Il y avait une fois

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques BAINVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IL vient de se révéler au Danemark un conteur nouveau qui fait, comme Andersen, des contes fantastiques. Mais ses contes ont l’avantage de ne pas tenir plus d’une ligne, quelquefois deux, rarement trois. En voici quelques-uns :

Il y avait une fois un député socialiste qui était si pauvre qu’il n’avait pas de château.

Il y avait une fois une jeune fille qui ne peignait pas d’aquarelle et qui ne jouait pas de piano.

Il y avait une fois des parents de province qui ne restaient pas plus de vingt-quatre heures à Paris.

Il y avait une fois un théâtre où l’on n’avait jamais joué d’auteur juif.

Il y avait une fois un tailleur qui n’avait besoin que d’un seul essayage pour que ses habits allassent bien.

Il y avait une fois un homme de lettres qui n’était pas abonné à l’Argus de la presse.

Il y avait une fois un ménage d’artistes qui durait depuis près de deux ans.

Il y avait une fois un chauffeur de taxi-auto qui avait toujours de la monnaie.

Il y avait une fois une dame qui jouait très bien au bridge.

Il y avait une fois un escrimeur qui annonçait toutes les touches.

Il y avait une fois un propriétaire qui ne faisait pas faire le tour de sa maison à ses invités.

Il y avait une fois un administrateur du Suez qui allait plus souvent à Port-Saïd qu’à la Tour Pointue 1.

Il y avait une fois une maison où l’on mangeait si bien qu’on n’y servait jamais de bouchées à la reine.

Il y avait une fois un critique qui avait lu les œuvres complètes de Paul Adam.

Il y avait une fois un homme politique conservateur qui croyait au succès de sa cause.

Il y avait une fois une chanteuse célèbre qui ne pesait pas plus de quatre-vingt-dix kilos.

Il y avait une fois une petite fille si sage qu’elle ne disait pas « moi aussi » quand sa sœur aînée demandait quelque chose.

Il y avait une fois un vers d’Henri de Régnier que tout le monde avait retenu par cœur.

Il y avait une fois une jolie bouche d’où l’on n’entendait sortir ni sottises ni vulgarités.

Il y avait une fois un salon où l’on ne disait de mal personne.

Il y avait une fois un petit garçon que ses parents ne trouvaient pas très avancé pour son âge.

Il y avait une fois un fabricant d’aéroplanes qui montait dans ses appareils.

Il y avait une fois un homme chez qui la bosse de la reconnaissance était si développée, qu’il trouvait plaisir à payer son médecin après qu’il était guéri.

Il y avait une fois un garçon coiffeur qui était si taciturne qu’il ne parlait ni de la pluie ni du beau temps.

Il y avait une fois, dans la circonscription de M. Piou, un bon électeur qui savait sur le bout du doigt le manuel de la RP.

Il y avait une fois un académicien qui n’était pas invité à dîner en ville...

 

 

 

Jacques BAINVILLE.

L’Action française, 9 juin 1911.

 

 

 

 

1. Allusion à la nomination, comme administrateur du Suez, du préfet de police Lépine. (Note de l’éditeur.)

 

 

 

 

 

 

 

 

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