Saint Paul

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Émile BAUMANN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je viens de relire ses Épîtres, comme pour la première fois. Tant m’a saisi l’imprévu de sa dialectique, la fougue de sa charité ! Et je vais revivre un moment son histoire à la façon d’un vieux drame qui restera nouveau jusqu’à la fin des temps.

L’histoire de Paul commence au martyre d’Étienne ; le sien la termine.

Sublime et terrible aventure ! Bataille des jours et des nuits !

Quand il apparaît, c’est au milieu d’une scène d’horreur. Ce jeune homme applaudit au meurtre du Nazaréen ; il garde les manteaux des témoins qui vont lui lancer leur pierre. Nous le retrouvons bientôt après investi contre la secte nazaréenne d’un pouvoir de haute police. Il entre dans les maisons, en arrache les suspects, les entasse dans les geôles, les fait flageller, les contraint à renier leur foi, intervient devant les tribunaux pour qu’ils soient menés au supplice.

Mais, sur la route de Damas, vers midi, une clarté divine le renverse ; une voix l’appelle : Saul ! Saul ! et il aperçoit, debout dans un brasier de gloire, quelqu’un qui était un homme, et plus qu’un homme, et qui lui dit :

– Je suis Jésus le Nazaréen que tu persécutes.

Saul, éperdu, soumis, ose demander :

– Que dois-je faire, Seigneur ?

Le Seigneur répond :

– Lève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire.

Aveugle, donnant la main à ses compagnons, il pénètre dans Damas. Un disciple, ayant nom Ananie, est averti par une vision qu’il doit, en imposant les mains à Saul, lui rendre la vue. Saul voit ; il se lève, il est baptisé ; dès ce moment, il reçoit la révélation de ce qu’il souffrira pour le nom du Christ.

Aussitôt il entre dans une synagogue, et, de sa voix puissante, il annonce que « Jésus est le Fils de Dieu ». Il aime ses frères, les hommes de sa race ; il veut leur salut avant celui des autres ; car c’est à eux, les premiers, que l’Évangile a été offert. Aussi, dans toutes les villes, il commencera par tenter leur conversion.

Sa prédication cause une surprise énorme : « Comment ! Celui qui dévastait la secte nazaréenne, il soutient maintenant que Jésus, c’est le Messie ! »

Par curiosité, d’abord, on l’écoute. Mais le fanatisme israélite se met sur ses gardes. Saul est jugé un renégat. Les docteurs de la ville l’attaquent furieusement ; il leur tient tête. On prépare contre lui des violences. Au bout de quelques jours il s’en va, il prend le chemin du désert en Arabie.

Qu’y va-t-il faire ? Les colonies juives étaient nombreuses parmi les montagnards du Hauran. Sans doute essaya-t-il de leur prêcher le Christ.

Trois ans après, avec une confiance magnifique, il revient à Damas. Les juifs complotent de l’assassiner. Il s’évade, en pleine nuit, du haut des murailles, descend caché dans une corbeille à pain. Il se rend à Jérusalem, insouciant des embuscades qui, là aussi, guetteront ses pas. Il veut entrer en rapports avec les disciples ; mais ils ont peur de lui et n’admettent point qu’il soit vraiment un Disciple. Mais l’un des Douze, Barnabé, l’introduit auprès des Apôtres. Prodigieuse rencontre de Paul et de Pierre, des héros qui allaient s’emparer du monde avec deux bâtons mis en croix !

Saul se met à disputer contre les Juifs ; il leur démontre que le Messie est venu ; tous les hommes, désormais, sont appelés au salut.

La résistance des fanatiques s’exaspère ; ils veulent l’exterminer. Comme il prie dans le Temple, une extase le saisit ; il entend cette parole :

« Sors en hâte de Jérusalem, parce qu’ils ne recevront pas ton témoignage sur moi... Pars, je vais t’envoyer au loin chez les gentils. »

Tandis qu’à Pierre est dévolu le soin des églises juives d’origine, à lui revient la plus humble part, les incirconcis.

Dès lors, il tient la confirmation de « son évangile ». Sa voie propre sera de porter la lumière à ceux qui sont assis dans l’ombre de la mort, aux païens.

Il s’embarque pour la Syrie, gagne Tarse, en Cilicie, la ville de son enfance, et, de nouveau, il disparaît. Sans doute, il vécut près de là, en anachorète, habitant une grotte de la montagne, s’abreuvant en silence aux sources de l’éternelle Sagesse.

Barnabé, qui prêchait à Antioche, vint le chercher dans sa retraite ; il l’emmena pour travailler avec lui. Toute une année, ils enseignèrent ; ils gagnaient, et, ce qui était plus difficile, retenaient sous la discipline de la Croix les Syriens instables, voluptueux, cupides.

Une famine désolait la Judée ; les Saints de Jérusalem souffraient d’une atroce indigence. Les chrétiens d’Antioche eurent l’idée d’une collecte. Paul et Barnabé furent chargés d’en porter l’argent à Jérusalem. Cette fois encore, Paul eut, dans le Temple, un ravissement qu’il évoquera lui-même longtemps après :

« Je sais un homme dans le Christ qui, voici quatorze ans (était-ce dans son corps, je ne sais ; était-ce hors de son corps, je ne sais ; Dieu le sait), fut ravi jusqu’au troisième ciel. Et je sais d’un tel homme qu’il fut ravi dans le Paradis et qu’il entendit des paroles ineffables qu’il n’est pas licite à un homme de prononcer. »

La grande impatience de Paul, c’était de porter le nom du Seigneur en des pays où on l’ignorait. Cependant il ne partirait point seul, ni avant que l’Église eût consacré son apostolat. Aux prophètes et aux docteurs d’Antioche assemblés dans une sainte liturgie, la Volonté divine, se manifestant, fit entendre cette parole :

« Mettez-moi à part Barnabé et Saul pour l’œuvre où je les appelle. »

Jamais coureur de mondes, au bord de l’inconnu, n’éprouva l’ivresse de Paul quand, avec Barnabé et Jean-Marc, cousin de Barnabé, il se dirigea vers Séleucie, voulant s’embarquer pour Chypre. Le jour où il monta sur le navire qui devait l’y porter, les îles l’attendaient, toute la gentilité tressaillit au fond d’elle-même, pressentant sa Rédemption. Ces trois passagers pauvres, à l’avant, sous les voiles, et qui n’ont peut-être ni argent dans leur ceinture, ni besace au dos, ni même un bâton dans la main, ils reviendront après avoir donné au Seigneur « un peuple de justes ». En vérité, pour l’avenir humain, rien de si grand ne s’est encore vu.

 

 

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À Chypre, Paul et Barnabé débarquèrent dans le port de Salamine ; ils annoncèrent Jésus aux Israélites des synagogues ; ils préparèrent une église plutôt qu’ils ne la fondèrent. Mais ils firent la rencontre d’un charlatan juif, Barjésus, surnommé Élymas, le mage. Celui-ci, par sa pratique des sciences occultes, s’était insinué auprès du proconsul Sergius Paulus, personnage lettré, curieux de théosophie. Élymas, tremblant pour son influence, se mit à calomnier auprès du proconsul les deux missionnaires. Paul, en présence de Sergius Paulus, l’apostropha ; et, emporté par une inspiration, il lui signifia que Dieu allait le rendre aveugle.

À l’instant, un brouillard, puis des ténèbres tombèrent sur les yeux d’Élymas ; et, pour marcher, il étendait les mains, cherchait quelqu’un qui le conduisît.

Sergius Paulus « ayant vu ce qui était arrivé, crut, frappé d’admiration devant la doctrine du Seigneur ».

Ainsi, le premier païen de marque, devenu un disciple, fut, dans une province sénatoriale, le délégué de la puissance romaine, l’homme devant qui on portait les faisceaux et les haches ; et cet évènement préfigurait le magnifique avenir. Paul pouvait songer dans une vue prophétique :

« Rome est à nous, c’est-à-dire au Christ. Le monde est à Lui. » En quittant Chypre, Paul et Barnabé gagnèrent la Pamphylie, région d’Asie Mineure opulente, où se mêlaient toutes sortes de peuples et de religions. Par les routes du Taurus, ils parvinrent, au nord de deux lacs bleus, à Antioche de Pisidie. Le jour du sabbat, Paul prêcha dans la synagogue le mystère divin, comment la grâce est donnée par le sang du Christ à celui qui croit, juif ou gentil. Les juifs, indignés, blasphémèrent le Christ, insultèrent les Apôtres, et obtinrent que les intrus fussent expulsés d’Antioche.

Paul, avec Barnabé, marcha, vers le Sud-Est, par les steppes de la Lycaonie, jusqu’à Iconium (aujourd’hui Koniah), croisement de vastes routes. Il connut là une jeune fille admirable, Thècle, qui nous révèle en Asie, à l’aurore de la foi, une âme pareille à celle d’Angèle de Foligno, de sainte Catherine de Sienne, de sainte Thérèse. Dans l’histoire de Thècle on sent palpiter cette ferveur éperdue qui sera, plus tard, appelée d’après saint Paul la folie de la Croix.

Il séjourna un assez long temps à Iconium. Lui et Barnabé convertirent de nombreux Juifs et des Grecs.

Les Juifs restés incrédules soulevèrent contre « les frères » la masse des païens. Un tumulte éclata, et la foule, avec des bâtons, des pierres, marcha vers la maison où enseignaient les Apôtres. Ils purent s’enfuir et se réfugièrent, en Lycaonie, dans la petite ville de Lystres. C’est à Lystres que Paul guérit un mendiant, boiteux et perclus. La foule, émerveillée par ce miracle, prit Paul et Barnabé pour des dieux. Un prêtre disposa les préparatifs d’un sacrifice. On vint avertir les Apôtres de la pompe en marche vers eux. ils s’élancèrent au devant du cortège, crièrent à la foule :

« Hommes, que faites-vous ? Nous sommes des hommes passibles comme vous autres... »

Cette protestation déçut le peuple de Lystres ; des juifs, arrivés d’Antioche de Pisidie, diffamèrent Paul et Barnabé. Une bande entoura Paul dans un moment où il était séparé de ses compagnons. On lui lança des pierres à la tête ; il tomba évanoui. Ses disciples accoururent et le trouvèrent miraculeusement ranimé.

Le lendemain, il se mit en route avec Barnabé. Ils parvinrent à un gros bourg, Derbé. Puis ils revinrent sur leurs pas, et, avec une audace méthodique, ils visitèrent de nouveau Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie.

Quand ils revinrent à Antioche, ils annoncèrent « les grandes choses que Dieu avait faites avec eux ». Leur voyage avait duré quatre ou cinq ans – de 44 ou 45 à 49 –. Désormais la preuve était faite :

« Dieu ouvrait aux gentils la porte de la foi. »

 

 

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Cependant, les chrétiens nés juifs regardaient d’un œil méfiant leur apostolat. Ils avaient peine à concevoir sans la circoncision un parfait chrétien. Ils signalèrent Barnabé, et Paul encore plus, comme des faux apôtres qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens, sacrifiaient la vraie doctrine. Paul sentit la gravité d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la foi au Christ Jésus ? Le conflit s’aigrissant, une voix intérieure lui révéla qu’il devait monter à Jérusalem, prendre pour arbitres « les colonnes » de la métropole, Pierre, Jacques et Jean. Pierre assembla le conseil des anciens, le presbytérion, et il donna aux principes de Paul une franche adhésion. Jacques le Mineur, lui-même, celui que le peuple considérait comme le rempart des traditions orthodoxes, déclara qu’il ne fallait pas contraindre à la circoncision les gentils, mais leur enjoindre de s’abstenir « des souillures des idoles, de la fornication1, des bêtes étouffées et du sang2 ».

Malgré tout, les judaïsants persistèrent dans leurs méfiances rétrogrades. Pierre venu à Antioche mangeait d’abord avec les gentils. Les « faux-frères » en furent scandalisés ; il battit en retraite et cessa de manger à une autre table que celle des circoncis. Barnabé suivit son exemple. Paul blâma Pierre publiquement :

« Si toi qui es juif, tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement) contraindre les gentils à vivre en juifs ? Nous sommes nés juifs, nous autres, et non pécheurs d’entre les gentils. Mais, sachant que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus... Pour moi, je suis mort à la Loi afin de vivre pour Dieu. Je suis crucifié avec le Christ. Je vis – non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi... Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu ; car enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort pour rien. »

L’avenir du christianisme ne semblait point à la merci d’une question de nourritures et de tables où on les mangeait.

Pourtant l’universalité de l’Évangile était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques.

Paul, dans sa véhémence, avait eu si nettement raison que Barnabé, comme Pierre, lui pardonna. Et, peu de temps après, il dit à Barnabé :

« Retournons donc, par toutes les villes où nous avons annoncé la parole du Seigneur, voir les frères comment ils vont. »

Une querelle devait troubler leur départ. Paul refusa d’emmener Jean-Marc, le cousin de Barnabé. Barnabé en conçut quelque dépit ; et il partit seul pour Chypre avec Jean-Marc. Paul prit pour compagnon Silas ; d’Antioche, ils parcoururent la Syrie et la Cilicie ; par les gorges du Taurus ils gagnèrent la Lycaonie ; à Lystres, Paul se fit un très jeune disciple, Timothée, prédestiné à devenir entre tous « son vrai fils dans la foi ».

D’Iconium et d’Antioche de Pisidie, il remonta vers le Nord, se proposant de pénétrer en Bithynie. Les Galates étaient sur son chemin ; et c’est ainsi que des hommes de sang gaulois, des Celtes barbares, vingt ans après la mort du Christ, eurent la révélation de sa doctrine. L’éloquence de Paul les émerveilla. Prompts à se donner ils se convertirent en foule. Mais, lorsque des judaïsants survinrent après lui et déformèrent son évangile, le peuple galate se laissa berner par eux. Cette versatilité l’indigna : « Ô absurdes Galates, s’écria-t-il, qui donc vous a ensorcelés ? » Et son apostrophe semble franchir les siècles comme les lieux, viser les Français qui se croient modernes, leur manie de verbiage, leur fausse générosité.

 

 

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Il infléchit ensuite sa marche vers l’Occident, descendit jusqu’à la mer, et s’embarqua dans le port de Troas pour gagner Néapolis (Cavalla). Il se dirigea vers Philippes, colonie de vétérans, où ses compagnons et lui devinrent les hôtes d’une marchande de pourpre, Lydia. Transportée, elle écouta Paul ; « son cœur s’ouvrit aux choses qu’il disait ». Dans le logis d’une marchande de pourpre, le christianisme occidental eut sa première église. La couleur du sang glorieux allait être ainsi magnifiée ; et, à Philippes, sur le sol européen, Paul et Silas allaient offrir au Christ, en libation, les premières gouttes de leur sang.

Une jeune fille, que les démons possédaient, criait sur le passage des Apôtres : « Ces hommes-là, ils sont les esclaves du Dieu très haut ; ils nous annoncent la voie du salut. » C’était une devineresse ; elle prédisait l’avenir. On lui donnait de l’argent ; plusieurs compères, s’étant associés, exploitaient les prestiges de ce « médium ». Paul enjoignit aux démons de sortir d’elle. Ils obéirent ; mais, aussitôt, elle perdit ses dons prophétiques. Furieux, ses maîtres insultèrent Paul et Silas, les entraînèrent au palais de justice devant les « duumviri » et les accusèrent de propager une superstition contraire aux mœurs romaines, à l’ordre de l’État. On les livra aux licteurs qui les fouettèrent jusqu’au sang. Roués de coups, presque nus, ils furent menés à la prison, précipités dans une geôle ; on serra leurs jambes meurtries, liées avec des cordes, dans les deux trous d’un bloc de bois.

Vers minuit, la terre trembla violemment ; toutes les portes s’ouvrirent, et les captifs sentirent que leurs chaînes tombaient. Le geôlier les emmena dehors ; foudroyé d’une illumination divine, il leur dit :

« Seigneurs, que dois-je faire pour être sauvé ? »

Les Apôtres répondirent : « Crois au Seigneur Jésus-Christ, et tu seras sauvé, toi et les tiens. » Et ils lui dirent la parole de Dieu, à lui et à tous ceux qui étaient dans la maison.

Le lendemain, les magistrats envoyèrent des licteurs avec l’ordre de libérer les prisonniers. Paul se déclara citoyen romain (Silas l’était aussi) ; et il exigea des duumvirs des excuses qui auraient pu être des châtiments. En attendant, à Philippes, il avait goûté, sous les verges des licteurs, les prémices du martyre.

De Philippes, ses compagnons et lui parvinrent à Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, confluent de races et de religions, une des plus grouillantes parmi les grandes sentines méditerranéennes. Beaucoup de Juifs pauvres y exerçaient le métier de tisserand. Paul, à Tarse, avait appris, comme le font encore les ouvriers ciliciens, à tisser des tentes en poil de chèvre. Il chercha du travail dans les quartiers de Thessalonique ; il en trouva au-delà de ses besoins. Le jour du sabbat, il vint parler dans la grande synagogue, quelques Israélites eurent la foi ; mais Paul toucha surtout des Grecs monothéistes et des femmes appartenant aux familles les plus considérables.

Les Juifs incrédules, irrités de sa doctrine, jaloux de voir les païens en majorité dans l’Église, fomentèrent une conspiration. Ils traînèrent devant les « politarques » l’hôte de Paul, Jason, et plusieurs des frères :

« Voici, clamèrent-ils, les gens qui bouleversent le monde. Ils agissent contre les principes de César ; ils disent qu’il y a un autre roi, Jésus. »

Paul dut partir et se retira dans la montagne à Bérée. De là encore, les agitateurs le chassèrent. Il se remit en route, comme un Juif-errant de l’apostolat ; il arriva, marchant toujours vers l’Ouest, aux faubourgs d’Athènes ; là où il vit une pierre d’autel qui portait cette inscription : « Au dieu inconnu. »

Il prêcha d’abord dans la synagogue, puis s’adressa directement aux païens. Les Athéniens, curieux et sceptiques, l’écoutèrent sans le prendre au sérieux : « Que nous veut ce pierrot ? » disaient-ils... C’est un colporteur de Divinités étrangères. Il annonce Jésus et Anastasis (la Résurrection). Certains, pris du désir de mieux connaître sa doctrine, eurent la fantaisie d’exiger qu’il la présentât dans une conférence publique. Ils l’emmenèrent, sans lui donner le temps de la réflexion, au flanc occidental de l’Acropole, sur la colline d’Arès. Son discours, d’une portée immense, allait marquer la solennelle rencontre du dogme chrétien et de la philosophie grecque. Paul n’hésita pas, devant la citadelle de l’erreur polythéiste, à réprouver les idoles. Il montra le Dieu unique, créateur et Juge, en qui nous avons la vie, le mouvement, l’être, et qui mande « à tous les hommes, en tous lieux, de se repentir, parce qu’il a fixé un jour où il va juger le monde dans la justice, par un homme3 qu’il y a destiné, donnant à tous une raison de croire, en le ressuscitant d’entre les morts ».

Quand il prophétisa « la résurrection des morts », parmi les assistants se propagèrent des sourires, des éclats de rire, des haussements d’épaules. Beaucoup se levèrent, déclarant : « Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » Les Athéniens résistèrent longtemps à l’Évangile. Paul gagna dans Athènes peu de disciples. Il emporta de cette ville la tristesse d’avoir travaillé presque sans fruit. Infatigable dans l’espoir, il poursuivit sa marche du côté de l’Occident.

À Corinthe, il vécut sous le toit d’un faiseur de tentes, Aquilas, Israélite natif du Pont. Il travaillait pour lui, gagnait sa journée en humble artisan, supérieur à la fatigue, exemplaire dans l’obéissance. Sa parole eut en cette ville une efficacité plus large que nulle part ailleurs ; il établit là une puissante Église ; il disciplina les liturgies, répartit les offices du ministère sacré, corrigea les abus. Il employa dix-huit mois de soins à la former, à la prémunir. Les juifs essayèrent d’armer contre sa parole l’autorité romaine. Leur haine échoua devant le mépris du proconsul Gallion, frère de Sénèque. Paul semblait pouvoir se fixer en Achaïe, élargir et fortifier l’Église de Corinthe. L’Esprit le ramena vers l’Asie Mineure ; il partit de Corinthe et navigua jusqu’à Éphèse, nœud des routes par où les Églises d’Occident se joindraient à celles de l’Asie.

Ses prédications, à Éphèse, comme partout, commencèrent dans la synagogue. Mais, au bout de trois mois, les Juifs décrièrent, blasphémèrent son enseignement. Il voyait s’ouvrir devant lui « une porte grande et puissante ». Il reconnaissait en même temps, et non sans tristesse : « Ceux qui s’opposent sont nombreux. » Il avait contre lui, outre les Juifs, les faux-frères, les amateurs de sciences occultes indignés parce que les chrétiens avaient brûlé en tas des livres de magie ; et les trafiquants du temple d’Artémis, les orfèvres qui fabriquaient des images de la déesse et imputaient à la nouvelle religion la baisse de leur commerce. Ils déchaînèrent une émeute de la populace où les disciples de Paul faillirent être massacrés.

Après ces agitations il ne put s’attarder à Éphèse. Il s’embarqua secrètement pour Troas avec le dessein de passer en Macédoine. Il demeura trois mois à Corinthe, et c’est là, on le suppose, qu’il dicta sa grande Épître aux Romains.

Il se proposait alors de se rendre à Rome, puis en Espagne. Mais auparavant il voulait porter à Jérusalem l’offrande des Églises de Macédoine et d’Achaïe.

 

 

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Il partit de Corinthe, accompagné par les délégués qu’il s’associait pour le transport de la collecte. Leur caravane traversa Thèbes, les Thermopyles, la Thessalie ; elle prit la mer à Néapolis et atteignit Troas. À Troas, le soir du dimanche, Paul assembla les fidèles « pour rompre le pain ». Il prêcha longtemps ; un jeune garçon, nommé Eutychos, s’était assis au bord d’une fenêtre ; le sommeil le prit ; il tomba dans la cour ; on le releva mort ; Paul se jeta sur lui et le ressuscita.

En continuant sa route par mer, l’Apôtre fit escale à Milet. Les anciens d’Éphèse et d’autres villes proches se réunirent pour saluer son passage. Paul leur parla, comme si, devant les périls où il s’engageait, il leur laissait un adieu pareil à un testament :

« Vous savez, dit-il, comment je me suis comporté avec vous, servant le Seigneur en toute humilité, dans les larmes et les épreuves qui survinrent par les machinations des Juifs, et que je n’ai jamais reculé ni omis ce qui pouvait vous être utile pour vous prêcher et vous enseigner en public et dans les maisons, attestant, pour les Juifs comme pour les Hellènes, la loi du repentir envers Dieu et la foi en Notre Seigneur Jésus-Christ.

« Et maintenant... je vais à Jérusalem, sans savoir ce qui m’arrivera, sinon que l’Esprit-Saint, dans chaque ville (par ses prophètes) m’avertit que chaînes et tribulations m’attendent. Mais je ne tiens compte de rien et je fais bon marché de ma vie pourvu que j’accomplisse ma course avec joie, et le ministère que j’ai reçu de la part du Seigneur Jésus : proclamer l’Évangile de la grâce de Dieu. Et, maintenant, voici, je sais que vous ne verrez plus mon visage, vous tous parmi lesquels j’ai passé, annonçant le Royaume de Dieu... »

Ayant dit ces choses il s’agenouilla et pria avec eux tous. Et tous pleurèrent beaucoup ; et, s’étant jetés au cou de Paul, ils l’embrassaient, affligés surtout de la parole qu’il avait dite, qu’ils ne reverraient plus son visage. Et ils le reconduisirent jusqu’au pont du vaisseau.

À son arrivée dans la ville sainte, Paul déposa auprès des « Saints » le produit de la collecte. Selon leur désir, il accomplit dans le Temple un acte de dévotion éminemment judaïque ; il prit à sa charge le vœu des nazirs4 pauvres qui, après trente jours de consécration à Dieu, devaient offrir un sacrifice onéreux.

Mais des juifs asiatiques d’Éphèse, arrivés pour la Pentecôte, l’avaient reconnu dans la ville, se promenant avec l’Éphésien Trophime, qu’on savait païen d’origine, et ils inventèrent ce bruit atroce :

« Il a introduit des Grecs dans le Temple. »

Le jour où il y monta pour le sacrifice des nazirs, quelques-uns de ces juifs l’aperçurent, se mirent à pousser des imprécations ; une masse de gens s’élança, le bouscula sur les degrés ; on l’entraîna vers l’issue du Temple. Il était voué à une mort inévitable si, de la forteresse Antonia, un tribun romain n’était accouru avec des soldats pour le dégager. Le tribun Lysias commanda d’emmener Paul au corps de garde. L’Apôtre eut, en cet instant, une idée sublime : proclamer le Christ vis-à-vis du Temple, haranguer « ses frères » qui le détestaient sans le connaître. Il leva ses bras chargés de chaînes, montra qu’il voulait parler. Ce petit homme à l’œil de flamme, chauve, fumant de sueur, poudreux, dépenaillé, debout contre l’énorme tour blanche, eut l’air soudain puissant comme un prophète. Il portait dans son regard et dans son geste ce qui révèle à une foule mystique l’envoyé d’en haut. On l’écouta raconter dans la langue araméenne l’erreur de sa jeunesse, la vision qui l’avait illuminé. Mais lorsqu’il osa rappeler qu’une voix lui avait donné cet ordre : « Pars, je vais t’envoyer au loin chez les gentils », des clameurs éclatèrent ; les soldats, pour le dérober à la furie du peuple, durent l’entraîner à l’intérieur de la tour et fermer les portes.

Le tribun voulait le soumettre à la question, le faire flageller. Paul invoqua son titre de citoyen romain. Lysias s’empressa de lui faire ôter ses chaînes. Il avertit le sanhédrin de s’assembler pour juger son captif. Au milieu de cette séance tumultueuse, Paul faillit être assassiné ; comme des Juifs avaient formé un complot, jurant « de ne boire ni de manger jusqu’à ce qu’il fût mis à mort », Lysias l’envoya de Jérusalem à Césarée avec une escorte considérable. Paul quittait la ville Sainte pour n’y jamais revenir. Rome, au contraire, l’attendait. Cette file de soldats, ces officiers qui l’entourent, c’est déjà la puissance romaine mobilisée au service de la foi. Demain, peut-être, il y aura parmi eux des chrétiens. Ils appelleront Paul leur frère ; ils rompront le pain d’amour avec lui ; ils s’agenouilleront sous sa main d’Apôtre ; et sa parole leur sera la parole de Dieu. Le prisonnier part en conquérant.

 

 

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À Césarée, dans la tour d’Hérode, Paul resta deux ans captif. Une captivité fructueuse où il enseignait, où il convertissait. Les juifs mettaient tout en œuvre afin d’obtenir que le prisonnier leur fût remis. Mais un citoyen romain ne pouvait être contraint à subir sans appel le jugement d’un tribunal juif. Devant le procurateur Festus, Paul déclara : J’en appelle à César. Festus prononça donc la sentence :

– Tu en appelles à César ; tu iras à César.

L’arrière-saison commençait lorsque Paul s’embarqua pour l’Italie. Quelques-uns de ses disciples, Timothée, Luc entre autres, avaient pu l’accompagner. Une horrible tempête de quatorze jours le jeta sain et sauf sur la grève de Malte. À Rome, sa détention fut bénigne ; il se logea sans doute dans le voisinage du camp des prétoriens où on l’avait conduit ; il était libre de sortir, enchaîné toutefois, tenu en laisse par un soldat. Il put faire entendre autour de lui l’évangile du salut :

« Ce qui m’est arrivé, écrivait-il aux Philippiens, tourne plutôt au profit de l’Évangile ; en sorte que mes chaînes sont connues de tout le prétoire5 ; et la plupart des frères ayant, à cause de mes chaînes, plus grande confiance dans le Christ, osent sans crainte dire la Parole. »

Sa parole, en effet, continuait à courir au-dessus des peuples. Plus la puissance de l’Esprit semblait liée, plus sa vigueur d’expansion croissait. Cependant, lorsqu’il pesait en face du tribunal romain l’alternative : être acquitté ou condamné à mourir, un sublime débat se poursuivait au fond de sa volonté :

« (Je voudrais) me dissoudre, être ainsi avec le Christ ; car c’est de beaucoup la meilleure chose. Mais demeurer dans la chair est plus nécessaire à cause de vous. »

Les deux années où il vécut à Rome, prisonnier militaire, terminent ce qu’on sait nettement sur sa vie. Au delà, il s’enfonce dans un brouillard. Il croyait à l’heureuse conclusion de son procès. Les épîtres à Timothée, celle à Tite seraient inexplicables s’il ne s’était vu, en effet, acquitté, libéré. Il retourna, sans doute voir les Églises d’Achaïe, de Macédoine, d’Asie. Il fit une mission en Crète et chargea Tite d’y bien asseoir son œuvre. Put-il accomplir le voyage d’Espagne ? Clément Romain, dans son épître, laisse entendre que Paul « atteignit le terme de l’Occident » ; et ces mots se rapportent plutôt à l’Espagne qu’à Rome même. Seulement, rien n’indique les circonstances ni l’époque de son exploration.

Il était en Orient, semble-t-il, quand éclata contre les chrétiens la grande persécution néronienne. Une tradition veut que l’Apôtre Pierre et lui soient ensemble partis de Corinthe pour Rome afin de soutenir les fidèles, comprenant aussi qu’ils allaient enfin « recevoir la couronne ».

Selon les Actes apocryphes, Paul aurait loué, hors de Rome, une grange ; là, il se remit à prêcher. Dénoncé, il fut une seconde fois jeté en prison. Il se montre alors à Timothée, chargé de chaînes « comme un malfaiteur ». Il lui parle, comme étant à la veille du suprême départ :

« J’ai combattu le beau combat ; j’ai achevé la course ; j’ai gardé la foi. Maintenant, elle est déposée pour moi la couronne de la justice que Dieu me donnera en ce jour-là, lui, le juste Juge ; et non seulement à moi, mais à tous ceux qui ont désiré avec amour sa manifestation. »

Les péripéties de son deuxième procès n’ont rien de solidement historique. Néron lui-même aurait interrogé l’Apôtre ; tandis que Pierre, homme de rien, fut voué au supplice de la Croix, à Paul, citoyen romain, on réserva une mort plus honorable : la décollation par le glaive. Son martyre, d’après la tradition, eut lieu le 29 juin de l’an 67.

L’escorte militaire avec le bourreau et ses valets emmena le condamné au sud-ouest de la ville, vers la porte d’Ostie. Le point de la banlieue désigné pour l’exécution était un vallon désert ; des sources d’eau salubres lui avaient mérité le nom d’Aquae salviae. L’escorte s’arrêta près d’un pin. Le condamné requit du centurion la liberté de se recueillir. Il pria debout, les mains étendues, tourné vers l’Orient, vers la ville sainte de ses pères. On l’entendit parler en hébreu à quelqu’un d’invisible.

L’arrêt portait qu’il serait, selon la coutume, flagellé avant d’être décapité. Il offrit encore au baiser des verges ses épaules décharnées, creusées par des lanières sans nombre. Toutes ses campagnes, comme sur une stèle, s’y lisaient inscrites en glorieux stigmates.

Puis on lui banda les yeux ; il s’agenouilla et tendit le cou en silence. Avide, la terre romaine but la libation du sang libérateur.

Quelques fidèles, de pieuses femmes assistaient, du haut de la colline, au sacrifice. Ils portèrent le corps saint dans la villa de l’une d’elles, Lucina. Il y reposa jusqu’en 258, jusqu’au temps où il fut réuni à celui de saint Pierre, dans la nécropole de la voie Appienne. On le transféra ensuite, au IVe siècle, sous l’autel de la basilique dédiée à l’Apôtre, Saint Paul hors les murs.

 

 

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 « L’avenir ne verra pas un autre Saint Paul », s’écriait le plus insigne de ses commentateurs6. Tous les hommes admirables qui seront comme lui Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique, paraîtront, auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche exemplaire. Il déconcerte par la mobilité de ses traits, l’ampleur des aspects de sa physionomie.

Dans sa nature, un signe pourtant domine tout : la violence passionnée, non impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament ; elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le prédestinant.

Ses défauts mêmes ont servi les fins divines ; la vélocité de ses impressions le disposait à l’inconstance ; son humeur vive le tournait à briser ce qui lui résistait ; l’emportement de ses convictions le vouait au fanatisme ; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste.

Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir, aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses infirmités l’aidèrent à demeurer humble ; il parla du péché en homme qui avait éprouvé dans sa chair le dur conflit.

Doué d’une volonté magnifique, il était né avec le génie du commandement. Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire, de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il enseignait par l’exemple ; il montrait ses mains que le travail avait durcies. Il s’était acquis le droit de dire : Qu’est-ce que la faim ? Qu’est-ce que les verges ? Que sont les périls des routes et de la mer ? Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi. Imitez-moi.

Sa vaillance avait pour aiguillon l’esprit de triomphe. Il voyait, au bout du stade, la couronne. Mais au lieu de « courir en vain », il visait au terme infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer.

Son trait particulier, c’est qu’une intelligence nettement subtile sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au fond de lui-même :

« Je sais que le bien n’habite pas en moi... Le bien que je voudrais, je ne le fais pas ; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais7. »

Grand analyste sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec les perfections divines ; il scrute sa conscience sous la lampe de la foi.

Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses idées autour d’un principe ; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le défait pas sans peine. Il soulève d’un coup des grappes d’idées. Il raisonne en intuitif ou discourt selon la méthode juive, contournée et violente : cheminement abrupt des prémisses, imprévu des conclusions.

Souvent il esquisse le profil d’une vérité ; puis il néglige d’en achever l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin ; il veut convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.

Paul est un logicien mystique. Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée, illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour démontra jusqu’où l’homme, après le rachat du Christ, pouvait, du premier élan, rebondir.

Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté. L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi ; il conforme sa vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu dire sans mensonge :

« Je vis – non, c’est le Christ qui vit en moi. »

Et cependant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la misère et toute la noblesse de son humanité vraie.

Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre, plus il est lui-même. Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses conseils l’Orient et l’Occident.

Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.

Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant, sa charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles ; il aime en Dieu tout ce qui peut être aimé.

Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère, et pour violenter, pour détruire. À présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts.

Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes. Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se faire une idée.

Il se juge indigne entre les indignes, « le dernier des Apôtres... un avorton », le premier des pécheurs. Il ne se glorifie que des coups reçus, des opprobres sans mesure ; par là, il est certain de ressembler à son modèle. Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son nom, il se donne comme exemple.

Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités, en apparence dissemblables : la rudesse et le mansuétude ; la dignité et l’abaissement ; l’ironie et l’onction ; la décision foudroyante et la prudence flexible ; l’esprit de liberté et la soumission ; la hauteur contemplative et le sens pratique ; la fidélité aux principes transmis et l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des missionnaires ; ce Juif est le plus universaliste des théologiens.

Maurice Denis, dans la fresque de Genève, a symbolisé superbement l’universalité du génie de Paul : la voile immense de la barque où prêche l’Apôtre touche de la pointe de son mât le trône céleste de Jésus-Christ.

L’œuvre écrite de saint Paul tient en un livre mince : quatorze épîtres disséminées sur un espace de dix-huit ans : deux aux Thessaloniciens (49-52) ; une aux Galates, deux aux Corinthiens (53-56) ; une aux Romains (56) ; celles aux Éphésiens, aux Colossiens, à Philémon, aux Philippiens (59-61) ; celle aux Hébreux (62)8 ; la première à Timothée et l’épître à Tite (63-65) ; la seconde à Timothée (66-67).

Mais sa théologie est d’une prodigieuse richesse. Elle repose sur le dogme du péché d’origine ; cette notion lui vient de la théodicée juive. Tous les hommes ne sont qu’une même chair ; ils se transmettent l’inclination au mal, hérédité d’Adam, qui était, en plus d’un sens, la préfiguration du Christ « à venir ». Le genre humain n’avait pas en lui de quoi satisfaire ; il fallait un propitiateur. Dieu seul, en se communiquant à sa créature par l’Incarnation, pouvait lui rendre la faculté de redevenir son image. Le Christ, en prenant la forme d’un esclave, anéanti jusqu’à la mort, et à la mort la plus infamante, a tout réconcilié. Il est ressuscité pour que nous ressuscitions avec Lui, voulant que l’homme récupère en lui, par lui, la vie éternelle. Le Christ est « la tête » du corps mystique de l’Église ; c’est de lui, par la Grâce, que descend, comme de la tête aux membres, toute la plénitude vivifiante.

La prédestination, la Communion des Saints, toutes ces immensités, Paul les explore aussi loin qu’il est permis à une pensée d’homme éclairée par le Verbe. Et les dogmes prennent dans sa bouche un accent d’autorité décisif ; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits divins ou humains dont il tient la certitude.

Mais, pour le monde moderne, ce sont des vérités presque mortes. Paul est donc, plus que jamais, à cette heure, le docteur des gentils. Les nations auraient besoin de rapprendre, auprès de lui, les éléments du salut. Il leur expliquerait comment le salaire du péché, c’est la mort, et de quelle maladie elles dépérissent. En disant aux hommes : Vivez dans le Christ et selon lui, il leur enseigne toute force, toute joie, toute perfection. L’exemple qu’il leur propose ne s’adresse pas simplement à des anachorètes ; son christianisme est social. Il a dit sur le mariage les choses les plus hautes et les plus sensées. Entre les maîtres et les serviteurs il exige, des uns, la bonté9, des autres, la droiture diligente, comme des gens « qui servent le Seigneur et non pas des hommes ». À l’égard des pouvoirs publics, il entend que tous soient soumis aux autorités supérieures. Car « toute autorité vient de Dieu ».

Il fait un précepte à chacun de travailler pour n’être pas à charge au prochain et subvenir aux indigents. La division du travail, l’ordre dans la vie, la dignité, lui paraissent des règles nécessaires.

Au-dessus de tout il met deux vertus qu’ignorait le monde païen : l’humilité, la charité. L’hymne où Paul, en magnifique poète, a célébré celle-ci, tout connu et vieux qu’il soit, garde une fraîcheur divine, comme une chose improvisée derrière la porte du Paradis :

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain bruyant ou une cymbale qui vibre. Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toute science, quand j’aurais toute la foi, une foi à déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je donnerais en bouchées de pain tout ce que je possède, quand même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien.

« La charité est patiente, elle est bonne. La charité n’envie pas. La charité n’est ni glorieuse, ni gonflée d’orgueil. Elle ne fait rien d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’encolère point, elle n’impute pas le mal. Elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle endure tout.

« La charité ne succombera jamais. Si vous parlez des prophéties, elles s’évanouiront ; des langues, elles cesseront ; de la science, elle aura son terme. Notre science n’est que partielle et nous prophétisons partiellement. Quand viendra ce qui est parfait, alors ce qui est partiel s’abolira. Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais comme un petit enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Lorsque je suis devenu homme fait, j’ai rejeté ce qui était du petit enfant. À présent, nous voyons les choses comme dans un miroir, en énigme. Alors nous verrons face à face. Mais alors je connaîtrai parfaitement, comme je suis connu. À présent donc demeurent la foi, l’espérance et la charité. Mais la plus grande est la charité10. »

Un tel mouvement donne la perception de l’illimité dans l’élan vers Dieu. L’amour est le principe de tout ; seul, il établit entre Dieu et le monde l’unité libre et consentie, celle qui n’épuisera point sa plénitude, puisque le créé, à jamais, se connaîtra créé au sein du Père des lumières.

En attendant, l’homme et la création ne vivent que d’un désir : atteindre cette unité, « avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu ». La nature gémit, elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous qui avons les prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, sous la loi de notre corps mortel, dans l’attente de sa rédemption.

Le péché a obscurci l’univers. Mais, lorsque le Seigneur Jésus « apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance », l’ennemie, la Mort sera enfin détruite. La splendeur qui investira l’âme et le corps des élus se réfléchira sur les cieux nouveaux, sur la terre sanctifiée. Et Dieu sera tout en tous.

Paul est le prophète de l’unité dernière.

L’attente du « grand jour » persiste au fond de ses désirs, alors même qu’il paraît certain de ne point voir le retour du Christ triomphant. Il sait qu’au delà de la mort il sera bientôt avec lui. Mais son propre salut ne lui suffit pas. Il veut la conversion d’Israël, l’avènement du Juge, la fin des iniquités, la consommation de la paix.

Il est l’homme qui espère. Honni, flagellé, lapidé, enchaîné, il ne cesse jamais d’espérer et de semer l’espoir avec ses mains de feu. Auprès de la gloire promise, que pesaient pour lui les tribulations ? Il donna son sang en témoignage des choses qu’il espérait. Il se présente comme le témoin du Christ ressuscité, témoin entre tous difficile à confondre parce qu’il le fut d’abord malgré lui. La preuve du témoignage de Paul, c’est que sa foi a changé le monde.

Elle ne l’a qu’en partie changé. On verra des heures où la foi déclinera si affreusement que même les chrétiens – les faibles – se demanderont par quelle voie le Seigneur aura le dernier mot. Ils reliront alors l’épître aux Romains. Ils comprendront mieux qu’elle n’était pas pour le seul Abraham, mais pour nous et pour eux la promesse de fidélité.

Paul sera le clairon des suprêmes espérances. Jusqu’au terme des siècles, nuit et jour s’il le faut, le bon soldat du Christ courra par les rues du camp, sonnera l’alerte et la charge ; il affermira au cœur des braves l’alacrité, ralliera les blessés et les lâches ; il ranimera jusqu’aux morts pour le combat où la défaite est impossible. Mais ce clairon de guerre, par une merveille ineffable, aura des accents humbles, d’une angélique douceur. Il chantera le règne de l’amour et la paix sans fin.

 

 

 

Émile BAUMANN.

 

Paru dans La vie et les œuvres de quelques grands saints,

Librairie de France, s. d.

 

 

 

 

1. Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant selon des rapports réprouvés par le Lévitique.

2. Absorber le sang des animaux, c’était violer la loi de Moïse, c’était s’assimiler l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang.

3. Paul appelle Jésus simplement un homme, de peur qu’il ne soit pris pour une divinité mythique.

4. Le vœu des nazirs impliquait trois obligations : s’abstenir de raisins et de vin, ne pas se faire raser la tête, ne pas se souiller par le contact ou le voisinage d’un mort.

5. Le camp des prétoriens.

6. Saint Jean Chrysostome, Homélie sur la Componction.

7. Romains, VII, 18.

8. Cette épître a été visiblement inspirée par Paul, mais, dans l’ensemble, elle ne fut pas rédigée par lui. Le style est d’une autre main que la sienne.

9. Témoin sa lettre exquise à Philémon au sujet de l’esclave fugitif, Onésime.

10. I Cor., XIII.

 

 

 

 

 

 

 

 

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