Alexandre Hertzen

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques BAINVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JOSEPH de Maistre ayant annoncé que la Russie serait un jour emportée d’un « mouvement accéléré » vers les idées de la Révolution, personne ne voulut attacher d’importance à cette prédiction du « prophète du passé ». Cependant l’envoyé du roi de Sardaigne à Saint-Pétersbourg avait bien pénétré le caractère slave. Il avait compris que la névrose révolutionnaire y ferait de faciles ravages... Tandis que Joseph de Maistre écrivait ses fameuses Soirées, il naissait à Moscou un enfant destiné à vérifier cette vue de génie...

Alexandre Hertzen est enterré au cimetière de Nice. Le 7 avril, pour le centième anniversaire de sa naissance, une cérémonie commémorative aura lieu autour de sa tombe. L’anarchie, et son frère bourgeois le libéralisme, seront là.

M. Gabriel Monod, gendre pieux de Hertzen, libertaire en France et conservateur très traditionnel à Genève, voisine, dans le comité du souvenir, avec les Havet et les Buisson, virulents dreyfusiens, avec un nomade comme le syndic de Rome Nathan, avec des politiciens de la sociale comme Vandervelde, avec un anarchiste illustre comme Kropotkine, et même avec M. Anatole France, de qui la pensée vagabonde de plus en plus, et qui sera l’enfant perdu de cette chapelle où tous les vestiges de l’antique école libérale sont représentés. Les organisateurs du centenaire d’Alexandre Hertzen évoquent autour de son tombeau des ombres lointaines : Mazzini, Louis Blanc, Kossuth, Robert Owen, « les champions de ce grand parti démocratique européen qui pouvait se croire, en 1847 et en 1848, sur le point d’ouvrir pour tout l’Occident une ère de liberté et de justice... ». Ce sont les vieux de la vieille, c’est la garde du libéralisme défunt, défilant au cimetière de Nice comme la revue posthume de Raffet.

Souvenirs autour d’une cause morte. Et pourtant Alexandre Hertzen avait été vivant et bien vivant. Un cœur chaud avait battu dans sa poitrine. Je me suis souvenu, en apprenant la cérémonie de Nice, d’avoir lu autrefois ses impressions de jeunesse, traduites dans un volume intitulé le Monde russe et la révolution, que j’avais trouvé dans la bibliothèque d’un vieux républicain. Ce n’est pas un livre banal. Et, d’ailleurs, n’avez-vous pas remarqué comme les Russes ont facilement un talent de narrateurs et de romanciers et comme ils savent mettre le détail en valeur, faire voir et faire parler les personnages, les baigner dans une atmosphère de sympathie, de dégoût, de terreur ou de pitié ? Les souvenirs d’Alexandre Hertzen ne font pas exception à la règle et ils se lisent comme un véritable roman.

Hertzen était né en 1812 dans une riche famille seigneuriale de Moscou. Un de ses oncles était sénateur et jouissait de la faveur du tsar. Alexandre n’avait qu’à se laisser vivre dans l’état de privilégié où l’avait placé la fortune. Mais, dans sa poitrine, battait un cœur inquiet et tendre. Enfant, il plaignait les domestiques que leurs maîtres traitaient d’une façon barbare. Il rapporte qu’il se sentit froissé comme d’une injure un jour que sa nourrice Vera Artamonovna, se moquant de ses attendrissements, lui prédit qu’avec le temps il deviendrait « un maître comme les autres ». La vieille nourrice se trompait, parce qu’elle ne pouvait pas mesurer l’influence qu’auraient sur l’enfant les idées et les livres.

Hertzen a très bien raconté comment il fut initié au libéralisme par les auteurs français du dix-huitième siècle. Sans doute, son père, ses oncles étaient des grands seigneurs voltairiens, mais voltairiens à la façon de Frédéric le Grand et de Catherine II, ce qui ne voulait pas dire du tout révolutionnaires. Dès qu’il sut lire, Alexandre Hertzen se plongea dans une vaste bibliothèque française et il fut séduit par Rousseau plus que par Voltaire. Il avait, du reste, pour précepteur un vieux jacobin français qui ajouta l’enseignement oral à l’enseignement écrit et qui lui communiqua l’esprit de la Révolution. Et puis le tourbillon napoléonien était venu jusqu’à Moscou, avait dérangé les têtes, laissé cette troublante semence d’enthousiasme et de nostalgie dont a parlé Musset : le jeune Hertzen fut un « enfant du siècle » à la façon russe. Le romantisme fit de lui une de ses victimes ordinaires : il a bien expliqué comment, vers quinze ans, il se détourna des libéraux français, pas assez ardents, à son gré, avec « leurs révolutions tramées le verre en main, à la Béranger ». Il a dit aussi comment il fut séduit par la poésie et la philosophie allemandes, par Schiller surtout qui, lui, savait parler « le jargon de la puberté », qui lui représentait « la mue de la voix de l’âme ». Dès lors, le jeune aristocrate moscovite était un révolté.

Le père voltairien d’Alexandre Hertzen ne comprit rien à ce mysticisme. Alexandre n’était pas depuis plus de quelques mois à l’Université que son libéralisme le rendait suspect et qu’on le condamnait à l’exil dans une ville frontière. C’était le commencement d’une carrière de proscrit qui dut bien étonner son père et ses oncles, s’ils ont assez vécu pour voir qu’avec l’âge l’adolescent enthousiaste de la Nouvelle Héloïse et des Brigands continuait à parler « le jargon de la puberté ». Ils auraient peut-être été plus étonnés encore si on leur avait dit qu’ils n’avaient pas été prudents de laisser un petit garçon dévorer à son gré les bouquins de leur bibliothèque et de confier son éducation à un « ancien » de la Révolution française... Et le cas d’Alexandre Hertzen ne fut pas le seul : témoin le prince Kropotkine. Joseph de Maistre ne s’était pas trompé lorsqu’il avait prévu que l’anarchie, – mal venu d’Orient, – se trouverait comme chez elle dans le terrain tout préparé du monde slave...

 

 

 

Jacques BAINVILLE.

L’Action française, 4 avril 1912.

 

 

 

 

 

 

 

 

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