Église et doctrine

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Eugène BARNAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La doctrine est de peu d’importance : ce qui importe, c’est l’Église ! Qui parle ainsi ? Personne assurément. Mais un grand nombre, même au sein de notre protestantisme, agissent comme s’ils tenaient ce langage. On donne à l’Église, c’est à-dire à son Église, une place telle que tout lui est subordonné, même le dogme.

Il nous souvient d’avoir entendu, dans une réunion de pasteurs et de professeurs de théologie, prononcer cette parole typique : « Je suis de mon Église avant d’être chrétien ! » À quoi quelqu’un répondit aussitôt : « Âme païenne que vous êtes ! »

À ce compte-là, combien d’âmes païennes au sein de nos troupeaux ! Combien qui disent : « Mon Église avant tout ; le reste, le dogme, la piété ensuite. »

Or, quand on en est là, je ne vois pas trop pourquoi l’on s’attarde encore dans les parvis du protestantisme, car on n’est plus séparé du catholicisme que par l’épaisseur d’un cheveu. Aux yeux du catholique, en effet, son Église se confond avec le dogme, avec la vérité, ce qui n’a rien que de naturel, puisque c’est l’Église qui fait le dogme, qui enseigne comment, sous quel angle, la vérité doit être comprise et pratiquée.

Que nos protestants catholicisants y prennent garde ! En prisant si haut leur Église, ils ne peuvent que tomber dans une étroitesse sectaire, car aisément ils en viennent à croire que leur Église est l’Église même, celle dont Jésus a dit que les portes de l’enfer ne prévaudraient point contre elle, celle à laquelle il faut appartenir pour être sauvé. En cette matière délicate la pente est si glissante que beaucoup n’y peuvent résister et roulent jusqu’au fond de l’abîme. Que si l’on fausse la vérité à son point de départ, est-il étonnant que cette même vérité se trouve faussée, et plus gravement encore si possible, à son point d’arrivée ?

Quand on prend son Église pour l’Église, quand on lui attribue le premier rôle en matière religieuse, il est naturel que la piété et que le dogme se vengent en quelque sorte en passant au rang de choses secondaires ou accessoires. Quand on éprouve pour son Église une sorte d’adoration ou de culte, n’est-on pas tenté de voir en elle l’objet même de la religion, c’est-à-dire la religion elle-même ?

Plusieurs en sont là. Ils ne croient en réalité ni au Dieu de la Révélation ni en Jésus Christ. Mais, en revanche, ils croient en leur Église et cela leur paraît suffisant. C’est là leur religion, et ils y tiennent d’autant plus qu’elle est plus aisée à pratiquer. S’ils vont au culte, ce n’est nullement par besoin de cœur ou de conscience, mais simplement pour affirmer leur attachement à leur Église ; le plus souvent ils se contentent de beaucoup vanter leur Église, sa supériorité sur toutes les autres, mais sans participer à son culte : ils l’appuient du dehors, à la manière des contreforts, ainsi qu’on l’a fait remarquer. Après cela, comment se montreraient-ils difficiles sur le dogme ? Leur dogme unique, n’est-ce pas leur Église ?

Phénomène étrange et qui pourtant s’explique par ce que nous venons de dire : même des hommes pieux, même des pasteurs actifs et vivants, intraitables sur la question ecclésiastique, deviennent d’une largeur, d’une complaisance, d’un latitudinarisme étonnant quand il s’agit de la question doctrinale.

Voilà le danger que nous signalons expressément aux membres de toutes nos Églises. Danger ancien, mais qui tend de nos jours à devenir menaçant, danger qui ne s’accommode que trop bien avec la superficialité, le dilettantisme, le scepticisme religieux, le relâchement moral et le désarroi des esprits, propres aux hommes de cette génération-ci.

Pour échapper à ce vrai piège de Satan, il faut replacer les choses dans leur ordre normal, dans l’ordre de leur importance relative. À tout prix il convient de se déprendre de cette fausse conception de l’Église particulière qui élève celle-ci à la hauteur de la vérité chrétienne elle-même. La vérité chrétienne, objet de notre culte et de notre foi, et qui doit solliciter tout notre attachement, c’est Jésus-Christ seul. C’est à lui qu’il faut demeurer fidèle, autour de lui qu’il faut comme monter la garde avec une vigilance jalouse. C’est Jésus Christ qui est la doctrine à laquelle il importe d’être lié de toutes les puissances de son âme. C’est pour lui qu’il faut entrer en lice, guerroyer, se montrer entier et ardent, sans jamais oublier cependant le devoir de la charité.

Règle générale : toutes les fois qu’on donne à l’accessoire, au secondaire, au transitoire une place usurpée, la place principale, le principal devient accessoire, on le néglige ou on le méprise.

Actuellement la question doctrinale est sur le métier. On scrute, on analyse, on dissèque tout, on est en train de tout renouveler. Certes, nous ne sommes point opposé à ce gigantesque travail de démolition et de reconstruction. Mais une chose nous effraie : la légèreté, la désinvolture, le sans-souci avec lesquels on se livre à ce travail et l’imperturbable assurance avec laquelle on proclame comme certains des résultats pourtant plus ou moins problématiques. Ce qui nous effraie, c’est que telles Églises regardent d’un œil parfaitement indifférent ou même favorable ces joutes théologiques et que ceux qui sont placés à la tête des troupeaux ne disent rien et ne font rien pour limiter le mouvement, pour le faire rentrer dans le courant évangélique.

On n’enchaîne pas la pensée ! D’accord, mais une Église est-elle donc un bazar de doctrines hétérogènes, mal étudiées et contradictoires ? La liberté est-elle de la licence ? Une Église ne doit-elle pas se grouper autour d’un fait central incontestable et incontesté, sous peine de devenir une Babylone spirituelle ? Que si l’on attaque la personne de Jésus, chef de l’Église et fondement de la foi, n’ébranle-t-on pas tout l’édifice chrétien ?

Faire bon marché des doctrines, n’attacher aucune importance à leur énoncé, si contraire que cet énoncé soit à l’Évangile, ce n’est pas de la largeur chrétienne, c’est de l’infidélité au premier chef, c’est faire bon marché de l’Évangile lui-même. Une Église, répétons-le afin qu’on l’entende, une Église n’est pas une école de scepticisme, une fabrique de dogmes quelconques, c’est une famille ayant son chef respecté, une armée groupée autour d’un drapeau portant une devise nettement accentuée.

Réagissons contre un courant qui nous emporte loin des terres fermes de la révélation évangélique, qui nous fait errer de côté et d’autre au gré des différents docteurs et qui finira par nous jeter sur quelque écueil capable de réduire à l’état de simple épave ou de débris sans valeur le vieux vaisseau de l’Église du Christ. Ce qu’il faut à notre génération, c’est un Évangile avec tous ses angles et toutes ses aspérités, avec son âpre saveur, l’Évangile des apôtres et du siècle apostolique : celui-là seul convertit et régénère, sanctifie et sauve !

 

 

Eug. BARNAUD.

 

Paru dans La Liberté chrétienne en 1898.

 

 

 

 

 

 

 

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