Sœur Rosalie

 

1787-1836

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

E. D’AUXERRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

FLEUR DES CATACOMBES

 

 

Dans une cave du hameau de Confort, commune de Lancrans (diocèse de Belley), une petite assemblée se trouvait réunie un soir de l’année 1794 autour d’un modeste autel élevé à la hâte.

Un prêtre y monta et célébra les divins mystères au milieu des larmes et des gémissements étouffés des assistants. Au moment de la communion, une enfant à peine âgée de huit ans précéda les fidèles à la Sainte Table, et, avant eux, reçut le Pain des forts.

Point de fleurs autour du sanctuaire pour cette Première Communion ; à peine un cierge dont la flamme timide tremble à côté du ciboire d’or, et cependant, pour retrouver pareille fête, il faut remonter aux premiers jours de l’Église persécutée, célébrant ses rites sacrés au fond des catacombes. C’est que nous sommes à l’année terrible. Ce prêtre est le vénérable M. Colliex, curé de Lancrans. Loin de fuir devant la loi de mort qui poursuit les prêtres fidèles, il va de hameau en hameau, groupant au fond des bois, dans les granges, sous la voûte des grottes sauvages, les restes de son troupeau dispersé : le dévouement du pasteur est d’autant plus nécessaire que la fureur des loups gronde plus terrible autour du bercail.

L’enfant, nourrie pour la première fois de la chair et du sang de son Dieu, est Jeanne-Marie Rendu, l’humble héroïne si populaire plus tard sous le nom de Sœur Rosalie.

Celait un martyr consacrant une vierge décidée déjà, dans le secret de son âme, à n’aimer que Jésus, à ne servir que Lui dans la personne des souffrants, des pauvres, et des petits.

Jeanne-Marie Rendu, née dans le pays de Gex, le 8 septembre 1787, appartenait à une de ces familles de riches bourgeois dont l’esprit chrétien était la meilleure noblesse. Sa mère, Jeanne-Anne Laracine, veuve après neuf ans de mariage, donnait à ses cinq enfants les conseils et surtout les exemples d’une foi ardente et active.

L’aînée, Jeanne-Marie, dit son historien, M. le vicomte de Melun, était une gracieuse enfant de sept ans quand éclata la Révolution, vive, espiègle, toujours en mouvement, le regard spirituel, la physionomie fine et malicieuse, capricieuse, volontaire : elle avait grandi « se dépêchant, disait-elle, de faire toutes les fredaines possibles afin de n’avoir plus de fautes à commettre dès qu’elle aurait l’âge de raison ».

Ainsi grandissaient les enfants de ces vallées profondes à l’abri des hautes cimes du Jura où la foi était intacte, les mœurs simples et pures ; à la fin du XVIIIe siècle, on y retrouvait quelque chose de patriarcal. L’hospitalité s’y exerçait largement comme au temps d’Abraham ; les enfants des plus riches familles allaient, comme Jacob, garder les troupeaux dans la montagne : et leurs cantiques pieux troublaient seuls le silence de ces fraîches solitudes.

Mais les clameurs de la sanglante orgie y eurent leurs échos, les décrets de la Convention y pénétrèrent, apportant des menaces de mort à tous ceux qui pleureraient l’ancien parti déchu, à ceux surtout qui donneraient asile aux ministres du culte catholique, proscrit par le culte de la Raison.

Malgré tout, Mme Rendu ouvrit sa maison aux prêtres, et le village de Lancrans tout entier participa à ce crime. La trahison d’un seul aurait été mortelle pour tous, mais personne ne trahit. Une parole seule faillit tout perdre. Jeanne, trop jeune pour être mise dans le secret, s’écria un jour après une petite discussion avec sa mère : « Prenez garde ! je dirai que Pierre n’est pas Pierre. » En effet, Pierre, c’était l’évêque d’Annecy.

L’innocente avait remarqué l’arrivée d’un étranger, dont on ne lui avait pas dit l’origine, que l’on plaçait à la première place, bien qu’il portât les habits des ouvriers de la maison.

Un soir, à travers les petits rideaux de son lit, où on la croyait endormie, elle l’avait vu revêtu des ornements sacerdotaux. À son avis, l’on ne pouvait se cacher que pour faire le mal, et le soupçon qui pesait sur son cœur virginal avait échappé dans un moment de vivacité.

Mme Rendu, qui connaissait et appréciait sa fille, lui révéla le complot ; la pauvre enfant ne comprit que trop le besoin du silence. Peu de jours après, son cousin, le maire d’Annecy, était fusillé sur la place de la ville, pour avoir refusé de livrer les reliques de saint François de Sales au bûcher des profanateurs.

Les malheurs de cette affreuse époque mûrirent promptement les âmes, et, quand le calme fut revenu, l’espiègle d’autrefois était une enfant sérieuse, ardente à la prière comme à l’étude, que les Dames Ursulines de Gex, ses maîtresses, espéraient bien voir un jour entrer dans leur noviciat.

Toutefois, le calme du cloître ne suffisait pas à Jeanne-Marie. Après les joies du sanctuaire, les pauvres à nourrir, les malades à soulager lui faisaient défaut. Au milieu de son pensionnat, elle regrettait vivement les indigents, dans les mains desquels, bien souvent, elle avait déposé ses provisions on vidé sa petite bourse, comme saint Vincent de Paul. Malgré tout, elle enviait ces Servantes de Jésus, qu’elle avait vues un jour aller de lit en lit dans un hôpital, porter aux souffreteux la consolation et le soulagement.

Sous les fenêtres de son étude, une voix chantait un jour les gloires des Filles de Saint-Vincent de Paul, et leur montrait comme célestes parures les crachats des moribonds, les immondices d’un hôpital. Ce fut un trait de lumière pour l’écolière distraite un moment de l’étude : sa vocation était là.

Le curé de Gex, M. de Varicourt, plus tard évêque d’Orléans, fut mis dans le secret, et il aida l’enfant, quand elle exposa sa demande à sa mère. Longtemps, Mme Rendu hésita ; mais une compagne, plus âgée de quinze ans, Mlle Jacquinot, se présenta pour la postulante ; toutes deux unirent leurs supplications, et le consentement tant désiré fut accordé.

La mère et l’enfant se tinrent longtemps embrassées ; et, quand Jeanne-Marie monta dans la diligence, Mme Rendu lui dit : « Toune-toi de mon côté, que je te voie plus longtemps. » Leurs regards se remplissent d’une égale expression de tendresse et de douleur ; un dernier cri, un dernier geste d’adieu, et ce fut tout ; le sacrifice avait sanctifié deux cœurs : la mère avait donné la fille, l’enfant avait donné sa mère. Dieu les gardait toutes deux.

 

 

 

CHAPITRE II

 

AU VIEUX-COLOMBIER

 

 

Jeanne avait à peine seize ans quand elle arriva à Paris, le 25 mai 1802. Peu soucieuse des monuments de la grande ville, elle frappa immédiatement à la porte des Sœurs de Charité, dont la Congrégation venait d’être établie en France par le premier Consul.

La Révolution, opérée au nom du peuple, avait chassé ces vierges que les orphelins appellent : « ma Mère » ; les pauvres, les malades, les soldats qui tombent sur le champ de bataille : « ma Sœur ».

Toutefois, les Filles de Saint-Vincent de Paul n’avaient pas déserté le poste de la charité, et, plus d’une fois, le révolutionnaire, vaincu par la souffrance ou les excès de ses orgies, reconnut leur main bienfaisante sous de costume laïque : ses lèvres, habituées à maudire et à blasphémer, retrouvèrent à leur voix les accents de la prière et du pardon. Un rayon du ciel illumina la dernière heure de plus d’un moribond.

Dès que la Terreur fut tombée, ces héroïques femmes se réunirent au berceau de leur Congrégation, et ce fut à elles que Mlle Rendu vint demander le secret de la vie religieuse et du dévouement.

Prier au milieu d’une incessante activité, avoir pour monastère les hôpitaux, pour cellule la chambre des malades, pour cloître les quartiers des pauvres, pour voile la modestie, telle est la vocation de la Sœur de Charité. Les premiers pas en furent pénibles, pour la nouvelle novice, dont les douleurs de la séparation avaient surexcité la sensibilité naturelle déjà très développée.

Un changement de température l’éprouvait, la vue d’un insecte lui faisait peur, le voisinage d’un cimetière l’empêchait de dormir, la pensée d’un hôpital faisait bondir son cœur, elle tremblait en songeant qu’il lui faudrait ensevelir des morts. Toutefois, son énergie, soutenue par les sacrements, entreprit généreusement la lutte ; et quand, après quelques mois de noviciat, elle tomba malade, ses forces physiques étaient épuisées, mais sa volonté n’était pas vaincue. « Il faut la changer d’air pour la sauver », avait dit le médecin. Jeanne-Marie fut envoyée rue des Francs-Bourgeois-Saint-Marcel, sous la direction de la Mère Tardy.

C’était une vaillante aussi, celle-là : pendant la tempête, elle était restée à son poste avec les Sœurs revêtues de l’habit séculier ; leur dévouement fit excuser leur foi, et l’autorité ferma les yeux sur des femmes coupables de servir dans les pauvres le Dieu qu’elle avait proscrit.

La nouvelle venue reprit bientôt sa santé, si bien qu’à la fin du noviciat, la Sœur Tardy dit à la Supérieure générale : « Elle est très bien, cette petite Rendu, j’en suis très contente ; donnez-lui l’habit et laissez-la moi. »

Jeanne fit profession à la maison-mère, sous le nom de Sœur Rosalie, et prit la cornette dont les ailes blanches, volant vers les masures, y portent l’espérance et le bonheur.

Depuis 1793, on ne la voyait plus dans la France : mais, un soir de décembre, en 1804, Pie VII, venu à Paris pour le sacre de Napoléon, disait au futur empereur : « J’ai vu les Sœurs de la rue du Colombier ; sous leur robe et leur bonnet noir, elles ressemblent à des veuves éplorées : rendez-leur le costume que leur avait donné leur fondateur. » Sur l’ordre du Consul, les Filles de la Charité avaient repris l’habit que toutes les misères avaient appris à bénir.

Sœur Rosalie revint, pour n’en plus sortir, au faubourg Saint-Marceau, que, bientôt, elle appellera son diocèse.

 

 

 

CHAPITRE III

 

LE FOURREAU DE MON ÉPÉE DE BOIS

 

 

La nouvelle religieuse passa une dizaine d’années à la rue des Francs-Bourgeois. Son zèle, son intelligence, son jugement, aussi prompt que sûr, l’avaient désignée depuis longtemps à l’attention de ses supérieures, et à vingt-huit ans, elle était nommée directrice de la maison située rue de l’Épée-de-Bois.

Elle la quitta quelques heures à peine, pendant les quarante ans qui lui restaient encore à passer sur la terre. « Je ne dois pas sortir du fourreau de mon épée de bois, répondit-elle souvent à ceux qui lui conseillaient quelque distraction, il y a tant à faire pour soulager nos malheureux ! »

Rien n’était plus vrai. Alors comme aujourd’hui, ce quartier était l’asile de la souffrance et du dénuement : contraste frappant avec le boulevard Saint-Germain dont il est le plus proche voisin.

Le luxe et la misère se sont rapprochés comme pour offrir au superflu du riche un facile et fécond écoulement vers l’indigence du pauvre, et les unir dans un mutuel sentiment de reconnaissance et de bonté !

Le faubourg Saint-Marceau est comme la patrie de la misère : le pauvre y est plus pauvre qu’ailleurs, l’insalubrité plus mal saine, l’épidémie plus meurtrière, l’industrie elle-même y prend les livrées de la ruine et de la déchéance, en s’abaissant vers les détritus de tout genre que, chaque nuit, vomit la grande ville : le papier, les os, le chiffon ; c’est pendant les ténèbres qu’elle s’exerce au coin des bornes et dans le ruisseau.

Là, en effet, vivent en nombreuses agglomérations les chiffonniers de Paris. Des sanglantes journées de la Révolution où le pouvoir s’était exercé en leur nom, ces malheureux n’avaient recueilli que d’amères déceptions et des souffrances plus profondes.

Pêle-mêle dans des sous-sols trop humides pour servir d’étables, des familles entières végétaient sur la paille ou sur le sol, sans air, sans chaleur et sans pain.

À la Sœur de Charité revenait la lourde charge de guérir ces blessures et de relever les âmes plus misérables encore que les corps. Sœur Rosalie y suffira.

Aux premiers jours de son triomphe, l’Église étendit l’action de sa charité. À côté de toutes les cathédrales, s’élevait un Hôtel-Dieu où les malades trouvaient des remèdes, les pèlerins un abri, les déshérités un morceau de pain. La Société civile voulut avoir sa part dans ce rôle si beau : elle s’empara peu à peu de l’administration de ces établissements, laissant toutefois le soin de distribuer les aumônes aux prêtres, aux religieuses ; et qu’importait à ces serviteurs de Dieu qu’on leur enlevât l’honneur puisqu’on leur laissait le titre et la charge de Serviteurs des Pauvres ? L’Église accepta de bonne grâce ce nouvel ordre de choses. Saint Vincent de Paul faisait un devoir de conscience à ses filles d’être soumises aux directeurs laïques des hôpitaux.

Ce rôle modeste déplut toutefois à la Révolution ; elle chassa les religieux, s’empara des biens ecclésiastiques pour les transformer en propriétés nationales, et sous prétexte de changer l’aumône en pension, le secours accordé aux pauvres en droit imprescriptible, elle ouvrit dans chaque chef-lieu de canton le grand livre de la bienfaisance publique.

En face des noms des orphelins et des veuves, la générosité révolutionnaire devait inscrire ses dons : neuf années s’écoulèrent, et Bonaparte trouva blanches encore les pages du fameux registre. Le Consul se hâta de rétablir les bureaux de charité. La rue des Francs-Bourgeois reçut l’un des premiers. Les administrateurs civils connaissaient à peine ce quartier dont ils redoutaient encore les habitants, si farouches pendant les jours d’émeute. Sœur Rosalie, chargée des bons de pain, de viande et de bois, allait de maison en maison, depuis le seuil jusque sous les combles, elle pénétrait dans toutes ces familles que sa charité réconciliait avec la société. Au bout de quelques semaines, tous les nécessiteux lui étaient familiers, les pauvres honteux avaient avoué eux-mêmes leurs douloureux secrets, et les dons venaient toujours à propos soulager les plus pressants besoins.

Prompte à l’action, elle était aussi très sage dans le conseil. Les directeurs émettaient leurs doutes, ils soulevaient des objections : puis se tournaient vers la religieuse pour obtenir la solution. Humble, mais sûre, la Sœur répondait, et le Consul félicitait les administrateurs de ce bureau de bienfaisance de leurs heureux succès. À ses pauvres, Sœur Rosalie procurait le pain, et à ses supérieurs laïques, l’encens que, seuls, ils n’auraient pas su peut-être mériter.

L’Église accusée d’ignorance avait ouvert des écoles gratuites, dès son origine, à côté de ses temples ; c’est sa méthode : et après chaque cataclysme qui l’a un instant couverte, sa première œuvre est de réunir l’enfance pour l’instruire.

Sœur Rosalie avait établi une école rue de l’Épée-de-Bois ; trois autres classes furent bientôt ouvertes rue du Banquier ; elle allait de l’une à l’autre, et son arrivée était pour les jeunes filles un moment de grande émotion : de joie pour les savantes, qu’elle se faisait nommer ; de honte pour celles qui étaient punies. Elle s’approchait de la pauvre pénitente à genoux ou debout dans un coin, essuyait ses larmes et intercédait pour elle. « J’ai enseigné à lire à votre maman, disait-elle souvent dans ses dernières années : elle était sage, savait bien ses leçons : vous ferez comme elle. »

L’heureuse pardonnée racontait ce trait charmant à sa famille, le soir ; grands et petits aimaient la Sœur Rosalie et s’efforçaient de suivre ses conseils.

Si elle rencontrait une enfant dans la rue, la bonne Mère s’informait à quelle école elle appartenait. Bien souvent, la petite vagabonde accusait sa mère de ne pas l’envoyer en classe, et la mère était grondée sévèrement. Mais si, par hasard, la Sœur directrice avait momentanément refusé la nouvelle élève, faute de place, la supérieure la conduisait elle-même : « Ma Sœur, acceptez-moi cette enfant ; elle est si mince que vous trouverez bien une petite place pour elle. » On se serrait sur tous les bancs et la famille s’augmentait.

Garder les enfants de sept à douze ans, ce n’était pas assez pour Sœur Rosalie ; un jour, un petit enfant trouvé avait entouré son cou de ses deux bras, en l’appelant : « Maman, maman ! » dès ce jour, la vierge, émue, avait fondé une crèche, et s’imposait tous les devoirs d’une virginale maternité : entourer ces petits êtres de toutes ses tendresses, joindre leurs mains pour la prière, enseigner à leurs lèvres le nom de Jésus faisait sa joie.

Mais les larmes ne lui manquaient pas, et c’étaient ses enfants qui les faisaient couler. Que de fois la bonne Mère avait vu les meilleures de ses enlèves perdre, en quelques mois d’apprentissage dans des milieux pervers, le fruit de ses longues années d’enseignement !

Sœur Rosalie fonda un patronage. Le dimanche, on réunissait les aînées de cette nombreuse famille, pour chanter des cantiques, prier, visiter les pauvres ; et, en dépit de l’atelier corrupteur, la grâce restait dans les âmes ; car cet ange infatigable veillait sans cesse sur ses enfants, s’occupait de leur mariage et leur facilitait un établissement honnête.

La Sœur Rosalie frappait aux portes de tous les hospices, mais la concurrence est grande et les entrées rares se font encore longtemps attendre : souvent il arrive que la mort vient avant l’admission. Elle entreprit d’ouvrir un refuge à de vieux ménages ; une modeste maison de la rue Pascal devint l’asile qui leur assura un logement gratuit jusqu’à la mort. Là, dans des chambres propres, entourés de leur modeste mobilier et de leurs instruments de travail, ils n’eurent à penser qu’au pain et au vêtement, et cette nécessité les défendit contre l’oisiveté. Après ce refuge terrestre, elle voulut leur en ouvrir un autre, celui du ciel, et elle y parvint ; l’asile devint, comme le dit M. le vicomte de Melun, « le portique du ciel et le noviciat de l’éternité ».

Mais l’incertitude inquiétait la Sœur Rosalie : l’asile de la rue Pascal n’avait pas de revenus ; il dépendait pour le loyer, quoique la dépense fut relativement minime, de la bonne volonté qui, hâtons-nous de le dire, ne faisait jamais défaut, mais qui, pourtant, ne ressemblait ni à un engagement, ni à une promesse.

Elle parlait souvent de sa crainte à ce sujet, et elle mourut sans avoir pu accomplir son but, celui de léguer cet héritage à ceux qu’elle appelait ses vieux amis. Néanmoins, sa pensée subsista après sa mort et le 1er octobre 1856, les protégés de la Sœur Rosalie furent installés dans la maison qui existe aujourd’hui sous l’invocation de sainte Rosalie, sa patronne. L’œuvre entreprise par elle est donc assurée et elle l’a été, grâce au concours de ses amis qui ont voulu la perpétuer.

L’enfance, la jeunesse, l’âge mûr, est-ce tout ? Non, reste encore la vieillesse si pénible pour le pauvre incapable de gagner sa vie et incertain du pain et de l’abri de chaque jour. Pour les vieillards abandonnés, Sœur Rosalie quêtait, sollicitait, frappait à toutes les portes sans pouvoir soulager toutes les souffrances de son diocèse de pauvres ; elle rassembla alors, avec une incomparable charité, ce qu’elle appelait sa « cour céleste ». Là on vit des malheureux usés par le travail autant que par l’âge, auxquels elle offrit des chambres pauvres mais propres, et les instruments d’un travail facile pour les mettre à l’abri de l’oisiveté et des tentations du cabaret.

C’était le repos pour le corps, et pour l’âme le salut, car la religieuse veillait avec les tendresses d’une enfant et d’un apôtre, au chevet de ces vieillards mourants.

L’un d’eux, qui avait trempé ses mains dans le sang des victimes de la Terreur, refusait de se réconcilier avec Dieu. Sœur Rosalie ne le quitta pas un instant. Avec une sainte adresse, elle l’amena à parler des derniers instants des martyrs dont il avait ordonné le supplice, à répéter un cantique qu’un grand nombre avaient chanté comme dernière prière ; à ces souvenirs, le cœur du bourreau se brisa et Dieu y entra avec le repentir.

Un vieux chiffonnier enrichi la fit un jour appeler :

« Ma Mère, avant de mourir, je veux vous confier quelque argent pour ma fille, vous le lui remettrez. – Mais, mon cher, ceci regarde le notaire, je vais en appeler un. – Je n’en veux point ; je ne connais que vous et n’ai confiance qu’en vous ; prenez, et je serai tranquille sur le sort de mon enfant. »

La Sœur parla alors du prêtre. « Le prêtre ! repartit le malheureux chiffonnier, je n’en ai pas besoin, puisque vous êtes là : personne ne représente Dieu mieux que vous : arrangez mes affaires avec Lui. » Il fallut quelque temps à la garde-malade pour persuader au moribond qu’elle ne pouvait dresser un testament ni donner l’absolution.

Néanmoins, elle accepta le dépôt, et, en reconnaissance de ce service, le chiffonnier reçut le prêtre et mourut en bénissant Dieu de lui avoir envoyé la Sœur Rosalie.

Il ne faut pas croire que la charité de la Sœur Rosalie n’eût pour bornes que le XIIe arrondissement : elle eut bientôt franchi ces étroites limites et son action s’étendit, non seulement sur tout Paris, mais encore sur la France et bien au delà. « Une fille de Saint-Vincent de Paul, disait-elle, est une borne sur laquelle tous ceux qui sont fatigués ont le droit de déposer leur fardeau. »

Jamais elle ne répondit à quelqu’un, quelle que fût sa paroisse, son pays : « Je n’ai pas le temps ! » et à celui qui tendait la main : « J’ai mes pauvres ! » Les individus, les œuvres, les Ordres religieux, l’Église, l’État, la société, tout le monde s’adressa à elle, tout le monde fut accueilli : elle réalisa, autant qu’il est au pouvoir d’une créature humaine, cette maxime sublime de l’Évangile : « Frappez et on vous ouvrira. » Elle a ouvert sa porte à tous ceux qui y ont frappé, et elle a donné à tous ceux qui lui ont demandé. Quelle que fût l’œuvre qu’on offrait à sa charité, elle ne refusait jamais rien : « Acceptons, disait-elle, tout ce qui se présente. Dieu nous enverra assez d’argent et assez de moyens, pourvu que nous en fassions bon usage. »

La Sœur Rosalie avait une prédilection toute particulière pour les jeunes gens arrivant à Paris ; il eût été impossible à une mère d’avoir plus d’attentions qu’elle ; elle pourvoyait à tout ; bon nombre lui durent leur position. Les traits abondent sur ce sujet. Un jour, l’un d’eux est arrêté et jeté en prison comme réfractaire ; elle l’apprend, court au ministère de la guerre, obtient son élargissement et un congé de deux mois pour régulariser sa position. Un autre jour, elle paye une lettre de change, d’une somme considérable. Son protégé, engagé dans un grand commerce, est retenu plus longtemps qu’il ne le pensait dans un lointain voyage, la lettre de change est présentée. Elle frappe en vain à toutes les portes ; celle de la Sœur Rosalie fut la dernière, et, seule, elle s’ouvrit.

Sa bonté ne dégénérait pourtant pas en faiblesse ; l’exemple suivant va prouver qu’elle savait, quand il le fallait, reprendre une autorité à laquelle on ne résistait pas. Un jeune homme, pour lequel elle avait été une mère, avait mal répondu à toutes ses bontés ; elle le prévint un jour qu’à la première faute, il quittera Paris ; l’incorrigible recommença ; elle le fit venir :

« Monsieur, lui dit-elle, vous partez ce soir pour Constantinople où vous avez un emploi, votre place est payée, voici votre passeport, faites vos malles. » Ce fut en vain qu’il pria, supplia, promit de s’amender, demanda quelques jours de répit, elle fut inflexible et, le même soir, le jeune homme partait, sans avoir même la pensée de lui désobéir.

La quantité des jeunes gens qu’elle protégea, auxquels elle fit continuer leurs études tant religieuses qu’administratives, est innombrable, et rarement, tant dans un séminaire que dans un établissement scolaire séculier, on lui refusa une bourse, et, les études achevées, elle s’occupait de leur placement.

Personne mieux qu’elle non plus ne sut jamais mettre la charité à la portée de toutes les positions et de toutes les fortunes ; elle connaissait les aptitudes de chacun des soldats de charité, s’il nous est permis de les appeler ainsi, du bataillon quelle avait formé. À l’un, elle demandait sa plume, à l’autre sa science, à celui-là son activité, à celui-ci sa parole, à tous quelques instants pour aller auprès des pauvres et tous étaient heureux d’obéir à ses moindres désirs.

« Oh ! mes enfants, leur disait-elle, aimez les pauvres, ne les accusez pas trop. Le monde dit : c’est leur faute ; ils sont lâches, inintelligents, vicieux, paresseux. C’est avec de semblables paroles qu’on se dispense du devoir strict de la charité. Peut-être que si nous avions passé par les épreuves de ces pauvres gens, nous serions loin de les valoir ; témoignez-leur de la considération, c’est un grand moyen d’action sur eux et évitez avec le plus grand soin toute parole injurieuse ou méprisante. »

Elle voulait qu’à l’expansion de la charité, toujours prête à se donner, s’associât la prudence qui en tempère l’ardeur en même temps qu’elle en règle l’exercice. Elle disait : « Quant à ceux qui parlent si facilement de se suicider, je ne les crois pas : s’ils voulaient le faire ils en parleraient moins. »

En cela, elle pouvait avoir quelque raison ; la menace du suicide est, en quelque sorte, le pistolet mis sous la gorge de celui dont on invoque la charité ; mais, l’idée du suicide n’en est pas moins venue à des cœurs découragés, et elle n’a été chez eux vaincue que par le sentiment chrétien qui ne les avait pas abandonnés.

Nombre d’illustrations de tous genres ont fait partie du bataillon de charité de la Sœur Rosalie ; plusieurs prélats, qui ont été des ornements de l’Église, ont appris d’elle l’initiation du gouvernement épiscopal, et cela en veillant sur quelques familles. Nous n’en citerons qu’un, Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, auquel elle reprochait de ne pas savoir compter. « S’il devient évêque, disait-elle, il y dépensera sa crosse et sa mitre. »

Mgr Dupuch, nommé évêque d’un diocèse trois fois immense, sans aucun revenu et avec un traitement insuffisant, eut tout à créer, se dépensa lui-même et dépensa, par une impardonnable impéritie du gouvernement, sa crosse et sa mitre. Il lui écrit un matin, la suppliant de lui envoyer de quoi se vêtir ; un pauvre presque nu était venu le trouver le matin et il lui avait donné ses effets, ne pouvant lui donner autre chose.

Quand la Sœur se fut mieux identifiée avec la vie des nombreuses familles qui lui avait été confiées : elle avait faim, froid avec elles et passait par toutes les alternatives de leurs joies et de leurs tristesses ; sa sensibilité était telle que, malgré son héroïque courage, la vue d’une blessure lui faisait mal et elle pleurait au convoi de ses pauvres. Elle n’aimait pas cette bienfaisance triste et sévère qui a toujours quelque chose à redire contre ceux qu’elle secourt et leur fait payer ses bienfaits par la dureté de ses jugements.

Une famille avait lassé par ses exigences et ses importunités la bonne volonté de tous ceux qui lui venaient en aide et même jusqu’à la Sœur chargée de la visiter ; celle-ci voulait s’adresser à l’œuvre des départs pour la faire renvoyer dans son pays. La Sœur Rosalie s’y opposa : « Ce serait, dit-elle, se décharger d’une croix lourde et ennuyeuse : je crains de manquer à Dieu. »

Malgré sa profonde piété, la Sœur Rosalie n’hésitait pas, en vrai fille de Saint-Vincent de Paul, à tout subordonner au service de ses malades ; elle demanda souvent à ses Sœurs de ne pas aller à la chapelle afin de pouvoir l’accompagner dans ses visites de charité :

« Sachons, disait-elle, comme nous l’enseigne notre saint patron, quitter Dieu pour Dieu, et la prière pour les pauvres. » Jamais mère ne fut pour sa fille plus tendre qu’elle, lorsqu’une de ses sœurs était malade, dure à elle-même, elle lui interdisait toute fatigue, et si le mal devenait sérieux, elle était à tout instant à son chevet ; si le danger se manifestait, son angoisse devenait inexprimable. Aussi les médecins avaient-ils grand soin de lui cacher la vérité.

Ainsi : hospice, crèche, asile, école, cette femme avait tout créé : et sa formation religieuse lui donnait de merveilleuses lumières sur les réels besoins du peuple.

Que nos écoles ne déclassent pas nos enfants, disait-elle : filles d’ouvriers, ouvrières elles-mêmes, laissons de côté ce qui ne servirait qu’à les faire rougir de leurs parents et à les éloigner des obscurs devoirs du ménage.

Elle écrivait à un de ses amis, haut placé dans les bureaux de l’instruction publique : « Supprimez les concours entre les écoles : c’est le malheur des élèves : pour former le sujet qui assurera leur triomphe, les maîtres négligent les autres : l’ensemble est sacrifié pour un seul. »

Les bacheliers, les diplômées qui, par milliers, meurent de faim aujourd’hui, prouvent la justesse de ce raisonnement.

 

 

 

CHAPITRE IV

 

SUR LA BARRICADE

 

 

Quel que soit le sort des révolutions, le peuple en est toujours la victime : vaincu, il attend l’exil, la prison ou la mort : vainqueur, il souffre des lenteurs de l’industrie, son gagne-pain, incapable de reprendre son mouvement avant que les capitaux ébranlés n’aient retrouvé leur sécurité, la société son équilibre. Le travailleur qui n’émarge pas au budget compte ses souffrances par les jours de chômage et pleure ses victoires aussi bien que ses défaites : malgré tant de leçons, le peuple est toujours trop prompt à la révolte.

En 1830 et en 1848, des meneurs crièrent à la tyrannie. Paris se couvrit de barricades, Charles X et Louis-Philippe durent fuir pour échapper à la mort.

Sœur Rosalie, au premier appel de l’émeute, parcourut les rues de son quartier, rétablit l’ordre un instant et fit remettre en place les pavés à demi soulevés : la vague triompha de ses efforts ; le quartier de Saint-Marceau apporta ses fureurs à la guerre civile.

Un soir de 1830, un pauvre, à qui la religieuse offrait un bon de pain, lui répondit : « Merci, ma Sœur, nous n’avons plus besoin de cartes : demain, nous pillons l’archevêché. » Sœur Rosalie avertit Mgr de Quélen, et prit la charge de recueillir tous ceux qui vinrent lui demander asile : sa protection était un rempart inexpugnable. « Les insurgés ne savent pas que nous vous possédons, disait-elle à ses captifs, mais, si je le leur apprenais, ils m’aideraient à vous défendre. »

Plus tard, on vérifia l’effet de cette parole : dans l’une des plus sanglantes journées de juin, une des religieuses entendit proférer des menaces d’incendie contre la maison. Le soir même, à la demande de la Sœur, un poste d’hommes armés montait la garde devant la porte et le chef recommandait à ses soldats de ne pas faire de bruit de peur de troubler le repos des Sœurs et des petites filles. La consigne fut fidèlement exécutée.

En 1848, un officier, noir de poudre, entraînait ses bataillons à l’attaque d’une barricade de la rue Mouffetard, à l’angle même de la rue de l’Épée-de-Bois. Un feu terrible des insurgés arrête sa troupe : et, entraîné par son élan, il se trouve seul au milieu d’eux : c’est la mort certaine, déjà vingt fusils sont braqués : mais, d’un bond, l’officier s’est précipité dans la maison des Filles de la Charité dont il a aperçu la porte ouverte.

Les émeutiers y arrivent aussitôt : mais les Sœurs et leur Supérieure se sont jetées entre les bourreaux et la victime : et pendant une heure, la charité dispute à la haine la proie qu’elle réclame à grands cris. « Nous voulons notre prisonnier, hurlent les insurgés, il a fait tuer nos frères : sa mort doit les venger. – Oseriez-vous répandre le sang dans cette cour au milieu de ces enfants ? – Donnez-nous-le ; nous le traînerons dans la rue et il expiera ! »

L’intrépide femme résiste toujours, mais les fusils s’abaissent, et pour atteindre plus sûrement le but, s’appuient sur ses épaules : les coups mortels vont frapper. Sœur Rosalie tombe à genoux, les mains jointes et les regards pleins de larmes. « Voilà cinquante ans que je vous ai voué ma vie. Pour le bien fait à vos femmes, à vos enfants, je vous demande la vie de cet homme. » À cette vue, la foule recule confuse, attendrie : puis un hourrah d’admiration retentit : le prisonnier est sauvé.

Après le triomphe de l’ordre, le peuple fusillé dans les rues est menacé des rigueurs des lois, et plus d’un égaré pleure au fond des cachots. Mais Sœur Rosalie est encore là.

Parmi les prisonniers, un ouvrier, accablé d’accusations, attend une prochaine et terrible sentence qu’aucune démarche n’a pu arrêter jusqu’ici. Le général Cavaignac visite l’école de la rue de l’Épée-de-Bois. La Supérieure appelle l’enfant du malheureux insurgé, une gracieuse fillette de six ans : « Mon enfant, voilà un Monsieur qui peut, s’il le veut, vous rendre votre père. » Et l’enfant, agenouillée, les mains tendues, s’écrie à travers ses sanglots : « Oh ! mon bon Monsieur, rendez-moi mon papa, il est si bon ! nous avons si besoin de lui ! – Mais, dit le général, il a dû faire quelque chose de mal. – Non, bien sûr, maman me dit que non ; d’ailleurs, je vous le promets, il ne le fera plus. Rendez-le moi, je vous aimerai bien. »

Les yeux de Sœur Rosalie appuyaient cette prière que ses lèvres avaient soufflée à l’oreille de l’enfant.

Peu de jours après, le prisonnier était rendu à sa famille ; l’innocence de sa fille, la charité de la Sœur lui avaient sauvé la vie.

La religieuse avait été précédemment dénoncée au gouvernement de Louis-Philippe, pour avoir favorisé l’évasion des ennemis du monarque triomphant.

M. Gisquet, préfet de police, signa son ordre d’arrestation et en confia l’exécution à son premier agent. « Jamais je n’accomplirai cet ordre, s’écria l’officier ; l’arrestation de Sœur Rosalie soulèverait le quartier Saint-Marceau et une nouvelle émeute prendrait les armes pour elle. – J’irai voir cette puissance invincible, » répondit le préfet qui se présentait bientôt au parloir de la rue de l’Épée-de-Bois. « Ma Sœur, vous êtes gravement compromise ; au mépris des lois, vous favorisez la fuite des révoltés, comment osez-vous lutter ainsi contre le roi ? – Monsieur le Préfet, répondit la Sœur, je suis Fille de Charité et soulage les malheureux sans m’occuper de leur drapeau. » Et elle ajouta avec un fin sourire : « Je vous le promets, si jamais vous étiez poursuivi vous-même et que vous réclamiez mon secours, il ne vous serait pas refusé. »

En ces temps de trouble, cette parole si pleine d’à-propos désarma M. Gisquet qui sourit et se retira, en demandant que pareilles imprudences ne fussent pas renouvelées.

Sœur Rosalie ne l’avait pas promis, et quand, quelques jours plus tard, le préfet revenait, la coupable dressait un plan de fuite pour un malheureux proscrit politique. Ouvrir une porte dérobée au fugitif fut pour Sœur Rosalie l’affaire d’un instant ; puis, pendant deux heures, elle intéressa et retint son visiteur inattendu « pour lui éviter la peine de saisir son prisonnier et le souci de le garder ».

Quand la seconde Révolution éclata, une religieuse, témoin de la précédente, s’était écriée en parlant des insurgés : « Qu’ils vont être méchants ! – Que nous allons être bonnes ! » avait répondu la Mère.

Et sa bonté éteignit les sourdes colères qui grondaient dans l’âme des vaincus. Sœur Rosalie reprit possession des rues pleines encore des restes sanglants de la bataille, et envoya les ambassadeurs de sa charité dans tous les taudis où l’émeute avait accru la misère.

Un jeune homme, qu’elle avait formé à l’amour des pauvres, rencontra un habile ouvrier que son talent plaçait bien au-dessus de tous ses compagnons. Depuis la défaite, il vivait dans une mansarde avec sa femme malade et ses enfants affamés : l’orgueil vaincu l’empêchait de réclamer du secours.

Le malheureux, gagné enfin à la confiance par la bonté de son visiteur, le conduisit vers un affreux réduit : sur un peu de paille gisait une femme mourante, et autour d’elle, de petits êtres en haillons, criant la faim.

« Voyez ce que la société a fait de ma femme et de mes enfants, je la hais et mettrai tous mes efforts à la renverser ! »

Le jeune homme rappela doucement au malheureux révolté les jours de bonheur que lui procurait autrefois son travail, et, par la différence avec le présent, l’amena à maudire lui-même la révolte et les clubs : une légère aumône fut laissée à titre de prêt à l’ouvrier jaloux de son honneur.

Sœur Rosalie fut la première à connaître cette nouvelle souffrance : avant la fin du jour, elle renvoya l’élève de sa charité à la demeure de l’ouvrier avec des vêtements, des provisions et une pièce d’or : « Voilà ce que vous envoie la société que vous maudissiez, dit-il : prenez, et quand vous pourrez, vous rendrez le tout à la Sœur Rosalie. – Oh ! Monsieur, s’écria l’insurgé, vaincu par tant de bonté, vous n’êtes pas un riche, si vous l’étiez, vous n’auriez pas tant de cœur ! »

Injuste mais terrible accusation du pauvre trop souvent repoussé, peut-être ! Ce qu’il est intéressant de noter ici, c’est l’humble religieuse qui réconcilie, par sa charité, ces deux Frances divisées.

Aux Révolutions, succédèrent deux épidémies : châtiments divins qui décimèrent notre pays.

À l’apparition du fléau, Sœur Rosalie trembla, non pour elle, mais pour son quartier, où le manque d’air, l’insalubrité, la misère seraient les complices du choléra ; mais son courage ne se démentit pas ; aux chevets des malades, ensevelissant les morts elle-même, elle brava le mal, et toutes ses filles suivirent son exemple.

Son dévouement adoucit les derniers moments des pauvres victimes, son nom fut une sauvegarde.

Le peuple, toujours le même, s’était imaginé que l’épidémie était une vengeance des riches dont les médecins se faisaient les lâches exécuteurs et menaçait les médecins et les pharmaciens. Un jour, le Dr Royer-Collard accompagnait un cholérique que l’on portait sur un brancard à l’hôpital de la Pitié : il est reconnu, et l’on crie aussitôt : « Au meurtrier ! à l’empoisonneur ! » La foule entoure le médecin qui découvre le visage du malade pour montrer qu’il n’est pas mort et qu’on l’emporte pour essayer de le sauver. La vue du moribond exaspère les ressentiments et une main brutale brandit une hache au-dessus de la tête du docteur.

À bout d’arguments, Royer-Collard s’écrie : « Je suis un ami de Sœur Rosalie. – Alors, c’est différent ! » répondent à l’envi les agresseurs, et le groupe, hostile tout à l’heure, s’écarte respectueux et sympathique pour laisser passer l’ami de Sœur Rosalie.

 

 

 

CHAPITRE V

 

LE SALON DE SŒUR ROSALIE

 

 

Une petite salle, dont la triste tapisserie disputait ses lambeaux à l’humidité et aux rongeurs, dont tous les meubles se réduisaient à quatre chaises et un secrétaire, voilà ce que les religieuses de la rue de l’Épée-de-Bois appelaient pompeusement le salon de leur Mère.

Elles n’avaient pas tort, car, rarement, les vastes salles aux lambris dorés ont abrité pareilles foules et reçu tant de personnages de distinction.

Après la chapelle où elle trouvait Dieu dans l’Eucharistie, le parloir, qui lui donnait Dieu dans ses pauvres, était le lieu préféré de Sœur Rosalie. Elle y passait la plus grande partie de ses journées, donnant audience aux riches et aux pauvres, à ces derniers de préférence, pour lesquels elle était prête toujours à tout sacrifier.

Un jour, cédant aux supplications de ses Sœurs, elle avait cru pouvoir se permettre une excursion de campagne ; il s’agissait d’aller cueillir quelques poires dans le jardin où elle n’était pas descendue depuis plusieurs mois. Elle était déjà sur les degrés de l’escalier, entraînée par sa joyeuse communauté ; mais, soudain, la cloche se fait entendre : « Continuez, ma Mère, dit une religieuse, je vais à la porte. – Non, non ! répondit la Sœur, Dieu m’appelle, je ne puis me soustraire à mon devoir. » Et, renonçant à cette excursion pour toujours, elle se rendit au parloir.

La secrétaire, que sa vaste correspondance l’avait contrainte de prendre, compta jusqu’à cinq cents visites dans une seule journée. Qu’y faisait-elle donc ? Elle écoutait les plaintes de tous et à tous savait donner le soulagement nécessaire.

Une pauvre femme tremblait de froid devant elle : « Attendez un instant », dit la Mère, et, après une courte absence, elle remettait un paquet à la solliciteuse, pour laquelle elle s’était dépouillée. Les religieuses s’en aperçurent en la voyant grelotter à son tour. Elles la grondèrent respectueusement.

Le lendemain, elles cherchaient partout ses souliers ; Sœur Rosalie, affligée de leur peine inutile, dut leur avouer qu’ils étaient partis aux pieds d’un vieillard venu la voir pieds nus. Un refus eût été un supplice pour son cœur maternel. Cédant aux reproches de ses Sœurs, elle avait renvoyé les mains vides un ivrogne qui demandait une couverture, après avoir vendu son lit et des bons de pain pour satisfaire sa passion ; toute la nuit, elle en fut troublée et, dès le lendemain matin, elle envoyait porter au malheureux la couverture de sa propre couchette : « Je n’ai pu dormir, dit-elle, tant j’avais peur que ce pauvre souffrît du froid ! »

Les indigents savaient par expérience que, chez leur Mère, ils avaient tous les droits et ne se gênaient pas pour les réclamer. La Sœur portière se permit de renvoyer un importun qui se mit en colère et fit grand tapage ; Sœur Rosalie l’entendit, accourut, reçut sa requête et le renvoya heureux.

La religieuse blâma affectueusement la Supérieure, descendue au parloir avec la fièvre, malgré les ordres formels du médecin. « Mon enfant, laissons le médecin faire son métier, et nous, faisons le nôtre : écrivez immédiatement pour cet homme et, à l’avenir, prévenez-moi. – Mais, ma Mère, il s’est montré grossier. – Eh ! le pauvre a bien autre chose à faire que d’étudier les belles manières ! Une religieuse ne s’effarouche pas d’une parole vive ni d’une apparence un peu rude : ces braves gens valent mieux qu’ils ne paraissent. »

Le pain, les vêtements, les lits dans les hôpitaux, les places de domestiques, les recommandations, l’argent. Sœur Rosalie les distribuait à pleines mains, toujours, cependant, avec la prudence et la sûreté de jugement qui la caractérisaient.

Une fois seulement, on vint lui reprocher un vol léger, commis par une de ses protégées : « La malheureuse, s’écria la bonne Mère, elle m’avait si bien promis de ne plus recommencer ! » Ce fut toute sa plainte.

Sur ces entrefaites, arrivait un cocher dont le cheval, l’unique gagne-pain, venait de tomber mort dans la rue. Sœur Rosalie lui en procura un plus beau, plus robuste que l’autre, et la joie de faire du bien la consola de cette tristesse, incapable de décourager sa charité.

À quelqu’un qui lui signalait qu’un pauvre avait dévalisé l’un des tiroirs de son secrétaire : « C’est qu’il en avait bien besoin, répondit-elle, prions Dieu pour que ce malheureux ne soit plus dans la nécessité de prendre sans nous avertir. »

La Providence, d’ailleurs, veillait sur les trésors de son humble servante et les renouvelait à mesure qu’ils s’épuisaient ; car, autant que les pauvres, les riches fréquentaient le salon de la bonne Mère, qui leur apprenait à se consoler de leurs inévitables souffrances par la joie des malheureux.

La Dauphine, la malheureuse fille de Louis XVI, la reine Amélie, vinrent tour à tour verser leurs aumônes dans la main de Sœur Rosalie et trouver auprès d’elle un remède à leurs maux.

L’abbé Émery, l’éminent supérieur de Saint-Sulpice, qui avait gagné l’estime de Napoléon par sa franchise apostolique, était un assidu de la rue de l’Épée-de-Bois où, plus d’une fois, il rencontra Donoso Cortès. Le brillant Espagnol avait trempé ses lèvres dans toutes les joyeuses coupes d’ici-bas et s’en était retiré dégoûté. L’étude de la religion passionna sa grande âme et éclaira son intelligence. Quand, ministre d’Espagne, il avait gagné les applaudissements de l’aristocratie qu’il fréquentait, il sentait son cœur vide encore. Sœur Rosalie le conduisit près du grabat des pauvres dont il se fit le confident, le consolateur, le pourvoyeur et l’ami. Alors sa joie fut complète, autant qu’elle peut l’être ici-bas, car, bientôt, la mort se présentait au brillant ambassadeur. Sœur Rosalie vint, à son tour, à la rue de Courcelles, assista aux dernières heures et reçut le dernier soupir de ce noble étranger qui l’appelait : ma Mère ! comme les obscurs mendiants de la rue Mouffetard.

Du haut de la chaire, l’abbé Combalot s’écriait au jour où tout Paris prenait le deuil de sa bienfaitrice. « J’ai été en prison et Sœur Rosalie est venue me visiter ; deux fois par jour, colombe charitable, elle m’apporta ma nourriture. » Un autre prisonnier, dont son dévouement voulait payer la religieuse estime, reçut ses visites. C’était M. de Lamennais. Celui-là aussi, lorsqu’il faisait la consolation et l’espérance de l’Église, avait voué une profonde admiration à la Sœur Rosalie et la mettait de moitié dans ses aumônes.

Au retour de la rue de l’Épée, l’illustre écrivain ajoutait quelque page nouvelle à son commentaire sur l’Imitation de Jésus-Christ, que ses conversations avec la sainte religieuse lui avaient appris à mieux connaître.

Dès qu’il renia sa foi et refusa sa soumission à l’Église, la généreuse chrétienne rompit tout lien avec l’apostat, jusqu’au jour où elle espéra que sa charité pouvait ramener l’orgueilleux révolté. Elle descendit dans le cachot. Lamennais, touché un instant, fit bientôt rentrer la conversation dans le cercle banal qui interdisait toute requête pour son âme dévoyée.

Au premier bruit de la maladie mortelle qui frappa l’écrivain, elle courut à lui, mais un mur d’airain s’éleva devant elle, et la mort de Lamennais resta enveloppée d’un douloureux mystère. Sœur Rosalie aurait attendri cette âme, mais une orgueilleuse volonté la repoussa jusqu’à la fin.

Plus heureuse, la servante de Dieu eut plusieurs fois la joie de ramener au devoir des anges déchus qui avaient faibli un instant sous le fardeau sacerdotal : c’était une mission qu’elle s’était donnée, persuadée que sauver un prêtre, c’était sauver des âmes et glorifier le ciel.

Après lui avoir envoyé la croix de la Légion d’honneur, l’empereur et l’impératrice vinrent saluer à leur tour la Mère des pauvres. Elle profita de leur visite pour étendre et multiplier ses bienfaits.

Peu à peu, l’aspect du faubourg Saint-Marceau changea. Les classes, le patronage, les asiles donnaient aux enfants l’éducation et la distinction de l’ouvrier français : le passage de l’aristocratie pour y déposer ses offrandes éteignit les sourdes rancunes ; la pauvreté ne disparut pas (elle est l’hôte inséparable de cette terre), mais ce fut la pauvreté honnête et respectueuse, en un mot, la pauvreté chrétienne. « Notre quartier est calomnié, disait en riant Sœur Rosalie, il vaut mieux que sa réputation ! »

 

 

 

CHAPITRE VI

 

LA COURONNE

 

 

Souffrir est le partage de tous ceux qui suivent les traces d’un Dieu crucifié. Sœur Rosalie but largement au calice des douleurs ; elle était rarement une journée sans souffrir : des palpitations très vives lui causaient, à la moindre fatigue, de cruelles douleurs ; une fièvre tierce la torturait de longs mois tous les ans, au point que l’on croyait sa vie en danger ; jamais une plainte ne s’échappait de ses lèvres.

À ces tourments quotidiens, elle en ajoutait d’autres volontaires qu’elle couronna, en 1854, par un sacrifice héroïque. Le P. de Ravignan, l’apôtre de Notre-Dame, était gravement malade : elle offrit sa vie pour la sienne à Dieu qui n’agréa pas l’holocauste.

Mais, cependant, les symptômes alarmants se produisirent et, un jour, Sœur Rosalie fut forcée d’avouer qu’elle était aveugle, et jamais, en dépit des longues et douloureuses opérations des médecins, elle ne put recouvrer la lumière. Son assiduité auprès des pauvres n’en diminua pas cependant : elle les reconnaissait comme une mère reconnaît ses enfants, à leurs pas, à leur voix. « J’aimais trop à les voir, répétait-elle souvent. Dieu me punit en me privant de leur vue ! »

Les malheureux, hélas ! comme les Sœurs, contemplaient avec effroi ce visage où la mort marquait tous les jours une empreinte nouvelle.

Au mois de février 1856, Sœur Rosalie fut prise d’une fluxion de poitrine, dont le calme de la malade cachait les rapides progrès. « Les pauvres ne sont pas si bien que moi », disait-elle, et elle exigeait que les Sœurs allassent se reposer.

Le 6, au matin, au milieu d’une conversations sur ses chers protégés, la bonne Mère perdit tout à coup connaissance ; le curé de Saint-Médard lui donna les derniers sacrements, et après deux ou trois mots, échos d’une prière intérieure, Sœur Rosalie, entourée des religieuses en larmes, rendit son âme à Dieu.

Le bruit de cette mort se répandit dans tout le quartier et bientôt dans tout Paris, avec le saisissement et les émotions de l’imprévu, dit M. le vicomte de Melun qui a été notre guide dans ce récit.

Alors seulement on put savoir ce qu’avait été la vie qui venait de finir : car, à mesure que la triste nouvelle entrait dans une maison, on entendait des voix s’écrier, : « Ah ! nous lui devions tant ! »

Le lendemain, on exposa son corps dans une chapelle ardente : il était revêtu du costume des Sœurs de Charité, le chapelet au bras, le crucifix entre les mains croisées sur sa poitrine. Ses traits avaient repris leur expression habituelle : sa figure était belle de sérénité et de calme : la mort y avait seulement apporté ce qu’elle ajoute ordinairement de grandeur et de majesté à la physionomie de ceux qui ont saintement vécu. Dès que les portes furent ouvertes, il se forma dans le quartier une longue procession qui ne finit qu’à la nuit pour recommencer le jour suivant. Le faubourg Saint-Marceau se dirigea tout entier vers la maison si connue de la rue de l’Épée-de-Bois ; les ouvriers quittèrent leur travail pour se mettre à la file, les mères y conduisirent leurs petits enfants, les vieillards et les malades s’y firent porter : on voulait voir encore une fois celle dont la vie avait été la protection de toutes les familles, et la remercier par une prière. On embrassait ses mains, ses pieds : on approchait de son corps des livres, des chapelets, des mouchoirs : on se disputait comme des reliques les morceaux de ses vêtements, les parcelles de son linge : chacun désirait emporter dans sa maison, comme une bénédiction et une sauvegarde, quelque chose qui lui eût servi ou qu’eût touché ce qui restait encore d’elle sur la terre.

Dans ce quartier, ordinairement si bruyant, régnait un religieux silence ; il n’y avait plus pour tous qu’une affaire, qu’un besoin, rendre un dernier hommage à leur bienfaitrice ; ce besoin faisait oublier tous les autres, et pendant ces deux journées, dans cette foule innombrable qui se rendit à la maison des Sœurs, personne ne songea à leur demander un secours. Un grand nombre de personnes accoururent de toutes les parties de Paris et de la banlieue, firent le pèlerinage de la rue de l’Épée-de-Bois, et passèrent devant la Sœur Rosalie avec le même respect et le même attendrissement. Tous ceux qui avaient été ses élèves et ses auxiliaires, qui avaient coutume de répondre à sa voix, s’empressèrent à ce dernier appel. Des prêtres de toutes les paroisses, des religieux de tous les Ordres, demandèrent à dire la messe dans la chapelle ardente ; des prélats vénérables se mêlèrent à la foule pour bénir ses restes. Le cardinal de Bonald vint prier auprès d’elle, en regrettant qu’un devoir impérieux l’empêchât le lendemain de présider à ses obsèques, et l’archevêque de Rouen, un de ses plus anciens et plus chers amis, fit toucher sa croix pectorale au corps de la Sœur, comme aux reliques d’une sainte.

Le jour des funérailles fut un de ces jours qui ne s’oublient pas, et qui, dans la vie d’un peuple, rachètent bien des mauvais jours. À onze heures, le convoi sortit de la maison funèbre ; le clergé de Saint-Médard, auquel s’était joint un grand nombre d’ecclésiastiques, marchait en tête, précédé de la croix ; les jeunes filles de l’école et du patronage rappelaient les œuvres de leur Mère. Les Sœurs de la Charité entouraient le cercueil, placé dans le corbillard des pauvres, comme l’avait demandé la Sœur Rosalie, afin que saint Vincent de Paul pût la reconnaître jusqu’à la fin pour une de ses filles ; l’administration municipale et le bureau de bienfaisance du XIIe arrondissement venaient ensuite ; puis, derrière eux, se pressait une de ces multitudes que l’on ne peut compter ni décrire, de tout rang, de tout âge, de toute profession ; un peuple entier, avec ses grands et ses petits, ses riches et ses pauvres, ses savants et ses ouvriers, avec ce qu’il y a de plus illustre et de plus obscur, tous mêlés, confondus, exprimant, sous des formes et des paroles diverses, les mêmes regrets, la même admiration.

On eût dit que la sainte morte avait donné rendez-vous autour de son cercueil à tous ceux qu’elle avait visités, secourus, conseillés pendant les longues années de sa vie, et qu’elle exerçait encore sur eux l’ascendant de sa présence et de sa parole : car ces hommes, partis des extrémités les plus opposées de la société, séparés par leur éducation, leurs idées, leurs positions, qui, peut-être, ne s’étaient rencontrés jusque-là que pour se combattre, étaient réunis en ce jour dans une même pensée, dans un même recueillement.

Les partis s’étaient effacés, les haines s’apaisaient, les passions faisaient silence ; il n’y avait plus que des frères et des enfants qui accompagnaient jusqu’à sa dernière demeure leur sœur et leur mère.

Au lieu de prendre la route directe de l’église, le convoi fit un long détour dans le quartier appelé autrefois son diocèse, comme pour lui faire faire un dernier adieu à ces rues qu’elle avait si souvent visitées, à ce faubourg qu’elle avait tant aimé ; sur son passage, les femmes, les petits enfants, tous ceux qui n’avaient pu se mettre du cortège, s’inclinaient, faisaient un signe de croix et murmuraient une prière ; à la vue des boutiques fermées, de la suspension du travail, de la foule dans les rues, sur les portes, aux fenêtres, de l’attention fixée sur un seul point, le petit nombre de ceux qui n’en connaissaient pas la cause se demandaient quelle fête, quel grand évènement, quelle magnifique cérémonie agitaient ce faubourg et tenaient tout ce peuple en émoi ; si c’étaient les funérailles d’un prince, ou l’entrée d’un triomphateur. Seul, le corbillard des pauvres leur annonçait qu’il ne s’agissait pas d’une gloire humaine, d’un triomphe de la terre, et qu’il se passait là quelque chose que les idées de ce monde n’expliquent pas.

La messe fut dite par le curé de Saint-Médard, l’absoute prononcée par M. l’abbé Surat, vicaire général, envoyé par l’archevêque de Paris pour le représenter. Le catafalque était entouré d’un piquet de soldats, pour rendre les honneurs militaires à la décoration de la Sœur Rosalie ; une croix d’honneur était posée sur son cercueil. Ce n’était pas la sienne ; les Sœurs n’avaient pas voulu la donner, en souvenir de son humilité ; mais un des administrateurs du bureau de bienfaisance avait attaché sa croix au drap mortuaire, en pensant qu’après avoir occupé cette place, elle serait encore plus honorable à porter.

Après le service, le convoi se rendit au cimetière du Montparnasse, accompagné, jusqu’à la fin, du même concours ; une fosse était ouverte dans la partie réservée aux Sœurs de la Charité, où reposent, en attendant la résurrection, tant de corps usés par de saintes fatigues. On y descendit le corps de la Sœur Rosalie, on récita sur lui les dernières prières, on le recouvrit d’un peu de terre ; une croix de bois fut placée sur sa tombe. Après la dernière bénédiction, le maire du XIIe arrondissement prononça de belles et touchantes paroles, qui parurent l’expression de la pensée de tous.

Quelques mois plus tard, les amis de la Sœur Rosalie voulurent que l’on pût toujours reconnaître la place où reposait son corps ; ils le firent transporter à une des extrémités du cimetière, contre la grille qui sépare l’enceinte du chemin, afin qu’il fût plus près de ceux qui venaient prier. Une pierre fut placée sur la tombe, surmontée d’une grande croix avec cette inscription :

 

À SŒUR ROSALIE,

SES AMIS RECONNAISSANTS

LES RICHES ET LES PAUVRES

 

Tous les jours, surtout les dimanches, les jours du repos et de la prière, de pauvres gens viennent s’agenouiller auprès de ce tombeau ; beaucoup en emportent, en se retirant, un caillou, un peu de poussière, comme si cette terre avait été sanctifiée et imprégnée d’une vertu surnaturelle par le corps qu’elle a reçu en dépôt.

À cette vie consacrée aux orphelins, aux vieillards, aux pauvres, à la défense des insurgés, nous n’ajouterons qu’un mot plein de tristesse et de deuil :

Pour récompenser le dévouement de celle que tout le peuple appelait la Mère des pauvres, au nom du peuple, des hommes qui se prétendent ses amis et les représentants de ses intérêts, ont chassé les Filles de la Charité des écoles, des asiles, des hôpitaux qu’elle avait créés avec les seules ressources de son zèle. Dans cette ville où les assassins ont une statue, Sœur Rosalie n’aurait plus souvenir si l’on pouvait bannir la reconnaissance du cœur des pauvres, et si les Filles de Saint-Vincent n’avaient édifié sur les mêmes lieux des œuvres nouvelles.

 

 

E. D’AUXERRE.

 

Paru dans Les Contemporains en 1892.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net