Carpeaux

 

ARTISTE SCULPTEUR, GRAND PRIX DE ROME
(1827-1875)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Armand BARAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Si j’avais vécu comme un bon moine, je serais devenu l’égal de Michel-Ange. Ma plus grande souffrance, c’est d’avoir abandonné mes devoirs religieux. Si tu veux être toujours heureux, sois toujours chrétien. » (CARPEAUX.)

 

 

 

« Carpeaux n’a pas été, dit M. Meignan, l’artiste débraillé et cynique que beaucoup s’imaginent, et ceux qui persisteraient à juger l’œuvre d’après certaines œuvres du statuaire commettraient une injustice à son égard. »

Jean-Baptiste Carpeaux naquit à Valenciennes (Nord) le 4 mai 1827, de parents pauvres qui eurent le mérite de lui faire donner une bonne éducation. Son père était maçon, et sa mère travaillait à élever ses deux enfants ; elle a eu la douleur de veiller au lit de mort de son plus illustre fils.

Ce fut à l’école des Frères, où il passa son enfance, que se révéla sa vocation. Dans l’intervalle des classes, il fouillait le fond des fossés pour en retirer l’argile, qu’il roulait aussitôt en figures bizarres, mais déjà marquées d’un certain cachet. On jugea qu’il fallait cultiver ces dispositions précoces. Envoyé à Paris, il eut pour maître le célèbre Rude, puis Duret et Abel de Pujol. Après son entrée à l’École des beaux-arts, le succès ne se fit pas attendre.

Il obtint dans la suite quatorze médailles et remporta le prix de Rome en 1854.

Personne n’a oublié le scandale que produisit dans le monde catholique son groupe de la Danse placé devant la façade du Grand-Opéra. Nul ne contestait le talent de l’artiste ; on lui reprochait seulement, et avec raison, d’avoir fait dévier l’art de son but si noble, en le consacrant à l’expression réaliste de l’ivresse voluptueuse. C’était sa manière à lui d’exprimer la vie dans son énergique réalité.

C’est une opinion sur laquelle on peut discuter dans l’école ; mais il ne sera jamais vrai que la sculpture, pas plus que la peinture, ait le droit, même dans l’intérêt de l’art, de représenter des réalités que la pudeur et la morale ont toujours condamnées.

Au reste, on verra dans les lignes suivantes ce que lui-même en pensait sur la fin de sa vie, et comment il a été amené à exécuter cette œuvre qui a soulevé tant de critiques.

Carpeaux était plein de son art, devant lequel tout s’effaçait : il était doué d’une volonté de fer et travailla constamment pour vivre. La mort le surprit au moment où la renommée et la fortune donnaient à son nom un certain retentissement. Ce qu’il laisse de ses œuvres, en particulier la France, son groupe d’Ugolin et l’Amour blessé, est bien supérieur à la plupart des produits des sculpteurs de notre époque ; mais son grand défaut fut de tomber dans un réalisme trop souvent révoltant pour la pudeur chrétienne.

Après cette critique, nous sommes heureux d’ajouter que le grand artiste, sans avoir jamais perdu entièrement les sentiments religieux de son enfance, revint à la pratique de la religion dans les derniers temps de sa vie. Retiré à Courbevoie, il assistait régulièrement à la messe le dimanche.

L’Univers a publié sur Carpeaux deux articles dus à la plume du directeur du cercle Montparnasse, M. Meignen, qui nous font bien connaître l’homme et le chrétien.

 

« Carpeaux a eu une jeunesse très chrétienne non seulement pendant le temps qu’il passa chez les Frères à Valenciennes, sa ville natale, mais encore pendant ses premières éludes à Paris. Il habitait chez une parente qui était loin d’avoir sa piété, car elle se plaignait souvent de ses longues prières du matin et du soir... La vie parisienne, les entraînements de son âge, et surtout la fréquentation des jeunes artistes ses compagnons, le perdirent. Mais, au milieu de ses folies de jeunesse, il gardait la foi. Carpeaux sans doute n’était pas un idéaliste ; mais, dans l’œuvre trop célèbre qui lui a valu un si triste renom, il n’est peut-être pas aussi coupable qu’il le paraît. La première esquisse qu’il composa du groupe de la Danse n’était pas nue. La commission à laquelle les artistes devaient soumettre leurs esquisses la refusa. Carpeaux refit alors sa composition telle qu’elle est aujourd’hui, et elle fut acceptée.

« Le fait est certain et se passe de commentaires.

« La fin chrétienne de Carpeaux devait être prévue de son entourage dès les premières atteintes de sa maladie, qui fut si longue. Alors qu’il jouissait de toutes ses facultés, il était résolu de revenir à Dieu. Tout à l’heure vous verrez que rien ne surpassera la profondeur de son repentir. C’est son repentir et son immense charité pour les pauvres qui devaient lui obtenir de Dieu la grâce d’une sainte mort, la plus précieuse de toutes.

« Mais ce qui a constamment contribué à soutenir chez lui le sentiment religieux, est sans contredit l’exemple des vertus chrétiennes de deux jeunes Bretons que la Providence amena près de lui. L’un était employé dans son atelier comme praticien, l’autre comme commis et homme de confiance. On sait la foi et la simplicité bretonnes, qu’accompagne ordinairement cette énergie qu’on accuse d’entêtement. Carpeaux comprit la valeur de ces jeunes gens. Il mit en eux toute sa confiance ; il les traita bien moins en employés qu’en amis.

« Chez le sculpteur, tout le monde travaillait le dimanche ; les deux Bretons en furent dispensés.

« – Mais que faites-vous de votre dimanche ? leur dit-il.

« – Nous allons au cercle Montparnasse. »

« Carpeaux se fit décrire l’institution, qui l’intéressa. Ces bons enfants, dans la pensée de l’arracher au milieu funeste où il vivait et de lui procurer quelques impressions salutaires, lui proposèrent de visiter le cercle, ce qu’il accepta. Carpeaux ne se contenta pas d’une visite ; il voulut dîner avec ses jeunes amis et prendre place à côté des ouvriers, dans notre humble restaurant. Il passa avec nous toute la soirée, et s’amusa beaucoup d’un petit concert et d’une charade en action improvisée par eux. En attendant le dîner, nous causâmes, et il me dit tout le bien qu’il pensait de mes jeunes gens ; et comme l’attente se prolongeait un peu :

« – Avez-vous du papier et un peu de fusain ? » me demanda-t-il.

« Je lui procurai ce qu’il me demandait, ne sachant ce qu’il voulait faire ; puis il me dit :

« – Restez tranquille un moment. »

« Et, quelques minutes plus tard, il me remettait mon portrait, fort ressemblant et esquissé avec une énergie étonnante... Se figure-t-on Carpeaux au milieu du cercle catholique de Montparnasse et faisant le portrait de son directeur ?

« Devant ces jeunes gens, jamais il ne lui échappait la moindre parole inconvenante. Il disait à l’un d’eux :

« – Que vous êtes heureux ! Vous n’avez que de saintes passions... Je vous vénère. »

« Un jour, une personne qui était venue lui rendre visite lui dit :

« – Moi, je n’ai aucune croyance.

« – Eh bien ! lui dit Carpeaux, je ne pense pas comme vous ; je crois, et cette croyance, c’est ma force. »

« La veille de son mariage, il communia avec sa femme. Il disait un jour à l’un de mes jeunes gens :

« – Les deux plus beaux jours de ma vie sont ceux de ma première communion et de mon mariage. »

 

« Je n’ai plus à vous entretenir que des dispositions que montra Carpeaux au commencement de sa maladie.

« Il fut bien vite abandonné de la plupart de ses amis de plaisir ; mais les deux Bretons lui demeurèrent fidèles et l’allèrent voir assidûment, l’un d’eux surtout, que Carpeaux affectionnait d’ailleurs plus particulièrement. Le sculpteur était heureux de ses visites et aimait à s’épancher avec lui. Il avait consigné sa porte, excepté pour le jeune Breton, qui pouvait entrer à toute heure.

« – Crois-tu, disait le pauvre grand artiste à son fidèle ami, crois-tu, dis-moi, que le bon Dieu puisse pardonner à un aussi grand coupable, à moi, qui l’ai tant offensé ? Comment Dieu pourrait-il me faire miséricorde ? Non, c’est impossible !...

« – Vous vous trompez, lui disait le jeune Breton ; voyez donc saint Augustin, il a été un grand pécheur, et pourtant Dieu lui a pardonné, et il est devenu un grand saint... Vous ne devez pas douter de la miséricorde de Dieu.

« – Oh ! saint Augustin, reprenait Carpeaux, je l’aime de tout mon cœur ; je voudrais bien lire toute sa vie. »

« Dans un autre entretien, Carpeaux disait à son jeune confident :

« – Hélas ! je mérite bien toutes mes souffrances. Combien j’ai offensé Dieu toute ma vie !... Comment veux-tu que je me confesse ? Je suis trop coupable... Dieu ne peut pas me pardonner. »

« Et le Breton cherchait dans sa science, ou plutôt dans son cœur, les arguments dont il se souvenait pour incliner à l’espérance son maître désespéré.

« – Si je reviens à la vie, disait un autre jour le pauvre malade, je promets à Dieu de faire autant de bien que j’ai fait de mal. Car, avec une petite esquisse d’une heure ou deux, je pourrais soulager la misère de beaucoup de pauvres gens. »

« La lumière d’ailleurs se faisait chaque jour dans ce cœur à l’aide de la souffrance.

« – Je m’aperçois tous les jours, s’écriait-il, que je suis un grand coupable ! »

« Puis se tournant vers son ami :

« – Ma plus grande souffrance sur mon lit de douleur, c’est d’avoir abandonné mes devoirs religieux... Si tu veux être toujours heureux, sois toujours chrétien ! »

« L’an dernier, à peu près à cette époque, il fut si mal, que notre Breton, sans prévenir Carpeaux, courut chercher le gardien des capucins du couvent de la rue de la Santé, le P. Ubald. Il le fit entrer immédiatement dans la chambre, et dit au malade :

« – Voici le bon Père dont je vous ai parlé souvent et qui désire vous connaître. »

« Il fit signe à tout le monde de se retirer. Carpeaux tendit la main au religieux, et il la tint ainsi pendant tout l’entretien, qui dura une heure.

« Je ne saurais mieux terminer qu’en citant une admirable parole de l’illustre artiste : Si j’avais toujours vécu comme un moine, je serais devenu l’égal de Michel-Ange.

« Voici maintenant une lettre de Carpeaux, écrite vers la même époque, et qui montre les sentiments profondément religieux qui l’animaient un an avant sa mort. Elle serait digne d’être imprimée en fac-similé. Je la copie textuellement.

 

 

« Ce 26 novembre 1874.

« Mon cher ami,

« Depuis que je t’ai vu, les douleurs nerveuses ont repris leur intensité. Impossible de sortir. Aussitôt qu’il y aura du mieux dans mon état, je te le ferai savoir.

« En attendant, je conserve avec recueillement la petite médaille de Notre-Dame des Victoires que tu m’as envoyée dans ta lettre. Je désire te donner satisfaction en entrant dans la vie religieuse ; j’en sens le besoin moi-même, ce sera pour moi un heureux jour.

« Tout à toi,

« CARPEAUX. »

 

 

« Ce simple billet dit beaucoup : il témoigne des rapports qui existaient entre le grand sculpteur et son humble ami, et l’heureux effet de ses naïves prédications sur le grand artiste 1. »

 

J’arrive donc au 3 août, où pour la première fois M. l’abbé X..., vicaire de la Madeleine, se trouva en présence du malade.

« Quelques jours auparavant, la fille d’une excellente amie de Carpeaux, qui avait fait récemment sa première communion, dit sans autre préambule à l’artiste :

« – Vous devriez bien venir communier avec moi le 15 août.

« – Je ne dis pas non », répondit sans hésiter le malade.

« Il aimait beaucoup cette enfant, en qui il avait remarqué une intelligence précoce et un goût très vif pour les arts.

« – Certainement, continua-t-il, je veux bien me confesser ; mais alors tu m’amèneras ton confesseur à toi. »

« On comprend la joie de la mère et de la fille. Carpeaux accueillit avec joie M. l’abbé X... et se confessa aussitôt.

« Le 15 août, après s’être confessé une seconde fois, il demanda la faveur d’être traîné dans sa petite voiture de malade jusqu’à la sainte table, afin de pouvoir y communier près de celle qui l’avait décidé de revenir à Dieu.

« – Mais, mon cher monsieur, lui disait M. l’abbé X..., ne craignez-vous pas que les secousses de la voiture, pendant le long trajet de votre maison à l’église, n’altèrent vos forces ? Il me serait bien facile de vous apporter ici le saint viatique.

« – Non, non, répondit Carpeaux. Elle ne serait pas près de moi, et je tiens à communier près d’elle, comme elle me l’a demandé. Ce sera plus poétique. »

« Sa nature d’artiste se plaisait à ces contrastes. Il lui semblait touchant de voir, réunis à la même table, cet apôtre de douze ans et ce converti dont les souffrances avaient fait un vieillard. Le voisinage de cette innocente exaltait son repentir.

« Le temps avait été sombre toute la matinée ; mais, pendant le trajet de l’église à la maison de Carpeaux, il s’éclaircit un instant, et M. l’abbé X..., qui accompagnait le malade, lui dit :

« – Voilà le bon Dieu qui vous envoie un rayon de soleil.

« – C’est vrai, dit le sculpteur ; mais vous, mon Père, vous m’en avez procuré plus d’un aujourd’hui. »

« M. l’abbé X... revint voir souvent le malade, qui lui avait demandé la permission de l’appeler son ami. Leurs conversations avaient pour sujet la religion ou les arts.

« – Laquelle de vos œuvres préférez-vous ? lui demanda un jour le prêtre.

« – Le groupe d’Ugolin, répondit Carpeaux. C’est sans contredit mon œuvre la plus forte.

« – Et le groupe de l’Opéra ? ajouta avec intention M. l’abbé X...

« – Oh ! oh ! pas trop orthodoxe celui-là, » dit-il avec un sourire triste. Puis, s’adressant à M. le curé de Courbevoie :

« – Ce n’est pas ça ! dit-il ; j’avais de meilleurs et de plus nobles sujets dans la tête... Mais, que voulez-vous ! j’ai été lancé dans une mauvaise voie. »

« Le 29 septembre, Carpeaux se confessa de nouveau à M. le curé de Courbevoie. Ce fut sur la belle terrasse du château de Bécon qu’il reçut l’extrême-onction et le viatique. Il s’y était fait traîner, suivant son habitude, afin de reprendre, au contact de l’air salubre du parc et des rayons du soleil, un peu de force et de vie.

« Quand M. le curé de Courbevoie arriva, les domestiques apportèrent une table sur laquelle on plaça le crucifix. Les cérémonies allaient commencer, quand le sculpteur s’aperçut que le prêtre n’avait pas retiré sa houppelande, qui dissimulait son surplis.

« – Monsieur le curé, lui dit-il, n’allez-vous point retirer ce vêtement ? »

« Le curé s’empressa d’accéder à la demande du malade ; les domestiques se rangèrent respectueusement en face du prêtre, et les prières commencèrent. Ce fut Carpeaux lui-même qui remplit l’office du clerc, et il s’acquitta de cette tâche avec beaucoup de piété et toute sa présence d’esprit. Après l’extrême-onction il reçut le saint viatique.

« – Ne me ferez-vous point embrasser le crucifix ? » demanda-t-il ensuite.

« Quand on lui eut remis la croix, il attacha d’abord sur l’image de Notre-Seigneur un regard d’artiste.

« – Oh ! dit-il d’un ton de reproche, comme ils l’ont traité !... Ah ! si je reviens à la santé, je vous ferai un christ qui sera mieux que celui-là. Ce ne sera pas difficile... Enfin, ajouta-t-il, c’est l’image du bon Dieu cependant. »

« Et il la baisa à plusieurs reprises.

« Le 12 octobre suivant, il rendait son âme à Dieu 2. »

« Quelques jours avant sa mort, il s’en allait à l’église dans sa petite voiture, quand, en chemin, il fit la rencontre du prince Stirbey, dont la vaillante amitié pour lui ne s’était jamais démentie.

« – Vous êtes avancé d’un grade dans la Légion d’honneur, dit-il à l’artiste moribond en lui remettant lui-même la rosette d’officier.

« – Ah ! reprit l’agonisant, merci ; c’est le bon Dieu qui va en avoir l’étrenne. »

 

 

 

Armand BARAUD, Chrétiens et hommes célèbres au XIXe siècle,
Tours, Maison Alfred Mame et Fils.

 

 

 

 

 

 



1 Maurice Meignen.

2 Th. de Caer.

 

 

 

 

 

 

 

 

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