Sainte Olga

 

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

 

BANINE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En entrant chez elle, tous la bénirent ainsi d’une seule voix : « Tu es la gloire de Jérusalem, tu es le suprême orgueil d’Israël, tu es le grand honneur de notre race ! En accomplissant tout cela de ta main, tu as bien mérité d’Israël, et Dieu a ratifié ce que tu as fait. Bénie sois-tu par le Seigneur tout-puissant dans la suite des temps ! » Et tout le peuple répondit : « Amen ! »

Judith 15, 9-10.

 

 

Quand on dit conversion de Russie, on pense : Vladimir, saint Vladimir. Et l’on évoque la légende, aussi belle qu’absurde d’une conversion-éclair, survenant dans un pays entièrement païen. Selon cette légende, Vladimir qui veut se faire baptiser par les Grecs, commence tout d’abord à leur faire la guerre – étrange entrée en matière, pourrait-on dire. Il leur déclare la guerre, s’empare de Chersonèse d’où il somme les empereurs de Byzance – car deux Basileus règnent à cette époque à Constantinople – de leur donner leur sœur Anne pour femme. En retour de cette faveur, il promet de devenir chrétien – façon cavalière, en vérité, d’entrer dans l’Église. Considère-t-il que tout le bonheur est pour elle, pour cette Église –et qu’il lui fait un honneur en l’adoptant ? On comprend l’hésitation des Empereurs ; on comprend mieux encore le dégoût de la Princesse Anne – cette Grecque raffinée – pour un mariage agrémenté de chantage avec ce Barbare. Mais elle l’épouse quand même et Vladimir, fidèle à sa parole, se fait baptiser en Chersonèse. Puis il revient à Kiev en triomphateur, accompagné de prêtres grecs qui baptisent d’un seul coup la population tout entière sans distinction de sexe, d’âge ou même de préférence secrète. Hommes, femmes, enfants, sont priés de descendre dans le Dniepr, tandis que sur la rive le clergé célèbre un office baptismal commun – communautaire pourrait-on dire ? Déjà !

Telle est la légende manifestement fausse, présentant la Russie de Vladimir comme entièrement païenne. Les forgeurs de légende oublient Igor déjà favorable aux chrétiens, ils oublient la princesse Olga, et aussi cette légende qui en chasse une autre, selon laquelle l’apôtre saint André serait venu sur les rives du Dniepr pour convertir ces païens. Légende ajustée – tant bien que mal, et plutôt mal – aux Actes apocryphes de saint André et qui ne se forma, en réalité, qu’au cours de la longue rivalité entre les « Deux Romes », pour les besoins de la cause.

Non, Vladimir n’a pas converti la Russie kiévienne d’un seul coup, par une opération massive, et, au surplus, la christianisation de la Russie ne s’est pas accomplie seulement par le Sud, de Constantinople, mais aussi – fait qu’on a tendance à oublier – par le Nord, par l’envoi de missionnaires de l’Église Germanique de Ratisbonne. Les Scandinaves, notamment, ont joué un rôle important.

En 855 le roi Olaf conquérait la Courlande et Grodno ; ses gens se nommaient Rus, Rous, en grec Rhôs, et parmi eux se trouvaient déjà des chrétiens. Une autre expédition atteignit Kiev ; elle aussi comprenait des chrétiens. En 882, les Varègues scandinaves s’établissent définitivement à Kiev. N’oublions pas cette date – elle marque la naissance de la Russie. Le prince conquérant s’appelle Oleg. Il aime la guerre, la porte partout où cela se peut, il attaque Byzance même. La guerre se termine par un traité de paix qui démontre avec évidence qu’Oleg était païen. Mais lorsque, trente ans plus tard, son successeur, le Prince Igor, grand-duc de Kiev, signe en 945 un autre traité de paix avec la même Byzance, la situation est changée. Il apparaît avec tout autant d’évidence que les chrétiens sont nombreux dans ses troupes. Le traité stipule, en effet, que l’observation de ses clauses sera jurée par les Russes chrétiens « au nom de Dieu tout-puissant », alors que les païens le feraient « selon leur manière » – qu’on aimerait bien connaître, mais dont on ignore le détail. Plus significatif encore est le fait que les chrétiens sont nommés avant les païens : on peut en déduire qu’ils sont non seulement en nombre, mais aussi en faveur. Et déjà on devine à la lecture des chroniques, pleines de luttes et de drame, la présence de deux groupes : celui des chrétiens et celui des païens qui s’arrachent le pouvoir.

Nous l’avons dit : Igor déjà semblait incliner au christianisme ou, du moins, favoriser les chrétiens. Il mourait peu après la conclusion du traité dont nous avons parlé, et sa veuve Olga devenait régente pendant la minorité de son fils Sviatoslav. Olga, elle, était puissamment attirée par le christianisme, si bien qu’elle se convertissait bientôt. Quand, comment ? Rien n’est certain. Selon les chroniqueurs russes, elle se serait rendue à Constantinople en 955, pour s’y faire baptiser par le patriarche en personne. L’empereur aurait été son parrain. Mais faut-il le croire ? Constantin VII Porphyrogénète, qui raconte dans son livre sur les cérémonies de la Cour de Byzance celles qui s’étaient déroulées durant cette visite, ne dit pas mot du baptême de la Princesse, mais la nomme déjà chrétienne et note parmi les gens de sa suite le prêtre Grégoire. Aujourd’hui, après d’âpres discussions, on croit pouvoir situer son baptême à Kiev, deux ou trois ans avant son voyage à Constantinople. Elle prit le nom d’Hélène, épouse de Constantin Porphyrogénète, mais en l’honneur de sainte Hélène, mère de Constantin le Grand, peut-être pour marquer une certaine analogie de la situation religieuse.

Avait-elle subi quelque vexation à son voyage à Constantinople, à cette Cour splendide qui devait regarder de haut la Princesse barbare venant en parente pauvre ? Toujours est-il que deux ans après cette visite, elle envoyait des ambassadeurs à Otho le Grand, pour lui demander l’envoi à Kiev de missionnaires. La demande fut exaucée, et ils arrivèrent avec, en tête, Adalbert de Trèves, ancien moine. Tous appartenaient à l’Église Romaine. Il n’en fallait pas plus pour que Byzance accuse Olga de fourberie. Car si le schisme n’était pas encore installé, déjà Rome et Byzance s’épiaient avec malveillance. Au reste, Olga passa pour une politicienne sans scrupules en pure perte. La mission connut l’échec, il y eut même des morts. Au bout d’un an d’efforts inutiles, Adalbert retournait en Allemagne où il devenait bientôt archevêque de Magdebourg. L’échec s’explique par la prépondérance que le parti païen avait gagnée à l’approche de l’accession au trône de Sviatoslav hostile au christianisme. Lui aussi aimait la guerre et méprisait le christianisme, le croyant incompatible avec ses humeurs batailleuses. Hélas, la suite de l’Histoire montre combien il se trompait. Les chroniqueurs rapportent ce trait, qui en dit long sur le mépris où il tenait les chrétiens : « Il ne les persécutait pas, mais se contentait de les insulter ».

Aussi, à l’expiration de sa régence, Olga assista impuissante au regain du paganisme. Il semble pourtant qu’elle gardait une certaine liberté d’action et qu’elle ait pu construire des églises et faire détruire parallèlement des sanctuaires païens. Elle exigea d’être enterrée selon les rites chrétiens et ce vœu fut exaucé.

Mais sa conversion, mais son appel à l’Église du Christ, ne sont pas ses seuls titres de gloire. Il en est un autre, tout aussi important : c’est l’éducation qu’elle fit donner à ses petits-enfants, éducation tout imprégnée de christianisme. L’un de ces petits-fils était Vladimir, et l’on sait comment le christianisme, déjà introduit largement sur cette terre, deviendra par sa volonté une religion d’État.

Sainte Olga mourut en 969, « pleuré de son fils – dit le chroniqueur – de ses petits-fils et de tout le peuple ».

Ne pensons plus quand nous évoquons la conversion de la Russie : Vladimir, mais : sainte Olga et saint Vladimir.

 

 

BANINE.

 

Recueilli dans Les saints

de tous les jours de juillet, 1959.

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net