Mistral

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques BAINVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES honneurs officiels que Mistral a reçus au soir de sa vie et qui ont afflué à sa mort, ne doivent pas nous faire illusion. Jusqu’au moment où sa gloire eut atteint un tel rayonnement qu’il eût paru mesquin et qu’il eût été maladroit de l’ignorer, les pouvoirs constitués ont fait de leur mieux pour ne pas la reconnaître.

J’en veux pour preuve l’exclusion systématique dont le poète de Mireille était victime, du moins de mon temps, de la part du ministère de l’Instruction publique. J’ose croire que cela a changé. Mais il y a vingt ans, le nom de Frédéric Mistral était impitoyablement proscrit des manuels d’histoire de la littérature que nous lisions au lycée. Ces manuels (ah ! que la jeunesse a donc de mauvais fournisseurs !) étaient presque tous rédigés par des universitaires de l’espèce plate qui joignaient, à l’esprit de courtisanerie et d’opportunisme le plus grossier, un snobisme à mourir de rire. Très forts quant aux illustrations dûment classées de nos lettres nationales, ces pauvres diables erraient lamentablement au sujet de leurs contemporains, incapables qu’ils étaient de distinguer la notoriété de l’influence. Ainsi l’on attribuait une large place dans l’histoire de la littérature à Francisque Sarcey, qui ne connaissait rien de plus beau au théâtre que les Femmes collantes, et puis, cet hommage rendu au bon sens, et pour faire équilibre, le manuel dictait à la jeunesse des noms de poètes effroyablement décadents, aussi dépourvus de rythme que d’idées, de style et même de syntaxe. On proscrivait Mistral sous prétexte que la langue de ses poèmes n’était pas le français. Mais on rendait les honneurs à de ridicules charlatans qui écrivaient en américain, sinon même en américain de nègres...

Il a fallu de longues années, presque un demi-siècle, pour que le jugement magnifique qu’avait porté Lamartine dès l’apparition de Mireille s’imposât à l’autorité et au public. Lamartine aura été toute sa vie le grand voyant incompris, le prophète méconnu. Chimérique dans ses affaires privées, il aura été pour le reste d’une lucidité qui fait notre admiration. Le même homme qui avait soutenu contre Thiers que le chemin de fer était une puissance d’avenir, contre Louis-Philippe et ses fils que le retour des cendres préparait un second Empire, contre presque tous ses contemporains que le sort de la France était plus intéressant pour les Français que celui de l’Italie, de la Pologne et de l’Allemagne, le même homme aura eu, sur la destinée qui était promise au jeune poète paysan de Provence, un coup d’œil qui aura manqué au pénétrant Sainte-Beuve lui-même.

Je ne saurais pourtant regretter, pour ma part, que la cuistrerie universitaire ait laissé à l’Opéra-Comique le soin de m’apprendre, très vaguement d’abord, le nom de Mistral et réservé à d’heureuses circonstances le soin de m’initier à son œuvre.

Je conserverai toujours parmi les souvenirs les plus précieux de ma jeunesse ceux qui se rattachent aux émotions que fit naître en moi la découverte de la grande poésie mistralienne. Faire une pareille trouvaille à vingt ans, en pleine ardeur, en pleine liberté, loin des collèges, loin des Sorbonnes, sentir par soi-même qu’il y a là quelque chose de très beau, de très grand et de presque irrévélé, ce fut une impression d’une telle puissance qu’elle en alla jusqu’à l’enivrement... Je reverrai toujours la petite librairie d’Arles où j’achetai jadis le Poème du Rhône, dévoré d’un élan. Un ami m’avait bien prêté, comme je quittais Paris, les Îles d’Or. Par quelle étrangeté étais-je resté surpris, mais non conquis, par ces chants tour à tour mâles et gracieux, graves et tendres et toujours d’une harmonie si soutenue ? Peut-être, pour aimer les Îles d’Or, faut-il une initiation préalable au félibrige, celle que donnent avec de si chaudes couleurs, les souvenirs félibréens de Léon Daudet dans ses Fantômes et vivants... Cette introduction manquait à l’étudiant parisien que j’étais alors... Mais le Poème du Rhône, quel coup de foudre !

Dès ce jour-là, j’ai vu la Provence sous l’aspect d’une terre élue et habitée par la poésie. Combien de fois, depuis cette révélation d’Arles, depuis cette prise de contact décisive avec l’épopée mistralienne, quand il faut s’encourager à supporter le ciel brumeux, les journées grises, les contemporains pesants, combien de fois me serai-je répété le beau vers harmonieux et plein de Lionel des Rieux :

            Sous un toit de Maillane, Homère vit encore...

L’Homère de Maillane n’est plus. Se sera-t-il jamais douté de la place qu’il a tenue dans les imaginations et dans les sensibilités, à quels mouvements du cœur se seront associées ses strophes ? Cela durera à travers les âges... Pourtant, lui mort, ce sont, pour toute une génération, des souvenirs qui s’éloignent, des visages qui s’obscurcissent, des fleurs séchées entre des pages qui n’ont plus de date, l’étoile de la jeunesse qui s’éteint. Désormais, il est entré dans la légende, le royaume poétique de Provence que gouvernait Mistral. Nous ne pouvons plus rêver d’aller nous y retremper dans la clarté... Et quand nous retrouverons un souvenir chaleureux au lointain de nos mémoires, peut-être, pour tout exprimer, ces mots nous viendront-ils un jour : « C’était du temps que Mistral vivait. »

 

 

 

Jacques BAINVILLE.

L’Action française, 30 mars 1914.

 

 

 

 

 

 

 

 

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