Claude Bernard

 

DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET DES LETTRES,
SÉNATEUR (1813-1878)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Armand BARAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Il y a autre chose dans l’homme que la matière,

il y a quelque chose d’immatériel, de permanent,

d’indépendant de la matière ; ce quelque chose, c’est l’âme. »

(C. BERNARD.)

 

 

 

Au mois d’octobre 1878, la France perdait un savant dans lequel semblait s’être incarné le génie de l’expérience et que l’étranger nous enviait : Claude Bernard, créateur de la physiologie expérimentale, à peine ébauchée par Magendie. Il était encore dans toute l’activité de son beau talent, quand la mort est venue mettre un terme à ses glorieuses découvertes. Il a en quelque sorte forcé la matière à lui révéler les mystères de la vie.

Ces lignes prouveront que la science matérialiste a voulu, mais en vain, accaparer la mémoire de cet homme illustre, la gloire de la science française.

Claude Bernard naquit à Villefranche (Rhône) en 1813, au village de Saint-Julien. Il devint enfant de chœur de l’église paroissiale, dont le curé était M. Donnet, depuis cardinal-archevêque de Bordeaux.

Il fit ses premières études au collège de Villefranche, dirigé successivement par MM. Boué et Bourgaud. Ces deux prêtres, dont le dernier fut depuis l’ami de Claude Bernard, avaient reconnu en lui des capacités extraordinaires pour les sciences, et ils n’en parlaient que comme d’un sujet rare et distingué.

Notre futur savant ne trouva pas sa voie dès le commencement de sa carrière. Il se sentit des dispositions pour la littérature ; et, ayant à peine atteint l’âge d’homme, il vint à Paris, une tragédie en poche, pour se destiner au théâtre. Mais ses débuts ne furent pas heureux.

Mal accueilli sur ce terrain, il dirigea ses études du côté de la médecine.

Là, il se mit à l’œuvre avec un nouveau courage et avec cette opiniâtreté qui est souvent la marque du génie. Bientôt ses succès justifièrent les espérances de ses maîtres et de ses condisciples, et il arriva vite à se faire un nom ; bien plus, à se faire des disciples en créant une école, celle de la science expérimentale.

Il publia alors plusieurs mémoires très remarqués sur diverses questions jusque-là controversées et sur le résultat de ses expériences.

La gloire vint le chercher en le produisant dans le corps distingué de l’Académie des sciences, puis de l’Académie des lettres. Il fut après nommé professeur au Muséum.

Seulement il n’acheta pas cette gloire au prix de sa foi, et ne fut pas de ces savants qui se vantent de ne pas trouver l’âme sous le scalpel. Il a fait, au contraire, de l’existence de ce principe de la vie du corps, une démonstration que nous nous ferons un devoir de présenter à nos lecteurs.

« Le corps humain est un composé de matière qui se renouvelle incessamment. Toutes les parties du corps sont soumises à un perpétuel mouvement de transformation. Chaque jour vous perdez un peu de votre être physique, et vous remplacez par l’alimentation ce que vous perdez. Si bien que, dans un espace de huit années environ, votre chair, vos os, sont remplacés par une nouvelle chair, par de nouveaux os, qui, petit à petit, se sont substitués aux anciens par suite de ces alluvions successives.

« La main avec laquelle vous écrivez aujourd’hui n’est pas du tout composée des mêmes molécules qu’il y a huit ans. La forme est la même, mais c’est une nouvelle substance qui la remplit. Ce que je dis de la main, je le dirai du cerveau. Votre boîte crânienne n’est pas composée par la même matière cérébrale qu’il y a huit ans.

« Ceci posé, puisque tout change dans votre cerveau en huit années, comment se fait-il que vous vous souvenez parfaitement des choses que vous avez vues, entendues, apprises, il y a plus de huit ans ? Si ces choses se sont, comme le prétendent certains physiologistes, logées, incrustées dans les lobes de votre cerveau, comment se fait-il qu’elles survivent à la disparition absolue de ces lobes ? Ces lobes ne sont pas les mêmes qu’il y a huit ans, et pourtant votre mémoire a gardé intact son dépôt. C’est donc qu’il y a autre chose dans l’homme que la matière, c’est donc qu’il y a dans l’homme quelque chose d’immatériel, de permanent, de toujours présent, d’indépendant de la matière. Ce quelque chose, c’est L’ÂME. »

 

Avouons cependant que quelques expressions du célèbre savant ont pu donner le change sur ses sentiments, et faire croire parfois à des tendances matérialistes ; mais il ne faut pas soumettre à la presse les paroles de l’illustre professeur, dit un savant religieux, on risquerait d’en faire sortir le matérialisme. La pensée vaut mieux que l’expression. Or cette pensée est trop manifestement spiritualiste, d’après les réserves faites avant d’entrer en matière, pour qu’il soit permis d’expliquer son langage dans un sens matérialiste.

Claude Bernard ne fut pas sans se douter de l’abus que la science athée pouvait faire de son autorité et de son nom. Aussi bien s’est-il défendu en plusieurs passages de ses écrits d’avoir parlé en ce sens impie. Ainsi, dans son Rapport sur les progrès de la physiologie générale (1867), il fait profession de spiritualisme non équivoque. À la page 56, rappelant l’expérience de Brown-Séquard qui déterminait des mouvements de la face et des yeux par une injection de sang dans la tête d’un chien décapité, il écrit « Ces faits nous semblent d’abord extraordinaires, parce que nous confondons les causes des phénomènes avec leurs conditions. Nous croyons à tort que la science conduit à admettre que la matière engendre ces phénomènes, et cependant nous répugnons à croire que la matière puisse avoir la propriété de penser et de sentir. » Et le savant spiritualiste repousse avec énergie « les explications qui aboutiraient à un matérialisme absurde et vide de sens 1 ».

Et ailleurs, dans la note 216 à laquelle il renvoie, Claude Bernard, expliquant la même pensée sous une autre forme, à propos du cerveau ajoute : Dire que le cerveau sécrète la pensée, cela équivaudrait à dire que l’horloge sécrète l’heure ou l’idée du temps 2. L’homme qui a écrit ces lignes ne pouvait être matérialiste 3.

Quelle protestation plus claire pourrait-on exiger ? Ne serait-il pas injuste d’interpréter les enseignements de cet homme éminent dans un sens matérialiste ? Ce qu’il recherche, ce qu’il a toujours recherché dans l’étude des phénomènes de la vie, ce ne sont pas leurs causes premières et directes, mais seulement les conditions dans lesquelles ils se produisent.

 

Au reste, les principales circonstances de la vie de Claude Bernard protestent contre une semblable interprétation de ses écrits, et personne ne doit faire à ce savant l’injure de dire qu’il a vécu et agi autrement qu’il n’a pensé.

Écoutons le cardinal Donnet, le pasteur de son enfance, rendre témoignage de ses sentiments chrétiens dans une lettre écrite à ce sujet : « Nommé sénateur en 1868, c’est son ancien curé que Claude Bernard choisit comme son introducteur au Luxembourg, et je le vis appelé deux fois par le sort pour être mon secrétaire dans les commissions dont on m’avait fait président. Je n’ai rien à vous apprendre de la variété et de la solidité de ses connaissances ; mais il a été le premier, en me visitant dans la capitale, à me déclarer, sans ostentation, comme sans pusillanimité, que le membre de l’Institut faisait encore sa prière et sanctifiait le dimanche.

« Il me parlait quelquefois avec tendresse de son vieux professeur, curé aujourd’hui du canton de Pellegrue, et de deux de ses meilleurs frères d’armes de collège, dont l’un est archevêque de Reims, et l’autre curé de Notre-Dame de Bordeaux. »

Un savant, ami de Claude Bernard, M. Dumas, que la France vient de perdre, parlant sur sa tombe de son humilité, proclamait à sa louange que « les honneurs ont toujours été le chercher et qu’il n’en a jamais réclamé aucun. Savant des plus illustres, il ne connut pas l’orgueil ; sa science avait pour sœur la simplicité, et c’était chose étrange que de rencontrer dans le même homme tant d’autorité alliée à tant de modestie ».

Ce qui nous cause, à nous catholiques, plus de joie que toute la gloire qui revient à ce savant de ses travaux et de ses découvertes en médecine et en science expérimentale, c’est l’assurance que cet homme de bien a eu le bonheur d’être conséquent avec ses principes religieux jusqu’à la fin. Quoique les médecins qui l’entouraient lui fissent illusion et se fissent illusion à eux-mêmes sur la gravité de son mal, il a pu recevoir le prêtre en pleine connaissance, et témoigner par ses réponses, et par la manière affectueuse dont il lui serrait la main, avec quelle gratitude il acceptait les secours suprêmes de la religion.

Mais laissons parler ici ce prêtre lui-même, le R. P. Didon, dominicain :

« Je l’ai revu l’avant-veille de sa mort. Son esprit avait encore sa lucidité et même cette légère excitation qui donne à ceux qui vont mourir la fièvre lente qui les consume. Il me fit asseoir près de lui. Nous causâmes longtemps.

« Je lui parlai de la science ; et, se ressouvenant d’une parole que je lui avais dite dans un entretien précédent, il me la rappela en disant : « Mon Père, combien j’eusse été peiné si ma science avait pu, en quoi que ce soit, gêner ou combattre notre foi ! Ce n’a jamais été notre intention de porter à la religion la moindre atteinte. »

« Je lui dis : « Votre science n’éloigne pas de Dieu, elle y mène, j’en ai fait l’expérience personnelle. » Je lui rappelai, à ce propos, un mot sublime qui, dans une de ses dernières leçons du Collège de France, me frappa. Parlant des conditions déterminées qui donnent naissance aux phénomènes, il disait : Les conditions ne sont pas des causes ; il n’y a qu’une cause, c’est la cause première.

« – La cause première, repris-je, la science est obligée de la reconnaître à tout instant sans pouvoir la saisir ; et, à ce titre, la science est éminemment religieuse.

« – Oui, mon Père, vous le dites bien, le positivisme et le matérialisme, qui le nient, sont à mes yeux des doctrines insensées et insondables. »

« Nous nous séparâmes en nous disant : Au revoir. Il me tendit une main affectueuse. Son âme était tournée vers Dieu.

« Je ne devais plus le revoir qu’agonisant et dans le râle. Cependant le lendemain il vit le prêtre, répondit en pleine connaissance à ses questions, demanda pardon à Dieu avant de quitter la terre et reçut les dernières onctions, et mourut comme sa vieille mère, qu’il avait tant aimée, avait espéré qu’il dût mourir. »

Cette femme, qu’on félicitait de la gloire éclatante de son fils, disait souvent : J’aime bien à le voir honoré et grand savant, mais qu’il n’oublie pas le Dieu de sa mère !

Le souhait du poète était le vœu le plus ardent de cette mère chrétienne :

 

            Ô Dieu de son berceau, sois le Dieu de sa tombe.

 

La France a bien compris quelle gloire lui revenait des travaux de ce grand savant, et elle a voulu prendre à sa charge ses frais d’inhumation et lui rendre les derniers honneurs.

 

 

 

Armand BARAUD, Chrétiens et hommes célèbres au XIXe siècle,
Tours, Maison Alfred Mame et Fils.

 

 

 

 

 

 

 



1 Rapport sur les progrès de la physiologie générale, p. 58.

2 Ibidem, p. 227.

3 La preuve, c’est qu’il chercha dans l’amitié d’un éminent religieux l’occasion de s’instruire des choses divines.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net