Saint Gilles de Portugal

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice AUDIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Longue est la route de Coïmbre à Paris !... Entre ciel et terre, il faut chevaucher sans cesse, suivre les vallées, franchir les monts, coucher à la paillade et sentir, chaque jour, en son corps, monter jusqu’au front le flot rouge de la fatigue. Les paysans sont là, cloués à leurs champs et les filles à leurs rêves : papillons de jour, papillons de nuit qui meublent les trois temps : passé, présent, avenir.

Depuis des jours et des jours, un voyageur s’est attaché aux pas de Gilles, fils du gouverneur dom Rodrigue de Vagliaditos. Ils cheminent de conserve comme goélettes sous le vent, sans jamais un mot, un signe. On dirait deux vaisseaux fantômes en route vers l’insaisissable havre. Nul ne semble les apercevoir tant ils sont silencieux.

Gilles songe à sa jeunesse dorée, à ses amours faciles, à son abbaye peuplée d’oraisons monotones et d’hosties sans vigueur... Où le présent le conduit-il ?... Vers un avenir qu’il lui faut modeler de ses mains ambitieuses, un avenir bouleversé par la gloire par la joie de la possession. Rien ne saurait lui échapper.

Les cités se présentent comme de belles filles parées de leurs corselets, de leurs tours : un sourire, un salut, un encouragement, une pirouette, et voici qu’elles sont déjà loin derrière eux... Longue est la route de Coïmbre à Paris !

Depuis des jours des jours, les route descend. Quel abîme à franchir ?... Les parois sont maintenant si hautes que le ciel n’est plus qu’une larme au zénith. Et chaque jour le train de route ralentit... Voici que Gilles et son compagnon n’avancent plus : les pieds de leurs chevaux sont des boulets de grosse guerre enfoncés dans le sol.

L’abîme !... Un monstre d’éloquence muette ! Pas un mot exprimé ! Pas un geste tracé ! Et cependant Gilles sait qu’il est au carrefour. En face de lui, la route impériale qui, lentement, monte vers le Nord, bordée qu’elle est de tous les temples de la science et des arts, la route de la connaissance. À gauche et à droite, les chemins escarpés des folies qui, surplombant les plus vertigineux abîmes, portent les faméliques vers deux croix qui se profilent sur les sommets : à droite, la croix du bon larron, à gauche, la croix du mauvais larron.

Gilles et son compagnon ne forment qu’un bloc immobile : sept années durant, ils seront là, debout, dans la contemplation de cette route magique qui conduit aux merveilles du monde. Et puis, Gilles s’ébranle enfin et, seul cette fois, poursuit sa route vers le Nord dans la lumière du jour triomphant. La route n’est plus longue de Coïmbre à Paris.

 

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Dans le lourd sommeil de sa gloire et de sa science, Gilles rêve : il chemine parmi les tombes de ses frères du temps passé et, chaque fois qu’il passe devant l’une d’elles, un spectre se dresse. Bientôt ils sont tous là : ils portent sur la poitrine la croix sanglante du Christ et sur la main leur propre cœur percé de mille crochets de vipère. Ils sont là, immobiles, hauts cierges dressés dans l’immense champ des morts, mais c’est de ce cœur percé que monte une claire flamme. Le ciel en est plus éclatant que s’il contenait des milliers de soleils. Gilles tombe à genoux et, sur le ciel, il trace de la main l’ombre d’une croix.

Gilles se relève. Il déchire ses riches vêtements, rompt sa précieuse vaisselle, brûle tous ses livres, descend en lui-même et, comme un routier de guerre sur de riches campagnes, détruit par le fer et par le feu jusqu’au souvenir de sa gloire. Il est maintenant nu comme un enfant, puis, sous un simple bureau, le bâton du mendiant à la main, il prend le chemin de Coïmbre.

La route est courte de Paris à Coïmbre, car il marche jour et nuit, buvant aux sources, prenant sa glandée sous les frondaisons secouées par les vents et reposant sur la terre son corps riche de misères. Constamment près de lui se tient une forme, légère comme un ange, douce et claire comme un beau corps de femme.

Depuis des jours et des jours, la route monte... Quel col à franchir ?... Les vallées sont si lointaines qu’elles ne se distinguent plus des hautes montagnes. Gilles trace maintenant son chemin bien au-dessus de la route des aigles. Mais voici qu’une fois encore il demeure immobile.

Devant lui, la vieille terre des combats s’étend jusqu’à l’horizon des mers et, à travers ce rude manteau de bure troué de péchés, il distingue les clochers de ses espoirs : vers le Sud un couvent où de pieux cénobites épuisent leurs corps en d’épuisants travaux ; plus loin les collines de Coïmbre qui lui semblent déjà atteindre le ciel...La route est courte de Paris à Coïmbre.

Gilles s’étend sur la terre-mère et remercie Dieu de toutes les années qui lui restent à vivre.

 

 

Maurice AUDIN, Saint Gilles de Portugal.

 

Recueilli dans Les saints de tous les jours de mai, 1958.

 

 

 

 

 

 

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