Le sixième centenaire de Dante 1

 

 

 

 

 

 

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Maurice BARRÈS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avons en France, depuis un siècle et surtout depuis la thèse décisive d’Ozanam sur Dante et la philosophie catholique au treizième siècle, une admirable école d’études dantesques. Dans notre Université, les Hauvette, les Luchaire, les Hazard, et en dehors d’elle des travailleurs libres, les Henry Cochin, les Pierre de Nolhac, les André Pératé, les Pierre Gauthiez, les Charles Maurras, éclairent et propagent le culte du grand poète mystérieux. De tels hommes font autorité à travers le monde. Et moi, quel italianisant suis-je donc pour parler de Dante au point de vue littéraire et pour glorifier cette œuvre escarpée dont la cime se noie dans la lumière du Paradis ? Comment se peut-il qu’un simple écrivain, tout absorbé par les passions de son temps et qui n’a pas de titres érudits, prenne la parole dans cette solennité ?

Les spécialistes l’ont voulu ainsi. Les maîtres de la Sorbonne et les organisateurs français du Jubilé ont décidé qu’il convenait qu’un simple lettré, pris en quelque sorte au hasard parmi ceux qui ont relu la Divine Comédie à l’occasion de cette date, vînt témoigner que l’œuvre est toujours agissante et tentât de définir brièvement le bénéfice qu’il y a trouvé.

Les grands chefs-d’œuvre joignent d’âge en âge à leur éternel prestige une leçon appropriée à ce que chaque génération a besoin qu’on lui dise. On pourrait leur appliquer l’épithète que les anciens employaient en parlant de la mer, la mer aux mille voix. Que nous proposent aujourd’hui les grandioses polyphonies de Dante ? Que peut nous enseigner le vieil homme que nous fêtons, ce vieil homme âgé de six cents ans ?

Voilà ce que je viens chercher sommairement avec vous. Pas de commentaires savants, pas d’efforts pour restituer les intentions du poète et pour nous replacer au quatorzième siècle. Pas de draperies non plus. Nous écartons la rhétorique aussi bien que les subtiles recherches. Simplement le récit du profit qu’après une lecture de commémoration un lettré a trouvé dans le poème magistral. Simplement la brève réponse que l’antique oracle a donnée à l’un quelconque de ses pieux pèlerins de 1921.

 

 

 

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En vérité, ce poème me fait songer au mont Athos où nichent des couvents, de pieux anachorètes et des aigles. Au cours de mon ascension, le long des trois cantiques, j’ai trouvé des équipes de commentateurs, des dévots solitaires et puis l’aire où naquirent quelques-uns des poèmes les plus fameux du dernier siècle. Rien que dans le Purgatoire, j’ai salué au passage les tercets qui, sans doute, inspirèrent à Auguste Barbier sa superbe image de la cavale indomptable et rebelle ; j’ai vu « la concubine de l’antique Titan blanchir au balcon d’Orient » et j’ai cru reconnaître la Demoiselle élue Dante-Gabriel Rossetti s’appuyant au balcon du ciel ; j’ai rencontré ces brebis que Dante compare à des âmes, comme, dans Sagesse, Verlaine les compare à ses pensées encore incertaines de repenti ; et deux tercets m’ont montré, en germe, le Sordello obscur et si beau de Robert Browning 2.

Ainsi la force et la véhémence d’Auguste Barbier, l’esthétisme de Rossetti, la fluidité de Verlaine, le mystère de Browning, toutes ces diversités, nos maîtres les ont trouvées dans un seul cantique de ce poème sacré, auquel ont mis la main le ciel et la terre. Que serait-ce si nous poursuivions avec plus de méthode cette enquête sur la fécondité que porte encore Dante au milieu de nos contemporains ? L’idée de la Comédie humaine avec son Enfer surabondant et son Paradis esquissé dans Séraphita sous l’influence de Swedenborg, n’est-elle pas apparue à Balzac comme une réplique à la Divine Comédie, quand le prince de Téano (à qui, en remerciement, il devait dédier la Cousine Bette) lui fit apercevoir dans une inoubliable conversation (je prends les termes mêmes de Balzac) « la merveilleuse charpente d’idées sur laquelle est construite la Comédie divine, le seul poème que les modernes puissent opposer à celui d’Homère » ?

Une multitude de belles œuvres ont pris leur vol du vieux chef-d’œuvre, une multitude de grands esprits y ont trouvé leur retraite. Et des esprits de toutes sortes ! Un Littré comme un Lamennais. Pensez-vous quelquefois à ce que durent être les rêveries du vieux Lamennais, ce foudroyé, dans ces grandes solitudes chrétiennes de la Divine Comédie, quand désabusé de tout et de lui-même, après 1848, il achevait sa vie en traduisant les trois cantiques ?

Qu’a-t-il donc ce Dante pour attirer les grandes âmes ? Qu’a-t-il à leur offrir ? Il leur offre l’expérience d’une vie complète. On le dénature quand on le fixe par une épithète saisissante dans une seule attitude. Le sombre Alighieri ! Qu’est-ce à dire ? Ceux-là peuvent se contenter de cette épithète qui se sont bornés à relire son Enfer et n’ont pas poussé plus loin. L’Enfer est sombre, certes, et Dante en proie aux passions dévorantes. Il atteste les siècles qu’on lui fait injustice. C’est une âme d’exilé. Ces âmes-là sont pétries de rancunes et de colères. Mais c’est bien mal regarder que de ne voir en lui que cet âpre profil. Il faut apercevoir la grâce, l’élégance, le souvenir d’une jeunesse aimable, active, ardente, jeunesse de jeune poète amoureux et de soldat, avec la chasse, la danse, les chevauchées, la musique, les jardins, les fleurs, la nature, le délice du paysage où tout se baigne de chaleur. Connaissez-vous son portrait du Bargello de Florence, tel qu’on le retrouva d’abord, avant que de criminelles retouches le gâtassent, son portrait ravissant de courtoisie et de pureté ? Voilà le jeune victorieux qu’il fut avant de devenir le vieux vaincu, popularisé, par le buste de Naples. Et en lui toute la culture de son époque. Ce grand chrétien est pénétré de la pensée de la Rome antique. Il est là devant nous, entre le monde chrétien et le monde classique, et Raphaël l’a placé justement dans le Parnasse et dans la Dispute du Saint-Sacrement. Plus encore, il est entre l’Orient et l’Occident, car voilà qu’on trouve aujourd’hui en lui les légendes musulmanes. Toute la poétique de la Méditerranée le baigne et l’inonde. Enfin, il est pénétré des passions furieuses de l’atroce politique des petites villes de son temps. Un temps où tout ce qui, chez nous, demeure au stade de l’invective et du souhait, passait immédiatement à l’acte.

Son œuvre est une suite de mystérieux tableaux, profonds comme des miroirs, qui remémorent aux âmes tragiques leurs jours heureux et malheureux. À quoi bon lire des livres qui n’en savent pas plus que nous ou qui même en savent moins ? Nous ferions mieux de rêver ou d’aller à la promenade. Mais Dante nous propose toute la poésie d’un conducteur de peuples et d’un conseiller de rois. Il ne sort d’aucune lignée royale, aucune cité ne l’a élu, il n’appartient à aucune confrérie, il ne dispose d’aucune richesse. « Vous demandez peut-être, écrit-il aux cardinaux du conclave de Carpentras, qui est celui qui veut soutenir de sa main l’arche chancelante ? Je suis parmi les plus humbles brebis du troupeau du Christ, mais ce que je suis, je le suis par la grâce de Dieu, et le zèle de la Maison du Seigneur me dévore. » Vox privata, s’écrie-t-il encore, en parlant de lui-même. Nous connaissons cette voix si fière. C’est la voix des Milton, des Voltaire, des Chateaubriand, des Hugo. Dante a reçu sa mission de son génie d’artiste. Il possède une conception architecturale de la société et ne peut se passer de la faire connaître. Tout homme, pourvu seulement qu’il soit un être de grandes pensées, trouve en lui un élargissement de son âme et des espaces pour son rêve.

 

 

 

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Dante n’est pas un artiste dans sa bibliothèque. Aux racines de sou poème, il y a une magnifique activité. C’est un croyant, un homme politique, un penseur, un amoureux. C’est un poète au plus ardent de la mêlée humaine. Son premier conseil, c’est d’agir.

Devant la porte de l’enfer, il rencontre des malheureux que Virgile lui désigne en ces termes : « Tu vois les âmes tristes de ceux qui vécurent sans mériter le mépris et sans mériter la louange. Le monde n’en a gardé aucun souvenir, la miséricorde et la justice les dédaignent ; ne parlons plus d’eux, mais regarde et passe. » Tel est le mépris dans lequel Dante tient les tièdes. Il semble parfois qu’il préfère à l’inertie un beau crime, dont l’enfer du moins eût tiré gloire. On croirait presque trouver chez lui un germe de la fameuse théorie du beau crime que Stendhal nous a rapportée d’Italie.

Mais non, s’il faut agir, c’est avec une direction. Qu’est-ce que le mouvement sans but et l’agitation sans résultat ? Comment un artiste, sensible à la belle ordonnance et à l’enchaînement logique, épris de l’harmonie des strophes et des sphères, accepterait-il de demeurer dans le désordre des faits, des idées ou des émotions ? Un vrai poète est trop musicien, trop architecte pour s’accommoder d’une vie et d’une œuvre, brisées, discontinues, en pièces et en morceaux, Il est arrivé à des poètes de vivre dans l’anarchie, notamment aux romantiques. Le chagrin qu’ils en conçurent, leur effort pour se discipliner et se pacifier, c’est aujourd’hui ce qui survit d’eux, c’est l’expérience encore vivante qu’ils nous transmettent. Dante hait l’informe et la confusion. Toute la Divine Comédie est le récit de son acheminement vers la perfection et vers l’unité. Sa comparaison favorite, c’est l’échelle. Son œuvre, une ascension vers la lumière. Chacun des trois cantiques finit par le mot étoile.

Avec toutes les charmantes subtilités médiévales dont elle est parée, la sagesse de Dante a, dans son fond, une vertu éternelle. Ce long itinéraire de l’Enfer et du Purgatoire au Paradis, c’est encore notre ordre de marche. Et nous n’avons pas cessé de comprendre que l’amour, comme l’enseigne Dante, est l’animateur universel, qui circule à travers tous les règnes de la nature, où il est successivement loi mécanique, instinct, puis connaissance du bien et du mal.

Un des plus grands disciples de Dante et qui se place avec lui dans la tradition de Virgile et d’Homère, notre contemporain, puisque hier encore nous l’admirions au milieu de nous et que le président de la République, dans une démarche inoubliable, allait à Maillane le saluer au nom de la France, celui qui demeurera l’honneur éternel des paysans d’au delà de la Loire, Frédéric Mistral, a mis à notre portée cette haute philosophie de la Divine Comédie, et, dans ses propos familiers, il résumait en une seule phrase tout l’essentiel de l’Enfer et du Paradis : « La bête humaine, disait-il, est une des plus méchantes de la création. Mais il faut faire son œuvre et son chemin, quand même, et regarder l’étoile. »

 

 

 

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Vers quelles étoiles cheminait Dante ? Quelle était sa mission ? Où jugeait-il que le ciel l’appelait ? Et ses étoiles valent-elles encore pour nous ?

Dante avait à faire l’unité en lui-même, l’unité dans sa nation, l’unité dans le genre humain.

Son unité propre, il l’a réalisée dans son poème ; au cours de son admirable élévation, il a pu manquer de charité ; il nous avoue qu’il est orgueilleux et enclin aux amours terrestres, mais, chemin faisant, il s’est purifié. Il a la prophétie, il sait tous les mystères, il possède toute science et toute foi. Au terme de son voyage, c’est un saint. Pourquoi n’est-il pas canonisé par l’Église ? Pourquoi, l’admettant aujourd’hui dans ses chaires, ne le place-t-elle pas sur ses autels ? Le certain, c’est qu’arrivé à son troisième cantique, il marie dans sa pensée la sagesse avec la vertu.

Et l’unité de l’Italie ? Cinq siècles furent encore nécessaires pour qu’elle se réalisât. Mais de son vivant il a forgé à l’Italie l’instrument de libération. « Seulement dans ton verbe est pour nous la lumière, ô Révélateur ! Seulement dans ton chant est pour nous la force, ô Libérateur ! » Ainsi chante Gabriele d’Annunzio. Dante a donné à l’Italie la clé pour se libérer de ses chaînes. Il lui a donné la langue.

Sur un seul point il échoue. C’est quand il rêve l’unité du genre humain, la solidarité de l’immense famille chrétienne. Ah ! cette concorde n’est pas faite. Et pourtant, là encore, son rêve a reçu au moins un soupçon de satisfaction. L’étoile ne l’a pas engagé dans un chemin impossible. Voyez de quelle unanimité internationale il est aujourd’hui le centre ! Il y a des comités dantesques dans tous les pays civilisés, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Espagne, en Suisse, en Portugal, en Tchécoslovaquie, au Canada, dans la République Argentine, aux États-Unis sous le patronage du président Harding, partout enfin, jusqu’au Japon, où le comité de Tokyo se nomme l’Arno. Dès qu’on annonce une conférence, un discours, une leçon, un sermon sur Dante, on a salle pleine, et dans les milieux les plus divers. Nous sommes ici les hôtes de la Sorbonne ; hier, une foule aussi compacte remplissait la merveilleuse église de Saint-Séverin où la tradition veut que le poète ait prié 3. Tous les honneurs religieux lui sont rendus aussi bien que les honneurs intellectuels, si je puis ainsi parler. Trouvez un autre poète dont le Jubilé soit ouvert par un Bref, consacré par une Encyclique pontificale et présidé par les chefs des grandes démocraties dans les deux mondes ! On proclame qu’il s’agit d’une œuvre où les gens de toute foi et de toute incrédulité peuvent trouver la joie de leur pensée. Autour de Dante se groupent à cette minute tous ceux qui ont reçu le même baptême. Dante est la voix et le drapeau de la chrétienté.

 

 

 

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Éternelle puissance d’Orphée ! Don magique de l’artiste ! Rien qu’avec des paroles, il attire, réconcilie et construit. Avec les moyens les plus simples, grâce à son feu intérieur, il unifie solidement toutes ses richesses d’âme, ses pensées les plus diverses, la politique, la théologie, la philosophie, avec ses amours. Les commentateurs le faussent quand ils étudient successivement le penseur chrétien nourri de la tradition de saint Thomas d’Aquin, le guelfe, le gibelin, l’amant de Béatrice. En créant, il est tout cela à la fois. C’est dans la vision immédiate et complexe de foutes ces réalités spirituelles qu’il obtient, à l’aide des mots les plus simples, son style sculptural et grave.

J’admire la simplicité ravissante des moyens qu’il emploie pour donner en peu de mots fondamentaux l’essentiel de son inspiration. Ce fameux style dantesque, qui a servi de prétexte à tant de déclamations, ce qui fait sa perfection, c’est le naturel des mots, joint à la difficulté extraordinaire de cette strophe de trois vers où il les enchâsse. Des mots du langage commun, mais distribués d’une telle manière, et la troisième rime si forte qu’ils se gravent dans l’esprit du lecteur comme les proverbes dans la mémoire des peuples.

Cette divine simplicité apparaît surtout dans le Paradis. Le Paradis, c’est la merveille. Dans aucune des parties de son poème, Dante ne se départit d’une façon tout à fait naturelle et humaine. Cet homme est tout imagination et il est tout réalité. Voilà ce qui est étonnant. Il n’a pas dans son œuvre un récit qui ne soit imaginaire, absolument imaginaire, et, en même temps, il n’a pas son pareil pour représenter et faire sentir la réalité. Il est un peintre de la nature, comme il n’y en a pas d’autres. En enfer, au purgatoire, dans le paradis même, ce sont des êtres vivants qui causent devant nous, Et plus il monte dans le surnaturel, plus il donne l’impression de la nature vraie. Béatrice n’est plus que le symbole de la théologie ; au même moment, elle a le geste, le tour de tête, le sourire, l’ironie d’une aimable fille.

Ah ! c’était une affaire de construire le Paradis ! L’Enfer est essentiellement un paysage dramatique par ce qu’il y a de fantastique et de volontaire dans le décor, par l’attitude et les façons d’être des personnages qui sont tous en état de surexcitation, et par les aventures mêmes des doux héros, Dante et Virgile, qui ont des difficultés de passage, des minutes d’angoisse. L’Enfer, ce sont des scènes de passion. Dans le Purgatoire, c’est la psychologie humaine. Il y a là des portraits d’âme tout à fait charmants et simples sur des fonds de paysages très doux. C’est une campagne italienne et la peinture de sentiments empruntés à l’ordinaire de la vie. Le ton calme y correspond assez au ton proprement humain. Le Purgatoire, c’est une idylle. Mais le Paradis ! Songez à la difficulté ! Quel artiste n’a rêvé d’exprimer la part divine de l’être avec des matières humaines et, en quelque sorte, célestes ? Phidias fit un Zeus d’ivoire, d’or et d’argent. Nos aïeux construisirent les cathédrales, où le soleil joue dans les verrières, et les musiciens y mirent leurs symphonies polyphoniques. Le Paradis de Dante est un composé de splendeurs, d’harmonies et de vibrations éthérées. Il est à la fois le firmament des étoiles, le chœur céleste et puis la concorde qui régit toutes les âmes sauvées. Les apparences matérielles et les réalités morales y sont mélangées. Le Paradis, c’est l’exaltation du désir, de la volonté et de la contemplation, c’est le tourbillon des âmes emportées vers le moteur du monde. Bergson connaît-il le Paradis ? Lui qui rêve de faire de la métaphysique expérimentale, de la métaphysique vécue, connaît-il ce grand essai de métaphysique et de mystique en images ? Dante n’a pas voulu représenter la vie éternelle (bien qu’il nous offre un spectacle d’éternité), ni la vie intérieure (bien qu’il exerce la plus subtile psychologie) ; il a voulu nous rendre intelligible la vie divine. Il nous peint des âmes qui ne vivent que du souffle qu’elles respirent dans le voisinage de la Divinité. Il nous montre les éléments les plus purs et les plus intimes de la vie spirituelle, l’essence même de la beauté : le mouvement, la musique et la lumière.

La merveille est que Dante s’exprime d’une manière de plus en plus simple et frappante, à mesure qu’il entre dans une minute plus solennelle. Il ne cherche pas à parler en style noble. Ah ! le mystère en pleine lumière, c’est déjà beau. Mais donner l’impression du mystère en style de conversation familière, c’est la pointe extrême du génie.

On a beaucoup exploité l’Enfer et le Purgatoire. On les a mis au pillage. Ils ont fourni des matériaux pour toute une littérature de colère, d’invectives et d’humanité tragique. Personne, je crois, ne s’est inspiré du Paradis. Ce haut chantier demeure ouvert et complètement libre. Qui de nous veut y pénétrer pour construire une maison à l’usage des anges ?

 

 

 

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Nous sommes ici devant un miracle de volonté en même temps que d’inspiration. Nul écrivain, nul artiste, nul homme qui sache d’expérience propre ce que c’est qu’un travail magistral ne me démentira. Nous sommes en présence d’un professionnel, qu’aucune des perfections morales qu’il recherche ne distrait du plaisir divin de poursuivre sa perfection technique. Cet immense poème, combiné avec une méditation inouïe des lignes architecturales, Dante l’écrit sous une poussée mystérieuse, mais en prodigieux écrivain de métier. Il y a chez ce grand chrétien, chez ce patriote brûlant, chez ce lyrique de la plus haute rêverie, un homme de lettres passionné et qui soigne amoureusement le bel art d’écrire. C’est un artiste qui s’est mis d’une école littéraire, qui se déclare le disciple des poètes provençaux ; il a fait son apprentissage ; à son tour, il crée des procédés et des formes neuves. Il tire gloire de sa réussite, se proclame supérieur à tous les artistes de son temps, et certainement il est fier de la maîtrise avec laquelle il sait placer le mot important de sa pensée, juste à la troisième ligne du tercet, dans la plus savante construction géométrique qu’aucun artiste ait jamais réussie.

Ah ! ne me parlez plus jamais du sombre Dante ! Je suis fixé. Un tel artiste a enchanté sa vie avec la description de ses tourments. J’espère que je ne paraîtrai pas blasphémer le génie malheureux si je dis que Milton privé de la lumière, Beethoven exclu du royaume des sons, Pascal paralysé par la maladie, Dante chassé de sa cité, furent, entre tous leurs frères d’infortune, les mieux consolés, parce qu’il est un monde imaginaire que l’aveugle voyait, que le sourd entendait, où l’impotent se mouvait et que l’exilé habitait comme une Florence divine. Je sais leurs plaintes (elles embellissent le monde), mais c’est tout de même une consolation de faire de ses chagrins propres le remède de la douleur humaine et une des solutions du problème du mal dans l’univers.

Aujourd’hui, nous avons toutes les peines du monde à considérer la Comédie comme une œuvre construite de mains d’ouvrier par un écrivain qui cherchait la gloire. Nous sommes loin du temps où le fils de Dante présenta au peuple de Ravenne le manuscrit encore inédit de son père avec ce mot charmant : « La Comédie, ma sœur. » Il y a dans ce mot du respect et de la familiarité, et puis de la fantaisie, quelque chose de tout à fait aimable et qui nous met dans la première atmosphère, dans la matinée de la gloire. Ah ! c’était le bon temps où le poème de Dante plaisait aux jeunes gens comme un poème de trouvère, satisfaisait les rancunes des politiques comme firent les Châtiments de Victor Hugo, touchait les cœurs comme un sermon de missionnaire, étonnait les imaginations comme un conte merveilleux. C’était le temps où la Comédie s’appelait la « Comédie » tout court, et si l’on commençait à l’appeler « divine », c’était pour signifier qu’elle était bien belle. Aujourd’hui, nous avons fait du poème un oracle qui nous éclaire sur les destinées de l’Église et des peuples. Il est certain qu’à la longue nous faussons le vrai caractère des œuvres que nous admirons. Notre vénération même les dénature, les durcit, les solennise. Il ne peut en être autrement, il faut en prendre son parti. L’individu Dante est dépossédé de son œuvre. Elle est attribuée à son siècle, à sa race ; elle devient le symbole d’une moitié du monde. La Divine comédie est entrée dans un culte ; elle fait partie du matériel sacré de l’humanité.

Autour de Dante se groupent les peuples de formation catholique et latine. Nous-mêmes, ici, nous sommes réunis pour glorifier en lui la tradition éternelle de Rome. Un tel poème, nous savons bien que c’est une forteresse, un haut refuge, au même titre que Don Quichotte pour les Espagnols, Shakespeare pour les peuples anglo-saxons, Faust et Parsifal pour les Allemands.

Si l’on croit, comme j’en suis persuadé pour ma part, à la nécessité de poser des limites à l’envahissement du germanisme intellectuel – qui a ses vertus, mais qui ne mérite pas de se substituer à notre génie hellénique et latin –, le poème de Dante est une des pierres du barrage sacré.

 

 

 

NOTES

 

Qu’on m’excuse d’alourdir ce petit discours avec des idées, des remarques que j’ai entendues dans mes causeries avec les Luchaire, les Henry Cochin et d’autres spécialistes ou qui me sont venues à moi-même dans ma lecture de Dante. C’est pour me consoler des sacrifices qu’il m’a fallu faire quand je me préparais à cette solennité et que j’écartais tant d’idées que le poème me proposait et qui eussent rompu la suite de ma pensée ou débordé le cadre de la cérémonie. J’ai entrevu l’ivresse de ceux qui dévouent toute leur vie aux études dantesques. Mon horizon pourtant est restreint. Devant quelque fait que ce soit, devant un être ou un poème, je me demande toujours : « Qu’est-ce qui, là-dedans, peut exciter notre activité et nous donner de la vie ? »

 

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On a bien souvent touché à l’histoire des relations de Dante avec notre littérature. C’est curieux et compliqué. Cela devance le romantisme. Mais le romantisme en a surtout profité. Il succédait aux Encyclopédistes et à Voltaire dont l’inintelligence sur ce point est désolante, sans que l’esprit lui fasse défaut. Avec la verve la plus charmante, que de sottises Voltaire écrit de Dante ; Lamartine n’a pas très profondément compris. Hugo s’est plongé davantage, mais surtout dans le « sombre » Dante et, ce qui est agaçant, dans le Dante prophétique, précurseur du prophète Hugo. À partir du moment où toute la pensée de Hugo est de combattre Napoléon III, Dante devient le grand exilé, l’ennemi des tyrans avec Juvénal et Job. Il n’en est pas moins vrai que Hugo connaissait bien Dante. Sainte-Beuve le connaissait mieux. Que ne connaissait-il pas ? Surtout dans sa jeunesse, car plus tard il était trop anticlérical pour aimer ce Dante en qui Ozanam avait révélé le catholique. Il a compris Dante jeune, celui de la grâce, de la douceur ; il a traduit en vers, dans ses Pensées d’août, une belle chanson de la Vita nuova. Balzac a connu Dante de très bonne heure ; il l’a dessiné en pied dans une petite nouvelle peu connue, les Proscrits. Le portrait est curieux : c’est un Dante à l’ancienne manière, sombre, fatal, un Dante romantique. Il est cependant superbement posé, et, quoique le récit de Balzac soit plein d’anachronismes, il y a des traits véritables. Ceux qui ont assisté le 2 juin à la séance de la Sorbonne ont pu voir le trouble de Léon Bérard et la manière spirituelle dont il s’est tiré d’affaire quand M. Poincaré a nié que Dante fût jamais venu à Paris. C’est sur ce voyage de Paris que, parlant après Poincaré, Bérard avait imaginé de construire son discours. Que n’a-t-il maintenu son dire ? Il a contre lui Poincaré et Hauvette. Il a pour lui Henry Cochin. Henry Cochin se charge de prouver que Dante est venu parmi nous. Et Balzac s’est assez justement figuré la façon brusque et précipitée dont Dante a dû quitter Paris pour courir en Italie où les évènements lui faisaient espérer (à tort, hélas !) la fin de l’exil.

Mais ce n’est pas à Balzac, non plus qu’à nos poètes romantiques, qu’il faut demander la vérité vraie sur Dante. Si nous avions été équitables, nous aurions dû faire de la séance de la Sorbonne un triomphe pour Ozanam, qui, précisément, soutint devant l’Université de Paris sa grande thèse décisive sur Dante. Et nous aurions dû ajouter qu’il en tenait le sujet de Jean-Jacques Ampère, lequel se préparait à écrire la Grèce, Rome et Dante. Puis nous aurions salué la mémoire de Fauriel. Voilà de nobles et féconds esprits à la française, dont nous aurions intérêt à remettre en vue les nombreuses initiatives

 

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Qu’est-ce que le mystère dantesque ? J’en prends une vue. Le poète dit : « Ainsi nous allâmes ensemble à la lumière, parlant des choses qu’il est aussi beau de taire maintenant qu’il était beau d’en parler à l’endroit où nous étions. » Il y a des choses qu’il est impossible de remémorer et de faire revivre sinon à l’endroit où on les a proférées pour la première fois. C’était si beau et maintenant il est inutile d’en parler, c’est trop loin. Goûtez la vérité et la simplicité de cette conception du mystère : un fait qui éveille en nous des idées de vénération s’éloigne sur l’horizon.

Naturellement cette vue est incomplète, n’est qu’un trois quarts de vérité.

 

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Un poème géométrique, ai-je dit de la Divine Comédie, et ce mot nous ramène sur de grands problèmes, sur les plus hautes ambitions et complexités de l’art.

Les artistes italiens ont toujours eu, de Dante à Gabriele d’Annunzio (et pourquoi ne pas dire depuis les Virgile et les Lucrèce ?), un goût superbe et savant. Souvent nous comprenons mal certains morceaux de leurs époques magistrales, parce que nous les admirons à part, quand ils valaient comme des parties soumises à un ensemble. Les grands Italiens ont rêvé un rêve si beau, si riche d’intentions, si plein de formes plastiques que leurs chefs-d’œuvre de peinture, de sculpture, d’orfèvrerie et d’architecture contiennent beaucoup plus de choses que nous n’en savons.

Si vous prenez des commentaires modernes sur Ghirlandajo par exemple et que vous écoutiez ce qu’ils nous disent des fresques de Santa Maria Novella, ils vous en vanteront le coloris, la délicatesse, que sais-je, et avec grand-raison, mais nous savons d’ailleurs que pour ce peintre et ses émules la chose essentielle, c’était les représentations d’architecture qu’ils mettaient dans leur fonds ; c’était encore leurs essais de perspective. Ils ont donné une prodigieuse importance à leur recherche de l’excellence géométrique, à la beauté des lignes droites.

Ils avaient de l’art une conception extrêmement complexe. Ils étaient si réfléchis ! En peinture, ils poursuivaient la restitution du caractère auguste et merveilleux du corps humain. Mais qu’est-ce que le corps humain ? C’est l’expression de l’esprit. Vinci a dit : Pittura e mentale. Il a exprimé là une chose évidente pour les gens de son temps. L’harmonie, la proportion, qui est l’essentiel de la représentation artistique, c’est l’expression tangible de la beauté intérieure. Pas de séparation entre le beau physique et le beau moral.

La pittura e mentale ! Leon Battista Alberti, qui a dessiné la façade de Santa Maria Novella, décrit l’effet qu’elle produit et dit de la façon la plus intellectuelle possible l’impression que reçoivent de cette cathédrale tous les sens et que transfigure la méditation.

Ce que les grands Italiens poursuivaient d’une manière sensible dans leurs œuvres d’art plastiques, ils eussent voulu parfois l’obtenir dans leurs œuvres littéraires. Arioste s’amuse, ne cherche pas la grande littérature, et pourtant, dans le Roland furieux, d’une admirable beauté de fantaisie, ce qui a été pensé sur l’art se retrouve, donne à réfléchir. Mais allons à l’excès le plus significatif. Pour bien comprendre ce mélange de richesse technique et de fraîcheur de sentiment que l’Italie a réuni dans sa peinture et qu’elle eût aimé déployer dans ses œuvres littéraires, prenez le Songe de Polyphile de Colonna. C’est un fatras. Goûtez-le tout de même, voyez comme l’Italie y pousse délicieusement à l’absurde le raffinement et les curiosités d’art. Colonna décrit des jardins : dans le plus beau, les feuilles sont en émeraudes et les fruits en rubis. La stérilité de cette orfèvrerie me déplaît. Pourtant nous entrevoyons ce que la savante Italie, divinement douée, recherchait et qu’elle n’a pu réaliser, ni en vers ni en prose. Ce Songe de Polyphile, oeuvre bien ennuyeuse, c’est entendu, mais extraordinaire d’imagination érotique et plastique, et de force décorative dévergondée, qui fut plusieurs fois traduite en français et, en dernier lieu, par le savant amateur Claudius Popelin, a-t-il fourni toute son efficacité ? Annunzio a recueilli cette tradition d’infinie recherche dans le raffinement. Dès les poèmes de sa jeunesse, étonnants de liberté et de pureté, où l’amour se développe dans des paysages magnifiques, quelle fusion du sentiment avec le décor des grands jardins de Rome ! Comme le génie adolescent se nourrissait avec richesse et noblesse des réminiscences antiques ! Comme il a retrouvé les plus ambitieuses traditions de l’art italien ! Et, plus tard, dans ses grandes fresques théâtrales, voyez ces civilisations amalgames et ces imaginations de tous arts poussées à leurs limites !

Il est bon de connaître cette tendance constante de la construction littéraire en Italie pour jouir plus entièrement du génie architectural de Dante. Ces ambitions un peu énigmatiques doivent être présentes à notre esprit quand nous entrons au Paradis. Mais tout cela, pouvais-je l’aborder à la Sorbonne dans une séance de faste ? Au reste, j’aime ces problèmes et j’en demande des clartés plus que je ne prétends à les fournir.

 

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Le Paradis est une œuvre à part. On a essayé de rappeler que toute la littérature du Moyen Âge comporte des visions de vie éternelle, mais c’était des ouvrages purement pittoresques ou purement dogmatiques ; on essayait de traduire les dogmes de l’Église. Ici, représentation complète des dogmes religieux, des grandes vérités philosophiques et du sentiment humain.

Dante était un homme tout à fait complet, d’une profonde sensibilité et se mettant tout entier dans ce qu’il faisait.

 

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Dante s’est fait mener par un sage de l’antiquité, par le noble Virgile, sur tout le chemin que la raison humaine peut parcourir à elle seule. Vient un point où Virgile reste en route. Virgile ne peut entrer au Paradis et dans les régions sublimes de la pensée. Dante dit aux hommes : « Race des hommes, si vous aviez pu savoir tout par vous-mêmes, pas besoin n’était que Marie enfantât. » À quels hommes dit-il cela ? À Aristote, à Platon et à bien d’autres. Et qui succédera à Virgile ? C’est Béatrice qui guidera Dante. Les femmes savent-elles assez ce qu’elles doivent au poète chrétien ? Comprennent-elles le titre glorieux que constitue pour le génie féminin ce pas que prend Béatrice sur Virgile ?

 

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Dante cherche à nous faire voir avec précision toutes les étapes de son voyage. Il ne recule jamais devant cette tâche. C’était difficile d’éviter le ridicule et l’enflure. Il y tombe rarement, même à nos yeux de modernes. Dans l’Enfer, les précisions visuelles qu’il nous donne ont une qualité de pittoresque extraordinaire dans le détail, et la valeur plastique sauve tout ; dans le Paradis, il réussit cette gageure inouïe de vouloir rendre sensible le règne de la vie spirituelle.

Une difficulté inouïe dans ce troisième cantique, c’est de nous faire comprendre comment lui, qui n’est qu’un humble personnage humain, a pu voir tout cela, a pu pénétrer dans les régions supérieures de la pensée. C’est Béatrice qui rend ce miracle possible. Béatrice, c’est-à-dire l’amour. Comment Dante exprimera-t-il les étapes successives, de l’initiation ? Béatrice reçoit dans son regard la divinité ; elle regarde le Soleil, puis Dante ; elle pénètre Dante indirectement des splendeurs éternelles.

Ah ! cette rencontre de Dante et de Béatrice ! Nous voyons cet immense personnage de Béatrice mis en deux mots en face de ce paysage stellaire. Et Dante, dans les yeux de Béatrice qui regarde le ciel, commence à, goûter la vérité éternelle et à passer de l’état humain à l’état divin ; il commence à sentir cette immensité de lumière et de mouvement. Il est pour ainsi dire transformé lui-même. Il commence à entendre et à voir en son être une inondation de lumières et de musiques qui éveillent en lui le désir de connaître leur cause. Que l’animal humain atteigne à cette notion de l’amour et de l’intelligence, quelle émouvante grandeur ! Et rien de plus vrai ! Mais c’est bien difficile de décrire cela par des mots ; on touche au domaine de la symphonie ; Dante, pourtant, n’abdique pas et il triomphe de la royale difficulté.

 

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Le début du chant 2 du Paradis, une des plus belles ouvertures de tout le poème, une perfection. D’une façon imagée, gaie, souriante, le poète indique que nous allons vers des régions extrêmement hautes, difficilement abordables pour des humains ; il marque le caractère mystérieux et divin de la matière qu’il traite. Puis, soudain, tandis que nous sommes dans le plein du poème chrétien, dans une des grandes constructions de la poésie théologique, voici Apollon qui arrive. Cette brusque intervention est une des clefs du mystère de la conception dantesque. Dante passe de la contemplation du dieu chrétien à un appel à Apollon. Nous distinguons l’origine même de sa conception poétique. Il est un poète qui a longuement travaillé les classiques latins. Apollon, qui n’a pas de réalité pour Dante, arrive ici comme le symbole de l’inspiration poétique. La Divine Comédie n’est pas qu’une éjaculation mystique, c’est une fusion profonde entre la préoccupation poétique et l’inspiration philosophique et morale.

C’est un des faits les plus émouvants de l’histoire, ce moment où le christianisme, ayant définitivement vaincu, arrête ses prêtres destructeurs d’idoles et dit : « Maintenant que notre ennemi est à terre, nous pouvons prendre ce qu’il a de bon. » Avec quelle impatiente anxiété nous attendions cette minute trop tardive et qui arrive après d’irréparables désastres !

Cette invocation de Dante à Apollon est longue. Dante évoque et peint avec des teintes légères toute la légende d’Apollon. Il appelle Apollon « vertu divine ». L’inspiration poétique n’est-elle pas une forme de la divinité qu’il y a dans l’univers ? Ainsi sommes-nous introduits au Paradis. Apollon a une valeur très symbolique et très réelle qui correspond à l’inspiration profonde du poète.

 

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Pourquoi Dante n’est-il pas canonisé par l’Église ? C’était bien osé à moi de poser une pareille question devant le cardinal archevêque de Paris, que je voyais sourire de mon zèle. On m’a répondu : un docteur n’est pas nécessairement un saint. La sainteté naît de la vertu, non de la sagesse, et la simple vertu n’y suffit pas : il faut une vertu héroïque. Dante avait-il la charité ? Il ne pardonne pas aux injustes et assouvit contre eux sa vengeance. Boniface VIII, la tête et le torse enfoncés dans un trou de feu, gigote les deux jambes en l’air. Ce pape est à la fois torturé et grotesque. Mais la violence, la rancune, la passion de Dante sont sans doute excusables. Et puis parmi les saints de l’Église, il y a bien des violents. Saint Jérôme, par exemple. En route Dante a des péchés d’orgueil. C’est péché véniel pour les poètes. Des péchés de volupté aussi. Eh bien ! et saint Augustin ?

Je discute, mais au fond, ce n’est pas la canonisation de Dante qui me tient vraiment au cœur. Je voudrais qu’après sainte Jeanne d’Arc, nous eussions saint Blaise Pascal. Dante eût été une préparation.

 

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Dante, un sommet d’où il me semble que je peux prendre une vue plus générale et plus exacte de toute la littérature italienne.

Si nous considérons l’œuvre des grands écrivains italiens, de Dante à Pétrarque, de Pétrarque à Arioste, d’Arioste à Alfieri, à Foscolo et à Leopardi, de ceux-ci à Carducci et enfin à Gabriele d’Annunzio, dans leur ambition littéraire, dans leur haute tenue, dans leur désir d’embrasser de grands espaces moraux, on retrouve la Divine Comédie.

Ce poème fut le grand motif d’orgueil des Italiens au moment du Risorgimento. Quand leur situation politique les humiliait, quand d’autre littérature était plus éclatante, ils disaient : « Nous avons Dante. » Dante fut un des facteurs du Risorgimento. Une actuelle représentation de ce grand orgueil national, c’est, à l’autre bout de ces six siècles, un personnage comme Annunzio.

Dès le principe, l’exemple formidable de ce poème national a donné aux Italiens le goût de la grandeur. À la suite de Dante, ils ont cherché la grandeur majestueuse des constructions poétiques, et, en même temps, une sorte de classicisme. Il y a du romantisme dans la surabondance de Gabriele d’Annunzio, dans cette illimitée floraison d’idées poétiques, mais avec le désir de faire une œuvre réfléchie qui soit le développement régulier d’un certain nombre d’idées ou de sentiments. Les Leopardi, les Annunzio n’ont jamais laissé vibrer leurs âmes pour en noter les vibrations les moins attendues comme elles se produisaient. Il y a un plan. Les Laudi sont le poème dédié à l’effort violent et à l’esprit de conquête.

Gabriele d’Annunzio surgit avec un tempérament d’une richesse étonnante. C’est la tradition à laquelle il est fort attaché qui le contient dans la lignée royale de sa race. Les Laudi n’auraient pas existé s’il n’y avait pas eu la Divine Comédie. Le goût des grands horizons politiques et moraux, l’ambition littéraire la plus noble, voilà ce que le respect de la tradition littéraire nationale enseigne aux Carducci, aux Annunzio. Annunzio s’est assimilé ceci et cela, a accueilli toutes les richesses étrangères, mais il est le littérateur italien de son époque. Il a voulu conserver une définition de son pays et être l’homme de cette définition. Par là il est un successeur de Dante. Dans une forme littéraire que sa beauté rattache au passé italien, il a voulu exprimer une conception de la vie nationale. Son idée est que l’Italie, qui avait eu sa période d’héroïsme, s’en était écartée, et qu’il fallait la rappeler à son ancienne tradition de foi, de violence, d’ambition, d’amour de la vie, de vibration individuelle et nationale.

 

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Beau débat entre Charles Maurras et Henry Cochin sur la primauté de Dante. « Dante est unique, me dit Cochin, parce que tous les hommes pensants trouvent en lui ce qu’il leur faut. J’ai reçu de courtoises réprimandes de Maurras parce que j’ai nommé Dante “le premier poète du monde”. Il m’a écrit : “Je demande grâce pour Homère, Sophocle et Racine.” J’aurais, quant à moi (c’est toujours Cochin qui parle), réclamé pour aussi Shakespeare. J’accorde grâce à d’autres encore. Ce que j’ai voulu dire, c’est que Dante est l’être humain le plus central de notre monde des esprits. Je laisse à part la question d’art, car comme artiste je le crois aussi très supérieur. Je parle surtout de sa valeur spirituelle, de sa valeur d’antique, de chrétien et de politique. Il y a tout en lui, du plus grand et du plus petit. Et je ne peux pas ne pas maintenir : le premier poète du monde. Je dirais presque l’unique. Et cela ne m’empêche pas d’adorer les autres. »

 

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Pour moi, je n’avais qu’une idée en écrivant ce petit discours, rappeler aux amateurs de brouillard qu’une belle oeuvre doit avoir la transparence et la limpidité, eu même temps qu’elle contient des mystères. Je voudrais mériter ce que l’amitié de Gabriele d’Annunzio lui inspirait un jour de trop indulgent pour mes essais d’art : « Je pense devant certaines de vos paroles, me disait-il en tête de son Martyre de saint Sébastien, à ces divines abeilles prises dans l’ambre claire... » Cette image du vieil humaniste, que l’Italien, fraternellement, ravivait pour me faire plaisir, demeure la plus belle leçon d’art quand on l’éclaire par le cri, digne de Pascal, que Bourget a recueilli de Stendhal : « J’aime la force, mais de la force que j’aime, une fourmi, une abeille, en montrent autant qu’un éléphant. » Il s’agit pour l’artiste de faire voir, avec une parfaite clarté, les miracles du monde spirituel.

 

 

 

Maurice BARRÈS, Les maîtres, 1927.

 

 

 

1. Discours prononcé à la Sorbonne le 2 juin 1921, sous la présidence de M. Alexandre Millerand, président de la République française.

2. Barbier, dans la fameuse apostrophe à l’Italie au chant VI du Purgatoire ; Rossetti, au début du chant IX ; Verlaine, au chant III ; Browning, quand Dante parle des hommes violents, morts de mort violente, qu’à leur dernière minute touche un rayon de l’au-delà.

3. Le 27 avril, pour cette fête de Saint-Séverin, l’église entière était louée depuis huit jours. Toutes les autorités publiques et universitaires y voulurent assister, comme à la Sorbonne le cardinal-archevêque.

 

 

 

 

 

 

 

 

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