Bugeaud

 

DUC D’ISLY, GOUVERNEUR DE L’ALGÉRIE,
MARÉCHAL DE FRANCE (1781-1849)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Armand BARAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« On nous a mal élevés, et nous avons fait fausse route,

et la société s’est perdue. Mais du moins n’ai-je pas

à me reprocher d’avoir jamais attaqué la religion. »

(BUGEAUD.)

 

 

« Nous avons tous vu le brave Bugeaud, a écrit L. Veuillot. Nous savons qu’il avait la taille des grands citoyens et des grands guerriers, et il a eu la gloire d’être employé à l’œuvre de Dieu. »

Nous ne retracerons pas ici la vie militaire du maréchal Bugeaud, qu’on peut lire dans tous les dictionnaires biographiques modernes ; nous dirons seulement que Thomas-Robert Bugeaud de la Piconnerie est une des gloires de l’armée française, surtout de l’armée d’Afrique. Ce fut en Algérie qu’il conquit ses plus beaux titres d’honneur, notamment à la bataille d’Isly, où, à la tête de dix mille Français, il battit plus de quarante mille Arabes. Ce fait d’armes lui valut le titre de duc d’Isly.

Laissons L. Veuillot, ancien secrétaire du maréchal, esquisser sa vie à grands traits.

« Il faut, disait cet homme de guerre, que nous fassions une guerre nouvelle par l’épée et par la charrue. » J’osais lui répondre qu’il oubliait une chose, et la plus importante, la croix ; que l’épée et la charrue sans la croix n’auraient pas fait la France. Il n’avait point encore les hautes idées dont la croix est la source et le centre. Enfant d’une époque malheureuse, élevé dans les champs et dans les camps, toujours occupé de luttes guerrières ou politiques, il avait, comme tant d’autres moins pardonnables que lui, traversé les choses humaines sans y voir Dieu, du moins sans y voir l’Église de Dieu.

« – On nous a mal élevés, me disait-il plus tard, lorsque son ferme et juste esprit, réfléchissant sur nos derniers troubles, y reconnaissait les conséquences de l’oubli et du mépris de la vérité première ; on nous a mal élevés, et nous avons fait fausse route, et la société s’est perdue. Mais, reprenait-il, du moins n’ai-je pas à me reprocher d’avoir jamais haï ni attaqué la religion. » C’était vrai et modeste ; il aurait pu ajouter : « Loin de l’attaquer, je l’ai servie. »

« Dieu l’a traité comme ceux qu’il aime. Il avait mis dans son cœur des tendresses infinies pour tout ce qui est bon et pur ; dans son âme, des respects pour tout ce qui est grand ; dans sa maison, à son foyer, il avait placé des vertus simples, douces, chrétiennes, pleines d’empire sur son cœur.

« Ce farouche soldat, dont les journaux se plaisaient à faire de ridicules et odieux portraits, était l’époux et le père le plus tendre, l’ami le plus dévoué, le patron le plus généreux, l’un des hommes à qui j’ai vu le plus aisément oublier l’ingratitude et l’injure... Éloigné, pour le service public, de cette famille si chère et de ses champs si aimés, il allait au combat, portant sur sa poitrine une médaille de la sainte Vierge, que lui avait donnée sa plus jeune fille ; et tous ceux qui l’entouraient ont pu se convaincre du prix qu’il attachait à ce talisman. Quel bon sourire illuminait son mâle visage, lorsque le soir, en le quittant, je lui disais : « Maréchal, pensez au Dieu que l’on prie à Exideuil ! »

Sans se révéler encore tout à fait, ce grand Dieu se fit bientôt connaître. Lorsque la bonne situation des affaires militaires en Algérie permit au maréchal de s’appliquer davantage à celle de la colonisation, il vit bientôt que la vie des sociétés se compose d’une quantité de besoins auxquels la religion seule peut pourvoir. D’autres, avant lui, avaient repoussé brusquement la main de l’Église, même en présence de ces maux criants et de ces plaies terribles que nulle autre main n’a le privilège de guérir. L’Église s’offrit à lui comme aux autres : il la reçut d’abord, puis il l’encouragea, puis il la seconda. Jamais, sans lui, les trappistes n’auraient pu surmonter les obstacles de leur établissement à Staouëli.

 

Un pauvre prêtre, ne consultant que sa charité, s’était chargé de faire vivre quelques centaines d’orphelins qui vaguaient dans Alger sans appui et sans asile. Le maréchal admira son zèle et fut bientôt son plus utile patron.

Tout à coup on vient lui révéler un grand mystère, on avait fait une étrange découverte : ce prêtre était un jésuite ! En ce moment-là (comme aujourd’hui, du reste), les jésuites étaient désignés en France, par la presse, par la tribune et par les corps enseignants, comme le plus grand péril pour la société, et il y avait des gens en Algérie qui les estimaient plus à craindre que les Arabes. Le maréchal se contenta de demander au donneur d’avis s’il se chargerait des deux cents orphelins que le jésuite nourrissait.

Vers cette époque, il eut le courage d’écrire la lettre suivante, qui montre bien ses vrais sentiments et que nous sommes heureux de publier au moment où les jésuites viennent d’être expulsés de France.

 

 

« Alger, fin de juin 1843.                      

« Je ne suis ni jésuite ni bigot, mais je suis humain et j’aime à faire jouir tous mes concitoyens, quels qu’ils soient, de la somme de liberté dont je veux jouir moi-même. Je ne puis vraiment m’expliquer la terreur qu’inspirent les jésuites à certains hommes.

« Quant à moi, qui cherche par tous les moyens à mener à bonne fin la mission difficile que mon pays m’a confiée, comment prendrais-je ombrage des jésuites, qui jusqu’ici ont donné de si grandes preuves de charité et de dévouement aux pauvres émigrants qui viennent en Algérie, croyant y trouver une terre promise, et qui n’y rencontrent tout d’abord que déceptions, maladies et souvent la mort !

« Eh bien ! oui, ce sont les sœurs de Saint-Joseph et les jésuites qui m’ont puissamment aidé à secourir ces affreuses misères que l’administration, avec toutes les ressources dont elle dispose, est complètement insuffisante à soulager.

« Les sœurs de Charité ont soigné les malades qui ne trouvaient plus de place dans les hôpitaux et se sont chargées des orphelines.

« Les jésuites ont adopté les orphelins.

« Le P. Bruneau, leur supérieur, a recueilli plus de cent trente orphelins européens, qui, sous la direction de différents professeurs, apprennent les métiers de laboureur, jardinier, charpentier, menuisier, maçon, etc.

« Il sortira de là des hommes utiles à la colonisation, au lieu de vagabonds dangereux qu’ils eussent été.

« Sans doute les jésuites apprendront à leurs orphelins à aimer Dieu. Est-ce là un si grand mal ? Tous mes soldats, à de rares exceptions près, croient en Dieu, et je vous affirme qu’ils ne s’en battent pas avec moins de courage.

« Je ne puis m’empêcher de sourire quand je lis, dans les journaux, l’énumération des dangers dont la corporation des jésuites menace la France. Il faudrait, en vérité, qu’un gouvernement fût bien faible pour redouter quelques prêtres.

« Pour moi, gouverneur de l’Algérie, je demande à conserver mes jésuites, parce que, je vous le répète, ils ne me portent nullement ombrage, et qu’ils concourent efficacement au succès de ma mission.

« Que ceux qui veulent les chasser nous offrent donc les moyens de remplacer les soins et la charité de ces terribles fils de Loyola.

« BUGEAUD. »

 

 

Le jour même où l’une de ses pieuses filles lui avait mis au cou une médaille de la sainte Vierge, le général, a rapporté Mgr l’archevêque d’Alger, dînait à Périgueux dans une société nombreuse, fort peu chrétienne, comme la société officielle de ce temps-là. L’évêque du diocèse s’y trouvait pourtant, et comme il exprimait au général son espoir que Dieu protégerait ses armes :

« Ah ! monseigneur, répond Bugeaud, je ne suis pas un incrédule ; moi aussi j’ai confiance en Dieu, et, pour vous en donner la preuve, voici une des armes que j’emporte avec moi. »

Et, en disant ces mots, le gouverneur de l’Algérie tira de sa poitrine la petite médaille suspendue à son cordon.

« C’est une médaille de la sainte Vierge, dont j’ai promis à ma fille de ne plus me séparer. »

Le vieux maréchal a tenu parole, continue le cardinal Lavigerie, et, dans toutes ses guerres d’Afrique, la petite médaille de la sainte Vierge est restée sur son cœur, et Marie s’est plu à récompenser la confiance pieuse de l’enfant et l’acte de foi du vieux maréchal. Il sortit sain et sauf de tous les périls de ses dix-huit campagnes, où tant de braves tombèrent à ses côtés, sous les coups des Arabes. Aussi, lorsqu’il partit d’Alger, voulut-il garder la médaille en témoignage de reconnaissance. Elle était encore suspendue à son cou lorsqu’il mourut, quelques mois après, d’une mort prématurée, dans les sentiments les plus admirables ; et c’est seulement après sa mort que les mains de sa fille ont repris, avec un pieux respect, l’image de Marie sur la poitrine du vieux soldat.

Voici un trait qui confirme la confiance qu’il avait en la mère de Dieu.

Un jour d’expédition, s’apercevant, deux heures après son départ du camp, qu’il avait oublié sa médaille, il appela un spahi et lui dit : « Mon brave, ton cheval arabe peut faire quatre lieues à l’heure. J’ai laissé ma médaille suspendue à ma tente, dans le camp ; je ne peux pas livrer bataille sans elle. J’arrête l’armée, et, montre en main, je t’attends dans une heure. »

Le cavalier partit à toute bride et fut de retour une heure après. Quand il présenta la médaille au vieux guerrier, celui-ci la baisa en présence de tout son état-major, la replaça sur sa poitrine et dit à haute voix : « Maintenant je puis marcher. Avec ma médaille, je n’ai jamais été blessé. En avant, soldats ! allons battre les Kabyles. »

 

« Ce fut dans ces sentiments, dit le P. Huguet, que la mort vint le chercher.

« Sa mort a été chrétienne. Dieu n’a pas oublié que le vaillant soldat avait travaillé à agrandir l’empire de la croix ; il n’a pas oublié surtout les œuvres de charité dont il s’était toujours montré prodigue, et il l’a prévenu de toutes les grâces qu’il accorde à ceux qu’il veut récompenser et bénir. Calme comme en un jour de bataille, le vieux guerrier a vu s’avancer d’un œil ferme le dernier ennemi dont il dût triompher. Il a reçu avec la foi et la simplicité d’un enfant les secours de la religion, et c’est après avoir suivi avec toute la liberté de son esprit les prières des mourants qu’il a rendu à Dieu son âme, purifiée par le sacrement de pénitence.

« Le maréchal aimait passionnément sa famille. La plus grande de ses douleurs a été de n’avoir auprès de lui ni sa femme ni ses enfants. On a pu le deviner, il n’en a point parlé. Aucun de ces noms chéris n’a passé de son cœur sur ses lèvres. Il craignait de faiblir en les prononçant. Seulement on le voyait parfois lever les yeux et les mains vers le ciel. Il se recueillit et fit face à la mort, simplement, bravement, sincèrement, et tel en un mot qu’il avait toujours été. Depuis longtemps son âme était toute chrétienne. S’il y manquait encore quelque lumière, elle vint en ce moment-là. Dieu ne tarda pas davantage à se révéler au grand qui s’était plu avec les petits, au puissant qui avait secouru les faibles, à l’homme de guerre qui avait aimé la paix. Ce bon Maître vint donc à lui. Croyant fervent et tranquille, le maréchal Bugeaud s’était confessé, avait communié, et bientôt après s’était endormi dans l’éternelle paix du Seigneur. »

À propos des sentiments de piété du maréchal Bugeaud à son lit de mort, l’Univers a donné les détails suivants :

« En 1849, le maréchal étant à son lit de mort, ce fut son gendre, le général Feray, qui le premier songea, quoique protestant, à faire appeler un prêtre.

« Plus de vingt ans s’écoulèrent, et on put croire que Dieu ne s’en était pas souvenu. Mais Dieu n’oublie que les fautes. Nous apprenons que le général Feray, dont nous avons annoncé hier la mort, a abjuré ses erreurs, malgré la vive opposition de sa famille, et qu’il est mort dans le sein de l’Église catholique romaine. »

 

 

 

Armand BARAUD, Chrétiens et hommes célèbres au XIXe siècle,
Tours, Maison Alfred Mame et Fils.

 

 

 

 

 

 

 

 

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