Une romancière canadienne :

Laure Conan

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henri d’ARLES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mme Laure Conan est la première romancière que le Canada ait produite.

Que l’on ne s’étonne pas que les femmes aient été si lentes, chez nous, à entrer dans les lettres, et que leur apparition dans le royaume de l’idéal ne date guère que d’une quarantaine d’années. C’est, en effet, aux alentours de 1880 qu’à été publié Angéline de Montbrun ; et ce roman, signé d’un nom féminin, marque une époque. Jusque-là, le beau sexe ne s’était pas avisé d’écrire pour le public, et non seulement nous ne lui devions pas de roman, mais nous ne pouvions mettre à son avoir de production littéraire d’aucune sorte. La vie pour plusieurs avait dû être assez romanesque cependant, et je m’imagine que les romans « vécus » n’ont pas fait défaut. L’on gardait pour soi les incidents plus ou moins dramatiques par lesquels l’on avait pu passer ; l’on ne songeait pas à les transposer en art ou à s’évader dans la région des fictions pures pour en tirer ce qui s’appelle une œuvre. C est Laure Conan qui a eu le mérite d’ouvrir la voie. Si son geste semblait un peu tardif, si l’on trouvait étrange qu’un pays qui a trois cents ans d’existence ait attendu si longtemps avant d’avoir une femme écrivain, je ferais remarquer qu’au point de vue littéraire nous ne sommes pas si vieux que cela, qu’en réalité notre littérature ne compte pas beaucoup plus d’un demi-siècle, qu’elle est donc encore toute jeune, déjà riche pourtant et pleine de promesses d’avenir.

À qui voudrait savoir comment il se fait que ce soit seulement au cours du siècle dernier que notre littérature ait vraiment pris naissance, je dirais : étudiez notre histoire, reportez-vous à nos temps primitifs, voyez un peu les luttes que nos pères ont eu à soutenir simplement pour rester français : et vous constaterez que ce n’est pas au milieu de la bataille, dans une résistance de tous les jours à l’envahisseur de la nationalité, quand les relations avec l’ancienne mère-patrie étaient interrompues, et qu aucun secours ne leur venait plus de la France intellectuelle, non, ce n’est pas dans de pareilles conditions que nos ancêtres pouvaient songer beaucoup à cultiver les lettres. Mais ils faisaient mieux qu’écrire, ils faisaient et composaient l’histoire, ils amassaient des matériaux pour les écrivains futurs. Et nous verrons tout à l’heure, par l’exemple même de Laure Conan, quels trésors d’inspirations l’on peut puiser dans l’épopée de grandeur et d’héroïsme que nos aïeux ont signée de leur sang.

 

 

I. – Le roman psychologique :

ANGÉLINE DE MONTBRUN

 

 

Donc, le premier roman de notre première romancière est intitulé : Angéline de Montbrun. Nous sommes en pleine fiction, ce qui ne veut nullement signifier que l’auteur n’ait mêlé à la trame de son récit une bonne part de vérité humaine. Cela veut dire que les personnages que l’on voit s’agiter ici sont des créations de son cerveau, et que les évènements qui se déroulent procèdent de son imagination. Tant mieux si tout cela est calqué sur la réalité et si les caractères surtout sont à la ressemblance de la nature !

Le début nous transporte tout de suite à Valriant, qui sera le centre de ce drame intime. L’on chercherait en vain le nom de Valriant sur la carte géographique de la province de Québec : il ne s’y trouve pas, et pour cause. Cependant à quelques indications précises semées çà et là, aux brèves notations de paysages qui émaillent l’histoire, ce séjour de rêve serait situé dans le voisinage de la Malbaie, au bord du grand fleuve dont la voix profonde paraît tour à tour chanter ou gémir. Là vit, au milieu d’une nature qui a quelque chose de paradisiaque, dans une maison qui a tous les airs d’un palais, M. Charles de Montbrun, type du gentilhomme campagnard, frotté de lettres, chrétien de vieille roche, avec sa fille Angéline, une véritable fée ou plutôt une créature céleste.

Or, Maurice Darville vient d’arriver à Valriant pour y faire un séjour. Les Darville sont de vieux amis des Montbrun, et entre familles amies l’on se visite et l’on est les uns chez les autres tout comme chez soi. Ce qui a porté Maurice à accepter l’invitation des Montbrun, ce n’est pas le désir de trouver à Valriant le repos dans une solitude agreste, car ce jeune homme est parfaitement équilibré et n’a rien de nos modernes neurasthéniques. Un tout autre sentiment le presse : il est curieux de revoir dans toute la grâce de son épanouissement cette Angéline dont Mina Darville sa sœur lui a tant parlé. Et à peine l’a-t-il vue qu’il se passe en lui ce qui devait se passer : son âme était en effet trop bien préparée au coup de foudre pour ne pas le recevoir. Il devient follement amoureux, il ne sait plus ce qu’il fait, il est tout gauche, ne peut plus parler. Heureusement qu’il se reprend quand il chante, car il possède une voix magnifique, et qui émeut les fibres les plus secrètes du cœur. Mais Angéline est bien trop ingénue pour se douter du bouleversement que sa présence met dans l’âme de Maurice ; elle le traite comme un ami d’enfance. La naïve ! ne commet-elle pas un jour l’imprudence de lui dire : « Venez voir mon cygne ! » Car « le jardin très vaste et très beau renferme un petit étang ombragé de noyers magnifiques », bordé de mousses et de fleurs sauvages ; et sur les eaux de « ce lac en miniature » se berce mollement un cygne, joie et orgueil de l’enfant. Et là, tandis qu’Angéline est tout occupée « à jeter des miettes de pain à son oiseau et à lui faire mille agaceries dont il est impossible de peindre le charme et la grâce », Maurice perd complètement la tête, il se jette à ses pieds et lui dit à brûle-pourpoint : « Je vous aime ! » En entendant ce mot, la chère enfant reste stupéfaite et s’enfuit à la maison. Bien qu’un peu confus de sa déclaration intempestive, Maurice ne se tient pas pour battu. Il s’était d’ailleurs loyalement ouvert de son amour dans une lettre à M. de Montbrun. Ce dernier l’attend pour en causer avec lui. Le jeune homme profite de cet entretien pour lui dire qu’il a révélé à Angeline son sentiment et pour demander au père la main de sa fille. M. de Montbrun gronde Maurice de son indiscrétion. Mais tout finira par s’arranger : les fiançailles auront lieu. Seulement, comme la jeune fille n’a que dix-huit ans, son père qui désire « qu’elle reste enfant aussi longtemps que possible », remet le mariage à ses vingt ans. Les deux longues années qui le séparent de la réalisation de son rêve, Maurice ira les passer à Paris pour y compléter ses études de droit et de lettres.

Toute cette première partie du roman est sous forme de lettres ; lettres de Maurice Darville à sa sœur Mina et réponses de celle-ci, lettres de Mina à Angéline et d’Angéline à Mina, puis, quand il est décidé que Maurice deviendra le gendre de M. de Montbrun, très belles et très dignes lettres de ce dernier à son futur beau-fils, nobles réponses de Maurice, correspondance des deux fiancés.

Le roman par lettres n’est nouveau, je crois dans aucune littérature, en tout cas pas dans la nôtre assurément. Le roman un peu lourd mais si brûlant, de Mme de Staël, Delphine, n’est qu’une suite de lettres ; et Eugène-Melchior de Vogüé a laissé en ce genre quelque chose qui est bien près d’être un chef-d’œuvre, Jean d’Agrève. Or, le roman par lettres est une forme d’art qui ne laisse pas de présenter de très réelles difficultés. Comment donner à chacun des personnages qui sont censés écrire la vérité et la variété de ton désirables ? Comment un même auteur peut-il se dédoubler au point de faire parler chacun de ses héros dans la note commandée par son sexe, son âge et sa position ? Le grand risque de ce mode est que chaque lettre, pour être signée d’un nom différent, paraisse trop évidemment couler de la même source. Car il faut une souplesse de talent plus qu’ordinaire pour s’identifier à chacun des correspondants et imprimer à leur style un tour et une allure propres. Je ne dirai pas que Laure Conan a toujours passé au large de cet écueil, mais elle s’en est généralement bien tirée. De tout le groupe d’épistoliers qui figurent ici, Mina Darville est celle qui envoie les plus jolies missives, les plus dégagées de toute convention verbale, les plus spirituelles. Unique confidente de son frère, comme elle le taquine finement sur ses gaucheries, comme elle accueille avec tact ses épanchements, et aussi quelle pointe de scepticisme attendri dans la façon dont elle secoue l’espèce d’enivrement et d’extase dans laquelle il est béatement plongé. Avec un sens du réel et du concret qui est bien féminin, elle veut le rappeler sur terre, et lui donne des conseils dont l’élévation, la sagacité, la portée pratique sont dignes d’un cœur maternel. Mina Darville connaît le monde et les hommes : son expérience de la vie mondaine a fait d’elle, non pas, certes, une désabusée, – dans les romans de Laure Conan, nous n’avons jamais affaire qu’à des âmes qui restent fraîches, mais une personne avertie. Quant aux lettres de Maurice, vraiment ce jeune homme a une nature très particulière, et non seulement l’éducation de sa sensibilité a été poussée très loin, non seulement il est parfait de délicatesse et de bonnes manières, mais je crois qu’il n’a jamais eu son pareil ici-bas. Puisqu’il écrit si bien, est en tout si exquis, si raffiné, je ne vois pas ce qu’il va faire à Paris ni quelles leçons d’élégance il pourra aller prendre dans la Ville-Lumière. Au reste, puisqu’il fait tant que d’y aller, je m’étonne que de là-bas il envoie à sa fiancée des lettres qui se ressentent si peu des impressions de son nouveau milieu. L’on a beau être amoureux fou, ne plus avoir d’yeux que pour son idole, Paris est une telle ville, si prenante, d’un caractère tellement unique, qu’elle vous distrait malgré vous et vous imprègne d’un parfum d’idéalisme, lequel pour peu que l’on sache tenir une plume, s’exhalera dans la correspondance avec ceux qui vous sont le plus chers.

Toutefois, Angéline de Montbrun est celle qui rédige les lettres les plus ternes : ses billets sont gentils, mais ont je ne sais quoi de réservé, de compassé, et aussi de très superficiel. L’on comprend qu’en jeune fille extrêmement bien élevée, elle se tienne avec Maurice sur une sorte de défensive. Mais avec Mina Darville ? Pourquoi avec cette intime amie, plus âgée qu’elle, éclairée et si discrète, n’y va-t-elle pas avec plus de rondeur et d’abandon ? Mystère peut-être de pudeur angélique ! Angéline est une fleur qui s’ignore. Son âme est enveloppée de langes célestes. Comme il arrive souvent, il faudra des évènements tragiques pour que sa personnalité se développe et pour que la force et la profondeur de sa nature se manifestent.

Hélas ! ces évènements ne vont pas tarder. Mais pourquoi donc le roman verse-t-il ici dans le mélodrame ? Pour amener la seconde partie de son récit, l’auteur avait besoin d’imaginer des incidents dramatiques, et ces incidents, il les a malheureusement choisis dans le domaine des faits divers. En effet, Maurice est à peine retour d’Europe que M. de Montbrun meurt bêtement d’un accident de chasse. Angéline alors commence à dépérir ; son chagrin lui cause de fréquents évanouissements. Un jour qu’elle se promène seule dans les rues tortueuses de la Haute Ville de Québec, une de ses crises la prend, elle tombe, et dans sa chute se ravage affreusement le visage, « tellement qu’il fallut en venir à une opération dont la pauvre enfant resta défigurée ». J’avoue que ces deux accidents, le genre de mort de M. de Montbrun et la chute de sa fille, ne me paraissent pas bien distingués.

Toujours est-il que c’est à partir de ce moment que le roman va évoluer et se voiler jusqu à la fin de deuil et de pleurs.

Tant que le monde vivra, la beauté sera génératrice d’amour et de passion. Que l’on se rappelle le mot si profond de Pascal : « Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Et je rapprocherais volontiers de cette merveille psychologique de notre grand penseur chrétien ces vers subtils de Sully-Prudhomme :

 

            Partout scintillent les couleurs,

            Mais d’où vient cette force en elles !

            Il existe un bleu dont je meurs

            Parce qu’il est dans les prunelles...

            

            Tous les corps offrent des contours,

            Mais d’où vient la forme qui touche !

            Comment fais-tu les grands amours,

            Petite ligne de la bouche !

 

Nous avons insinué tout à l’heure que le caractère de Maurice Darville était au-dessus de l’humanité moyenne et presque en dehors de nos contingences. Mais voici qu’il y rentre par la façon dont il n’a pu s’empêcher d’aimer Angéline de Montbrun : cette créature de grâces et de vertus, cette forme céleste, sa « fleur-des-champs », comme il l’appelait, il l’aimait sans doute pour ses qualités intérieures, son innocence absolue ; oui, Maurice adorait Angéline à cause des rayonnances surnaturelles qui l’enveloppaient toute, mais il l’aimait encore, il l’aimait surtout à cause de sa beauté. N’allons pas lui en faire de reproche, car cela est très humain, c’est, j’allais dire, dans l’ordre des choses. Certes, il a trop de loyauté, il est aussi trop chrétien pour reprendre sa parole ; il désire garder sa foi à sa fiancée, il veut continuer à l’aimer ; mais il se fera, quoi qu’il en ait, un amour de raison, un amour qui se nuancera de pitié pour celle qui a perdu son éclat. Avec sa fine intuition de femme, Angéline perçoit très vite cette transformation du sentiment dans le cœur de Maurice ; et obéissant à une impulsion non moins naturelle que celle qui s’est produite en lui, elle le délie de ses engagements, elle lui renvoie l’anneau des fiançailles et rompt entièrement avec lui. Et cela est aussi bien humain. La pauvre enfant ne peut accepter un amour mélangé de pitié, où la pitié l’emporterait sur l’amour. Puisqu’elle n’a plus ces charmes éphémères qui exercent pourtant une si grande séduction sur le cœur des mortels, elle ne saurait se contenter d’une affection platonique faite des cendres de l’amour, qui ne s’adresserait plus qu’à son être immatériel, qui n’aurait la chance de durer et d’être vrai qu’à la condition que son fiancé pût oublier le rêve et l’ivresse que sa beauté première lui avait inspirés. Et cela serait-il possible ? Non, Angéline a trop de clairvoyance pour imposer peut-être à Maurice une vie de sacrifices et de regrets, trop de fierté pour accepter sa pitié. D’un mot, d’un geste définitif, elle lui rend sa liberté comme elle reprend la sienne.

Pauvre fille ! La voilà seule et sans espérance du côté de la terre. Seule, car même Mina Darville lui manque. Mina s’est faite religieuse ursuline. La vision qu’elle avait eue dans son sommeil et qu’elle avait si bien racontée dans une lettre à Angéline, est devenue pour elle une réalité. « Il me sembla que j’étais dans la cour intérieure des Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d’une cellule s’ouvrit, et je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier coup d’œil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus cette brillante mondaine d’il y a deux cents ans, Madeleine de Repentigny. Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m’indiquait la petite porte du monastère : mais je ne pouvais avancer, une force terrible me retenait, ou plutôt mille liens m’attachaient à la terre. Elle s’en aperçut, et appuya son front lumineux sur ses mains jointes ; alors, je sentis qu’on me détachait, mais quelle douleur j’en éprouvais dans tout mon être. » Oui, ce rêve mystérieux s’est accompli. Derrière les grilles de son cloître, Mina priera pour son amie et l’embrassera dans une étreinte divine. Mais ce qu’il faudrait à Angéline, ce serait sa présence réelle, et cela aussi n’est plus qu’un souvenir. Angéline est sans espérance. Elle sait par avance comme le monde est dur et impitoyable aux disgraciées de la nature, à celles qui n’ont pas ou qui n’ont plus ce qui s’appelle la beauté, chose fugitive que rien ne remplace dans le cœur des hommes, ni la fortune, ni même le génie, la beauté dont il ne faut pas s’étonner après tout qu’elle joue un si grand rôle ici-bas, puisqu’elle est une émanation de l’essence Incréée, un reflet errant de l’Infini.

Angéline de Montbrun s’enferme dans Valriant, le Valriant de sa jeunesse et de ses rêves à jamais abolis. Valriant ! Comme ce nom jure avec la vie qui va achever lentement de s’y éteindre. Ce n’est plus désormais qu’un tombeau ouvert sur le ciel. Elle y tient son journal qui sera une longue plainte, tantôt résignée, tantôt amère : « N’aimait-il donc en moi que ma beauté ? écrira-t-elle un soir de juillet. Ah ! ce cruel étonnement de l’âme. Cela m’est resté au fond du cœur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu’est-ce que le temps, qu’est-ce que la raison peut faire pour moi ? Je suis une femme qui a besoin d’être aimée ! » Au bord du grand fleuve, dont les flots avaient bercé son heureuse enfance, elle mêlera ses soupirs à la vague éternellement murmurante. La religion, les œuvres de charité, la compassion pour les pauvres et les déshérités de la terre, adouciront les meurtrissures de son âme sans pouvoir jamais les guérir entièrement. Le travail de la grâce en elle sera assez puissant pour lui faire accepter et bénir la volonté divine et comprendre tout le sens de la douleur. Ce qui est très beau précisément dans ces notations intimes, c’est d’assister, à travers des révoltes, d’inévitables sursauts de la nature en proie à un martyre de tous les instants, à une sorte d’apaisement qui finit par triompher de tout. La grâce divine est la plus forte, et c’est elle qui établit la pauvre sacrifiée dans ce repos supérieur qui est la sainteté.

Angéline sera cependant fidèle à sa résolution de ne plus revoir Maurice. À diverses reprises, celui-ci essaiera de reprendre, avec son amie du moins, des relations de visites et de correspondances. Ses efforts se heurteront à un inflexible détermination. La fiancée d’autrefois s’est donnée à Dieu, à l’Époux mystique des Vierges. Elle n’a donc plus le droit de disposer de son cœur fondu dans l’éternel amour. Maurice vient une dernière fois à Valriant et fait supplier Angéline de le recevoir. Et voici la lettre que celle-ci lui fait remettre et sur laquelle se termine ce roman de sourires et de tristesse : « Maurice, pardonnez-moi. Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, vous ne la changerez pas. Et faut-il vous dire que le ressentiment n’y est pour rien ? Ô mon loyal, je n’ai rien, absolument rien à vous pardonner. Pourquoi m’avez-vous aimée ? Pourquoi ai-je tant assombri votre jeunesse ? Dites-moi, si cet enchantement de l’amour se fût continué, que serions-nous devenus ? Comment aurions-nous pu nous résigner à mourir ? Mais le prestige s’est vite dissipé, et nous savons maintenant que la vie est une douleur. Non, si le Dieu de toute bonté m’a fait passer par de si cruelles souffrances, ce n’est pas pour que je me reprenne aux joies et aux affections de ce monde. Maurice, c’est Dieu qui a tout conduit, c’est sa volonté qui nous sépare. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et, pourtant, que la vie avec vous me serait douce encore. Malgré le trouble de mon cœur, ce m’est une joie profonde que vous soyez venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c’est une fleur qui embaume les ruines, c’est un écho attendrissant du passé. Il en est qui n’arrivent au ciel qu’ensanglantés, et ceux-là n’ont pas le droit de se plaindre. Adieu, mon intimement cher, adieu. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre ne nous satisfera jamais ? Ah ! soyez-en sûr, en consacrant l’union des époux, le sang du Christ ne leur assure pas l’immortalité de l’amour, et, quoi qu’on fasse, la résignation reste toujours la grande difficulté, comme elle est le grand devoir. Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers. Qui le sait mieux que moi ? Mais, Maurice, pas de lâches faiblesses. Épargnez-moi cette suprême douleur : que je ne rougisse jamais de vous avoir aimé ! »

J’ai tenu à citer cette page, d’abord parce qu’elle est belle, ensuite parce qu’elle peint bien l’état d’âme d’Angéline pendant ces années de réclusion volontaire et qu’elle donne la note dominante de tout le journal où la pauvre enfant a fixé ses impressions.

Il est temps que nous résumions toute notre pensée au sujet de ce roman, et que nous fassions comme la synthèse des réflexions que son analyse nous a inspirées.

Au point de vue de la structure, ou, si l’on veut, de l’architecture, l’œuvre n’est pas des mieux conçues. Il me semble qu’elle manque d’une certaine unité de caractère : les lignes n’en ont pas cette harmonie qui caractérise les réalisations du grand art. Cela commence en effet par un échange de lettres entre divers personnages ; puis il y a quelques pages de récit où tous ces acteurs disparaissent de la scène presque en même temps par une voie ou par une autre ; et enfin Angéline de Montbrun se dresse de toute sa taille pour occuper seule la dernière partie. Son image douloureuse envahit et domine tout le reste de l’histoire. Je sais, elle est l’héroïne de cette fiction, et il faut bien qu’elle passe avant tous les autres, il faut que sa figure ressorte parmi tous ces évènements en un relief très accusé, et qu’en fin de compte elle se détache presque uniquement sur le fond mouvant de la destinée. C’est elle qui est en cause, et elle est d’ailleurs une jeune fille fort intéressante. Mais ne voit-on pas qu’il y a ici trois genres réunis en un seul, alignés sous la même rubrique – la correspondance, le simple récit, le journal intime – et que ces trois genres scindent le roman en parties un peu trop tranchées ? Il y a en architecture un style que l’on appelle composite et qui consiste à mêler plus ou moins heureusement les ordres classiques. Angéline de Montbrun est de facture composite, avec cette différence que les manières, au lieu d’être ici mêlées, sont superposées l’une à l’autre, ce qui produit un effet non pas tant de diversité que de brisement. L’œuvre eût gagné à être tout lettres, ou tout récit, ou tout journal ; ou encore ces modalités eussent pu être habilement fondues en l’unité, adoptées tour à tour et en parties à peu près égales. Tandis qu’elles se présentent successivement, qu’elles se remplacent l’une l’autre et marquent trois phases trop distinctes d’allure. La première est de beaucoup la plus variée par cet entrecroisement de personnages et cette transmission mutuelle de leurs idées et de leurs impressions. Quant au court récit, il a quelque chose de heurté, de précipité. Et l’on se dit que ce n’était pas la peine d’introduire sur la scène tant de sympathiques acteurs pour les congédier d’un coup de si preste façon, en quelques lignes. Pour ce qui est du journal d’Angéline, il est beau, sans doute, il est sublime, mais engendre à la longue une sorte de monotonie. Et dirai-je que l’on s’étonne un peu que cette « fleur-des-champs » qui nous était apparue insouciante et gaie, naïvement impulsive, pas portée du tout à l’analyse, à la dissection de l’âme, se révèle subitement la plus subtile des psychologues, la plus pensive des créatures, capable de démêler toutes les complications du sentiment, touchant d’une main sûre les fibres les plus secrètes pour en décrire l’état, pour en rendre les vibrations inquiètes. Il est vrai, elle a vieilli, surtout elle a souffert, et sa souffrance n’est pas de celles qui guérissent. Or, rien ne creuse une âme comme la douleur, quand elle ne l’anéantit pas. Que l’on se rappelle le vers du poète :

 

            Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.

 

Et Angéline a été aussi très bien élevée, son instruction littéraire n’a rien laissé à désirer, sa formation religieuse a été parfaite. Et cependant, tout cela dûment admis, j’ose soutenir qu’elle se dévoile à nous comme une femme dont l’évolution intérieure a eu quelque chose de prodigieusement rapide. Nous n’étions pas suffisamment préparés par ses antécédents à la voir déployer ce raffinement dans les sensations, non plus qu’étaler une érudition qui nous renverse par son étendue. La Bible, les Saints Pères, les grands poètes, les plus célèbres auteurs sont cités dans son journal. Cette jeune fille a donc lu extraordinairement. C’est d’ailleurs le défaut – si défaut il y a – de presque tous les personnages de ce roman de parler comme de gros livres. À chaque instant, ils ont sur les lèvres ou au bout de la plume des extraits des auteurs les plus divers. À tel point que l’on reste confondu devant tant de science. Sûrement sommes-nous en présence d’êtres tout à fait supérieurs. Et encore que l’auteur ait voulu donner pour cadre à sa fiction la province de Québec, je puis difficilement me persuader que l’on rencontre chez nous des figures tellement transcendantes. Et probablement qu’ailleurs elles sont aussi rares. Et je me dis que leur seule patrie est l’imagination, la sphère de l’idéal, le monde de rêve très pur et volontiers surhumain que l’auteur se plaît à habiter. Ce ne sont pas tant les incidents qui ont ici un caractère à part et comme éthéré que la qualité d’émotion, le retentissement que ces incidents provoquent dans l’esprit et le cœur des personnages qui y sont représentés.

La façon dont les paysages sont traités ne contribue pas peu à nous donner l’impression que le théâtre où se passent toutes ces scènes est loin de nous, peut-être irréel, en tout cas en dehors de l’atmosphère canadienne. Notre nature si particulière n’y est pas décrite en des termes suffisamment évocateurs de sa véritable physionomie. Il n’y a pas là ce parfum de terroir qui attache une œuvre au sol d’où elle a germé et qui indique une filiation nettement régionaliste. Laure Conan, comme d’ordinaire toutes les femmes, s’entend mieux aux analyses de sentiments qu’à brosser des tableaux purement pittoresques.

On le voit, la critique ne renonce pas facilement à découvrir les lacunes des œuvres littéraires et à les signaler avec franchise. Elle se doit également à elle-même d’en reconnaître les mérites et la valeur, quand, ainsi que dans Angéline de Montbrun, ces mérites sont incontestables, et cette valeur s’impose. Les faiblesses de ce roman sont amplement rachetées par l’élévation des caractères qui y sont dessinés, la noblesse constante des pensées, une forme de style qui prouve l’écrivain de race.

L’on chercherait en vain une âme, je ne dis pas vile, mais simplement moyenne, parmi tous ces personnages : tous ont une grandeur qui les apparente aux héros cornéliens. Si, dans la première partie surtout, la nature de l’action, par je ne sais quoi d’éthéré, de vaporeux, de trop continûment idéal, ne donne pas complètement l’illusion de la vie, les deux principaux protagonistes de ce drame se montreront très humains dans leur façon d’être affectés par l’accident qui va dénouer leur amour. Très humains, – ce qui me signifie certes pas qu’ils vont déchoir de la haute sphère où ils s’étaient accoutumés à respirer. Car, pour Angéline, c’est une délicatesse peut-être excessive qui la porte à renoncer au bonheur rêvé et à retirer sa main blanche et fine de celle de son fiancé. Et il y a, dans toute sa conduite à partir de ce moment, dans ses réflexions comme dans sa manière de faire, trace d’une influence littéraire évidente. Le pathétique chef-d’œuvre de Xavier de Maistre, le Lépreux de le Cité d’Aoste, s’évoque malgré nous devant l’attitude de la pauvre enfant. L isolement absolu où elle se retire pour cacher sa laideur nous rappelle de trop près l’histoire de ce banni. Mais la raison profonde de son inébranlable renoncement à tous ses projets de bonheur, c’est ailleurs qu’il faut la chercher. L’accident survenu n’est que le moyen que Dieu a pris pour faire échapper cette créature angélique à une de ces unions dont la plus parfaite en apparence ne donne que l’ombre du bonheur, un bonheur précaire en tout cas, et qui, si réel qu’on le suppose, n’est pas à l’abri de la séparation finale et de la mort. L’amant des âmes voulait cueillir pour lui seul cette fleur de beauté et l’appeler à ses éternelles fiançailles. Et s’il nous semble qu’il la fait passer par ses sentiers bien âpres, ceux-là seuls qui ne soupçonnent rien aux mystères divins resteront à penser que, dans son malheur, Angéline n’a pas reçu d’ineffables compensations.

Quant à Maurice Darville, il est vrai qu’il n’a pu s’empêcher d’abord d’incliner vers la pitié en voyant se flétrir si vite et si brutalement l’image exquise dont le charme extérieur l’avait trop séduit ; mais il se ressaisira, il voudra oublier qu’il s’était épris d’un éclat trompeur et toujours passager, il demeurera fidèle à celle qui, pour lui, est toujours la fiancée, il recherchera sa main, non pas certes pour les richesses qu’elle lui apporterait, mais parce qu’il avait donné à Angéline sa foi et son cœur et qu’il n’est pas de ceux qui se reprennent jamais, et qu’à défaut de beauté, l’orpheline de Valriant a tous les trésors de l’esprit, les vertus qui divinisent. Ce ne sera pas sa faute si l’union qu’il espère n’a pas lieu. Dieu seul en est responsable, et Dieu a le droit de choisir où il lui plaît ses épouses mystiques et de revendiquer pour sa couche ces anges à forme humaine qui touchent un instant notre terre.

Les pensées que les personnages échangent sont l’exact reflet de leur état d’âme. Ces êtres extrêmement cultivés ne vivent que d’idéalisme, et leurs conversations se ressentent abondamment des auteurs qu’ils sont habitués à fréquenter. Leur piété, leur esprit de foi sont tels que parfois le roman tourne au livre de méditation. Mais, dans un temps où les caractères sont si abaissés, où le matérialisme et le mercantilisme envahissent tous les domaines, il fait bon rencontrer des héros de rêve, dont l’existence est un témoignage rendu à l’antique idéal et dont le mouvement et les idées nous tirent de nos entours et nous emportent sur les cimes. Dans un temps où l’esprit chrétien anime de moins en moins la société, c’était une belle action que d’évoquer ainsi des personnes du meilleur monde, unissant à une haute culture intellectuelle et à toutes les élégances humaines la connaissance approfondie de la religion et la pratique intégrale des vertus évangéliques.

Et le style d’Angéline de Montbrun révèle l’écrivain-né. Personne ne définira jamais de façon parfaite ce que c’est que le style. L’art d’écrire est plus mystérieux encore que tous les autres arts, et il leur est bien supérieur. Écrire, ce n’est pas seulement savoir sa syntaxe ni posséder un vocabulaire très nourri. Oh ! c’est bien autre chose encore, qui se sent, mais qui ne s’exprime pas. Comment, par quel artifice, par quel miracle, avec les mots qui sont à l’usage de tous, une matière commune, produire ces effets particuliers, ces arrangements de vocables, ces rendements de sons, enfin, tout ce qui est compris dans le terme de style, – non, cela ne sera jamais expliqué. Et comme la pensée est un mystère, le style en est un autre, ou plutôt le style n’est que le reflet du mystère de la pensée, l’expression du verbe intérieur. Et l’on ne devient pas écrivain. On l’est en naissant, ou l’on ne le sera jamais. C’est la nature qui distribue ce don divin. Ceux qui ne l’ont pas reçu avec le jour, pourront, à force d’étude, devenir de parfaits et exacts grammairiens, apprendre tous les mots d’une langue et toutes les règles qui président à la correction de son parler, mais ils ne sauront jamais ce qui s’appelle écrire, c’est-à-dire modeler les vocables courants, selon une forme personnelle, leur mettre l’empreinte créatrice.

Or, Laure Conan est un écrivain de race. Sans doute, dans son roman de début, elle nous paraît comme encore enlisée dans ses lectures, sa personnalité n’est pas libérée des influences littéraires qui ont contribué à sa formation. La réaction que ces influences ont exercée sur sa pensée et sur sa manière de dire est visible à travers toute la trame de cet ouvrage ; on la reconnaît, non pas seulement aux copieuses citations dont il est émaillé, mais encore à des analogies de situations et à des ressemblances de ton avec tels chefs-d’œuvre de la littérature française. Et cependant, l’auteur d’Angéline de Montbrun possède le don d’écrire, elle manie cet art avec la souplesse et l’originalité et cet ensemble de qualités absolument indéfinissables qui constituent le style. Laure Conan est notre première femme-écrivain, la première en date et la première par la supériorité du talent. Son premier roman lui a valu, chez nous et à l’étranger, un fleuron de gloire. Suivons-la maintenant dans de nouvelles œuvres.

 

 

II. – Les Romans historiques :

À L’OEUVRE ET À L’ÉPREUVE. – L’OUBLIÉ

 

 

Nous l’avons assez vu, l’auteur d’Angéline de Montbrun a une tendance très marquée à créer uniquement de belles âmes ; les héros qu’il met en scène ont tous une haute stature morale. S’ils s’inclinent parfois vers le commun et paraissent un moment céder à nos misères, ils ne tardent pas à se redresser d’un fier élan et à retrouver l’allure sublime qui les entraîne dans l’infini.

Or, Laure Conan s’est aperçue bien vite que ce n’était pas la peine d’inventer de l’héroïsme et de prêter de la grandeur à des êtres fictifs, quand elle n’avait qu’à se plonger dans notre passé pour trouver des personnages qui dépassent de beaucoup la mesure ordinaire et dont les actions tiennent du plus magnifique idéal. Nos origines furent, en effet, teintées de noblesse. Il n’est peut-être pas de peuple au monde dont la naissance ait été plus visiblement privilégiée au point de vue de ce qui fait la force véritable et la vie des nations. Si l’on était jamais tenté de douter du rôle immatériel qui peut être attribué à notre race en ce continent et de ses destinées lointaines et impondérables, il me semble qu’un regard jeté sur les évènements qui se sont déroulés autour de notre berceau, et sur les hommes qui l’ont protégé de leur ombre gigantesque, suffirait à chasser de nos cœurs tout dissolvant scepticisme. Pourquoi tous ces faits providentiels qui ont signalé nos temps primitifs et pourquoi tant de figures quasi célestes se dressent-elles sur le seuil de notre histoire, si la Providence n’avait eu sur nous ses desseins, dont le premier doit être que nous soyons semeurs d’idéalisme et de vérité, et cela à travers tous les âges et tous les milieux ? Notre histoire demeure inexplicable si nous n’y faisons la part du merveilleux divin le plus authentique. Et puisque Dieu a tant fait qu’intervenir à travers les personnages qui portaient dans leurs flancs l’avenir de notre nationalité, était-ce donc pour que nous eussions simplement une vocation quelconque ou pour que le souffle supérieur dont il nous avait animés s’éteignît, se fondît un jour dans les ambiances étrangères ou hostiles ? Oui, nos origines furent très belles ; elles ont tout le charme des légendes dorées. Fréchette a dit de Jacques Cartier :

 

            Et quand il ne pensait que suivre son étoile,

            La grande main dans l’ombre orientait la voile...

 

Oh ! que cela est vrai, non pas seulement du découvreur de notre Canada, mais de Champlain, de Maisonneuve, de Laval, de Marie de l’Incarnation, de Marguerite Bourgeoys, de Jeanne Mance, de tant de héros et de tant de saints ! La main divine a présidé à notre éclosion et orienté notre évolution dans le sens de la lumière et de la grandeur morale.

Qu’une personne comme Laure Conan ait été fascinée par la séduction de nos grands ancêtres, cela est tout naturel. Aussi notre romancière n’ira plus désormais chercher la beauté dans la région du rêve ; elle préférera la cueillir toute faite dans nos annales, évoquer, à l’aide des vieilles relations poudreuses, des évènements ou des images supérieurs à toute fiction. C’est dire qu’elle va inaugurer une nouvelle manière de laquelle elle ne sortira plus, et où son talent évoluera et arrivera enfin à sa complète efflorescence. Ce n’est pourtant pas du premier coup qu’elle triomphera des difficultés particulières à ce genre. Par les ressources mêmes qu’il offre, le roman historique est d’une exécution malaisée. Et sans doute est-il à base de réalité. Mais il faut savoir interpréter les données historiques, en tirer les récits qui s’harmonisent avec ces dernières, qui paraissent en dérouler, qui soient dessinés comme en marge des vieux textes. À les serrer de trop près, l’on ferait non pas du roman, mais de l’histoire. L imagination doit donc se jouer dans une juste fantaisie dont la trame irréelle s’adapte au cadre précis d’une époque et porte tous les caractères de la vraisemblance. Et le risque est double, ou de s’éloigner trop de la vérité, ou de s’en rapprocher tellement que l’on verse dans la narration positive, et qu’au lieu de reflets teintés aux couleurs de l’histoire, ce soit l’histoire même qui revive. Pour les personnages, par exemple, ce n’est pas un mince effort que de leur garder leur physionomie traditionnelle, de leur prêter une attitude bien conforme à celle que l’histoire a cristallisée tout en les faisant participer à des scènes qui sont d’invention personnelle. Encore une fois, si le roman historique abonde en avantages, il a des côtés précis et astreignants, et le danger est que l’on outrepasse ses limites, ou que, restant trop en deçà, l’on produise une œuvre hybride, impossible à classer.

Nous ne serons donc que médiocrement surpris de constater que, pour son premier essai dans ce genre, Laure Conan n’a pas fait un coup de maître. À l’Œuvre et à l’Épreuve est ce que j’appellerai un roman d’apprentissage. La première partie qui se passe dans la société honnête du XVIIe siècle, à Paris et à Neuilly, est trop naïvement combinée à l’effet d’introduire quelques grandes figures historiques, les Garnier, Champlain, Brébeuf, Lallemant, voire la mère Angéline Arnaud, la fameuse abbesse de Port-Royal. L’artifice est encore trop évident, le procédé selon lequel ces personnages entrent tour à tour sur le théâtre a quelque chose de maladroit. Et la seconde partie déroule de l’histoire pure. Le roman d’amour ébauché dans toutes les scènes du commencement, entre Gisèle Méliand et Charles Garnier, se dénoue dans un récit d’apostolat et de martyre emprunté à nos chroniques. Et tandis que Gisèle Méliand semble d’abord être la figure centrale, Charles Garnier occupe tout le reste du roman. Et l’intérêt se partage non pas seulement entre ces deux noms, mais entre beaucoup d’autres. Et, pour tout dire d’un mot, l’on arrive à la fin un peu las et haletant, car la narration a des longueurs, et se charge en cours de route de documents qui alourdissent sa marche. Avec des qualités moins brillantes, un accent personnel moins pénétrant qu’Angéline de Montbrun, À l’Œuvre et à l’Épreuve offre avec ce dernier des analogies de facture si frappantes qu’il en paraît être le décalque. Et c’est dommage, étant donné que l’armature, l’ordonnance générale d’Angéline de Montbrun sont loin d’être harmonieuses, et qu’il y a dans ce roman une diversité de ton et d’allure qui fait que l’œuvre manque d’ensemble et de cohésion. Avec d’autres d’éléments comme fond, l’auteur procède donc ici conformément à sa première manière, qui péchait par la composition. Et nous avons d’ailleurs l’impression qu’il est comme pris entre le rêve et la réalité, je veux signifier que ce qu’il y a de vrai dans son récit se sépare trop de la fiction, n’est pas assimilé ni fondu habilement dans la trame : la fantaisie et l’histoire sortent du moule où l’artiste les a jetées sans s’être intimement mélangées l’une à l’autre, et sans que, de leurs propriétés respectives, jaillisse une substance nouvelle, une et indivise.

Mais laissons le temps et les silencieuses méditations mûrir l’esprit de Laure Conan. À l’Œuvre et à l’Épreuve est de 1891. Dix ans se passeront au bout desquels notre romancière atteindra à la perfection de son talent et à la maîtrise de son art : L’Oublié. L’Oublié n’est pas seulement le meilleur écrit de Laure Conan, mais sans doute la plus jolie chose de notre jeune république des lettres. En France même il ferait bonne figure et il occuperait un rang honorable parmi l’intensive production contemporaine. L’Académie l’a d’ailleurs distingué et lui a décerné l’une de ses couronnes d’immortelles. Récompense tout à fait méritée.

L’Oublié est une idylle qui a une saveur biblique. Quand je le relisais attentivement l’autre soir, ma pensée se reportait comme malgré moi au livre de Ruth ou d’Esther ou à tel autre des petits poèmes divins. Et si l’on allait trouver que j’exagère et que je m’enthousiasme un peu fort pour prendre ainsi mon point de comparaison si haut et en quelque sorte dans l’éternel, alors je consentirais à baisser d’un ton et même de plusieurs, et je me contenterais de dire que L’Oublié est presque le frère spirituel de Colette Baudoche. Sans que l’auteur l’ait voulu ou cherché, par la vertu intrinsèque du sujet qui s’était imposé à son esprit, la règle classique des trois unités est ici observée avec une rigueur parfaite : unité de temps, de lieu et d’action. En sorte que le drame est concentré dans un cadre bien défini et qu’il se déroule à travers des péripéties directes et précises, presque toujours admirables d’observation et de vérité humaines. Rien de lâché ni de flottant dans le tissu. Le récit court et vole droit au dénouement, ponctué de notations fines et en général si justes. Chaque touche est d’une élégance dépouillée. Qu’il s’agisse de peindre la nature ou d’exprimer un état d’âme, la phrase est presque également heureuse.

Il semble que, dans la carrière des véritables écrivains, à un moment ou à un autre, après que leurs facultés ont été exercées et assouplies dans la pratique des formes d’art les plus diverses, un bouillonnement intérieur, une sorte d’effervescence a lieu, où toute leur science du métier, toute leur habileté manuelle, tous les secrets perçus au cours de leurs patientes recherches, dans la tension constante de toute leur vie vers la Beauté, tout cela se combine selon les lois inconnues, et que de leur cerveau émane, comme à leur insu, une création qui a tous les caractères de la spontanéité, toute la fraîcheur des choses primitives : création où il y a cependant un art d’autant plus achevé qu’il ressort moins, création libre et vierge, résultante naturelle de forces mystérieuses qui échappent à l’analyse. Je me plais à penser que L’Oublié est né d’un pareil jaillissement, dans une de ces heures augustes et fécondes où l’inspiration porte l’artiste jusque sur les frontières du divin.

Nous sommes au commencement de ce qui devait être Montréal. Ville-Marie est à son berceau. Ville-Marie ! C est le nom que Maisonneuve avait donné à sa petite colonie. Et pourquoi ne le lui a-t-on pas laissé ? Cette appellation convenait si bien à une fondation dont l’ordre était venu du ciel ! En autant que les rapports des grandes âmes avec l’Infini peuvent être établis historiquement, il est prouvé que la Vierge avait inspiré le projet de fonder là-bas, au sein d’une île barbare, au cœur de la forêt primitive, une ville « qui devait être comme un rempart pour la Nouvelle-France ». Ce dessein était si hardi, si opposé à tous les calculs de la prudence humaine, que personne ne l’eût conçu, ou en tout cas n’eût osé l’entreprendre, sans une révélation venue de si haut et qui en garantissait le succès final.

C’est le soir. « Derrière la montagne, le soleil couchant lançait ses derniers feux. Une splendeur enflammée flottait sur l’île royale encore presque toute couverte de broussailles ou de grands bois. » De Maisonneuve s’entretient avec son secrétaire Claude de Brigeac. Debout devant la fenêtre du fort, « il regarde les petits champs des colons et leurs maisons humbles et frustes. Ces nids de soldats, si chétifs devant la majesté des solitudes, avaient à ses yeux une grandeur, une beauté sacrée ». La cloche du fort retentit tout à coup, signalant l’apparition d’un canot sur les eaux qui se teignaient de rose. « Le gouverneur saisit sa longue-vue. Après un examen rapide, il dit joyeusement : L’échange que j’ai fait proposer est accepté. Ce sont des Iroquois, et il y a une tête blonde dans le canot. Ce doit être cette pauvre petite Mlle Moyen qui nous arrive. » En effet, c’était elle.

Élisabeth Moyen, jeune française charmante, avait été enlevée par les terribles Indiens après avoir « vu massacrer ses parents et tout ce qu’elle possédait disparaître dans les flammes ». Mais la Providence veillait sur cette ingénue, la Providence par le ministère de Lambert Closse. Closse est un héros taillé à l’antique, qui s’est consacré à la religion et à la patrie : double idéal qui ne fait qu’un à ses yeux. Il a confusément renoncé à tout avenir terrestre et ne rêve que d’une chose : donner sa vie pour le bien de la colonie naissante. Cet homme si simplement brave, et qui n’aspire qu’au dévouement désintéressé, s’est emparé dernièrement d’un chef Iroquois. Oh ! cela ne n’est pas fait tout seul. Dans la lutte, il avait failli être scalpé. « Une bandelette de toile souillée de taches roussâtres, encore collée sur le front de Lambert Closse, à la naissance de sa forte chevelure, attestait que le danger avait été bien grand. » Maisonneuve avait donc envoyé des émissaires chargés de proposer à la tribu la délivrance du prisonnier en échange d’Élisabeth. C’est une rédemption. Et Lambert Closse en a été l’instrument. La joie est grande au fort à l’arrivée de la jeune captive. Son sauveur est là. Le gouverneur le lui présente. Comme Élizabeth est presque morte de fatigue et de faim, l’on décide de l’envoyer immédiatement à l’hôpital, où Mlle Mance lui donnera tous les soins ; et c’est Closse que Maisonneuve charge de l’y conduire. Ils partent tous deux dans le soir. « Sur le fleuve une bande violette fermait déjà l’horizon, mais une faible clarté flottait encore sur la montagne. Du fort à l’hôpital, il n’y avait guère que huit arpents. Le major donnait la main à la jeune fille et marchait silencieux, attentif. Des rumeurs vagues, profondes, d’âpres et sauvages senteurs leur arrivaient de la forêt. Élizabeth ne sentait plus sa lassitude. Il lui semblait que l’herbe l’aurait portée. » Son cœur vient de s’ouvrir à un sentiment plus tendre que la simple gratitude. Elle aime déjà Lambert. Dans cette âme de jeune fille délicate et pure éclot sans tarder la fleur d’amour...

La voici donc entre les mains d’une sainte, Mlle Mance. Et les attentions que celle-ci lui prodigue maternellement sont décrites avec un grand charme de naturel. L’enfant se remet vite et devient à son tour garde-malade. Mais la pensée de son libérateur ne la quitte pas : c’est plus qu’un souvenir reconnaissant qu’elle lui donne. « Chaque soir, une fois dans sa petite chambre, à genoux à côté de son lit, elle prolongeait sa prière. Avec des instances extrêmes, elle suppliait la Vierge de garder celui qui s’exposait pour le salut de tous ; et ce n’était qu’après l’avoir mille et mille fois remis entre les mains tendres et puissantes de Marie qu’elle parvenait à s’endormir... » Comme cela est finement dit ! Et comme la progression de l’amour dans le cœur naïf et frais d’Élizabeth est analysée dans ces pages avec vérité ! L’observation psychologique est d’une parfaite justesse et se traduit par des expressions réellement belles. « Ah ! l’automne pouvait assombrir le ciel, dépouiller la forêt et emporter les feuilles avec de longs gémissements, que lui importait ! Elle avait en elle ce qui peut tout colorer, tout adoucir, tout enchanter. »

Cependant, M. de Maisonneuve s’était résolu à passer en France. Avant de s’embarquer, il a un long entretien avec Lambert, qu’il a nommé commandant de Ville-Marie en son absence. Il lui dit entre autres choses : « Je m’étonne toujours que vous ne vouliez pas que je vous fasse bâtir une maison... c’est bien le moins que nous vous devions. » « Une maison ! reprend le major, que ferais-je d’une maison ? Je m’y ennuierais tout seul. » « Mais pourquoi y resteriez-vous seul ? demanda Maisonneuve avec une insistance affectueuse. – Un éclair de jeunesse brilla dans les beaux yeux du major. Aux alentours, le soleil riait dans les sillons dépouillés, les grillons chantaient sous le chaume flétri, et de chaque toit une colonne de fumée montait. »

Ce passage me rappelle les vers célèbres :

 

            Ah ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

            Comme l’eau caressait doucement le rivage !

 

C’est Victor Hugo qui a écrit cela. Et sans l’avoir voulu, sans aucun souci d’imitation, par la seule vertu d’un récit où tout est pris sur le vif et vécu, Laure Conan a trouvé une formule qui égale en beauté l’exclamation du grand poète. Et tandis que chez Victor Hugo cet accent de lyrisme éclot à l’occasion d’une vulgaire aventure d’amour, chez notre romancière il accompagne la floraison d’un sentiment idéalement pur dans l’âme d’un héros.

Lambert Closse répond à Maisonneuve : « Je suis venu ici pour combattre et pour mourir. Exposerais-je aussi facilement ma vie si j’avais une famille ? Je veux passer sur terre sans laisser de trace... Quand je m’en irai, je veux disparaître tout entier... oublié de tous... excepté d’Elle, ajouta-t-il, tendant la main vers l’image de la Vierge flottant dans les plis du drapeau. »

Maisonneuve parti, Lambert va souvent, en sa qualité de lieutenant-gouverneur de Ville-Marie, visiter l’hôpital, « causer avec les blessés » ; il y rencontre nécessairement la jeune Élizabeth et cède de plus en plus à la grâce qui émane de cette enfant. Un jour qu’il s’y est rendu sur invitation spéciale, pour voir un Iroquois dangereusement malade et dont on croit qu’il se convertira peut-être à la foi chrétienne par les exhortations du commandant, un incident a lieu qui va finir de toucher le cœur de Lambert : non seulement le barbare ne se laisse pas convaincre par les paroles du héros, mais encore, profitant d’un moment où celui-ci ne fait pas attention, il tente de l’assassiner d’un coup de couteau. Heureusement qu’Élizabeth veillait. « Agitée d’une inquiétude qu’elle trouvait folle, elle avait suivi les mouvements du sauvage. Prompte comme la pensée, elle s’élança et détourna le coup. » Elle s’était blessée en saisissant l’arme meurtrière, blessure qui lui est délicieuse, d’autant plus qu’elle a pour effet « d’enflammer Lambert jusqu’au transport... La faible main qui s’était levée pour le défendre l’avait asservi. » Il se décide donc à aller trouver Mlle Mance pour lui avouer tout bonnement qu’il veut épouser Élizabeth. « Et voulez-vous transmettre ma demande à Mlle Moyen ? – De tout mon cœur, répondit Mlle Mance. – Mais il faudra lui dire que jamais elle ne quittera Montréal. Je ne le pourrais sans me mépriser moi-même. Et je n’ai d’autre bien qu’un fief en bois debout. En m’acceptant pour mari, c’est donc une vie de privations, d’alarmes et de périls que Mlle Moyen acceptera... » Le mariage fut fixé au mois d’août. À peine arrivé de France, « Maisonneuve avait fait faire une trouée dans le fief en bois debout, seule fortune du major. Dans la clairière, des ouvriers lui bâtissaient une maison... Si l’amour est le bien suprême, jamais fiancée plus riche que Mlle Moyen ne marcha à l’autel... » – Les époux mènent une vie très douce. Mais bientôt les soucis, l’inquiétude envahissent l’âme de Lambert Closse. Car la colonie est sans cesse menacée. « À la pensée qu’il lui faudrait un jour quitter cette adorable enfant pour courir au feu, une angoisse inconnue lui traversait le cœur comme une lance. » Quant à Élizabeth, elle était sans crainte, sans appréhension : « elle était trop jeune pour ressentir l’angoisse du bonheur », – et c’est là une pensée fine et profonde.

Or, les évènements se déroulent. La colonie va être attaquée. Son anéantissement a été décrété dans les conseils des anciens. Les barbares s’apprêtent à exterminer par le feu et par le feu tout ce qu’il y a de français dans le pays. Déjà leurs hordes s’avancent. C’est alors que Dollard et ses seize compagnons s’offrent d’aller à la rencontre de l’ennemi. L’on connaît ce fait d’armes, parfaitement authentique, le plus sublime épisode de notre histoire, et comment le sacrifice de ces jeunes gens fut le salut de la patrie. Mais Lambert est tout triste. S’il n’avait pas femme et enfant, il se joindrait à cette phalange héroïque. Son âme est prise entre deux amours, l’amour de la patrie et l’amour de la famille. Il souffre. Il est en proie à un véritable tourment moral. Ne pas se dévouer pour la colonie, quand il s’était consacré pour la vie à son service, ne serait-ce pas une lâcheté ? Et d’autre part, en courant à un danger certain, il va briser deux existences infiniment chères. Quel parti choisir ? Mais le héros estime que rien, aucun lien fût-il le plus fort et le plus doux, aucun amour ne saurait le dispenser du vœu qu’il a fait à la patrie. C’est à la patrie qu’il se doit avant tout. Il n’aspire qu’à une chose, la défendre au prix de son sang. Sa place était marquée pourtant parmi les hommes généreux qui sont allés s’opposer à la marche de l’ennemi. Ils ont péri, c’est vrai, mais leur courage a sauvé la colonie. Les barbares ont rebroussé chemin devant tant d’héroïsme. Dollard et ses seize compagnons ont eu la gloire du martyre, pendant que Closse était tranquille à son foyer. Ah ! non, son serment dure toujours, sa vocation première et essentielle demande qu’il sacrifie à un idéal plus élevé l’amour de la famille...

Aussi bien, ce sacrifice ne va pas tarder. Le tocsin lugubre appelle aux armes. Car les sauvages tentent l’assaut du moulin. Lambert Closse répond le premier à l’appel... « Et il ne devait jamais revenir. À la tête d’une vingtaine de colons, il avait d’abord mis l’ennemi en fuite. Mais les Iroquois étaient revenus plusieurs fois à la charge, et une balle avait atteint le héros en plein front. » Lambert Closse meurt pour Dieu et pour ses frères, – « c’était la fin qu’il souhaitait ». Au foyer où Élizabeth veille anxieuse auprès du berceau, « le deuil entre pour jamais ».

Je crains de n’avoir donné qu’une faible idée des beautés semées dans cet ouvrage. Notre analyse aura du moins montré que ce roman est bien composé, bien agencé. C’est une œuvre à base d’histoire, mais l’auteur maîtrise avec beaucoup d’art le fond réel et le mêle habilement à la fiction, en sorte que ces deux éléments s’unissent et constituent un ensemble fort harmonieux. À travers des évènements dont plusieurs sont imaginés, les personnages conservent une attitude conforme à celle que leur prêtent nos annales. Rien dans leur état d’esprit ni dans leur langage qui n’aille au-delà de ce qu’ils ont vraiment pensé. Les petits tableaux que l’auteur esquisse de la vie que l’on menait à Ville-Marie peuvent paraître empreints d’un idéalisme exagéré. Et cependant les mémoires authentiques sont là pour nous prouver qu’ils ne forcent pas l’histoire, qu’ils ne sont que l’exact reflet de l’existence héroïque et chrétienne des colons qui ont fondé Montréal.

L’on pourrait sans doute relever des fautes de détail dans L’Oublié. Ainsi, l’amour éclot peut-être un peu vite dans le cœur d’Élizabeth Moyen. Ce roman, s’appelle L’Oublié, et c’est la figure de Lambert Closse que l’auteur a voulu tirer de l’ombre et en quelque sorte ressusciter ; et certes il y a réussi. Mais peut-être que la charmante physionomie d’Élizabeth est trop continuellement au premier plan avec lui et distrait notre attention qui devait surtout se concentrer sur ce héros. Il y a aussi de l’invraisemblance dans la scène qui se passe à l’hôpital, alors que l’Iroquois mourant tente d’assassiner Lambert. Cela est un peu naïvement imaginé pour le besoin de l’intrigue. C’est là un des accidents mélodramatiques pour lesquels notre romancière a un faible. Et enfin, l’analyse de l’état d’âme de Closse, partagé entre l’amour du foyer et le dévouement à la colonie, ne semble pas assez fouillée. Le héros est un primitif qui ne raffine pas avec ses sentiments. Mais l’on aimerait tout de même qu’il s’ouvrît davantage à sa femme de ce qu’il croît être son devoir, qu’il préparât plus délicatement celle-ci au sacrifice qu’il va lui imposer. Car l’on prévoit le dévouement. La vie d’Elizabeth va être brisée. Et Closse ne s’inquiète pas assez de hausser peu à peu sa jeune épouse au niveau de son héroïsme. Il marche d’ailleurs à la mort en désespéré ; il regrette de n’avoir pas suivi au Long-Sault Dollard et ses compagnons, et c’est comme pour se punir lui-même de ce qu’il estime avoir été une faiblesse qu’il court à la défense du Moulin. Il a trop l’air de chercher la balle qui fera de lui à son tour un martyr de la patrie.

Mais ces taches légères sont comme perdues dans la trame générale d’un roman qui comptera parmi les plus belles productions de notre littérature et qui consacre la gloire de Mme Laure Conan.

La gloire ! Qui sait si pour elle, comme pour tant d’autres femmes de talent ou de génie, la gloire, selon le mot de Mme de Staël, n’est pas « le deuil éclatant du bonheur » ?

 

 

 

Henri d’ARLES, Estampes, 1926.

 

 

 

 

 

 

 

 

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