Le mont Sainte-Odile

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BARRÈS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’étranger qui parcourt la plaine d’Alsace, entre Mulhouse et Saverne, instinctivement tourne les yeux vers les innombrables châteaux du Moyen Âge, qui, par-dessus la chaîne basse des vignobles, hérissent les sommets des Vosges. Pour un indigène, ces ruines sont mieux que pittoresques ; elles sont des points de sensibilité. Peut-être l’Alsacien respecte-t-il, sans le connaître clairement, le rôle qu’eurent ses burgs dans sa vie sociale. Et puis on montait là-haut quand on était petit ; les parents, les grands-parents y montèrent, et, dans chaque famille, des souvenirs heureux ou malheureux, fiançailles, mariages, naissances ou morts, se conservent liés à l’un ou l’autre de ces sites. Entre tous, la montagne de Sainte-Odile, avec ses nombreux châteaux, ses souvenirs druidiques ou romains, et son couvent, est le plus mémorable.

Vu de la plaine, le couvent de Sainte-Odile semble une petite couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies. Il occupe, au sommet de la montagne, un énorme rocher coupé à pic vers l’Est, accessible d’un seul côté, et qui surplombe trois précipices de forêts. Sans doute on trouve dans les Vosges des sites également pittoresques, mais celui-ci suscite la vénération. Sainte Odile, depuis douze siècles, demeure la patronne de l’Alsace.

L’Odile historique naquit du duc d’Alsace, Adalric, qui, dans la seconde moitié du septième siècle, administrait notre terre pour le compte des Mérovingiens. Il était attaché à la famille des Pépins, grands propriétaires entre la Meuse et la Moselle, et qui bientôt allaient donner la dynastie des Carolingiens. (Ceux-ci montrèrent, dit-on, une intelligence profonde de leur époque et restaurèrent l’idée d’État. Aussi leurs premiers clients peuvent être interprétés comme des serviteurs et collaborateurs de la préparation française.) À la suite de divergences politiques, Adalric martyrisa saint Léger et saint Germain. Au reste, bon chrétien. Il eut des remords et bâtit le couvent expiatoire, dont sa fille Odile fut la première abbesse.

Cette montagne était un bon sol, pour qu’il y poussât une plante nationale. Dès le quatrième siècle ou le troisième siècle avant Jésus-Christ, les Celtes y avaient construit le mur païen ; on trouve sur le sommet les traces d’un oppidum gaulois, probablement un collège sacerdotal druidique, et, plus tard, d’une citadelle romaine. Sans doute, on venait ici en pèlerinage honorer Rosmertha, déesse des régions de l’Est. Sainte Odile hérita des vertus accumulées de ce paysage et les augmenta. Elle était une graine tombée dans une terre déjà riche, mais une graine d’une nature à pousser haute et droite.

Le mont Sainte-Odile est, avec la cathédrale de Strasbourg, le plus fameux monument du pays ; et, si l’on veut prendre en considération que son mystérieux « mur païen » fut construit par une peuplade qui venait de bâtir Metz, on admettra que ce site fameux préside l’ensemble du territoire annexé. Aussi, vers l’automne de 1903, quand il me fut permis de revenir en Alsace et de reprendre mon travail sur le pays annexé, je ne pensai point que je pusse trouver une retraite plus convenable pour mettre en œuvre mes notes de Lindre-Basse et de Strasbourg. J’avais recueilli des documents qui nous montrent notre génie français et latin refoulé par le génie germanique ; j’étais préoccupé d’en tirer une moralité alsacienne et lorraine. Pour juger des institutions allemandes en Alsace et en Lorraine, il faut d’abord que nous nous fixions dans un parti pris sur le rôle historique de ces deux marches de l’Est ; il faut que nous reconnaissions ce que cette vallée rhénane renferme de permanent et qu’il s’agit de maintenir. Sainte-Odile est le vrai sommet d’où l’on peut sentir et comprendre avec amitié la continuité de l’Alsace et du pays messin.

Comment saurais-je rendre sensible la solitude, les plaisirs et la musique d’un long automne à Sainte-Odile ?

C’est avec amour et confiance qu’à chaque visite je me promène sur la forte montagne. Il n’en va pas de même ailleurs. Ailleurs, qu’un oiseau donne un coup de sifflet, qu’autour de moi les mouches accentuent leur bourdonnement, que les aiguilles des sapins miroitent au soleil, c’en est assez, ma vie fermente, je souffre d’une sorte d’exil. Je regrette ma demeure, mes pairs et toutes mes activités. Sur la montagne du Montserrat, plus étrange sinon plus belle que l’Ottilienberg, je ne pus jamais m’oublier, me donner. « Je salue vos puissances, disais-je au mont sacré des Catalans, mais nulle pierre de vos gradins ne saurait servir au tombeau qu’il faut que je m’édifie. » Sainte-Odile, au contraire, me semble l’un de mes cadres naturels, et je foule, infatigable, les sentiers de ma sainte montagne en me chantant le psaume qui m’exalte : « Je suis une des feuilles éphémères, que, par milliards, sur les Vosges, chaque automne pourrit, et, dans cette brève minute où l’arbre de vie me soutient contre l’effort des vents et des pluies, je me connais comme un effet de toutes les saisons qui moururent. »

Je m’enfonce dans ce paysage, je m’oblige à le comprendre, à le sentir : c’est pour mieux posséder mon âme. Ici je goûte mon plaisir et j’accomplirai mon devoir. C’est ici l’un de mes postes où nul ne peut me suppléer. À travers la grande forêt sombre, un chant vosgien se lève, mêlé d’Alsace et de Lorraine. Il renseigne la France sur les chances qu’elle a de durer.

Bien que je doive d’heureux rythmes à Venise, à Sienne, à Corfou, à Tolède, aux vestiges même de Sparte, et que je refuse la mort avant que je me sois soumis aux cités reines de l’Orient, j’estime peu les brillantes fortunes que me firent et me feront de trop belles étrangères. Bonheurs rapides, irritants, de surface ! Mais à Sainte-Odile, sur la terre de mes morts, je m’engage aux profondeurs. Ici, je cesse d’être un badaud. Quand je ramasse ma raison dans ce cercle, auquel je suis prédestiné, je multiplie mes faibles puissances par des puissances collectives, et mon cœur qui s’épanouit devient le point sensible d’une longue nation.

Le soir de mon arrivée, sous la pluie qui tout le jour ne s’était pas interrompue, une petite sœur des pauvres traversait la grande cour du monastère, au point où la porte cintrée s’ouvre sur la forêt. Cette cornette et l’inconfort général donnent un style monastique à ces dépendances qu’ennoblissent de sombres tilleuls. Sans doute, au grand jour, Sainte-Odile n’est plus qu’une hôtellerie tenue par les petites sœurs des pauvres ; le monastère a perdu sa règle et le cloître sa solitude ; mais, de l’ensemble se dégage une magistrale leçon de continuité. Il y a la stèle du douzième siècle, encastrée dans un mur du cloître ; il y a, dans la chapelle, les reliques de sainte Odile, que la critique la plus scrupuleuse tient pour authentiques ; il y a, sous les murs du monastère, comme le panier de son sous la guillotine, l’étroit cimetière des nonnes anonymes ; et le spectacle le plus instructif, c’est tout au fond des corridors, quand on débouche dans un étroit potager. Seul, un muret nous sépare de l’abîme. Sur la pointe du rocher plat, où repose depuis quatorze siècles l’audacieuse construction, cet humble jardin de légumes, semblable à un éperon, domine la cime des plus hauts sapins. Ici d’innombrables générations sont venues admirer ce qui ne meurt pas, la magnifique Alsace : l’Alsace « toujours la même et toujours nouvelle », dit Goethe, en retraçant avec plaisir, dans ses Mémoires, son pèlerinage de jeune étudiant à l’Ottilienberg.

Dans ce paysage aux motifs innombrables, l’essentiel, c’est l’armée des arbres, qui s’élève de la plaine pour couvrir de ses masses égales les ballons et les courbes des Vosges, cependant qu’au loin, l’Alsace agricole s’étend avec ses verts et ses jaunes variés, ses rares bouquets d’arbres sombres, ses rouges petits villages, et, doucement, bleuit, pour finir là-bas, dans une sorte d’eau lumineuse. Mais plus lyrique encore, selon ma préférence, que cette escalade forestière et que ce repos champêtre, il y a le royaume des airs. Nous assistons aux échanges du ciel et de la terre, quand les vapeurs montent et descendent. Parfois sur la plaine glisse une grande ombre qu’y projettent les nuages. Parfois ceux-ci s’interposent entre la terre et notre regard. Ils circulent rapidement comme une flotte défile devant un promontoire.

Les matinées de septembre, à Sainte-Odile, sont des matinées de bonheur. On voit une plaine aussi douce et neuve, dans ses blondes vapeurs, flottantes, que la jeune fille classique de l’Alsace. Délicieusement mouvementée, bien qu’aux regards distraits elle paraisse unie, cette vallée du Rhin prouve les grâces et les forces de la ligne serpentine. Ses chemins, jamais droits, ondulent avec nonchalance. La jeune plaine d’Alsace auprès de la vieille montagne ! serait-on tenté de dire ; mais que le soleil atteigne la montagne si noire, elle s’éclaire, devient jeune à son tour. Plaine rhénane ou montagne vosgienne, c’est ici une bienfaisante patrie, le lieu des plaisirs simples. Une nation laborieuse y sait jouir de son bonheur terrestre. Quelles figures satisfaites chez les pèlerins qui défilent sur la terrasse de Sainte-Odile ! Se bien promener et bien manger en gaie compagnie, c’est la devise de l’Alsace heureuse.

Mais à mesure que l’hiver approche, on ne voit plus qu’à travers des espaces d’humidité les villages devenus bruns, les terres roses, les prés d’un vert clair. De longs rubans de nuages restent indéfiniment accrochés à la montagne, et l’Alsace, en bas, devient un archipel dans une mer lointaine et bleuâtre.

Parfois, vers midi, notre montagne est dans le soleil, mais la plaine passera la journée sous un brouillard impénétrable. À quelques mètres au-dessous de nous, commence sa nappe couleur d’opale. Sur ce bas royaume de tristesse reposent nos glorieux espaces de joie et de lumière ! C’est un charme à la Corrège, mais épuré de langueur, un magnifique mystère de qualité auguste. Je parcours avec allégresse les sentiers en balcon de mon étincelant domaine forestier. Qu’une branche craque dans les arbres, j’imagine que des dieux invisibles prennent ici leurs hivernages. Si l’on m’excuse d’apporter aux bords du Rhin une image classique, c’est une goutte glissée du sein d’une déesse qui noie ce matin notre Alsace.

À certains jours, vers cinq heures du soir, une couleur forte et grave emplissait la plaine. Et c’est bien « emplissait » qu’il faut dire, car de ma hauteur je voyais si nettement, au-delà du Rhin, se relever les hautes lignes de la Forêt-Noire, qu’à mes pieds c’était une immense cuve où s’amassait du sérieux, du triste et du noble.

La beauté de Sainte-Odile n’est point toute sur sa terrasse : elle habite encore la Bloss et l’Elsberg, que chargent de mystérieux monuments.

Les deux plateaux de la Bloss et de l’Elsberg forment, avec le promontoire de la Hohenburg, qu’ils flanquent au sud et au nord, une superficie de cent hectares. Un mur celtique les enserre d’un ruban de dix kilomètres. C’est le célèbre « mur païen ». En partie éboulé, recouvert de mousses et travaillé par les racines des sapins, il est fait d’énormes blocs grossièrement équarris. Dans ses meilleures parties, il n’a plus que trois mètres de hauteur ; ses pierres, reconnaissables à leurs entailles en queue d’aronde, gisent au milieu des arbres. Selon les accidents du terrain, il se replie, ou projette des pointes, et même disparaît, toutes les fois que le rocher à pic rend impossible une escalade.

Par le plateau de la Bloss, on arrive de plain-pied sur les rochers de Maennelstein et du Wachstein et, brusquement, on trouve le vide, tout un immense précipice. C’est une vue sur la douce, riche et diverse plaine d’Alsace, et sur le groupe puissant des montagnes solitaires et boisées. Une série de contreforts se détachent de la chaîne des Vosges et s’inclinent vers la plaine pour y mourir. J’aime ces formes éternelles plus que les gais villages, et ces bois monotones plus que les champs parcellaires. Ô douceur altière de ces alternances de montagnes ! Les reines de la nature reposent heureuses dans une atmosphère lilas. Et contre ma figure, il y a de délicieux mouvements d’air... Sur la pierre plate du Schafstein, sans aucun garde-fou, je suis en face des libres espaces. Tout près de ma main, frêles dans la brise, voici des rameaux verts et jaunes, pointes des arbres qui surgissent de l’abîme, ayant poussé, Dieu sait comment, dans les interstices de la dure roche. De ces ramures, et pardessus la profonde vallée de Barr, le regard glisse sur un premier plan de montagnes, fort basses, qui semblent un moutonnement de cimes verdâtres, un crêpelage comme sur le dos des brebis. Une seconde, une troisième chaîne forment des masses de bleu-noir, puis se dégradent en bleu-gris, jusqu’à ce que là-bas, là-bas, sur la plus haute crête, apparaisse la très mince silhouette de la Hohkoenigsbourg, dans une buée jaunâtre, dans un glacis de couleur paille.

Jusqu’à quatre heures, les montagnes, épaisses de feuillages à l’infini, ondulent, vernies d’une brume dorée qui leur donne du mystère et du silence. De ces spacieuses solitudes, rien n’émerge que les deux tours féodales d’Andlau, rien n’étincelle que l’étroite prairie sur le ballon, près du Sperbourg. Ni la peinture ni les mots ne peuvent rendre les fortes et sereines articulations d’un immense paysage sévère ; il y faudrait une musique épurée de sensualisme. Dans cette harmonie d’or, cendré sur du vert, mon âme écoute un plain-chant dont le sens augmente à mesure que je m’y prête.

Quand le soleil, en s’inclinant, jette ses moires, de l’ouest à l’est, sur les montagnes qui s’abaissent vers la plaine, on voit se lever de celle-ci des centaines de fumées produites par les fanes qu’on brûle. Et, à l’opposé, vers l’ouest, dans le haut du ciel d’où descendent les montagnes, apparaissent de grandes taches ardentes, car c’est l’heure du couchant.

J’ai parcouru indéfiniment le domaine de Sainte-Odile et ses alentours. Les interminables sentiers serpentent, roses, sous les sapins qui leur font un toit vert. Pendant des heures je montais, je descendais ; parfois je m’égarais, sans rencontrer de bruit, ni de passant, ni aucune singularité. La profonde colonnade des sapins assombrissait les pentes. Il n’y avait, pour rompre la symétrie, que des roches écorchant le sol, çà et là, et couvertes de mousses verdâtres. Les jours de soleil, la forêt sentait les mûres et, si grave toujours, avait de la jeunesse. J’y trouvais plus souvent des semaines de tempête. Le vent, brisé sur les arbres, ne se faisait connaître que par son gémissement. En vain l’eau ruisselait-elle, j’allais avec légèreté sur ce sol sablonneux et que feutrent les aiguilles accumulées.

Par de telles journées pluvieuses d’octobre, vers quatre ou cinq heures, c est un mortel plaisir de chercher, de trouver le château romantique par excellence, le Hagelschloss. À l’extrémité du plateau et sur le mur païen, il se débat, comme un assassiné, parmi les sapins qui l’étouffent. Depuis la ténébreuse vallée qui gît à ses pieds, il apparaît, magnifique de force, de sauvagerie, ouvrant et dressant, sur les roides rochers et sur ses propres décombres, un vaste porche où deux platanes et trois joyeux acacias étonnent. Les forestiers prétendent que leurs chiens sont attirés par des puissances invisibles dans les oubliettes du Hagelschloss. Par les temps brumeux, dit-on, des fantômes s’y montrent. J’assure, au moins, que du fumier de ses feuilles amoncelées s’exhale continûment une perfide influenza.

Jour par jour, à la fin d’octobre, Sainte-Odile se teinte. La coloration débute dans les vallées intérieures. Au pré de Truttenhausen, quel enrichissement du spectacle ! Mais le brouillard, sur ces couleurs, épaissit son empire. Parfois, après une pluie, on revoit des parties importantes de la montagne ; quelque chose de sa gloire, chaque fois, a disparu. Pourtant contre l’obscur, le ténébreux hiver, je ne blasphémerai pas.. L’hiver élimine l’éphémère, met en vue les solidités. Voici les troncs, le sol, les rochers. J’embrasse mieux l’ensemble dans ce qu’il a de persistant. Cette Sainte-Odile de novembre, sévère, concise et dépouillée, semble vue par un froid vieillard. Dans la trame des siècles, les vieillards suppriment les particularités éphémères ; ils s’en tiennent aux masses éternelles, aux blocs sur quoi se fonde l’humanité. Quand l’hiver dépouille ma montagne, je vois mieux les dolmens préceltiques, le castellum romain et les tours féodales, témoins quasi géologiques des moments dépassés de notre civilisation. Et puis, là-bas, sur l’horizon, une ligne épaisse de brouillards marque plus fortement le Rhin.

 

 

 

Maurice BARRÈS, Au service de l’Allemagne, 1911.

 

Recueilli dans Histoires de montagnes,

textes réunis et préfacés par Charles Ficat,

Les Belles Lettres, 2000, collection Sortilèges.

 

 

 

 

 

 

 

 

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