Une cour d’amour

 

MARGUERITE DE NAVARRE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marcel ARLAND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est le déluge. Chassés de Cauterets par des pluies torrentielles, des baigneurs s’enfuient vers Tarbes ou vers l’Espagne. La plupart se noient, d’autres périssent de fatigue ; d’autres sont tués par les bandits, certains par les ours. Quelques-uns pourtant trouvent refuge à l’abbaye de Serrance, où il leur faut attendre que les eaux baissent et que, sur le Gave, on construise un pont. Cette attente, qui peut être longue, comment l’alléger ? Ils décident de se réunir l’après-midi, à la fraîcheur des ombrages, dans le beau pré de l’abbaye, et de s’y conter des histoires. Ils sont dix ; si, chaque jour, chacun d’eux fait un conte, au dixième jour le Décaméron connaîtra sa réplique.

Ils sont dix, cinq dames et cinq gentilshommes. Et de quoi parlerait cette belle société, sinon d’amour ? Sur les soixante-douze contes de ce « Boccace » inachevé, quatre seulement n’y ont pas trait. Quant aux autres, toutes les formes de l’amour s’y trouvent peintes ; bien plus, le récit à peine achevé, l’assemblée tout entière le commente. C’est donc bien une cour d’amour qui se tient à Notre-Dame de Serrance, comme il en siège, à la même époque, soit à Paris, soit en province, et d’abord à Lyon : autour d’Héroët, de Scève, de Pernette et de la belle Cordière. Mais c’est une cour d’amour qu’invente et préside Marguerite, reine de Navarre et sœur de François Ier.

On s’est étonné que Marguerite, à cinquante ans et davantage, la vertueuse princesse, épouse et mère, l’auteur mystique du Miroir de l’âme pécheresse, ait pu écrire les contes de l’Heptaméron. Certains, pour sortir d’embarras, ont contesté qu’elle en fût l’auteur. D’autres, Michelet lui-même, l’en ont traitée plus légèrement. Mais surtout on a parlé de son « double visage » : plaisant problème, qu’efface la plus simple lecture, si elle est faite de bonne foi.

Car de quelles causes précises viennent ici l’étonnement et la gêne ? Dira-t-on : de la gauloiserie des contes ? On ne les aurait pas lus. De fait, on ne les a pas lus, ou si peu et si mal ; on s’en tient à une légende, que répètent certains manuels. Dans les contes les plus audacieux de Marguerite, je défie que l’on trouve la moindre obscénité, ni la plus légère trace d’érotisme. Deux ou trois gaillardises peut-être, deux ou trois expressions qui nous font sourire, mais qui n’étaient alors que monnaie courante et de bon aloi. Bref, rien qui nous rappelle la crudité des fabliaux, des Cent Nouvelles nouvelles, de Rabelais ou même de Bonaventure Desperriers ; rien que n’eût pu dire, dans sa cour ou son boudoir, la très noble Marguerite. Au reste, ce n’est pas elle qui le dit ; elle le fait dire (attendez : ma réserve n’est pas spécieuse).

Mais on ne s’étonne pas moins du réalisme et de la violence de ces nouvelles. Certes, le monde que nous offre Marguerite n’est pas flatté ; luxure, hypocrisie, exactions et crimes, rien n’y manque. On y trouve quinze meurtres, un empoisonnement, trois suicides et deux incestes. Je ne compte pas, il va de soi, les viols et autres peccadilles. Ouvrons l’œuvre au hasard. Dès la première nouvelle, voici une femme mariée qui a deux amants, l’un par avarice, l’autre pour son plaisir ; mais comme le second découvre ce double jeu, une nuit elle le fait venir : « Nous allons nous expliquer », et prévient son mari, qui tue le jeune homme. Plus loin, c’est un duc d’Italie, dont le fils aime une demoiselle honnête, mais pauvre : il la fait pendre. Scène d’intimité conjugale : la campagne, un château perdu, dans le château deux époux ; il y eut jadis un amant, le mari l’a tué et dépecé ; puis il en a suspendu les os dans l’armoire de sa femme ; de la tête il a fait une coupe, où doit boire l’épouse adultère : « Ainsi elle voit à dîner et souper les deux choses qui plus lui doivent déplaire, l’ennemi vivant et l’ami mort, et tout par son péché. » Et cette illustration exemplaire des « liens du sang » : il s’agit d’une veuve qui aime tendrement son fils ; l’ingrat s’éprend d’une chambrière ; pour le surprendre et le tancer, la mère se substitue la nuit, secrètement, à la jeune fille. Mais sa colère cède au plaisir. En vain, l’égarement passé, envoie-t-elle son fils à la guerre ; de l’union incestueuse naît une fille, qu’on élève au loin, qu’un jour le fils rencontre, qu’il aime, qu’il épouse...

Allons-nous donc nous étonner de tant de crimes et de laideur sous la plume de Marguerite ? De Marguerite dont chacun louait la retenue et la bonté ; qui, jusque dans les obligations de la cour, réservait la part de Dieu ? De la délicate et fervente, de la sage Marguerite ? (« L’esprit le plus sage de France », disait un ambassadeur vénitien.) Mais, sage et fervente, elle ne le fut jamais plus que dans l’Heptaméron. Si elle écrit ses contes, ce n’est pas en dépit, mais en raison de son élan spirituel ; et elle ne les écrit pas en esprit désincarné, mais en femme avertie, chez qui la vue et le contact du monde nourrissent et précisent les pures aspirations. Elle refuse de rien négliger dans l’homme, pas plus sa bassesse que ses tendances vertueuses. Ce réalisme de la peinture, ce regard lucide, ce goût et ce besoin de vérité, c’est la plus sûre grandeur de Marguerite ; c’est le premier caractère et la nouveauté de l’Heptémaron ; de là son importance, qui ne se limite pas à l’agrément de l’anecdote ou de la forme.

 

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Lire les contes de Marguerite comme on lit, par exemple, ceux de Bonaventure Desperriers, c’est en méconnaître l’esprit, dans la mesure où l’on néglige une partie essentielle de l’Heptaméron : je veux dire les propos qui encadrent les nouvelles, soit qu’ils nous y introduisent, soit surtout qu’ils les commentent et les éclairent. Ces propos peuvent sembler longs, même légèrement fastidieux, nous manquons de patience. Mais, pour peu que l’on s’y prête, on y découvre un intérêt qui ne le cède ni en saveur, ni en diversité, aux contes les mieux venus. D’abord l’intérêt d’une petite comédie humaine.

Car Marguerite se montre belle joueuse. Il ne lui suffit pas de donner à ses récits des sujets souvent audacieux par leur réalisme et leur violence. Elle agit de même dans le choix des narrateurs, des « devisants ». Les personnages qu’elle rassemble sur le pré de l’abbaye composent à eux seuls un petit monde. Nous parlions d’une cour d’amour ; mais il s’agit d’une cour où la frivolité, le sans-gêne et la paillardise ne s’expriment pas moins librement que la courtoisie et l’austérité. Il s’agit d’hommes et de femmes, non pas tels que les souhaiterait Marguerite, mais tels que chaque jour elle les voit et retrouve. Et même, la plupart d’entre eux, nous pouvons les reconnaître : Hircan 1, c’est-à-dire Henri de Navarre, le mari de Marguerite, sanguin, sensuel et gouailleur, qui ne va pas chercher au ciel son royaume, ni une femme ailleurs qu’au mitan ; la jeune et folle Nomerfide (Françoise de Fiedmarcon) ; Simontault, l’amoureux déçu et vindicatif, près de sa femme, Ennasuite l’enjouée (entendons François, seigneur de Montauris, et Anne de Vivonne, père et mère de Brantôme) ; la jeune veuve Longarine, vive et franche (sans doute la veuve du seigneur de Longray) ; le mélancolique et bon Dagoucin, l’homme de bon sens, qui « pour mourir ne voudrait dire une folie » (ce ne peut être que le chancelier Dangu) ; la respectable dame Oysille, avec sa piété profonde et sa haine des moines, sa longue expérience, mais son indulgence aussi, figure idéalisée de Louise de Savoie, mère de Marguerite...

Chacun de ces personnages choisit l’histoire qui lui convient et la conte à sa manière. Elle le représente, elle l’exprime. Ainsi chaque histoire tire de son conteur un sens particulier. Beau souci d’impartialité chez Marguerite ; mais en même temps prudence : car le « devisant » est seul responsable de ses récits, et beaucoup d’entre eux, ne doutons point que, sans ce subterfuge, elle n’eût osé les écrire.

Un subterfuge ? Mais le plus décent et le plus loyal. Et le plus nécessaire, puisque, peignant la nature humaine, Marguerite n’en veut rien cacher. On ne m’apprendra pas, dit-elle, que le vice existe, moins rare que la vertu, et plus séduisant peut-être. Elle va plus loin : elle montre comment on s’en accommode, comment parfois on le justifie – ce que fait Hircan, à peine a-t-il conté ou entendu une gaillardise. Plus loin encore : si l’on vient de rapporter un trait vertueux, mettons un amour chaste : « Bon ! dit l’un, c’est que la femme était froide. » Un autre : « C’est qu’elle avait peur. » Un troisième :

« Le piètre amant ! » Ainsi, pour un même fait, autant d’interprétations que d’auditeurs. Quelle est la vraie ? Souvent nous hésitons nous-mêmes, tant ces opinions rivalisent de bon sens et de naturel. De telle sorte qu’il nous faut enfin nous tourner vers l’auteur.

À vrai dire, Marguerite est toujours présente. Elle l’est sous le nom de Parlamente, tantôt contant une histoire, tantôt répliquant à un autre conteur. Elle n’affirme pas moins sa présence, son esprit et ses buts dans l’équilibre des narrateurs et des nouvelles. Oui, qu’elle raconte, discute ou simplement écoute, nous la sentons toujours là. Mais sur ses traits, quel profond et curieux sourire !

 

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Elle n’a jamais été belle et s’en est fait une raison, connaissant de reste les brèves ou longues folies qui s’attachent à la beauté, et le péril qu’un tel don fait courir à l’âme. Aussi bien, sa vie tout entière est une grande aventure, au regard de qui les crises passionnelles peuvent sembler dérisoires.

À sa naissance, rien ne lui semblait promis, qu’une vie sans gloire dans un château de province ; il faut une longue suite de hasards, d’intrigues et de coups de force pour faire de Marguerite, qui n’est pas née fille de France, la sœur d’un roi et presque la régente du royaume. Encore doit-elle apprendre que chaque pas vers le pouvoir se paie d’un sacrifice, parfois d’une humiliation. Elle se voit proposée en mariage, débattue, refusée ; très tôt initiée au plaisir des Lettres, on l’envoie vivre en province, à dix-huit ans, entre un mari mélancolique et une belle-mère d’une sombre austérité, qui ne partagent aucun de ses goûts. Sans doute, quand on repeint le trône de France aux couleurs des Valois, elle participe au triomphe ; elle est de toutes les fêtes, préside au camp du Drap d’Or, élève les filles du roi, gouverne le royaume à Lyon, avec sa mère, tandis que François pénètre en Italie. Elle grandit encore dans la défaite, s’embarque à Aigues-Mortes pour l’Espagne, négocie et bataille avec Charles-Quint, médite l’évasion de François et, chassée d’Espagne, revient en France au comble de la gloire et de la puissance. Mais, deux ans plus tard, on la donne au roi de Navarre, roitelet sans royaume, son cadet de huit ans et sa vivante opposition, qui la trompe, qui la jalouse, qui surtout la met dans la nécessité de trahir ou les intérêts de son mari et de sa fille, ou ceux de son frère et de la France.

Précocement vieillie, chenue, catarrheuse, une sorte de jeunesse plus pure s’est peu à peu installée en elle. De tout son long et large visage, au grand nez, aux yeux largement fendus, aux lèvres inégales (l’une mince et sinueuse, l’autre un peu sensuelle, au-dessus de la fossette et du court menton), elle sourit, d’un sourire à la fois plein de gentillesse et de réserve. Elle se prête, regarde, écoute ; on la sent indulgente et même amusée. Pourtant le regard ne se livre pas tout à fait ; il n’abandonne pas sa vision intérieure. Non point qu’elle dédaigne le spectacle du monde ; elle y trouve profit, elle en nourrit sa méditation essentielle. C’est bien la femme qui, nous dit Brantôme, guettait longuement, sur les lèvres d’une mourante, le départ de l’âme.

Ainsi dans son œuvre, où elle laisse librement parler les avocats du diable, quitte à tirer son miel de chaque chose, et à sourire de toute sa fine et forte sagesse.

 

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Il va de soi que, sans Boccace, Marguerite n’eût pas écrit l’Heptaméron. Elle reconnaît sa dette, mais tient à souligner le caractère original de son œuvre : c’est une œuvre vraie. Négligeons quelques traits empruntés aux fabliaux ; les personnages qu’elle met en scène, les aventures qu’elle rapporte ne relèvent pas de la fiction ; Marguerite les a connus, en fut témoin, sinon elle-même, du moins son mari, sa mère ou telle de ses suivantes. Aussi peut-on voir dans l’Heptaméron le tableau de mœurs le plus fidèle que nous ait laissé le XVIe siècle.

On dira qu’il n’est pas complet. Il est vrai que les paysans n’y figurent que par leur sottise, leurs tours ou leur lésine. Il est vrai aussi que, du clergé, Marguerite ne nous montre guère que la luxure, la fourberie et les menées criminelles. Mais avec le monde bourgeois qu’elle évoque, petite bourgeoisie d’artisans, de marchands et d’avocats, il en va tout autrement. Parfois elle donne à ses histoires le charme d’une idylle, comme dans le conte des jeunes amoureux au jardin : les mères bavardent et s’attendrissent, la fille et le garçon font mine d’abattre des amandes. D’autres fois, la nouvelle prend une sombre et pathétique violence : c’est une femme qui s’éprend d’un chantre et qui, pour vivre avec lui librement, feint de mourir et se laisse enterrer ; une autre qui va rejoindre à la ville un chanoine et, plus d’un an, reste enfermée avec lui ; son mari la réclame, la ramène au foyer ; elle s’échappe la nuit et revient à la ville, en chemise et nu-pieds... Veut-on un sujet et une atmosphère de Calderon ou de Barbey d’Aurevilly ? Nous sommes à Grenoble ; un vieux président vit en paix avec sa femme. Mais la femme, jeune et belle, s’éprend d’un joli clerc ; et le président, par les soins d’un serviteur, apprend son infortune. Comme il doute encore, comme il ne veut rien faire à la légère, on va le chercher à l’audience, on l’amène devant la chambre des coupables. Laissant le serviteur dans le couloir, il entre ; le clerc se jette à ses pieds, la femme gémit. Mais le mari bafoué : « Assez ! que la femme cesse de geindre et que l’amant se cache ! » Alors, ouvrant la porte, il appelle le serviteur, lui fait constater que la dame est seule et le chasse pour sa honteuse calomnie. Les jours suivants, il donne de grandes fêtes où l’amant doit paraître en bon voisin. Et quand enfin toute la ville est convaincue de la parfaite entente du ménage, il ordonne au clerc de quitter Grenoble, puis va « cueillir en son jardin une salade de telles herbes que, sitôt que sa femme en eut mangé, ne véquit pas vingt-quatre heures après ». Dont il mena grand deuil.

Il n’est pas jusqu’aux sentiments les plus délicats et les plus généreux que Marguerite ne se plaise à montrer chez les humbles : la chasteté d’une femme (c’est l’épouse d’un muletier) qui se laisse tuer par un valet plutôt que de lui céder ; le dévouement d’une autre, qui voit son mari infidèle, mais triste, malheureux, malade, et va demander à celle qu’il aime de le bien soigner. Et quelle pure, quelle émouvante histoire que celle-ci ! Parmi les artisans qu’un navigateur emmène, sur l’ordre du roi, pour fonder une colonie, l’un vient à le trahir, qui serait mis à mort si sa femme ne demandait à mourir avec lui. On les abandonne dans une île inconnue ; ils bâtissent une hutte, repoussent les bêtes féroces, lui avec une arquebuse, elle à coups de pierres, et vivent d’herbes, de chair sauvage et d’eau souillée. Elle l’exhorte, elle le console, elle lui fait trouver une sorte de bonheur dans leur dénuement et leur abandon. Quand il s’affaiblit, elle lui sert de médecin, puis de confesseur. Puis elle enterre le corps aussi profondément qu’elle peut ; mais, comme les bêtes sauvages cherchent à le déterrer, il faut que la veuve, de sa hutte, défende à coups d’arquebuse « que la chair de son mari n’ait telle sépulture », jusqu’au jour où un navire la recueille enfin.

Ainsi, loin de ne voir en ses modestes héros qu’une matière propice à la satire ou à la farce, il semble que Marguerite découvre en eux une vie plus ferme, plus nue, plus vraie peut-être que celle des grands personnages, ses familiers. Cette attention, cette sympathie, cette justesse du trait et de l’accent m’apparaissent comme l’un des caractères les plus curieux de l’Heptaméron. À peine, de loin en loin, en retrouvera-t-on la trace : parfois, au XVIIe siècle, chez un mémorialiste, puis chez Marivaux (particulièrement dans ses écrits de morale intime), chez Diderot surtout et chez Restif, jusqu’à l’épanouissement du drame et du roman bourgeois.

Après cela, que, pour une bonne moitié des nouvelles, Marguerite prenne ses personnages dans la noblesse, il n’en pouvait être autrement, et nous n’allons pas le regretter : cette noblesse, elle la connaît mieux que personne. Princes ou délégués des princes, hommes de guerre, filles d’honneur, cadets de famille, toute la société élégante de l’époque se presse dans l’Heptaméron, non plus telle qu’elle pouvait apparaître aux yeux des humbles, mais dépouillée de son apparat et de sa légende, surprise jusque dans les antichambres ou les alcôves, peinte et jugée sans complaisance, avec une rectitude qui n’exclut ni le blâme, ni la pitié.

 

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Une chrétienne et même parfois une mystique, une femme d’esprit, une femme de cœur. Mais chrétienne, on sait comment l’est Marguerite, dont on ne peut ramener la foi au cadre d’une Église ; fidèlement, hardiment, elle protège les novateurs ; à travers Briçonnet, elle subit l’influence de Lefèvre, de Vatable et de Roussel ; plus encore, elle cherche la vérité dans la Bible et surtout dans saint Paul ; mais c’est d’abord son cœur qui la porte, c’est son besoin d’amour et de dévouement. Elle est cette « bergère ravie de l’amour de Dieu », qui apparaît dans la Comédie jouée à Mont-de-Marsan, alors que la rage a parlé, confondu la mondaine et la superstitieuse et révélé la vraie doctrine – cette bergère que l’on n’attendait pas (tout semblait dit) et qui se prend à chanter :

 

            Hélas ! je languis d’amour,

            Hélas ! je meurs tous les jours...

 

puis déclare :

 

            Qui sait amour n’ignore nul savoir.

 

C’est déjà Fénelon et le pur amour. Ce n’est pas Mme Guyon, encore qu’il arrive à Marguerite de tomber dans la mignardise et le galimatias. D’une femme à l’autre, quelle différence de cœur et d’esprit, quelle différence de qualité ! Il n’y a rien de trouble ni de fumeux dans la sensibilité de Marguerite ; elle est vive, elle peut aller jusqu’à la plainte, au déchirement, au cri ; mais elle ne comporte pas moins de délicatesse que de passion. Il n’est que de reprendre les plus touchants poèmes où elle s’exprime, religieux ou profanes : ceux que Marguerite compose sur la captivité et la mort de son frère, certains dizains :

 

            Un ami vif vint à la dame morte...

            Vous m’aviez dit que vous m’aimiez bien fort...

 

ou cette chanson spirituelle :

 

            Si Dieu m’a pour chef Christ donné,

            Faut-il que je suive autre maître ?...

 

Relisons surtout l’Épître à Madame la Princesse, qui garde tant de fraîcheur et de frémissement ; c’est une mère dont la fille est partie, elle ne peut dormir, il faut qu’elle lui écrive :

 

            Je me levai, étant par lui pressée 2,

            Du papier pris et ma plume ai dressée,

            Et en l’allée auprès de ma fenêtre

            Me promenai, pour plus à mon aise être,

            Puis je m’assis et me pris à penser

            Par quel endroit je pourrais commencer.

            J’attendis peu, lorsque j’ouïs un bruit

            D’un vent sortant et de feuille et de fruit,

            Qui doucement portait à mon oreille

            Un son piteux qui me donna merveille.

            Je me tournai et deçà et delà

            Pour mieux savoir le lieu d’où vient cela.

            Mais je ne vis arbre, branche ni feuille

            Qui doucement d’un accord ne se deuille...

 

Toutes ces voix, celles aussi des fontaines et de la rivière, redisent : hélas ! l’avons-nous perdue,

 

            Cette beauté qui nous embellissait,

            Cette vertu qui nous réjouissait,

            Cette douceur adoucissant nos fruits ?

 

Et la mère revient à sa chambre en courant et s’écrie avec ces voix confuses :

 

                          Hélas ! mon Dieu,

            Ramène tôt en ce désolé lieu

            Celle que tant ciel et terre regrettent,

            Et que revoir incessamment souhaitent.

 

De tels poèmes ont certes leurs défaillances, leur gaucherie et leurs longueurs (nous sommes loin de Marot ou de Charles d’Orléans). Mais fussent-ils beaucoup plus imparfaits, ils garderaient la même importance : celle de rappeler dans une époque de transition, quand on est las des rhétoriqueurs et que la Pléiade se cherche encore, les sources profondes de la poésie. Je ne dis pas que la sensible Marguerite de Navarre évite toujours l’effusion sentimentale, ni même – par exemple dans Les Adieux – une sorte de complainte romantique. Elle se risque, s’abandonne, se laisse porter par l’amour, et pourtant garde son équilibre et sa clarté. Quelle que soit la ferveur de sa quête mystique, Marguerite ne se laisse pas séduire aux « aventures du sentiment ». Elle est cette « bergère ravie de l’amour de Dieu » ; mais elle est aussi, qu’elle le veuille ou non, la « sage » de la même comédie, et l’est en même temps. Dans sa flamme subsiste un bon sens qui ne se montre jamais vulgaire, ni lourd, et où l’on peut voir l’élégance naturelle d’un cœur.

De même, si son esprit est à peine moins vif que sa sensibilité, s’il est subtil, parfois éloquent, il ne cherche pas à briller et voit, dans la vérité acquise, sa fin et sa récompense. Plus cultivée qu’aucune femme de son temps, du moins en France, elle qui connaît l’italien, l’espagnol et l’allemand, le latin, le grec et l’hébreu, qui ne cesse de s’instruire jusque dans sa vieillesse, qui fait traduire et étudier autour d’elle Platon et les néo-platoniciens, qui demande secours aux lettres de sainte Catherine de Sienne et correspond avec Vittoria Colonna la divine – sa culture pourtant ne semble jamais pédante ; elle n’est pas un ornement de l’esprit, mais son libre épanouissement. Et peut-être rien ne nous frappe-t-il plus, chez Marguerite, que son naturel, son jaillissement, on pourrait dire sa naïveté. C’est une femme « vraie ».

 

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Pourtant, si libre qu’elle soit, ne la séparons pas de son époque, ni même de sa condition royale. Elle nous conte comment un grand prince, pour jouir d’une femme, flattait et abusait le mari, un avocat ; puis comment, chaque matin, quittant la dame, il faisait dans un monastère une longue oraison. Elle nous le conte en souriant, c’est qu’il s’agit de son frère ; c’est aussi que ce mélange de luxure et de piété n’avait rien que de naturel. Et Marguerite conclut elle-même « Peut-être qu’au retour la repentance en était telle que le péché lui était pardonné. »

Plus loin, elle nous entretient d’un vertueux seigneur qui aimait sa femme et « la traitait autant bien qu’un mari peut faire » ; par exemple, « quand il en aimait quelqu’une, il ne lui celait point, sachant qu’elle n’avait volonté autre que la sienne ». Et plus loin, c’est un honnête et beau gentilhomme qui vit en parfait accord avec son épouse, tout en étant le cavalier servant d’une autre dame ; mais le roi survient, qui médite une bonne partie et le presse de s’accointer à une demoiselle de la plus « grande beauté, jeunesse et fraîcheur ». Le gentilhomme se désole, n’ose refuser, mais, de connivence avec son épouse, il se fait porter malade. « Depuis, ajoute le narrateur, il fut plus aimé de sa femme qu’il n’avait jamais été. » Et nous allons applaudir à ce beau trait de fidélité conjugale, mais Parlamente, qui ne peut s’empêcher de rire : « Encore l’eût-elle mieux aimé, si c’eût été pour l’amour d’elle. » Telles sont les mœurs et la morale d’une époque. Il n’y a pas si longtemps que l’amour conjugal a pris, soit dans la vie, soit dans les livres, quelques lettres de noblesse. Voudrait-on que Marguerite, du moins ?... Elle est trop sage.

Non pas indifférente, ni tiède, moins encore complaisante. Si un fait ou une parole la heurtent, elle ne cache pas son déplaisir. Elle accuse et condamne. Ainsi s’en prend-elle au mensonge et à la duplicité. « Je pense, dit l’un de ses personnages, que l’hypocrisie, soit envers les hommes ou envers la nature, est cause de tous les maux que nous avons. » Qu’il s’agisse de frivolité, d’égoïsme et de luxure, elle ne parle pas moins nettement. Toute oppression l’indigne, toute exaction et toute violence criminelle, surtout si elles viennent d’un prince ou du clergé. Mais elle sait que la nature humaine « est, de soi, inclinée à tout vice », et que seule la Providence peut l’en préserver. C’est pourquoi elle condamne moins le pécheur que le péché. Si criminels que puissent être ses héros, ils nous frappent, ils la frappent d’abord par leur solitude et leur misère. Quant aux autres, pécheurs communs, avec leurs petites ruses, leur gloriole, leur avidité, leurs accès de paillardise, c’est une comédie assez pénible sans doute, mais curieuse et dont, sans l’approuver, il faut bien prendre son parti. Ce qu’a établi la société, ce qui ne peut être modifié dans la nature humaine, essayons de nous en accommoder. Au reste, semble à tout instant penser Marguerite, la vraie vie n’est pas là.

Ce que la société a établi : d’abord le mariage, et les mutuels rapports de l’homme et de la femme. « Je trouve le mariage, dit dame Oysille, l’un des plus beaux et plus sûrs états qui soient au monde. » Mais déjà Parlamente précise : « Les personnes qui se soumettent à la volonté de Dieu ne regardent ni à la gloire, ni à l’avarice, ni à la volupté ; mais, pour une amour vertueuse, et du consentement des parties, désirent de vivre en l’état de mariage, comme Dieu et nature l’ordonnent. » En Simontault conclut : « Qui a bien pensé le fait de mariage, il ne l’estimera moins fâcheux qu’une austère religion. »

Le mariage se décide sur l’accord des parents et subordonne la femme au mari : elle est sa femme, la mère de ses enfants et la gardienne de sa maison. Bien sûr, pas de bon mariage sans une mutuelle affection, mais nous avons vu comment le mari s’en arrange.

Ce rôle de chef départi au mari, Marguerite ne songe pas à le contester ; elle admet que l’homme, par sa nature, a des droits que ne peut réclamer la femme, et que même on ne doit pas juger ses actions comme celles de la femme sont jugées. « Les hommes, dit Simontault, ne doivent point être repris de pourchasser les femmes, car Dieu a mis au cœur de l’homme l’amour et la hardiesse pour demander... » En vérité, elle se montre pleine d’indulgence. N’est-ce là qu’indulgence ? Quand elle se prête aux propos d’Hircan (bon mot, bon tour, bonne farce), je ne suis pas sûr qu’il n’entre point dans cette indulgence tout ensemble un peu de pitié et un peu de mépris.

Elle est femme, ce qu’elle accorde aux droits de l’homme, dès l’instant qu’elle l’accorde, elle en fait pour son sexe une dignité nouvelle. « Dieu a mis au cœur de l’homme l’amour et la hardiesse pour demander... » Mais Simontault ajoute : « Et en celui de la femme la crainte et la chasteté pour refuser. » Et Parlamente : « Un homme qui se venge de son ennemi et le tue pour un démenti en est estimé plus gentil compagnon ; aussi est-il quand il en aime une douzaine avec sa femme. Mais l’honneur des femmes a autre fondement : c’est douceur, patience et chasteté. » Veut-on qu’elle parle plus rigoureusement ? « Celles qui sont vaincues de plaisir ne se doivent plus nommer femmes, mais hommes, desquels la fureur et concupiscence augmentent leur honneur. »

Voilà définie la position de la femme à l’égard de l’homme. Les devoirs de la femme sont ses plus beaux droits ; c’est la condition et la marque de sa noblesse. Cette fois, plus d’indulgence ; nul exemple de mensonge, de luxure ou de légèreté chez une femme ne laisse Marguerite insensible. Quelle soudaine vivacité d’accent ! Quelle netteté dans le blâme ! On dirait qu’elle sente menacée la dignité de toutes les femmes, la sienne propre, davantage : celle de l’amour lui-même, cet amour qui, du moins chez la femme, ne saurait souffrir d’impureté.

 

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Car enfin, si presque tous ces contes et ces propos ont trait à l’amour, ce n’est pas seulement à cause de la richesse du thème et de son éternel agrément ; ni même parce qu’il n’est point de passion où les hommes se révèlent davantage, à la fois dans leur essence commune et dans leurs traits particuliers. Aux yeux de Marguerite, l’amour est la plus haute et la plus précieuse des passions. Elle n’en ignore pas, elle en montre les défaillances, les erreurs et les contrefaçons ; elle sait que l’amour est vice dans une nature vicieuse et la porte à de plus grands crimes. Mais tant d’exemples de défaites et d’excès ne peuvent rien contre la vérité idéale de l’amour. Hircan fait le gaillard, Simontault le vindicatif, Nomerfide la petite folle, tel autre prend un air moqueur ou désabusé ; chacun d’eux pourtant, si leste dans ses propos, sent et concède que le véritable amour ne s’en trouve pas atteint. Paillards, sceptiques ou écervelés, ils gardent envers lui, au fond du cœur, je ne sais quel respect mi-gêné, mi-sentimental. C’est à Marguerite de parler, qui leur dit que, dans une âme noble, l’amour est le plus haut nom de la vertu.

« J’appelle parfaits amants, dit-elle, ceux qui cherchent, en ce qu’ils aiment, quelque perfection, soit bonté, beauté ou bonne grâce, toujours tendant à la vertu, et qui ont le cœur si honnête qu’ils ne veulent, pour mourir, mettre fin aux choses basses que l’honneur et la conscience réprouvent ; car l’âme, qui n’est créée que pour retourner à son souverain bien, ne fait, tant qu’elle est dedans le corps, que désirer d’y parvenir. Le véritable amour est donc, en son essence, une aspiration vers Dieu ; il se nourrit d’une forme visible, mais, à travers elle, il tend vers la suprême perfection ; il est « un degré pour monter à l’amour parfait de Dieu », et un « degré » nécessaire, car « jamais l’homme n’aimera parfaitement Dieu, qu’il n’ait parfaitement aimé quelque créature en ce monde ». C’est pourquoi plus l’âme est honnête et éprise d’absolu, plus elle aime fortement.

On voit comment cette mystique amoureuse s’apparente à celle du Moyen Âge, à celle de Bembo et de Castiglione, comme à celle d’Héroët, de Scève et de Pernette. Mais plus humble et plus pure dans sa pratique, plus religieuse dans ses fins : l’être aimé s’y efface au profit de l’amour, et l’amour n’y prend de valeur que dans la mesure où il nous conduit à Dieu – non pas au Dieu des poètes et des philosophes, mais à Dieu qui peut nous perdre ou nous sauver. Ainsi se trouvent chrétiennement sanctifiées les douces brûlures de la passion. Étrange et touchante tentative, qui veut concilier les morales de la personne, de la famille, de la société, et les exigences du salut ! Mais tel est bien l’esprit profond de cette œuvre, non pas sa parade. Peut-on s’étonner encore que l’auteur de l’Heptaméron soit celui du Miroir ?... Chaque matin tous les devisants de Serrance écoutent une pieuse lecture, puis vont à la messe et recommandent à Dieu leur esprit « afin qu’il leur donne parole et grâce de continuer l’assemblée ». Chaque après-midi, après la cour d’amour, ils assistent aux vêpres et remercient Dieu de ses bienfaits.

Ne faisons pas de Marguerite une prêcheuse. Il lui arrive sans doute, quand elle cite les règles du parfait amour, de prendre un air doctoral. Mais c’est avec tant de bonne foi, d’élan, de fine simplicité, qu’elle nous désarme et nous séduit encore. Non, Marguerite n’expose pas un système ; ce qu’elle met dans l’Heptaméron, c’est son expérience, son esprit, son cœur et parfois un peu de sa vie. Elle a trop de pudeur pour se livrer pleinement. Mais enfin la voici, assise au bord du Gave, près de sa mère, qu’elle fait revivre, près de son époux et de ses amis ; et qui sourit tendrement quand on parle d’un grand prince, entendant François, son frère ; qui sourit encore, plus légèrement, si une suivante malicieuse vient à parler d’une dame « de si bonne maison, qu’il n’en était point de meilleure ». La voici surtout dans les histoires qu’elle choisit, quand vient son tour de conter.

 

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Sur les huit récits de Parlamente, il n’en est qu’un seul où nous ne puissions la reconnaître ; le seul qui soit leste, le dernier. Aussi bien, je doute fort que Marguerite en soit l’auteur 3. Supposé même qu’elle le soit, ce ne peut être Parlamente qui raconte cette histoire ; tout s’y oppose : l’esprit du livre, le caractère de Parlamente et jusqu’à sa façon de conter. Non pas que Marguerite soit ennemie du rire, pas plus qu’elle ne le fut des fêtes ; mais aux rires comme aux fêtes, elle impose de saines limites : « Toute personne, dit-elle, est inclinée au rire, ou quand elle voit quelqu’un trébucher, ou quand on dit quelque mot sans propos, comme souvent advient que la langue fourche en parlant et fait dire un mot pour l’autre, ce qui advient aux plus sages et mieux parlants, mais quand, entre vous, hommes, vous parlez vilainement par votre malice, sans nulle ignorance, je ne sache femme de bien qui n’ait horreur de telles gens. »

Mais des sept premiers contes, on peut dire qu’ils relèvent d’un même esprit, qu’ils constituent un groupe, et qu’à eux seuls ils formeraient une œuvre – la plus personnelle 4. Ce sont les contes du parfait amour ou, du moins, de l’aspiration vers le parfait amour. Et ce sont tous des contes malheureux. Tantôt celui qui aime n’est pas aimé ; parfois il l’est trop tard ; d’autres fois un amour mutuel se heurte soit à la différence des conditions sociales, soit à l’oppression des princes ou des parents. Nous sommes dans un monde ardent et délicat, où l’infortune donne à la tendresse un charme plus profond ; non pas un monde idéal : à tout instant, l’infirmité de la nature humaine et le jeu de la société s’y font sentir ; mais un monde dont les personnages, pour leur noblesse et pour leur peine, tendent vers un bien inaccessible. Ils échouent, parfois se lassent et renoncent ; et peut-être n’est-ce pas sans cruauté que Marguerite les suit dans leurs défaillances ou leur misère. N’importe ; ce sont les personnages les plus proches de son cœur. Et que leur opposer si elle regarde dans sa propre vie ? Le pur amour semblerait moins précieux, pour peu qu’on l’atteignît aisément. Sage encore, jusque dans ses rêves.

C’est bien le monde de Marguerite, mais jugé, dominé par elle ; ou plutôt c’est sa tentation, mais sa tentation dépassée. Rien de plus étrange, dans l’Heptaméron, parmi tant de scènes de luxure, de fourberie et de cynique bassesse, tant de corps violés, déchirés ou béants au plaisir, que la peinture de ce petit monde très humain, trop humain parfois, mais qui trouve dans l’amour, à défaut du bonheur, une sorte de justification ou de rachat. Marguerite y apporte la grâce naïve, la tendresse, le frémissement douloureux de ses poèmes intimes et même l’ardeur de ses poèmes mystiques. Quelquefois, suspendant son récit, elle compose en vers familiers une longue épître où l’amoureux développe et plaide sa cause. Il lui arrive de se moquer, comme dans le conte du mylord qui portait depuis dix ans, fixé à sa poitrine, le gant de sa dame. Elle peut s’attendrir jusqu’à la plainte : « Il n’y a au monde plus grande peine que d’aimer et n’être point aimé. » Soudain l’accent s’élève et prend une ampleur pathétique ; ainsi dans l’admirable nouvelle d’Amadour et Florinde, quand Amadour vient d’avouer sa longue passion et que Florinde, en pleurant, lui reproche cet aveu, rappelle sa vie passée et défend son honneur, pour conclure brusquement : « Et sur ce mot, je vous dis adieu, et c’est pour jamais ! » Mais déjà, dans ce conte, lorsque Florinde s’est vue contrainte d’épouser un homme qu’elle n’aime pas – celui qu’elle aime étant mort – quelle résonance dans l’amertume de ces mots : « Ainsi passa un long temps Florinde, vivant d’une vie non moins belle que la mort ! »

Dans un tel mot, reconnaissons Marguerite de Navarre. Quant à chercher si Florinde est bien Marguerite, si Amadour est Bonnivet, si Marguerite et Bonnivet sont aussi les véritables héros de la quatrième nouvelle..., c’est là, me semble-t-il, un jeu vain. Nous savons que presque tous ces contes ont une source réelle, assez intime parfois pour que Marguerite, en la voulant cacher, se trouve un peu gênée. Mais elle n’écrivait point ses mémoires ; les eût-elle écrits, ils n’eussent point porté sur des faits de cet ordre. Il y a là beaucoup de souvenirs, mais nulle confidence. Pour que Marguerite sache peindre une femme que l’on marie contre son gré, il n’est pas nécessaire qu’elle raconte sa propre histoire. Il lui suffit de comprendre cette héroïne, ce qu’elle fait d’instinct, elle qui fut deux fois jetée dans la couche d’un étranger, et qui, à son tour, contraignit au même sort une fille très aimée.

 

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On voit la richesse de ces contes. Je ne prétends point qu’ils aient l’esprit, la grâce, la brillante aisance de Boccace, ni sa maîtrise du langage. Marguerite le sait elle-même ; à Boccace, elle ne veut emprunter que le cadre et la disposition de son livre. Les conteurs qu’elle rassemble autour de Parla-mente, dans le pré de l’abbaye, ne sont pas – elle tient à le dire – des gens de lettres, mais de simples témoins ; ainsi, nul artifice de romancier, nulle beauté de rhétorique ne viendront altérer la vérité de l’histoire. Beau scrupule, qu’elle n’observe pas toujours, heureusement.

Sans doute ses phrases sont-elles maintes fois gauches, lourdes et confuses ; sans doute aussi ne semble-t-elle pas chercher l’art. Ce qu’on appellerait « art » chez un autre se ramène chez Marguerite à la naïve expression de sa figure humaine. Mais n’est-ce pas là ce qui en fait le charme ? On a dit souvent d’elle : un amateur 5. Mais un amateur pour qui écrire est à la fois un plaisir et une nécessité, non pas un jeu, ni une ambition (celle de montrer sa valeur ou d’acquérir la gloire). Il n’est personne, au siècle de Marguerite de Navarre, qui, plus intimement qu’elle, se trouve pressé d’écrire ou qui écrive à des fins plus nobles.

Au reste, elle peut être diffuse : elle n’est jamais fade. Et puis elle a bien ses instants de grâce, de bonheur et même de force ; j’en ai cité des exemples, mais la voici dans toute sa hardiesse. Elle vient de conter l’histoire d’une femme dont le frère a tué le mari ; après quoi il l’emprisonne dans un château perdu, en pleine forêt ; quelque temps passe ; pris de remords, le meurtrier essaie de se concilier sa sœur et lui fait parler d’un nouveau mariage : « Elle lui manda, dit Marguerite, qu’il lui avait donné un si mauvais dîner, qu’elle ne voulait plus souper de telles viandes. » Mais relisons cette page, dont l’éloquence m’émeut par sa précision, sa chaleur et ses violentes images : « Quant à la mort que vous dîtes cruelle, il me semble, puisqu’elle est nécessaire, que la plus brève est la meilleure ; car l’on sait bien que ce passage-là est véritable. Mais je tiens heureux ceux qui ne demeurent point longuement aux faubourgs... – Qu’appelez-vous les faubourgs de la mort ?... – Ceux qui ont beaucoup de tribulations en l’esprit, ceux aussi qui ont été longuement malades, et qui, par cette extrémité et douleur corporelle ou spirituelle, sont venus à dépriser la mort et trouver son heure trop tardive, je dis que ceux-là ont passé par les faubourgs ; et vous diront comme se nomment les hôtelleries où ils ont plus crié que reposé. »

Marguerite n’est pas moins inégale dans l’art d’agencer et de conter une histoire. S’il s’agit d’une facétie, d’une gaillardise, d’un fabliau, ils n’ont chez elle ni la saveur des vieux contes, ni la piquante rapidité des Joyeux devis. Elle n’est pas à l’aise dans les récits brefs ; la concision la fait souffrir ; il lui faut du champ, des péripéties, des développements ; et c’est pourquoi la plus longue de ses nouvelles, Florinde et Amadour, est son chef-d’œuvre. Le discours et l’action s’y entrelacent, l’élégie et les coups de théâtre, la nuance et la force dramatique. Il ne me semble pas exagéré de dire qu’avec de telles histoires 6 Marguerite a créé en France un genre nouveau.

C’est un genre nouveau par son esprit comme par sa forme. Et il le restera pendant plus d’un siècle, jusqu’aux nouvelles et au roman de Mme de La Fayette. La plus profonde influence que révèlent la Princesse de Clèves, la Comtesse de Tende et la Duchesse de Montpensier est celle de l’Heptaméron, particulièrement de Florinde et Amadour 7. On voit sans peine ce qui rapproche Marguerite de Navarre et Mme de La Fayette, malgré les différences d’époque, de condition et de tempérament : la sincérité, la clairvoyance, le respect de la réalité en même temps que l’amour des valeurs idéales, le sens du romanesque psychologique, et même la sagesse : ici plus mélancolique et plus mondaine ; plus généreuse chez Marguerite, plus ardente et plus largement humaine.

Mais l’influence de Marguerite ne se borne pas aux œuvres de Mme de La Fayette. Que l’on reprenne les meilleures nouvelles de l’Heptaméron ; ces monologues, ces discours, ces plaidoyers, où la passion trouve à la fois son analyse et son expression, comment n’y pas sentir déjà la grande et subtile rhétorique amoureuse, qui, dès la fin du siècle, va envahir la scène et la poésie, et qui, à travers Bertaut et les préclassiques, comme à travers Tristan, Théophile et les précieux, atteindra chez Racine à sa souveraine expression ?

C’est une belle aventure, s’agissant d’une femme qui ne voyait dans son œuvre qu’une passe-temps. Un passe-temps : elle le disait du moins, par pudeur. Mais un passe-temps où Marguerite a mis le meilleur d’elle-même. Quand elle s’y livre, elle atteint, elle dépasse la cinquantaine. Elle a vu mourir en bas âge trois de ses enfants ; le seul qui survive, Jeanne d’Albret, ne lui appartient pas : c’est un instrument de politique. Elle verra bientôt mourir son frère, qui fut son amour le plus tendre. On l’attaque en Sorbonne, on la ridiculise dans les collèges ; entre la France et la Navarre, elle se trouve déchirée. C’est en de telles conditions qu’à Nérac, à Pau, en litière, elle dicte ses contes. Elle se hâte, s’interrompt, reprend. Certes, elle n’a rien d’un écrivain dans son bureau. Et pourtant, elle s’exprime par cette œuvre ; elle la crée à sa ressemblance. Nous y reconnaissons sa rude charpente, un peu voûtée, mais aussi la délicatesse qui l’affine, et même la grâce. Nous ne cessons d’y sentir son âme aimante et claire, mais tenacement tendue vers la vérité.

 

 

 

Marcel ARLAND.

 

Paru dans Hommes et Mondes en 1948.

 

 

 

 



1 Tous ces noms sont des anagrammes ou des « à peu près ». (Par exemple Ennasuite, c’est Anne de ma suite.) Voir Autour de l’Heptaméron, de Lucien Fèvre : l’œuvre la plus clairvoyante qui ait été écrite sur la figure spirituelle de Marguerite de Navarre et le sens de ses contes.

2 Pressée par l’amour d’écrire à Mme la princesse (Jeanne d’Albret, fille de Marguerite).

3 La première édition de ce livre parut en 1558, neuf ans après la mort de Marguerite, sous le titre d’Histoire des Amans fortunés ; cette édition, assez désinvolte, est due à Pierre Launay. En 1559 parut la deuxième, sous le titre d’Heptaméron, par les soins de Claude Gruget ; elle corrigeait la forme et la disposition de la première, et y ajoutait cinq nouvelles. Dans les éditions suivantes, on a remplacé deux des nouveaux contes par deux autres, empruntés à des manuscrits dont aucun n’est un manuscrit original.

4 On pourrait leur adjoindre quelques autres nouvelles, qui s’en rapprochent par l’esprit, l’accent et le dénouement, comme la dix-neuvième : De deux Amants qui, par désespoir d’être mariés ensemble, se rendirent en religion.

5 Parlant de ses vers, Marguerite elle-même demande qu’on en excuse :

                                    La rime et le langage,

            Voyant que c’est d’une femme l’ouvrage.

6 Parlant des récits de l’Heptaméron, j’ai employé indifféremment, selon l’usage, les mots de contes ou de nouvelles. Mais la plupart d’entre eux ne sont pas des contes ; ce sont, pour la première fois en France, peut-être, de véritables nouvelles.

7 Florinde et Amadour a presque les dimensions d’un roman ; mais c’est un roman où l’on peut déjà distinguer les cinq actes de la comédie héroïque, d’où naîtra la tragédie psychologique.

 

 

 

 

 

 

 

 

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