Bjoernson

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques BAINVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL paraît que le nom de Bjoernstjerne-Bjœrnson, en langue scandinave, signifie « front d’ours, fils de l’ours ». Puisque ce Norvégien a aimé la France au point de venir mourir chez elle, on peut bien dire qu’il l’a aimée comme l’animal de la fable aimait l’amateur de jardins : c’est-à-dire à coups de pavé. Quand cet ours de Norvège se mêla de nos affaires, il fut mal reçu et, connu jusque-là des cénacles et des seuls lettrés, il éprouva les désagréments de cette gloire à l’envers qui s’appelle l’impopularité. Quel maladroit ! Et quel ingrat ! Car il faut leur en avoir fait des choses et des misères, aux Français, pour qu’ils maltraitent un hôte ! Or, nul mieux que Bjœrnson n’avait éprouvé les douceurs de notre hospitalité.

Le public était réfractaire aux drames norvégiens. Ibsen, qui se joue couramment en Allemagne, ne réussissait pas à s’acclimater à Paris, et le médiocre succès de Nora et de Solness n’engageait pas beaucoup les directeurs à monter les pièces de Bjœrnson. Il se trouva pourtant des impresarii pour jouer Une faillite et Au delà des forces, des spectateurs pour s’abonner au théâtre de l’Œuvre, des journaux pour proclamer le génie norvégien, des critiques pour commenter, pour admirer, pour tirer des lueurs de la brume et bien souvent quelque chose de rien. Paris, aux environs de l’année 1894, se conduisit à l’égard de Bjœrnson comme la plus attentive et la plus délicate des maîtresses de maison.

Il n’est pas mauvais d’évoquer ce temps-là. Des hommes à qui l’on reproche aujourd’hui l’étroitesse de leur nationalisme faisaient fête, alors, à l’étranger. Ils avaient, comme dit le vieillard de Chénier, « une âme ouverte à sentir le talent ». Ils s’ingéniaient même à le découvrir quand ils ne le sentaient pas chez leur hôte, car un hôte est sacré. Combien l’ironie de Jules Lemaître se faisait indulgente, quand il s’agissait de présenter Bjœrnson au lecteur ! Avec quel sérieux, même, il s’efforçait d’aller jusqu’au fond du drame informe et barbare pour y trouver quelque beauté originelle ! N’avoir pas de tels ours pour enfants, et les lécher tout de même, il n’y a que les Français, race aimable, pour tant de gentillesse. Quand on joua Au delà des forces, cette tragédie puritaine dont le miracle est le sujet et la divinité le héros, Jules Lemaître voulut même bien rencontrer dans cette représentation le motif de réflexions très sévères à l’adresse de la légèreté parisienne. Et il écrivait :

« Cette pièce, infiniment curieuse, et dont tout le dernier acte m’a semblé admirable, offre cette particularité d’être ironique dans sa « moralité » et profondément émouvante dans son développement... Le sujet de la pièce est d’une nouveauté ingénue et qui nous débarbouille des banalités de nos guignols. Il ne s’agit point ici de la sempiternelle histoire de l’adultère ou de l’argent, ni même d’un cas de conscience ou de la recherche humaine d’une règle de vie. Ce n’est, à aucun degré, œuvre parisienne et digestive, à voir après un fort dîner. Il faut écouter cela d’un esprit sérieux, consentir à un peu d’effort. Mais enfin je ne sais pas pourquoi les drames de la conscience religieuse ne seraient pas aussi tragiques et aussi féconds en émotions que, par exemple, les drames de la vie conjugale, pourquoi l’anxiété de perdre Dieu serait un sentiment moins digne d’attention que l’ennui de perdre une maîtresse, ni pourquoi enfin le pathétique serait moindre lorsqu’il y va d’un intérêt éternel que lorsqu’il y va de l’intérêt d’un jour... »

Telle était la gravité, telle était la liberté d’esprit avec lesquelles les Français de vieille souche accueillaient alors les auteurs norvégiens. Tant pis pour les auteurs qui se sont ensuite rendus intolérables par leur familiarité. Mais nous n’avons rien à nous reprocher. Le temps où Jules Lemaître consacrait à Bjœrnson cette page, n’était-ce pas celui où vous donniez, Maurice Pujo, dans votre revue l’Art et la Vie, la traduction d’un autre drame de Bjœrnson, appelé le Roi ? On y voyait un monarque qui ne croyait plus ni à ses droits, ni à sa fonction, ni à la Monarchie, un monarque qui souffrait parce qu’il était devenu républicain et qui était, disait-on, à l’image du roi de Suède Oscar. Et moi-même je me souviens d’être allé porter à Bjœrnson (c’était dans une résidence allemande) un essai que j’avais composé sur Une faillite, où je m’étais efforcé de découvrir au moins deux douzaines de symboles. Un hasard fit que le rendez-vous manqua. Sinon je pourrais vous tracer aujourd’hui un vivant portrait de l’illustre dramaturge que j’eusse à coup sûr écouté avec vénération.

En ce temps-là, les lettres intéressaient les jeunes Français beaucoup plus que la politique. Comment me fussé-je douté que Bjœrnson, dans son pays, était nationaliste, qu’il faisait une active propagande en faveur de l’indépendance de la Norvège et de la rupture avec la Suède ? Quelques années passèrent et cette séparation fut consommée. La Norvège devint un État, et il fallut que les Norvégiens choisissent un gouvernement. Alors on vit cette chose admirable et pleine de symboles et de leçons : Bjœrnson, républicain de principe, mais patriote, sacrifia la République à la patrie. Il vota pour le prince danois qui a fondé, en plein dix-neuvième siècle, une monarchie héréditaire dans celui de tous les pays du monde où l’égalité démocratique était la plus réelle et les sentiments républicains les mieux enracinés. Et Bjœrnson motiva ainsi son choix : « Nous obtiendrons plus sûrement la sécurité de notre vie et le succès de nouvelles entreprises au moyen d’une dynastie aux relations puissantes qu’avec la plénitude dangereuse d’une République. Pour nous, vieux républicains, il ne reste plus rien à faire que ce que fit Garibaldi. Après avoir servi la République toute sa vie, il résolut de servir le Roi. »

Ainsi l’indiscret Norvégien qui s’était mêlé si mal à propos de nos affaires, qui était, en France, révolutionnaire et dreyfusien, devint, chez lui, royaliste de raison, comme un vulgaire nationaliste français. Le voilà mort. Paix à sa cendre. Mais pour l’exemple qu’il laisse, il mérite qu’il lui soit beaucoup pardonné.

 

 

 

Jacques BAINVILLE.

L’Action française, 28 avril 1910.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net