Xavier Aubryet

 

LITTÉRATEUR (1827-1880)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Armand BARAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Vous dites que la Religion, c’est la servitude :

nous vous répondons que la Religion, c’est la liberté...

Laissez-moi mes croyances d’enfant,

les hommes n’ont encore rien trouvé de meilleur. »

(X. AUBRYET.)

 

 

 

En 1872, Xavier Aubryet disait à propos d’un ouvrage qu’il publiait alors :

« Celui qui écrit ces lignes n’a pas l’honneur d’être un bien strict pratiquant. » Aubryet, il est vrai, ne fut pas toujours chrétien dans le sens exact du mot. Il suffirait de rappeler ce qu’un journal catholique disait de lui lorsque parurent ses Poètes volontaires et Poètes malheureux : « S’il n’y avait entre nous que le marbre de l’artiste grec, nous serions, à la vérité, près de nous entendre. Par malheur il y a autre chose : le ciseau et ses complaisances ne font pas perdre le souvenir d’une chronique féconde en incidents déplorables 1. »

Mais bientôt il espérait mieux de lui et ajoutait peu après : « M. Aubryet, citoyen honoré de la république des lettres, n’est peut-être pas loin de devenir un publiciste moins attique et très chrétien... Au fond, nous sommes du même camp, et le triomphe de la croix étant l’objet des luttes présentes, nous avons la conviction qu’un de ces jours nous nous rencontrerons avec M. Aubryet à la même bataille ou aux mêmes avant-postes. »

Ces belles espérances devaient se réaliser.

 

Né à Pierry (Marne), et ayant achevé ses études au lycée Charlemagne, X. Aubryet se jeta dans la littérature quotidienne. En 1847, nous le trouvons occupé à fonder un journal littéraire, puis il collabore successivement à l’Artiste, au Corsaire, à l’Évènement, à l’Illustration, et partagea plus tard la direction de l’Artiste avec M. Houssaye. Il a publié plusieurs volumes : la Femme de vingt-cinq ans, Jugements littéraires, les Représailles du sens commun, et d’autres encore en dehors de ses articles de revues. Partout il s’est montré écrivain brillant et aimable, bien que souvent, comme « l’abeille attique, ardente à produire le miel, il ne néglige pas de faire sentir le dard ».

Esprit droit et indépendant, il a le courage de persifler le mal partout où il le rencontre, de flageller les défauts de la génération contemporaine. En un mot, on le lit toujours avec plaisir ; on le quitte avec regret. Nous le dirons à sa louange, même au temps où il ne fut pas chrétien, il sut aimer et respecter tout ce qui est respectable. Dieu ne devait pas laisser sans récompense son respect de la vérité et de la morale, et après l’avoir purifié par une longue et cruelle maladie de six années, il lui accorda de mourir en excellent chrétien, le 15 novembre 1880. Il s’était converti avant ce moment suprême, et avait répondu à un ami qui cherchait à le consoler par des raisonnements philosophiques : « Non, mon ami, laissez-moi mes croyances d’enfant, les hommes n’ont encore trouvé rien de meilleur. »

 

X. Aubryet a écrit de belles pages : les unes respirent le patriotisme le plus pur et le plus ardent ; d’autres, la religion et le respect du prêtre.

« Pauvre France ! enfant gâté de Dieu qui s’est révolté contre son père ! Posséder tous les éléments de grandeur et de prospérité, un sol merveilleux, une position géographique admirable, une race qui, bien mise en valeur, pourrait être la première sans immodestie, et fatiguer le reste du monde à force de jeter sous ses pieds les dons qu’elle a reçus du ciel, comme une reine de beauté qui s’enlaidirait volontairement, ou comme un homme de génie qui aspirerait au crétinisme ; voir tant de trésors engloutis, tant d’aptitudes rendues inutiles, tant de qualités perdues, tant de temps précieux dévoré dans des querelles byzantines, pendant que les autres nations, moins brillantes, mais plus sages, poursuivent régulièrement leur marche sans toujours remettre en question le point de départ !

« Les Français ressemblent à des voyageurs plus agiles que les autres, mais qui s’arrêtent si souvent pour se quereller, que les plus lents arrivent toujours au but avant eux ; et voilà pourquoi, en dépit de tous ses patrimoines, la France a un retard incalculable sur ses voisins. Est-ce qu’en Angleterre, par exemple, il existe cette espèce odieuse et sacrilège qu’on appelle les ambitieux ? est-ce qu’il faut que gouvernement et société périssent, pour qu’une douzaine d’avocats érigent leur serviette en portefeuille ? est-ce qu’on se bat sur le ventre de la patrie ? est-ce que chaque matin on brise le mouvement de l’horloge, sous prétexte qu’elle n’est pas à l’heure ?

« On dirait qu’au berceau de notre nationalité une méchante fée a paralysé, pour certaines phases de notre existence, les libéralités des fées bienfaisantes ; la France est constituée pour devenir un paradis, et trop de Français s’ingénient périodiquement à la transformer en enfer ; la fatalité de notre sang, c’est le suicide intermittent ; les ennemis du dehors, les barbares extérieurs ne sont qu’un accident ; ce sont les barbares du dedans qui font déchoir notre pays de son rang et de sa qualité. »

 

« Il y a vingt ans que j’assiste à la croisade laïque entreprise contre les prêtres, et j’avoue ne pas bien comprendre le motif de cette indignation traditionnelle ; j’ai vainement cherché autour de moi des victimes du clergé. J’ai habité plusieurs provinces ; j’ai le plaisir d’avoir des amis à peu près dans tous les rangs ; je n’ai jamais connu quelqu’un qui ait été molesté dans sa conscience ou troublé dans son intérieur par les manœuvres cléricales. Pauvres curés de campagne, auxquels les gens qui vivent et meurent au cabaret reprochent si amèrement un dîner fait au château, je vous ai vus de près : vous étiez bien les meilleurs et les plus éclairés de votre village ; vous ne passiez pas votre temps à demander des lumières, comme les farceurs qui se contentent si allègrement des ténèbres ; avec vous on pouvait causer de Virgile ou de Racine, que les coqs de la commune eussent renié vingt fois. Modestes vicaires de petites villes, que d’indulgence, que de bonté j’ai trouvée chez vous, pendant que vos détracteurs péroraient sur l’égalité, la liberté, la fraternité, ces trois Parques du monde moderne !

« Ô bourgeois, ô prolétaires, ô libéraux en habit noir ou en blouse, qui croyez que le saint tabernacle est la boîte à Pandore, si vous vous donniez la peine de raisonner un peu, vous qui faites sonner les droits de la Raison, cette déesse qui décourage les aliénistes, au lieu de jeter des pavés aux prêtres, vous écarteriez les pierres du chemin.

« Celui qui écrit ces lignes n’a pas l’honneur d’être un bien strict pratiquant ; son témoignage désintéressé n’en a que plus de valeur ; il a du moins le respect des grandes choses auxquelles il n’appartient pas tout entier ; ces prêtres que vous signalez comme un péril public, qu’apprennent-ils à vos enfants ? le respect des parents. Qu’apprennent-ils aux hommes faits ? le respect de la femme. Pendant que d’autres célèbrent la promiscuité, ils maintiennent dans sa plus exquise poésie la sainteté du mariage. L’esprit révolutionnaire n’enseigne au peuple que ses droits, l’esprit religieux lui enseigne de plus ses devoirs. Si l’idéal chrétien était réalisé sur la terre, nous arriverions à la vérité dans l’ordre social : le pauvre ne détesterait plus le riche, car de par la charité la bourse serait presque commune ; l’humble n’abhorrerait plus le puissant, car tous deux s’inclineraient devant un maître supérieur. Les malheureux pardonneraient aux heureux, car ils auraient une porte ouverte sur un monde définitif plus juste et plus doux. Nul ne songerait au domaine d’autrui, car l’empreinte de la loi serait gravée dans toutes les âmes. Vous dites que la religion, c’est la servitude ; nous vous répondons, nous, que la religion, c’est la liberté.

« Vous avez comme nous des parents, des amis qui ont été élevés chez les jésuites ; je ne sais à quoi cela tient, mais ils ont un autre ton, une autre solidité de vues, une autre sûreté de commerce ; ils se sont mariés purs, ils sont ouverts à toutes les idées modernes, et ils valent mieux que vous et moi ; j’ignore où le catholicisme abrutit, mais je sais où il élève.

« Ne perpétuons donc pas contre les prêtres ces calomnies qui ne daignent jamais fournir de preuves.

« On l’a vu à l’œuvre pendant les horribles crises où a failli périr la France, maintenant la fille aînée de la Révolution ; on l’a vu à l’œuvre, ce clergé si coupable devant les préjugés modernes ; on n’oubliera pas quels nobles exemples il a donnés, depuis ces ignorantins s’élançant si bravement sur le champ de bataille pour recueillir les blessés, quand on ne trouvait plus de brancardiers laïques, jusqu’à ces admirables sœurs consolatrices de la mort qui sont la rédemption vivante des pétroleuses. « Jouir et mépriser, a dit Montalembert, c’est la devise contemporaine ; souffrir et respecter, telle est la devise de ces héroïnes de la charité. »

« On se rappellera ce frère Antoine qui, traqué par les bêtes fauves de la Commune, endossa l’habit de garde national pour ne pas abandonner ses malades. On citera à la veillée ces vieux curés qui défendaient si courageusement contre l’ennemi leur église et leur village. »

Nous ne pourrions citer ici toutes les pages dans lesquelles M. Aubryet a rendu hommage à la foi.

 

 

 

Armand BARAUD, Chrétiens et hommes célèbres au XIXe siècle,
Tours, Maison Alfred Mame et Fils.

 

 

 

 

 



1 Revue littéraire de l’Univers, 1876.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net