne et Claude se ressemblaient-elles physiquement ? D’après les portraits que nous ont laissés d’elles les contemporains, les deux sœurs, étant presque du même âge puisque dix-huit mois à peine séparaient leur naissance, avaient, sans doute, au moment de leur départ même taille, même prestance, même tournure, mais leur physionomie était si différente qu’un observateur attentif, les voyant toutes deux, ne les pouvait confondre.

« L’une, grande, bien proportionnée de tous ses membres, remarquablement vigoureuse, malgré sa taille svelte, avait les cheveux noirs et les portait coupés à l’écuelle, c’est-à-dire que le haut du front, les tempes et la nuque étaient rasés suivant la mode dite des Augustins, signe extérieur des adeptes laïques du Tiers-Ordre de saint François 32. En dehors des affaires de la guerre, cette jeune fille « demeurait moult simple et peu parlant ; mais, dès qu’elle se faisait entendre, sa voix, au timbre d’or, retentissait avec une harmonie qui a frappé tous ceux qui l’approchèrent et qui nous ont tracé d’elle ce portrait si différent de celui de sa sœur.

« Celle ci était très grande de corps avec des membres forts et robustes. Le visage était plutôt viril que de dame. Elle avait les yeux bleus et beaux et de très gaie expression. Le nez et la bouche bien placés. Ses cheveux étaient très longs et blonds, elle les nouait, mais, pendant les batailles, elle les portait hors du casque bien que cela fût périlleux. Les siens la reconnaissaient à cela et sa chevelure, répandue sous le casque ressemblait à des houppes d’un chapeau. Sa voix était grêle comme celle d’une femme, malgré son port viril et son attitude hardie comme celle d’un homme d’armes 33. »

Évidemment, en traçant ces silhouettes si peu semblables, les contemporains de la Pucelle n’ont pas dépeint la même femme. Jeanne d’Arc ne pouvait être à la fois brune et blonde ; elle ne pouvait simultanément porter les cheveux longs et courts. Et cependant, ceux qui nous décrivent la Pucelle de ces deux façons si contraires ont vécu près d’elle, l’ont vue et ont été témoins oculaires de ses actes. Comment expliquer la contradiction de leurs témoignages, sinon par la présence simultanée des deux sœurs à Orléans : Jeanne l’inspirée se reconnaissant justement par ses noirs cheveux coupés à l’écuelle et Claude la guerrière par sa blonde chevelure, sortant du casque bien que cela fût périlleux. Beaucoup d’hommes d’armes ne virent que Claude, mais tout l’ost religieux ne se ralliait qu’à Jeanne.

Le Prophète Merlin l’avait entrevue d’avance une en apparence, double en réalité, la Pucelle qui pour lui représentait le prototype de la Femme, se dressant pour défendre la Société chrétienne et prendre soin de sa guérison.

« Chacun de ses pas, avait-il annoncé, allumera une double flamme. Sa droite portera la forêt de Calyddon, sa gauche les créneaux des murs de Londres. »

Sous sa forme imagée, symbolique, cette prophétie populaire indique bien la mise en jeu de deux femmes différentes ; la droite signifiant, dans la langue des prophéties, celle qui sera chargée de l’action visible, éclatante, et entraînera l’Écosse qui, au temps des vieux brenns celtiques, se nommait précisément la forêt de Calyddon ; la gauche désignant celle qui devra conduire l’action invisible et assurer à la France l’alliance occulte des hauts barons anglais, appelés par Merlin, les créneaux de Londres.

Dans la figure mystique et complexe de la Pucelle, le Prophète a résumé toute la politique féminine et l’Histoire s’est chargée de lui donner raison. Voici du reste comment dans tous les temps les évènements réalisent les prophéties.

Les prophètes sont des clairvoyants qui lisent dans le passé le jeu de l’avenir, en tenant compte toutefois de l’intervention divine et du libre arbitre de l’homme. Ils savent que les peuples sont toujours gouvernés par les chefs qu’ils méritent. Jugeant d’avance l’époque qui les suivra par les mœurs de celle qu’ils traversent, ils en écrivent l’histoire avant qu’elle soit vécue. Puis, comme ils ne dépeignent le mal que pour en montrer le remède, ils tracent, à grands traits, devant leurs contemporains, l’ébauche d’une période plus éloignée, n’esquissant avec soin qu’une seule silhouette : celle de l’être d’élite qui, pour eux, doit la résumer.

Cette silhouette, rêvée par le penseur, sera voulue tôt ou tard par le Peuple. Chaque génération, en transmettant à une autre, comme une tradition sacrée, l’écho des paroles d’espérance, lui donnera naturellement le désir ardent de voir le type idéal prendre vie. De plus en plus, les hommes tendront secrètement à le réaliser. Par là même, les mœurs changeront ; la marche des idées variera dans le sens indiqué jadis par le Prophète et quand l’Élu viendra enfin comme fruit des prières, des efforts et des mérites de sa Race, il trouvera groupés, autour de lui, tous les éléments nécessaires à sa mise en œuvre et à son succès.

Voilà ce que, pour Jeanne d’Arc, on n’a pas assez montré.

En isolant l’héroïne de ses auxiliaires, on a fait de son histoire un conte légendaire et incompréhensible.

En oubliant de signaler l’existence et l’action de Claude, les historiens ont présenté Jeanne sous un jour faux : ils l’ont mise en contradiction constante avec elle-même, car les deux sœurs, douées, l’une et l’autre, de facultés admirablement conformes aux rôles différents qu’elles devaient remplir, ne fonctionnèrent jamais de la même façon.

Jeanne, au moral, était la vivante image de sa mère : simple, pieuse, réservée comme elle. Claude était tout le portrait de son père : entreprenante, ambitieuse et remuante comme lui 34.

Toutes deux étaient douées d’une rare intelligence, mais Claude ne songeait qu’à la terre, tandis que Jeanne rêvait des cieux. Cependant il y avait entre elles trop de similitude dans l’aspect pour qu’il ne fût pas facile de faire prendre l’une pour l’autre à cette époque où l’armure chevaleresque permettait si facilement de dissimuler la légère différence des traits du visage ou même la couleur et le port des cheveux.

Nous verrons le rôle joué par chacune des deux sœurs dans l’exercice de leur grande mission quand Jeanne sera la sainte et Claude la guerrière. Étudions-les d’abord dans le milieu familial où elles grandirent.

Dès l’enfance, Claude aimait à confier à Jeanne les projets belliqueux qui germaient en sa jeune tête en entendant les histoires de guerre et de carnage qui se débitaient au foyer paternel. Jeanne l’écoutait sans l’interrompre, puis elle redisait à sa sœur les faits que sa marraine, veuve de son oncle Nicolas d’Arc, lui rapportait à chacun des voyages qu’elle faisait assez fréquemment chez ses beaux-frères de Domrémy.

Champenoise d’origine, cette femme qui se nommait Jeanne, comme sa filleule, avait, pour la famille royale, un véritable culte. Aussi la voyons-nous, le dimanche 12 juin 1407, présentant à Charles VI des chapeaux ou couronnes de fleurs, ce dont il fut si réjoui qu’il lui fit remettre une somme d’argent, comme le montre ce passage du registre de comptabilité de sa Maison :

« Le Roy, pour argent donné à une femme nommée Jehanne d’Arc, qui lui a présenté chappeaux ce Dimanche, XIIe jour de juing = XVIII sols 35. »

La Jehanne d’Arc aux chapeaux de fleurs de 1407 était digne de tenir sur les fonts baptismaux la Jeanne d’Arc qui rendit la couronne royale à Charles VII en 1429.

Le cœur de l’une forma l’âme de l’autre.

Il n’est pas sans intérêt de rappeler le don gracieux que fit la belle-sœur de Jacques d’Arc au pauvre roi fou. On comprend alors que, lorsqu’elle venait à Domrémy, elle a dû conter souvent à sa filleule la grande pitié qui était au royaume de France, lui chanter la triste ballade d’Odette avec des larmes dans la voix et lui répéter la populaire prophétie de Merlin 36, celle de Bède ou encore la suivante tout aussi célèbre alors mais, de nos jours, plus oubliée :

« Ô lys insigne, arrosé par les princes, le Semeur te plaça dans un délectable verger, au milieu de vastes campagnes. Sans cesse, fleurs et roses d’un merveilleux parfum te forment ceinture.

« Le lys est dans la stupeur, le verger dans l’effroi.

« Des animaux divers, les uns étrangers, les autres nourris dans le verger, s’unissant cornes à cornes, ont presque suffoqué le lys. Il s’étiole par sa propre rosée, on le resserre ; on lui arrache une à une ses racines, ils croient l’anéantir de leurs souffles d’aspic.

« Mais voici la vierge originaire du lieu d’où se répandit le brutal venin 37.

« Elle est distinguée par un petit signe rouge qui émerge derrière son oreille droite 38.

« Son parler est lent.

« Son cou est court.

« Par elle, ils seront ignominieusement bannis du verger ;

« Elle donnera au lys des courants rafraîchissants.

« Elle chassera le Serpent.

« Elle montrera où est le venin.

« Par elle, le gardien du lys, Charles, appelé fils de Charles, sera couronné à Reims d’un laurier fait d’une main non mortelle.

« Autour se soumettront des voisins turbulents ; les sources trembleront ; le peuple criera : Vive le lys ! Loin la brute (le léopard) ! Fleurisse le verger 39 !! »

La petite Jeanne buvait ces paroles.

Son cœur ingénu en était pénétré.

Elle sentait un désir ardent de remédier au triste état de la France.

Comment ?

Elle ne le savait pas.

Mais tout son être tressaillait d’enthousiasme lorsque sa marraine lui disait les populaires prophéties, annonçant la venue de la Libératrice.

Claude aussi avait une marraine qui l’initiait à l’amour du passé.

C’était la fameuse Sybil qui entendait chanter les Fées sous le grand hêtre et les avait vues parfois danser le soir au bois Chenu.

« Les fées maintenant, disait-elle, ne chantent pas, elles ne dansent plus, elles pleurent.

« Leur plainte s’élève sourde et lugubre comme le gémissement de la Gaule expirante.

« Oh ! qui donc saura les comprendre ! Qui donc ressuscitera leur merveilleux pouvoir ! »

Et elle contait à sa filleule toutes les jolies légendes d’antan.

Claude écoutait, ravie, ces récits d’un autre âge.

Elle se sentait fée, car elle se savait belle et son jeune cœur palpitait d’orgueilleuse espérance, lorsqu’en gardant le troupeau communal elle cherchait à pénétrer le sens caché des paroles de sa marraine 40.

En ces temps-là, au pays de Lorraine, des bergères, fournies par les maisons principales du village, gardaient à tour de rôle le troupeau communal.

Lorsque le tour de garde des d’Arc arrivait, Claude et Jeanne allaient ensemble aux champs 41.

Afin d’occuper leurs loisirs, les deux sœurs tressaient, comme toutes les enfants de leur âge, de gracieuses couronnes de fleurs qu’elles employaient ensuite suivant leurs goûts.

Jeanne en parait le moustier de la Vierge, Claude en décorait le Hêtre des Fées.

Tandis que Jeanne, après avoir fait pieusement son offrande, priait avec ardeur la Reine du Ciel de prendre en pitié le royaume de France, Claude se mirait gaiement dans les eaux limpides de la claire fontaine.

Souriante, elle écoutait le bruissement charmeur des feuilles vertes de l’Arbre des Dames.

L’eau lui murmurait : Tu es belle ! Le feuillage lui disait : Tu es brave !

Et le battement de son cœur répondait à l’onde et répliquait à l’arbre : « Je le sais déjà ! »

Claude alors s’éloignait contente, rêvant de guerre, de victoires, de triomphes.

Jeanne, sa prière terminée, se relevait recueillie, résignée, un peu triste, car elle apercevait, dans un pressentiment très vague, des combats obligés, des trahisons noires, des déceptions amères et l’universel abandon de tous ceux qu’elle aimait.

Les deux sœurs grandirent ainsi sans se comprendre.

Elle se froissaient souvent sans trop savoir pourquoi et cependant elles avaient l’une pour l’autre une véritable affection.

Mais Jeanne était si sérieuse !

Claude si peu réservée !

L’une et l’autre se montraient enjouées et aimables.

Mais la gaieté de Jeanne était douce et tranquille comme le paisible ruisseau, celle de Claude bruyante et saccadée comme le torrent impétueux.

Jeanne filait, cousait avec sa mère. Elle devint si habile en tous les travaux manuels qu’elle put affirmer à ses juges « qu’elle ne cuidait point qu’il y eût bourgeoise de Rouen qui lui en sçût remontrer aucune chose ».

Claude préférait les rudes travaux de la ferme plus en rapport avec ses goûts. Elle montait à cheval comme un écuyer et savait harnacher un coursier comme un page. Aussi était-elle l’idole de son père et de ses frères.

Jeanne avait les préférences secrètes d’Isabelle Romée. La mère se souvenait qu’au mois d’août 1412, Colette de Corbie, revenant de Flandre pour présider à l’organisation du couvent des clarisses d’Auxonne, avait béni sa Jeannette au berceau.

Colette, en cet ange, avait-elle reconnu celle qu’elle précédait pour lui ouvrir la voie ?

C’est probable, si l’on en croit la légende charmante qui nous montre la Sainte de Corbie déposant, sur le petit lit de Jeannette d’Arc, l’anneau qu’un jour Saint Jean l’Évangéliste lui avait donné comme gage de l’union mystique qu’elle contractait avec Dieu.

Sur cet anneau trois croix étaient gravées ainsi que les mots : Jhésus, Maria.

Après le départ de la sainte, Isabelle avait serré précieusement le modeste don laissé à sa fillette 42.

Plus tard, lorsque Jeanne eut quatorze ans, elle fut reçue comme tertiaire franciscaine dans la fraternité laïque de Neufchâteau. La bague de Colette de Corbie, pauvre petit anneau qu’aima tant l’héroïne et dont l’origine intrigua si fort ses juges de Rouen, lui servit alors, dit-on, de signe pour l’alliance qu’elle acceptait en vue du salut de la France, âme de l’humanité, terre promise de Jésus.

Le Moyen Âge a souvent écrit son histoire dans des légendes merveilleuses de clarté lorsqu’on sait dégager le sens caché du récit populaire que les siècles nous ont transmis.

Colette de Corbie, déposant un anneau sur le berceau de Jeanne d’Arc, nous dit clairement qu’une chaîne occulte relie le Passé et l’Avenir, la Gaule druidique et la France chrétienne.

La fille du modeste charpentier de Corbie fit plus peut-être pour les destinées de cette France que tous les capitaines du Roi.

Elle défrichait patiemment la terre humaine de toutes les mauvaises lianes des vices et des passions, comme autrefois les moines de Saint Rémy, les moines celtiques avaient défriché le sol de Gaule laissé en jachère par les conquérants.

Moines et saintes, hommes de paix, femmes pieuses font moins de bruit certes que les hommes de guerre et les courtisanes ; mais ce sont eux néanmoins qui conçoivent et fondent les sociétés durables.

On ne voit pas mieux leur travail que l’on ne suit celui de l’évolution germinative d’une graine. Leurs œuvres, cependant, vivent et témoignent de leur labeur.

Si, dans notre Histoire, Jeanne d’Arc apparaît comme une énigme indéchiffrable, c’est parce qu’on oublie les deux femmes d’élite qui lui ont fourni la vie matérielle et la vie morale : Isabelle Romée et Colette de Corbie.

On voit en Jeanne une fleur sans tige, un fruit sans arbre et il semble que l’héroïne fut soudain projetée du ciel en terre par un brusque miracle de la Providence d’en haut.

C’est une erreur.

La fleur a sa tige d’attache : la Bourgeoisie.

Le fruit est produit par un arbre sain, jeune, vigoureux : le Tiers-Ordre de Saint François.

Isabelle Romée jouissant d’une réputation de piété que sa vie confirmait admirablement, tous les dévots personnages qui passaient à Domrémy ne manquaient pas de s’arrêter au foyer de Jacques d’Arc.

Souvent, les moines mendiants, qui promenaient, de ville en ville, les châsses contenant les reliques des saints qu’on ne pouvait plus honorer dans leurs sanctuaires consacrés à cause de la conquête anglaise, firent, le soir, parmi les voisins, rassemblés chez le doyen de Domrémy, des collectes fructueuses et d’ardentes prières.

On priait pour le Roi ; on quêtait pour la France. Et l’on causait, tout bas, des espérances secrètes du Peuple en la venue de la vierge prédite autrefois par Merlin.

 

« Descendit virgo dorsum sagittarii.

Et flores virgineos obscultabit ».

 

psalmodiaient doucement les moines, comme s’ils récitaient quelque antienne.

Les filles de Jacques d’Arc comprenaient. Et, plus d’une fois, une flamme passa dans le regard de Claude, une larme perla sous la paupière de Jeanne, tandis qu’avec leur mère elles répondaient : « Amen » !

 

 

 

 

 

 

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IV

 

 

 

 

LE JEU POLITIQUE DES FEMMES DU XVe SIÈCLE

 

 

« Comme dans les affaires il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir, la vraie science de l’Histoire consiste à remarquer, dans chaque temps, les secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjectures importantes qui les ont fait arriver. »

Ce sage conseil de Bossuet n’a pas été assez suivi dans les études faites sur la vie de Jeanne d’Arc. L’épopée de la Pucelle reste incompréhensible parce qu’on montre l’héroïne délivrant seule la France dans un élan spontané et soudain, au lieu de la présenter entourée et aidée des puissants dévouements que ses précurseurs avaient su grouper en vue de sa venue. On n’a pas compris jusqu’ici la similitude profonde des aspirations, des craintes, des espérances, existant entre Jeanne et ses contemporains ; on n’a pas vu, non plus, les alliances étroites qui, rapprochant entre elles les grandes dames du XVe siècle, amenèrent l’unité de direction dans les affaires politiques, en raison de l’influence morale exercée secrètement par les femmes de la plus haute société.

Au début du XVe siècle, la France, en tant que nation, n’existait pas. On la voulait, on travaillait activement à la constituer ; mais il y avait encore autant de patries que de provinces, et bien des haines de races subsistaient, mal dissimulées par l’organisation féodale qui, faisant souvent d’un vassal l’égal et l’ennemi de son suzerain, réduisait le Roi à la simple fonction de président nominal d’une oligarchie puissante composée des grands feudataires du royaume. Les tenanciers des principaux fiefs possédaient des domaines plus vastes, des richesses plus considérables, des ressources militaires plus sûres et plus disponibles que leur suzerain commun. Chacun d’eux était donc fatalement destiné à devenir, tôt ou tard, le compétiteur du souverain.

Cependant, malgré les incessantes revendications des grands vassaux entre eux et leurs luttes continuelles avec le pouvoir royal, les différentes parties de la mosaïque, laissée sur le sol de Gaule par les conquêtes successives des peuples qui s’y étaient heurtés avant de s’y confondre, étaient unies, au XVe siècle, par des liens étroits. Ces liens, on les a brisés depuis, ce qui rend d’autant plus difficile la compréhension du jeu politique de cette époque que la langue a varié tout autant que les mœurs et que les termes dont se sont servis les hommes de ce temps-là pour en raconter l’Histoire ont totalement changé de signification.

De nos jours, on prend au figuré bien des mots qui ne s’emploient plus dans le sens littéral que leur attribuaient les Français du XVe siècle. De là provient une confusion déplorable.

Par exemple le mot dame avait, au Moyen Âge, une double signification qu’il est indispensable de rappeler ici pour bien comprendre le double rôle joué dans la politique par les femmes de cette époque.

Dame était un titre d’honneur et c’était un titre d’amour.

Titre d’honneur, le mot dame désignait une femme de haute naissance, alliée par le mariage à quelque puissant seigneur, ou maîtresse souveraine d’un domaine féodal.

Titre d’amour, le même mot indiquait une femme toute-puissante par ses charmes sur le cœur d’un chevalier.

Pour distinguer la nature des femmes dont ils racontent l’histoire, les vieux romans ou récits en langue vulgaire ajoutent toujours au mot dame un qualificatif : La vraie dame, la châtelaine : fille, sœur ou épouse d’un seigneur y est appelée dame damée (celle qui est née dame) ; tandis que les dames de cœur, les dames de beauté, les maîtresses des gentilshommes y sont nommées dames faées (dames fatales, ensorcelantes, enchanteresses).

Au XVe siècle il y avait entre ces deux termes, dame damée et dame faée, la même différence qui exista, plus tard, entre la dame de cour et la courtisane et qui existe, de nos jours, entre les femmes du monde et celles du demi-monde, entre les grandes dames et les petites dames.

« Est-il donc besoin qu’on vous die

Ce qu’était une fée en ces bienheureux temps 43 ? »

D’après un très vieux dictionnaire : « Fée était le nom honnête que le Peuple donnait à ces enchanteresses qui gouvernent à leur gré, les hommes et les choses. »

Les dames fatales, les dames faées n’étaient donc point, comme on le croit généralement, des êtres mystiques, éthérés, vaporeux, légendaires.

Il existait, au XVe siècle, des fées très-vivantes dont la puissance mystérieuse s’affirmait autrement que par d’enfantins miracles. L’influence de ces fées pesait même très lourdement en bien ou en mal sur la destinée des peuples, suivant qu’elles étaient les Égérie, les Circé ou les Armide des princes, des rois, des grands seigneurs.

Que de fois depuis, en notre monde, la politique sera conduite ou soudain bouleversée par une main de femme comme elle le fut au temps où l’aubépine d’Alison du May, le sureau d’Agnès Sorel, la renoncule de Mme d’Or étaient les emblèmes fleuris de celles que les Dames fatales désignaient, en leurs Loges secrètes, pour devenir reines de beauté 44 !

Ces fées, qui gouvernèrent les cours de Lorraine, de France et de Bourgogne, ont joué un rôle trop connu, dans la politique de leur temps, pour qu’il soit nécessaire de le raconter en détail. Les nommer, c’est préciser la marche de leur action.

Mais, ce que l’on sait moins, c’est que leur influence fut, à certains moments, doublée ou contrebalancée, suivant qu’elle se trouvait utile ou désastreuse, par d’autres femmes que l’on désignait aussi sous l’appellation générique de Dames, bien qu’on les distinguât soigneusement des autres par ce titre charmant : « les fées Nostre Seigneur ».

Ces fées Nostre Seigneur se nommaient entre elles les Discrètes, mot significatif qui montre bien le rôle social qu’elles remplissaient auprès des grands, des puissants et des riches. Elles passaient sans bruit à travers les cours, à travers les camps et à travers le monde comme des anges de paix et d’espérance. On ne les voyait point agir ; leur force n’étant pas dans la beauté fragile ou la subtilité d’un esprit brillant, mais dans la splendeur idéale de l’âme, dans l’humilité persuasive, dans l’abnégation constante et dévouée.

Le Peuple admirait et redoutait les Fées ; mais il vénérait, il adorait les Dames ; car il savait et il sentait que celles-ci, en silence, veillaient et travaillaient pour lui. L’alliance tacite des dames damées et de la Race territoriale remontait aux siècles lointains où la Gaule se transformait lentement, sous la brutale pression des Romains d’abord et des Barbares ensuite, afin de devenir FRANCE, c’est-à-dire terre de Liberté.

Une digression est nécessaire ici pour reconstituer le sens réel de l’épopée merveilleuse de Jeanne d’Arc. Dans les légendes racontées, un peu partout, à propos de la Pucelle, se trouve la vérité sur son action véritable. Cette vérité apparaît lumineuse dès que, suivant scrupuleusement les récits des témoins et de Jeanne elle-même, on remonte aux étymologies des mots employés afin de rompre la gangue des symboles et de dégager, comme un pur diamant, le caractère superbe de l’héroïne tout en lui conservant le cadre où ses contemporains l’ont placée.

Ce n’est point par hasard que la Prophétie de Merlin concorde si merveilleusement avec la réalité historique et que la Pucelle sort de Domrémy, la ville du Bois Chenu, ainsi que l’annonçait la tradition populaire.

Domrémy était, au XVe siècle, un des relais les plus en vogue de la route de Flandre en Bourgogne, non seulement en raison de sa situation topographique, mais surtout à cause du coteau au pied duquel s’abritait le village et où l’on venait, de fort loin, chercher la mandragore, cette plante consacrée par les superstitions d’un autre âge comme signe de richesse, de chance et de prospérité.

La crête verdoyante du coteau, dominant la Meuse, s’appelait le bois Chenu (nemore canuto). C’était, ainsi que son nom l’indique, un de ces lieux agréables, garnis de bosquets naturels où les voyageurs de toutes conditions aimaient à jouir du charme pénétrant d’un site agreste et enchanteur. Lieux de repos, lieux de prière, lieux aussi de rendez-vous politiques ou galants, ces bois chenus, ces bosquets antiques étaient disséminés sur les versants coquets des Vosges, du Jura, des Alpes, des Cévennes.

Au temps de la Gaule, ces bois blancs, ces bois de hêtres, étaient les centres de réunions des Druidesses. C’est là qu’à certaines époques les prêtresses celtiques tenaient leurs assemblées mystérieuses et vénéraient d’avance (comme les Druides le faisaient en leurs forêts de chênes) la Vierge qui devait enfanter.

Lorsque le Christianisme remplaça, par la réalité, le culte symbolique de la Vierge, les bois blancs ne tombèrent pas sous la cognée des missionnaires du Christ ; ils servirent, au contraire, de refuges aux premiers chrétiens Gaulois contre la fureur agressive des Romains. Au lieu de se crypter sous terre comme celles des Catacombes de Rome, les communautés chrétiennes de Gaule se cachèrent au fond des forêts pour célébrer en paix les saints mystères. Les dolmens servaient d’autels ; les agapes se faisaient fraternellement autour des fontaines ou des sources.

La masse des cultivateurs expropriés, cette classe sobre et laborieuse qui produit sans presque consommer, et que le fisc accablait alors d’exactions, était accourue en ces refuges ouverts à la misère par les riches Gauloises. Ces femmes d’élite, qui avaient été prêtresses du culte de l’Espérance, devenaient ainsi diaconesses de la religion de la Charité.

Ne pouvant plus recouvrer l’impôt sur des populations enfuies, les décurions Romains disparurent des villes et, pour ne pas mourir de faim, se mirent à cultiver les terres. À peine les eurent-ils ensemencées que de nouveaux décurions vinrent, au nom de Rome, dépouiller, du produit de leurs peines, ces nouveaux travailleurs. Ceux-ci suivirent l’exemple de leurs devanciers ; ils s’enfuirent aux bois et embrassèrent la religion du Christ. Enfin, devenus puissants par leur nombre et exaspérés des persécutions incessantes des riches païens dont les villas couvraient des provinces entières, les chrétiens de Gaule prirent le parti de redresser la tête et d’attaquer leurs puissants oppresseurs. Alors des bois chenus et des forêts druidiques sortirent les Bagaudes 45, troupes hardies de chrétiens rebelles et décidés à vaincre ou à mourir.

Les Bagaudes prirent pour signe de ralliement le mot qui résume toute la religion antique de la Gaule : Spes, l’Espérance. Puis, laissant la patience et la résignation aux timides et aux faibles, les Gaulois du Christ brisèrent le crâne de leurs persécuteurs avec les chaînes dont on chargeait leurs bras.

Cette lutte dura jusqu’au moment où Constantin accepta enfin de la Gaule le labarum pour l’arborer sur la Rome des Césars. In hoc signo vinces ! La Croix, devenant le signe du triomphe, la Gaule chrétienne respira ; mais bientôt les hordes barbares désolèrent les terres à peine cultivées ; les laboureurs durent reprendre la route des bois chenus, ces vieux bosquets blancs où les vierges chrétiennes priaient, bénissant le Très-Haut de la gloire du Christ aux endroits même où leurs devancières, les Druidesses gauloises, avaient soupiré après la venue de sa mère.

Comme autrefois, les laboureurs celtiques demandaient refuge et consolation. Mais que faire contre les nouveaux ennemis ? Les vierges chrétiennes étaient pauvres ; elles ne pouvaient nourrir les malheureux dépossédés ! Les exhorter au combat, au courage, c’était les envoyer certainement à la mort et la Femme voulait la voir vivre, cette race qui était sienne !

Fugitive, la masse des travailleurs était également perdue. Les barbares, forts et brutaux, l’auraient anéantie dans une terrible chasse à l’homme, devenue pour eux plaisir et passe-temps.

Pour les cultivateurs Gaulois, combattre ou fuir, c’était la mort.

Que faire ? Dans leurs bois blancs, les femmes d’élite, les Dames, tinrent conseil et, d’un commun accord, elles résolurent de dompter les barbares, de courber les forts sous le joug de la grâce, de reprendre, en un mot, le rôle des Druidesses en charmant l’Ennemi ainsi qu’on charme le Serpent. Dès lors, résolues à agir elles-mêmes, elles engagèrent les laboureurs à retourner en leurs chaumières, leur promettant de briser, un jour, de leurs fines mains, les chaînes dont on rivait les serfs à la terre.

Paysans, laboureurs, villageois, artisans, eurent foi dans la puissance souveraine de celles dont les aïeules commandaient aux vents et aux tempêtes et savaient calmer, chez l’homme, la souffrance morale et la douleur physique.

Serfs, les descendants des brenns se courbèrent à la glèbe, heureux de voir passer près d’eux, comme silhouette aimée de la Druidesse antique, la Dame du Seigneur qui travaillait pour eux.

Du bois Chenu, le serf, sous le chaume de famille, parlait tout bas, le soir, à la veillée. Au bois Chenu, les Dames, à jours fixes, s’assemblaient, à l’insu des puissants, afin de préparer secrètement la ruine de leur maîtrise despotique sur elles-mêmes et sur leurs vassaux. Les bois Chenus, les vieux bosquets des blanches druidesses, devinrent, au Moyen Âge, les centres de conspiration contre la barbarie militaire du monde féodal, comme ils l’avaient été jadis contre la tyrannie fiscale du monde romain.

Au XVe siècle, le Bois Chenu, qui dominait la Meuse et abritait Domrémy sous son ombre, était particulièrement célèbre. C’était le lieu de rendez-vous des grandes Dames qui méditaient de faire la France afin que cette terre libre devînt le royaume terrestre du Christ comme la Gaule avait été celui de la Vierge, Mère de Dieu.

Le rôle si important rempli par ces Dames dans la transformation de leur siècle, l’Histoire ne le montre guère et cependant, ainsi que le dit finement une vieille chronique : « Philippe de Bourgogne fut alors fort bien joué par les Dames cachées derrière les tapisseries et qui, étant d’un parti opposé au sien, surent manœuvrer, avec beaucoup d’art, les secrets rouages des affaires et obliger la Fortune à se déclarer contre les meilleurs alliés de Monseigneur, afin de le détacher des fatales alliances qu’il avait contractées 46. »

Ces dames, quelles étaient-elles ? Pour le savoir, il nous faut pénétrer un instant dans la famille même du duc de Bourgogne et nous souvenir que Philippe le Bon avait des sœurs mariées aux plus grands personnages de l’époque. Ces sœurs avaient été élevées fort soigneusement par deux femmes d’élite : Marguerite de Hainaut, épouse de Jean sans Peur, leur mère, et Colette de Corbie, l’amie intime, l’amie d’enfance de la sainte et patriote duchesse dont on n’a pas assez étudié le caractère et les actions, ce qui jette un voile impénétrable sur les évènements principaux de cette période encore si mal connue.

Un double mariage avait réuni, par des liens d’amitié fort étroits, les seigneurs de la Bourgogne et du Hainaut dont les intérêts en Flandre étaient parfois contraires : Marguerite de Bourgogne, sœur de Jean sans Peur, avait épousé le comte de Hainaut, tandis que Marguerite de Hainaut, sœur de ce dernier, épousait Jean de Bourgogne.

L’épouse de Jean sans Peur a joué un rôle si important, dans la période préparatoire de la mission de Jeanne d’Arc, qu’il est indispensable de l’exposer succinctement ici pour expliquer l’action des auxiliaires de la Pucelle, de ces auxiliaires dévoués et inconnus que l’héroïne appelait son conseil, ses voix, mots que l’on a, trop souvent, pris dans un sens exclusivement mystique et auxquels, ainsi que nous le verrons, elle attachait une signification matérielle et précise que ses contemporains comprenaient mieux que nous.

Dès 1406, Marguerite, sœur du comte de Hainaut (celle que j’appellerai toujours désormais la duchesse Marguerite ou la bonne duchesse pour la distinguer de sa belle-sœur, la comtesse de Hainaut, qui se nommait également Marguerite) avait envoyé à Nice son amie Colette, la fille de l’humble charpentier de Corbie, afin de conférer avec le Pape Benoît XIII au sujet de la marche à suivre pour travailler utilement à l’extinction du schisme, à la pacification de l’Église et à la constitution définitive de la France, comme futur royaume temporel du Christ. Le Pontife, nous l’avons expliqué, avait consacré solennellement Colette comme Mère-Abbesse et réformatrice de toutes les clarisses françaises ; c’était faciliter à l’intelligente et sainte fille le moyen de voyager constamment, sans que nul soupçonnât le but de ses pérégrinations fréquentes. Son titre, son caractère lui permettaient d’être l’intermédiaire de toutes les grandes dames de son temps, sans éveiller la méfiance des puissants seigneurs, qu’il fallait détourner des tentations subtiles dont les entouraient les ennemis de l’Église et qu’on devait, pour réussir, détacher doucement de la coalition diabolique où les pouvoirs occultes, hostiles au règne du Christ, avaient su les enrôler.

Naturellement, Colette de Corbie avait été mise en rapport, par sa protectrice la duchesse Marguerite, avec sa belle-sœur la comtesse de Hainaut. Celle-ci était la fille du frère de Charles V, Philippe le Hardi, et de Marguerite de Flandre, fille du comte Louis le Mâle et veuve du dernier duc de Bourgogne Philippe de Rouvre.

Par sa naissance, Marguerite de Flandre avait été destinée à jouer un très grand rôle dans son époque. Ce rôle, elle l’avait rempli avec une énergie et une ténacité peu communes.

Nous avons dit que les Templiers, après le coup de foudre de 1307, établirent le centre de leurs opérations secrètes à Bruges et à Gand. Bruges, ville de haut commerce, sorte de cité aristocratique de l’Industrie, et Gand, ville démocratique, constamment en insurrection contre la puissance féodale des seigneurs. Ce double établissement des anciens chevaliers du Temple n’avait point été le fait du hasard. Les Templiers s’assuraient ainsi un double jeu politique qui les masquait mieux et leur assurait plus de chances de succès.

« Diviser pour régner, telle fut, en tous les âges, la maxime favorite des méchants, ces suppôts de Satan, le Diviseur néfaste qui fut homicide dès le commencement. La France et l’Angleterre, pendant le cours de la guerre de Cent ans, furent victimes de l’application stricte de cette sentence diabolique et Marguerite de Flandre fut chargée spécialement de régner sur ce que les pouvoirs, qui la commanditaient, avaient réussi déjà à diviser. Ce fut ainsi qu’elle devint maîtresse souveraine de la Cour de France, pendant la régence occasionnée par la folie de Charles VI ; elle fut spécialement chargée de veiller et de surveiller la reine Isabeau de Bavière et l’on peut trouver, dans l’influence de la hautaine et acariâtre Marguerite sur la nature frivole et voluptueuse de l’épouse de Charles VI, l’explication de bien des actes politiques accomplis par cette dernière sous l’empire de la terreur profonde, jetée dans son âme molle et faible, par les paroles dures, cruelles et insidieuses de la grande Duchesse qui fut l’émissaire soldée des Templiers.

Philippe le Hardi n’était que le commandité du Temple. Son épouse, en déposant sur son tombeau, sa ceinture et ses clés pour témoigner publiquement qu’elle renonçait à payer les dettes de l’homme le plus riche de son époque, montre combien était stricte la servitude occulte où l’impérieuse femme était engagée. Cet acte, qu’une malheureuse mère de famille ne se résignait point à faire sans éprouver de sa misère la plus cruelle honte, ne nuisit en rien à l’établissement des enfants de la Duchesse.

La mère avait reconnu solennellement que ses richesses n’étaient qu’un dépôt confié à la cour de Bourgogne, c’était suffisant ! Jean sans Peur hérita de la commandite et des obligations de son père Philippe le Hardi. Le sut-il ? Nul ne le pourrait dire ; mais il est certain qu’il tenta maintes fois d’échapper au pouvoir occulte qui comptait faire de lui un instrument docile et qui se vengea de ses défaillances en le faisant tuer sur le pont de Montereau.

Il n’est pas difficile de comprendre que l’influence bienfaisante de sa femme contribua beaucoup à entraîner Jean dans une politique de paix qui eût été si utile à la France si elle n’était devenue fatale au père de Philippe le Bon.

Évidemment Jean sans Peur avait conscience de rompre un pacte en se rapprochant du Dauphin lorsque, en 1419, il répondait, après une longue hésitation, aux conseillers de Bourgogne, qui le suppliaient de ne point aller au rendez-vous qu’il avait accepté sur le pont de Montereau : « C’est mon devoir d’aventurer ma personne pour parvenir à un aussi grand bien que la paix. Quoi qu’il arrive, s’ils me tuent, je mourrai martyr. Si je reviens, je prendrai les gens de Monseigneur le Dauphin pour aller combattre les Anglais. Pour lors, on verra qui vaudra le mieux d’Hannotin de Flandre ou d’Henry de Lancastre ! »

Le duc Jean ne se dissimulait point le péril, et, en se donnant à lui-même le nom que ses sujets de Flandre avaient coutume de lui appliquer familièrement, il semble indiquer que le danger à craindre venait bien plus de la rupture de quelque secrète convention flamande que de l’hostilité personnelle des capitaines du Dauphin.

La duchesse Marguerite ne se trompa point du reste sur les causes réelles de l’assassinat de son mari. Aussi, pour le venger, travailla-t-elle à faire la France, et à créer, en ses filles, des auxiliaires précieux pour Jeanne d’Arc, Vierge promise comme libératrice souveraine du domaine temporel du Christ dont Charles VII n’était que le vicaire et le bon sergent.

L’héritier des Valois tenait son royaume en commende de Messire le Roy du Ciel, chef mystérieux du parti opposé aux Lancastre des Templiers.

Le Roy du Ciel ! REX CŒLI !

Ce titre n’est pas, comme on le croit généralement, un synonyme de Dieu, mais bien le pseudonyme du pouvoir occulte qui agissait pour la Divinité.

« Les saintes Écritures offrent des exemples semblables et le mandataire peut attribuer au mandant ce qu’il accomplit par son ordre et en vertu de la puissance qu’il en reçoit. »

Cette phrase significative de Monseigneur Ricard dans son livre récent, Jeanne d’Arc Vénérable, nous semble confirmer trop admirablement l’opinion des contemporains de la Pucelle sur la source réelle de sa mission pour que nous n’y insistions pas ici, en montrant ce qu’il faut penser de ce personnage mystérieux qui, sous le nom de Roi du Ciel, possédait la France en toute propriété et la confiait en commende à Charles de Valois, simple usufruitier.

Dans ses Mémoires, terminés en 1463, le pape Pie II, trop éclairé et trop près des évènements pour voir simplement en Jeanne l’instrument passif de Dieu ou des hommes, parle d’elle avec une haute admiration, admettant en son fait, la combinaison d’un grand génie chez la jeune fille et d’un très savant stratagème des profonds politiques du temps 47. Cette appréciation précieuse de l’habile et sage pontife concorde, du reste, avec le texte de la requête présentée par Guillaume Prévosteau, procureur de la famille d’Arc, aux juges ecclésiastiques, nommés en 1455, pour réviser le procès de Rouen.

« On fait un crime à Jeanne, dit-il, d’avoir faussement raconté l’histoire d’un ange portant au Roi un signe précieux. Mais cette allégorie du signe est justifiée par l’exemple de Moïse usant de fiction avec Pharaon. Si mentir est illicite, cacher la vérité est licite. En temps et lieu, on peut dissimuler les choses à l’aide d’une invention heureuse ou d’expressions détournées. Si l’ange dont Jeanne parlait, c’était elle-même, elle pouvait bien se désigner ainsi puisque qui dit ange dit messager de Dieu et qu’elle était vraiment la messagère de Dieu, apportant au Roi la couronne et les palmes de la victoire. Dans son langage, il n’y eut donc que prudence et non mensonge. Si elle désigne cet ange comme étant saint Michel, c’est qu’elle agissait par ses ordres et qu’ON EST CENSÉ FAIRE SOI-MÊME CE QUE L’ON FAIT FAIRE PAR AUTRUI. »

Cette dernière phrase de l’avocat de la famille d’Arc indique bien le jeu diplomatique de Jeanne d’Arc dans la politique de son temps. Si, licitement, l’héroïne a pu se faire passer pour saint Michel parce qu’elle agissait sur son ordre, le pouvoir occulte qui, d’après des signes certains, l’avait choisie comme porte-étendard avait religieusement le droit incontestable de se dissimuler sous le pseudonyme de Roy du Ciel, puisqu’il était le mandataire de Dieu dans la défense de la France pour le salut de toute la Chrétienté.

Mais, dira-t-on, quel était donc le représentant vivant de ce pouvoir secret ? En quel endroit siégeait ce mystérieux Roi du Ciel ?

Il est bien difficile de le dire d’une façon certaine et précise. Cependant l’histoire apostolique de la Gaule raconte qu’au premier siècle de l’ère chrétienne, Saint Martial, ayant été envoyé par saint Pierre pour annoncer l’Évangile dans toute l’Aquitaine, laissa, chez les Gabales, saint Sévérien, son compagnon, pour y fonder dans la ville de Mende, non seulement une Église, mais le premier pouvoir temporel qu’aient possédé les évêques chrétiens.

En effet, Saint Sévérien, ayant converti à la foi du Christ le prince qui régnait alors sur cette contrée, accepta du royal néophyte, qui n’avait point d’héritier, la donation, en toute souveraineté, de ses domaines fonciers. Les successeurs de Sévérien ont tous joui de cette puissance temporelle jusqu’en 1790.

Bien que les injures du temps, les dévastations des guerres civiles et l’aveugle fureur des hérétiques aient détruit des documents aussi nombreux qu’importants sur les antiquités de l’Église de Mende, il reste néanmoins des manuscrits d’un caractère assez authentique pour prouver que Sévérien, fidèle auxiliaire de Saint Martial, fut réellement investi, comme évêque, d’une puissance temporelle égale à celle d’un souverain.

En 1404, un quart de siècle avant la mise en œuvre de Jeanne d’Arc, l’évêque Robert, obligé de défendre ses droits contre certains empiétements du grand bailli du Velay, s’appuya sur la donation faite à Saint Sévérien par un roi du pays.

Il allégua aussi que la Bulle d’Or, ou acte passé entre Louis VII, roi de France, et Adalbert le Vénérable, dit : « qu’on n’avait aucune souvenance qu’un évêque du Gévaudan fût venu à la Cour ; que ce pays montagneux et d’un accès difficile a toujours été sous la puissance de ses évêques non seulement quant au for intérieur, mais encore quant au for extérieur et qu’ils ont possédé le pouvoir de se servir du glaive pour punir ceux que leurs fautes rendaient dignes de ce châtiment 48 ». Plus tard, dans sa requête au roi Louis XI, le cardinal Clément de la Rovère affirme le même fait et obtient gain de cause, et, jusqu’en 1790, les évêques de Mende restent souverains en leur diocèse comme l’est, de nos jours, en le sien, l’évêque d’Urgel.

Nous n’avons pas certes la prétention de dire que l’évêque de Mende fût le Roi du Ciel.

Mais quand on se rappelle ce que disent Jules César et Dion de Pruse pour établir qu’entre les Druides celtiques il y en avait un que tous reconnaissaient pour leur supérieur et, sans l’assentiment duquel les princes n’osaient résoudre aucune affaire sérieuse, de façon que ce sacerdote tout-puissant était le seul Roi véritable, les rois, assis sur des trônes d’or et habitant de splendides palais, n’étant, en réalité, que les exécuteurs visibles de ses intentions, on se demande si, en se convertissant au Christianisme, le clergé gaulois n’a pas secrètement maintenu politiquement sa suprématie vis-à-vis des grands de ce monde, tout en se soumettant au Pape comme chef indiscuté de la hiérarchie épiscopale ?

On s’expliquerait alors pourquoi le pouvoir temporel des évêques du Gévaudan fut créé, même avant le pouvoir temporel des papes, et soigneusement maintenu, à travers les siècles, jusqu’en 1790.

Dans ce Pays Montagneux et presque inaccessible avant l’ère chrétienne et qui fournissait presque tous les Druides aux autres peuples celtes, le mystérieux Roi du Ciel, mandataire, pour la France, de la Divinité, pouvait facilement trouver un ermitage impénétrable, invisible et inconnu.

L’envoi d’un pâtre du Gévaudan chargé d’annoncer au Roi de France que si les Anglais maltraitaient Jeanne d’Arc tant plus il leur en mescherrait semble un argument en faveur de la thèse que nous exposons brièvement ici, ne pouvant qu’indiquer nos présomptions à cet égard dans l’espoir de signaler aux chercheurs érudits une piste nouvelle où se trouvera peut-être, enfin, un jour, la vérité.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il s’agissait en 1429, ainsi que le dit encore Guillaume Prévosteau, en son intéressante requête, de QUESTIONS MYSTÉRIEUSES dont le jugement appartient à Dieu. « Jeanne, étant menée ou SE CROYANT menée par l’Esprit divin, devait se juger exemptée de la loi commune. Ce qui se fait par l’inspiration de Dieu échappe à la loi, car cette inspiration même est une loi au-dessus de toute loi. Que cette inspiration fût réelle, l’évènement l’a prouvé. » La fin justifie les moyens. Le succès de Jeanne d’Arc excuse amplement et glorifie même la ruse diplomatique employée par elle pour défendre l’Église et sauver la Patrie.

Jeanne, en les circonstances importantes de sa vie, n’agissait jamais seule ; elle le dit formellement. Toujours saint Michel, qui lui parlait le langage des Anges, c’est-à-dire la langue des ambassadeurs, l’aidait de ses conseils. Ou bien c’étaient les Saintes qui, dans l’idiome gallo-franc (idioma gallica), familier alors aux habitants des provinces du Nord, de l’Est et du centre du Royaume, l’avertissaient de ce qu’elle devait faire.

Ces Saintes étaient-elles purement immatérielles ?

Non ; Jeanne, en son procès, déclare les avoir touchées, avoir vu leurs visages, sans consentir toutefois à les décrire, craignant probablement de désigner à la vindicte des Anglais et de ses juges les conseillères dévouées qui, même en sa prison, ne l’abandonnaient pas.

Les inspirations de Jeanne étaient célestes, mais les apparitions, on le voit par les témoignages si sincères et si hardis de l’héroïne « estaient, ainsi que l’affirma Maistre Jehan Beaupère, en sa déposition pour le procès de réhabilitation en 1455, plus de cause naturelle et intencion humaine que de cause sur nature ».

Elles venaient de Dieu sans doute parce qu’elles étaient animées et impulsées par l’esprit divin, mais elles avaient forme et vie humaine. Comme le dit le Bourgeois de Paris, Jeanne donnait toujours à entendre qu’elles lui parlaient corporellement et bouche à bouche, comme un amy à un autre.

Jeanne ne mentait jamais ; aussi, en désignant ses conseillères par le qualificatif de Saintes, n’avait-elle point pour but de déguiser la vérité. C’est une habitude très fréquente dans les Ordres et Tiers-Ordres religieux de donner aux différents membres qui les composent, au lieu de leur nom civil et patronymique, le nom qu’ils ont accepté au moment de leur profession. Et alors au lieu de dire : sœur Marguerite, sœur Agnès, sœur Catherine, on dit fort bien : Sainte-Marguerite, Sainte-Agnès, Sainte-Catherine, comme au lieu de dire : Frère Michel, frère Gabriel, on dit également Saint-Michel, Saint-Gabriel, etc.

À notre avis, Jeanne d’Arc s’est servie de ces expressions, très usitées alors dans les fraternités franciscaines, pour désigner des personnalités vivantes.

Elle a rusé ainsi fort habilement avec les clercs indiscrets et ennemis qui la torturaient pour savoir ou deviner la vérité. Et c’est justement parce qu’elle leur parla très franchement la langue des tertiaires que les uns ne la comprirent pas et que les autres feignirent de ne la pas entendre.

Ceux qui n’étaient point initiés aux secrets des fraternités nièrent avec rage les véritables inspirations de Jeanne, ses vraies intuitions surnaturelles et, ne pouvant admettre ses apparitions comme réelles, la déclarèrent elle-même hérétique et sorcière.

Ceux, au contraire, qui savaient et comprenaient, la regardèrent comme une sainte, l’encouragèrent, la consolèrent ; mais, se sentant impuissants à la sauver, affectèrent de prendre ses paroles dans un sens absolument littéral afin de ne pas trahir la nature de la conspiration dont Jeanne avait été l’âme et restait la martyre.

Cette digression un peu longue était utile pour faire apprécier justement le rôle joué, en la période préparatoire de la grande mission de Jeanne, par Marguerite de Bourgogne. Le lecteur, nous l’espérons, nous la pardonnera en considération du jour très nouveau qu’elle jette sur l’époque que nous étudions.

Reprenons donc maintenant le fil de notre récit à l’endroit même où nous l’avons brisé, c’est-à-dire à la vengeance que la duchesse Marguerite se résolut à tirer du crime de Montereau. La veuve de Jean sans Peur ne pouvait guère compter sur son fils Philippe pour punir les vrais meurtriers de son père.

L’unique héritier du duché de Bourgogne avait échappé dès l’enfance à l’influence de sa mère.

Pour obéir aux ordres formels du pouvoir occulte qui commanditait sa famille, le duc Jean avait dû confier le soin de l’éducation de son successeur à des précepteurs flamands et envoyer en Flandre, pour y être élevé, au gré de ses sujets futurs, le jeune comte de Charolais.

Aussi toute la sollicitude prévoyante de la bonne duchesse s’était-elle concentrée sur ses filles et sur sa nièce, fille de son frère le comte de Hainaut. Colette de Corbie l’avait secondée de son mieux dans cette tâche à la fois maternelle et patriotique. La France doit à ces deux femmes sa vie nationale, comme l’Église chrétienne leur doit son salut.

La fille aînée de Jean sans Peur et de la duchesse Marguerite épousa, très jeune, le Dauphin Louis, fils de Charles VI, et duc d’Aquitaine. Mais ce prince, qui gênait les francs-maçons du temps, mourut empoisonné, ainsi que le déclare le duc de Bourgogne, dans une lettre adressée aux bonnes villes, en 1417, disant : « Lorsque Monseigneur d’Aquitaine commença à connaître la malice des rapineurs et dissipeurs qui pillaient le Royaume, faisant emprisonner les sages prud’hommes qui s’opposaient aux dilapidations des biens du Peuple, et qu’il voulut obvier à tous ces maux selon sa raison, les conspirateurs le firent mourir par poison comme il le parut par le genre de sa mort et cela pour augmenter leur autorité. »

Devenue veuve, Mme de Guyenne, encore toute jeune, épousa le connétable de Richemont, frère du duc de Bretagne, et nous verrons le rôle considérable que cette nouvelle Marguerite joua, après la mort de sa mère, au profit de la France, dans la politique de son temps.

Sa cousine, Jacqueline de Hainaut, devenue sa belle-sœur par son mariage avec le second fils de Charles VI, Jean, duc de Ponthieu, opérera, après la mort de son jeune époux, une diversion hardie qui sauvera la France.

Elle bouleversera en effet tous les plans de la politique secrète de l’Angleterre par son mariage avec le duc de Gloucester, frère du duc de Bedford et oncle d’Henry VI. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette très audacieuse manœuvre de la jeune femme qui réussit à détourner l’attention du duc de Bourgogne des affaires de Charles VII pour le jeter en une guerre périlleuse qui eut pour fruit l’irréconciliable division des factions flamandes et, par conséquent, l’affaiblissement de la coalition si savamment combinée par les Templiers de l’Angleterre et ceux du continent contre notre Patrie.

Jacqueline ne pouvait pardonner aux Anglais de l’avoir empêchée de devenir reine de France, ce qui souriait si bien à son ambition d’enfant gâtée. Elle ne pouvait oublier la mort tragique de ce Dauphin, avec lequel elle avait été élevée par sa mère et en compagnie duquel elle avait si souvent voyagé sous l’escorte du comte, son père.

Écoutons encore le duc de Bourgogne raconter ce dramatique évènement et nous comprendrons l’amertume qui remplit alors le cœur de la jeune veuve, à peine âgée de seize ans.

« Pour les grandes besognes du Royaume, dit Jean sans Peur en sa lettre aux bonnes villes, mon dit neveu et mon frère le comte de Hainaut, s’étant transportés à Compiègne, les rapineurs qui avaient causé la mort de Monseigneur le Dauphin Louis attirèrent notre frère à Paris. Il procédait de bonne foi à la conclusion de la paix et ne croyait pas que, cherchant un si grand bien, aucun voulût attenter à sa personne. Laquelle chose eût pourtant été faite, comme il est notoire, s’il ne fût parti de Paris hâtivement et ne fût venu à Compiègne en un même jour, quoi qu’il y eût vingt lieues. Ce ne fut pas tout car, ce jour même, au soir, notre seigneur et neveu tomba si grièvement malade que tantôt après il trépassa, les lèvres, la langue et les joues tout enflées, les yeux sortant de la tête, ce qui était grande pitié à voir, d’autant que cette forme et manière de mourir est celle des gens qui sont empoisonnés. Laquelle chose nous racontons avec douleur, tenant pour assuré que tous les bons prud’hommes du Royaume prendront grand déplaisir à entendre réciter les morts des deux fils aînés de Monseigneur le Roi. »

Quelle impression profonde une catastrophe si terrible ne dut-elle pas produire sur l’esprit de la jeune Jacqueline, déjà initiée par sa mère aux secrets mystères de la politique à laquelle elle devait être si profondément mêlée.

Sous l’influence de sa belle-sœur et de Sainte Colette, la comtesse de Hainaut avait répudié les quelques préjugés qu’elle avait contractés par suite des exemples de sa mère, cette Marguerite de Flandre dont elle avait appris maintenant à comprendre et à déplorer l’action néfaste sur la politique de son temps.

L’épouse de Philippe le Hardi avait mené trop virilement la tâche occulte qu’elle avait acceptée pour s’occuper beaucoup de ses filles ; elle avait concentré toute son attention sur ses fils et ainsi la comtesse de Hainaut et sa sœur, la duchesse de Savoie, avaient, en partie, échappé aux idées subversives dont Marguerite de Flandre s’était faite champion. Aussi, ayant passé l’une et l’autre une jeunesse un peu triste, furent-elles très disposées à travailler à la pacification de l’Église et de la France.

La comtesse de Hainaut agit fort activement dans cette lutte en secondant sa fille Jacqueline dans la diversion très habile et très hardie qui sauva la France et ouvrit à Jeanne d’Arc les voies du succès.

La duchesse de Savoie joua un rôle plus passif, mais non moins utile, en maintenant son mari comme médiateur pacifique entre les cours de France et de Bourgogne.

Colette de Corbie voyait les deux duchesses à tous ses voyages. Dès 1410, elle avait établi son quartier général d’observation et de stratégie à Besançon. De là, elle rayonnait tantôt au nord pour causer avec Mme de Hainaut, tantôt au sud pour rejoindre la duchesse Marie de Bourbon, fille de Jean de Berry, frère de Charles V, et épouse du neveu de la femme de ce roi.

Colette négociait en Bourbonnais bien des alliances et, en 1425, elle réussit à faire épouser au jeune comte de Clermont, héritier présomptif du duc de Bourbon, Agnès de Bourgogne, la fille la plus jeune de son amie la duchesse Marguerite qu’elle avait eu la douleur de perdre l’année précédente (1424).

Une sœur d’Agnès avait épousé le duc de Clèves, une autre était la femme d’Olivier de Blois ; enfin Anne de Bourgogne, en se mariant au duc de Bedford, servit admirablement la conspiration féminine qui avait pour buts la constitution nationale de la France et la plus grande gloire de Dieu.

Toutes ces alliances, sur lesquelles on n’a point suffisamment insisté pour en montrer l’importance, furent si utiles à Jeanne d’Arc que l’on ne peut comprendre l’action de la Pucelle si l’on ignore le lieu secret de rendez-vous de toutes ces grandes dames ou des femmes de confiance, chargées de les représenter aux réunions et de leur transmettre les décisions spéciales de l’assemblée. Ce lieu était, au bois Chenu de Lorraine, le mystérieux ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont. C’est là que Colette de Corbie, à tous ses voyages de Flandre en Bourgogne, s’arrêtait pour prier et aussi pour instruire ses chères filles du Tiers-Ordre, accourues en pèlerinage dans le sanctuaire vénéré, situé à une demi-lieue de Greux, à mi-côte entre le plateau de Beaumont ou Belmont, sur la Meuse, au-dessus de la route de Domrémy à Neufchâteau.

Ce sanctuaire, cet ermitage était un centre de prière, connu dans toute la contrée 49. Là, au pied du moustier de la Vierge, chaque samedi, les femmes venaient prier ; elles faisaient brûler des cierges et méditaient sur la délivrance du Royaume, se contant réciproquement les nouvelles apprises çà et là.

« J’ai été témoin, dit Jean Morel, parrain de Jeanne d’Arc, en sa déposition pour le procès de réhabilitation, j’ai été témoin que Jeannette allait volontiers et souvent à la chapelle, dite de l’Ermitage de la bienheureuse Marie de Bermont, près de Domrémy. Tandis que ses parents la croyaient aux champs, à la charrue ou ailleurs, elle était là. Je puis l’attester pour l’avoir vu. »

Qu’allait donc faire si fréquemment l’héroïne enfant en cet ermitage ? Prier ! elle le pouvait aisément en l’église contiguë à la maison paternelle. Pourquoi donc s’éloignait-elle ainsi ? Sans doute parce que les voix se faisaient mieux comprendre en ce sanctuaire isolé et probablement aussi parce qu’il y avait, en l’ermitage, des instituteurs mystérieux qui enseignaient à Jeanne les notions qu’elle devait connaître pour accomplir sa mission.

Dans cet ermitage, Isabelle Romée se rendait aussi pour apprendre la créance qu’elle transmit avec tant de zèle à sa plus jeune fille et qui mit celle-ci à même, avec le secours de Dieu, de tenir tête aux clercs les plus retors, les plus malveillants, les plus méticuleux.

L’instruction religieuse des femmes n’était point alors aussi négligée que de nos jours. « Dans une société où la foi au surnaturel régnait partout, il est à peine besoin de rappeler que la Religion tenait la première place dans l’éducation des enfants. Ceux-ci étaient, sans cesse, entre la mère et le prêtre. La mère reprenait l’instruction donnée par le ministre du Seigneur, adoucissant, tempérant l’enseignement sans l’amollir, atténuant son austérité sans rien ôter à sa substance.

« Le Christianisme, dans le Moyen Âge et surtout au XVe siècle, fit des mères d’une moralité supérieure ; c’est une vérité qu’il faut proclamer et qui résiste à tout esprit de système. De ces mères sont sortis des fils et des femmes d’élite. Quelles femmes que Jeanne de Laval, Yolande d’Aragon, Marguerite de Bourgogne, Marguerite de Lorraine (et Isabelle Romée) ! Il n’y a pas de plus nobles caractères dans la vie d’aucun peuple et les mères jettent, par elles-mêmes et par leurs enfants, sur l’histoire de leur temps un reflet de grandeur morale qui console des tristes spectacles que l’on y rencontre trop souvent 50 ! »

Si, comme le dit l’apôtre saint Paul, « beaucoup de femmes seront sauvées par les enfants qu’elles auront eus », beaucoup aussi le seront grâce aux œuvres qu’elles auront accomplies. C’est pour cela que, parmi les noms maternels que nous venons de citer, il convient de placer celui de Colette de Corbie, celui de Mme de Guyenne et celui de Jeanne d’Arc, l’une ayant conçu le plan de l’œuvre à laquelle l’autre ouvrit les voies et que la troisième exécuta : cette grande œuvre, c’était celle de la régénération nationale.

Lorsque la sainte Pucelle eût subi l’épreuve glorifiante du martyre, Mme de Guyenne et Colette continuèrent la superbe tâche commencée par la fille d’Isabelle Romée. La religieuse et la grande dame durent lutter encore ici-bas contre les influences malfaisantes qui avaient conduit l’héroïne traîtreusement de Reims à Rouen au lieu de l’aider à accomplir, après le sacre du Roi, la mission universelle dont elle avait été chargée concurremment avec sa sœur. Cette mission, nous l’expliquerons après avoir signalé les inspiratrices de Claude, comme nous venons de montrer les auxiliaires de Jeanne conspirant en secret pour l’Église et la France dans l’ermitage de Bermont.

 

 

 

 

 

 

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V

 

 

 

 

L’ARBRE DES FÉES

 

 

Le bois Chenu de la Lorraine n’était pas seulement, au XVe siècle, le lieu de réunion des Discrètes et des dames damées ; ce bois mystérieux, planté sur la crête d’un coteau, sillonné de sentiers conduisant à de claires fontaines, dont les eaux guérissaient la fièvre, possédait aussi l’arbre dit de la Loge-les-Dames (lobias Dominarum), ce grand Fau, beau comme les lys, dont, à chaque printemps, les jeunes filles ornaient les rameaux de couronnes et de guirlandes tressées avec les premières fleurs sauvages.

De temps immémorial, les Dames fatales, les Fées hantaient le grand Fagus, le hêtre séculaire au pied duquel elles accomplissaient leurs mystères et leurs initiations.

Dans les siècles lointains de la Gaule druidique les dames faées du temps, les prêtresses saliennes 51, décrivaient déjà, comme le font encore aujourd’hui en Orient les dévadasis de l’Inde, les cercles magiques de leurs danses sous les hêtres des bois Chenus plantés sur les versants des Vosges et des Cévennes.

Lorsque le Christianisme eût apporté à la Femme d’Occident la consolante et purifiante lumière de l’Évangile, les Druidesses celtiques acceptèrent avec enthousiasme la doctrine nouvelle et devinrent, comme nous l’avons dit dans le chapitre précédent, les diaconesses zélées de la première Église gauloise.

Mais il n’en fut point de même des prêtresses saliennes de la Gaule Belgique. Plus imprégnées que les Celtes des idées et des mœurs germaniques, ces émules de Velléda combattirent la morale du Christ avec un acharnement égal à celui des noires druidesses de la Gaule kymrique, ces vierges folles de l’île de Sein dont les traditions diaboliques se sont mystérieusement transmises, de siècle en siècle, dans les Loges-les-Dames jusqu’à nos jours.

Au XVe siècle, « le vent soufflait à l’astrologie, ainsi que l’explique fort bien l’abbé Lecanu dans son Histoire de Satan. Si quelque voix indépendante osait protester en faveur de la raison, elle était aussitôt couverte par les clameurs de la multitude. Le célèbre Jean Gerson en avait fait la cruelle expérience, lorsqu’ayant essayé de restreindre l’empire de cette puissance du jour dans un modeste traité qu’il intitula Astrologie selon la théologie, il souleva une telle tempête d’improbation qu’il en demeura tout confus et ahuri.

L’astrologie et les divinations de toutes sortes se mêlaient si intimement aux divers évènements de la vie des gens du XVe siècle, qu’il n’est pas étonnant de voir la vogue des Loges-les-Dames et particulièrement de celle du grand Hêtre du Bois Chenu.

Les fées héritières des prêtresses saliennes représentaient à peu près, en cette époque, ce que les sœurs maçonnes des Loges lucifériennes représentent de nos jours.

« L’astrologie servait d’excuse à bien des hardiesses et de moyen à des avertissements importants dont les princes ne profitèrent pas toujours assez. Les astrologues de cour ne disaient pas et ne pouvaient pas dire où ils puisaient leur connaissance de l’avenir ; mais, initiés à tous les secrets, à cause de leurs relations avec tous les partis, avec le monarque et les courtisans qui les consultaient, tour à tour, ils savaient beaucoup de choses et se trouvaient à même de rendre de grands services 52. »

Ces astrologues étaient le plus souvent les inspirateurs et les impulseurs des Fées.

C’étaient eux qui choisissaient, d’après les qualités qu’ils croyaient reconnaître en elles, les différents éléments féminins nécessaires à la réussite des intrigues politiques qu’ils nouaient ou des conspirations religieuses dont ils étaient les agents.

Le duc de Bourgogne, assassiné sur le pont de Montereau, avait été prévenu par un juif astrologue que l’on devait attenter à ses jours 53.

Les Juifs n’ignoraient guère les desseins des grands. Leurs relations constantes avec la haute noblesse qui, pour entretenir son luxe et solder ses ruineuses entreprises, allait sans cesse puiser dans leur bourse en leur payant, du reste, de fort gros intérêts, les mettaient à même de pénétrer bien des mystères.

De plus, en raison des prêts et des spéculations qu’ifs faisaient constamment, ils avaient des intérêts puissants dans la politique.

Incessamment en butte aux tracasseries et aux persécutions des financiers du Temple, les changeurs juifs avaient été enchantés de la suppression de l’Ordre qu’ils espéraient remplacer comme banquiers des princes chrétiens.

Grand avait été leur désappointement en constatant que leurs ennemis, quoique disparus, n’étaient pas morts. Et ils s’étaient mis à surveiller, pour les combattre, les empiètements, de jour en jour plus menaçants pour eux, des industriels commandités en secret par les immenses trésors des anciens Templiers.

Cette lutte occulte des changeurs juifs et des financiers du Temple explique beaucoup d’évènements incompréhensibles pour qui ne possède pas cette clé de l’Histoire des peuples occidentaux depuis les Croisades jusqu’à nos jours.

De tout leur pouvoir, les Juifs avaient favorisé, et favorisaient encore au XVe siècle, les Fées qu’ils sélectaient souvent eux-mêmes dans les différents Bois Chenus et, de préférence en celui de la Lorraine, parce qu’en cette province ils étaient fort nombreux et bien installés en un centre d’observation admirablement choisi pour surveiller les agissements des Grands Maîtres et grandes maîtresses du Temple.

Un des établissements principaux des chevaliers et chevalières était la Flandre. Un autre lieu de rendez-vous existait en Écosse. Nous verrons dans le chapitre consacré au mystère de Chinon comment Catherine de l’île Bouchard, grande maîtresse Templière de France, servit les intérêts du Temple et des Lancastre en faisant assassiner Jean sans Peur à Montereau et ensuite en livrant Jeanne d’Arc désarmée à ses ennemis.

Si elle y pût réussir, c’est à n’en pas douter parce qu’imprudemment ou par suite de quelque pacte, les Fées du bois Chenu rappelèrent brusquement leur émissaire Claude, laissant Jeanne, l’Élue des Discrètes, supporter seule le poids de la lutte et courir sûrement au martyre.

Nous expliquerons comment se fit cette trahison déplorable et comment la Pucelle et la France furent victimes de la coalition soudaine des Fées de Lucifer et des Templières de Satan.

Avant tout, il nous faut décrire, d’après les témoignages des gens de l’époque, ce grand Fau de Lorraine dont « les branches toutes rondes rendaient, comme dit un témoin du procès de 1455, une belle et grande ombre pour s’abriter dessous, comme presque l’on ferait au couvert d’une chambre ».

« Cet arbre est bien ancien, affirme Mengette, femme du laboureur Joyart, qui fut une des amies d’enfance de Jeanne d’Arc ; de mémoire d’homme on l’a toujours vu là où il est et c’est une merveille de nature. Chaque année au printemps, particulièrement le Dimanche de Lætare Jerusalem, dit le dimanche des Fontaines, cet arbre était un lieu de rendez-vous. Filles et garçons nous venions en troupes, apportant de petits pains que nous mangions sous l’arbre ; puis nous allions boire de l’eau à la Fontaine aux Groseilliers, que l’on nomme aussi Bonne Fontaine des Fées Notre-Seigneur. Ensuite on jouait, on dansait. Que de fois nous avons mis la nappe sous l’arbre et mangé joyeusement ensemble ! Les choses se passent encore de même et nos enfants font aujourd’hui ce que nous faisions alors. »

Quelles scènes gracieuses Ne dirait-on pas une réminiscence des fêtes agricoles des Gaulois au retour de la belle saison et des agapes fraternelles des premiers chrétiens autour des fontaines et sous l’ombre protectrice des bois !

« Quand le château de l’Île était en prospérité, raconte Isabellette, femme du laboureur Gérardin d’Épinal, autre amie de la famille d’Arc, les seigneurs du village et leurs dames allaient prendre du bon temps aux Loges-les-Dames. À certains jours, dans la belle saison, ils amenaient avec eux garçons et filles : je le sais, car jadis Pierre de Bourlemont, seigneur du village, et sa femme, qui était de France, m’y ont conduite avec les autres petites filles du bourg.

« Dès l’ancien temps, dit aussi Jeannette Thévenin, j’ai ouï dire que les dames châtelaines de Domrémy allaient se promener sous le feuillage du grand Fau : dans mon enfance, dame Catherine de la Roche, femme de Jean de Bourlemont, s’y rendait fréquemment avec ses demoiselles.

« L’arbre des Dames se nomme ainsi, conte Jeannette Thiesselin, une des marraines de Jeanne d’Arc, parce que, dans l’ancien temps, le seigneur Pierre Granier, chevalier et seigneur de Bourlemont et une de ces dames qu’on appelle Fées se donnaient là des rendez-vous et y avaient des entretiens. J’ai entendu lire cela dans un roman en langue vulgaire.

« L’arbre des Fées, dit Béatrix, veuve d’Estellin, laboureur de Domrémy, qui avait quatre-vingts ans lorsqu’elle fit sa déposition, l’arbre des fées se trouve près du grand chemin qui conduit à Neufchâteau. La beauté de cet arbre attirait sous son ombre nos seigneurs et leurs dames ; bien des fois je m’y suis promenée en leur compagnie dans ma jeunesse. D’après ce que j’ai ouï conter, les femmes qu’on appelle fées y venaient autrefois, mais, pour nos péchés, elles n’y viennent plus. La veille de l’Ascension, à la procession où les croix sont portées par les champs, le curé va sous le grand Fau et y chante l’évangile. Il va aussi à la Fontaine aux Groseilliers et aux autres fontaines pour chanter l’évangile ; ce sont faits que j’ai vus. »

Jean Morel, parrain de Jeanne, qui avait soixante-dix ans en 1455, dit aussi que les femmes appelées fées venaient anciennement danser aux Loges-les-Dames, mais qu’elles n’y viennent plus depuis que l’Évangile de saint Jean est lu solennellement sous le grand Fau. Jeannette, ajoute-t-il, allait comme ses compagnes au bois Chenu pour faire ses fontaines aux jours fixés pour cet usage traditionnel, mais je n’ai pas ouï dire qu’elle fût allée seule à l’arbre, ni qu’elle y fût allée pour toute autre cause que pour se jouer et promener comme les autres jeunes filles sages. »

« Jeannette allait faire ses fontaines, comme ses compagnes, dit Michel Lebuin, camarade d’enfance de la Pucelle, mais je ne crois pas qu’elle ait été à l’Arbre d’autres fois et pour une autre cause, car elle était toute bonne. »

Elle était toute bonne (quia erat tota bona), voilà le résumé des témoignages si intéressants des voisins et voisines de Jeanne à Domrémy. Nul d’entre eux ne suppose qu’elle ait pu « prendre son fait aux Loges-aux-Dames, cet ancien rendez-vous des femmes galantes, qu’on appelle FÉES. »

Les dames faées venaient au Bois Chenu, non pour y danser sur l’herbette, mais pour y tenir des conseils secrets dans lesquels, à certaines époques, les rôles à jouer se distribuaient suivant les mérites physiques, intellectuels ou moraux que les élues des dames fatales possédaient.

L’aire des fées, au pied du grand hêtre, était un lieu d’initiation, sorte de cour d’amour champêtre où les Hébé de ce temps-là se recrutaient. Une femme n’allait point seule aux Loges-les-Dames quand elle était TOUTE BONNE, les contemporains de Jeanne d’Arc l’affirment catégoriquement.

Dans leur langage, le mot fée était synonyme de grande courtisane et ils savaient fort bien ce qu’ils voulaient dire en racontant, en langage vulgaire, toutes les légendes des romans.

Aussi la décoration de l’Arbre-des-Dames n’était-elle pas toujours, pour les jeunes filles, un simple passe-temps.

Les fleurs jouaient, au Moyen Âge, un grand rôle dans la diplomatie féminine. Elles avaient un langage qui faisait d’un bouquet une dépêche chiffrée. Une couronne en disait souvent bien plus long qu’une lettre. Les nouvelles occultes se transmettaient au moyen des chapeaux fleuris que l’on offrait aux intéressés. Ces messages embaumés avaient l’avantage immense de ne laisser aucune trace. Leur secret mourait avec les fleurs fanées. Les pétales effeuillés, les corolles flétries ne révélaient point ce qu’on avait dit à un prince ou à une duchesse pour l’amener à agir suivant le caprice d’une coquette ou le sage conseil d’un génie bienfaisant.

L’ambition n’était donc pas toujours étrangère à l’amusement frivole en apparence, qui consistait à tresser des couronnes de fleurs et à les suspendre aux branches du grand Fau. Plus d’une fillette des champs avait deviné l’énigme cachée sous la légende.

Ève est toujours maligne et le diable est rusé !

Le bois Chenu de la Lorraine avait donc, au XVe siècle, une très grande célébrité. Tandis que les adeptes des Loges-les-Dames cherchaient ensemble sous le grand Fau les moyens de bien mener à bien, par la volupté, la tâche humaine qu’elles avaient entreprise, les Discrètes des fraternités laïques de saint François tenaient conseil, au pied du moustier de la Vierge, dans le mystérieux ermitage de Bermont, afin de conquérir, pour la France, la gloire éternelle sous l’égide mystique et symbolique de sainte Catherine et de sainte Marguerite, la Pure et la Perle, la Foi et la Charité.

Nul ne se chargeait d’initier les novices aux mystères secrets des destinées humaines, mais il existait sur Terre des êtres qui, d’après des signes certains, savaient reconnaître, parmi elles, les élues de l’Esprit d’en haut et distinguer les créatures d’élite destinées à remplir dans le monde le rôle merveilleux que les Livres Saints attribuent aux bons anges et les romans populaires aux bonnes fées.

Ainsi les Discrètes avaient, en méditant les plans nécessaires au salut de la France et la stratégie indispensable à la défense de l’Église, reconnu, en 1406, la mission réservée à Colette de Corbie, ainsi reconnurent-elles Jeanne d’Arc, en 1425, comme étant la Vierge libératrice, promise par le Prophète Merlin.

Dans les croyances publiques de ces temps, la sainte douceur de la Vierge lui communiquait une puissance supérieure à la force, supérieure aussi à toutes les ruses employées par l’Ennemi subtil du Christ et de la Chrétienté. La Vierge, prédite par Merlin, saurait donc, les Discrètes n’en faisaient nul doute, grouper autour de son étendard symbolique tous les vrais amis de l’Église quelle que fût leur nationalité.

La Pucelle devait, pour réussir, être mêlée de façon active à la politique occulte du haut baronnage anglais. Aussi, outre la prophétie de Merlin, une légende héraldique contée par les trouvères et les ménestrels de la langue d’oil annonçait-elle d’avance ce fait. Cette légende était celle de la licorne, ce cheval-chèvre, de couleur blanche et sans tache, portant au front, en guise de corne, une merveilleuse et redoutable épée et qui, dans le blason, est l’emblème de l’Angleterre territoriale comme le léopard d’or est celui de l’Angleterre industrielle.

« Douée de pieds rapides, disait le bestiaire héraldique, la licorne défie, dans la forêt, les atteintes meurtrières et les poursuites du veneur ; mais si, de la clairière d’un bois, sort, sur son passage, quelque jeune fille immaculée, soudain la licorne s’arrête : elle obéit à la voix de la vierge, incline humblement, sur son giron, sa blanche tête, au dard terrible, et elle se laisse guider, sans résistance, par la faible main de l’enfant. »

Tel, était la légende poétique et un peu abstraite, portée de manoir en manoir, par les trouvères du XVe siècle. Qui était prévenu, comprenait.

Lorsque du Bois Chenu, rendez-vous galant des Fées aux Loges-les-Dames, sortirait soudain une vierge immaculée, immédiatement l’Angleterre Druidique, l’Angleterre Gauloise, abaisserait son épée invincible et se laisserait guider par la Pucelle porte-glaive et porte-étendard du Roy des Cieux. La Pucelle serait pour tous les Celtes, groupés secrètement en l’armée franciscaine, le prototype de la Femme, reine sur terre, comme Marie est Reine du Ciel.

La Pucelle ! ce serait aussi, pour les Gaulois de toute la Terre, la Druidesse antique idéalisée pour le génie chrétien ; car la Pucelle, on ne saurait trop le redire, c’était la double incarnation de la FEMME comme être d’action et de réserve, la juxtaposition de l’instinctive et de l’intuitive, unies pour la défense des mêmes intérêts matériels, mais non hélas ! des mêmes intérêts moraux.

L’action simultanée de Claude et de Jeanne d’Arc devait assurer le triomphe ; leur dédoublement causa la défaite de la Pucelle, type unique de la FEMME défendant ses prérogatives et sa liberté contre les prétentions de l’Ennemi de sa Race, ce Serpent symbolique dont elle écrase la tête, tandis qu’il cherche à la mordre au talon.

Jeanne l’eût écrasé, cet Ennemi infernal, mais, par malheur, il mordit Claude, et cette dernière, blessée d’ambition et d’orgueil, lâcha pied.

La Fée de Lucifer n’avait pas licence, du reste, de suivre jusqu’au bout la stratégie superbe de la Discrète de Jésus et elle n’eut pas l’audace de faire avorter, par une initiative hardie, la tactique néfaste de Catherine de l’Île Bouchard, la grande Templière de Satan.

Claude, après avoir vaincu les Anglais, ainsi que nous le verrons, grâce aux signes maçonniques des Loges-les-Dames, eut peur du martyre qu’on lui fit entrevoir et, en se séparant de Jeanne qui avait triomphé de toutes les résistances par l’emploi des signes franciscains des tertiaires, elle la livra, après le sacre de Reims, aux mains cruelles de Catherine de La Trémoïlle, grande Maîtresse des Templiers.

Ni les Français, ni les franciscains ne surent alors la défendre.

Au cours de ce récit nous montrerons pourquoi.

 

 

 

 

 

 

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VI

 

 

 

 

DOUBLE MISSION DE LA PUCELLE.

 

 

Depuis longtemps la Bourgeoisie de France se groupait, s’armait, se disciplinait en silence. On créait secrètement, pièce à pièce et petit à petit, la véritable armée française. Du Guesclin avait recruté soigneusement ses soudoyers parmi les gens du peuple que leur profession obligeait à développer soit de la force soit de l’adresse. Les routiers, formant les grandes compagnies, ayant été exportés en Espagne par le connétable de Charles V, celui-ci avait enrôlé des charrons, des tonneliers, des forgerons, des batteurs en grange et autres hommes de métier, ainsi que les actes authentiques du temps en font mention. Mais cette armée de plébéiens, les chevaliers la méprisaient, bien que souvent elle fît merveille, comme on le voit par les actes héroïques des compagnons de Guillaume l’Aloue et du grand Ferré.

Malgré cette valeur réelle, développée par les masses populaires en certaines parties du Royaume, les princes avaient, à Azincourt, rejeté avec insolence le concours des bourgeois, manants ou vilains, prétendant que la France ne devait être défendue que par les gentilshommes !

Cet orgueilleux dédain avait causé l’écrasement de la noblesse française. Près de huit mille seigneurs, chevaliers ou écuyers, dont cent vingt grands vassaux bannerets, avaient été massacrés par les archers anglais sur l’ordre exprès de Henry V.

Voici comment l’Histoire d’Angleterre 54 raconte cet évènement significatif : « Après la mort du duc d’Alençon, son ost s’enfuit en désordre et, quoique la troisième division de l’armée française n’eût pas encore combattu, la bataille se trouva terminée par la panique qui s’empara alors des Français.

« Les Anglais, qui, jusque-là, n’avaient point fait de prisonniers, se mirent à la poursuite des fuyards afin de s’assurer le bénéfice des rançons. Beaucoup de chevaliers furent pris, après avoir fait de vains efforts pour défendre leur honneur et leur liberté au milieu de cette confusion.

« Dès que les Français se rendaient prisonniers, les Anglais leur ôtaient leurs casques, afin de montrer qu’ils étaient désormais hors de combat et admis à rançon. Un nombre considérable de seigneurs et d’hommes d’armes français avaient été ainsi mis à part lorsque le roi d’Angleterre, entendant du bruit du côté où les prêtres de son armée étaient restés à cheval parmi le bagage et croyant s’apercevoir, en même temps, que la troisième division des Français se ralliait et relevait ses bannières, donna, sans plus s’informer, l’ordre à tous ses hommes d’armes de massacrer les prisonniers qu’ils avaient faits.

« Comme la rançon des captifs était un des meilleurs gains du soldat, les Anglais n’obéirent point à ce commandement de leur roi. Alors Henry V envoya deux cents archers qui, sans pitié, frappèrent les chevaliers français sur la tête ; ceux-ci, étant désarmés et privés de leurs casques, tombaient, comme les épis que fauchent les moissonneurs.

« Les plus nobles seigneurs de France furent victimes de cette horrible tuerie accomplie en vertu de l’ordre précis qu’Henry V regretta (?) trop tard d’avoir donné lorsqu’il s’aperçut que le bruit, entendu du côté de ses bagages, avait été causé par cinq ou six cents paysans qui avaient attaqué son arrière-garde dans l’espoir d’emporter un peu de butin et que l’arrêt momentané de la troisième division de l’armée française n’était qu’un simple arrêt de repos dans la fuite.

« Aussitôt qu’il eut reconnu sa méprise, Henry V donna des ordres afin d’arrêter le carnage ; et, voulant reconnaître les morts et les blessé, il fit appeler les hérauts d’armes afin qu’ils examinassent les cottes des chevaliers et des princes qui étaient tombés sur ce champ de bataille. Les pertes, du côté des Français, étaient effroyables. Toute la haute chevalerie de France était frappée. Sept princes du sang, cent vingt grands seigneurs bannerets et huit mille gentilshommes, chevaliers ou écuyers étaient morts.

Alors le roi d’Angleterre, s’adressant au héraut du roi de France, au roi d’armes qui avait nom Montjoye, lui dit, en présence des autres hérauts anglais et français : « Ce n’est pas nous qui avons fait ce massacre, mais le TOUT-PUISSANT pour LES PÉCHÉS de France 55 !! »

Azincourt était la revanche éclatante de Rosebecque : la gentilhommerie de France payait, en 1415, l’écrasement qu’elle avait, en 1385, fait subir aux Flamands, ces agents précieux de la politique secrète des Templiers. Henry de Lancastre était, comme roi des prêtres, l’exécuteur de la sentence de mort prononcée contre les seigneurs français au tribunal occulte du Grand Architecte du Temple, maître invisible mais TOUT-PUISSANT de la politique britannique et de la marche stratégique des armées anglaises contre notre Patrie.

« Le comte de Charolais, fils du duc de Bourgogne, n’avait point assisté au combat. Dès qu’il sut la nouvelle du désastre éprouvé par l’armée aristocratique de France, il chargea l’abbé de Ruisseauville et le bailli d’Aire de faire creuser une fosse commune à tous les preux tombés sur le champ de bataille. 5 800 hommes furent inhumés dans le charnier lugubre de la plaine d’Azincourt. L’évoque de Guines donna l’absoute et, en laissant tomber sur la terre, encore imbibée du sang des braves, les gouttes d’eau sainte, irisées par les premiers feux de l’aurore, il bénit le vaste sépulcre dont l’aristocratie française ne devait plus ressusciter 56. »

Requiescant in pace ! Qu’elle y repose en paix, cette brillante chevalerie féodale dont les prouesses emplissent l’Histoire de notre France pendant le Moyen Âge. Une autre caste va surgir pour continuer la tâche sublime et immortelle de la Patrie.

Gesta Dei per Francos. La bourgeoisie française va jeter sa lourde épée dans la balance où se pèse la valeur des deux peuples en guerre depuis un siècle et la stratégie, si savamment combinée par le Grand Architecte du Temple, sera soudain battue en brèche par la tactique hardie des serviteurs du Roy du Ciel.

Du début de la lutte séculaire entre l’Angleterre et la France, datait l’intérêt, pris par les artisans, à tout ce qui touchait au métier des armes. Attentifs aux succès et aux revers des capitaines, les habitants des bourgs étudiaient, avec soin, le motif de ces succès et la cause de ces revers.

Si le peuple analysait ainsi au XVe siècle les actes de ceux dont il osait à peine prononcer les noms au XIIIe, c’est que les moines, avant lui, avaient scruté le fort et le faible de l’organisation féodale. Ils avaient senti alors que l’heure d’un changement de caste avait sonné à l’horloge providentielle de Dieu.

Mais comment faire accepter aux féodaux orgueilleux le concours des vilains ? On avait essayé en vain à Crécy, à Poitiers, à Azincourt. Les défaites successives, les déroutes terribles, les massacres sanglants n’avaient point servi de leçons. La morgue des seigneurs restait la même. Les survivants marchaient dans les souliers des morts.

Comment donc réussir à niveler les inégalités sociales ?

Comment opérer, sans heurt, la transition nécessaire, inévitable ?

Comment donner le pas à un artisan de génie sur un noble dépourvu d’intelligence, de bon sens ou de moralité ?

Telles étaient les questions que, secrètement, les moines celtiques échangeaient entre eux avec perplexité.

Une femme, une sainte, se chargea d’y répondre. Elle trouva, dans son génie, la solution de ce scabreux problème.

Colette de Corbie, par une intuition divine, reconnut en Jeanne d’Arc le seul chef possible de cette armée de plébéiens que les féodaux reléguaient sans cesse à l’arrière-garde, se réservant toujours simultanément le premier rang.

La fille d’Isabelle Romée, devenant l’incarnation typique de la Bourgeoisie naissante, serait suivie avec enthousiasme par les milices régulières des bourgs.

Présentée comme envoyée de Dieu, elle saurait, sans doute, faire cesser les luttes intestines, résultant d’une jalousie de castes que les épreuves communes avaient plutôt aigrie que diminuée.

Jeanne serait une exception.

Les susceptibilités aristocratiques des seigneurs, les prétentions orgueilleuses des capitaines disparaîtraient, au moins momentanément, devant cette intervention merveilleuse.

La transition une fois opérée sans violence, si le succès couronnait l’entreprise, comme ils étaient en droit de l’espérer, les bourgeois de l’armée de Jeanne pourraient aisément, en raison de leurs capacités réelles, s’imposer au Roi, envahir son conseil, rendre leur concours précieux, indispensable.

Charles VII deviendrait alors Charles le Bien-Servi, et par là même, serait Charles le Victorieux.

Il y avait longtemps qu’en l’exquise bonté de son âme, Colette rêvait cette solution de la question sociale posée en son époque.

Depuis qu’en 1412 elle avait contemplé Jeannette d’Arc au berceau, la servante de Dieu avait suivi, avec un intérêt presque fébrile, le développement physique et moral de l’enfant.

Un vague pressentiment lui avait désigné Jeanne comme l’Élue du Très-Haut, comme la créatrice prédestinée de notre France.

Elle constatait avec une joie indicible que toutes ses espérances étaient amplement réalisées par la valeur réelle qu’acquérait, d’année en année, la plus jeune fille d’Isabelle Romée.

Claude d’Arc effrayait la sainte par ses allures cavalières, mais Jeanne semblait providentiellement douée par Dieu de toutes les qualités nécessaires pour accomplir la difficile mission que Colette désirait lui faire confier. En elle, un génie étonnant s’unissait à une humilité profonde qui cependant n’avait rien de servile ; un esprit vif et pénétrant doublait fort heureusement une perspicacité et une ténacité précieuses ; un grand sens pratique se joignait à une volonté ferme et à une piété aussi éclairée que solide.

Jeanne était à la fois vivante, alerte et réfléchie, c’était parfait. Colette fut d’autant plus contente de la trouver ainsi, lorsqu’elle s’arrêta à Domrémy, au mois d’août 1425, en allant de Flandre au Puy-en-Velay pour y fonder un couvent de clarisses, que l’année précédente elle avait perdu sa principale protectrice, la duchesse Marguerite de Bourgogne.

La veuve de Jean sans Peur avait été, de son vivant, l’âme de toute la politique défensive des femmes contre les ennemis secrets de la France et du Christ. Du haut du Ciel, elle dut veiller sur l’œuvre à laquelle elle avait voué sa vie avec un dévouement sans-bornes et son influence puissante fut symbolisée par Jeanne, en son procès, par les paroles qu’elle prononça au sujet de sainte Marguerite.

Sainte Marguerite, pour les Discrètes franciscaines et pour la Pucelle leur élue, c’était Marguerite de Bourgogne, c’était Marguerite de Lorraine, c’était aussi Marguerite de Guyenne, et c’était encore Marguerite de Hainaut.

La première priait au ciel pour le succès de la lutte héroïque que soutenaient sur terre sa fille, épouse de Richemont, et sa belle-sœur, mère et inspiratrice de Jacqueline de Hainaut.

Cette jeune femme, veuve en 1417 du Dauphin Jean, avait été mariée ensuite, contre son gré, à son cousin Jean, duc de Brabant. Celui-ci, faible de corps, de santé et d’esprit, entièrement gouverné par ses serviteurs, absolument à la merci des pouvoirs occultes les plus malfaisants, ne pouvait convenir à une princesse absolue dans ses volontés, initiée de bonne heure aux plus secrets mystères de la politique et que rien n’arrêtait dans la réalisation de ses projets.

Les deux époux s’entendirent fort mal et lorsque, sur l’avis de ses conseillers, le duc de Brabant exila toutes les femmes de service de la Duchesse en Hollande, Jacqueline, ne voulant point supporter cette injure, quitta son mari et se réfugia à Valenciennes, chez sa mère. Pour se mettre à l’abri des importunités de son oncle de Bourgogne et rendre sa décision irréparable, elle alla rejoindre à Bouchain le sire d’Escaillon, chevalier, natif du Hainaut, qui était à même de la protéger et de la comprendre, et elle se fit conduire, par lui, en Angleterre, soi-disant pour réclamer l’arbitrage du roi Henry V, mais, en réalité, afin de créer à ce prince des difficultés inattendues.

Cela se passait en 1421, un an après le traité de Troyes, ce traité si funeste à la France et aux intérêts du baronnage anglais.

Bourgeois français et landlords d’Angleterre voulaient, à tout prix, éviter les conséquences désastreuses de cette paix qui était la ruine des espérances celtiques des deux nations. Jacqueline de Hainaut avait une situation et un caractère qui la désignaient comme le plus puissant instrument de discorde entre les coalisés de Troyes. Elle possédait trop d’énergie pour ne pas se dévouer, corps et biens, à la mission dont elle n’eut pas de peine à comprendre l’importance et la périlleuse grandeur. Résolue à frapper en plein cœur les ennemis qu’elle voulait combattre, elle sollicita de Benoît XIII l’annulation de son mariage avec le duc de Brabant. Elle obtint facilement ce qu’elle souhaitait et elle épousa le duc de Gloucester, second frère d’Henry V de Lancastre.

Le duc de Bourgogne, furieux de cette alliance, réclama hautement contre l’injure faite par sa nièce à son neveu le duc de Brabant. Henry V ne savait trop que faire et traînait la chose en longueur lorsque sa mort subite changea complètement la situation de l’Angleterre en France.

Le duc de Bedford, devenu régent pour Henry VI, avait tout intérêt à ne point froisser Philippe de Bourgogne. Pour s’assurer son alliance, il demanda la main de Madame Anne, sa sœur. Rien ne pouvait mieux servir la politique secrète des moines de France et des barons anglais.

Madame Anne était une élève de Colette de Corbie ; elle devait rester fidèle aux leçons de la sainte patriote ; aussi à Rouen la duchesse de Bedford se trouvera-t-elle auprès de Jeanne d’Arc pour l’encourager et la consoler sans que nul, parmi les juges, songe à soupçonner son intervention. En racontant le sinistre procès de Rouen ; nous dirons ce que fit alors pour Jeanne d’Arc la fille de la duchesse Marguerite ; il nous faut auparavant montrer le rôle patriotique de ses sœurs.

Madame Anne, fiancée au duc de Bedford en 1422, ne se maria qu’en 1423. Sa sœur aînée, Madame de Guyenne, veuve du Dauphin Louis, épousa, en 1424, Arthur de Richemont, frère du duc de Bretagne. Ce mariage était au moins aussi favorable que le précédent à la politique celtique des moines et des hauts barons. Le comte de Richemont avait échappé à la terrible tuerie d’Azincourt ; il avait été fait prisonnier, sans doute par quelque landlord assez puissant pour le préserver du massacre impitoyable ordonné par le roi Henry V.

Il resta six ans en Angleterre et noua certainement un grand nombre d’aristocratiques relations. Quand le roi Henry V mourut, il recouvra soudain la liberté et put, en épousant Marguerite de Guyenne, ex-dauphine de France, commencer la lutte qui devait aboutir à l’expulsion complète des Anglais Lancastriens du sol de notre Patrie.

Le premier acte utile de Richemont fut de négocier le traité secret d’Amiens entre les ducs de Bretagne et de Bourgogne où il était dit que « s’il advenait que les signataires fissent aucun accord avec Charles, Dauphin de Viennois, pour honneur et révérence à Dieu, pour pitié et compassion du peuple, cet accord ne nuirait en rien aux alliances et confédérations conclues entre ledit duc de Bourgogne et ledit duc de Bretagne ».

C’était un pas immense fait, à l’insu du duc de Bedford, vers la réconciliation future du roi de France avec ses grands vassaux.

Le double mariage de Marguerite et d’Anne de Bourgogne était aussi un précieux atout dans le jeu des barons et des moines qui travaillaient activement à saper les conséquences néfastes du funeste traité de Troyes. Mais il y avait auprès de Charles VII des conseillers, soldés par les ennemis de la France, pour faire commettre au malheureux Roi de Bourges toutes les fautes les plus déplorables. Grâce à leurs suggestions pernicieuses, les capitaines français attaquèrent, en 1423, la forteresse de Crevant, située entre Auxerre et Avallon, et coalisèrent ainsi contre eux les forces anglaises et celles de Bourgogne.

Le résultat de cette maladroite agression fut une défaite désastreuse pour la France et le resserrement de l’alliance anglo-bourguignonne contre notre Patrie. Comment scinder désormais la coalition cimentée par la victoire ?

Un singulier incident, qui montre bien le jeu des femmes dans la politique, parvint à détourner l’attention du duc de Bourgogne. Celui-ci fut soudain contraint de se rendre à Gand où une femme s’était présentée sous le nom de Madame de Guyenne, fiancée du comte de Richemont. Cette femme, paraît-il, était une religieuse de Cologne échappée de son couvent ; mais elle avait su si bien ménager les apparences et se faire rendre toutes sortes d’honneurs que l’on n’usa point de rigueurs envers elle ; on la confia simplement à l’évêque qui la fit reconduire dans son abbaye. Cette diversion bizarre évita à la France un écrasement complet en faisant gagner du temps.

Peu après, le mariage de Richemont et de Madame de Guyenne, ayant été célébré en grande pompe à Dijon, le duc de Savoie tenta, à cette occasion, de servir de médiateur entre Philippe de Bourgogne et le Dauphin. Le cardinal de Sainte Croix, légat du Pape, joignit ses instances à celles du duc. Ce fut en vain. Philippe obtint, de ses États, un subside pour continuer la guerre et il était en route pour rejoindre Bedford à Paris, avant de retourner en Flandre, lorsqu’il apprit que sa mère était mourante. Il revint hâtivement sur ses pas, mais il arriva trop tard.

« Les peuples de Bourgogne pleuraient déjà la sainte princesse qui, au milieu de ces temps malheureux, avait veillé à leur bien et à leur repos, s’était occupée à écarter d’eux la guerre, ne les avait point chargés d’impôts et qui, économe et prévoyante, avait toujours fait payer exactement la solde des hommes d’armes pour les empêcher de rançonner les cultivateurs et les artisans 57. »

Le duc resta peu de temps en Bourgogne et se rendit à Paris et, de là, en Flandre où il épousa, en secondes noces, Bonne d’Artois, petite-fille du duc de Berry, et veuve du comte de Nevers.

La mort de la duchesse Marguerite avait été très fatale à la France. Une nouvelle défaite, presque aussi funeste que celle d’Azincourt, avait écrasé à Verneuil la meilleure armée de Charles VII. Jamais les affaires du Roi de Bourges n’avaient été en si mauvais état. Sa cause semblait perdue et le duc de Savoie, à l’instigation de sa femme, s’efforçait en vain de reprendre les négociations repoussées jadis par le duc de Bourgogne à cause de la déplorable attaque de Crevant.

Heureusement pour notre Patrie, le duc de Gloucester, malgré les supplications de son frère le duc de Bedford, s’avançait avec cinq ou six mille Anglais vers le Hainaut pour y soutenir les droits de sa femme Jacqueline. Cela fit revenir Philippe de Bourgogne à des sentiments plus pacifiques envers la France ; il ne pouvait soutenir deux luttes à la fois et il consentit à une nouvelle entrevue avec monseigneur de Savoie. Elle fut fixée à Mâcon. Le comte de Richemont et le jeune comte de Clermont, fils du duc de Bourbon, s’y trouvèrent.

Le duc de Savoie y amena trois envoyés du roi Charles VII : l’archevêque de Reims et les évêques de Chartres et du Puy. Le duc de Bourgogne consentit à ce qu’ils lui fussent présentés et les accueillit avec courtoisie ; mais, à toutes les propositions de paix, il répondit en rappelant le meurtre de son père. Cependant il consentit à prolonger les trêves, à fiancer sa sœur madame Agnès avec le comte de Clermont et autorisa Richemont à accepter, de Charles VII, l’épée de connétable.

Pendant ce temps le duc de Gloucester et Jacqueline de Hainaut entraient à Mons et des lettres de défi étaient échangées avec le duc de Bourgogne qui, fort irrité, faisait établir une forge dans son château d’Hesdin pour que l’on fabriquât, sous ses yeux, toutes sortes d’armes et de harnais de guerre. À peine prenait-il le temps de s’asseoir pour ses repas, tant il était inquiet de l’issue de la lutte et ardent à s’assurer toutes les chances de succès.

Une telle discorde bouleversait tous les plans du duc de Bedford. Lorsque la défaite de Verneuil venait d’abattre les dernières espérances du Dauphin, Gloucester allumait une guerre entre les Anglais et leur fidèle allié, le duc de Bourgogne ; de plus, il troublait toute l’Angleterre par ses querelles constantes avec le cardinal de Winchester, son oncle. Un ami sincère de la France n’eût pas mieux agi dans l’intérêt de notre patrie que ne le faisait Gloucester, à l’instigation de Jacqueline de Hainaut et à la grande satisfaction des hauts barons anglais.

Le régent se vit contraint de quitter la France au mois de décembre pour aller remettre l’ordre en Angleterre. Les affaires de France allaient mal. Les Français, fatigués du joug étranger et sans cesse ruinés par la guerre, murmuraient contre tous les actes du duc de Bedford, coupable à leurs yeux d’entraver seul la paix.

Cette paix, que chacun désirait, dépendait du duc de Bourgogne. Le Pape Martin V écrivit à celui-ci une lettre fort touchante « pour le requérir, l’exhorter, le supplier au nom de Jésus-Christ de faire cesser la guerre, offense exécrable envers Dieu et cause de la désolation des peuples et de la destruction de la république chrétienne ».

Outre les paternelles instances du souverain Pontife, le duc avait à tenir compte des puissantes influences françaises dont il était environné. Sa seconde femme, petite-fille du duc de Berry, sa sœur Agnès, femme du comte de Clermont, et surtout sa sœur Marguerite, épouse de Richemont, travaillaient activement à le détacher de l’alliance anglaise. Nous verrons, dans le chapitre suivant, quels furent les êtres néfastes qui réussirent à entraver l’action bienfaisante des sages personnes cherchant avec tant d’ardeur la conclusion d’une paix sérieuse et définitive.

Ce que nous venons de dire des diversions opérées successivement par les différents alliés du parti de la paix, nous amène au mois d’août 1425, au moment où l’apparition mystérieuse des voix à Jeanne d’Arc coïncide avec la prise de la ville du Mans et l’entrée victorieuse des troupes anglaises sur le territoire de la France celtique.

Jeanne, quoiqu’un peu effrayée, accepta assez vite la mission périlleuse qui lui fut proposée au nom du Roy du Ciel.

Cette mission était beaucoup plus importante et plus compliquée qu’on ne le croit généralement. La délivrance d’Orléans n’en était que le signe et non le but. La mission de la Pucelle avait une bien plus haute portée religieuse et politique.

Envoyée de l’Église celtique, de cette Église triomphante des Saint Hilaire, des Saint Rémy, des Saint Bernard, Jeanne devait affirmer hautement, jusqu’au martyre, la suprématie de cette Église profondément idéaliste et mystique sur l’Église terrienne et matérialiste des clercs entêtés dans leurs préjugés étroits.

De plus, Jeanne, fille de bourgeois, devait ouvrir la voie de l’avènement aux affaires publiques devant les hommes de cette caste, née de notre Race, à l’ombre du cloître, et qui firent la France sous la sauvegarde des rois.

Jeanne devait affirmer et défendre, au péril de sa vie, une politique aussi méconnue dans ses aspirations que dans ses mobiles : la politique dont Gerson avait été la voix au concile de Constance, et dont Marguerite de Bourgogne et Colette de Corbie furent les infatigables propagandistes.

Cette politique avait une envergure immense, car elle était marquée d’un double caractère : céleste et terrestre ; il s’agissait d’établir sur terre le règne temporel du Christ en le modelant exactement sur son règne dans le Ciel.

La gravitation sociale des hommes devait être l’image de la gravitation idéale des Anges ; chacun des êtres et des groupes humains devait garder son autonomie propre et développer librement sa valeur sans nuire en rien au libre développement d’autrui.

« L’Église universelle, avait dit Gerson, porte-parole des Celtes au concile de Constance, est l’assemblée de tous les chrétiens grecs et latins, civilisés et barbares, nobles et serfs, hommes et femmes, riches et pauvres. Le pape, les cardinaux, les évêques, les prêtres, les clercs, les rois, les peuples, sont membres de cette Église universelle, quoique à des degrés différents. Son chef unique est Jésus-Christ et cette Église universelle, selon la Tradition, ne peut ni errer, ni faillir. Mais il y a une autre Église, où l’on ne parle du matin au soir que d’armées, de territoires, de villes et d’argent ; cette Église là peut errer, faillir, tomber dans le schisme, tromper, être trompée ; elle n’est que l’instrument de l’Église universelle et elle n’a d’autorité qu’autant que l’Église universelle lui en accorde pour exercer un pouvoir qui réside en elle seulement. »

L’Église catholique, dès sa naissance, avait pris, comme société, ce double caractère. Les nations antiques, en se convertissant à la doctrine du Christ, avaient interprété suivant le génie particulier à leur race naturelle les préceptes sociaux et politiques de l’Évangile.

Rome, qui croyait l’Univers soumis irrévocablement à son empire, avait plus absorbé la doctrine nouvelle qu’elle ne s’en était pénétrée. Les patriciens, qui sentaient leur puissance patriarcale et despotique brisée, anéantie par la prépotence souveraine des Césars, étaient entrés dans l’Église du Christ pour conspirer plus facilement contre le pouvoir omnipotent des empereurs.

L’autocratie impériale se vit menacée par la conspiration patricienne qui s’ourdissait dans les Catacombes en même temps que s’accomplissait, en ces voies ténébreuses, la propagation des plus sublimes dogmes chrétiens. Des édits de persécution générale furent lancés contre tous les disciples du Christ. Les enthousiastes adeptes de la foi évangélique furent atteints. Les chefs de gens d’Italie se couvrirent alors la tête d’une capuce d’ermite ; ils réussirent à échapper à la vigilance des prétoriens ou surent les acheter à temps.

Ces patriciens, par leur habileté, leur ténacité, leur cautèle diplomatique, réussirent enfin à substituer leur omnipotence spirituelle à l’omnipotence temporelle des Césars. Ils fondèrent l’Église politique, cette Église terrienne, militante et militaire où, ainsi que le remarque Gerson, l’on ne parle du matin au soir que d’armées, de territoires, de villes et d’argent. Cette Église-là tint beaucoup à son pouvoir temporel. Pour l’affirmer ou le défendre, elle traita avec Clovis, elle traita avec Charlemagne. Elle fut hiérarchisée, Kahalisée, depuis le plus humble lévite jusqu’au premier des cardinaux. Cette hiérarchie, c’est sa garantie ; elle ne permet pas qu’on en brouille les cadres ; en tant que société humaine et politique, elle a raison.

Mais cette Église théocratique, rationnelle et intransigeante, ne constitue pas tout le Christianisme. Elle n’est même, comme le dit Gerson, « qu’une Église particulière », instrument visible du pouvoir souverain de l’Église universelle.

Le Fils de Dieu, en venant sur terre, a ouvert à chacun de ses fidèles la voie de l’autonomie, le chemin de la liberté. Si la barque de Pierre fut amarrée au pied du Capitole, la nacelle que les Juifs jetèrent sans gouvernail sur les flots de la Méditerranée et qui renfermait les trois amis du Christ : Marthe, Lazare et Madeleine, vint providentiellement atterrir dans la Gaule.

L’Église politique put donc s’installer à Rome, et les robes cardinalices de ses plus hauts dignitaires purent être taillées dans la pourpre des orgueilleux Césars qu’on jeta des cimes de leur apothéose aux gémonies. Cette simple vengeance de patriciens, reprenant, sous une autre forme, leur syndicat constitué en vue de la conquête du monde, ne pouvait faire dévier la doctrine chrétienne de ses hautes visées et de son but sublime.

On laissa le syndicat aristocratique des chefs de gens reconstituer Rome comme Ville Éternelle des chrétiens, mais l’Église de la Vierge s’instaura en Gaule, grâce à l’initiative des moines et des évêques héritiers et successeurs des Druides. À Rome, on adora la Croix. En Gaule, on vénéra la Vierge. À Rome, on combattit matériellement le Diable. En Gaule, on pria presque avec superstition les saints et le bon Dieu.

L’une et l’autre Églises faisaient de l’Évangile la règle sacrée de leurs actes ; mais elles prenaient chacune, dans le code divin, les préceptes les mieux en rapport avec le génie de leur race. Par là même, si l’Église romaine, stricte dans sa foi, eut souvent quelque tendance à se montrer cruelle dans la défense des principes, l’Église de Gaule, emportée par l’ardeur de sa charité, fut maintes fois sur le point de devenir hérétique. La discipline ! tel était l’idéal suprême du syndicat patriarcal de Rome ; la liberté ! tel fut celui des associations chrétiennes des Celtes de la Gaule et de l’univers entier.

Au moment où naquit Jeanne d’Arc, l’Église traversait une de ces crises terribles où ses ennemis comptaient la voir sombrer. L’abomination de la désolation, prédite par le prophète Daniel, semblait régner dans le lieu saint. Le schisme était partout ; depuis des siècles les chrétiens grecs s’étaient séparés de la communion latine et, en Occident, deux papes se disputaient l’empire spirituel de la Chrétienté.

La situation de l’Église universelle était fort critique. Les Turcs, sectaires de Mahomet, étaient aux portes de Constantinople ; les Maures avaient laissé plus que des souvenirs en Espagne ; l’Université de Cordoue était tout imprégnée de leurs doctrines et de leur esprit. Les Templiers, imbus de toutes les théories antichrétiennes des Musulmans, régnaient secrètement sur l’Angleterre, dont le roi n’était que l’exécuteur attitré de leurs ordres.

Pour se venger du coup de foudre de 1307, ils avaient fait naître la guerre de Cent Ans afin d’atteindre en France la race de Philippe le Bel. Pour faire expier au Pape la suppression de l’Ordre, ils déchaînèrent contre la Papauté une des plus terribles tempêtes qu’elle ait subies.

Tandis qu’ils incarnaient, dans Édouard III, leur politique industrielle et militaire, les anciens chevaliers du Temple firent promouvoir leurs revendications antireligieuses par Wickleff.

Né en 1324, dans le comté d’York, Jean de Wickleff prit, en entrant comme étudiant au collège d’Oxford, que venait de fonder la reine Philippa de Hainaut, le nom de son village natal comme Gerson, son adversaire, devait le faire, plus tard, à l’Université de Paris.

Ayant reçu les ordres ecclésiastiques, Wickleff fut nommé, en 1361, recteur du collège Baliol et s’occupa immédiatement de combattre les ordres monastiques de Saint Dominique et de Saint François. En 1372, devenu professeur de théologie à Oxford, il y émit des théories dogmatiques dont s’inspirèrent ensuite Jean Huss, Luther, Calvin et les autres prétendus réformateurs de l’Église. Il fit plus : il traduisit toute la Bible, de latin en anglais, afin d’appuyer sur les textes ses revendications et ses doctrines.

Wickleff fut l’hérésiarque le plus hardi et le plus complet depuis Arius parce qu’en réalité il n’était que le pseudonyme de tous les chevaliers du Temple, héritiers des visées politiques des Ariens. Aussi Wickleff fut-il envoyé, en 1374, par la cour d’Angleterre, comme ambassadeur particulier chargé d’une secrète mission diplomatique à Rome et ce fut à Bruges qu’il attendit les ambassadeurs officiels de France et d’Angleterre. Trois ans après, il dut soutenir, dans la grande église de Saint Paul, un procès public présidé par l’évêque de Londres.

Il y eut, à cette occasion, des luttes sanglantes et terribles. Jean de Gaunt, duc de Lancastre, quatrième fils d’Édouard III, prit fait et cause pour Wickleff. Le fils naturel de ce Jean de Gaunt, Henry Beaufort, devait, sous le nom et le titre de cardinal-évêque de Winchester, poursuivre, de sa haine, Jeanne d’Arc, coupable surtout à ses yeux d’avoir défendu hautement la cause morale que Wickleff avait combattue.

L’autre fils de Jean de Gaunt, fils légitime celui-là, fut ce duc de Bolingbroke qui assassina Richard II et monta sur le trône d’Angleterre sous le nom de Henry IV, pour le malheur de notre France qui, à cause de lui, subit, sous Charles VI, toutes les horreurs de la guerre civile et de la guerre étrangère où les Templiers croyaient la voir périr.

La France, en effet, était la réserve suprême de l’Église. La longue querelle des Investitures entre les Papes et les empereurs d’Allemagne avaient tant ébranlé la fidélité des Germains ; les Sarrasins avaient si longtemps occupé l’Espagne, les Templiers avaient su si bien, par Wickleff, détacher la race saxonne et, par Jean Huss, la race slave, de la soumission au Saint-Siège, que la suprématie du Pape, garantie de l’ordre hiérarchique de l’Église, semblait menacée de ruine. Le dédoublement de la puissance papale entre l’élu du conclave d’Avignon et celui du conclave de Rome semblait le coup de grâce porté à la prépondérance des successeurs de Pierre sur les autres évêques de la Chrétienté. Et ce n’était pas seulement en tant que pouvoir temporel et politique que cette prépondérance était attaquée, c’était en tant que pouvoir spirituel et infaillible.

Sous prétexte de combattre César dans la personne du Pape, on luttait avec acharnement contre le vicaire du Christ et l’on comptait bien, à Prague comme à Londres, atteindre Jésus lui-même en atteignant le représentant officiel et visible de sa puissance souveraine en ce monde.

Le grand Architecte du Temple universel avait disposé fort savamment ses brigades d’ouvriers : Wickleff en Angleterre avait travaillé le monde théologique et les Lollards continuaient son œuvre ; toute une pléiade de poètes avaient aussi remué l’Angleterre, en imitant les anciens romans et en remplaçant les chants des ménestrels celtiques par une foule de chants nouveaux. Robert de Brunne, Laurence Minot, Robert Longland, Jean Gower et, par dessus tous, Geoffroy Chaucer créaient la langue anglaise qui, sous leur plume, se cristallisait pour des siècles. Langue artificielle, faite de toutes pièces par les chevaliers du Temple pour leur usage Kabbaliste, elle reste l’artifice, perpétuellement le même, de leurs agents et de leurs serviteurs 58.

Né à Londres, élevé aux universités de Cambridge et d’Oxford, Geoffroy Chancer, après avoir voyagé en France, en Hollande et dans d’autres pays, étudia les lois civiles dans le Temple Intérieur. Il fit pour la littérature ce que Wickleff faisait pour la théologie et Édouard III pour la politique. Successivement page, courtisan et capitaine du roi, cet homme intelligent et habile fut chargé d’instruire et, peut-être aussi, de surveiller beaucoup son souverain.

Plus tard, il devint ambassadeur et, dans les dernières années de sa vie, il écrivit, ou du moins il signa de nombreux ouvrages dont le plus remarquable, les « Contes de Cantorbéry », n’a d’égal, dans la littérature anglaise, que l’œuvre colossale et également inspirée de Shakespeare.

Shakespeare subit la même influence occulte que Chaucer ; sa haine contre Jeanne d’Arc montre bien à quelle Kabbale anti-française il servait d’agent et de prête-nom.

Jeanne d’Arc, en effet, fut l’incarnation vivante de la politique contraire à celle des chevaliers du Temple. Elle se dressa comme champion invincible de l’Église universelle. Par son action hardie et triomphante, elle fit échouer le complot secret des ennemis du Christ. Ses succès, en sauvant la France, empêchèrent le fils de Jean Gaunt, l’élève de Wickleff et de Chaucer, Henry Beaufort, évêque et cardinal de Winchester, de mettre la main sur les clés du Ciel et de la Terre, de s’emparer du gouvernail de la barque de Pierre, de devenir pape en un mot.

Winchester pape, c’était l’agent suprême des Templiers revêtu de la blanche robe des Druides celtiques et maître souverain de l’Église de Jésus !

La conspiration avait été fort habilement conduite ; elle fut encore plus habilement déjouée. Il serait trop long de conter en détail toutes les péripéties curieuses de cette lutte des deux grands pouvoirs occultes dont les rois, les ducs et les peuples furent les agents, les dupes ou les victimes. Nous esquisserons seulement ici, à grands traits, la marche générale du combat, afin d’arriver, le plus rapidement possible, à la description de la grande bataille livrée par Jeanne d’Arc aux vrais ennemis de la France et de la Chrétienté.

En frappant à mort le duc d’Orléans le 23 novembre 1407, jour de la fête de saint Clément, les agents du duc de Bourgogne n’obéissaient pas simplement à un ordre de vengeance donné par le cousin de Charles VI contre le frère du Roi, ils obéissaient à une consigne précise des conspirateurs du Temple qui vengeaient, sur un Capétien, le centième anniversaire du coup de filet si hardi du roi Philippe le Bel.

Ce n’était pas seulement Louis d’Orléans que l’on frappait, c’était un principe, assez mal représenté sans doute, mais symbolisé cependant par le prince partisan avéré du Pape d’Avignon.

Les conjurés de la rue Barbette avaient tranché la main de leur victime avant de lui broyer la tête. Le crime n’était point un effet du hasard. Ce n’était pas, comme on l’a cru, un simple crime passionnel. L’assassinat avait une portée politique et religieuse que la suite montra clairement.

Le soin que prit Jean de Bourgogne de faire solennellement prononcer l’apologie du meurtre devant toute la Cour par le cordelier Jean Petit ne fut pas, de la part de ce prince, une simple revendication de droit. Les théories émises par le religieux qui se faisait gloire de « labourer le champ du patron qui le soldait » avaient trop d’affinités avec les doctrines de Wickleff pour n’avoir point été inspirées du même esprit et élaborées, d’avance, dans le même cénacle.

Couper la main de justice et écraser la tête du justicier sont choses louables et loisibles pour la Kabbale malfaisante qui vit de meurtres et de pillages depuis l’époque du premier Caïn.

Louis d’Orléans, en 1407, était frappé comme membre de la famille royale et comme soutien du Pape d’Avignon ; il était, à la fois, l’effigie de Philippe le Bel et de Clément V ; on punissait, en lui, la tête monarchique et la main papale qui avaient supprimé le Temple cent ans auparavant.

Les tenants du parti adverse ne se trompèrent pas au signe sanglant qui leur était donné. Vivant, Louis d’Orléans avait servi de centre aux confédérations occultes des Celtes ; sa mort fut le prétexte et la cause indirecte de toutes les controverses politiques et religieuses des deux partis.

Au concile de Constance, les théories émises par Jean Petit furent l’objet de discussions très vives. Le futur évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, parla pour ; Jean Gerson, Pierre d’Ailly et d’autres théologiens parlèrent contre. La lutte se dessinait ainsi fort nettement entre les adeptes salariés du Temple et les serviteurs dévoués du Roy du Ciel.

Pierre Cauchon d’une part, Jean Gerson de l’autre, voilà en deux noms, en deux types, tous les belligérants de la guerre véritable.

Pierre Cauchon, Jean Gerson, voilà les chefs des ennemis et des auxiliaires de Jeanne d’Arc.

Avec Gerson, la Pucelle marche à Reims ! Contre Cauchon, la Pucelle lutte à Rouen ! Et derrière Cauchon, labourant, comme Jean Petit, le champ du patron qui le solde, apparaît la haineuse et sinistre silhouette du disciple de Wickleff, de l’élève de Geoffroy Chaucer, de ce Henry Beaufort qui épie avec une anxiété fébrile, dans l’attitude de l’héroïne, une défaillance, lui révélant enfin le vrai nom du Roy du Ciel.

Une triple pensée avait conduit Jean Gerson à Constance ;

1o Rétablir une, la papauté scindée par le schisme ;

2o Étouffer l’hérésie puissante qui envahissait des régions entières comme au temps des Albigeois ;

3o Raffermir la société politique, en consolidant la monarchie ébranlée par les doctrines subversives du tyrannicide individuel et de la révolte brutale des masses, entraînées par une multitude d’agents provocateurs, soldés par les Anglais pour entretenir la division en France afin d’y mieux asseoir leur règne.

Cette triple préoccupation fut aussi celle de Jeanne d’Arc, porte-étendard du Roy du Ciel, comme Jean Gerson fut son porte-voix.

Nous verrons comment, en son procès, l’héroïne affirma jusqu’au martyre les hautes visées du grand théologien sur le pouvoir souverain de l’Église universelle, de cette Église qui a pour chef suprême Jésus et qui est l’assemblée de tous les chrétiens grecs et latins, civilisés et barbares, nobles et serfs, hommes et femmes, riches et pauvres.

« Un seul troupeau, un seul pasteur ! » Voilà l’idéal évangélique des Celtes répandus en tout l’univers, de ces Celtes que Gerson voulait évoquer, que Jeanne d’Arc devait réunir et qui attendent encore le signe d’appel qui, peut-être, paraîtra bientôt !

À Constance, Gerson avait échoué dans le côté positif de son œuvre, l’Église universelle n’avait point été conviée à la grande Cène de Dieu, à la grande communion de paix.

L’Angleterre, la France, l’Allemagne et l’Italie avaient été seules appelées à donner leur avis sur les moyens de pacifier l’Église. Pierre d’Ailly et Clémangis, les maîtres de Gerson, avaient éprouvé de ce premier échec un si profond découragement qu’ils avaient résolu d’abandonner la lutte.

Jean Gerson était fils du peuple ; il ne voulut point reculer sans combattre. Puisqu’on ne pouvait vaincre, il fallait, au moins, enrayer les succès de la partie adverse. Il fallait s’opposer vigoureusement au mal pour pouvoir plus tard faire le bien.

N’ayant pu rallier les chrétiens, Gerson lutta contre les hérétiques, le Wickléfisme templier avait envahi la race slave de la Bohème. Jean Huss s’était laissé entraîner par deux délégués des Lollards anglais dans toutes les doctrines de Wickleff. Gerson attaqua l’hérésie dans son chef visible. Il mit bravement le pied sur la tête du Serpent. Jean Huss et Jérôme de Prague, son disciple, furent condamnés ainsi que la mémoire de Wickleff leur maître.

C’était hardi ! Toute la kabbale antichrétienne et anticeltique poussa des rugissements terribles. Jean Ziska, avec ses Taboristes, ravagea la Bohême ; Henry V, avec ses Anglais, dévasta la France.

Gerson, épouvanté de l’issue probable de la lutte, s’enfuit en Suisse sans avoir pu obtenir la condamnation officielle des théories subversives de Jean Petit que défendait Pierre Cauchon, au nom du duc de Bourgogne, et sans avoir réussi à rétablir l’unité papale dont Winchester rêvait d’être, au profit du Temple, l’unique restaurateur.

Jean Gerson, à son tour, éprouvait l’immense découragement qui avait assailli ses maîtres. Fut-il, en Suisse, réconforté par quelque ange du ciel ou par quelque moine celtique du couvent de saint Gall ? L’Histoire ne le dit pas, mais il est bien permis de le supposer lorsqu’on voit le grand théologien se réfugier à Lyon dans le couvent de Célestins dont un de ses frères était prieur et y consacrer ses loisirs à faire la version française du superbe livre qui, après l’Évangile, doit être l’objet des méditations attentives des chrétiens.

Bientôt, cette traduction de l’Imitation de Jésus-Christ à laquelle Gerson donna ce titre : « l’Internelle Consolation » jouit d’une immense popularité, contribua puissamment à relever les âmes et, sans les pousser encore directement à l’action, contribua certainement à les en rendre capables.

Gerson, le vieux lutteur, l’homme des orageuses polémiques, ayant ostensiblement abandonné la politique, celle qui défendait l’Église comme celle qui défendait l’État, resta, dans l’ombre, le centre où convergeaient les secrètes espérances des cœurs français et des âmes chrétiennes. À Lyon, il était assez près de la duchesse Marguerite pour diriger cette vaillante femme dans la lutte secrète dont elle s’était faite champion.

Des liens spirituels très étroits réunissaient déjà entre elles toutes les femmes enrôlées dans les fraternités laïques du Tiers-Ordre de saint François. Beaucoup de relations familiales, sociales et patriotiques avaient été nouées jadis à Paris par Mme de Guyenne, fille aînée de la duchesse Marguerite, du vivant du Dauphin Louis.

L’hôtel de la Dauphine avait été le lieu de réunion de bien des conciliabules secrets. Jean Gerson s’y était trouvé fréquemment avec Jacques Gélu, que le Dauphin avait nommé archevêque de Tours et que nous retrouverons, en 1429, archevêque d’Embrun et protecteur de Jeanne d’Arc au concile de Poitiers.

Mme de Guyenne avait vu clairement que beaucoup d’Armagnacs et nombre de Bourguignons étaient à la solde des Anglais et favorisaient admirablement la ruine de la France par les divisions qu’ils maintenaient, avec un soin jaloux, entre les deux partis, entre les castes différentes de la Nation et même au sein du conseil du Roi.

Cette jeune femme savait bien d’où venait le mal. Sa mère le savait aussi ; Gerson et Jacques Gélu le savaient encore mieux. Colette de Corbie, qui servait d’intermédiaire entre les prélats et entre ses chères filles, répandant avec zèle parmi elles les nombreux exemplaires manuscrits de l’Internelle Consolation, que les Clarisses copiaient en leur cellules, n’ignorait certes point non plus d’où venait le péril pour la France et l’Église. Elle luttait donc sans trêve pour sa Patrie et Dieu. Voilà pourquoi elle proposa, en 1425, au conseil général des fraternités franciscaines, Jeanne d’Arc comme chef de l’armée bourgeoise et comme porte-étendard des amis de la Paix.

Son avis fut immédiatement adopté en principe, mais l’assemblée suprême des Discrètes jugea prudent d’attendre que l’Élue fût en âge de fournir elle-même des signes certains de sa haute vocation. Colette, patiente, se contenta de déposer dans l’âme si bien préparée par Isabelle Romée les premiers germes de son héroïque mission.

« Étudie, travaille, mon enfant, sois bonne et sage, fréquente l’église et mets ta confiance dans le Seigneur, lui dit-elle au mois d’août 1425. Cette année même tu dois te revêtir des armes saintes et de l’habit des bienheureux, en jurant d’observer sans crainte tous les commandements de Dieu. Je ne t’initierai point aux secrets desseins de la Providence, mais sois sûre que nos Discrètes reconnaîtront bien vite, dès que tu seras admise en leur fraternité, quel est le devoir qui t’incombe ; promets-moi de leur obéir et de conformer ta conduite à leurs vœux. »

Jeanne d’Arc acquiesça sans trop comprendre ce que Colette lui demandait. Un désir de la Sainte était, pour elle, un ordre.

Elle avait promis de travailler, elle tint parole.

Elle s’instruisit, Dieu l’inspira.

Après Colette un ange, un envoyé spécial du Roy du Ciel, vint exposer à Jeanne les desseins du Seigneur. Puis ce furent les voix moult belles et douces, les saintes parlant cet idiome Gaulois que la fille de Jacques d’Arc comprenait si bien.

À quatorze ans, Jeanne, ayant été reçue comme tertiaire dans la fraternité laïque de Neufchâteau, ses facultés étonnantes furent appréciées à leur juste valeur. Mais la partie engagée était si grave, son succès avait une importance si grande que Gerson, Gélu, Mme de Guyenne, Yolande d’Aragon, la reine Marie d’Anjou et tous les autres dépositaires du secret suprême de la duchesse Marguerite et de sa confidente Colette de Corbie ne voulurent négliger aucune précaution pour mener à bien la partie dont la France et l’Église étaient le double enjeu.

Tous furent d’avis qu’il fallait s’assurer le plus grand nombre d’influences possibles et diminuer, de toutes manières, les malechances ou les causes d’échec. L’union de toutes les bonnes volontés pouvait seule assurer le triomphe.

Secrètement prévenues, par les moines celtiques, des dangers imminents qui, menaçant l’Église, menaçaient en même temps leur liberté sociale et leur influence politique, les femmes chrétiennes se liguèrent pour défendre la France, ce rempart dernier de la Chrétienté.

Mais, avec la grande expérience qu’elles avaient des hommes et des choses, les dames damées n’ignoraient pas que leurs vertus et leur intelligence pouvaient fort bien échouer auprès des seigneurs voluptueux, esclaves de la vanité et de toutes les passions.

Ces femmes fortes n’eurent pas de peine à persuader aux moines qu’il était indispensable de ruser avec l’ennemi afin de diviser, de dédoubler ses forces avant de le braver en face.

La cause que Jeanne devait défendre n’était pas seulement la cause de l’Église, elle était aussi celle de la FEMME.

Il était important d’y rallier toutes les femmes non affiliées directement à la cause contraire, à la cause du Temple.

Dans les Loges-les-Dames se nouaient alors beaucoup d’intrigues politiques, mais les adeptes n’étaient point inféodées encore à la grande conspiration antichrétienne et antifrançaise des Templiers.

Il fallait, à tout prix, empêcher la réunion des deux sociétés secrètes, si l’on voulait sauver la France du joug de fer des Lancastre et l’Église universelle de la Maîtrise despotique des financiers occultes qui argentaient les Taborites de Bohême, les Anglais de Bedford et les schismatiques de toute l’Europe dans l’espoir de mettre enfin la main sur les clés du Ciel et de la Terre en faisant nommer, grâce aux troubles de l’Église, un Templier pape et vicaire de Jésus-Christ.

Sainte Colette, qui n’ignorait point cette tactique, avait groupé dans les fraternités franciscaines beaucoup d’éléments féminins afin d’organiser une ligue défensive du monde chrétien. Mais comme, parmi les dames damées elles-mêmes, les Loges-les-Dames recrutaient des adeptes, les intrigues des dames de cœur coupaient souvent auprès des grands l’influence utile des dames de cour.

Beaucoup de femmes étaient séduites par les latitudes distrayantes et par les facilités de toutes sortes que leur assurait leur affiliation aux Loges-les-Dames.

Cependant, un grand nombre de ces Fées agissaient bien plus par frivolité que par réflexion. L’intrigue les amusait ; mais elles eussent reculé devant la trahison : beaucoup aussi eussent hésité à renier publiquement leur foi.

Il fallait montrer à ces étourdies, à ces rieuses éprises de plaisir, qui vivaient sans autres soucis que ceux de leurs intrigues, que le péril était grand et beaucoup plus réel qu’elles ne le supposaient. Il était urgent de rallier ces femmes à la ligue chrétienne et d’utiliser leur grâce charmante, leur entrain, au profit de la lutte sérieuse qui allait s’engager.

Les dames damées, affiliées au Tiers-Ordre franciscain, se chargèrent d’amener doucement les Fées des Loges-les-Dames qu’elles rencontraient dans les châteaux et les palais à la coalition qui devait assurer le succès de la cause patriotique et chrétienne à laquelle elles avaient voué leur vie.

Très habilement, avec une prudence et une patience sans bornes, les Marguerite de Guyenne, les Agnès de Clermont, les Jeanne de Laval et autres tertiaires de même trempe établirent des relations sociales avec les principales dames faées du Royaume.

Elles leur montrèrent non seulement les dangers que la conspiration si bien ourdie des Templiers faisait courir à l’Église et à la France, sa fille aînée, mais elles leur firent aussi apercevoir les pièges dont les émissaires féminins des Templiers environnaient méchamment toutes les femmes qui prétendaient conserver leur liberté d’action et l’autonomie propre que la morale chrétienne leur avait assurée.

Les Fées prétendaient dompter l’homme en le captivant, elles ne voulaient point être soumises, même par la volupté, au joug masculin.

Mieux valait donc pour elles se rallier momentanément à l’Église afin de faire disparaître le péril qu’on leur montrait, quitte à reprendre ensuite personnellement leurs intrigues quand elles ne craindraient plus ni les Templières, ni les Templiers.

Les grandes Maîtresses des Loges-les-Dames s’unirent donc provisoirement aux Discrètes des fraternités franciscaines.

Des ordres furent donnés de part et d’autre. Les fleurs des fées s’enlacèrent aux rosaires des saintes et, simultanément, Claude et Jeanne d’Arc furent évoquées.

Il fallait, pour mener la campagne contre les ennemis visibles et invisibles une guerrière et une inspirée : la guerrière braverait les dangers, l’inspirée posséderait tous les plans stratégiques de la lutte.

Si la guerrière succombait, la voyante prendrait sa place. On ne risquait pas ainsi de perdre la partie aussi facilement.

Les filles d’Isabelle Romée étaient braves ; leurs qualités respectives concordaient, à merveille, avec les rôles qu’elles devaient jouer. La Providence semblait les avoir créées pour cette tâche. Le conseil des Fées, l’assemblée des Discrètes n’hésitèrent point, ne doutant pas de la mission des deux sœurs.

Les Dames fatales effeuillèrent la guirlande symbolique suspendue par Claude aux rameaux du grand Fau.

Saint Michel apparut de nouveau à Jeanne lui annonçant que sainte Catherine et sainte Marguerite, la Pure et la Perle, l’initieraient bientôt aux secrets desseins du Très-Haut.

Les deux sœurs répondirent avec enthousiasme à l’appel qui leur était fait.

Jeanne devint plus pieuse ; Claude plus hardie et plus téméraire.

Celle-ci ne put dissimuler longtemps à son père, et à ses frères dont elle faisait la joie, dont elle était l’idole, le brillant avenir que le choix des Fées lui avait révélé.

Jacques d’Arc en fut assez fier pour n’y point opposer d’obstacle. Ses fils développèrent, avec orgueil, les qualités physiques de celle qui leur devait apporter gloire et honneurs.

Jeanne ne se confia d’abord qu’à sa mère.

Isabelle fut ravie en apprenant le message de l’ange à celle de ses filles qui moralement lui ressemblait le plus. Elle favorisa les études de Jeanne et ses rapports mystérieux avec les Discrètes ; elle lui facilita les moyens d’acquérir les vertus et la science propres à sa vocation. Dans l’ermitage de Bermont, Jeanne étudiait comme la Vierge jadis dans le Temple ; et elle repassait en priant tout ce qu’elle avait appris.

« C’est pour cela que je suis née », murmurait-elle lorsqu’un doute pesait sur son âme, et quand un pressentiment sombre effleurait tristement son esprit.

« Si j’avais eu cent pères et cent mères et si j’avais été fille de roi, je n’aurais point hésité à partir, dirait-elle plus tard à ses juges, c’était la volonté de Dieu ! »

La volonté de Dieu ! Telle fut constamment l’unique cause des actes de cette humble et douce fille, envoyée vers le Roy non pour acquérir un domaine temporel, mais pour lui restituer ce Royaume qu’il fallait recouvrer, afin de refaire la France, organe de la juste guerre à promouvoir au sens de la Loi divine.

« Jeanne ne s’en rapportait ni à ses propres œuvres, ni à son labeur personnel, toute son espérance de victoire était en Dieu, venait de Dieu.

« Aussi, selon l’habitude des prophètes qui étaient envoyés du Ciel, avouait-elle sa faiblesse et sa fragilité.

« Je ne suis qu’une pauvre fille, disait-elle, ignorante des choses de la guerre 59. »

En effet, ce n’étaient point des armes matérielles qu’elle devait manier, cette Élève des Discrètes ; l’émissaire des Fées était là pour remplir ce rôle.

Avant le départ des deux sœurs de la maison paternelle, la nature primesautière de Claude faillit faire échouer la patriotique entreprise qui résultait de l’alliance tacite des Dames.

Claude ne prétendait pas partager avec d’autres la gloire et les dangers qu’elle avait entrevus.

Le jour où Jeanne, sur l’ordre de ses saintes, dut lui révéler quelle était sa mission, Claude fut prise d’un accès de colère violente.

Elle dit brusquement à son père tout le plan que sa sœur lui avait exposé.

Furieux, Jacques d’Arc se laissa emporter jusqu’à proférer des menaces contre celle qui, dans son esprit, voulait, par jalousie, ravir à Claude sa gloire.

« Si je savais, dit-il à ses fils, que votre sœur Jeanne dût un jour partir avec les hommes d’armes, je la noierais volontiers de ma main, et si je ne le pouvais faire, je voudrais que vous la noyassiez vous-mêmes 60. »

Jeanne, un peu effrayée par cette violence, ne renonça point à accomplir les ordres qui lui étaient donnés d’en haut.

Mais elle jura de ne plus raconter à personne ce qui avait trait à ces révélations.

Puis elle attendit, patiemment, l’heure d’agir.

 

 

 

 

 

 

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VII

 

 

 

 

JEANNE ET CLAUDE D’ARC À VAUCOULEURS

 

 

L’heure tant désirée de l’action effective arriva enfin pour les deux filles de Jacques d’Arc au début de l’année 1429.

Ce n’était point par hasard que cette date avait été choisie et fixée.

L’année 1429 correspondait au grand jubilé de Notre-Dame du Puy-en-Velay, et ceux qui méditaient le salut de la France comptaient pour l’opérer sur l’immense concours de prières qui, environnant l’autel de la Reine des Anges, attirerait un effluve particulier de grâces sur le royaume privilégié de Marie.

De plus, comme les vrais patriotes agissaient, non seulement avec une foi vive mais aussi avec une prudence consommée, ils savaient que l’affluence au Puy des gens de toutes castes et de toutes conditions leur permettrait de réunir, sans éveiller les défiances anglaises, tous les éléments disponibles des milices communales des bourgs.

Il n’était point alors facile de circuler à travers les différentes provinces de France. Non seulement les bandes armées encombraient les chemins, rançonnaient ou pillaient les convois de voyageurs comme il arrive toujours en temps de guerre, mais encore le duc de Bedford avait établi, dans tous les pays soumis à la domination ou à la suzeraineté d’Henry VI, une sorte de fisc très gênant et excessivement précis qui consistait à réclamer à chaque habitant des localités un droit de séjour et à obliger ces mêmes habitants à payer un droit de circulation pour le plus léger déplacement.

On payait pour rester chez soi et l’on payait aussi pour en sortir. L’Anglais retirait double avantage de son despotisme fiscal. La délivrance des bullettes ou permis de séjour et celle des saufs-conduits ou autorisations de circuler remplissait ses coffres et, de plus, la police des cités, villages, châteaux, bourgs et bourgades se trouvait admirablement faite par les collecteurs d’impôts qui répondaient sur leur liberté, et même sur leur vie, de l’exactitude rigoureuse de leur service quotidien.

Comment réussir à tromper la vigilance continuelle de pareils Argus ! Comment déplacer de leurs foyers les francs-archers qui devaient composer l’ost de la Pucelle sans révéler immédiatement au Régent anglais l’effort suprême tenté par la bourgeoisie française pour échapper à son odieuse et pesante domination ?

Le pèlerinage du Puy-en-Velay fut le prétexte et le moyen de cette mystérieuse prise d’armes qui devait arracher la France au joug oppresseur des Lancastre.

En cette année 1429, la fête de l’Annonciation (25 mars) coïncidait avec l’anniversaire de la mise en croix du Sauveur, le Vendredi saint.

Dans l’esprit du Peuple au Moyen Âge, cette confusion des deux plus grands mystères : l’Incarnation du Verbe et la Rédemption du genre humain, cette coïncidence, en une même journée, du début et de la fin de la vie du Dieu fait homme correspondait, ou devait correspondre, à quelque cataclysme social ou politique, à la mort d’un monde et à l’éclosion d’une ère nouvelle. Le deuil des uns devait causer la joie des autres : c’était un espoir pour les pauvres, les opprimés, les malheureux.

La date semblait donc providentiellement choisie pour tenter une fois encore de reconquérir l’autonomie nationale de la France et d’assurer enfin la liberté de la sainte Église de Dieu.

 

            « L’an mil quatre cent vingt-et-neuf

            Reprit à luire le Soleil ;

            Il ramène le bon temps neuf

            Et cette saison que printemps on appelle

            Où toute chose se renouvelle. »

 

Ainsi chantait, avec une joyeuse confiance, la vieille Christine de Pisan, cet historien-poète de Charles V, qui se fit le barde enthousiaste de la Pucelle d’Orléans. Pour réussir, le complot hardi des vrais serviteurs de la France et des fidèles enfants de l’Église du Christ devait être mené avec prudence, mais aussi très rapidement.

Il ne fallait pas que la Pucelle partît trop tôt, mais il était urgent quelle n’arrivât pas trop tard, auprès du Dauphin, à Chinon.

Pour que les pèlerins du Puy, qui cachaient, sous leur robe de bure, la cotte de mailles du guerrier, pussent la rejoindre en temps utile, il fallait qu’elle fût à la Cour avant la Mi-Carême, puisque tous ces hommes résolus se trouveraient groupés au pied de l’antique autel de la Vierge du Velay le Vendredi saint, attendant un signe d’en haut et un appel précis de Jeanne pour marcher sus aux Anglais et les bouter hors de la France ressuscitée.

Aussi l’héroïne, bien instruite de sa mission et sachant aussi par ses voix la part d’action réservée à sa sœur, se concerta-t-elle avec celle-ci, dès le mois de décembre 1428, pour quitter, sans éclat, la maison paternelle.

Isabelle Romée fut dans la confidence ; elle sut, par les Discrètes de la fraternité laïque de Neufchâteau, la gloire et les dangers réservés à ses filles. Elle aussi, la femme forte, la sainte mère chrétienne, elle dut accepter le poids du sacrifice, acquiescer aux desseins du Seigneur et, comme la mère des Macchabées, encourager ses enfants à affronter tous les périls pour sauver leur Patrie et glorifier Dieu.

On n’a pas assez vu le caractère sublime de l’épouse de Jacques d’Arc. On n’a pas pesé ses angoisses, on n’a pas compris l’héroïsme froid, constant, résigné de cette femme qui sut tout et qui ne dit rien. Sa grande humilité a jusqu’ici voilé ses souffrances intimes, sa valeur morale et sa superbe fermeté. Il est temps de lui rendre justice et de faire rayonner sur elle un peu de la gloire de ses enfants.

Oui, comme autrefois Marie, la mère du Christ, savait que chaque jour l’approchait des douleurs dont le salut de l’Humanité entière devait être le prix, de même Isabelle Romée (je devrais presque dire Isabelle la sainte) n’ignorait pas que sa Jeannette courait, sans hésiter, vers le martyre dont la vie de la France et la sécurité de l’Église seraient les fruits.

Ainsi que le faisait Moïse aux heures solennelles des grandes batailles livrées par Israël aux ennemis du peuple hébreu, Isabelle Romée pria Dieu pour attirer la victoire sous l’étendard mystique de Jeanne et pour assurer le triomphe de Claude, téméraire porte-glaive des Fées du bois Chenu.

Après que ses filles eurent quitté la maison paternelle, trompant pieusement les hésitations et les craintes de Jacques d’Arc par le futile prétexte d’un voyage à Burey chez leur tante maternelle, femme de Durand Laxart, Isabelle en partit aussi à pied, le chapelet à la main pour rejoindre, au Puy, Colette de Corbie qui fondait un couvent de Clarisses et priait pour le succès de la politique à laquelle, depuis longtemps, elle avait voué sa vie 61.

Laissons Isabelle cheminer lentement vers le sanctuaire d’où elle apercevra vaguement le Thabor et contemplera, en esprit, le Calvaire que devra gravir sa Jeanne bien-aimée, et voyons les deux sœurs aux prises avec Robert de Baudricourt gouverneur, pour Charles VII, du château-fort de Vaucouleurs.

Par sa précipitation et sa témérité, Claude, dès le début, faillit tout compromettre encore une fois.

Jeanne, à qui ses Saintes avaient positivement ordonné d’aller elle-même trouver Baudricourt, hésitait cependant à faire cette démarche, car elle ne savait trop comment aborder le capitaine du Roi.

Claude, voyant l’embarras de sa sœur, lui offrit d’aller à sa place à la Citadelle et d’obtenir l’autorisation nécessaire et les lettres d’introduction indispensables pour pénétrer auprès du Dauphin.

Jeanne se laissa persuader.

Claude, dès le lendemain de son arrivée à Burey, se revêtit donc de son plus beau costume de paysanne et, comptant se servir des signes et moyens particuliers aux adeptes des Loges-les-Dames pour se faire donner ce qu’elle désirait, elle se rendit à la forteresse et demanda, sans hésiter, à voir le Gouverneur.

Une belle fille obtient assez facilement gain de cause. Les serviteurs de Baudricourt n’eurent garde d’éconduire l’enfant de Jacques d’Arc et l’introduisirent auprès du Capitaine. La curiosité s’en mêlant, celui-ci se montra, dès l’abord, assez courtois.

C’était un rude homme de guerre, catholique à ses heures, mais soudard avant tout. Il n’était certes affilié à aucune société secrète, pas plus à celle des astrologues et fées du Bois Chenu qu’à celle des Tertiaires franciscains.

Aussi, lorsqu’il eut entendu l’exposé des étranges prétentions de Claude, rit-il à gorge déployée, déclarant qu’en vérité le père d’Arc perdait la tête de laisser sa fille courir ainsi les grands chemins en quête d’aventures militaires et, qu’à son sens, il eût sagement agi en la fustigeant d’importance pour la réveiller un peu de ses rêves ambitieux et fous.

Claude ne se déconcerta point de cette raillerie assez grossière et, pour mieux faire valoir le côté positif de ses visées, elle déclara, par bravade, qu’une fois menées à bien les choses qui lui avaient été commandées de la part de Dieu, elle aurait trois fils, dont l’un serait pape, le second empereur et le troisième roi.

– En vérité, riposta plaisamment Baudricourt, je voudrais bien être le père d’un de ces hommes qui auront un si grand pouvoir afin que, par là même, il eut plus de valeur.

– Nenni, nenni, gentil Robert, répliqua Claude, sans se déconcerter, il n’est pas temps encore, et le Saint-Esprit ouvrera.

Robert de Baudricourt fut un peu abasourdi de cette riposte, car il ne savait pas qu’elle était simplement la traduction de la légende accréditée dans les Loges les-Dames et qui consistait alors, comme aujourd’hui encore parmi les sœurs maçonnes, à attribuer à la Vierge Marie trois autres fils après Jésus.

La réplique ironique de Claude d’Arc était une allusion hardie à son initiation récente. Comme toutes les élues des dames faées, elle saluait en Marie non la Mère de Dieu, mais la digne fille d’Ève et ne croyait pas du tout au rôle mystique du Saint-Esprit.

Claude espérait sans doute que le gouverneur comprendrait, en entendant ces mots extraits du rituel ordinaire des adeptes du bois Chenu, qu’elle était réellement investie d’une mission secrète.

Il n’en fut rien. Non prévenu du langage conventionnel des Loges qu’il ne fréquentait ni ne connaissait, Baudricourt ne vit en cette repartie qu’un jeu d’esprit qui lui sembla, du reste, de fort mauvais goût. N’eût été par déférence pour Jacques d’Arc avec qui il avait eu, les années précédentes, de fréquentes relations d’affaires, il eût fait payer cher ces paroles à l’imprudente jeune fille, en la livrant, ainsi qu’il le dit plus tard, aux brutalités et au bon plaisir de ses hommes d’armes.

Congédiée de façon fort peu respectueuse par le capitaine de Vaucouleurs, Claude rentra à Burey, assez confuse d’avoir échoué, mais elle ne dit pas à sa sœur, en lui rendant compte de sa démarche, la cause réelle de son insuccès.

Jeanne cependant comprit qu’elle avait eu tort de ne point suivre l’avis de ses Saintes et elle résolut de réparer, en allant elle-même à la Citadelle, la faute qu’elle avait commise en laissant le soin de cette importante démarche à Claude.

Elle avait mis son oncle Durand Laxart au courant de sa mission.

Elle le pria, dès le soir même, de l’accompagner le lendemain auprès du Gouverneur.

Durand y consentit et fit demander audience à Baudricourt par un ami de la famille d’Arc, Bertrand de Poulengi, compagnon d’armes du capitaine de Vaucouleurs.

À l’heure qui leur fut indiquée, l’oncle et la nièce se présentèrent à la forteresse.

Jeanne était modestement vêtue de la robe rouge des filles des champs serrée à la faille par un cordon bleu ; elle portait ses noirs cheveux coupés à l’écuelle comme tous les membres des fraternités franciscaines. Un charme pénétrant et suave se dégageait de toute sa personne. Sa voix, au timbre d’or, pénétrait les cœurs d’un sentiment de respect profond et de confiance exquise.

Sans hésiter, à la première question du gouverneur, elle répondit avec une conviction calme dont Baudricourt demeura tout surpris : « Je viens vous prier de me faire conduire près du gentil Dauphin à qui il plaît à Messire de bailler en commende le royaume de France, afin que je le puisse assurer qu’en dépit de ses ennemis il recouvrera son domaine par la volonté expresse de Mon Seigneur à qui seul appartient le Royaume.

– Et quel est ton seigneur ? demanda le capitaine étonné de cette démarche, faite sur un tout autre ton et de façon à la fois plus simple et plus précise que celle de Claude d’Arc. Quel est ton Seigneur ?

Le Roi du Ciel ! »

À cette réponse, Baudricourt hocha la tête avec incrédulité et, sans raillerie comme sans encouragement, il la renvoya. Il n’avait pas plus compris le langage mystérieux des Tertiaires que celui des adeptes des Loges du bois Chenu.

Le lendemain et les jours suivants, Jeanne revint à la charge : le Gouverneur opposa un refus obstiné à ses demandes d’entretien.

Fatiguée d’une obstination qui lui semble incompréhensible mais qu’elle ne peut vaincre, Jeanne, qui sent que le temps presse, prend alors la résolution héroïque de se passer de l’acquiescement et des secours du Capitaine. Elle tient conseil avec Claude et son oncle, et tous trois sont d’avis d’aller directement, à pied, trouver le Roi.

Les voilà donc sur la route qui mène de Vaucouleurs à Joinville, la route de France, comme l’appellent les habitants du pays. Claude, sans plus penser à la fâcheuse issue de sa première démarche, arpente joyeusement, en devisant de l’avenir, les quelques lieues qui séparent Vaucouleurs de Saint-Nicolas de Septfonts, près d’Andelot.

Jeanne est plus triste parce qu’elle n’a pas pu suivre à la lettre les instructions précises de ses voix. Les messagères du Roi du Ciel l’ont envoyée à Baudricourt afin d’obtenir de lui la lettre d’introduction indispensable pour pénétrer auprès de Charles VII.

Avec son grand sens pratique, l’héroïne sent que la privation de ce document si important peut faire échouer toutes ses négociations diplomatiques, et elle reste fort perplexe sur l’issue du voyage dont dépendent le salut et l’avenir de la France.

Aussi, tandis que Claude et son oncle se reposent, elle entre dans la chapelle de l’ermitage dépendant de l’abbaye de Septfontaines. Elle prie Dieu avec ardeur de l’éclairer et, tandis qu’elle prie, une voix murmure doucement près d’elle : « Jeanne, ma mie, tu fais fausse route, il ne te convient pas d’arriver près du Roi en si piètre accoutrement. Retourne à Vaucouleurs, combats de nouveau la résistance et le mauvais vouloir de Baudricourt, tu le vaincras par tes instances et il te donnera un équipement convenable et une lettre d’introduction pour voir le Dauphin à Chinon. »

Éclairée par cet avis formel, Jeanne rejoignit son oncle et lui fit part de ce qu’on lui avait dit dans l’oratoire de saint Nicolas.

Durand Laxart consentit d’autant plus volontiers à rebrousser chemin qu’il était fort anxieux, ne sachant trop comment trouver un moyen pratique et sûr de poursuivre sa route.

Claude, fort mécontente et, croyant à un simple caprice de sa sœur, la railla beaucoup de sa couardise et lui dit qu’elle ferait bien mieux de filer sa quenouille que de prétendre à l’honneur de la suivre à la Cour et au milieu des camps.

Jeanne la laissa dire et elle pria son oncle de lui trouver, à Vaucouleurs, un logis où elle pût demeurer afin d’être mieux à portée de renouveler ses instances près du Gouverneur.

Durand Laxart installa ses deux nièces chez une brave femme nommée Catherine Leroyer, épouse d’un charron.

Les jeunes filles rendirent à leur hôtesse différents services qui les en firent aimer. Claude répondait volontiers aux nombreux clients qui hantaient la boutique. Jeanne cousait et filait avec Catherine qu’elle aidait aux soins du ménage, après l’avoir accompagnée, chaque matin, à la messe où elle priait avec une angélique ferveur dont tous les assistants étaient édifiés.

Naturellement, des confidences s’échangeaient entre les trois femmes.

« Ne vous rappelez-vous pas, Catherine, demandait Claude, la prophétie de l’Enchanteur Merlin : « La France, perdue par une femme, sera sauvée par une jeune fille née sur les marches de Lorraine. » C’est bien cela, n’est-il pas vrai ?

– À peu près, répondait Catherine.

Et l’on devisait sur l’espoir populaire en la venue prochaine de la libératrice.

Claude donnait à entendre que cette jeune fille n’était pas loin et, si elle eût osé, elle eût revendiqué, pour elle-même, cet honneur.

Jeanne, ayant apprécié la piété, la discrétion et la vertu de son hôtesse, l’avait mise au courant de sa mission.

Catherine n’avait point été surprise par cet aveu. Tertiaire de Vaucouleurs, elle savait la destinée de Jeanne par les Discrètes de Neufchâteau et elle travailla à la mettre en relations suivies avec les membres de la Fraternité dont elle faisait partie. Cela facilita la tâche de l’héroïne. Patronnée discrètement par les dames franciscaines, elle put enfin pénétrer, de nouveau, auprès de Baudricourt.

Mais les imprudentes paroles de Claude avaient fait sur le Gouverneur une si néfaste impression qu’il s’entêtait à considérer toute cette affaire comme insensée. Il avait même répété les propos de la fille de Jacques d’Arc aux prélats et notables personnes qui le pressaient de se rendre au vœu de Jeanne et, au premier abord, le récit du Capitaine, que l’on savait être aussi franc que loyal, avait produit, sur les esprits les mieux disposés en faveur de l’intervention active de la Pucelle, le plus déplorable effet.

Les Discrètes elles-mêmes se demandaient maintenant avec anxiété si elles n’avaient point été trop imprudentes en combattant de concert avec les dames faées et en commettant à leur élue une grande part dans l’action engagée.

Elles hésitaient même à continuer immédiatement la partie et, sans l’intervention brusque et opportune de Bertrand de Poulengi, on eût peut-être remis à une date ultérieure la diversion projetée.

Bertrand de Poulengi était un homme fort estimé et fort estimable.

Il avait été souvent à Domrémy l’hôte de la famille d’Arc ; il avait donc pu étudier, à l’avance, le caractère différent des deux sœurs tandis qu’elles gardaient encore moutons et chevaux dans le domaine paternel, ainsi qu’il le dit plus tard en sa déposition de 1455.

Jeanne avait captivé cet homme sérieux par sa simplicité, Claude aussi avait séduit le guerrier par son entrain.

Il savait celle-ci vive, enjouée, mais brave et, ne supposant pas que ses paroles imprudentes eussent un sens caché, il employa le crédit moral qu’il possédait dans la haute société de Vaucouleurs à effacer la mauvaise impression produite et à rassurer les tertiaires franciscains sur le compte de l’émissaire des fées du bois Chenu.

Quanta Jeanne il ne doutait pas de sa vertu mais, cependant, en homme prudent, il résolut de s’assurer encore de la valeur intellectuelle et pratique de la jeune fille. Accompagné d’un de ses amis, Jean de Novelompont, surnommé Jean de Metz, il se rendit chez Leroyer pour causer familièrement avec les deux sœurs.

Jeanne les étonna par le calme, la profondeur, la précision de ses réponses.

Les deux guerriers avaient trouvé l’héroïne travaillant à un ouvrage de monture près de son hôtesse.

– Que faites-vous ici, ma mie ? demanda Jean de Novlompont ? Faut-il donc que le Roi soit chassé de son royaume et que nous devenions Anglais ?

– Hélas ! répondit Jeanne avec tristesse, je suis venue ici en chambre de roi pour parler à Robert de Baudricourt et lui demander de me faire conduire vers le gentil Dauphin ; mais il n’a souci, je le vois, ni de moi, ni de mes paroles. Cependant je dois être près du Roi avant le milieu du Carême ; il le faut et j’y serai, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux ! Personne au monde, voyez-vous, ni Roi, ni Duc, ni fille d’Écosse, ne peut reconquérir le royaume de France. Tous les conseils sont vains ; il n’y a de secours qu’en moi. J’aimerais bien mieux rester à filer près de ma pauvre mère, car combattre n’est pas mon métier. Mais il faut bien que j’aille combattre, puisque mon Seigneur le veut.

– Et quel est donc votre Seigneur ? demanda Jean de Novelompont comme l’avait fait Baudricourt.

Le Roi du Ciel !

À ces mots, le chevalier qui, sans doute, était initié aux secrets de la grande conspiration religieuse et patriotique dont Jeanne était l’instrument conscient et précieux, fut saisi d’enthousiasme et, prenant la main de la jeune héroïne, il lui jura sa foi, lui promettant de la conduire au Roi avec l’aide de Dieu.

« Quand voulez-vous partir ? demanda-t-il.

– Plutôt aujourd’hui que demain, plutôt demain qu’après, répondit-elle, car le temps presse.

– Mais vous ne pouvez chevaucher ainsi vêtue, observa-t-il.

– Je sais qu’il me faut prendre des habits d’homme et j’y suis résolue, dit-elle.

– Eh bien, fit-il émerveillé de sa décision si simple et si brave, je vous ferai donner une armure.

En effet, il commanda à l’un de ses serviteurs d’aller quérir un équipement complet.

Jeanne le donna immédiatement à Claude et, pour elle, elle revêtit un costume de tertiaire franciscain que les membres de la fraternité de Vaucouleurs firent confectionner à sa taille.

Dès lors, une effervescence enthousiaste s’empara des esprits dans tous les environs.

Bertrand de Poulengi se chargea de dévoiler au Gouverneur de la forteresse la vraie mission dont Jeanne était chargée. Il lui montra le rôle différent que les deux sœurs devaient remplir dans la libération de la France. Robert de Baudricourt comprit alors qu’une politique profonde avait guidé vers lui les filles de Jacques d’Arc : il sentit que l’émissaire des Fées du bois Chenu devait masquer les négociations si importantes confiées à l’intelligente initiative de Jeanne, seule élue de Dieu et des Discrètes, seule dépositaire du grand secret des moines celtiques et des hauts barons anglais.

Dès lors, Baudricourt fut capté. En vrai patriote, il fit abnégation de ses vues personnelles et il sut agir avec autant de prudence que de tact, avec autant de prévoyance que de désintéressement.

Avant de partir pour la France, Jeanne avait encore à faire une démarche absolument nécessaire au succès de sa mission. Il lui fallait conférer avec la duchesse de Lorraine, Marguerite de Bavière, sœur de la reine Isabeau. Par elle seule, l’héroïne pouvait avoir la clé des mystères intimes qui bouleversaient l’âme de Charles VII et pesaient lourdement sur toute la politique du roi de Bourges, en le mettant à la merci des puissants conseillers qui le gouvernaient.

Marguerite de Bavière était une sainte femme. Elle vivait retirée dans une austère solitude près de Toul. Fort délaissée par son mari que la favorite Alison du May tenait en une très étroite dépendance, régnant à la fois sur les sens du Duc et sur ses États, la duchesse Marguerite se considérait comme la victime expiatoire des crimes et des fautes de sa race. Elle ne gémissait point sur son sort, elle l’acceptait avec une énergie de résignation et de fermeté calme qui édifiait et émerveillait ceux qui avaient le bonheur de l’approcher.

« Réparer ! » telle était son unique devise. Expier ! tel était son but.

La duchesse Marguerite de Bavière n’avait ignoré aucune des fautes commises par sa sœur la reine épouse de Charles VI. Elle connaissait le caractère léger, frivole et sensuel d’Isabeau. Elle comprenait la faiblesse de cette nature molle et, tout en excusant certainement la femme, elle condamnait la souveraine si peu à la hauteur de sa tâche difficile. Marguerite avait souvent reçu les confidences de celle qui trahissait tous ses amis sous l’empire de la peur que lui inspirait des ennemis.

Oui, en vérité, Isabeau de Bavière avait toujours été affolée par la peur, hypnotisée par les menaces terribles qui lui étaient faites sans cesse et qu’elle sentait suspendues sur son existence comme une terrible épée de Damoclès.

On l’avait menacée dès son arrivée en la Cour de France. Elle avait quatorze ans alors, elle était belle, insouciante, rieuse. Mais elle avait vu soudain se dresser près d’elle, arrogante et rigide, cette Marguerite de Flandre qui lui avait dit tout bas : « Je veux régner, je le dois, aidez-moi ! »

Isabeau avait eu peur et, pour oublier la sinistre figure de la crueuse dame 62 qui prétendait la dominer et faire d’elle l’instrument docile de son ambition et de sa politique, elle s’était jetée dans les plaisirs à corps perdu.

Elle espérait peut-être que, la trouvant si folle, on cesserait de lui rien demander. Au contraire, les pouvoirs occultes, sentant en elle une cire molle, résolurent de l’employer non comme agent, mais comme moyen. Isabelle avait tremblé ; on la domina par la crainte. On lui prédit que Charles VI, qu’elle aimait, serait atteint, et Charles VI devint fou ; on lui annonça que ses enfants succomberaient, et successivement les trois premiers Dauphins furent empoisonnés : l’un à sept ans, l’autre à vingt, l’autre à dix-neuf. Puis ce furent ses favoris, ses amis, ses serviteurs. Isabeau plia sous l’étreinte de ces douleurs qui brisaient son cœur plus sensuel que sensible sans doute, mais cependant humain dans le sens presque animal du mot.

Naturellement, Isabeau de Bavière était une jouisseuse, elle oublia sa peine dans les plaisirs ; elle noya ses chagrins dans les orgies et elle accumula les crimes pour ne plus sentir l’oppression de la peur.

Elle était désormais in manu des pouvoirs occultes qui en faisaient le pivot matériel de leur politique anti-française.

Elle était la reine après tout !

Le roi fou étant interdit, la reine avait une valeur nominale dont on pouvait jouer à l’encontre de ceux qui voulaient défendre la patrie contre l’étranger.

Aussi la tremblante Isabeau tourna-t-elle désormais comme une girouette légère sous la poussée des vents les plus contraires en apparence mais soufflant néanmoins au bénéfice des mêmes pilotes cachés et des mêmes politiques secrets.

Accommodant désormais ses distractions et ses craintes, Isabeau nourrit, de sa propre main, des léopards vivants, tandis que, pour assurer sa sécurité personnelle, elle jetait la France entière en pâture au léopard d’or des industriels anglais.

En cela, elle était logique ; la cruauté des autres l’avait rendue méchante ; la peur l’avait faite voluptueuse et dépravée, mais n’avait pu détruire son ironie native, cette ironie lourde des femmes allemandes qui rient cyniquement lorsqu’elles n’osent pas pleurer.

Marguerite de Bavière, elle, apprit à pleurer de ces choses sinistres ; elle porta au pied de la Croix toutes ces hontes et toutes ces douleurs.

Ne pouvant ni rassurer Isabeau, ni lui faire comprendre la sainte énergie du devoir, elle pria et, par sa patiente tendresse, elle réussit à conserver la confiance absolue de celle dont elle déplorait les fautes en cherchant à les réparer.

Par sa sœur, elle avait connu tous les dessous du traité de Troyes ; elle avait su qu’il était la rançon de la vie de Catherine de France, la fille bien-aimée d’Isabeau.

La reine avait eu peur, encore cette fois, de voir disparaître Catherine comme elle avait vu mourir déjà les trois Dauphins et sa fille Michelle. Elle avait sacrifié la France au salut de son enfant !

Marguerite avait su cela ; elle avait déploré la faiblesse désastreuse de la souveraine, sans oser blâmer la mère d’avoir menti, en trahissant son fils et la Patrie pour assurer la vie de sa dernière née, et en remplaçant pour elle le suaire par un manteau royal semé de léopards et de fleurs de lys d’or.

Depuis cette année néfaste de 1420, Marguerite de Bavière vivait dans toutes les rigueurs de l’austérité pénitente, elle souffrait en priant : elle priait en souffrant. Dieu se laissa toucher par ses larmes de sainte et elle put, en un instant, réparer le plus désastreux effet de la conduite de sa sœur.

Sous l’escorte de Bertrand de Poulengi, Jeanne d’Arc pénétra un jour dans l’oratoire où la duchesse Marguerite avait tant prié, tant pleuré. Les deux femmes se virent et causèrent. Par Marguerite de Bavière, Jeanne connut tous les plus intimes secrets d’Isabeau et elle put, dès lors, en toute assurance, affirmer à Chapes VII qu’il était réellement le fils et l’héritier légitime du Roi.

Tandis que Jeanne opérait secrètement cette très importante démarche, Claude se rendait à la cour de Lorraine sous la sauvegarde du gendre du Duc, le jeune René d’Anjou, frère de l’épouse du roi de Bourges.

Baudricourt, d’après la Chronique de Lorraine, les accompagna et présenta lui-même Claude au Duc en lui disant « comment elle désirait aller vers le roi Charles pour le remettre en France et chasser les Anglais hors. Le Duc demanda à la jeune fille si elle avait cette volonté. Elle répondit que ouy.

« – Monseigneur, je vous promets qu’il me tarde beaucoup que je n’y suis.

« – Comment, dit le Duc, tu ne portas jamais armes, ne à cheval ne fus !

« – Quand j’aurai un cheval avec un harnais, dessus je monterai, là verra-t-on si le scay guider.

« Le Duc (pour lors son escurie estait où les Piedz Deschaulx sont à présent) lui donna un harnais et un cheval et la fit armer.

« Elle estait légère ; quand on amena le cheval et des meilleurs, tout scellé et bridé, en présence de tous, sans mettre le pied en l’estrier, dedans la selle se rua.

« On lui donna une lance, elle veint en la place du chasteau, elle la courut. Jamais homme d’armes mieux ne la courut. Toute la noblesse esbahie estait. On en fit le rapport au Duc, bien congnut-il qu’elle avait vertu. Il dit donc à Messire Robert : Or, l’emmenaiz ; Dieu lui veuille accomplir ses désirs. »

Mais Claude n’était pas venue uniquement à Nancy pour émerveiller les hommes d’armes ; elle devait aussi tenter d’ébranler le crédit d’Alison du May sur l’esprit du vieux Duc.

Alison entraînait le beau-père de René d’Anjou à devenir le féal du roi d’Angleterre.

Claude d’Arc fut sans pitié pour la Fée imprudente qui la contrecarrait dans son dessein qui était d’obtenir l’hommage du Duc au roi de France.

René d’Anjou s’amusait fort des propos spirituels et mordants de la belle fille dont il nous a laissé un charmant portrait peint, dit-on, de sa main.

Dans cette miniature, Claude est représentée en costume de guerrière.

Ses longs et beaux cheveux retombent en boucles magnifiques sur ses épaules. La tête est coiffée d’un chapeau de feutre, orné de fleurs de lys, d’un très curieux effet.

La physionomie est énergique ; les traits inférieurs, très accentués, montrent une personne bien plus voluptueuse qu’ascétique.

L’œil est intelligent et volontaire.

On sent la Femme et non la voyante sous cette armure très coquette.

On comprend bien mieux cette superbe jeune fille cherchant la mandragore des Fées que recueillant la voix des Anges.

Elle a pu être la Pucelle d’Orléans ; elle ne fut certes pas la martyre de Rouen.

Non, l’héroïne qui soutint pendant plusieurs mois les fastidieux interrogatoires de clercs aussi indiscrets que retors, sans trahir le secret de son action occulte, n’était point celle dont René d’Anjou nous a conservé les traits !

Celle de Rouen, c’était la douce Pucelle si bien revêtue d’habits d’homme que rien de féminin ne se révélait dans sa prestance.

Celle-là avait les cheveux coupés en rond jusqu’à la hauteur des tempes, comme les tertiaires franciscains de cette époque.

Elle portait, non l’armure, mais le costume des laïques du Tiers-Ordre, ainsi que l’affirme un témoin contemporain, le greffier de l’Hôtel-de-Ville de La Rochelle :

« Elle avait, écrit-il, pourpoint noir, chausses attachées, robe courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs et un chaperon noir sur la tête. »

Matthieu Thomassin, dans sa Chronique, décrit le costume de Jeanne en termes à peu près semblables :

« La Pucelle avait courts les cheveux et ung chaperon de layne sur la teste et portait petits draps, qu’on appelle communément des brayes, comme les hommes de bien simple manière », dit-il.

Ce vêtement, c’était celui dont les bonnes gens de Vaucouleurs avaient équipé Jeanne, sur l’avis exprès de Gerson. Aussi l’héroïne à Rouen ne chargeait-elle point homme vivant au sujet de son habit masculin, qu’elle ne savait point comment quitter, puisque Gerson était mort avant qu’elle fût prise, en espérant qu’elle triompherait.

Ce vêtement, et surtout cette coupe masculine des cheveux, c’était son signe particulier ; elle y tenait, parce qu’elle savait sa sœur trop coquette pour consentir jamais à sacrifier sa splendide chevelure qui l’avait fait comparer, à la cour de Lorraine, à la célèbre Mme d’Or 63.

L’Inspirée rusait avec la Guerrière.

Jeanne ne permettait pas à l’imprudente Claude de s’identifier complètement avec elle.

Sa coiffure et son habit masculins étaient la livrée de la messagère occulte des Discrètes ; les gens supérieurs à qui elle eut affaire ne s’y trompèrent pas.

Claude pouvait batailler avec les hommes d’armes ; son caractère le lui permettait ; les femmes guerrières n’étaient point rares en ces époques tourmentées.

Mais il fallait toute la présence d’esprit, toute la sagacité de Jeanne pour ne se point laisser abuser ou trahir.

À la rigueur, on eût pu assez facilement remplacer Claude, mais on n’eût peut-être pas trouvé une seconde Jeanne, une seconde sainte pour mener à bien sa scabreuse mission.

Aussi toutes les précautions furent-elles prises pour que rien n’entravât l’action différente, mais convergeant au même but, que devaient mener simultanément les deux sœurs.

Lorsqu’elles partirent enfin de Vaucouleurs, le 23 février 1429, elles ne suivirent pas le même chemin pour se rendre à Chinon, auprès du Dauphin.

Jeanne, accompagnée de Jean de Novelompont, de Bertrand de Poulengi et de quelques autres hommes d’armes sérieux et expérimentés, passa par la Champagne sur l’ordre de ses Saintes qui lui avaient assuré qu’elle traverserait, sans accident, tous les pays encombrés d’Anglais.

Claude, sous l’escorte de ses deux frères et de quelques compagnons du capitaine de Vaucouleurs, se dirigea vers Chinon par la route de Bourges 64, parce qu’ainsi elle n’avait à traverser que des pays français ou bourguignons.

Robert de Baudricourt avait tracé cet itinéraire comme étant le plus sûr ; mais rien n’avait pu déterminer Jeanne à ne pas se conformer à l’ordre formel de ses voix.

En lui remettant la lettre d’introduction qu’il avait rédigée pour le Roi, le gouverneur de Vaucouleurs dit donc avec quelque inquiétude à Jeanne la tertiaire : « Va maintenant et advienne que pourra !

– J’ai la voie ouverte ! » lui répondit joyeusement Jeanne en serrant sur sa poitrine le message du Gouverneur comme pour lui montrer qu’en son sein elle cachait d’autres missives plus secrètes et plus importantes encore.

Et tandis que Claude, chevauchant le superbe coursier noir dont lui avait fait présent le duc de Lorraine, saluait la foule de son épée en signe d’adieu, Jeanne, montée sur le roussin acheté pour elle par les bonnes gens de Vaucouleurs, répondait doucement aux tertiaires qui lui manifestaient leurs craintes au sujet de sa personne : « C’est pour cela que je suis née ! »

Peut-être alors entrevoyait-elle les flammes du bûcher de Rouen éclipsant l’éclat des cierges de Reims.

Quoi qu’il en soit, elle marchait confiante, se souciant peu du martyre, pourvu que la France fût sauvée et que Messire Roi du Ciel triomphât.

 

 

 

 

 

 

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VIII

 

 

 

 

ARRIVÉE DES DEUX SŒURS AUPRÈS DU DAUPHIN

 

 

Nous devons signaler ici une erreur historique que poètes et romanciers ont accréditée à l’envi. Cette erreur consiste à faire vaincre les hésitations de Charles VII et à introduire, malgré l’hostilité des favoris, Jeanne d’Arc à la Cour du Dauphin, grâce à l’intervention toute-puissante d’Agnès Sorel.

Or, même en suivant les systèmes les plus favorables à la longue durée du crédit matériel et moral de la Dame de Beauté auprès du Roi, il est impossible d’en faire remonter l’origine avant la fin de l’année 1431.

En cette année-là, René d’Anjou, ayant été fait prisonnier à la bataille de Bullegneville par Antoine de Vaudemont, allié du duc de Bourgogne, Isabelle de Lorraine, épouse de René, vint solliciter l’appui du Roi de France pour obtenir la libération de son mari. Isabelle avait amené avec elle Agnès, quelle considérait comme sa meilleure amie et dont elle avait fait sa première dame d’honneur.

En admettant que la radieuse beauté de la jeune fille ait, dès l’abord, frappé le Roi, la grande passion qui eut une si importante influence sur son règne, ne datant que de cette première entrevue, ne fut pour rien dans ses décisions au sujet de Jeanne d’Arc qui était morte avant l’arrivée d’Agnès à la Cour.

Comment donc les poètes, les romanciers et même quelques historiens ont-ils pu admettre et propager un tel anachronisme ?

À notre avis, cela tient à l’oubli que tous ont fait de l’existence et de l’action de Claude d’Arc. Ayant trouvé dans les vieilles chroniques du temps la trace indéniable de deux influences féminines simultanées, les historiographes de la Pucelle en ont attribué une à Agnès Sorel sans réfléchir que son crédit officiel ne date que de 1435.

Dans les récits fantaisistes des poètes et des romanciers se trouve évidemment un fond de vérité et cette vérité apparaît lumineuse dès qu’on fait surgir des dessous de l’Histoire la figure oubliée de Claude.

Une vieille tapisserie en laine qui date du XVe siècle et représente l’entrevue de Jeanne d’Arc et de Charles VII peint admirablement l’idée que les contemporains se faisaient du double aspect sous lequel parut la Pucelle à son arrivée auprès du Dauphin 65.

D’un côté, on voit le château de Chinon d’où sort le roi Charles VII qui s’avance sur le pont-levis. En face de lui arrive un cortège de cavaliers qui, chose singulière, ont tous, d’une façon très marquée, le type féminin.

En tête se trouve la Pucelle guerrière, couverte d’une armure, munie d’une grande épée sur le pommeau de laquelle s’appuie sa main gauche. L’index levé de sa main droite semble montrer au roi étonné le ciel semé de soleils et de fleurs.

Les figures très soignées de ces soleils ont une physionomie inquiète, fort curieuse à observer.

Au second plan, derrière cette Pucelle militaire, se tient la douce Pucelle qui porte l’étendard.

Elle est vêtue d’un costume vulgaire, mais son coursier est complètement caparaçonné de soleils présentant la même physionomie anxieuse que ceux dont le ciel est semé.

Elle-même a une attitude attentive ; elle semble écouter avec une certaine angoisse ce que dit la guerrière au Roi.

À sa droite, chevauche un page qui se tourne vers elle en souriant.

Portant, en sa main, de façon très ostensible, un arc détendu, il se trouve placé entre les deux jeunes filles.

Chacune d’elles a sur l’épaule son signe particulier, la première une rose épanouie 66, la seconde un soleil rayonnant et à face humaine.

Claude la guerrière, Jeanne l’inspirée, sont sorties toutes deux de la famille d’Arc dont on porte, entre elles, les armes parlantes.

L’émissaire des Fées et l’Élue des Discrètes se trouvent là simultanément en jeu en présence du Roi qui doit être prévenu et qui les attend.

Charles VII les attendait, en effet, ces envoyées d’un pouvoir protecteur. Prévenu par la lettre de Baudricourt, que Jeanne lui avait envoyée de Fierbois, où elle s’était arrêtée avec son escorte, tandis que Claude, suivant une autre route, devait être près de Bourges, le Roi savait le secours inespéré qu’on lui offrait.

Mais ce n’était pas pour lui petite affaire que d’accepter le concours d’une puissance supérieure.

Charles VII était à la merci absolue de ceux qui se disaient ses conseillers tout en étant réellement ses maîtres. Pour comprendre l’action de Jeanne d’Arc à Chinon, il est indispensable de pénétrer, avant elle, dans ce palais et d’examiner soigneusement quelles sont les influences qui se disputent l’exploitation du Roi. Disons d’abord que ces influences sont de deux sortes et inspirées par les deux esprits qui luttent avec acharnement pour et contre l’Église, pour et contre la France.

Aux patriotes chrétiens qui veulent le règne du Christ et le triomphe suprême de la Nation s’opposent les agents officieux des Anglais et les affidés soldés des Templiers. Ces derniers, au moment de l’arrivée de Jeanne, sont d’autant plus puissants qu’ils sont hypocrites. Ils jouissent d’un crédit d’autant plus grand qu’il est plus difficile de les démasquer, parce qu’ils appartiennent au parti armagnac qui est censé incarner en soi l’âme même de la résistance et les dernières forces vives de la Royauté aux abois.

C’est peut-être l’un des dessous les moins connus de notre Histoire que le véritable rôle joué en toute cette noire période par les Armagnacs qui furent, moins ostensiblement sans doute, mais d’une façon beaucoup plus constante et plus habile, les agents de l’Angleterre mercantile qui les payait à beaux deniers comptants.

Bernard d’Armagnac, ce sombre instrument des vengeances froides et terribles des moines du Temple, agit toute sa vie avec autant d’énergie que d’astuce pour entraîner la France dans le tombeau que ses ennemis avaient creusé d’avance avec l’espoir qu’une fois murée dedans elle n’en sortirait pas.

Bernard d’Armagnac, sous son apparence de chrétien austère, cachait toute la férocité cruelle d’un conspirateur albigeois. Il n’avait point oublié que la bande blanche qu’il donnait à tous ses partisans comme signe de ralliement avait jadis été imposée, comme stigmate infamant, à ses aïeux, par le Souverain Pontife. Il voulait venger sur l’Église et la France la tare officielle que ses ancêtres avaient subie sans pardonner l’injure reçue et sans oublier l’affront public dont ils avaient longtemps souffert.

Extérieurement fidèle à la foi du Christ, affectant pour notre Patrie un amour ardent, Bernard d’Armagnac était, au fond de l’âme, le pire des renégats et des conspirateurs.

Il s’était vendu corps et âme à l’Angleterre des Lancastre, il était le meilleur agent du grand Maître des Templiers. Il serait trop long de citer ici toutes ses trahisons envers Dieu, l’Église et la France.

La Providence veillait et elle fit soudain frapper à mort, par le Peuple, le Judas dont on n’a pas encore soupçonné tous les crimes, au moment où il allait commettre le plus lucratif de ses forfaits, celui de livrer Paris aux Anglais après avoir fait massacrer tous les habitants qui n’auraient point, comme sauvegarde, la médaille estampillée de l’héraldique léopard d’Albion.

Bernard mort, sa politique survécut. D’autres agents consentirent à servir les intérêts de l’Angleterre et les revanches des Templiers. Le président Louvet, Pierre de Giac, La Trémoïlle, se chargèrent successivement de tenir Charles VII sous le joug, en flattant ses mauvais instincts, en nourrissant sa volupté. Tous les favoris du Roi gouvernèrent par les favorites qui combattirent l’influence bienfaisante et patriotique de la reine Marie d’Anjou et de sa mère Yolande d’Aragon.

Ce fut d’abord Jehanne la Louvette, femme du duc de Joyeuse et fille du président Louvet, qui accepta la mission lucrative de capter les faveurs du fils de Charles VI.

Louvet fut un des pires conseillers de Charles VII en sa jeunesse. Homme politique sans foi ni loi, sans capacité personnelle comme sans scrupule, il était l’âme damnée du parti armagnac, le docile agent de toutes les visées les plus malfaisantes de nos ennemis.

Par ses filles, les Anglais croyaient tenir la France, car tandis que l’une d’elles captivait Charles VII, l’autre avait épousé Dunois. Mais cette dernière, ayant heureusement échappé à l’influence paternelle, appartenait secrètement au parti de la Reine, d’Yolande d’Aragon, de Marguerite de Bourgogne et de Colette de Corbie. Aussi, loin de détourner, comme on l’espérait, son mari de la voie droite et noble en l’amenant à toutes les trahisons, elle sut le doubler à merveille dans ses hautes et patriotiques visées. Dunois fut peut-être le seul capitaine qui connut et comprit absolument Jeanne d’Arc parce que sa femme lui avait révélé ce qu’elle venait faire et ce qu’elle voulait.

 

Lorsque, anéanti par une intrigue de cour et par la lassitude du Roi, le crédit de Jehanne la Louvette sombra, son père fut exporté en Provence, mais son influence, déjà si néfaste, fut remplacée par une influence plus déplorable et plus dangereuse encore.

Pierre de Giac prit le gouvernement du palais et sa femme celui de Charles VII. Catherine de l’Île Bouchard a joué dans toute cette époque un rôle si désastreux pour la France que l’on ne saurait trop vouer sa mémoire aux plus implacables jugements de l’Histoire. Ce fut elle, cette femme maudite, l’une des plus belles, des plus galantes et des plus subtiles du XVe siècle, qui jeta notre Patrie, pieds et poings liés, comme esclave aux mains d’Henry V, en faisant tuer à Montereau le duc Jean à l’heure où son alliance définitive avec le Dauphin Charles allait enfin assurer la paix.

Ce fut elle encore qui fit livrer Jeanne d’Arc au cardinal de Winchester comme gage de la transaction maladroite et coupable, que Charles VII conclut à son instigation.

Catherine de l’Île Bouchard et Bernard d’Armagnac : voilà les deux plus sinistres figures de cette lugubre période d’intrigues et de trahisons.

La froide et mathématique cruauté de l’un n’a d’égale que la cynique férocité de l’autre.

Le malheur de la France voulut que la courtisane éhontée continuât la tâche de l’homme d’État hypocrite. L’Angleterre eut dans cet homme et dans cette femme les deux plus habiles auxiliaires de sa politique malfaisante et, pendant plus d’un quart de siècle, de 1407 à 1435, de la mort du duc d’Orléans à la naissance du crédit matériel et moral d’Agnès Sorel, rien, pas même l’action merveilleuse de Jeanne d’Arc, ne put faire obstacle aux agents du Temple dans la cour du Roi.

En vain, Richemont, après avoir épousé Mme de Guyenne, veuve du Dauphin Louis et fille de Jean sans Peur, exécuta-t-il Pierre de Giac. Il réussit à lui faire avouer sa participation au crime dont la duchesse Marguerite de Bourgogne et ses filles n’ignoraient pas les vrais auteurs ; il fut impuissant à enrayer les intrigues néfastes de Catherine de l’Île Bouchard. Veuve de Pierre de Giac, cette grande Maîtresse Templière épousa le sire de La Trémoïlle que Richemont lui-même avait placé auprès du Roi de Bourges.

Celui-ci n’était point content du choix qu’avait fait le Connétable du nouveau conseiller destiné à remplir le rôle de favori.

« Vous me le donnez, mon cousin, avait-il dit, mais vous vous en repentirez, je le connais mieux que vous. »

Charles VII, malgré sa frivolité apparente, ne manquait ni de finesse, ni de bon sens.

« Il était, dit Georges Chastelain, historiographe bourguignon, sobre à table, beau raconteur, bon latiniste et bien sage en conseil. Mais de nul ne pouvait être regardé sans perdre aussitôt contenance. Depuis la mort du duc Jean, il n’était nulle part sûr, nulle part fort ; il craignait toujours de mourir par le glaive, ne s’osait loger sur un plancher ni passer sur un pont de bois à cheval, tant fut bon. De sa personne, du reste, n’était pas homme belliqueux, ni robuste, ni animeux pour faire de main propre, mais se souffrait conduire et cependant s’espouvantait, entre cent mille, d’un seul homme non connu. »

Évidemment le fils d’Isabeau de Bavière, le plus jeune des quatre Dauphins, avait été, dès l’enfance, terrifié, menacé, annihilé moralement par les conspirateurs occultes qui méditaient la perte de la France et la ruine de la Royauté.

Cependant, comme la Providence veillait et que les vrais patriotes surveillaient tous les agissements de leurs adversaires, d’autres influences bienfaisantes contrebalançaient, en cet esprit malléable et bon, le crédit néfaste des méchants.

Charles avait des élans de piété touchante, de mansuétude charitable et parfois aussi d’intuition étonnante.

Mais ce n’étaient que feux de paille qui manquaient de vigueur, de durée, d’aliment.

La crainte qui avait dominé sa mère l’hypnotisait aussi. Il avait peur de tout, de tous et de lui-même. C’était par la terreur qu’elle lui inspirait que Catherine de l’Île Bouchard le maîtrisait et gouvernait.

Ce qu’avait été pour Isabeau la haulte et crueuse dame 67, Marguerite de Flandre, Catherine de l’Île Bouchard l’était pour Charles VII.

Pour oublier ses appréhensions et ses angoisses, le fils devenait, comme sa mère, frivole, voluptueux, incapable. Ce n’était pas comme elle dans les orgies qu’il noyait ses tristesses ; ses plaisirs avaient une allure plus lugubre. Il s’amusait sans entrain, rougissant de ses faiblesses, presque honteux des excès qui l’usaient sans réussir à le distraire de ses obsédantes préoccupations.

Doué d’une sensibilité délicate, ce prince souffrait secrètement de la corruption dont on lui avait fait une habitude. Ses aspirations naturelles, son langage, ses goûts étaient ceux d’un esprit cultivé, ses mœurs seules étaient vulgaires et cela tenait presque autant à la nature de son milieu qu’à son caractère personnel.

La reine Marie d’Anjou possédait des qualités fort estimables. Elle était sensée et habile, elle avait l’esprit droit et elle sut montrer dans la mauvaise fortune une grande constance et un dévouement sans bornes à la France et à son époux. Sa libéralité, sa douceur, sa bonté, ses vertus domestiques sont au-dessus de tout éloge. Son esprit n’était ni sans agrément, ni sans culture. Elle aimait même les lettres et les arts ; mais, esclave du devoir et chrétienne parfaite dans sa vie privée, elle ne sut pas avoir assez de fermeté, de dignité et d’énergie comme souveraine.

Adorant son mari, elle fut d’une indulgence inouïe pour ses faiblesses et ne sut pas imposer son influence à ce caractère indolent. Elle gouverna admirablement sa maison, mais elle ne sut gouverner ni le Roi ni le Royaume. Épouse dévouée jusqu’à l’abnégation, elle ne fut pas assez forte pour réconforter l’esprit craintif et hésitant de son mari.

Sa situation, du reste, n’était point facile. Mariée très jeune, dépourvue de beauté, elle pouvait être l’amie, la confidente des douleurs, elle n’avait ni l’allure ni le tempérament de l’amante qui fixe les sens et fait vibrer les instincts.

Charles VII la traitait bien plus en camarade qu’en conseillère. Son égalité d’humeur le délassait de toutes les intrigues de la Cour. Il se reposait près de la Reine, mais il ne s’y distrayait pas. Il trouvait en elle une femme douce, une bonne ménagère, d’humeur facile et indulgente, mais il ne rencontrait pas le complément de sa nature indolente et frivole.

Pas plus que lui la Reine ne savait vouloir. Elle subissait l’influence bienfaisante des gens sages et patriotes dont elle aimait à s’entourer, mais elle ignorait l’art de répercuter utilement leurs avis dans l’âme du Roi. Elle était un peu comme ces surfaces planes et bien unies qui reçoivent la lumière sans la réfléchir.

Charles VII n’avait donc pas en elle un guide.

Les âmes douces et molles sont sans prise sur leurs pareilles ; l’union de deux faiblesses ne fait pas une force.

Marie d’Anjou était trop foncièrement bonne pour inspirer autour d’elle une crainte salutaire ; on s’en servait, on ne la servait pas.

D’un tout autre caractère était sa mère Yolande d’Aragon, veuve de Louis d’Anjou. Tous les historiens sont d’accord pour reconnaître la supériorité réelle de cette femme d’élite. Une seule passion semble avoir été l’âme de sa vie : l’amour de la France, qu’elle confondait avec celui de ses enfants.

Violante d’Aragon, comme la nommaient par raillerie les mauvais politiques qu’elle contrecarrait sans cesse, avait autant d’énergie, de ténacité, de volonté que sa fille en avait peu. Mais il lui fallait conduire des affaires si multiples et si compliquées qu’elle n’avait guère le temps de bercer Charles VII comme un grand enfant qu’il faut rassurer contre tout et contre tous.

Elle-même avait fort à faire pour se défendre des hommes qu’elle méprisait profondément, les sachant vendus aux pires ennemis de la France et du Christ, mais quelle devait supporter, ne pouvant seule contrecarrer la politique étroite, si contraire à la sienne, que les Louvet, les Giac, les La Trémoïlle incarnaient et défendaient.

Tous ces hommes, qui se disaient hautement Armagnacs, continuaient la politique d’astuce et de duplicité de leur chef Bernard.

Le souvenir de cet être froid et retors planait comme un cauchemar sur Charles VII, qui le revoyait sans cesse inexorablement cruel, abattant tout pour faire place nette comme l’eût fait un Attila. Contre ce souvenir, âme muette et rigide du parti qui semblait rester seul fidèle au Roi de Bourges en sa détresse, Yolande était d’autant plus impuissante que tous ses efforts auprès de son gendre étaient paralysés par l’influence néfaste de Catherine de l’Île Bouchard. Cette intrigante, successivement épouse de Pierre de Giac et de La Trémoïlle, gouverna par les deux favoris qui servirent de maires du palais à ce roi fainéant et incapable de suivre la grande politique nationale que sa belle-mère lui indiquait comme le devoir et le salut.

La France a compté peu d’hommes d’État aussi méprisables que La Trémoïlle. Audacieux, dissimulé, profondément habile, dépouillé de toute conscience morale, dévoré d’ambition et de convoitise, ingrat et jaloux, envieux de toute supériorité et de toute grandeur, il réunit tous les vices et toutes les bassesses sans l’ombre d’un mérite et d’une vertu. Vénal et prévaricateur, il ne laissa échapper aucune occasion d’emplir ses coffres, d’arrondir ses domaines. Il prêtait au Roi à la petite semaine, et le menaçait sans cesse de la faillite et du déshonneur. C’était le digne époux de Catherine de Giac. Arcades ambo. Les deux faisaient la paire, Bernard d’Armagnac était bien remplacé.

Catherine avait vendu aux Anglais le sang du duc de Bourgogne en leur livrant la France par-dessus le marché. La Trémoïlle, secondé par sa terrible épouse, ne négligera rien pour faire avorter le grand mouvement national personnifié par la Pucelle. Il sèmera tous les obstacles possibles sous les pas de l’héroïne, il essaiera même de l’empêcher d’arriver jusqu’au Roi en lui tendant sur la route de Fierbois à Chinon un infâme guet-apens.

Ayant échoué, il luttera sourdement contre la mission sublime qu’elle accomplit avec une invincible audace et une si intelligente ténacité. Vaincu par la diplomate comme nous allons le voir, il s’appliquera un moment à lui opposer Claude la guerrière pour éviter l’alliance précieuse que Jeanne veut conclure avec Richemont.

Mais l’Inspirée est sur ses gardes ; les Reines l’ont instruite. Dieu l’éclaire et, malgré tous et même malgré Claude, elle opère l’union des forces du Connétable à celle de son ost et la France est sauvée ! Orléans, Patay, Jargeau, toutes les victoires triomphales de cette superbe campagne de la Loire qui n’a peut être pas d’égale dans les fastes historiques de notre Patrie, sont les fruits merveilleux de l’initiative hardie de Jeanne d’Arc s’imposant à tous comme généralissime après avoir admirablement rempli la mission diplomatique qu’elle avait acceptée.

Catherine et La Trémoïlle subissent sans rien dire ce qu’ils n’ont pu empêcher. Le Roi du Ciel a vaincu le Grand Maître du Temple. Charles VII est sacré, mais Jeanne paiera cher sa vaillance, Catherine et La Trémoïlle la guettent comme une proie dans l’ombre ; nous verrons bientôt comment ils la livrèrent, désarmée, aux Anglais. Auparavant il nous faut étudier encore les autres ennemis de Jeanne à Chinon.

À côté de La Trémoïlle, Jeanne devait rencontrer près du Roi un autre adversaire non moins implacable mais plus doucereux : c’était le chancelier de France Regnault de Chartres, archevêque de Reims.

Ambitieux, souple, habile, capable de tout feindre et de tout dissimuler, vaniteux et ingrat, rampant devant les puissants et superbe vis-à-vis des faibles, prêtre sans foi, diplomate sans scrupules, Regnault de Chartres haït Jeanne d’Arc, mais il eut peur de sa pénétration, de sa franchise et surtout de son habileté.

Dès l’abord, il comprit que cette jeune fille en savait beaucoup plus qu’elle ne voulait en dire et, au lieu de lutter franchement contre elle, il essaya de ruser.

Mal lui en prit pour la cause de ses maîtres, car l’héroïsme et l’intelligence de l’envoyée du Roi du Ciel dépassaient tellement son esprit étroit et méthodique, sa petite âme mesquine et vaniteuse, que toutes ses ruses aboutirent au triomphe de celle qu’il avait cru troubler et démonter.

Comme La Trémoïlle il dut subir Jeanne, mais il ne lui pardonna pas. Il se réjouit même publiquement de sa prise qu’il avait lentement préparée en négociant avec Winchester le traité secret qui annulait toutes les conséquences heureuses de celui que nous allons voir maintenant conclure dans la grande salle du château de Chinon.

Charles VII, constamment ballotté entre deux influences contraires, celle des reines et celle des courtisans, ne savait généralement que résoudre et que conclure dès qu’une affaire nouvelle se présentait. Lorsqu’il reçut, expédiée de Fierbois par Jeanne, la lettre de Robert de Baudricourt, il hésita à répondre et prit conseil.

Naturellement, La Trémoïlle et ses partisans dissuadèrent le Roi de recevoir la Pucelle, fille folle et aventurière sans mission, disaient-ils.

Yolande d’Aragon fut d’un avis contraire.

– Pouvez-vous, dit-elle à son trop faible gendre, refuser de voir au moins cette messagère qui promet si grandes choses au nom du Roi du Ciel ?

– Eh quoi ! dit Gérard Machet, confesseur du Roi et véritable ami de la France, cette jeune fille est porteuse d’une lettre de crédit du brave Robert de Baudricourt, vaillant et prudent capitaine, elle a traversé sans encombre tous les pays dont l’ennemi est maître et le conseil du Roi l’enverrait sans l’entendre, cela serait vraiment folie et trahison !

Que répondre à cela ? Les railleurs ne le surent et se rangèrent à l’avis d’appeler d’abord à Chinon les chefs de l’escorte, amis et compagnons du capitaine de Vaucouleurs.

Jean de Novelompont et Bertrand de Poulengi, requis par le Roi, vinrent donc ; ils exposèrent avec tant de conviction et d’enthousiasme leur confiance absolue au pouvoir réel de la Pucelle et en la vérité de sa noble mission qu’ils obtinrent pour elle l’audience sollicitée. Ils y furent aidés, du reste, d’une façon assez singulière et qui les surprit beaucoup.

Charles VII était plus sensé que son père en bien des points, mais cependant il avait hérité de ses superstitieuses terreurs et quoique pût dire son Conseil, il ne décidait rien, sans consulter, en dernier ressort, ses astrologues.

Il en avait alors un pour lequel il professait une grande estime et qui était natif d’Orléans. Cet homme se nommait Jean Colleman, d’aucuns disaient qu’il était juif, mais, de cela, nul ne savait rien de certain.

Le Roi avait aussi près de lui un très célèbre docteur en médecine et grand astrologien genevois dont parle Simon de Phares, lequel fut élevé à Chateaudun avec les enfants de Dunois et qui, par conséquent, fut à même de savoir ce qui se passa réellement à Chinon.

« Cestuy avait nom maistre Guillaume Barbin et, consulté par le Roy, presdit l’exil des Anglais et relievement du Roy de France au moîen d’une simple Pucelle, et ung nommé Maistre Rollandus Scriptoris qui faisait les almanachs à l’usage de l’Université bailla l’élection pour ce faire en ces termes : “Bien est ascendant le XVIe degré de libra (la balance qui correspond au mois de septembre) et une estoile fixe nommée spica (l’aspic) est en l’ascendant Vénus, Mercure et le Soleil ou mi-ciel 68.” »

De cette rédaction, assez peu claire, Jean Colleman tira une conséquence favorable dans l’espoir, sans doute, d’engager le Roi à secourir Orléans sa ville natale.

S’il était juif, comme on le prétend, Colleman n’ignorait certes pas la décision prise en faveur de Claude par la Loge-les-Dames du Bois Chenu. D’autre part, cet homme pouvait fort bien être simplement l’agent secret de la reine Yolande qui savait, par les Tertiaires, la vraie mission dont Jeanne était chargée.

Quoi qu’il en soit du mobile qui le fit agir, Jean Colleman déclara verbalement au Roi, car il écrivait fort peu, ce qui prouve qu’il était homme de sens très pratique, que toutes les conjonctures et conjectures astrales annonçaient le triomphe certain de la Pucelle avant le mois de septembre suivant.

Cette affirmation similaire de trois astrologues décida plus vite Charles VII à accueillir Jeanne d’Arc que toutes les instances de sa belle-mère et de son confesseur.

Jean de Novelompont et Bertrand de Poulengi s’inquiétaient sans doute assez peu de la marche des astres, mais ils furent enchantés cependant que l’avis des astrologues du Roi concordât si bien avec leurs désirs.

Jeanne et Claude s’étaient réunies en une hôtellerie voisine de Chinon et elles y attendaient avec anxiété l’issue du Conseil du Roi.

Dès qu’elles surent qu’elles seraient reçues, elles se disposèrent pour cette démarche décisive.

Claude, revêtue de son armure guerrière, prit la tête du cortège ; Jeanne, en costume laïque de tertiaire, s’avançait derrière comme écuyer servant.

« Le Roy et son Conseil, raconte la Chronique de Lorraine, avaient envoyé trois bandes au devant de la Pucelle. En la première un semblable au Roy commandait ; en la seconde un pareil ; en la troisième estait le Roy. Vinrent les uns après les autres vers la Pucelle ; chacun la regardait. Elle dict ainsy : « Ici n’est pas le Roy ; ne ici aussi. » Mais quand ça veint à la troisième bande elle congneut le Roy : dont tous esbahis firent. »

« Dieu vous donne bonne vie, gentil Prince, dit Claude, en saluant Charles VII à la porte du chasteau de Chinon.

« Je ne suis pas le Roy, objecta sérieusement le fils de Charles VI.

– En nom Dieu, gentil Dauphin, repartit Claude, vous l’êtes et non ung autre. Puis elle dict : “Faites que tous vos gens d’armes soient à moy et leur faictes promectre que nul déshonneur ne me requerront.”

« Le Roy dict incontinent à tous que, sur leurs vies, ils ne fissent, ne dient chose à la fille pucelle par quoy ils lui despleisissent et il la recommanda moult affectueusement ès plus grands seigneurs.

« La Pucelle leur dit : “Messeigneurs, diligentons en aller. Il me targe que je ne suy desjay devant Orléans. Je vous promest que je vous feray tous gens de bien ; j’ay bon vouloir bien charger sur ces Angloys qu’en ce royaulme font grands maulx.

« Plaise donc au gentil Dauphin me bailler hommes d’armes car c’est le plaisir de Dieu que, Orléans délivré, la Pucelle le mène sacrer à Reims et que les Anglais s’en aillent en leur pays, et s’ils ne le veulent, il leur mescherra. »

La scène que raconte ainsi la Chronique de Lorraine est bien celle que les contemporains des filles de Jacques d’Arc ont représentée sur la vieille tapisserie décrite plus haut.

« Après ces choses ainsi faites et dites, on fit ramener la fille en son logis et le Roy assembla son Conseil pour savoir ce qu’il avait à faire ; là étaient l’archevesque de Reims, son chancelier et plusieurs prélats, gens d’église et laïques 69.

« Le confesseur du Roy et d’autres conseillèrent à Charles VII de parler en secret à Jeanne et de lui demander s’il pouvait croire certainement que Dieu l’avait envoyée devers lui afin que, si l’on pouvait ajouter foi à ses paroles et se fier à elle, on la pût faire examiner par docteurs, canonistes et légistes pour bien savoir ce qu’était de son fait. »

Dès le soir même, le Roy fit quérir Jeanne. Cette entrevue était décisive ; aussi eut-on soin d’y faire venir l’élue des Discrètes et non l’émissaire des Fées. Claude resta en son hôtellerie ; son rôle public était joué ; et sa sœur seule était capable d’affronter l’examen des clercs et des politiques sérieux.

« Lors icelle Jeanne, venue devant le Roy, fit les inclinations et révérences accoutumées de faire aux Roys ainsi que si elle eust été nourrie en la Cour et, la salutation faite, attendit que le Prince lui adressât paroles. »

La salle, où se passait cette scène si différente de celle qui avait eu lieu aux portes de Chinon, est située au premier étage du château, longue de quatre-vingt-dix pieds et large de cinquante. Elle était alors vivement éclairée par cinquante flambeaux et il s’y trouvait plus de trois cents soldats 70.

Le seigneur de Trèves 71, Christofle de Harcourt, maistre Gérard Machet, confesseur du Roi, le sire de La Trémoïlle, Raoul de Gaucourt et quelques autres seigneurs en qui Charles VII avait alors confiance, étaient présents 72.

Décontenancé par la double intervention des deux sœurs qu’il ne s’expliquait pas, le Roi ne savait trop que penser, ni que dire.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il enfin.

– Gentil Dauphin, répartit Jeanne avec résolution, j’ai nom Jeanne la Pucelle et par moi vous mande le Roi du Ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, que vous preniez courage ; car, en dépit de vos ennemis, vous serez tôt sacré et couronné à Reims et recouvrerez le royaume que Messire le Roi du Ciel, qui est seul roi de France, vous veut bailler en commende pour le régir et le gouverner. »

Tous les assistants étaient muets d’étonnement en entendant ces paroles, prononcées d’une voix douce et ferme, sans embarras et sans timidité, par cette jeune fille, vêtue d’un costume très simple, mais qu’elle portait avec tant d’aisance, de grâce et de distinction.

– Gentil Dauphin, ajouta Jeanne, ce que j’ai à vous communiquer est de trop d’importance pour se pouvoir dire ici : mes voix m’ont révélé des secrets fort graves et que je ne dois faire connaître qu’à vous.

Sans répondre encore, Charles VII se dirigea vers l’embrasure d’une croisée. Jeanne l’y suivit. Instinctivement les courtisans s’écartèrent et Jeanne put parler seule au Roi.

« Je vois, gentil Dauphin, dit-elle, que vous ne me croyez pas. Cependant, je vous l’assure, Dieu a pitié du Peuple et du Royaume car Saint Louis et Charlemagne sont à genoux, devant Lui, faisant prière pour vous au Ciel, tandis que, sur terre, vos communiers fidèles s’arment en secret pour vous venir en aide, après s’être assurés l’alliance tacite du grand Conseil des barons anglais.

– Dites-vous vrai, Jeanne ? interrogea vivement Charles VII, puis-je espérer un tel secours ?

– Lisez, gentil Dauphin, lisez cette missive quand vous serez seul, ce soir, et vous verrez que je puis faire ce que je vous promets, répliqua Jeanne, mettant un genou en terre devant le Roi et déposant en ses mains un message scellé qui devait provenir de ses inspirateurs.

De plus en plus étonné, Charles VII prit la lettre que lui tendait la Pucelle et la serra dans son pourpoint.

– Gentil Dauphin, reprit Jeanne, voyant que Charles VII ne disait mot, Messire le Roi du Ciel vous demande trois choses pour vous prêter aide et secours : la première est de vous démettre de votre royaume, d’y renoncer et de le rendre à Dieu de qui vous le tenez ; la seconde est de pardonner à tous ceux des vôtres qui ont été contre vous et vous ont fait peine ; la troisième est que vous vous humiliiez assez pour que tous ceux qui viendront à vous, pauvres ou riches, et vous demanderont grâces, vous les receviez, soit amis, SOIT ENNEMIS 73. »

– Je le promets, dit Charles VII.

– Eh bien, avant de vous quitter, je vous veux dire telle chose qui vous montrera clairement que mes voix savent choses fort secrètes et qu’elles ne vous tromperont point.

– Qu’est-ce ? interrogea le Roi.

– N’avez-vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous estant en la chapelle du chasteau de Loches, en vostre oratoire, tout seul, vous feistes trois requestes à Dieu ?

Le Roy respondit qu’il était bien mémoratif de lui avoir faict aucunes requestes.

Alors la Pucelle luy demanda si jamais il avait dict et révélé les dictes requestes à son confesseur ni à d’autres.

– Non, respondist le Roy.

– Et si je vous dist les trois requestes que vous feistes, croirez-vous bien en mes paroles ?

Le Roy dist que ouy.

Adonc la Pucelle lui dist : « Sire, la première requeste que feistes à Dieu fut que vous priastes que si vous n’estiez vray hoir du Royaume de France, que ce fust son plaisir vous oster le courage de le poursuivre affin que vous ne fussiez plus cause de faire et soustenir la guerre dont procèdent tant de maulx, pour recouvrer ledit royaume.

La seconde fust que vous luy priastes que si les grandes adversités et tribulacions que le pauvre peuple de France souffrait et avait souffert si longtemps procédaient de vostre péché et que vous en fussiez cause, que ce fust son plaisir en relever le Peuple et que vous seul en fussiez pugny et portassiez la pénitence, soit par mort ou telle autre peine qu’il lui plairait.

La tierce fut que si le péché du Peuple estait cause desdites adversités, que ce fust son plaisir pardonner audit Peuple et appaisser son ire et mectre le Royaulme hors des tribulacions es quelles il estait, jà avait douze ans et plus 74.

– C’est vrai, j’ai dit cela ! murmura Charles VII de plus en plus stupéfait.

– Eh bien, ajouta Jeanne assez haut pour être entendue des assistants, gentil Dauphin, je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier du royaume et fils du Roi et je suis envoyée spécialement vers toi pour te conduire à Reims pour que tu y reçoives beau sacre, si tu veux.

Puis l’entretien à voix basse reprit entre la Pucelle et son royal interlocuteur.

Que lui dit encore Jeanne ? Sans doute ce qu’elle avait appris par Marguerite de Bavière : les terreurs et les craintes de la reine Isabeau et le mensonge fait par elle, à Troyes, pour sauver la vie de sa fille Catherine 75.

À mesure qu’elle parlait, le froid visage de Charles VII prenait une expression radieuse qui frappait tous les courtisans.

Enfin, Jeanne, ayant exposé cette première partie de son secret, demanda licence au Roi de prendre congé de lui, le priant de lire sa lettre pour lai en donner avis le lendemain.

Charles VII le promit et reconduisit la Pucelle avec toutes les marques de la déférence la plus grande jusqu’à la porte de l’appartement.

Elle en sortit suivie des hommes d’armes qui l’avaient escortée.

Après son départ le roi de Bourges fit comprendre à tous les courtisans qu’il voulait être seul pour méditer sur le plaisir de Dieu.

Chacun se retira dans des dispositions d’esprit particulières. La Trémoïlle était furieux, Regnault de Chartres inquiet, Robert le Maçon et Raoul de Gaucourt hésitants, maître Gérard Machet, confesseur du Roi, se réjouissait en silence et la reine Yolande était enchantée.

 

 

 

 

 

 

_________

 

 

 

 

IX

 

 

 

 

LE MYSTÈRE DE CHINON

 

 

Le lendemain Jeanne fut admise à la messe du Roi. À l’issue de l’office, Charles VII la prit à part afin de se faire expliquer les termes de la lettre qu’il n’avait pas très bien comprise et dont voici le texte :

« Une jeune vierge, revêtue du costume d’homme, sur la monition de Dieu, s’appareille pour relever le sceptre aux lys qui gît par terre ainsi que le Roi. Elle vient détruire ses ennemis maudits, principalement ceux qui se tiennent devant Orléans et l’épouvantent des horreurs d’un siège.

« Si les hommes ont l’idée assez haute pour se rallier en cette guerre et suivre les armes que prépare maintenant la douce Pucelle et qu’ils aient foi que les Anglais trompeurs seront frappés de mort pendant que les gens de Gaule combattront de toutes leurs forces sous la conduite de la Pucelle guerrière, alors adviendra la fin du combat.

« Les anciens pactes, l’amour et la piété et tous les autres droits jurés reviendront. Les hommes combattront pour la paix et tous, dans un élan spontané, se rangeront autour du Roi qui leur fera bon poids dans la balance de Justice et les ranimera aux feux de la belle paix. Et, par suite, nul ennemi, venu d’Angleterre sous le drapeau du léopard, n’aura la présomption de se dire roi des Francs. »

Jeanne révéla clairement à Charles VII la mission double et simultanée dont elle et sa sœur étaient investies. Elle lui fit comprendre que Claude, dans l’action, jouerait le rôle que, dans la Bible, avait rempli Jahel sous les ordres de Débora, qu’elle seule devait incarner.

« Ma sœur est le bras, je suis la tête. La Pucelle guerrière, c’est Claude, et la douce Pucelle, c’est moi, dit-elle. Claude entraînera les hommes d’armes et, à sa suite, les Gaulois auront raison et victoire. Moi seule possède les plans stratégiques de la lutte et je saurai faire triompher le double étendard des moines de France et des barons anglais qui vous demandent votre alliance en vous assurant, par moi, de leur concours contre l’ennemi commun : l’usurpateur Lancastre qui les menace autant que vous. »

Charles VII ne pouvait se lasser de l’entendre, car elle lui révélait des choses qu’on ne lui avait jamais dites et, dans son bon sens d’homme pratique, il sentait bien qu’elle seule avait l’audace et le courage de lui apprendre enfin toute la vérité.

En ce moment, le duc d’Alençon, ayant appris à saint Florent-lez-Saumur où il chassait aux Cailles l’arrivée, à Chinon, de la Pucelle Jeanne dont il avait déjà ouï parler par la duchesse sa femme, arrivait à franc étrier pour juger par lui-même ce qu’était réellement la mystérieuse envoyée du roi du Ciel.

Comme il passait auprès du Roi, il arrêta brusquement sa monture et mit pied à terre pour rendre ses hommages à son royal cousin.

Charles VII l’invita à entrer avec lui au château. Le duc d’Alençon s’excusa, en alléguant le négligé de son costume de voyage.

– Qu’importe, beau cousin, dit joyeusement le Roi. Venez toujours, car nous avons heureuses nouvelles à vous apprendre. Et, désignant le jeune duc à Jeanne : C’est mon cousin le duc d’Alençon. ajouta-t-il.

– Vous, soyez le très bien venu, répondit gracieusement la Pucelle sans s’émouvoir. Plus on sera ensemble du sang royal de France, mieux cela sera 76 ! »

En entrant au château, on trouva La Trémoïlle que le Roi invita à se joindre à leur groupe.

Le favori n’osa refuser et tous quatre pénétrèrent dans une salle basse où le Roi, sur le conseil sans doute de sa belle-mère ou de son confesseur, avait donné rendez-vous à quatre de ses secrétaires officiels, chargés habituellement de la rédaction des contrats de la Cour.

« Gentil Dauphin, dit alors Jeanne, je vous en prie, faites-moi un présent. Donnez-moi, devant Messeigneurs, le noble royaume de France.

– Je le veux bien, Jeanne ma mie, répliqua Charles VII avec quelque embarras, car il craignait un peu les railleries de La Trémoïlle et de son cousin d’Alençon en semblant se prêter à l’étrange caprice que la singulière jeune fille lui avait déjà exposé la veille au soir.

– Oh ! n’ayez crainte, dit-elle souriant, je n’en ferai point un mauvais usage. Écrivez, Messieurs les notaires, en bonne et due forme la donation que me fait à moi, Jeanne la Pucelle, Charles de Valois du Royaume de France.

Séance tenante, la charte fut rédigée puis récitée à haute voix en présence du duc d’Alençon et de La Trémoïlle ébahis.

– Voilà, dit ensuite Jeanne en désignant de la main Charles VII, voilà, Messeigneurs, le plus pauvre chevalier du Royaume. Mais à Dieu ne plaise que je garde pour moi si beau don ; je ne suis que la mandataire de Messire le Roi du Ciel et très volontiers je remets le royaume en les mains du Tout-Puissant, Très-Haut, Roi des rois, Maître des Empires et Seigneur des Seigneurs. Écrivez encore messieurs les notaires ! » Docilement les quatre secrétaires royaux rédigèrent, sous sa dictée, la clause nouvelle.

Lorsqu’ils eurent fini de lire la rédaction, Jeanne se mit à genoux et pria longuement. Puis se relevant et s’avançant vers le Roi : « Au nom du Dieu Très-Haut, au nom de Messire Roi du Ciel, mon droicturier et souverain Seigneur, dont je suis l’humble messagère, moi, Jeanne la Pucelle, j’investis Charles de Valois, fils légitime de feu Charles sixième du nom, du Royaume de France, pour le tenir en commende comme usufruitier et bon sergent du Roi du Ciel, seul maître, seigneur et possesseur dudit Royaume. Écrivez ceci, messieurs les notaires, et faites apposer, au bas de l’acte, les signatures légales du Roi, de Messeigneurs, qui sont témoins, avant que je signe moi-même. »

Quand toutes ces formalités diverses furent achevées, en bonne et due forme, Jeanne se fit délivrer deux des copies de l’acte, laissant les deux autres au Roi. Puis, tandis qu’elle les serrait dans son pourpoint, elle dit joyeusement à Charles VII :

« Gentil Dauphin, n’ayez mie souci de votre Royaume, vous le tenez maintenant de trop bonne part, pour ne le point recouvrer tout entier. »

Cet épisode est un des plus solennels et des moins connus, peut-être, de la vie si étrange de Jeanne d’Arc.

Il eut pour les destinées de la France une importance capitale.

Immédiatement après avoir quitté le roi, Jeanne expédia deux courriers : l’un à Lyon, l’autre à Bordeaux.

Ces deux courriers étaient porteurs des copies de la charte de donation. Ils devaient, au péril de leur vie, remettre ces copies en mains propres : l’une à Gerson comme chef visible des moines de France et l’autre au délégué officiel des hauts barons anglais.

Celui-ci attendait à Bordeaux l’issue de la négociation première de la Pucelle.

Dès qu’il eut reçu le pli scellé des cinq croix mystérieuses qui étaient le signe distinctif de Jeanne et qu’il eut pris connaissance de son contenu, le brenn mystérieux de l’Angleterre druidique fit seller son blanc coursier et s’élança, l’épée nue en main, sur la route qui mène de Bordeaux à Chinon.

Il marchait au triple galop de sa très rapide monture, dont les sabots jetaient des flammes en frappant les cailloux des chemins.

« Il courait de si grand randon, disent les vieilles chroniques du temps, que, sur son passage, tout semblait embrasé et qu’on eût dit vraiment que son coursier volait. »

En Saintonge, en Poitou, en Touraine, chacun s’effrayait en le voyant passer. Mais lui, sans s’arrêter plus que s’il eût été ange du Ciel, criait aux bonnes gens ébahis : « Ne vous esmayez ! n’ayez crainte ! » Et il avait disparu quand ces mots frappaient les oreilles de ceux qui le voyaient passer comme une apparition féerique, se demandant vraiment si leurs yeux étaient bien ouverts et s’ils n’avaient pas rêvé.

Cette course vertigineuse pourrait sembler une fable, si elle n’était appuyée sur des documents sérieux, sur les dépositions précises de trois hommes raisonnables et dignes de foi. L’évêque de Luçon et deux gentilshommes poitevins ont certifié, sous la foi du serment, cette chose à Guillaume Goyon, conseiller de la cour de Charles VII.

Jusqu’ici on n’a vu, en leur récit, qu’une légende sans consistance et sans portée.

Mais pour nous qui scrutons avec calme les dessous de l’Histoire, nous comprenons la rapidité du voyage du délégué des landlords quand nous songeons à ce qu’il venait faire et à l’anxiété si grande avec laquelle Jeanne attendait sa venue pour fournir, au Roi et à son Conseil, le signe palpable de sa haute mission.

Oui, elle l’attendait cet envoyé en priant Dieu de le protéger et de la secourir. Prosternée pendant de longues heures dans la chapelle du château de Chinon, elle méditait, implorait, se souvenait ! Tous les plus simples détails des instructions si graves qu’elle avait reçues passaient et repassaient en sa mémoire. Elle ne doutait ni de Dieu, ni des hommes ; mais elle redoutait qu’un accident imprévu retardât ou retînt l’envoyé des barons.

« Un jour, raconte-t-elle à ses juges de Rouen, j’étais dans mon logis, en la maison d’une digne femme, près du château de Chinon, lorsque l’Ange (c’est-à-dire l’envoyé, l’ambassadeur) vint. Immédiatement lui et moi nous allâmes ensemble vers le Roi. »

Depuis que Charles VII l’avait accueillie avec bienveillance et qu’elle avait victorieusement répondu aux premiers interrogatoires des clercs, Jeanne avait ses entrées à toute heure au château.

Ayant compris que le délégué du Grand Conseil fédéral d’Angleterre désirait être reçu tout de suite à la Cour, Jeanne se dirigea, sans hésiter, vers la salle où elle savait trouver le Roi.

« Je marchai devant l’Ange par l’escalier, continue-t-elle, jusqu’à la chambre du Roi ; l’Ange entra d’abord et moi ensuite. L’Ange marcha depuis la porte jusqu’à l’endroit où se tenait le gentil Dauphin, l’espace, autant que je peux croire, étant à peu près de la longueur d’une lance ; puis il s’inclina, faisant révérence au Roi. Alors je dis : “Monseigneur, voilà votre signe, je vous en prie, recevez-le.” »

« Il y avait, en la chambre : l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de La Trémoïlle, Charles de Bourbon et plusieurs autres.

« L’Ange venait pour une grosse affaire et j’eus espoir que mon Roi, ayant croyance en ce signe, les clercs cesseraient d’argumenter contre moi.

« L’Ange parlait au gentil Dauphin, rappelant à sa mémoire la noble patience qu’il avait montrée au milieu des grandes tribulations qui étaient venues l’éprouver 77. »

Il se passa en ce moment une scène indescriptible dont les détails historiques nous manquent, mais que, par la pensée, nous pouvons reconstituer.

De même que, vers la fin de l’année 1215, le maréchal de l’armée de Dieu, Robert Fitz Walter, était venu à Paris, muni des lettres scellées du grand sceau officiel des barons anglais pour négocier avec Philippe Auguste une alliance secrète contre Jean sans Terre, de même l’envoyé spécial du Roi du Ciel venait à Chinon, en 1429, pour confirmer la vérité des paroles de Jeanne d’Arc et offrir à Charles VII leur concours contre les Anglais des Lancastre, agents soldés des Templiers.

En échange de cette alliance, l’ambassadeur des lords demandait uniquement au fils de Charles VI de reprendre courageusement la politique de son aïeul Charles le Sage et de débarrasser l’Europe des routiers qui mettaient, sans cesse, les campagnes à feu et à sang. En les expédiant en Terre Sainte sous les ordres de la Pucelle guerrière après le sacre solennel de Reims, on en purgerait le continent.

Ils travaillaient pour la paix générale de l’Occident, ces grands seigneurs anglais et ces moines celtiques qui unissaient secrètement leurs efforts pour terminer, au plus vite, cette trop longue guerre de Cent Ans dans l’espoir d’en éviter bien d’autres contenues en germe dans celle-là.

Le brenn blanc de l’Angleterre druidique qui avait traversé si vite tous les pays de l’Ouest pour rejoindre Jeanne à Chinon venait montrer à Charles VII que s’il avait l’âme assez haute pour comprendre le noble rôle qu’on lui demandait de jouer, les anciens pactes, les anciens serments d’alliance entre la France celtique et l’Angleterre gauloise seraient remis en vigueur.

Ces pactes étaient ceux qui, autrefois, réunissaient spontanément en une même ligne défensive, contre l’ennemi commun de leurs libertés imprescriptibles, les fédérations des Celtes éparses à travers les Nations.

Ces liens secrets d’entente universelle avaient été rompus par suite des malfaisantes combinaisons politiques de souverains servant d’esclaves ou de jouets aux pouvoirs occultes qui divisaient les peuples pour régner plus sûrement et plus despotiquement sur eux.

En opposant les intérêts des uns aux instincts cupides des autres et les ambitions malsaines de ceux-ci aux folles visées de domination absolue de ceux-là, ces pouvoirs, ennemis du Christ et de l’Église, croyaient avoir, à tout jamais, brisé et anéanti les liens politiques des Celtes entre eux.

Et voilà que soudain ces liens tendaient à se reformer, ces pactes allaient peut-être se reconstituer.

La couronne gauloise dominant, enserrant le globe du Monde, c’eût été le triomphe suprême de la Croix, la victoire décisive de la Femme.

Jeanne d’Arc, dont la mission superbe ne fut que vaguement esquissée, devait d’abord sauver la France et délivrer en même temps l’Angleterre territoriale, l’Angleterre druidique des griffes du léopard financier, mercantile et industriel qui l’étreignait depuis un siècle.

Elle devait aussi, la sage diplomate, vaincre les ennemis fonciers de l’Église, les Lollards de Wickleff, les Taborites de Jean Ziska, les affiliés secrets de la puissante politique du Temple qui ne combattaient notre France que pour enlever à l’Église chrétienne son dernier espoir et son dernier soutien.

Aussi Christine de Pisan, traçant d’avance l’histoire probable de la Pucelle, s’exprime-t-elle en termes très clairs et très précis :

 

            « C’est la moindre affaire qu’elle ait

            Que destruire l’Englescherie,

            Car elle a ailleurs plus hauthait

            C’est que la foi ne soit périe. »

             « En Chrestienté et en l’Église

            Sera par elle mis concorde ;

            Les mécréants dont on devise

            Et les hérétiques de vie orde

            Destruira, car ainsi l’acorde

            Prophétie qui l’a prédit. »

 

Voilà bien la vraie mission de Jeanne. Christine de Pisan, barde autorisé des Fées et des Discrètes, chantait d’avance les gloires de la douce Pucelle qui détruirait hérétiques et mécréants.

Ensuite elle exaltait, avec un égal enthousiasme, les triomphes de la Pucelle guerrière qui devait, pendant ce temps-là, combattre et vaincre Turcs et Mahométans.

Continuant son cantique d’allégresse elle dit en effet :

 

             « Des Sarrazins fera essart (moisson)

            En conquérant la Sainte Terre.

            La mènera Charles que Dieu guard !

            Avant qu’il meure fera tel erre ; (voyage)

            Il est cil qui la doit conquerre

            Et l’un et l’autre gloire acquerre

            Là sera leur chose assovie (accomplie). »

 

La douce Pucelle combat les hérétiques, la Pucelle militaire moissonnera les Sarrazins. Jeanne combat pour la Foi, Claude lutte pour la gloire.

Voilà, en quelques mots, la double mission des deux sœurs telle qu’elle fut expliquée clairement à Charles VII, par Jeanne d’Arc d’abord, par l’ambassadeur des hauts barons anglais et enfin par les moines émissaires de Gerson au château de Chinon.

« S’il arrivait, disait le grand docteur de l’Église celtique, en sa patriotique missive au Roi, s’il arrivait que la Pucelle ne remplît pas toute son attente et la nôtre, il n’en faudrait pas conclure que les choses qui ont été faites soient l’œuvre de l’esprit malin plutôt que Dieu ; car il pourrait arriver (ce qu’à Dieu ne plaise !) que nous soyons trompés dans notre attente à cause de l’ingratitude des hommes, de leurs trahisons ou de leurs blasphèmes. »

Hélas ! elles furent prophétiques ces paroles de l’éminent champion du concile de Constance ! L’ingratitude, la trahison étaient à l’œuvre ! Il y avait au château de Chinon des êtres voués à l’ennemi qui allaient travailler dans l’ombre, à vaincre Jeanne d’Arc et à faire mentir Dieu.

Catherine de l’Île Bouchard, Regnault de Chartres et La Trémoïlle, trinité maudite du Temple antichrétien, empêcheront Charles VII de comprendre et d’accomplir son rôle d’arbitre souverain entre tous les peuples celtiques. Ils empêcheront le roi des Gaules de faire, à tous les Celtes, bon poids dans la balance de justice.

Aussi, en cessant d’être le roi de Bourges, Charles VII, tout en étant reconnu ROI DES GAULES, ne sera pas réellement roi de France.

Le roi des Gaules (rex Galliarum !), c’est ainsi en effet que dans toutes les pièces diplomatiques les héritiers du trône de Clovis sont désignés. Sait-on cela ? Sait-on que, depuis le traité de Troyes jusqu’à nos jours, les rois d’Angleterre gardent, dans tous les traités de paix ou d’alliance, qu’ils soient rédigés en anglais, en français, en latin ou en allemand, le titre officiel de rois de France ?

Ce n’est pourtant pas le côté le moins étonnant de cette singulière guerre de Cent Ans que ce maintien diplomatique des souverains anglais sur le trône de notre Patrie.

Pendant plus d’un siècle, on a ostensiblement bataillé pour un titre que le vaincu conserve encore et que le vainqueur, malgré l’intervention victorieuse de Jeanne d’Arc, renoncera à revendiquer.

Cela paraît invraisemblable et cependant rien n’est plus vrai.

Ainsi, pour n’en prendre qu’un exemple entre beaucoup d’autres, lors du traité d’Utrecht, signé par Louis XIV, la reine Anne s’appelle dans les pleins pouvoirs : « Anna Dei gratia Brittaniæ, FRANCIÆ et Hybernia Regina. »

Et les pièces publiées par le gouvernement français lui maintiennent ces titres sans que personne, dans le monde des chancelleries, ait élevé une observation.

Louis XIV, alors roi réel de France, ne porte jamais son titre territorial, il est désigné sous celui de roi très-chrétien ou de ROI DES GAULES.

De plus, lorsque, dans un article, il est indispensable d’établir respectivement les droits, privilèges ou revendications des puissances contractantes, on se sert, pour désigner celle du vrai souverain de la France, de ces mots : CORONA GALLICA, la couronne gauloise.

Donc, diplomatiquement, les Valois et les Bourbons, héritiers de Saint Louis, ne furent point rois de France, ils furent rois très chrétiens des Gaules ; ils avaient, au front, la couronne gauloise.

Et c’est cette couronne « qu’orfèvre au monde ne pourrait faire moult plus riche ou plus belle car on ne saurait en nombrer la richesse » que Jeanne d’Arc fit montrer à Charles VII par un ambassadeur qui venait de haut, suivant son expression si catégorique.

Oui, certes, il venait de très haut l’envoyé qui apportait secrètement, au roi de Bourges, l’investiture de son véritable Royaume et lui révélait que la Celtique entière attendait alors de lui la renaissance chrétienne des anciens droits Gaulois.

Si le roi des Gaules eût possédé une intelligence assez haute, un esprit assez clairvoyant pour suivre la politique des lords et des moines, l’ère moderne eût pris un tout autre aspect.

Constantinople ne fût pas devenue la métropole des Turcs.

Les Croisades auraient eu un résultat superbe : la reconstitution, en mode chrétien, de toutes les républiques gauloises.

Charles VII serait devenu suzerain, au nom du Christ, de toutes les anciennes fédérations celtiques.

Gaule cisalpine, Bohême, Galatie, Galilée, Galice, Portugal, pays de Galles, Écosse, Angleterre druidique, France bourgeoise, etc., se fussent, à l’envi, groupés autour du lilistrum que Jeanne d’Arc trouvait gisant à terre et qu’elle relevait vaillamment, comme eût pu le faire une Druidesse inspirée des anciens âges, une Débora de la Gaule héroïque !

Charles VII, roi de France et des Gaules, eût reconstitué, d’un même coup, son domaine et son empire.

La Pucelle était chargée de le guider dans cette tâche superbe.

Et la Pucelle, ne l’oublions pas, c’était à la fois le brenn des Fées et la druidesse des Discrètes, c’était Jahel et Débora, c’était Claude et Jeanne d’Arc synthétisées en un type unique : celui de la Femme pure et brave, combattant pour la Foi et pour la Liberté.

Messagères de la Celtique chrétienne et de la Celtique guerrière, les deux sœurs devaient lutter simultanément avec des armes différentes contre la coalition des infidèles et des hérétiques, des Turcs et des mauvais chrétiens.

Après la délivrance première de la France, après avoir bouté l’Anglais trompeur hors du territoire national, Claude devait emmener avec elle tous les routiers, tous les aventuriers, tous les capitaines, tous les féodaux remuants et ambitieux vers l’Orient, vers l’Asie, ce centre de conspirations malfaisantes qu’il fallait vaincre pour assurer la paix.

Jeanne avait peut-être, qui sait ? une mission plus grande encore, une mission plus belle que l’envoyé des barons anglais dut exposer à Charles VII et qui constitue le vrai secret du Roi.

Jeanne a dit, en son procès, que cet ambassadeur avait donné au Dauphin et montré aux assistants un signe palpable de l’alliance occulte qu’il lui proposait au nom du roi du Ciel.

Ce signe, je l’ai dit, c’était la couronne gauloise enserrant le globe du Monde, de ce Monde visible et invisible, connu et inconnu dont l’envoyé des barons révélait l’importance à Charles VII et à ceux qu’il fallait intéresser à l’entreprise pour qu’elle fût menée à bien.

Il venait pour grande affaire cet ambassadeur mystérieux.

Les moines celtiques n’ignoraient point que la race de Gaule avait, dans un passé perdu dans la nuit des temps héroïques, possédé une grande partie de l’Asie, la puissance souveraine en Afrique et, de plus, un continent dont on avait, depuis, oublié l’existence.

Les cartes nautiques que l’on devait, quelques années plus tard, confier à Christophe Colomb pour lui indiquer le chemin d’Amérique, étaient des reliques précieuses gardées par les Franciscains, ces agents ostensibles du secret conseil des Druides chrétiens.

On n’attendait qu’une heure favorable pour envoyer les hommes d’Europe retrouver leurs frères et leur apprendre la bonne nouvelle du Royaume de Dieu et de la restauration chrétienne du glorieux empire gaulois.

Cette heure aurait sonné à l’horloge éternelle du vivant de Jeanne d’Arc si elle n’eût pas été trahie.

Le monde entier n’eût pas été trop vaste pour les ailes de ce jeune aigle si, par ruse et par cautèle, on ne les eût pas brisées.

Charles VII le savait. Le signe de la mission suprême des deux Élues de la Celtique (la Celtique des Fées et la Celtique des Saintes) lui avait été montré.

Le fils de Charles VI avait tenu en main les cartes nautiques dont nous venons de parler ; il avait eu sous les yeux le planisphère de l’Empire universel des Gaules.

Il avait vu que le chemin à suivre pour vaincre sûrement les conspirateurs orientaux était celui d’Afrique. On lui avait montré que la maîtrise du Monde appartiendrait à la Race qui saurait garder la clé des grands lacs africains et réorganiser le régime des eaux de cette partie du Globe qui, par sa situation topographique, se trouve être le cœur organique de la Terre.

Grâce aux moines et aux barons réunis autour de Jeanne d’Arc à Chinon, grâce à ces Anges, à ces messagers du Roi du Ciel, dont les uns, suivant la spirituelle description de l’héroïne, portaient des couronnes et les autres des plumes 78, Charles VII avait entrevu les sentinelles vigilantes posées sur les routes stratégiques que le Roi des Gaules devait successivement parcourir pour recomposer, sous l’égide de l’Église catholique, les fédérations celtiques, non seulement en Europe, mais dans tout l’Univers.

On le lui avait dit à ce Dauphin sauvé du massacre de sa famille, absolument comme un nouveau Joas, que les descendants des enthousiastes adolescents français qui avaient fait, au XIIe siècle, la Croisade d’enfants, gardaient et garderaient, à travers les siècles, envers et contre tous les industriels et les mercantis d’Albion, le chemin des grands Lacs d’Afrique 79.

On lui avait expliqué minutieusement aussi que beaucoup d’indigènes du continent, dont les Européens avaient oublié l’existence bien que, vers 1170, un certain Madoc, gallois d’origine, y eût fait un voyage dans le but d’y nouer la grande politique dont Saint Louis devait, au XIIIe siècle, être le centre, avaient conservé des traditions celtiques. On lui avait fait comprendre que ces Gaulois d’outre-Océan se tenaient prêts à livrer aux Français les passages conduisant aux sources des grands fleuves des Indes occidentales, que ces passages, ils les défendaient contre d’autres indigènes, entraînés par instinct et par atavisme de race, à d’autres visées et à des sympathies contraires.

Rien n’avait été négligé pour démontrer à l’héritier des Valois que la mission qu’on lui offrait était celle à laquelle son aïeul Louis IX avait voué sa vie et que les alliances jurées au fils de Blanche de Castille le seraient, de nouveau, au fils d’Isabeau de Bavière, s’il consentait à accepter franchement les obligations, les gloires et aussi les périls de la tâche.

Les Mogols et les Tartares avaient envoyé des ambassades pacifiques à Saint Louis, les hauts barons d’Angleterre l’avaient accepté pour arbitre, les Africains du Tchad l’avaient appelé et, sans les influences néfastes qui obligèrent le fils de Louis VIII à quitter l’Orient pour revenir pacifier la France, sans les trahisons qui aboutirent à sa mort prématurée, dès le XIIIe siècle la grande politique chrétienne eût triomphé.

À Chinon, les mêmes auxiliaires furent offerts à Charles VII.

Jeanne d’Arc, comme élue suprême des Franciscaines de la Stricte Observance, sa sœur Claude, comme porte-glaive des Fées de toutes les Loges secrètes des Celtes et des Saliens, étaient munies de tous les signes occultes nécessaires pour grouper autour du Roi des Gaules les civilisés et les barbares, les Grecs et les Latins, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres que Gerson avait rêvé d’appeler à Constance pour les placer sous la houlette évangélique des successeurs de Pierre, ce Galiléen choisi comme Pasteur universel de son Peuple par Jésus-Christ.

Bien que cette mission superbe de la Pucelle ait avorté à cause des trahisons que la suite de ce récit montrera, nous en trouvons des traces indéniables dans les écrits de divers auteurs du temps.

L’immense attente des peuples et des princes est attestée non seulement par la démarche significative de Bonne de Visconti faisant supplier la Pucelle de la rétablir en sa seigneurie, non seulement par les ambassades envoyées à Charles VII par les Vénitiens 80 mais encore par beaucoup d’autres témoignages qu’il serait trop long de rapporter ici, mais dont nous extrayons le suivant comme très péremptoire et caractéristique :

Bertrandon de la Broquière, gentilhomme aquitain, seigneur de Vieil Castel, conseiller et premier écuyer tranchant du duc de Bourgogne, dans la relation d’un voyage qu’il fit en Orient en 1433, raconte ainsi son passage à Constantinople :

« Le marchand cathelan chez qui j’estaye logié dist à ung des gens de l’empereur 81 que j’estoye à Monseigneur de Bourgoingne. Iceluy empereur me fist demander s’il estait vray que le duc de Bourgoingne eust prins la Pucelle, car il samblait aux Grecz que c’estait impossible. Je leur en dis la vérité tout ainsi que la chose avait esté ; de quoy ils furent bien esmerveilliez et esbahis 82. »

Les Grecs savaient, à n’en pas douter, l’existence et la mission de la Pucelle et ils comptaient, probablement, sur son intervention pour vaincre leurs ennemis, les Turcs, qui menaçaient de prendre Constantinople et qui prirent, en effet, cette ville à cause de l’impardonnable faiblesse de Charles VII.

Ce prince indécis, indolent, n’eut pas foi que la création de l’Empire superbe qu’on lui avait montrée comme réalisable fût possible.

Après un premier mouvement d’enthousiasme, qui l’avait porté à accepter les alliances offertes par les moines et les lords, il fut effrayé du poids de cette gloire pour laquelle ses épaules étaient trop faibles, son crâne trop étroit, son cerveau trop petit.

Il était, du reste, surveillé par de vigilants Argus.

Le mystère de Chinon n’avait pu échapper entièrement, malgré les précautions prises, à la perspicacité de La Trémoïlle et à celle, mille fois plus subtile, de Catherine de l’Île Bouchard.

Instinctivement, cette femme détestait Jeanne qu’elle sentait trop pure pour être corrompue ; mais elle espérait prendre Claude qu’elle voyait coquette, exubérante et vaniteuse.

Dès l’abord, elle avait essayé de flatter la guerrière, croyant l’amener à lui révéler les secrets de sa sœur.

Mais Claude ne pouvait trahir Jeanne parce qu’elle ignorait absolument les armes dont elle avait le pouvoir d’user et, quant à la conspiration des Fées dont elle possédait fort bien les instructions et les ordres, elle ne l’eût pas livrée pour tous les trésors du monde, parce qu’elle eût payé certainement de sa vie la plus légère indiscrétion.

Catherine de l’Île Bouchard en fut donc pour ses frais de cajoleries et de prévenances. Mais elle ne se découragea pas pour si peu.

Ne pouvant faire parler Claude et n’osant s’adresser à Jeanne dont elle se sentait observée, elle effraya Charles VII, ce qui n’était pas difficile.

Sous l’empire de la crainte et des méfiances que lui suggérait sans cesse Catherine, il finit par attribuer presque complètement à une ruse de l’Ennemi 83 les propositions qui lui avaient été faites.

De jour en jour, malgré les succès éclatants de ses armes, il dédaigna de plus en plus les secours mystérieux que lui avaient apportés l’intervention de la douce Pucelle et il chercha insensiblement des alliés qui lui semblaient plus sûrs.

Sous l’instigation de ses conseillers, et surtout de sa terrible conseillère, le Roi lâcha la proie pour l’ombre.

L’astucieux cardinal de Winchester lui promettant de lui laisser reprendre quelques provinces, il traita secrètement avec lui et lui abandonna Jeanne d’Arc, rompant ainsi la foi jurée à Chinon aux émissaires des moines et à l’ambassadeur des hauts barons anglais.

Dès lors, plus d’empire gaulois, plus de politique celtique, plus de propagande chrétienne, plus de conquête pacifique des Indes occidentales.

Loin de se réchauffer aux feux de la belle paix, les hommes allumèrent partout l’incendie inextinguible des guerres civiles et des guerres étrangères.

Les étincelles du bûcher de Rouen jaillirent en pluie brûlante sur l’Europe : la guerre des Deux Roses, les guerres d’Italie, puis les fratricides guerres de Religion qui, sous des noms divers, ensanglantent l’Histoire depuis Luther jusqu’à nos jours, éclatèrent successivement.

La Paix ne reviendra sur terre que lorsque les Français et tous les disciples du Christ auront enfin compris la vraie mission de Jeanne d’Arc et le sens profond du mystère de Chinon.

 

 

 

 

 

 

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JEANNE D’ARC À POITIERS

 

 

La veille de Pâques fleuries, le 19 mars 1429, la bonne ville de Poitiers était en fort grand émoi. On attendait le jeune roi Charles VII, la reine Marie d’Anjou et Madame Yolande qui amenaient devant le concile provincial, réuni en la capitale du Poitou, la gente Pucelle Jeanne.

Il s’agissait de faire soigneusement examiner, par les clercs et Messieurs de l’Université, la doctrine et les mœurs de l’Inspirée, qui se disait hautement la messagère directe de Messire Roi du Ciel. Depuis huit jours déjà, les théologiens et les plus sages docteurs affluaient à Poitiers. Ils étaient appelés, spécialement, par Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, à seule fin de dire si, suivant leur avis, le roi pouvait licitement accepter les services de la Pucelle et lui confier des hommes d’armes pour se rendre à Orléans.

Maître Jean Lombart, professeur de théologie sacrée à l’Université de Paris, Guillaume Aimery, Pierre Turrelure, savants clercs de l’Ordre de Saint Dominique, frère Seguin, Jacques Madelon, Messire Pierre de Versailles, alors abbé de Talmont, depuis évoque de Meaux, Matthieu Mesnage, Guillaume Le Marié, bacheliers en théologie, en compagnie de plusieurs conseillers au Parlement du Roi, tous licenciés en droit civil ou en droit canon, se réunissaient dans la maison d’une dame La Macée. L’on tenait conseil pour préparer les décisions à prendre.

On ne devait point admettre à la légère le concours merveilleux offert au nom de Dieu par une jeune fille inexpérimentée, croyait-on, en les choses de la guerre ; cependant il eût été à la fois téméraire et dangereux de repousser l’appui d’en haut.

D’autant plus que les affaires du Roi allaient fort mal. Les finances étaient épuisées ; le fils de Charles VI était réduit à vendre les bijoux de la Reine pour faire face aux dépenses les plus indispensables de la vie quotidienne.

On ne savait comment pourvoir aux exigences, cependant fort modestes, des capitaines et des hommes d’armes.

Orléans était le dernier rempart de la France en détresse. Si les Anglais se rendaient maîtres de cette place, c’en était fait de la Nation, c’en était fait de la Patrie.

Les fidèles seigneurs de la province de Poitou dont Charles VII était comte, les membres de la célèbre Université de Poitiers qui étaient fort jaloux de leur indépendance, les Bourgeois de la Ville qui n’entendaient point perdre tout à coup les précieux privilèges que leur avaient concédés les derniers Capétiens et les premiers Valois, étaient résolus à tout subir plutôt que d’accepter la domination anglaise.

Les Poitevins, du reste, avaient toujours eu en horreur le joug de nos terribles voisins d’outre-Manche.

Lorsque le divorce de Louis VII et d’Éléonore d’Aquitaine avaient mis leur province au pouvoir des Plantagenets d’Angleterre, les descendants des anciens Pictes s’étaient fort mal accommodés de la suzeraineté d’un prince étranger.

Les chants guerriers des troubadours excitaient constamment les hommes de toutes castes à se débattre sous l’étreinte des maîtres odieux de leurs « beaux chasteaux d’or ».

Les armes les plus anciennes de Poitiers étaient, en effet, trois chasteaux d’or. Le sceau de la ville portait, d’un côté, un homme à cheval, l’épée à la main et de l’autre trois tours, à la herse demi-tombée avec cette devise « Sigillum majores communis Pictavis ».

« La ville de Poitiers s’enorgueillissait d’avoir été comptée au nombre des plus anciennes communes de France : elle avait devancé le XIIIe siècle dans cette voie de l’émancipation. Il lui est facile de montrer encore aujourd’hui la liste nominative des maires qui, depuis cette époque reculée, ont veillé, avec une religieuse vigilance, avec un soin jaloux, à la conservation de ses immunités, tâche difficile pour l’accomplissement de laquelle ils pouvaient toujours compter sur l’inébranlable appui des échevins et des bourgeois.

« L’attachement que cette magistrature civile témoigna, en mille occasions, à la couronne de France, lui valut de l’un de nos plus sages monarques une distinction mesurée à la constance et à la grandeur de son dévouement.

« Lorsque Poitiers, fatigué du joug oppresseur de l’Anglais mit sa destinée sous la sauvegarde de l’épée du bon connétable Bertrand Duguesclin, Charles V n’oublia point que la France avait été sauvée par l’attitude hostile et énergique des habitants de cette ville et le soin qu’ils avaient pris de fermer leurs portes devant le Prince Noir, après la malheureuse bataille perdue par le roi Jean II à Mauperthuis, dans les champs voisins de l’abbaye de Nouaillé, à deux lieues à peine de la cité.

« Pour mettre en sûreté son immense butin et éviter le retour offensif des garnisons occupant les châteaux et places de guerre qui hérissaient le pays, le fils d’Édouard III avait dû gagner en toute hâte la Guyenne, ce qu’il n’eût point fait si Poitiers s’était soumis à sa domination 84. »

Aussi Charles V, à qui cette retraite inespérée avait permis de réorganiser la défense du Royaume, octroya-t-il des lettres patentes « qui anoblissaient dans leurs personnes et dans leurs descendants le maire et les échevins pour jouir de tous privilèges, immunités et franchises comme sont accoutumés de faire chevaliers, écuyers et autres nobles dudict pays de Poictou ».

Poitiers n’eut garde de laisser perdre le souvenir flatteur pour la Cité de cette grâce royale. Nous trouvons la preuve du prix qu’on y attacha dans les œuvres de ses historiens qui ont scrupuleusement enregistré tous les blasons de l’échevinage et qui nous ont conservé la constitution municipale de cette commune, copiée exactement, du reste, sur celle de Rouen, l’une des rares villes de France qui avaient précédé la capitale du Poitou dans la voie de l’émancipation.

On comprend l’anxiété profonde qui s’était emparée des cœurs de tous les bourgeois de la Ville, à qui le droit d’élection permettait d’aspirer aux honneurs et prérogatives qu’entraînait le titre de maire, lorsque le municipe poitevin se trouva menacé de sombrer, avec la France, dans la terrible crise traversée par la Patrie, après la défaite d’Azincourt.

On sent combien puissant était, en 1429, l’intérêt excité dans les différentes classes de la société poitevine par le concile provincial réuni, sur l’ordre exprès de Charles VII, dans la cité où résidaient, depuis le funeste traité de Troyes, les membres restés fidèles du souverain Parlement de Paris.

Il reste fort peu de documents sur cette époque si importante de la vie de Jeanne d’Arc, sur cette quinzaine de Pâques de l’année 1429 qui fut décisive pour la mise en œuvre de la Pucelle.

Mais on sent fort bien, en lisant attentivement les quelques pièces parvenues jusqu’à nous, qu’on a dû à Poitiers beaucoup parler et peu écrire.

 

              « Verba volant, scripta manent ! »

 

Les affaires qui se traitèrent alors secrètement en la vieille cité des Pictons étaient trop sérieuses et trop graves pour qu’on en confiât le détail au papier. Les intérêts en jeu étaient fort multiples, d’ordres très divers et de nature assez compliquée.

« Je sais que j’aurai beaucoup à faire là, avait dit Jeanne, en apprenant après le départ de l’envoyé des hauts barons qu’il fallait se rendre au concile de Poitiers, mais Messire m’aidera, or allons de par Dieu ! »

Jeanne était trop fine, trop perspicace et trop française pour s’y tromper.

Elle comprenait fort bien que l’examen des clercs devait masquer l’appel suprême fait à la générosité des fidèles du roi.

Pour continuer la lutte contre les Anglais de Bedford il fallait, non seulement des hommes et du courage, mais encore et surtout de l’argent indispensable nerf de toutes les guerres. Où en prendre ? Comment décider les cœurs à battre et les bourses à se délier ?

On se le demandait déjà avec anxiété à la Cour lorsque Jeanne d’Arc vint à Chinon offrir à Charles VII le concours inattendu, inespéré du Roi du Ciel.

L’arrivée de la messagère d’en haut avait modifié la situation du Roi au point de vue moral ; les politiciens comprirent qu’elle pouvait assurer le crédit matériel du fils de Charles VI.

L’émissaire des barons avait promis l’aide tacite du grand Conseil fédéral d’Angleterre, mais il ne pouvait offrir aucun subside. Ruinés par une longue guerre et par les empiètements constants de l’industrie sur l’agriculture, les landlords n’avaient point d’argent disponible. Leur concours n’en était pas moins précieux, car il assura, comme nous le verrons, la victoire à l’armée qui allait se mettre en marche dès qu’on lui pourrait fournir des chevaux et des munitions.

Les seigneurs et les bourgeois du Poitou n’avaient point été trop maltraités par la guerre ; ils pouvaient donc puissamment aider, de leurs deniers, à reconstituer les finances royales.

Le tout était de les y décider. Les Poitevins sont ainsi faits. Inertes par nature, peu faciles à émouvoir et à mettre en mouvement, ils ne s’arrêtent plus devant aucun obstacle dès qu’ils ont résolu d’agir. Aussi, tandis que Claude d’Arc partait, avec ses frères et quelques hommes d’armes, au Puy-en-Velay pour y rejoindre sa mère et Colette de Corbie afin d’opérer le ralliement des Communiers français venus au pèlerinage solennel du Vendredi Saint, Jeanne fut-elle chargée de captiver les cœurs et la confiance des Poitevins afin que, généreusement, ils assurassent la subsistance, pendant de long mois, des troupes royales qui devaient traverser, sans pillage, tous les pays situés sur le chemin de Reims, ville seule destinée aux sacres de nos Rois.

Les deux sœurs se doublaient merveilleusement en se dédoublant ainsi. Elles accomplissaient chacune une mission particulière : Claude sa mission de guerrière et Jeanne sa mission de négociatrice inspirée.

Celle-ci était bien plus compliquée et plus difficile que l’autre.

Le premier moment d’enthousiasme passé, Charles VII était retombé dans ses craintes et ses incertitudes.

Sous l’inspiration néfaste de La Trémoïlle et de sa femme, Catherine de l’Île Bouchard, il s’était pris à douter de la vraie mission de Jeanne.

Les membres du Conseil et les clercs présents à l’entrevue solennelle où l’ambassadeur anglais avait expliqué, pièces en main et avec cartes à l’appui, tout le plan superbe des barons et des moines, demandaient maintenant à être acertenés qu’ils n’étaient point dupes d’une ruse de l’Ennemi.

Cette alliance semblait chose si singulière ! Regnault de Chartres insinuait même que ce pourrait bien n’être que trahison.

Pour faire cesser ces doutes et vaincre ces scrupules, les voix de Jeanne lui conseillèrent de se rendre en toute confiance au concile provincial de Poitiers. Les moines avaient ménagé là des alliés à la Pucelle.

On sent fort bien, en lisant l’intéressant mémoire présenté au concile par Monseigneur Jacques Gélu, alors archevêque d’Embrun et précédemment archevêque de Tours, que la préoccupation foncière du prélat dans son chaleureux appel à la générosité pécuniaire des partisans du Roi est de résumer la situation politique, morale et financière de la France du XVe siècle pour en faire bien sentir l’état déplorable aux gens capables de les modifier.

Voici du reste la traduction de cette pièce importante citée en latin par Quicherat dans son travail sur Jeanne d’Arc :

 

« Pour que rien de ce qui se rapporte au passé ne soit ignoré et que le commencement du sujet apparaisse clairement à tous, nous devons rattacher l’affaire au roi Jean de bonne mémoire. »

 

L’archevêque rapporteur n’oublie pas qu’il parle à des Poitevins et il leur rappelle, avec une finesse très sagace, l’origine même des prérogatives accordées à leur ville par le descendant de Jean II.

 

« Le roi Jean eut quatre fils : Charles V, premier Dauphin de Vienne, Louis, duc d’Anjou, roi de Sicile, Jean, duc de Berry et Philippe duc de Bourgogne, lequel eut Jean, également duc de Bourgogne, père du duc actuel.

« Charles V eut Charles VI, doux et pieux, mais empêché de gouverner par la maladie qui le rendait incapable de tenir en main les rênes du royaume ; et Louis, duc d’Orléans, homme de sens élevé.

« Charles VI engendra Charles, Dauphin mort en bas âge, auquel succéda Louis, duc d’Aquitaine, Dauphin d’un esprit pénétrant, mort dans l’âge de l’adolescence.

« À celui-ci succéda Jean, comte de Ponthieu, dit de Hainaut, qui épousa la fille du comte de Hainaut, mais ce Dauphin vécut peu de temps.

« Enfin notre seigneur roi actuel, Charles VII, devint Dauphin et il eut le Royaume.

« Mais, pour se rendre compte de ce qu’il y a à dire à ce sujet, il faut savoir que, du vivant de Louis d’Orléans et de Philippe de Bourgogne, il s’éleva entre ces deux personnages, à l’occasion de la direction du Royaume, de grandes dissensions qui, par Jean de Bourgogne, se continuèrent après la mort de son père, si bien que le susdit Jean fit assassiner le duc d’Orléans.

« Par suite, une infinité de maux advint, parce que les seigneurs de l’illustre maison de France se divisèrent : les uns favorisant le parti d’Orléans, les autres celui de Bourgogne.

« Le peuple aussi se divisa. De là de cruels massacres et de sanglantes séditions, pendant lesquelles, sous couleur du parti bourguignon, beaucoup de gens notables de Paris et d’ailleurs furent mis à mort.

« Mais, les Anglais, voyant la division du royaume, l’envahirent et, en peu de temps, plusieurs patries, cités et châteaux, par la force ou par stratagème et aussi avec l’aide du parti de Bourgogne, tombèrent en leur pouvoir. Ils affaiblirent beaucoup, par leurs guerres en rase campagne, le parti d’Orléans que le Seigneur Roi favorisait comme étant sien ; le parti de Bourgogne s’allia au Roi d’Angleterre et, avec son aide, les Anglais obtinrent d’occuper la France 85, la Brie, la Champagne, la Picardie, la Normandie et le royaume jusqu’à la Loire.

« Ils s’emparèrent, de plus, de Charles VI et de la Reine, son épouse, lesquels étant en leur pouvoir, furent amenés en dehors de tout droit licite à déshériter le Seigneur Roi et à instituer comme héritier le Roi d’Angleterre, en conséquence de quoi les Anglais, avec l’aide du parti de Bourgogne, s’approprièrent la plus grande part du Royaume et ils terrifièrent ceux qui tenaient le parti du Roi : princes, nobles ou autres.

« Quelques-uns des princes du sang royal prêtèrent même hommage aux Anglais ; les autres s’emparèrent du domaine du Roi en renonçant à ses couleurs ; d’autres spolièrent les finances et se saisirent des richesses.

« Quelques-uns semèrent de faux bruits parmi le Peuple, comme si le Roi n’existait plus. Tout n’était que trouble dans le Royaume et il y eut alors tant de malversations que bien peu de gens consentirent à rester fidèles au Roi.

« Aussi, beaucoup de nobles et de princes, désespérant du salut du pays, abandonnèrent le Seigneur Roi et se retirèrent dans leurs propres domaines, répandant le bruit qu’il était permis à chacun de prendre du Royaume tout ce qu’il en pourrait occuper.

« Par suite, le Roi, très en souffrance, fut appauvri et à peine a-t-il de quoi entretenir sa maison et le nécessaire pour lui-même et la Reine. Les choses en sont arrivées au point qu’il paraît impossible que, par secours humain, le Roi recouvre ses domaines, le Pouvoir de ses ennemis et de ceux qui n’obéissent plus, augmentant toujours par l’abandon de ceux qui le devraient assister.

« Le Roi, par lui-même, ne peut rétablir ses finances, et tout ce qui lui arrive par ceux qui lui sont demeurés soumis est dépensé d’avance.

« Le Roi est démuni de tout apparat royal et il ne voit nullement d’où lui pourra venir quelque secours. Il supporte cependant toute cette épreuve avec patience. Appauvri par l’avarice des siens, dépourvu de toute assistance, nous l’avons entendu dire qu’il mettait toute son espérance en Dieu, à qui il a recours sans cesse par des prières et des aumônes provenant de la vente des quelques joyaux qui lui restent.

« Par cela, Dieu apaisé et miséricordieux, touché par cette ardeur de charité, tourne vers lui ses pensées les plus profondes, inclinant par pitié vers nous sa Majesté souveraine et répandant sur le Roi et le Royaume des idées de paix, de restauration et de justice.

« Ainsi il plaît au Très-Haut sur la cuisse duquel est écrite cette devise : “Roi des Rois et Seigneur des Seigneurs” de porter secours au Roi par une jeune fille non revêtue de la robe du magistrat, non versée dans la science du légiste, non remplie de l’instruction des docteurs, mais portant l’habit d’homme comme chef de l’armée royale pour dompter les rebelles, expulser les ennemis du Roi et le rétablir dans ses domaines.

« Cette chose, considérée en elle-même, semble extraordinaire parce qu’on n’imagine guère qu’une femme, jeune et vierge, vu la fragilité et la pudeur inhérentes à son sexe, soit à sa place comme chef d’armée et se mêle aux hommes d’armes pour réussir à vaincre des guerriers robustes et exercés à être la terreur de tout le monde.

« Cependant, au regard de la puissance de Dieu, rien ne nous doit étonner en cette affaire parce qu’en peu comme en beaucoup de choses le sexe féminin peut, avec l’aide d’en haut, par son intervention, assurer la victoire, comme on le voit par Débora.

« Rien ne saurait résister à la volonté de Dieu quand tout est remis à sa discrétion.

« En l’occurrence présente, humainement, rien n’est possible à moins que le Seigneur n’opère parce que tout pouvoir vient de lui.

« La présomption humaine est condamnable de se lever contre la justice souveraine de Dieu qui choisit les faibles pour défendre les forts.

« Si donc nous portons notre attention sur la présente affaire soumise à notre jugement, beaucoup de considérations nous permettent de croire que la clémence divine est inclinée miséricordieusement vers nous.

« Pour militer en notre faveur, devant Dieu, d’abord se présentent :

« 1o le bon droit du Roi, fils unique de Charles VI de bonne mémoire, né légitimement d’un mariage authentique, quoi qu’en aient pu dire ceux qui l’ont déshérité de fait en instituant comme héritier le Roi d’Angleterre contre tout droit naturel, divin et humain ;

« 2o les mérites glorieux de ses prédécesseurs qui, depuis qu’ils ont accepté la foi catholique, n’ont jamais erré, mais ont honoré Dieu, propagé la foi et défendu l’Église, en sorte qu’on a pu dire que la France seule avait manqué de prévaricateurs.

« 3o l’insatiable cupidité de cette Nation ennemie qui, dans ses actes, n’admet aucune pitié. Par elle, la Chrétienté, dans tout l’univers, a été mise en trouble. Les ennemis de la Croix du Christ ont été glorifiés par la division jetée et entretenue entre les chrétiens. Si cette division n’était réfrénée, elle amènerait bientôt notre entière destruction. Mais tout cela n’a été fait que pour la correction de nos fautes ; il faut donc nous réfugier maintenant dans le Seigneur, car le remède n’agit que dans le patient bien disposé. »

 

Ce discours produisit un effet formidable, car Jacques Gélu était un prélat vénérable et fort respecté.

L’enquête, faite par les Frères Mineurs à Domrémy, fut aussi extrêmement favorable.

De plus, la reine Marie d’Anjou, Mme Yolande et Mme de Guyenne unirent leurs efforts pour persuader aux femmes des seigneurs poitevins que Jeanne était vraiment investie des pouvoirs dont elle arguait avec tant de calme, d’énergie et de conviction.

Quand on pense à ce qu’était réellement à la fin du Moyen Âge ce Poitiers construit sur les ruines encore visibles de la Lémone celtique, cet oppidum sacré des vieux Druides, ce camp de réunion des braves au collier d’or, on sent que le nœud de l’épopée de Jeanne, comme celui de notre Histoire nationale tout entière, est peut-être en ces grottes sauvages d’où suinte goutte à goutte le ciment calcaire dont la masse, lentement formée, a dû sceller nos plus anciennes traditions.

Lémone fut à la fois ville sacerdotale et guerrière ; Poitiers est demeurée, à travers les siècles, la forteresse inexpugnable de la Patrie et de la Religion.

À Poitiers existait encore au XVe siècle cette curieuse abbaye de Saint-Hilaire le Grand dont le roi de France seul nominalement fut toujours l’Abbé et qui, relevant directement du Pape, jouissait de privilèges tout à fait spéciaux !

Le chapitre tenait, comme autrefois les Druides le faisaient en Gaule, ses assises judiciaires une fois par semaine dans le bourg et dans ses domaines. Il avait le droit, le cas échéant, d’appeler directement de ses causes au Parlement et à l’hôtel des requestes du Roi quand il craignait quelque déni de justice devant le sénéchal du Poitou. Les armes des chanoines étaient mi-partie de France, mi-partie du Saint Siège ; aussi en matière de juridiction ecclésiastique l’abbaye de Saint-Hilaire primait-elle toutes les autres parce qu’elle était placée sous la protection exclusive du Pape.

Cette considération jette un jour fort nouveau sur la portée de la venue de Jeanne d’Arc à Poitiers.

Nul doute que, dans les nombreuses réunions de docteurs, de théologiens et de clercs qui eurent lieu tantôt en la belle salle des gardes de Charles VII, aujourd’hui salle des Pas Perdus du Palais de Justice, tantôt en la maison de la dame La Macé, tantôt en celle de Maître Jean Rabateau, avocat du Roi au Parlement, Messieurs de Saint-Hilaire ne soient intervenus.

Et, s’ils ont donné un avis favorable (ce qui n’est pas douteux puisqu’on n’aurait guère pu agir contre leur assentiment), il est indéniable que Jeanne d’Arc reçut, à Poitiers, la même mission dont jadis avaient été investis ses compatriotes Clovis et Charles Martel : celle de courir sus aux ennemis du Souverain Pontife et de la France, fille aînée de l’Église, soldat de Dieu.

Quand on se rappelle que Martin V, appelé à diriger la Barque de Saint-Pierre en 1417, avait été, au concile de Constance, en fréquents rapports avec Gerson dont il partageait les vues politiques, on ne doute pas que les patriotes chanoines de Saint-Hilaire n’aient été les échos fidèles de la pensée du Pape en autorisant Jeanne d’Arc à arborer fièrement l’étendard symbolique qui devait repousser les téméraires, menaçant l’Église de Gaule et la Nation entière du bon sergent du Christ.

« Pourquoi êtes-vous venue ? » demandait à Jeanne maître Jean Lombart, envoyé avec d’autres docteurs au logis de Jean Rabateau où la pieuse fille avait été placée sous la garde de l’honneste dame, épouse de l’avocat du Roi.

Elle répondit de grande manière « Une voix m’est apparue. Cette voix m’a dit : Dieu a pitié du Peuple de France.

 

            « Dieu vous aime et marche avec vous.

            L’Anglais doit ployer les genoux

            Et d’Orléans quitter la place

            Quand vous l’aurez vu face à face.

            Vous mènerez sacrer le Roi

            Mis par vous hors de tout émoi 86. »

 

– Qui est et où est votre père ? interrogea un autre théologien.

 

             « Quant est de l’estat de mon père

            Il est, en pays de Barrois,

            Gentilhomme et de noble affaire

            Honneste et loyal françois. »

 

Maître Guillaume Aimery, l’ayant prise à partie, en disant : « Si Dieu veut délivrer le peuple de France par vous, il n’est pas nécessaire d’avoir des gens d’armes.

– En nom Dieu, répartit Jeanne, les hommes d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire. »

Vive, spirituelle, alerte et gaie, Jeanne d’Arc avait réponse à tout.

– Quel idiome parlait votre voix ? demanda frère Seguin.

– Meilleur que le vôtre, répliqua-t-elle en souriant.

– En effet, je parle limousin, observe finement Seguin, qui nous a lui-même conservé ce récit.

Pendant son séjour à Poitiers, Jeanne causa souvent et familièrement avec les dames de la ville. Toutes furent charmées de son aspect, de son accueil gracieux, de son attitude recueillie, de sa piété sincère.

L’épouse de Jean Rabateau contait volontiers que chaque jour, après le dîner, Jeanne se tenait à genoux un long espace de temps, qu’elle faisait de même la nuit et que, souvent, elle entrait dans un petit oratoire de la maison pour y prier dévotement.

 

             « En elle toute bonté est

            Autre chose n’en pourrais dire. »

 

Tel était l’avis unanime de tous ceux qui l’approchaient.

Maints clercs et des plus grands venaient visiter Jeanne et l’interrogeaient à toute heure.

Elle répondait toujours avec grande sagesse, esprit et affabilité. Aussi étaient-ils tous, comme l’affirme l’avocat Barbin, émerveillés de ses propos et croyaient-ils fermement qu’il y avait, en son fait, quelque chose de divin, étant donné sa vie et ses comportements.

Entre les autres, un bien notable homme, Simon Charles, maistre des requestes de l’hôtel du Roy (que Charles VII avait envoyé récemment en ambassade à Venise et qui en était revenu juste au moment de l’arrivée de la Pucelle à Chinon), luy dist un jour : « Jeanne, on veult que vous essayiez à mectre des vivres dedans Orléans ; mais il semble que ce sera forte chose, vu les bastilles qui sont devant et où les Anglais sont forts et puissants.

– En nom Dieu, respondist Jeanne, nous les mettrons (ces vivres) dedans Orléans à nostre aise ; et n’y aura Anglais qui saille ni qui fasse semblant de l’empescher, je vous en responds 87. »

Finalement, il fut conclu, après force examens et questions, qu’il n’y avait en elle aucun mal ni rien de contraire à la foi catholique et que, vu la nécessité où étaient alors le Roi et le Royaume, prince et sujets, étant en désespoir et sans aide sur qui compter hors de la part de Dieu, le Roi pouvait s’aider de Jeanne.

La pièce latine qui constitue le procès-verbal de cette sentence, rendue après l’audition des différents rapports présentés par les clercs et des récits résultant de l’enquête faite à Domrémy par les Frères Mineurs, est fort curieuse. Il serait trop long de la citer et de la commenter ici.

Qu’il nous suffise de dire qu’on sent en la lisant que c’est un autre appel suprême à la générosité des fidèles du Roi.

Cet appel fut certainement entendu. Les cœurs avaient vibré, les bourses se délièrent ; l’argent redevint le nerf de la guerre et les patriotes poitevins surent seuls ce que l’armement de Jeanne et de son ost leur avait coûté.

« Quand vous faites l’aumône, a dit Jésus, que votre main gauche ignore ce que donne votre main droite, et le Père céleste, qui voit ce que l’on fait pour lui dans le secret, saura vous donner votre récompense. »

Les Poitevins du XVe siècle ont si merveilleusement pratiqué le sublime conseil de l’Évangile que l’on ne peut que soupçonner le dévouement héroïque qui leur fit sauver la France en 1429 comme ils l’avaient déjà sauvée sous Jean II.

Du passage de Jeanne en leur ville, il ne leur reste hélas matériellement qu’un souvenir : la pierre qui servit d’avantage à l’héroïne pour monter à cheval revêtue de la blanche armure dont les bourgeois lui avaient fait présent et qu’elle substitua au costume de tertiaire franciscain que lui avaient donné à son départ les bonnes gens de Vaucouleurs. Cette pierre était au coin de la rue Saint-Étienne, non loin de la maison où se trouvait « l’hostellerie de la Rose où Jeanne avait logé avant d’être mise sous la sauvegarde de dame Jean Rabateau 88 ». Elle est aujourd’hui au musée de la Ville.

Jeanne fit faire à Poitiers son écu personnel que décrit ainsi un contemporain, le Greffier de la Rochelle : « sur champ d’azur où s’esbattait un coulon (pigeon) blanc tenant en son bec un rôle avec ces mots : De par le Roy du Ciel ! »

Ce fut aussi à Poitiers que le Mercredi saint, 22 mars 1429, Jeanne dicta à Maître Jean Érault ses quatre lettres aux Anglais, sommation héroïque aux chefs les plus autorisés des mercantiles trafiquants d’outre-Manche : le Roy Henri VI, le duc de Bedford régent de France, puis William de la Pole, fils anobli d’un des tisserands de Bruges recrutés par Édouard III, et d’autres semblables, enfin aux archers et hommes d’armes tenant le Siège d’Orléans 89.

De ces sommations, les commandités du Temple se moquèrent comme autrefois Jean II, à Mauperthuis, avait follement raillé l’avertissement du légat du Pape et s’était ri du mystérieux signal fourni par le phare du clocher de Saint-Hilaire le Grand.

Raillerie vaine ! Inutile moquerie ! Les plus noirs pouvoirs occultes ne peuvent rien contre les décisions du Roi du Ciel et l’initiative de ses serviteurs quand l’union de ceux-ci fait leur force.

« L’examen de Poitiers fini, dit en sa pittoresque déposition pour le procès de réhabilitation en 1455, le gentil duc d’Alençon, on relata au Conseil du Roi que les examinateurs de Jeanne n’avaient rien trouvé en elle de contraire à la foi catholique et, qu’attendu la nécessité où l’on était, le Roi pouvait s’aider d’elle.

« Là-dessus le Roi m’envoya vers la reine de Sicile (Yolande d’Aragon qui avait quitté Poitiers quelques jours auparavant), afin de m’occuper des préparatifs d’un convoi de vivres pour l’armée qui devait être dirigé sur Orléans.

« Je trouvai près de la Reine le seigneur Ambroise de Loré et le seigneur Louis, dont je ne me rappelle pas l’autre nom, qui préparaient le convoi.

« Mais l’argent manquait. Pour en avoir et payer les vivres, je revins à Poitiers vers le Roi. Je lui appris comme quoi les vivres étaient prêts et qu’il ne restait qu’à avoir de quoi les solder ainsi que les hommes d’armes. Le Roi envoya des gens qui délivrèrent les sommes nécessaires, si bien qu’hommes et vivres, tout fut prêt pour se diriger sur Orléans et tenter si on pouvait faire lever le siège.

« Jeanne, à qui le Roi avait fait faire une armure et des armes, fut envoyée avec l’armée et on partit. »

Ce passage de la déposition du duc est significatif et confirme bien ce que j’ai dit des Poitevins comme argentiers de Jeanne d’Arc.

Ce ne fut que le 21 avril que les arrhes de l’entrée en campagne purent être remis aux hommes d’armes.

Il avait fallu un mois pour centraliser à Poitiers les fonds nécessaires à ce suprême effort de la France en détresse.

Pendant ce temps l’ost des communiers avait pu se réunir au pied de l’autel séculaire de Notre-Dame-du-Puy et, sous l’inspiration de cette Vierge noire 90 dont l’image symbolisait autrefois pour les Celtes l’autonomie, la Liberté, tous les francs archers des bourgs, tous les volontaires des Communes s’étaient mis en marche vers la Loire, prêts à combattre et bien résolus à vaincre ou à mourir.

Claude et ses frères revinrent avec eux du Puy et s’arrêtèrent à Blois pour y attendre Jeanne.

Celle-ci quitta le Roi le 22 avril. Elle était radieuse et confiante en l’avenir.

Charles VII, à genoux, les mains jointes, la regardait s’éloigner avec crainte.

Lorsqu’elle disparut, chevauchant sur la route de Poitiers à Tours, il leva les yeux vers le Ciel en s’écriant suivant le pathétique récit du Mystère d’Orléans :

 

            « Ô Dieu du Ciel ! par la vôtre puissance,

            Conduisez donc la très noble Pucelle

            Qui va pour moi porter harnais et lance

            En soutenant de France la querelle.

            Or, n’ai-je plus fiance qu’en icelle,

            Ni en autrui plus secours je n’attends !

            Mon très doux Dieu, gardez la jouvencelle

            De mort, péril et d’inconvénient. »

 

Nul doute que tous les Poitevins de la ville et des environs, en assistant à cette scène émouvante, n’aient senti tressaillir leurs cœurs d’une joie intime et d’une douce espérance, eux dont le généreux concours avait permis au Roi d’armer Jeanne et de solder les frais du convoi d’Orléans.

Les triomphes de la Pucelle devaient être l’unique paiement de la dette que notre Patrie contractait envers eux.

Aussi la municipalité poitevine suivit-elle avec anxiété le résultat de ses généreux efforts en faveur de la libératrice de la France.

La comptabilité de la Ville témoigne, mieux que n’importe quelle considération, du puissant intérêt que prenait l’échevinage au succès de Jeanne et du Roi.

Les trois pièces suivantes, relevées sur les registres officiels du temps, permettent d’affirmer que l’on attendait, avec impatience à Poitiers, les nouvelles et qu’on y était assez rapidement instruit des heureux évènements qui mettaient en liesse tous les cœurs vraiment français :

« 1429, 15 juin. Quittance de deux écus d’or valant huit livres 91 payés à Jean Gantellet, chevaucheur du Roi, pour avoir apporté des nouvelles comme ceux de Jargeau s’étaient rendus à la Pucelle.

« 1429, 25 juin. Quittance de deux écus d’or valant huit livres, payés à Guillaume le Moirant pour avoir apporté la nouvelle de la journée que le Roi avait eue sur les Anglais à Patay et de la délivrance de Jargeau et de Beaugency.

« 1429, 28 juillet. Quittance de même somme payée à Guillemin Guillaume chevaucheur, pour avoir apporté lettres closes de la Reine annonçant que le Roi était sacré et couronné. »

Ces lettres closes avaient évidemment trait aux combinaisons secrètes qui avaient été faites à Poitiers pendant cette quinzaine de Pâques où s’étaient discutés tant d’intérêts divers. Pour que la reine Marie d’Anjou, qui a joué en toutes ces affaires un rôle si effacé, si peu connu ait pris l’initiative d’envoyer elle-même des lettres closes relatant le Sacre de Reims, il fallait qu’elle eût une raison sérieuse de le faire.

Quel dommage que ces lettres aient disparu comme les autres écrits auxquels Jeanne, en son procès de Rouen, a fait si souvent allusion en renvoyant ses juges au Livre de Poitiers.

Lettres et livres auraient permis, sans nul doute, d’établir de façon certaine le rôle patriotique du clergé, de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple poitevins en la superbe épopée de Jeanne d’Arc.

Peut-être Messieurs de Saint-Hilaire en ont-ils jadis transmis quelques échos au Saint-Siège dont ils portaient si vaillamment les armes.

En cette occurrence, les enfants du Poitou n’auraient rien perdu pour attendre. Leurs noms se trouveraient glorieusement mêlés au procès en cours pour la canonisation de Jeanne.

Les Pictons recevraient alors moralement au centuple le remboursement de la créance qu’ils ont acceptée de la France, à valoir dans l’éternité.

Quoi qu’il en soit, il n’en reste pas moins acquis à l’Histoire qu’on sut à Poitiers trouver les arguments irrésistibles qui déterminèrent la Cour et Charles VII à accepter enfin l’appui et le concours de l’envoyée du Roi des Cieux.

Les argentiers poitevins ont ouvert devant Jeanne la voie du triomphe puisque, pour elle, partir c’était vaincre, ainsi que ses voix l’en avaient assurée !

 

 

 

 

 

 

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XI

 

 

 

 

À ORLÉANS

 

 

Nous arrivons au point capital et, cependant, fort délicat de notre thèse : il nous faut montrer, dans l’action militaire, le dédoublement des deux sœurs, afin de faire bien comprendre la tactique merveilleuse qu’avaient imaginée, en leurs secrets conseils, d’une part, les Fées des Loges-les-Dames et les Discrètes du Tiers-Ordre franciscain et, d’autre part, les moines Celtiques et les lords d’Angleterre, pour tromper et vaincre sûrement les Anglais des Lancastre et les suppôts français des Templiers.

On n’a pas assez vu jusqu’ici comment Jeanne, généralissime invisible de l’Armée, opéra. On n’a étudié que le jeu superficiel de Claude, ne supposant pas que la brillante guerrière avait surtout, pour mission, de masquer beaucoup l’Inspirée.

Cette dernière possédait seule le plan stratégique de la lutte. Ce plan, elle l’avait minutieusement étudié, longuement médité et parfaitement retenu. Pas un détail n’avait échappé à sa mémoire méthodique, rationnelle et pratique.

« L’esprit de Dieu qui souffle ou il veut avait certes jeté dans cette âme d’élite de grandes aptitudes qu’il soutenait et appuyait à tout moment de ses inspirations surnaturelles. » Mais cependant la grande habileté qui fit de Jeanne une tacticienne de premier ordre prouve bien que, si elle fut élue de Dieu, elle fut aussi voulue par les hommes.

Le plan de la magnifique campagne de la Loire, où pour les Français, les triomphes succédèrent aux victoires, avait été évidemment conçu par des politiques connaissant, de façon admirable, le fort et le faible de l’armée anglaise et n’ignorant pas le parti immense que Jeanne pouvait tirer des dissensions intestines de cette armée, bien plus artificiellement unie que réellement homogène. Elle était composée, en effet, de deux éléments distincts :

1o Les archers, soldats et seigneurs partisans avérés des Lancastre ;

2o Les milices féodales, levées par les landlords en leurs domaines fonciers et mobilisées par Ordre du Roi, leur suzerain commun.

L’hostilité séculaire des barons terriens et des barons industriels, se répercutant naturellement parmi leurs hommes d’armes, créait entre ceux-ci une division tacite et instinctive qui contribuait beaucoup à maintenir entièrement les uns et les autres à la disposition de leurs chefs respectifs.

Tous les féaux, vassaux, hommes-liges ou soudoyers des landlords d’Angleterre suivaient, dans le combat, non la bannière royale, mais la bannière de leur seigneur. Que celui-ci abandonnât la lutte, aussitôt tout son ost lâchait pied, sans s’occuper des ordres donnés par le Roi ou ses capitaines. Les hauts barons anglais avaient adhéré à la Ligue secrète des moines celtiques contre la puissance menaçante des mercantiles trafiquants d’Albion, soutiens occultes des théories anticatholiques de Wikleff et de Jean Huss et détenteurs du pouvoir financier qui impulsait les Lancastre contre la France pour atteindre plus sûrement l’Angleterre foncière et l’Église du Christ. Les moines étaient donc assurés que les milices féodales, enrôlées sous la bannière des landlords, fuiraient devant l’étendard symbolique que Jeanne arborerait au nom du Roi du Ciel, chef mystérieux de leur conspiration.

De plus, la présence dans l’armée anglaise de nombreux adeptes du Tiers-Ordre franciscain devait favoriser les succès foudroyants de la Pucelle, élue des Discrètes et des dames damées composant le Conseil suprême et central des Fraternités.

Ces fraternités, nous l’avons vu 92, avaient été formées soigneusement, depuis des siècles, de tous les éléments gaulois épars à travers les Nations, et constituaient, en réalité, un Peuple international vivant secrètement parmi les peuples et possédant des signes particuliers pour se reconnaître.

Contre ces signes, avons-nous dit, aucun membre du Tiers-Ordre de Saint François n’aurait consenti à marcher, quelle que fût, du reste, la nationalité du tertiaire.

Les franciscains s’étant faits français, tous les affiliés anglais du Tiers-Ordre reculèrent devant le signe général des fraternités : la Colombe blanche, l’héraldique Jona des Druides, que Jeanne avait fait peindre sur son écu personnel avec ces simples mots : « De par le Roy du Ciel ! »

La tactique de Jeanne consistait à discerner, en chaque rencontre, sur quels alliés elle pouvait compter dans les rangs de l’armée ennemie et à arborer la bannière dont la vue ferait reculer soit les milices baronniales, soit les tertiaires franciscains.

Jeanne avait, comme armes, deux étendards : celui de l’armée et celui des moines.

Sur l’un, fait de boucassin blanc (tissu de fil fin et transparent maintenant appelé linon) étaient représentés : d’un côté une Annonciation (c’est l’image de Nostre Dame ayant devant elle un ange lui présentant ung lys) et de l’autre le Roi du Ciel tenant en main le globe du monde et accompaigné de deux anges portant l’escu de France 93 ; le champ était semé de lys, symboles héraldiques de la puissance matérielle du Roi des Gaules.

Sur l’autre était peint le Christ en croix ; au pied de cette croix, se tenaient la Vierge et Saint Jean 94 ; au-dessus se voyait une colombe portant un rôle avec ces mots : Jhésus, Maria !

Le premier de ces étendards devait à la fois entraîner les hommes d’armes français et faire fuir les partisans, vassaux et hommes liges des hauts barons d’Angleterre.

Le second était destiné à rallier l’ost des Communiers de France et à faire reculer les tertiaires anglais et tous les aristocratiques chevaliers de l’Hôpital ou de Saint-Jean de Jérusalem successivement connus dans l’Histoire sous le nom de chevaliers de Rhodes et de chevaliers de Malte.

De même qu’il y avait ainsi en jeu deux étendards, il y avait également, pour diriger la lutte, deux femmes de caractère et d’allures non semblables : Claude la guerrière, qui marchait bravement à la tête des vaillants Gaulois, et Jeanne l’Inspirée, dont la mission consistait à rallier tous les amis de la Justice, tous les partisans du Christ en une même ligue contre les ennemis.

Par suite de cette tactique habile, les succès devinrent foudroyants et, comme le dit Gerson qui, certainement, connaissait tout le plan secret de cette campagne, « les ennemis cachés, même les plus grands par leur situation, furent assaillis de terreurs variées et frappés jusqu’au tréfonds de leur substance de langueurs anéantissantes ».

En voyant fuir les milices féodales des landlords, saisies en apparence d’une irrésistible panique qui se communiquait insensiblement à leurs meilleurs soldats, les Templiers comprirent qu’ils avaient été vus et devinés.

Ils sentirent que la peur des hommes, groupés sous les différentes bannières des barons, était voulue ou feinte et n’avait pour but que de rompre la discipline des troupes royales d’Henry VI et de Bedford.

Il existait donc en ce monde une puissance occulte assez forte et assez hardie pour provoquer, combattre et vaincre les industriels du Temple. Cette puissance était celle du Roi du Ciel, on n’en pouvait douter, mais les Templiers ne savaient qui était réellement ce personnage mystérieux.

Leurs chefs eurent peur ; leurs soldats s’affolèrent, car la trahison les enveloppait, ils en étaient sûrs ; et cependant cette trahison était si subtile, si extraordinaire et si insaisissable qu’impossible il était d’en déterminer la nature, de la comprendre et de la signaler.

La gloire de la Pucelle militaire avait quelque chose de vertigineux, de fantastique et de démoralisant pour ses adversaires.

La marche de son action victorieuse était d’une rapidité effrayante. Talbot, Suffolk, Glansdale n’avaient le temps ni de se concerter, ni de se reconnaître. La furia française bousculait leurs hommes ; la ruse diplomatique des landlords bouleversait leurs plans.

La terreur des capitaines anglais fut à son comble quand ils s’aperçurent que, non seulement les milices baronniales fuyaient systématiquement devant Jeanne, mais que la Pucelle faisait reculer également les plus hardis leaders de la noblesse créée par les Lancastre pour contrebalancer dans leur Grand Conseil et dans les Parlements l’influence des seigneurs terriens.

Talbot lui-même, le brave Talbot, tout en enrageant ferme, se voyait contraint, par une force qui déconcertait tous ses compagnons d’armes, d’obéir aux injonctions de cette Guerrière qu’il maudissait.

Une anecdote relatée dans la Chronique de la Pucelle montre l’influence singulière de cette chose en forme de femme ainsi que la nomme en son Journal le Prétendu Bourgeois de Paris.

« Les Anglais ayant retenu prisonniers les héraults porteurs des lettres de Claude et de Jeanne, Dunois leur fit savoir que s’ils ne les renvoyaient sur-le-champ, il ferait mourir tous les captifs anglais qui se trouvaient à Orléans. »

Sur cette menace, les Anglais renvoyèrent un des héraults, mais ils gardèrent l’autre.

Dès que l’homme fut revenu, la Pucelle, nous supposons que ce fut Claude 95, lui demanda : « Que dit Talbot ? »

Le hérault respondit que lui et tous les autres Anglais disaient d’elle tous les maulx qu’ils pouvaient, en l’injuriant, et que s’ils la tenaient ils la feraient ardoir.

« Or, t’en retourne, dit la pétulante Claude, et ne fais doubte que tu ramèneras ton compagnon. Et dis à Talbot que s’il s’arme, je m’armerai aussi, et qu’il se trouve en place devant la ville ; s’il me peut prendre, qu’il me fasse ardoir, mais si je le desconfis, qu’il fasse lever les sièges et s’en aille en son pays. »

Le hérault y alla, fit ce qu’elle lui avait commandé et ramena son compagnon.

Le plus curieux de l’affaire, c’est que non seulement Talbot ne bougea pas pour secourir Glansdale assiégé au fort des Tournelles concurremment par Claude et Jeanne, mais qu’après la prise de cette bastille et du pont par la Pucelle, il obéit à l’autoritaire injonction que le hérault lui avait transmise et, sans coup férir, dès le lendemain matin, réunit son ost et leva le siège.

De son côté, Falstaff fit de même, mais sans mêler ses troupes à celles de Talbot parce qu’il obéissait non aux signes particuliers de Claude, mais aux signes secrets de Jeanne et qu’il était, comme nous le verrons plus loin, l’agent des landlords et de Mme de Bedford.

Claude, messagère des Fées et peut-être aussi de certains Juifs, en voulait surtout aux financiers et aux trafiquants enrichis ; Jeanne, envoyée des tertiaires et des moines, s’attaquait surtout aux hypocrites qui cachaient leurs doctrines funestes sous les dehors trompeurs de la plus pharisaïque dévotion.

« La Pucelle, dit le chansonnier populaire anglais Thomas Dibdin, jura de faire danser les gens de William de la Pole et de le rosser lui-même comme un sac. De la Pole trouva cela si drôle qu’il en rit, le Suffolk, à s’en briser les côtes. Mais, quand elle se mit à bossuer son armure, le général déclara qu’il n’y avait plus de quoi rire et il ne sut de quels noms baptiser une fille si mal apprise quand, en dépit de sa large épée, elle le fit prisonnier 96. »

À ce William de la Pole, comte de Suffolk, ainsi qu’à ses associés, lieutenants comme lui du Duc de Bedford, Claude et Jeanne avaient adressé, chacune de leur côté, des lettres de sommation au nom du Roi du Ciel.

Jeanne avait fait écrire les siennes à Poitiers par maître Jean Érault, le 22 mars 1429.

Claude, séjournant à Blois 97 en attendant la compaignée qui la devait mener à Orléans, escrivit et envoya par un hérault aux chefs de guerre une lettre dont la teneur s’en suit et est telle :

« Roy d’Angleterre, faictes raison au roy du Ciel de son sang royal. Rendez les clefz à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées. Elle est venue, de par Dieu, pour réclamer le sang royal et est preste de faire paix, si vous voulez faire raison et payer ce que vous l’avez tenue.

« Roy d’Angleterre, si ainsi ne le faictes, JE SUIS CHIEF DE GUERRE ; en quelque lieu que je atteindrai vos gens en France, s’ils ne veulent obéir, je les ferai yssir (sortir), veuillent ou non, et s’ils veulent obéir je les prendrai à mercy. Croyez que s’ils ne veulent obéir, la Pucelle vient pour les occire. Elle vient, corps pour corps, vous bouter hors de France et vous promet et certifie, la Pucelle, que elle fera si gros hahay que encore a mil ans en France ne fut vu si grand, si vous ne lui faites raison.

« Et croyez fermement que le Roy du Ciel lui envoiera plus de force que ne sarez mener de tous assaulz à elle et à ses bonnes gens d’armes. »

S’adressant ensuite aux soldats qui assiégeaient Orléans, Claude disait :

« Entre vous archiers compagnons d’armes, gentilz et vaillans, qui estes devant Orléans, alez vous en en vostre païs, de par Dieu. Et si ainsi ne le faictes, donnez-vous garde de la Pucelle et de vos dommages vous souviennent.

« Ne prenez mie votre opinion que vous ne tenrez mie France du Roy du Ciel, le filz Sainte-Marie 98 ; mais le tendra le roy Charles, vray héritier, à qui Dieu l’a donnée, qui entrera à Paris en belle compaignée. Si vous ne créez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle en quelque lieu que nous vous trouverons, vous ferons dedens à horions et si verrons lesquels meilleurs droits auront. »

Puis la sommation s’adresse aux chefs :

« Guillaume de la Poule, comte de Suffort, Jehan de Talbot et Thomas, sire de Scales, lieuxtenants du duc de Bedford, soy disant Régent du royaume de France pour le roy d’Angleterre, faictes responce si vous voulez faire paix à la cité d’Orléans. Si ainsi ne le faites de vos dommages vous souviennent briefment 99. »

Enfin une sommation semblable, mais beaucoup moins agressive que les précédentes, fut transmise au duc de Bedford ; en voici la teneur :

« Duc de Bedford qui vous dites Régent de France pour le Roy d’Angleterre, la Pucelle vous prie et requiert que vous ne vous faictes mie destruire. Si vous ne lui faictes raison, elle fera que les Français feront le plus beau fait qui oncques fust faist en la Chrétienté. » Escript le mercredy de la grande semaine.

Sur le dos estait escrit : « Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle » et le pli portait comme suscription : « Au duc de Bedford qui se dit Régent du Royaulme de France pour le Roy d’Angleterre. »

Le ton tout à fait différent de la lettre envoyée à Bedford ainsi que la date qu’elle porte, le Mercredy de la grande Semaine, c’est-à-dire celle du jour où Jeanne dicta à Poitiers ses différentes missives, montre que cette épître n’émane ni du même cœur, ni du même esprit.

Cette dernière lettre de sommation, à notre avis, a seule été l’œuvre de Jeanne ; les trois autres sont trop empreintes du caractère exclusivement guerrier pour émaner de la martyre de Rouen.

Écrivant au mari de Mme de Bedford, Jeanne le prie presque respectueusement de ne se faire mie destruire et, en cas de résistance, elle ne le menace que d’une chose, c’est de l’exclure du beau fait d’armes que les Français opéreront en faveur de la Chrétienté. Quelle différence avec les vitupérations de Claude !

D’après son propre dire, Jeanne avait envoyé aux Anglais pour les sommer de se retirer une lettre distincte de celle qu’on vient de lire ; malheureusement il ne reste aucune trace de cette lettre 100 qu’il serait bien curieux de comparer avec celle expédiée, de Blois, aux assiégeants d’Orléans par Claude.

En son procès, lorsqu’on lui donna lecture complète de la sommation que nous avons citée plus haut, Jeanne affirma, sous la foi du serment, que tel n’était pas le texte exact de sa lettre à elle, qu’elle n’avait jamais écrit ni fait écrire « Je suis chef de guerre » pour menacer les ennemis de mort et qu’elle ne fit pas mettre « Rendez à la Pucelle les villes, etc. », mais « Rendez-les au Roi 101 ».

Nous avons cru devoir insister sur ce point important pour bien montrer le jeu différent des deux sœurs et le caractère particulier de chacune d’elles.

Quoi qu’il en soit, du reste, il est certain que Suffolk-La Pole, le petit-fils du banquier d’Édouard III, rit de bon cœur en recevant le double message que lui apportaient le héraut Guyenne de la part de Claude et un autre héraut émissaire de Jeanne.

Mais, ainsi que le dit fort bien Thomas Dibdin, il ne devait pas rire longtemps.

Claude et Jeanne, s’étant réunies à Blois, s’avançaient vers Orléans, avec dix ou douze mille hommes.

Jeanne n’avait oublié aucune des instructions stratégiques de ses voix. Pas un détail géographique du plan qu’elle avait étudié avec tant de soin n’avait échappé à l’étonnante jeune fille.

Aussi, lorsque Dunois, qui était venu à la rencontre du secours inespéré que le Roi envoyait aux gens d’Orléans, fit, à l’insu de Jeanne, prendre à l’armée la rive gauche de la Loire passant par la Sologne afin d’éviter une grosse bastille que les Anglais avaient construite dans une forêt proche de la ville 102, Jeanne, que la fatigue avait un instant abattue, s’apercevant, par la topographie même du terrain, de la faute commise, alla sans hésitation trouver Dunois.

« Est-ce vous qui êtes le bâtard d’Orléans ? demanda-t-elle.

– Oui, répliqua-t-il, et je me réjouis de vous voir avec nous, car je sais ce que vous venez faire.

– C’est vous qui avez conseillé de m’amener par ici au lieu de me conduire tout droit vers Talbot et les Anglais ?

– Je l’ai fait parce que j’ai jugé, ainsi que beaucoup d’hommes sages, que cette voie est plus sûre, répondit-il.

– En nom Dieu ! s’écria Jeanne, le conseil de Messire est plus sûr et plus sage que le vôtre. Vous m’avez cuidé décevoir et vous vous êtes déçus vous-mêmes. Ne savez-vous donc pas que je vous amène le meilleur secours que eut oncques chevalier, ville ou cité : c’est le secours du Roi du Ciel. Le plaisir de Dieu, non mie pour l’amour de moi, mais pour celui de Sainct Loys et de Sainct Charles le Grand 103 est d’avoir pitié de la ville d’Orléans, car MESSIRE ne peut souffrir que les ennemis tiennent en même temps le corps du Duc et sa bonne ville. » Dunois, saisi par le ton inspiré de la douce Pucelle, fut stupéfait de la justesse de ses observations lorsqu’elle lui exposa que, faute d’avoir suivi l’itinéraire qu’elle avait tracé, l’armée était dans l’obligation absolue de rebrousser chemin et de revenir à Blois, son point de départ, la Loire n’ayant pas, avant cette ville, de pont sur lequel on pût faire passer les troupes et les munitions.

Qui donc, se demandait Dunois, a instruit cette jeune fille de ces détails topographiques que moi-même j’avais oubliés ?

Une vive inquiétude s’était emparé de l’esprit du brave capitaine en constatant que Jeanne avait prévu juste et qu’on avait eu le plus grand tort de ne pas suivre ponctuellement la route qu’elle avait tout d’abord indiquée.

Que penseraient les Orléanais en voyant s’éloigner, de leur ville, l’armée de secours ?

Jeanne devina, sans doute, la perplexité du comte car, tandis qu’un vent violent empêchait les bateaux de remonter le fleuve et de porter dans Orléans le premier convoi de vivres, elle dit avec douceur à Dunois : « Soyez sans crainte, le vent va changer et tout se passera bien. »

Comme si l’Inspirée eut possédé le pouvoir de commander aux éléments et de s’en faire mieux obéir que des hommes, le vent effectivement changea de direction et le fleuve devint navigable.

Cependant, il n’était guère facile de traverser les lignes anglaises pour se jeter dans Orléans. L’armée ennemie était considérable, très fortement installée et d’autant plus sur ses gardes que les sommations de Jeanne et de Claude à William de la Pole avait averti celui-ci de l’envoi prochain d’un secours aux assiégés.

Dans ces circonstances, le dédoublement des deux sœurs présentait un précieux avantage.

La faute stratégique commise par Dunois et les chefs eût été presque irréparable sans l’ingénieuse précaution des inspirateurs de la Pucelle et des gens qui, se ralliant aux plus hautes visées de la politique chrétienne, ne négligeaient pas, comme l’observe Gerson, « les lois de la prudence humaine, ne s’en rapportant pas plus à Dieu qu’il n’était utile dans le moment où ils devaient agir ».

Pour n’avoir point suivi la rive droite de la Loire, comme Jeanne, en partant de Blois, en avait donné l’ordre, l’armée devait retourner sur ses pas, après avoir signalé sa présence et son importance aux Anglais.

Ce voyage inutile avait un triple inconvénient : il faisait perdre du temps ; il pouvait décourager les Orléanais en ajournant leur délivrance et démoraliser l’armée en lui montrant l’imprévoyante ignorance de ses chefs.

De plus, il pouvait coaliser toutes les forces anglaises contre cet ost de renfort et causer l’écrasement des derniers défenseurs de la France dans une défaite suprême, suite et répétition d’Azincourt et de Verneuil.

Dunois le craignait ; mais heureusement Jeanne, sûre de ses alliances, connaissait admirablement la seule stratégie pratique et l’unique tactique infaillible.

Laissant à Claude toute la partie extérieure de l’action, elle encouragea sa sœur à parader chaque jour devant l’armée royale, se chargeant elle-même de faire engager par l’ost des Communiers quelques escarmouches destinées à occuper utilement les Anglais dans des endroits assez éloignés de la ville. Elle détourna ainsi l’attention des capitaines ennemis qu’elle savait lui être hostile ; elle trompa la vigilance des Lancastriens et les abusa sur le plan hardi qu’elle avait combiné avec ses alliés secrets pour réparer la faute des capitaines français. Grâce à une de ces diversions opérées par Jeanne et les francs-archers groupés sous sa bannière, Claude put, un soir, à six heures, traverser le fleuve, accompagnée de Dunois et de deux cents hommes d’armes, et pénétrer dans Orléans tenant en main l’étendard guerrier portant l’image du Roi du Ciel. Jeanne, à qui son costume assez simple permettait de passer inaperçue, sachant que la vue de sa sœur rassurerait assez les Orléanais et que rien ne serait entrepris néanmoins avant son retour, s’en alla avec Jean Pasquerel, les prêtres, l’ost des Communiers et toute l’armée des moines pour reprendre le chemin de Beauce qu’on aurait dû suivre d’abord 104.

L’entrée de Claude à Orléans fut un véritable triomphe.

« Noël ! Noël ! Bénie soit celle qui vient au nom du Seigneur ! » criaient avec enthousiasme les habitants, lorsque le 29 avril 1429, à la nuit tombante, la fille de Jacques d’Arc, armée de toutes pièces et montée sur un superbe cheval blanc, parcourut les rues de la ville.

Dunois qui chevauchait à son côté senestre, dit la Chronique du Siège, cherchait à tenir le peuple à une distance respectueuse.

Le bâtard d’Orléans n’ignorait pas que Claude n’était que la guerrière et que, pour agir, il lui faudrait attendre l’arrivée de Jeanne l’Inspirée. Aussi essayait-il de modérer les transports de la foule.

Mais une véritable ivresse s’était emparée de la multitude qui avait tant souffert.

« Voici venir le Grand Secours ! » criait-on de toutes parts, et les fanatiques baisaient les traces laissées par les sabots du coursier de Claude, ne se doutant guère que la belle et vigoureuse fille n’était que l’instrument de la mission de sa sœur.

Hommes, femmes et enfants s’approchaient, malgré les efforts de Dunois, pour modérer un peu leur ardeur et leur zèle ; à un moment, les porteurs de torches ardentes qui environnaient Claude, étant bousculés par la foule qui voulait voir de près et toucher la Libératrice, mirent involontairement le feu à l’étendard qu’elle portait avec orgueil.

Louis de Contes, son page, d’Aulon, son écuyer, étaient près d’elle. Ils poussèrent un cri. Claude était femme de tête, elle avait autant d’énergie que de promptitude dans la décision. Roulant son étendard elle étouffa la flamme et « esteignit le feu comme si eust longuement suivi les guerres : ce que les gens d’armes tinrent à grandes merveilles et les bourgeois d’Orléans, en lui faisant moult grande chière et grand honneur, la conduisirent jusqu’en la principale église où elle descendit pour prier ».

Cette entrée solennelle et bruyante avait donné le change aux capitaines anglais.

Voyant repartir l’armée principale vers Blois, ils supposèrent qu’elle n’avait eu pour mission que d’assurer le passage de la Pucelle guerrière dans Orléans.

Ils en furent d’autant plus convaincus que, dès le lendemain, Claude, d’après les instructions très précises que lui avait données sa sœur Jeanne, envoya la seconde sommation aux lieutenants du Régent d’Angleterre par l’intermédiaire de deux nouveaux hérauts.

« C’est la ribaude des Armagnacs qui nous annonce encore nouvelles », dirent-ils en riant comme la première fois de ce message singulier.

De leurs bastilles, ils avaient pu voir l’arrivée triomphale de Claude et, furieux de s’être laissés jouer par elle, ils retinrent, au mépris de tous droits, les hérauts prisonniers en les menaçant de les faire juger et brûler comme hérétiques.

Claude, ne voyant pas revenir ses hérauts, fut saisie d’une violente indignation et, du haut du boulevard qu’on avait construit sur le pont d’Orléans à portée de voix de la bastille anglaise des Tournelles, elle somma les lieutenants du duc de Bedford de lui renvoyer ses messagers à délai bien bref.

Le commandant des Tournelles, Glansdale, répondit par de brutales injures. Claude lui cria avec colère qu’il mentait et « qu’aux horions on verrait bientôt qui avait bon droit ».

Le lendemain, 2 mai, elle sortit, dans la plaine, et chevaucha tout le long des bastilles, des parcs et des boulevards anglais, « du côté de vers Beauce », portant en main l’étendard fleurdelysé et examinant les positions ennemies.

Le peuple l’avait suivie en foule ; les Anglais ne tentèrent même pas d’entraver cette audacieuse reconnaissance, ni de charger cette multitude désordonnée.

Ces hommes intrépides, dit Alain Chartier, semblaient changés en femmes, tandis que les femmes se changeaient en héros contre eux : « On eût dit qu’ils avaient tous les mains liées. »

En effet, les milices féodales des landlords avaient ordre absolu de ne pas bouger quand paraissait l’étendard fleurdelysé de la Pucelle ; leur inertie, que les autres soldats anglais attribuaient à une superstitieuse terreur, glaçait ces derniers d’un véritable effroi. De plus, Claude, possédant tous les signes particuliers des chevaliers de Rose-Croix, fort nombreux dans l’armée anglaise, paralysait l’action des affiliés de ces secrètes sociétés de conspirations galantes et politiques.

Avant que la Pucelle arrivât, raconte Dunois en sa déposition au procès de 1455, deux cents Anglais chassaient aux escarmouches huit cents hommes de l’armée du Roi et, depuis sa venue, quatre ou cinq cents Français pouvaient défier toute la puissance anglaise et contraindre les capitaines à se renfermer dans leurs refuges, à se cacher dans leurs bastilles.

Ce surprenant résultat ne se peut expliquer que par la double cause que nous avons indiquée.

L’effet moral de l’arrivée de Claude fut immense sur les assiégés, mais celui de sa reconnaissance des bastilles anglaises fut démoralisant pour les assiégeants.

Claude seule, remarquons-le, devait être ostensiblement chef de l’armée royale à Orléans. La plupart des gens de la ville ne virent qu’elle. Aussi ne firent-ils aucune difficulté de la reconnaître lorsqu’en 1436, devenue l’épouse de Robert des Armoises, elle revint en leur ville avec ses frères Pierre et Jean.

Mais Dunois, qui avait été prévenu et savait à quoi s’en tenir, tout en rendant à Claude les plus grands honneurs, ne voulut rien tenter avant l’arrivée de Jeanne et de l’ost religieux et bourgeois qu’elle amenait.

 

            « Ung de nous vaudra mieux que cent

            Soubs l’étendard de la Pucelle »

 

dit-il, mais je ne combats pas sans l’armée de renfort. Puisqu’elle tarde à venir ; il faut l’aller chercher.

En effet, le dimanche 1er mai, le duc d’Alençon, l’écuyer Jean d’Aulon, Boussac et quelques autres qui étaient dans le secret de la double mission des deux sœurs, partirent pour aller au devant de l’armée de Blois.

Le mercredi 4 mai, Claude sortit d’Orléans dès le matin avec La Hire, Florent d’Iliers, Villars, James du Thilloys et environ cinq cents hommes.

À une lieue de la ville, elle rencontra l’armée de secours et l’on vit alors cette chose singulière : l’ost entier (près de douze mille hommes) « conduisant grande foison de vivres tant de grains que de bestial » passer, sans coup férir, devant les bastilles anglaises, nul n’essayant de l’arrêter.

Les prêtres chantaient des cantiques, Jeanne, portant l’étendard religieux où était peinte l’image de Jésus crucifié et revêtue d’un costume simple, marchait en tête des troupes, tandis que Claude, tenant d’une main l’étendard fleurdelysé et de l’autre sa lance, regardait défiler l’armée, semblant protéger sa marche et entourée, comme d’un état-major, de La Hire et des plus braves capitaines français.

Les Anglais semblaient paralysés en leurs bastilles. Immobiles, ils laissaient rentrer dans Orléans : soldats, vivres et munitions.

Cette conduite serait vraiment inexplicable si l’on n’y voyait la preuve indéniable que beaucoup d’entre les assiégeants avaient reconnu, sur les bannières mystérieuses tenues par chacune des deux sœurs, les signes distinctifs des fraternités franciscaines et ceux du grand Conseil fédéral des landlords.

C’est ici le moment de faire ressortir l’utilité de la double action de Jeanne et de Claude.

On s’imagine trop souvent que les Orléanais étaient restés presque impassibles, se contentant de résister par l’inertie aux Anglais.

C’est une très grande erreur ; les vaillants défenseurs de la Cité avaient montré un courage et une intelligence vraiment remarquables dans la résistance qu’ils avaient organisée, sans marchander ni les sacrifices, ni les dévouements.

Dès le début, ils avaient abattu, démoli, anéanti tous les faubourgs qui renfermaient de fort précieux et antiques monuments afin que les Anglais ne s’y pussent loger parce que cela eût été très préjudiciable à la Ville.

Ensuite il n’était pas de vaillantises et de témérités qu’ils ne tentassent pour se ravitailler ou couper les convois de vivres envoyés à leurs ennemis.

On est stupéfait lorsqu’on lit la Chronique du Siège de voir les assiégés réussir à rentrer dans la ville le matin aux portes deffremans (c’est-à-dire à l’ouverture des portes) tantôt quarante chefs d’aumailles 105 et deux cent pourceaux, tantôt six cents porcs, tantôt un nombre aussi considérable de moutons et d’autres fois des grains et autres provisions amenées sur des charrettes.

D’autre part, on est émerveillé de toutes les prouesses des chevaliers, mais aussi et surtout de la constance et de la bravoure des Bourgeois et du Peuple de la ville.

On est tout étonné également des batailles constantes qui se livrèrent sur le fleuve entre les bateaux chargés de canonniers et que Jehan le Lorrain commandait avec tant d’intelligence et d’intrépidité du côté des Français.

La lecture attentive de ces vieilles chroniques change absolument la physionomie de l’époque et l’on voit infiniment mieux jouer Jeanne et Claude au milieu de ces hommes intrépides, industrieux et capables de faire beaucoup avec presque rien.

Le grand mérite de Jeanne fut d’avoir su conglomérer, grouper, discipliner tous ces héroïsmes individuels et surtout d’avoir réussi, par l’influence qu’elle exerça sur Claude, à réunir les deux forces qui, divisées, causaient les défaites constantes et désastreuses des Français.

Ces deux forces étaient, politiquement parlant, le Peuple et la Noblesse, mais c’étaient aussi, de façon plus cachée mais non moins dangereuse : la puissance franciscaine et le pouvoir mystérieux des Rose-Croix qui, l’un comme l’autre, recrutaient des fidèles et des adeptes dans tous les rangs, dans toutes les classes de la Société.

Jusqu’à l’arrivée des filles de Jacques d’Arc, ces forces vives de la Nation, les forces ostensibles comme les forces occultes se combattaient entre elles avec un acharnement égal, sinon supérieur, à celui que l’on montrait, de part et d’autre, contre les Anglais.

Ainsi, pour ne citer qu’un exemple typique de cette division néfaste des armées de Charles VII, prenons la malheureuse escarmouche de Janville, dite Journée des Harengs, dont Jeanne annonça la fatale issue à Robert de Baudricourt.

Ce jour-là, douzième de février (1429), veille des Brandons, raconte la Chronique du Siège, messire Jean Falsfaff, accompagné de quinze cents combattants anglais, picards et normands, amenait environ trois cents chariots et charrettes chargés de vivres et d’habillements de guerre comme : canons, arcs, trousses, traits, etc., aux Anglais qui tenaient le siège. Ils surent, par leurs espions, que les Français devaient les assaillir : ils s’enclorent en un parc fait de leur charroy et de pieux aigus, ne laissant qu’une entrée très étroite par où seulement pouvaient passer ceux qui les voudraient assaillir. Puis ils se mirent en belle ordonnance de bataille, attendant là à vivre ou à mourir, n’ayant guère espoir d’échapper à cause de leur petit nombre et de la multitude des Français.

La Hire, Poton, Saulton, Canède et plusieurs autres capitaines, venant d’Orléans, s’apprêtaient à attaquer, lorsque le comte de Clermont envoya message sur message, pour dire qu’on ne fît aucun assault avant sa venue, car il amenait trois à quatre mille combattants. Pour l’amour et honneur du comte, La Hire et ses amis laissèrent leur entreprise, à leur très grand regret.

Mais le connétable d’Écosse, Jehan Stuart, parent de celui qui mourut à Verneuil, et qui était venu là avec quatre cents hommes, ne voulut tenir aucun compte de l’avis de Monsieur de Clermont et se mit à attaquer les Anglais sans plus attendre, aidé, du reste, par Dunois et un certain nombre de chevaliers français.

Peu leur valut, car les Anglais, voyant que la grande bataille du comte de Clermont était encore loin et que La Hire et les autres avaient renoncé à l’escarmouche, et ne se joignaient pas avec le Connétable et les hommes de pied, saillirent hâtivement de leur parc et mirent les Français en désarroi et en fuite, non sans grande tuerie.

Puis, les Anglais se mirent aux champs, chassant les gens de pied tellement qu’on voyait bien douze de leurs étendards à moins d’un trait d’arbalète de la place où avait été la déconfiture.

La Hire, Poton et plusieurs autres, voyant cela, rassemblèrent les combattants qui s’étaient retirés, frappèrent sur les Anglais et en tuèrent plusieurs. Si tous les Français fussent ainsi retournés, l’honneur et le profit de la journée leur fussent demeurés.

Mais le comte de Clermont et sa grosse bataille ne firent oncques semblant de secourir les compagnons, tant parce qu’ils avaient attaqué contre leur avis que parce qu’ils les virent presque tous tués ou blessés lorsqu’ils arrivèrent sur le champ de bataille.

S’apercevant que les Anglais en étaient maîtres, les gens de Monsieur de Clermont se mirent, sans s’arrêter, en chemin vers Orléans, et les Anglais ne les poursuivirent pas.

« Cestuy propre jour, ajoute la Chronique, Jehanne la Pucelle sceut, par grâce divine, ceste desconfiture et dist à Messire Robert de Baudricourt que le Roy avait eu grand dommage devant Orléans et en aurait encore plus si elle n’estait menée devers luy.

Jeanne n’ignorait pas la cause secrète de ce revers et elle savait bien, par ses voix, que sa présence pouvait seule en éviter la répétition.

Le comte de Clermont, en sa double qualité de franciscain et de Français, avait hésité à compromettre les troupes précieuses du roi de Bourges dans une escarmouche voulue surtout par le connétable Jehan Stuart qu’il savait étranger et qu’il soupçonnait d’être affilié aux Rose-Croix d’Écosse, ce qui éveillait naturellement ses défiances de patriote et de chrétien.

De plus, l’époux d’Agnès de Bourgogne se demanda sans doute s’il n’était pas tombé dans quelque embuscade (la défaite des Français et le parc si bien construit par leurs adversaires ne lui semblant pas choses très rassurantes), quand, à son arrivée, il s’aperçut du désastre résultant de ce qu’on avait enfreint ses ordres et méprisé ses sages avis.

Jeanne seule était capable de rassurer les derniers patriotes, fidèles à Charles VII comme bon sergent du Christ, sur les intentions des auxiliaires étrangers que le roi de Bourges pouvait employer.

Aussi pressa-t-elle Baudricourt de l’envoyer à Chinon au plus vite, sûre qu’elle était de ses alliances et croyant aussi pouvoir compter beaucoup sur les influences de sa sœur.

Ce qu’il y a d’admirable dans l’action héroïque de Jeanne d’Arc, c’est qu’elle sut toujours, avec abnégation, s’effacer pour laisser à Claude toutes les gloires, ne se réservant à elle-même que les embarras et les difficultés.

Nous la verrons à Rouen ne trahissant ni sa sœur ni ses saintes ; si parfois elle nie énergiquement certains faits trop compromettants, jamais elle ne laisse entrevoir la cause réelle de ses dénégations, ni ne permet à ses juges de soupçonner l’intervention de Claude dans l’épopée dont elle assume seule toute la responsabilité.

Il faudrait étudier en détail les faits et gestes des deux filles de Jacques d’Arc à Orléans pour bien comprendre l’intelligence et le grand sens pratique de Jeanne.

Mais cette étude minutieuse nous entraînerait à des développements considérables ; aussi, au lieu de suivre les deux sœurs en cette phase de leur vie dont tout le monde connaît les faits, nous bornerons-nous à citer quelques traits caractéristiques qui montrent leur manière d’agir.

Écoutons d’abord Jean d’Aulon que sa grande réputation de prudence et de sagesse avait fait choisir comme écuyer de la Pucelle.

Un jour que j’étais fort las, raconte-t-il en sa déposition pour le procès de 1455, je m’étais étendu sur un lit et je commençais à reposer quand soudain la Pucelle, en faisant grand bruit, m’esveilla.

« Je lui demandai ce qu’elle voulait.

« En nom Dé, me répondit-elle, mon conseil m’a dit que j’aille contre les Anglais, mais je ne sais si je dois aller à leurs bastilles ou contre Falstaff qui les doit avitailler. »

« Sur quoi, elle se fit armer par moi.

« Tandis que je l’armais on ouït de grands cris que faisaient les gens de la cité disant que les ennemis portaient grand dommage aux Français.

« Je me fis donc armer aussi. Mais, pendant ce temps, la Pucelle, sans que je la visse faire, sortit de la chambre, issit en la rue où elle trouva un page monté sur un cheval.

« Elle le fit descendre, et incontinent, montant dessus, tira son chemin le plus diligemment qu’elle put droit à la porte de Bourgogne où je ne pus arriver qu’après elle et il me fut avis que oncques je n’avais vu tant de gens d’armes de notre parti que je ne fis alors. »

Ce page, que la Pucelle guerrière rencontrait si bien à point sur sa route, c’était Jeanne à qui son costume vulgaire permettait de passer inaperçue.

Claude, depuis son voyage à la cour de Lorraine et les négociations de sa sœur à Chinon, était devenue beaucoup plus circonspecte.

Elle avait compris en partie la valeur de l’action de Jeanne et avait senti la nécessité de suivre son plan.

Aussi réclamait-elle l’avis de sa sœur pour savoir s’il valait mieux attaquer les bastilles anglaises ou courir sus à Falstaff qui les venait ravitailler.

Jeanne était son conseil, mais son conseil occulte. Peu de guerriers au camp savaient la présence des deux sœurs qui se doublaient avec une telle intelligence que toujours elles gardaient l’unité dans l’action.

Quand Jeanne devait agir ostensiblement, elle se revêtait de l’armure de Claude ; si l’une des sœurs était blessée, l’autre prenait immédiatement sa place ; de sorte que LA PUCELLE était toujours présente, au moment décisif, pour assurer le succès.

Jean d’Aulon dit encore que lorsque la Pucelle avait aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle lui disait que son Conseil lui avait dit ce qu’elle devait faire. Il dit aussi qu’il interrogea la dite Pucelle pour savoir qui estait son dit conseil ; laquelle luy respondit qu’ils étaient trois ses conseillers, desquels l’un ESTAIT TOUJOURS RÉSIDANT AVEC ELLE, l’autre allait et venait souventes fois vers elle et la visitait ; et le tiers estait celuy avec lequel les deux autres délibéraient. Il advint qu’une fois, entre les autres, d’Aulon la pria et requit qu’elle lui voulust une fois monstrer iceluy conseil : laquelle luy répondit qu’il n’estait pas assez digne ni vertueux pour iceluy voir et sur ce, il se désista de plus avant luy en parler ni requérir. » Ce conseiller toujours résidant près de Claude, c’était Jeanne ; quant aux deux autres, il est assez difficile de les nommer, mais nous avons suffisamment indiqué ce que nous en pensons 106. Continuons donc notre récit.

Le quatrième jour du mois de May, après disner, la Pucelle appela les capitaines et leur commanda que, eux et leurs gens, fussent armés et prêts à l’heure qu’elle ordonna : à laquelle elle fist sonner sa trompille et fut à cheval plus tost que nul des capitaines ; son estendard après elle, alla parmi la ville dire que chacun montast et vint faire ouvrir la porte de Bourgogne et se mist aux champs 107.

Alors, aucuns des nobles issirent d’Orléans avec grand nombre de gens de trait et de commun qui livrèrent un fier et merveilleux assaut contre les Anglais, lesquels tenaient la bastille de Saint Loup, icelle bastille ayant été grandement garnie par le sire de Talbot tant de gens, vivres, que d’habillements de guerre.

Quand arriva très hâtivement la Pucelle armée et à étendard déployé 108, les Anglais se retirèrent au clocher de l’église, les Français donnèrent l’assaut qui dura longuement.

Talbot fit issir ses Anglais à puissance des autres bastilles pour secourir ceux de Saint-Loup ; mais à cette même heure sortirent d’Orléans tous les chefs de guerre qui se vinrent joindre à la Pucelle armée et se mirent aux champs en batailles ordonnées entre la bastille assaillie et les autres bastilles anglaises. Ce voyant, Talbot fit rentrer les Anglais en leurs bastilles, délaissant en abandon ceux de la bastille Saint-Loup qui furent conquis par puissance, environ vêpres.

Et il y eut des Anglais réfugiés dans le clocher qui prirent des habillements de prêtres ou de gens d’église, lesquels on voulut tuer, mais Jeanne les garda disant qu’on ne devait rien demander aux gens d’Église et les fit amener à Orléans.

Jeanne la tertiaire avait reconnu en ces hommes des alliés et elle les sauvait de l’occision qui fut nombrée à huit vingts (160) hommes avant que la bastille fut arse et démolie.

En après, la Pucelle armée, les grands seigneurs et leur puissance rentrèrent à Orléans ; à icelle heure furent rendues grâces et louanges à Dieu par toutes les églises, en hymnes et dévotes oraisons, à son de cloches que les Anglais pouvaient bien ouïr, lesquels Anglais furent fort abaissés de puissance par cette partie et aussi de courage 109.

Talbot, premier baron d’Angleterre, avait accepté le défi à lui transmis par le héraut de Claude, il s’était armé et avait fait sortir ses hommes à grande puissance, mais LA PUCELLE, c’est-à-dire les deux sœurs, celle qui maniait la lance et celle qui portait l’étendard, s’étaient armées aussi, chacune à leur manière, et Talbot, malgré ses hommes d’armes, s’était retiré desconfit.

C’en fut assez pour le déterminer à obéir ponctuellement à l’injonction autoritaire de celle qui lui avait fait dire que, s’il ne la prenait à première rencontre, il eût à faire lever les sièges et à se retirer.

Talbot, le brave Talbot, depuis la prise de Saint-Loup resta immobile comme s’il eût été paralysé par une force supérieure à sa bravoure et à sa volonté. Il ne fit rien pour secourir Glansdale et, au lendemain de la prise des Tournelles, nous le verrons s’en aller à Meung en attendant qu’il essayât de violer la consigne de neutralité à lui imposée par la Pucelle et se fît battre à Patay.

Sûre de l’inaction de Talbot, Claude voulait, dès le lendemain, assaillir la bastille Saint-Laurent où se trouvaient les plus grands chefs de guerre et toute la puissance des milices baronniales des hauts barons ; mais ce n’était pas l’avis de Jeanne qui avait là ses plus secrets alliés.

Aussi, la pieuse fille argua-t-elle de la grande solennité de l’Ascension pour réclamer des capitaines français un jour de repos.

Ainsi la chose prit délai cette journée à la grande déplaisance de la Pucelle Claude, qui s’en tint fort mal contente.

Le lendemain, Vendredi à heures de vespres, Jeanne dit que chacun fust armé et prest et en bataulx vînt passer la rivière devers la Sologne.

Tous ne la suyrent pas comme elle cuidait.