Chopin

PIANISTE, COMPOSITEUR

(1810-1849)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Armand BARAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Maintenant je suis à la source

du bonheur. »

(Ses dernières paroles.)

 

 

 

Frédéric-François Chopin, célèbre pianiste, dont la réputation musicale fut universelle, était né à Varsovie, où il étudia le droit. Jeune encore, il quitta la Pologne, opprimée par les Russes, en 1831, et vint se fixer à Paris, où il mérita ses nombreux succès comme virtuose et compositeur. On l’a surnommé le poète du piano.

Ses compositions sont pleines de force et de légèreté, de grâce et de rêverie. Il réunit le culte des traditions classiques aux innovations les plus hardies. Après avoir parcouru l’Europe presque entière en faisant admirer partout ses talents d’artiste, il laissa un grand nombre de compositions, bien qu’il soit mort jeune, à peine âgé de quarante ans.

Nous empruntons à un ami de Chopin, écrivain distingué, le récit de sa maladie et de sa mort, où nous apprendrons à le bien connaître tel que l’ont fait sa foi et la grâce divine :

« Mon pauvre ami est mort le 17 octobre 1849...

« Depuis plusieurs années, la vie de Chopin était comme suspendue à un fil. Son corps faible et chancelant se consumait dans le feu de son génie... Toujours bienveillant, aimable, spirituel et débordant de sentiment, il vivait, pour ainsi dire, d’une vie détachée de ce monde. Et cependant pour le ciel, rien ; il n’y pensait pas. Chopin eut peu de bons amis ; mais en retour il en eut beaucoup trop de mauvais, c’est-à-dire d’incrédules. Ses triomphes dans l’art musical étouffèrent vite en lui les inspirations de l’Esprit-Saint. La piété que lui avait transmise sa mère, une vraie Polonaise, n’était plus pour son âme qu’un souvenir d’enfance. Dans ses dernières années surtout, l’irréligion de ses compagnons et de ses amis avait poussé de profondes racines dans cette nature ; et, semblable à un poids horrible, le doute l’étouffait.

« Il en était là lorsqu’il contracta la maladie de poitrine dont il est mort. À mon retour de Rome à Paris, j’appris que Chopin était à toute extrémité. Immédiatement, je me hâtai d’aller voir cet ami d’enfance, dont l’âme m’était si chère. Nous nous embrassâmes, et nos larmes à tous deux me confirmèrent dans l’idée que sa fin était prochaine. Il était d’une faiblesse extrême et baissait à vue d’œil, et malgré cela il ne pleurait pas sur lui, mais sur moi, qui l’entretenais de la mort de mon frère Édouard. Je profitai de cette circonstance pour lui rappeler sa mère, et avec ce souvenir je m’efforçai de réveiller en lui la foi qu’elle lui avait apprise.

« – Ah ! je te comprends, me dit-il ; pour ne point contrister ma mère, il me faudrait recevoir les sacrements ; mais, vois-tu, je ne puis les recevoir, parce que leur sens m’échappe. L’utilité de la confession, je la comprends en tant que confidence d’un ami à son ami ; seulement comme sacrement elle dépasse ma pensée. Si tu veux, je vais me confesser à toi, parce que tu es mon ami, mais rien de plus. »

« En entendant ces paroles de Chopin, mon cœur était navré, et je versais des larmes. Je souffrais tant à cause de sa pauvre âme ! j’étais si malheureux ! Je le consolai comme je pus, en l’entretenant du Sauveur, de la très sainte Vierge et des infinies miséricordes de Dieu. Comme je m’offrais à lui amener le confesseur qu’il me demanderait, il me répondit : « Si je me confesse, ce ne sera qu’à toi. » Et c’est précisément ce que je redoutais par-dessus tout, moi qui connaissais si bien son existence par ouï-dire ou par les feuilles publiques.

« Jamais personne ne pourra se représenter la nuit épouvantable que je passai après l’entretien que je viens de dire. Le lendemain, nous célébrions la fête de saint Édouard, patron de mon bien-aimé frère. J’offris le saint sacrifice pour l’âme de ce cher défunt, et j’adressai à Dieu cette prière : « Ô Dieu tout-puissant, si l’âme de mon Édouard vous est agréable, donnez-moi, je vous en prie, l’âme de Frédéric. »

« Mon anxiété ne fit que s’accroître lorsque je me rendis auprès de Chopin. Je le trouvai qui déjeunait, et il m’invita à prendre quelque chose avec lui. Puis je lui dis :

« – Mon cher ami, c’est aujourd’hui la fête de mon frère Édouard. »

« Chopin se mit à soupirer, puis je continuai :

« – Pour la fête de mon frère, tu devrais bien m’accorder une chose, une seule chose.

« – Tout ce que tu demanderas, tu l’auras », dit Chopin, et je répliquai :

« – Donne-moi donc ton âme !

« – Je te comprends, prends-la », répondit-il ; et en même temps il s’assit sur son lit.

« Alors j’éprouvai une joie inexprimable, mêlée d’une angoisse indescriptible. Comment devais-je recevoir cette chère âme pour la donner à Dieu ? Je tombai à genoux, et je criai vers Dieu de toute l’énergie de ma foi : « Recevez-la vous seul, ô mon Dieu ! »

« Et je tendis à Chopin l’image de Dieu crucifié, en la lui serrant dans ses deux mains sans mot dire. De ses yeux tombèrent alors de grosses larmes.

« – Crois-tu ? lui demandai-je.

« – Je crois, répondit-il.

« – Crois-tu comme ta mère te l’a enseigné ?

« – Comme ma mère me l’a enseigné », répondit-il encore.

« Et, les yeux fixés sur l’image de son Sauveur, il se confessa en versant des torrents de larmes. Puis il reçut le saint viatique et le sacrement de l’extrême-onction, qu’il réclama lui-même. Après un instant il voulut qu’on donnât au sacristain vingt fois plus qu’on ne lui donne d’ordinaire. Comme je lui faisais observer que ce serait beaucoup trop :

« – Non, non, répliqua-t-il, ce n’est pas trop, car ce que j’ai reçu n’a pas de prix. »

« Dès ce moment, par la grâce de Dieu, ou plutôt sous la main de Dieu lui-même qui l’avait reçu, il devint tout autre, et l’on pourrait presque dire qu’il devint un saint.

« En ce même jour commença l’agonie, qui dura quatre jours et quatre nuits. Sa patience et son entière résignation à la volonté de Dieu ne l’abandonnèrent pas jusqu’à la dernière minute. Pendant ses souffrances les plus vives il remerciait Dieu, parlait de son amour pour les hommes et exprimait le désir d’être bientôt avec lui. Il faisait part de son bonheur à ses amis qui venaient le visiter, et qui veillaient dans les chambres voisines de la sienne.

« Tout à coup le pauvre malade prit une faiblesse. On crut à sa fin et l’on se précipita vers son lit, dans l’attente du dernier moment. Chopin ouvrit alors les yeux, et, voyant ceux qui l’entouraient, il demanda : « Que faites-vous donc ici ? Pourquoi ne pas prier ? » Et avec moi tous se mirent à genoux, et je récitai à haute voix les litanies des saints, auxquelles répondirent les protestants eux-mêmes.

« Le jour et la nuit, il retint presque constamment mes mains pressées dans les siennes. « Au moment décisif tu ne m’abandonneras pas, n’est-ce pas ? » disait-il ; et il se penchait doucement vers moi comme un enfant qui se penche sur sa mère lorsqu’un danger le menace. À tout instant il s’écriait : « Jésus, Marie ! » À tout instant il embrassait le crucifix, témoignant ainsi de sa foi, de son espérance, de sa charité. Parfois il disait avec une grande émotion aux personnes qui l’entouraient : « J’aime Dieu, j’aime les hommes. Il est heureux que je meure comme cela. Ma chère bonne sœur, ne pleure pas ! Et vous tous aussi, mes amis, ne pleurez pas ! Je suis heureux ! Je sens que je meurs. Priez pour moi. Au ciel nous nous reverrons ! »

« Aux médecins qui s’efforçaient de prolonger sa vie, il disait : « Laissez-moi mourir en paix. Dieu m’a pardonné, le voici qui m’appelle. Laissez-moi, je voudrais tant mourir ! » Après une pause, il poursuivait : « Oh ! la belle science que savoir faire durer la douleur ! Encore si on le faisait pour le bien, pour accomplir un sacrifice ; mais m’accabler et me tourmenter avec tous ceux qui m’aiment ! Oh ! la belle science ! »

« Après quelques minutes : « Vous me faites souffrir bien inutilement, vous me faites beaucoup souffrir. Vous vous trompez peut-être, mais Dieu ne se trompe pas. Il m’éprouve. Oh ! comme Dieu est bon ! »

« Enfin, lui qui parlait toujours un langage si choisi, il me dit brusquement : « Vraiment, mon cher, sans toi je serais mort comme une bête. » Chopin voulait m’exprimer de la sorte toute la reconnaissance qu’il éprouvait pour moi, et en même temps me faire sentir l’affreux malheur de ceux qui meurent sans sacrements.

« Au dernier moment, il répéta de nouveau les noms de Jésus, de Marie, de Joseph, pressa de nouveau le crucifix sur ses lèvres et sur son cœur. Et, en rendant le dernier soupir, il dit encore : « Maintenant je suis à la source du bonheur. » Et, en prononçant ces paroles, il mourut.

« Ainsi finit le grand artiste Frédéric Chopin. »

 

 

 

Armand BARAUD, Chrétiens et hommes célèbres au XIXe siècle,

Tours, Maison Alfred Mame et Fils.

 

 

 

 

 

 

 

 

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