Théodore Jouffroy

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Mgr Louis BAUNARD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment vivre en paix quand on ne sait

ni d’où l’on vient, ni où l’on va, ni ce qu’on

a à faire ici-bas, quand tout est énigme,

mystère, sujet de doutes et d’alarmes ? Vivre

en paix dans cette ignorance est chose

contradictoire et impossible.

 

(JOUFFROY, Mélanges philos., p. 338.)

 

 

 

I

 

Ceux d’entre nous qui ont aujourd’hui soixante ans passés se souviennent-ils de l’élan qui, au commencement de ce siècle, poussait vers l’étude et la science des idées la brillante génération dont nous sommes les fils ? Il y avait au lendemain de la Révolution une renaissance générale des choses de l’intelligence, et comme un recommencement universel. L’esprit français ressemblait à une terre fertile où l’on a bivouaqué, et qui, à peine délivrée du pied qui la foulait, appelle toutes les cultures, impatiente de produire. Aussi, dès qu’on y mit la main, ce fut de toutes parts une furie de végétation. Il y eut de grands poètes, de savants historiens, d’illustres orateurs et d’éminents critiques. Qui ne connaît leurs noms ? Qui ne se rappelle l’émulation unanime de la jeunesse, les luttes de l’opinion et le mouvement passionné des écoles d’alors ?

La philosophie eut sa part de ces enthousiasmes. Avec Royer-Collard et Maine de Biran, elle se dégagea peu à peu de la psychologie sensualiste de Condillac, et bientôt inaugura un spiritualisme dont le règne, à l’heure qu’il est, n’est plus guère qu’un souvenir. Les questions qu’elle se posait, une école rivale, l’école théologique, ainsi qu’on l’appelait, se flattait d’y répondre au nom d’une doctrine qui ne venait pas de l’homme, et dont Joseph de Maistre, de Bonald, de Chateaubriand et plus tard Lamennais étaient les quatre prophètes, non toujours écoutés, mais universellement respectés. Toutefois, comme on le devine bien, entre l’école de la tradition et celle qui s’intitulait l’école du progrès, le partage n’était pas égal. C’était vers la nouveauté que se portait le courant ; et cette jeune France, sortie du vieux matérialisme du dix-huitième siècle, sans trop savoir encore ce que serait le dix-neuvième, ressentait en son sein le tressaillement que dut éprouver le premier homme, quand l’étincelle de la vie fut allumée en lui et que l’argile reçut une âme.

Après cette première phase de résurrection, l’école spiritualiste entra dans une seconde période, que signale l’avènement de l’éclectisme. M. Royer-Collard s’était inspiré surtout de Thomas Reid et de l’Écosse ; M. Cousin rattacha bientôt son enseignement à celui de l’Allemagne par Emmanuel Kant. Tout au plus jusqu’ici avait-on déblayé le terrain encombré par les anciens systèmes, et dressé les échafaudages de la science des idées : M. Cousin se fit fort de bâtir un monument qui remplacerait le vieux temple, en choisissant ce qu’il y avait de bon dans ses matériaux : et l’éclectisme parut.

On s’aperçut bientôt que ce n’était que le scepticisme sous un nom fastueux. Partant de ce principe que l’erreur n’est que la vérité incomplète, que le tout est de savoir démêler l’une de l’autre, ce système, renouvelé des Grecs d’Alexandrie, livrait l’esprit au labeur de recherches impossibles, et le cœur à d’inexprimables angoisses. Mais l’éloquence du maître couvrait de voiles si brillants le vide de ses doctrines, que beaucoup se laissèrent prendre à cette séduction. M. Royer-Collard, malgré l’autorité de sa grave parole, avait professé à peu près dans le désert ; et le jeune docteur Cousin n’arrivait à sa chaire qu’en tendant le flot chaque jour grossissant des auditeurs attiré par le pompeux éclat de son langage, plus encore que par le mirage de ses idées. Ses disciples étaient presque ses courtisans.

Or, au pied de cette chaire entourée de tant de sympathie, on eut bien vite remarqué, à la rentrée des cours de 1814, un jeune montagnard arrivé du Jura depuis quelques semaines. C’était une âme franche, un caractère de roche, voulant énergiquement, cherchant le bout de toutes choses, naïf, candide encore, croyant au beau et au vrai sans arrière-pensée, capable d’enthousiasme, et portant sur son front cette grâce de la vertu qui faisait dire à Rousseau « qu’un jeune homme qui a conservé son innocence jusqu’à vingt ans est, à cet âge, le meilleur et le plus aimable des hommes ».

Ce qui le distinguait parmi ses camarades de l’École normale, c’était l’exaltation d’un esprit vigoureux et nourri de réflexion, avec une âme ouverte à la mélancolie et un cœur qui ne pouvait se passer d’espérance. Se plaisant dans les synthèses, mais capable d’analyse, il recherchait les sommets supérieurs des choses, pour voir de haut et respirer dans le grand air. Une certaine sauvagerie, qui à l’École l’avait fait surnommer le Sicambre ; l’humeur libre, un peu fauve, comme qui dirait d’un chamois des roches jurassiennes ; une bonté qui se portait vite à l’attendrissement, l’adoration de l’honnête ou de ce qu’il croyait tel, l’indignation contre le mal armée d’une ironie qui mordait dans le vif, une faculté de poésie grandiose et élevée, reflétant la nature comme un lac qui réfléchit un paysage de montagnes ; des études historiques larges et bien nourries, un trésor de souvenirs, du fond desquels se dressaient et reparaissaient sans cesse son pays, sa famille, la foi de son enfance ; une confiance opiniâtre en la raison humaine, d’où sa perte est venue ; une parole calme, mais sûre, un style où a passé la souffle de Pascal ; point ou peu d’ambition, mais un prosélytisme philosophique immense ; en somme, un riche esprit et un très beau caractère servi par un grand cœur : Jouffroy était tout cela. La philosophie d’alors ne devait pas connaître de plus sincère néophyte, de plus ardent zélateur „et le scepticisme de plus noble victime.

 

 

 

II

 

 

Le christianisme que Jouffroy apportait à l’École normale n’était pas seulement une poésie de souvenirs, c’était un christianisme positif, pratique, de conviction et d’action ; c’était conséquemment un christianisme heureux.

« Né de parents pieux et dans un pays où la foi catholique était encore pleine de vie au commencement de ce siècle, raconte-t-il lui-même, j’avais été accoutumé de bonne heure à considérer l’avenir de l’homme et le soin de son âme comme la plus grande affaire de ma vie, et toute la suite de mon éducation avait contribué à fortifier en moi ces dispositions sérieuses. Pendant longtemps, les croyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous nos besoins, à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent dans l’âme. À ces questions, qui étaient pour moi les seules qui méritassent d’occuper l’homme, la religion de mes pères donnait des réponses, et ces réponses j’y croyais, et, grâce à mes croyances, la vie présente m’était claire, et par delà je voyais se dérouler sans nuage l’avenir qui doit la suivre. Tranquille sur le chemin que j’avais à suivre en ce monde, tranquille sur le but où il devait me conduire dans l’autre, comprenant la vie dans ses phases et la mort qui les unit, me comprenant moi-même, connaissant les desseins de Dieu sur moi et l’aimant pour la bonté de ses desseins, j’étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l’homme 1. »

Ces jours heureux de Jouffroy, hâtons-nous de les saluer, nous ne les reverrons plus. Que se passa-t-il en lui au sortir de l’enfance ? Ses aveux ne nous le laissent qu’à peine soupçonner. Mais il paraît certain qu’une curiosité présomptueuse et précoce l’initia de trop bonne heure aux incrédulités de son malheureux temps. Une sorte de journal intime écrit par l’écolier parle de certaines lectures faites au collège de Dijon, dans les dernières années de ses études classiques, et qui furent le premier ébranlement de sa foi 2. Puis l’orgueil s’en mêla. On avait exalté outre mesure ce jeune homme de talent et d’avenir. Le sentiment de son mérite lui inspira bientôt celui de l’indépendance. L’École fit le reste. À peine Jouffroy eut-il respiré l’air de Paris, qu’il se sentit troublé par le vent du scepticisme, « qui de toute part battait les murs et ébranlait les fondements du paisible édifice au sein duquel s’était abritée sa jeunesse 3. »

À partir de ce moment son histoire intime est un drame. Et quel drame que cette lutte dont l’enjeu n’était rien moins que l’avenir éternel ! Il en a déroulé les péripéties dans des pages célèbres. D’une part, c’est « l’ardeur de sa curiosité qui ne peut se dérober aux objections puissantes semées comme la poussière dans l’atmosphère qu’il respire ». De l’autre, c’est « son enfance et ses poétiques impressions, sa jeunesse et ses religieux souvenirs, la majesté, l’antiquité, l’autorité de cette foi qu’on lui avait enseignée, toute sa mémoire, toute son imagination soulevées et révoltées contre cette invasion d’une incrédulité qui les blessait profondément ; son cœur enfin ne pouvant défendre sa raison 4 ». Quel douloureux martyre nous révèlent ces alternatives de foi et d’incertitude, ce flux et reflux d’une âme qui ne sait où se prendre ; et qui peut dire combien l’infortuné en a souffert ?

Il a décrit ce martyre ; c’est lui qui, dans son beau langage, nous a raconté « cette mélancolique révolution qui fuit le grand jour de la conscience, ces scrupules, ces saintes et vives affections qui la lui rendaient trop redoutable pour qu’il s’en fût avoué les progrès ; la pente sur laquelle l’intelligence avait glissé, le frémissement et la répulsion de la pensée qui recule devant le mot quand la chose est accomplie ; cet état si peu fait pour la faiblesse humaine 5 » ! On croirait lire l’histoire des adieux d’un Werther, qui craint de s’arracher à ce qu’il ne peut plus aimer, et qui, regardant tour à tour ses armes et le ciel vengeur, hésite jusqu’au bout entre la vie et la mort.

Le suicide intellectuel ainsi décrit par Jouffroy s’était opéré d’abord sourdement dans son esprit. Il le tenait secret encore, quand un jour enfin, forcé de se l’avouer à lui-même, et de sonder la plaie saignante de son âme, il le fit « dans une page égale aux plus belles qu’aient produites en ce genre les lettres françaises depuis Pascal, mais dont on ose à peine louer le charme passionné et le poétique éclat, quand on songe de quel prix cette beauté littéraire a été payée, et quelles angoisses il a fallu traverser pour que le souvenir, même lointain, de cette crise eût encore cet accent 6 ».

« Je n’oublierai jamais la soirée de décembre où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J’entends encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où, longtemps après l’heure du sommeil, j’avais continué de me promener ; je vois encore cette lune, à demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalles les froids carreaux. Les heures de la nuit s’écoulaient, et je ne m’en apercevais pas. Je suivais avec anxiété ma pensée, qui de couche, en couche descendait vers le fond de ma conscience, et, dissipant l’une après l’autre toutes les illusions qui m’en avaient jusque-là dérobé la vue, m’en rendait de moment en moment les détours plus visibles. En vain je m’attachais à ces croyances dernières, comme un naufragé aux débris de son navire ; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j’allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elle vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce qui m’était cher et sacré : l’inflexible courant de ma pensée était plus fort. Parents, famille, souvenirs, croyances, il m’obligeait à tout laisser.

« L’examen se poursuivait plus obstiné et plus sévère à mesure qu’il approchait du terme, et il ne s’arrêta que quand il l’eut atteint. Je sus alors qu’au fond de moi-même il n’y avait plus rien qui fût debout. Ce moment fut affreux, et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s’éteindre ; et derrière moi s’en ouvrir une autre sombre et dépeuplée, où désormais j’allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m’y exiler et que j’étais tenté de maudire 7. »

Ainsi s’était consommé dans l’âme de Jouffroy, non seulement un douloureux sacrifice, mais, il faut  bien le dire, un déplorable attentat ; car la juste compassion que ces lignes inspirent ne doit pas nous empêcher d’en reconnaître l’illusion et l’erreur funeste. Non, le courant de la pensée qui poussait vers le doute le malheureux étudiant n’était pas, quoi qu’il dise, un courant inflexible, une pensée fatale. En dépit de ses prétentions, l’examen ne se poursuivait ni sévère ni complet, tant que, ne tenant compte que de la raison de l’homme, il ne recourait pas aux révélations de Dieu. Jouffroy était à plaindre, mais il n’avait pas le droit de se désespérer : il n’avait pas, loin de là, épuisé toutes les ressources, il n’avait pas prié, il n’avait pas interrogé, il n’avait pas imploré les puissances divines qui l’auraient soutenu. Même la raison seule, mais la raison totale, impartiale et droite, eût suffi à le mettre sur le chemin de la foi, comme nous le ferons voir ; et en lisant cette page d’une éloquence si triste, je m’en rappelais une autre pleine d’une égale émotion, mais d’une meilleure doctrine. Je me rappelais ce qu’avait éprouvé Pascal dans cette nuit fameuse où lui aussi, avant tous les tristes héros de l’inquiétude moderne, il avait subi les angoisses de la Passion spirituelle, et d’où il était sorti en s’écriant, comme un triomphateur effaré, dans l’action de grâces de sa victoire : « Certitude, certitude, sentiment, joie, paix ! »

 

C’était donc librement et volontairement que, dans cette soirée fatale, Jouffroy avait consommé l’apostasie de sa foi. Mais, pour être coupable, il n’en souffrait pas moins, et de cuisants regrets lui faisaient payer cher son orgueilleuse émancipation. Ce qu’il regrettait alors c’était, avec son Dieu, son père mort jeune encore, mais dans une religion ferme comme son caractère et pure comme sa vie. C’était sa digne mère, simple et noble paysanne à qui il devait tout, dont il avait les traits, les yeux profonds, la distinction agreste, mais délicate et fière. C’était le collège de Nozeroi, où il avait porté sa première innocence. C’était l’image de son oncle, le vieil abbé Jouffroy, son premier maître dans les lettres divines et humaines. C’était enfin, peut-être, le collège de Dijon où, chaque jour, il jetait sur des notes intimes sa reconnaissance d’enfant, dans un épanchement chrétien et vertueux. Ces souvenirs précieux sont les racines humaines qui retiennent la vérité dans le sol de notre âme ; et même quand la foi s’étiole, quand elle ne donne plus ni ses fleurs ni ses fruits, elle tient encore par ce côté, et on ne l’extirpe pas sans de grands déchirements.

 

 

 

III

 

 

« Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie. »

À côté de cet aveu qui n’a rien d’étonnant, on n’est pas peu surpris d’entendre Jouffroy ajouter : « Bien que mon intelligence ne considérât pas sans quelque orgueil son ouvrage, mon âme ne pouvait s’accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine 8. »

Ainsi dès le début se révèle dans Jouffroy un double sentiment qui remplira sa vie et en dessinera le caractère : un sentiment douloureux, qui le rend digne d’intérêt et de compassion ; un sentiment orgueilleux, qui le rend digne de blâme et de condamnation.

Mais, si fier qu’il fût de sa démolition, il fallait toutefois penser à reconstruire. C’était là pour son âme une question de vie ou de mort ; il le sentait et disait :

« Si en perdant la foi j’avais perdu le souci des questions qu’elle m’avait résolues, sans doute ce violent état n’aurait pas duré longtemps ; la fatigue m’aurait assoupi, et ma vie se serait endormie comme tant d’autres, endormie dans le scepticisme. Heureusement il n’en était pas ainsi ; jamais je n’avais mieux senti l’importance des problèmes que depuis que j’en avais perdu la solution. J’étais incrédule, mais je détestais l’incrédulité ; ce fut là ce qui décida de la direction de ma vie. Ne pouvant supporter l’incertitude sur l’énigme de la destinée humaine..., je résolus de consacrer tout le temps qui serait nécessaire, et ma vie, s’il le fallait, à cette recherche. C’est par ce chemin que je me trouvai amené à la philosophie, qui me sembla ne pouvoir être que cette recherche même 9. »

Pourquoi l’homme est-il ici-bas ; à quelle fin ; dans quel but ? Comment doit-il user de sa liberté, et dans quel sens doit-il diriger sa conduite ? – Toute l’existence est-elle renfermée dans cette vie, et pourquoi cette foule de désirs et de facultés que cette vie ne contente pas ? – L’autre vie, si elle existe, que sera-t-elle ? Sera telle immortelle ou limitée ? Quel sera le sort de l’homme ? Comment s’opérera son passage de la vie présente à l’existence future ? Y reverra-t-il ses parents, ses amis, ses enfants ? Les méchants y seront-ils sur le même pied que les bons ? – Ce monde qui nous enveloppe, ces astres qui nous éclairent, cette terre et tout ce qui la couvre, quel en est l’ouvrier ? – Où réside-t-il ? Comment est-il, et que veut-il de nous ? – Qu’est-ce que l’humanité ? Quel est le centre mystérieux de ces deux générations de créatures humaines, dont l’une se perd dans la nuit du passé et l’autre dans celle de l’avenir ? Où est le commencement et la fin de cette chaîne ? Quelle est la raison d’existence de l’espèce ? – Où va sa destinée ? Où vont ces peuples qui se succèdent ? Pourquoi pas un seul ; pourquoi plusieurs ? D’où vient qu’ils ne se ressemblent pas ; qu’ils ont des génies, des langues, des visages différents ? L’espèce est-elle tout entière sur la terre, ou la retrouve-t-on partout la même dans tous les mondes ? – L’homme lui-même, quel est-il ? Qu’est-ce que l’âme dont on lui parle ? Qu’est-ce que le corps qu’il touche et qu’il voit ? Quelle est l’union et la dépendance de ces deux natures, et comment se forme-t-elle à l’heure de la naissance, et comment se rompt-elle à celle de la mort ? – Enfin, parmi les hommes les uns sont riches, les autres sont pauvres ; les uns gouvernent, les autres obéissent ; les uns sont heureux, les autres sont souffrants ; les uns possèdent, les autres ne possèdent pas : d’où viennent ces différences ? Quel est cet ordre fondé et maintenu par des lois qui imposent des devoirs et qui confèrent des droits ? Comment tout cela s’est-il établi ? Est-ce le hasard, est-ce l’usage, est-ce la nécessité, est-ce la raison ? Cela est-il bon, cela est-il mauvais ? Où prendre une règle pour en juger ? Quels seront l’autorité et le fondement de cette règle 10 ?

Telle était l’étendue, et tels sont presque les termes du programme que Jouffroy dressait de ses prochaines recherches philosophiques. Il embrassait toute science, et l’on ne peut se défendre d’une sorte de vertige en songeant que c’est dans le fond de cet insondable abîme qu’allait se précipiter un homme de vingt ans !

Était-ce chose praticable, et ce vaste programme ne se ruinait-il pas lui-même par son immensité ? En formulant ainsi dans leur étendue incommensurable les problèmes naturels que tout homme, selon lui, a le devoir de résoudre, Jouffroy ne prouvait-il pas l’impossibilité où nous sommes d’y répondre par notre seul effort, et dès lors le besoin de la révélation ? C’est la première réflexion qui naît à cette lecture. On n’ose croire que toutes ces questions, qui sont pour nous des questions capitales, ne soient que des thèmes d’étude cruellement laissés à l’examen privé de tout homme venant en ce monde ; on ne peut croire que Dieu ait jeté de telles énigmes en pâture à des intelligences que lui, le Père des lumières, aurait ainsi livrées à une aberration presque inévitable ; et la double impression qu’on éprouve en lisant cet énorme questionnaire est une juste frayeur de l’immensité de la tâche, et un doute fondé que cette tâche soit la nôtre.

Il est vrai que Jouffroy était alors plein de confiance dans ses moyens de solution. Il n’en voulait qu’un seul.

« Les convictions, dit-il, renversées par la raison ne peuvent se relever que par elle. » Et ailleurs : « N’ayant plus les lumières de la foi pour résoudre le problème de la destinée humaine, il ne me restait plus que les lumières de la raison pour y pourvoir 11. »

Certes, ce flambeau, s’il est tenu d’une main droite et sincère, suffit à reconnaître les vérités de l’ordre purement naturel : tel est l’enseignement de l’Église. Le chrétien peut donc accepter dans ce sens le défi de Jouffroy ; et, sûrement dirigée, sa raison fût arrivée à la solution des problèmes philosophiques qu’elle s’était posés. Mais j’entends par ce mot la raison tout entière, allant, comme dit Fénelon, jusqu’au bout d’elle-même ; puis là, arrivée à ce terme, reconnaissant et constatant elle-même ses limites, appelant conséquemment une lumière supérieure dont elle se prouve le besoin, dont elle contrôle les titres, et ne craignant pas dès lors d’écouter une parole de laquelle elle est sûre, parce qu’elle s’en est démontré la certitude et la véracité. C’est en ce sens que M. de Rémusat a pu dire : « Il y a dans la raison quelque chose d’au delà d’elle. Elle en sait plus qu’elle n’en voit, elle donne plus qu’elle ne possède, et par ses limites mêmes trahit son origine. Celui qui l’exposa sur cette terre a laissé dans son berceau des marques de haute naissance et quelques lettres demi-effacées de la langue qu’il parle et qu’elle ne sait pas. » Que M. de Rémusat nous permette d’ajouter que, pour apprendre cette langue à l’intelligence humaine, il lui faut une mère ; cette mère, c’est l’Église : il est donc nécessaire que la raison se laisse élever, instruire par elle. C’est la seule raison raisonnable que celle-là, si j’ose parler ainsi ; la seule raison complète, la seule lumineuse. L’autre est une raison mutilée et boiteuse, qui ne peut aller au but et qui se brise dans l’effort, parce que, quand le pied lui manque, elle refuse de se laisser emporter sur des ailes.

Jouffroy ne tarda pas à faire l’expérience de cette infirmité. Sa première déception, dès qu’il eut touché le seuil de la philosophie, fut de voir que l’enseignement donné dans la Faculté et à l’École normale ne disait pas un mot de la grande question qui tourmentait son âme. Tout le débat s’agitait autour de la psychologie. On tenait passionnément pour Royer-Collard ou pour Laromiguière ; mais on ne sortait pas de l’origine des idées, grave question sans doute, mais dont le néophyte n’apercevait pas l’importance pratique. M. Cousin, « un homme jeune encore, mais qui depuis n’a jamais été plus remarquable par son éloquence qu’il ne l’était alors », survenant dans la mêlée, avait ramassé lus armes de M. Royer-Collard ; mais, sous des chefs nouveaux, le champ clos restait le même. « Aucune vue d’ensemble sur la carte du pays à parcourir. » Nulle percée lumineuse sur l’existence et ses devoirs, nulle théodicée, nulle morale, nulle synthèse : combien ce champ parut rétréci à Jouffroy ! Quel désenchantement d’abord, puis quelle tristesse de se voir emprisonné pendant dix-huit mois sous les verrous de cette froide et étroite question, lui qui, dit-il, « s’était persuadé qu’il allait rencontrer une science régulière, le conduisant par des chemins sûrs et bien tracés à des connaissances certaines sur les choses qui intéressent le plus l’homme 12 » ; lui dont « l’intelligence excitée par les besoins et élargie par les enseignements du christianisme, avait prêté à la philosophie le grand objet, les vastes cadres, la sublime portée d’une religion 13 ». – « Toute la philosophie était dans un trou où l’on manquait d’air, s’écrie-t-il douloureusement, et où mon âme, récemment exilée du christianisme, étouffait 14. » Vainement M. Cousin fouillait avec vigueur les replis de la pensée, exposant, discutant, sur des questions particulières, tous les systèmes des écoles. « M. Cousin, jeune comme nous, raconte son disciple, et comme nous nouveau venu dans la philosophie, partageait notre expérience. Ce que nous ignorions, il l’ignorait ; ce que nous aurions voulu apprendre, il aurait voulu le savoir 15. » Aussi bien avoue-t-il que, sans les engagements qui l’enchaînaient dès lors à l’Université, il « aurait laissé là le maître et les leçons ». Mais il était élève de l’École normale, et « soit qu’on goûtât ou qu’on ne goûtât pas la philosophie, il fallait écouter 16 ». D’ailleurs « l’autorité des maîtres, la ferveur des disciples, lui imposaient ; de sorte qu’il n’osait montrer ni sa surprise ni son désappointement 17 ». Il se laissa donc faire. « M. Cousin me donna ce qu’il put me donner, dit franchement Jouffroy, et je sortis de ses mains sachant très peu, mais capable de chercher et de trouver, et dévoré de l’ardeur de la science et de la foi en moi-même 18. »

 

 

 

IV

 

 

C’est sur ces entrefaites et dans le courant de l’année 1817 que, son noviciat universitaire terminé, Jouffroy fut nommé maître de conférences à l’École normale et professeur de philosophie au collège Bourbon. Ce jeune maître improvisé, incertain de ses voies, ignorant de son but, investi tout à coup d’une puissance doctrinale et presque sacerdotale sur des âmes semblables à la sienne, eut l’honnêteté de s’effrayer de sa tâche et la sincérité d’avouer son épouvante. « On avait beau me dire que l’enseignement dont on me chargeait était élémentaire ; c’était précisément à cause de cela qu’il m’effrayait. Cet enseignement avait son programme ; ce programme, il fallait en un an le remplir ; et que comprenait-il ? Non pas une question ni deux, non pas même une de ces sciences comprises dans le sein de la philosophie ; mais trois de ces sciences : la psychologie, la logique et la morale ; encore celle-ci devait-elle être suivie des linéaments d’une quatrième, la théodicée. C’était là ce qu’on demandait à moi, un esprit de vingt ans, à qui l’on avait enseigné ni l’une ni l’autre de ces sciences, et qui, dix-huit mois auparavant, n’en avait aucune idée ! En vérité, il y avait lieu de trembler, et cependant il était impossible que je reculasse 19. »

À ce découragement eut bientôt succédé une ivresse studieuse, dans laquelle Jouffroy, commençant par rejeter son petit bagage de l’École, entreprit de se refaire lui-même, et de se refaire tout seul une science universelle et des convictions neuves. Étrange contradiction ! singulière infatuation de l’orgueil philosophique ! C’est dans le moment même où il se sent le plus écrasé par le sentiment de son insuffisance, que Jouffroy s’émancipe de toute doctrine auxiliaire et s’isole de tout ce qui n’est pas lui-même. « J’avais donc jeté les livres où je ne rencontrais rien qui me fût clair, dit-il, ou qui me parût méthodiquement cherché et scientifiquement prouvé. J’avais trouvé plus court de bâtir à neuf que de construire avec des matériaux empruntés 20. » – « Les livres, les cours, ajoute-t-il quelques pages après, ne me furent plus rien. Si j’ouvrais les philosophes, si je continuais d’assister le plus souvent que je pouvais aux leçons de M. Cousin, c’était plutôt pour apprendre où étaient les questions que pour en obtenir la solution. J’en vins même à me convaincre que je ne comprenais véritablement que ce que j’avais trouvé moi-même. Je perdis toute foi à l’instruction transmise . »

Il y avait bien de l’orgueil dans cet isolement, et il allait créer un péril redoutable au jeune philosophe ainsi livré aux hasards de sa propre pensée. Mais, plus elle se sentait seule, plus cette pensée superbe se faisait violence à elle-même pour obtenir les réponses dont elle revendiquait la responsabilité, afin sans doute d’en porter à elle seule tout l’honneur.

Quelles années pour l’ardent et patient solitaire que celles qui s’écoulèrent de 1817 à 1822 ! Que d’heures silencieuses consommées dans le labeur éternellement renaissant de l’Organisation des sciences philosophiques ! « C’étaient donc des journées, dit-il, des nuits entières de méditation dans ma chambre. C’était une concentration d’action si exclusive et si prolongée sur les faits intérieurs où je cherchais la solution des questions, que je perdais tout sentiment des choses du dehors, et que, quand j’y rentrais pour boire et manger, il me semblait que je sortais du monde des réalités et passais dans celui des illusions et des mensonges 21. »

« Personne n’est plus capable de passion que les hommes intérieurs, a remarqué un critique. Pour nous arracher aux distractions du dehors et aux intérêts sensibles, il faut des idées enflammées et dévorantes : d’un homme elles font un moine. Pour ce chercheur obstiné peu importait le pays, le rang, la santé : une idée fixe, unique, le remplissait et le poursuivait : L’homme veut savoir le mot de toutes les énigmes qu’on se pose sur le tombeau de ceux qui ne sont plus, et qui reviennent si souvent, dans le cours de la vie, à l’heure de la douleur, de l’injustice, de la maladie, en présence de la nature, dans l’obscurité des nuits sans sommeil, et jusque dans ses rêves. Il veut le savoir, parce qu’il n’y a pas pour lui de repos autrement. »

Parmi les veilles consacrées à ce rude travail, il y avait des moments de jouissances intimes. C’étaient ceux où parfois « jaillissaient des éclairs dans la nuit profonde qui couvrait pour lui la philosophie », et où il croyait voir la carrière se dessiner, « comme le font aux premières lueurs du crépuscule les lignes obscures et indécises d’un pays où l’on voyage 22 ». C’étaient ceux où « le plaisir de trouver la vérité lui redonnait un bonheur que lui avaient procuré jadis les mathématiques pures 23 ».

Mais il y avait aussi des tristesses soudaines, des souvenirs pleins de regrets, des brises du passé traversant le présent comme un souffle de la patrie perdue et lointaine, comme un rayon céleste à travers les barreaux d’un cachot obscur. Il a décrit ces heures où « son âme, dit-il, par des retours violents cherchait à regagner les rivages qu’elle avait perdus, et retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles ranimer sa foi 24. » Il avait beau vouloir ajourner l’examen des questions religieuses qu’il semblait redouter, elles revenaient à lui comme une vision inexorable, et ne lui permettaient pas de se confiner tranquillement dans la spéculation des faits psychologiques. Alors, n’y tenant plus, obsédé par ses regrets, par ses remords peut-être, Jouffroy abandonnait sa table et ses notes : « Quand j’avais quelques heures à rêver la nuit à ma fenêtre, ou le jour sous les ombrages des Tuileries, des élans intérieurs, des attendrissements subits me rappelaient à mes croyances passées, à l’obscurité, au vide de mon âme et au projet toujours ajourné de le combler 25. »

Le professeur se remettait ensuite à son travail ; mais son cœur, malgré lui, s’échappait du côté des montagnes paternelles ; et c’est alors que le philosophe, qui avait le cœur d’un poète, jetait dans une lettre ces mélancoliques peintures qui le rajeunissaient par d’heureux souvenirs :

« Que vous dira la fraîcheur de nos fontaines, la modeste rougeur de nos fraises ? Qui vous dira les murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres ? Et l’hiver, dans la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous de nouvelles montagnes, l’aigle et le corbeau qui planent au plus haut de l’air, les loups sans asile hurlant de faim et de froid, tandis que les familles s’assemblent au bruit des toits ébranlés et prient Dieu pour le voyageur ! Ô mon pays que je regrette, quand vous verrai-je ? »

 

 

 

V

 

 

Ce fut en 4820 que la mort de son père et des nécessités impérieuses de santé rappelèrent Théodore Jouffroy dans ses montagnes du Jura. Lui-même nous apprend qu’une maladie nerveuse, résultat du travail obstiné auquel il se livrait depuis quatre ans, l’obligea à aller prendre dans son pays un repos indispensable.

Le tempérament physique de Jouffroy était faible ; sous les apparences d’une constitution robuste et d’un développement athlétique se cachait la délicatesse frêle et nerveuse d’une femme. À voir sa grande taille, son attitude noble, son vaste front porté haut, tout chargé de pensée et d’inspiration, on prenait l’idée d’une forte intelligence servie par des organes qui n’étaient pas indignes d’elle. Mais de près l’étude détaillée de sa physionomie, la couleur de son teint, la profondeur.de son regard, habituellement humide, révélaient les impuissances autant que les ardeurs d’une âme qui s’était accommodée d’un corps et le consumait de sa flamme. Aussi n’était-ce qu’avec une compassion inquiète que ses contemporains considéraient « ce mélancolique jeune homme, dont la figure grave et belle avait des expressions si douces et si fières, si sereines et si tristes ; dont les yeux, d’un bleu pâle et d’une lenteur réfléchie, ne se laissaient pas détourner des contemplations intérieures, et dont les joues amaigries étaient creusées par le mal qui consumait déjà une vie destinée à finir si vite 26 ».

Il ne lui fallut pas moins de deux années entières pour se remettre de ce mal, si tant est qu’il s’en remit jamais. Elles ne furent pas perdues pour ses méditations. Dès qu’il fut loin de Paris, dans la solitude champêtre peuplée de ses souvenirs, et dans le recueillement que commandent le sentiment et les appréhensions d’une santé délabrée, le jeune homme entendit les rappels de Dieu. Puis, n’y a-t-il pas des lieux naturellement éloquents, où tout parle, interroge et demande qu’on réponde ? Jouffroy le pensait ainsi, et sans doute c’est de lui-même et de ses impressions qu’il rend compte dans cette page écrite postérieurement :

« Dans le sein des villes, l’homme semble être la grande affaire de la création ; c’est là qu’éclate son apparente supériorité ; c’est là qu’il semble dominer la scène du monde, ou, pour mieux dire, l’occuper à lui seul. Mais lorsque cet être si fort, si fier, si plein de lui-même, si exclusivement préoccupé de ses intérêts dans l’enceinte des cités et parmi la foule de ses semblables, se trouve par hasard jeté au milieu d’une immense nature, qu’il se trouve seul en face de ce ciel sans fin, en face de cet horizon qui s’étend au loin et au delà duquel il y a d’autres horizons encore, au milieu de ces grandes productions de la nature qui l’écrasent, sinon par leur intelligence, du moins par leur masse ; puis lorsque, voyant à ses pieds du haut d’une montagne, et sous la lumière des astres, de petits villages se perdre dans de petites forêts, qui se perdent elles-mêmes dans l’étendue de la perspective, il songe que ces villages sont peuplés d’êtres infimes comme lui ; qu’il compare ces êtres et leurs misérables habitations avec la nature qui les environne, cette, nature elle-même avec notre monde sur la surface duquel elle n’est qu’un point ; et ce monde, à son tour, avec les mille autres mondes qui flottent dans les airs et auprès duquel il n’est rien : à la vue de ce spectacle, l’homme prend aussi en pitié ses misérables passions toujours contrariées, ses misérables bonheurs qui aboutissent inévitablement au dégoût, et alors aussi la question de savoir ce qu’il fait ici-bas lui vient ; et alors aussi il se pose le problème de sa destinée 27. »

Telles furent, en effet, les préoccupations solennelles et pressantes qui naquirent pour Jouffroy du spectacle de ses montagnes. C’est bien dans ces pensées, ainsi qu’on nous l’a dépeint, qu’il gravissait avant l’aube la cime de la Pôle, où le Doubs prend sa source, songeant à la source invisible des choses. L’aspect du soleil levant le rappelait à l’idée d’une meilleure lumière ; la vue d’un pâtre debout, silencieux, les bras croisés, appuyé sur son bâton au penchant des collines, le rappelait à ces questions de la vie et de la mort que la grande nature éveille dans l’âme, et « que le pâtre entend autant que le philosophe et autant que le poète 28 ».

Mais c’était surtout lorsque, descendu de ces hauteurs, Jouffroy rentrait aux Pontêts, son village natal, que les sollicitations religieuses lui arrivaient de tout ce qu’il voyait et de tout ce qu’il aimait. « Tout concourait, dit-il, à faire prendre à mon esprit cette direction 29. » Ses combats intérieurs recommencèrent alors plus violents que jamais ; et si l’on veut comprendre quelque chose à ces luttes où l’homme a le triste pouvoir de résister à Dieu, il faut lire ces lignes plaintives, si poétiquement éloquentes, mais par lesquelles, sans le savoir, l’infortuné Jouffroy se juge et se condamne :

« Je me trouvais sous le toit où s’était écoulée mon enfance, au milieu des personnes qui m’avaient si tendrement élevé, en présence des objets qui avaient frappé mes yeux, touché mon cœur, affecté mon intelligence dans les plus beaux jours de ma première vie. Chaque voix que j’entendais, chaque objet que je voyais, chaque lieu où je portais mes pas, ravivaient en moi les souvenirs éteints, les impressions effacées de cette première vie. Mais, en rentrant dans mon âme, ces souvenirs et ces impressions n’y trouvaient plus les mêmes noms. Tout était comme autrefois, excepté moi. Cette église, on y célébrait encore les saints mystères avec le même recueillement ; ces champs, ces bois, ces fontaines, on allait encore au printemps les bénir ; cette maison, on y élevait encore, au jour marqué, un autel de fleurs et de feuillages ; ce curé qui m’avait enseigné la foi avait vieilli, mais il était toujours là, croyant toujours ; et tout ce que j’aimais, et tout ce qui m’entourait avait le même cœur, la même âme, le même espoir dans la foi. Moi seul l’avais perdue ; moi seul étais dans la vie sans savoir ni comment ni pourquoi ; moi seul si savant je ne savais rien ; moi seul étais vide, agité, privé de lumière, aveugle et inquiet 30. »

Une telle crise appelait un dénouement immédiat, et c’est à amener ce dénouement pressant que Jouffroy résolut de consacrer les loisirs forcés de sa convalescence. « Devais-je, s’écrie-t-il, pouvais-je demeurer plus longtemps dans cette situation ? » Il en fallait sortir, en trouvant la vérité à quelque prix que ce fût. Mais là encore deux voies se présentaient à lui : il y avait à gauche la raison séparée, la raison exclusive, orgueilleuse, tronquée, refusant de se compléter par la révélation ; il y avait à droite la raison totale, conséquente, lumineuse, continuée par la foi, toute la raison humaine à laquelle se superpose la raison divine. Jouffroy pouvait choisir, et que d’avances amies devaient incliner son choix vers le christianisme ! Elles ne furent point écoutées, et avec un orgueil que les faits justifiaient mal : « Puisque la foi, dit-il, ne pouvait se relever, avais-je du temps à perdre pour essayer d’appliquer à ces grandes questions, devenues des énigmes pour mes yeux, cette raison qui maintenant savait chercher la vérité et la trouver 31 ? »

Les résultats obtenus ne tardèrent pas à montrer la décevante présomption de ces dernières paroles. La raison savait peut-être chercher la vérité ; mais, quant à la trouver, il devint manifeste qu’elle ne le savait point, lorsque, au bout de ces deux années de méditation proclamées par lui-même « les plus heureuses et les plus fécondes de sa carrière philosophique », on entendit Jouffroy confesser hautement que la grande solution n’avait pas fait un pas !

Toute cette histoire de sa vie dont j’ai détaché quelques pages, ce long et éloquent aveu de ses souffrances, ce tableau de ses besoins et de ses incertitudes n’étaient, dans son plan, que le péristyle d’un immense travail qui, sous le titre fastueux d’Organisation des sciences philosophiques, devait embrasser toute science, et donner satisfaction à cette soif de vérité, de bonheur et de paix. Mais, ô déception ! ô manifeste impuissance de cette philosophie ! De tout cet édifice pompeusement inauguré, le philosophe put à peine achever le portique, avec quelques pierres d’attente qui indiquent en même temps la grandeur de ses projets et la stérilité de ses efforts ! Autant, dans ce travail, la première partie, la partie négative, la peinture de son âme et de ses déceptions est large, vraie, émouvante, autant la seconde partie, la partie didactique, positive et doctrinale est sèche, pauvre, écourtée, dénuée de style et d’âme. Jouffroy se traîne comme il peut, jusqu’à ce qu’enfin, arrivé fort péniblement au chapitre de la Morale, il termine brusquement, après qu’il en a seulement écrit le titre ; puis il s’arrête essoufflé, et tombe déjà épuisé, au seuil de la carrière.

Encore que nous apprend-il, dans l’esquisse de cette deuxième partie de son ouvrage ? Qu’a-t-il résolu ? qu’a-t-il organisé dans cet essai d’organisation universelle ? En voici l’analyse :

Dans le premier chapitre : de la Psychologie, il montre que nous avons une personnalité propre et individuelle ; que le moi humain comprend une dualité qui est le corps et l’âme ; que ces deux-parties de notre être sont distinctes mais unies, et qu’elles fournissent l’objet à deux sciences distinctes : la psychologie et la physiologie ; qu’enfin la psychologie embrasse, dans ses études, diverses facultés de l’âme dont le jeu est observé par le sens intime ou la conscience.

Dans le second chapitre, consacré à la Logique, Jouffroy note seulement que la logique comprend et pose trois questions : La vérité est-elle ? Qu’est-ce que la vérité ? Et comment la découvrir ?

Quant à leur solution, ce n’est plus son affaire. « Je n’espérais nullement arriver à ces réponses, dit-il découragé : il me paraissait évident qu’il y avait là plus d’énigmes que la raison n’en pouvait résoudre 32. » Et ailleurs, désespérant de la vérité elle-même : « Au-dessus de toutes les sciences humaines plane un doute, car il est possible que tout ce qui nous paraît vrai ne le soit pas. Mais faire de la solution de ce doute l’objet d’une science humaine, c’est se moquer ; et les philosophes qui ont sérieusement poursuivi la solution de ce doute n’étaient pas dans leur bon sens 33. » Et dans un autre endroit : « Comment ne s’aperçoit-on pas, dit-il, que cette prétention n’est autre chose que celle de démontrer l’intelligence humaine par l’intelligence humaine ? ce qui est et sera éternellement impossible. Nous croyons le scepticisme à jamais invincible, parce que nous regardons le scepticisme comme le dernier mot de la raison sur elle-même. »

Ainsi Jouffroy était-il descendu au fond de l’abîme. Ainsi la raison laissée à ses propres forces avait-elle fini par se nier elle-même, et ce scepticisme final donnait raison encore une fois au mot célèbre des Lettres de Fénelon : « Je ne compte que sur la grâce pour diriger la raison, même dans les bornes étroites de la raison. Une philosophie naturelle est un roman de philosophie 34. »

Voilà l’emploi que fit Jouffroy de ce temps de repos, qui aurait pu devenir une station salutaire, un de ces temps que Jésus appelait les jours de sa visite. Il y eut visiblement, pendant ces deux années de séjour aux Pontêts, de larges courants de grâce, et je ne sais quel bain d’atmosphère chrétienne dans laquelle cette âme malade aurait pu se retremper et guérir. L’orgueil ne l’a pas voulu. Ces heures bénies passèrent, et je doute que jamais Jouffroy en ait retrouvé de pareilles dans sa vie. C’est que parfois Dieu se lasse. La vérité est pareille à cette fontaine guérissante dont parle l’Évangile : c’est quand l’ange l’a remuée, c’est quand elle a été agitée, préparée par le remords et la douleur, qui sont eux aussi des puissances de Dieu, qu’il faut que l’on s’y plonge ; car l’ange peut-être ne repassera plus.

 

 

 

VI

 

 

Quand Jouffroy revint à Paris, au mois de novembre 1822, sa situation et celle de son enseignement dans l’Université venaient de recevoir une atteinte qu’on croyait être son coup de mort. Devenue suspecte de carbonarisme, l’École normale était supprimée et dispersée, et Jouffroy se démettait de ses fonctions de professeur au collège Bourbon.

Dans cette disgrâce, il eut une consolation qui était en même temps un sympathique hommage rendu à son beau talent. On vit alors se former spontanément autour de lui un groupe de jeunes gens d’élite, qui, pendant près de six ans, furent son auditoire et l’écho discret de sa pensée. Quelques-uns de ces jeunes hommes, devenus des vieillards, se rappellent encore avec émotion cette chambre mystérieuse de la rue du Four-Saint-Honoré, où l’on se rendait le soir, un à un et sans bruit, car le moindre éclat aurait inquiété la police. Il y avait lit des hommes de toutes les conditions, publicistes, savants, médecins, hommes d’État, étudiants, orateurs, presque tous pleins d’avenir. On peut citer les noms de MM. Vitet, Duchâtel et Sainte-Beuve. Une cotisation mensuelle de trente francs, payée par chacun des auditeurs, était un témoignage également honorable de la pauvreté du maître et de la délicate sympathie des disciples. Lorsque les initiés, au nombre de vingt ou vingt-cinq, avaient rempli le petit appartement de Jouffroy, la porte se refermait, on se rangeait en silence, et le jeune maître, debout, adossé à la cheminée, commençait à demi-voix sa conférence intime sur les choses de l’âme. On l’écoutait avec cette attention bienveillante qu’on a si bien nommée un applaudissement silencieux ; car Jouffroy possédait à un rare degré le talent de bien dire. La grandeur du sujet, les ombres croissantes du soir, l’expression de maladie et de mélancolie que le jeune docteur portait dans ses grands traits ; cette auréole dont, en France, on entoure le front de tous ceux qui sont victimes ou qui paraissent l’être ; cette éloquence contenue d’abord, puis débordante et jaillissant du sujet, comme poussée par lui ; la communion d’idées et d’espérances qui formait une sorte de chaîne électrique entre tous les membres de ce cénacle ; le sentiment commun de l’oppression de la pensée, exagéré, mais sincère, et prompt à décerner à toute la petite école la palme du martyre : tout cet ensemble d’ardeur, de générosité, de compassion, d’opposition, de recueillement philosophique et d’émotion morale ne tardait pas à porter un sourd enthousiasme dans cette conspiration de la libre pensée.

C’était d’ailleurs une conspiration pacifique ; et bien rarement Jouffroy, contraint à la prudence, se permettait de mêler à ses spéculations sur la psychologie des considérations d’un ordre moins théorique sur les choses du temps. Il n’en était pas de même dans les colonnes du Globe, ouvertes aux colères d’une polémique haineuse, injuste par conséquent, et souvent sacrilège. Les trop fameux articles Comment les dogmes finissent, – La Sorbonne et les philosophes, – marquent une mauvaise époque dans l’histoire de Jouffroy. Comment cette fine nature, calme, méditative, plaintive et élevée, a-t-elle pu s’oublier dans des emportements qui maintenant encore donnent tant d’embarras à ses panégyristes ? On est mal venu à alléguer ses rancunes, l’ardeur aveugle du combat, la prétendue légitimité des représailles, l’exaspération d’une âme ulcérée mais excusée par la disgrâce : la religion n’était pas coupable de ses chagrins. Il lui devait un respect que d’autres adversaires, dans cette même école, ne lui refusaient pas, et ce n’était point de ce ton sarcastique et railleur qu’il devait annoncer aux chrétiens la fin prétendue des dogmes qu’ils adorent.

Et puis quel singulier moment il choisissait pou : célébrer la ruine du christianisme, lorsque, au contraire, tout à cette époque témoignait de sa force ! Quelle réfutation ce déplorable factum ne recevait-il pas des évènements mêmes qui se passaient sous tous les yeux ! N’était-ce pas alors que notre dogme immortel venait de recevoir, dans les prisons, dans les champs de l’exil et sur les échafauds le plus beau témoignage, le témoignage du martyre ? N’était-ce pas alors qu’il recevait de Chateaubriand, de Maistre, de Bonald, de Lamennais, de bien d’autres, le témoignage de l’éloquence et du génie ? N’était-ce pas le temps enfin où la croix, se levant de tous les décombres où on la croyait ensevelie, voyait les populations accourir à ses pieds, la porter en triomphe et lui rendre sa place à leur foyer et dans leurs cœurs ? Jouffroy s’était trompé : ce qu’il avait pris pour le soir, c’était le matin ; ce qu’il croyait être le crépuscule, c’était l’aurore ; et, par toutes ces colères, le scepticisme n’avait prouvé qu’un aveuglement égal à son impuissance. Comme elle était sortie victorieuse de l’échafaud et rajeunie par le martyre, l’Église allait sortir de l’épreuve du sophisme plus brillante que jamais de charité et de sainteté, entraînant à sa suite ce cortège de bonnes œuvres et d’institutions réparatrices qui la feront marcher reine des temps nouveaux ; et sept années plus tard Jouffroy, mieux éclairé, se donnait à lui-même ce démenti mélancolique, qui sera son expiation : « Ceux-là sont bien aveugles qui s’imaginent que le christianisme est fini, quand il lui reste tant de choses à faire. Le christianisme verra mourir bien des doctrines qui ont la prétention de lui succéder 35. »

Lorsque Jouffroy prononçait ces remarquables paroles, il avait repris avec plus de faveur que jamais son enseignement public. C’était en 1830. La révolution de juillet, consacrant le triomphe des idées libérales, leur avait rendu le sceptre et placé Jouffroy au centre de ses prédilections, en le nommant professeur d’histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne. De la situation compromise et suspecte où il était naguère, il se vit bientôt porté aux plus hautes dignités universitaires. À quelque temps de là nous le trouvons député, et les amis de la science purent craindre que son souci des choses intellectuelles ne se noyât bien vite dans l’ivresse du succès, le mouvement politique et le débordement des affaires.

Il n’en fut pas ainsi. C’est au contraire du sein de ce bouleversement que la question de l’avenir éternel se dressa devant Jouffroy, plus pressante que jamais. Il crut qu’il était temps de la traiter en public ; et, à peine intronisé dans sa chaire de philosophie, le professeur annonça que l’objet de son cours serait la recherche de notre destinée future.

L’heure était solennelle ; et quelle ne dut pas être l’émotion de cet auditoire, encore tout frémissant des passions de la veille, quand, abordant le sujet de la patrie qui ne change pas, on l’entendit ouvrir ses leçons en ces termes, devant ces héros de Juillet dont il relevait le regard au-dessus des trônes croulés et des pavés vainqueurs : « Rien, disait-il, ne donne le sentiment de la destinée humaine comme ces temps de crise où elle fait un grand pas ; et si j’ai choisi pour sujet de ces leçons le problème moral, c’est qu’il m’a paru que dans un moment où s’agitent, au sein de cette grande ville et de cette grande nation, les destinées de l’humanité, il serait convenable, il était important de traiter dans cette Faculté le problème de la destinée de l’homme 36. »

C’est sous ce titre que fut recueilli et publié son cours de 1830. Se prenant corps à corps, pour la troisième fois, avec le terrible sphinx, Jouffroy, selon sa coutume, pose d’abord la question, l’inexorable question, puis il montre son urgence, son importance unique, ses racines dans l’âme, son développement, son progrès. Cette première partie est d’une haute éloquence :

« Comment voulez-vous, dit-il, que l’homme vive en paix, quand sa raison, chargée de la conduite de la vie, tombe dans l’incertitude sur la vie elle-même, et ne sait rien de ce qu’il faut qu’elle sache pour remplir sa mission ? Comment vivre en paix quand on ne sait ni d’où l’on vient, ni où l’on va, ni ce qu’on a à faire ici-bas ? quand on ignore ce que signifient et l’homme, et l’espèce, et la création ? quand tout est énigme, mystère, sujet de doutes et d’alarmes ? Vivre en paix dans cette ignorance est chose contradictoire et impossible 37. »

« Cependant, se demande-t-il quelques pages plus haut, en jetant les yeux sur la société qui nous entoure, qu’y voyons-nous ? Où sont les hommes préoccupés du grand problème de la destinée humaine, les hommes que ce problème tourmente, les hommes que ce problème agite et élève, les hommes à qui ce problème prenne une de leurs pensées et dérobe une des minutes de leur temps 38 ? »

Puis, avec un mépris qui rappelle les colères de Pascal et les amères ironies de Lamennais, ravalant jusqu’à la brute cet inerte troupeau qui traverse la vie sans en chercher le but : « À voir, dit-il, le spectacle que nous présente la foule, et ces milliers d’êtres qui vivent au jour le jour, poursuivant les objets divers de leurs passions, très contents quand ils les ont atteints, très désappointés quand ils leur ont échappé, mais, heureux ou trompés, se prenant le lendemain d’ambitions toujours nouvelles, de désirs toujours renaissants, et poursuivant intrépidement leur rôle, sans songer jamais à se demander le sens de cette pièce qui leur donne tant de mal et dans laquelle ils figurent sans savoir pourquoi ; à voir, dis-je, cette réalité de la vie humaine, on croirait que, si le privilège de comprendre que nous avons une destinée est le fait qui distingue l’homme de l’animal, ce n’est guère que par exception qu’il prend le rang supérieur qui lui a été assigné 39. »

Alors Jouffroy décrivait, avec un art profond, l’ensemble des circonstances qui élèvent l’esprit de l’homme à cette pensée morale qu’il appelle la pensée humaine par excellence : Pourquoi suis-je ici-bas, et quel est le sens définitif du rôle que j’y remplis ? Il citait premièrement le mal, la douleur et nos pilles bonheurs plus tristes que la douleur même. Il citait le spectacle de l’immense création nous apportant la révélation de notre petitesse. Il suivait dans l’histoire la marche mystérieuse des sociétés humaines, et l’homme, comme perdu dans cet océan sans rives, cherchant à s’orienter au milieu de ces vagues qui l’emportent avec elles comme un brin d’herbe. Enfin c’était la science, la science cosmogonique particulièrement, qui, en exhumant des entrailles de la terre l’histoire du globe que nous habitons, provoquait, elle aussi, l’attention de l’esprit devant le problème que Jouffroy promène ainsi sur nos têtes comme un sombre nuage.

Encore une fois, personne n’a mieux exposé que lui, avec un sentiment plus profond, un accent plus pénétrant, l’urgence de cette question en présence de laquelle les autres ne sont rien. La seule lecture donne l’idée et le sentiment de l’impression que devait produire sa parole. Je ne m’étonne donc point que le jour où le professeur, racontant les transformations successives du globe, se demanda « si le temps ne viendrait pas aussi où notre race serait effacée, et où nos ossements déterrés ne sembleraient plus aux espèces alors vivantes que les ébauches grossières d’une nature qui s’essaye », un frémissement se soit produit parmi les assistants, et qu’ils se soient levés par un même mouvement, comme sous le coup d’une épouvante sacrée.

 

 

 

VII

 

 

« Par nature et par éducation, M. Jouffroy était un homme intérieur. Cette disposition était le trait saillant de son caractère... Maigre et un peu voûté, les épaules saillantes comme tous les poitrinaires, les yeux d’un bleu pâle, profondément enfoncés dans l’orbite flétri, l’air pensif et mélancolique, il portait dans toute sa personne une expression de fatigue, de noblesse et de résignation. Il était fier, hautain même, mais réservé et volontiers silencieux. Tandis que M. Cousin, emporté par l’assaut intérieur de la verve, causait, s’ouvrait, s’épanchait, dissertait, plaidait avec les gestes et l’appareil oratoire, dans un jardin public, dans son cabinet, n’importe où, n’importe devant qui, M. Jouffroy, même en chaire, paraissait froid et contenu. Il n’avait point l’air de se douter qu’on fût là. Son geste était rare, son corps immobile ; on eût dit qu’il lisait un livre intérieur, uniquement attentif à le comprendre et à se convaincre ; il réfléchissait tout haut. Point de mots brillants ni de phrases hasardées ; nul calcul pour amuser, émerveiller ou toucher.

« Cependant, dès le premier jour, tout esprit attentif fléchissait sous son esprit. Dès l’abord, on découvrait en lui un foyer secret d’ardeur inextinguible ; moins il s’enflammait, plus on le sentait brûler. À ses répétitions redoublées, à ses tâtonnements opiniâtres, à ses divisions infinies, on sentait un esprit insatiable de l’exactitude, et qui, averti de l’étroitesse de la route et du débordement d’erreurs qui l’entoure, était décidé à ne point faire un pas avant d’avoir exploré ou assuré le terrain qu’il allait fouler. On voyait qu’il ne poursuivait que le vrai, et qu’il y employait toute sa force... On était rempli de respect et de confiance, et quand un tremblement de la voix ou quelque image subite indiquait la découverte d’une vérité importante, on apercevait dans ce faible signe plus d’émotion et d’éloquence que dans les magnifiques dithyrambes de Cousin 40. »

D’où lui venait cette éloquence, sinon de son fond d’expériences, hélas ! et de ses tourments ?

« La philosophie, disait-il dans ce même temps, est une affaire d’âme, comme la poésie et la religion ; si on n’y met que son esprit, il est possible qu’on devienne philosophe un jour : on ne l’est pas encore 41. » À ce titre, il l’était, car aucune âme ne fut plus agitée que la sienne par la tempête morale qu’il soulevait chez les autres. C’était lui, c’était son cœur plein de doutes et d’effroi qu’il mettait ainsi à nu, dans ces douloureux appels à la lumière absente.

Que cet homme a dû souffrir ! « Oh ! disait-il un jour, les doutes que la question de l’avenir provoque, si l’homme n’en trouve pas immédiatement la solution dans les croyances établies, les doutes qu’elle provoque sont terribles ! »

Puis, nous faisant entrer plus confidentiellement dans le fond de sa vie : « Je sais bien, disait-il, que des hommes, après avoir connu le problème, semblent le perdre de vue et ne plus guère s’en inquiéter. Mais ne vous y trompez pas, Messieurs : une fois cette idée venue, elle ne peut plus périr ; on peut s’en distraire, il est vrai, mais s’en défaire, jamais !... Cette question est comme le flambeau de la fable de Psyché. Avant cette formidable révélation, l’homme obéissait à ses instincts, et, sans prévision, sans inquiétude, arrivait ou n’arrivait pas au but où ils le poussaient. Quand il l’atteignait, il était heureux ; quand il ne l’atteignait pas, il souffrait. Mais ces malheurs passagers, bientôt effacés par l’apparition de passions nouvelles, ne ressemblaient en rien à cette tristesse profonde, à cette incurable mélancolie qui s’empare de celui qui a conçu la question de la destinée humaine et entrevu les ténèbres qui l’enveloppent. Alors une nouvelle corde est ébranlée au fond de rame, et toutes les distractions du monde n’empêchent pas que cette corde ne soit là et que le moindre évènement ne la fasse vibrer 42. »

Il fallait donc conclure. Plus la question est instante, plus la réponse doit être prompte, et Jouffroy indiqua deux sources de solution. Il y avait d’abord la révélation chrétienne, et c’est à ses réponses qu’il rendait hommage, lorsqu’il lui décernait cet éloge souvent cité, mais qu’il faut relire encore :

« Il y a un petit livre qu’on fait apprendre aux enfants et sur lequel on les interroge à l’église. Lisez ce petit livre, qui est le catéchisme ; vous y trouverez une solution de toutes les questions que j’ai posées, de toutes sans exception. Demandez au chrétien d’où vient l’espèce humaine, il le sait ; où elle va, il le sait. Demandez à ce pauvre enfant, qui de sa vie n’y a songé, pourquoi il est ici-bas et ce qu’il deviendra après sa mort : il vous fera une réponse sublime qu’il ne comprendra pas 43, mais qui n’en est pas moins admirable. Demandez-lui comment le monde a été créé et à quelle fin ; pourquoi Dieu y a mis des animaux, des plantes ; comment la terre a été peuplée ; si c’est par une famille ou par plusieurs ; pourquoi les hommes parlent plusieurs langues ; pourquoi ils souffrent, pourquoi ils se battent, et comment tout cela finira : il le sait. Origine du monde, origine de l’espèce, question de races, destinée de l’homme en cette vie et en l’autre, rapports de l’homme avec Dieu, devoirs de l’homme avec ses semblables, droits de l’homme sur la création, il n’ignore rien ; et, quand il sera grand, il n’hésitera pas davantage sur le droit naturel, sur le droit politique et sur le droit des gens : car tout cela sort, tout cela découle avec clarté et comme de soi-même du christianisme. Voilà ce que j’appelle une grande religion ; je la reconnais à ce signe qu’elle ne laisse sans réponse aucune des questions qui intéressent l’humanité. »

Eh bien, c’est cette réponse complète, universelle, dont Jouffroy ne veut point, pour ce motif unique qu’elle vient de l’autorité et non de la raison ; que, par conséquent, elle n’est pas philosophique, et que le catéchisme n’est pas le livre des adultes. Mais s’il est le livre de Dieu, du Dieu de vérité, n’est-il pas conséquemment le livre de tous les âges ? Mais au lieu de repousser de prime abord l’autorité, la raison ne peut-elle pas s’assurer que cette autorité est recevable et légitime ? Or Jouffroy a-t-il commencé par examiner ses lettres de créance ? a-t-il contrôlé ses titres ? et, s’il ne l’a pas fait, est-il vraiment philosophe ? A-t-il le droit de rejeter une bonne réponse seulement parce qu’elle est vieille, qu’elle se dit révélée et qu’elle ne vient pas de lui ? Non, et cette fois encore le conseil de l’orgueil prévaut sur celui de la sagesse. La sagesse avoue bien qu’il serait plus commode pour l’homme que celui qui a tout créé et qui sait le secret de son œuvre eût daigné nous dire le mot de cette grande énigme ». Mais l’orgueil s’obstine à « n’aborder le problème qu’avec l’arme mâle et sainte de la science ». Ainsi parle Jouffroy. Ce n’est pas qu’il ait une confiance robuste dans les certitudes de la science : « Je ne vous promets ni des solutions complètes ni des solutions incontestables », avoue-t-il. Mais alors pourquoi ces solutions sont-elles les solutions qu’il préfère ?... Étrange aveuglement d’un si brillant esprit ! Il sera dit de lui qu’il aura entrevu toutes les vérités dans la lumière du cœur, mais pour les rejeter dans l’orgueil et l’aveuglement de la raison ; que toute sa vie se sera passée à regretter ce qu’il aurait si facilement retrouvé, et à pleurer dans le désert, couché et mourant de soif, à côté de la source que lui montraient en vain les envoyés de Dieu.

La science ne lui donna point ce qu’il n’avait pas voulu recevoir de la foi. Il en fut de ce cours sur la destinée humaine comme de son traité sur l’organisation des sciences philosophiques. La première partie, l’exposition du drame, avait été saisissante, éloquente, pathétique ; la seconde partie, où était pourtant le nœud de la pièce, est faible, aride, traînante, et le dénouement fait absolument défaut. Dans cette seconde partie intitulée : Méthode pour résoudre le problème, Jouffroy montre d’abord que toute la morale et la théodicée présupposent la question de la destinée humaine. C’est ce qu’il appelle fixer le sens du problème. Puis il fait voir que la meilleure voie pour le résoudre est l’observation de la nature de l’homme. Mais que révèle cette nature ? Ici s’arrête son travail : « Voilà le cadre de la science, Messieurs, s’écrie-t-il, son cadre rigoureux et vrai. » Puis il descend de sa chaire : c’est fini. De tout ce grand monument promis par la science, la science n’a dressé que les échafaudages :

 

            ... Pendent opera interrupta, minæque

            Murorum ingentes !

 

Tel fut l’enseignement philosophique de Jouffroy pendant les années de sa plus grande gloire. Les esprits qui venaient s’illuminer près de lui en sortaient pleins de feu sur ces débats si graves ; mais que les âmes étaient tristes ! Parmi celles-ci il y avait de jeunes hommes qui, avec Ozanam, lui écrivaient leurs regrets de le voir ainsi troubler par son enseignement la foi qu’ils tenaient du prêtre et de leurs mères. Jouffroy ne s’en offensait pas : il acceptait l’observation, il tâchait d’y répondre dans les leçons suivantes ; et voyant dans cette protestation religieuse un signe des temps nouveaux : « Messieurs, disait-il, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme ; les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance : aujourd’hui les esprits ont bien changé, l’opposition est toute catholique 44. »

Mais il y en avait d’autres moins croyants, moins heureux, plus pénétrés de ses doutes éloquents que de ses timides réponses, qui, « semblables, comme il dit, au maître d’une maison le lendemain de l’incendie, n’avaient plus ni foyer, ni abri, ni avenir ». Et ceux-là descendaient les degrés de la Sorbonne inquiets, branlant la tète, regardant ironiquement la croix des églises, et se disant avec un de leurs jeunes poètes :

 

      Et moi, tel qu’un aveugle aux murs tendant la main,

      À tâtons, dans la nuit, je cherche mon chemin...

      Le doute aussi m’accable, hélas ! et j’y succombe.

      Mon âme fatiguée est comme la colombe

      Sur le flot du déluge égarant son essor :

      Et l’olivier sauveur ne fleurit pas encor 45...

 

 

 

VIII

 

 

De telles études au sein de telles souffrances usent vite. La santé de Jouffroy, déjà fort ébranlée, s’était épuisée entièrement dans ce travail solitaire du mineur qui creuse son filon loin des libres champs de l’air où tout respire. Le ciel de Pise auquel, dès 1837, il était allé redemander des forces, ne lui avait rendu qu’un souffle faible et court. En 1839, il dut quitter sa chaire. En 1841 il renonça à paraître à la Chambre des députés, dont il faisait partie depuis dix ans. Il revit ses chères montagnes ; mais elles ne purent le sauver ; et, quelques mois après qu’il les eut visitées pour la dernière fois, Jouffroy haletant, miné par une fièvre opiniâtre, dévoré d’autres inquiétudes qu’il n’exprimait point, disait à un ami qui voulait lui donner des espérances de guérison « Mon ami, soyez sûr que je suis mal, très mal : cela fient à différentes causes. »

M. Taine a avoué que Jouffroy est mort du coup que lui avait porté la perte de la foi. « Ces sortes de changements laissent l’âme à jamais malade. À vingt ans on est déjà trop vieux pour devenir philosophe ; celui qui quitte sa religion après ce moment ne peut plus la déraciner sans ébranler tout le sol. Chez M. Jouffroy, cet ébranlement dura. Le mot mélancolique revenait sans cesse sous sa plume. Il achevait ainsi son cours d’esthétique : “À la vue d’un arbre sur la montagne battu par les vents, nous ne pouvons pas rester insensibles ; ce spectacle nous rappelle l’homme, les douleurs de sa condition, une foule d’idée tristes.” Il était lui-même cet arbre. »

Il y avait un an que Jouffroy était nommé inspecteur général de l’Université. C’est en cette qualité qu’en 1840, présidant la distribution des prix au collège Charlemagne, il fit un discours qui devait être le dernier. Sa voix était éteinte, son visage amaigri, ses traits exténués ; mais rarement son âme avait jeté une flamme plus vive que dans ce discours de fête, qui sonnait comme un adieu et comme un glas funèbre. Cet homme de quarante ans, se tournant vers les enfants qu’il allait couronner, leur parlait de la vie comme l’eût fait un vieillard assis au bord de sa tombe :

« Il y a aujourd’hui vingt-sept ans, leur disait-il, que mon cœur battait pour la dernière fois dans une enceinte semblable à celle-ci. J’en sortis chargé de couronnes pour entrer dans la vie. Cette vie, je l’ai en grande partie parcourue ; j’en connais les promesses, les réalités, les déceptions ; vous pourriez me rappeler comment on l’imagine, je veux vous dire comment on la trouve... On la croit longue, elle est très courte : car la jeunesse n’en est que la lente préparation ; et la vieillesse que la plus lente destruction. Dans sept à huit ans vous aurez entrevu toutes les idées fécondes dont vous êtes capables, et il ne vous restera qu’une vingtaine d’années de véritable force pour les réaliser. Vingt années ! c’est-à-dire une éternité pour vous et en réalité un moment. Croyez-en ceux pour qui ces vingt années ne sont plus : elles passent comme une ombre, et il n’en reste que les œuvres dont on les a remplies. »

Il leur disait plus loin : « Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin. De ses deux pentes, vous n’en connaissez qu’une, celle que vous montez : elle est riante, elle est belle, elle est parfumée comme le printemps. Il ne vous est pas donné, comme à nous, de contempler l’autre, avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l’éclaire et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c’est que nous la voyons 46. »

Jouffroy voyait donc sa fin ; mais il est juste de dire qu’elle était consolée par l’entrevue plus claire de cet autre monde dont sa raison avait agité le problème, mais dont il sentait la promesse dans son cœur :

« Votre âge, disait-il dans ce mémorable discours, votre âge se trompe encore d’une autre façon sur la vie : il y rêve le bonheur, et celui qu’il y rêve n’y est pas. Ce qui rend la jeunesse si belle et qui fait qu’on la regrette quand elle est passée, c’est cette double illusion qui recule l’horizon de la vie et qui la dore. Ces nobles instincts qui parlent en nous et qui vont à des buts si hauts ; ces puissants désirs qui nous agitent et qui nous appellent, comment ne pas croire que Dieu les a mis en nous pour les contenter, et que cette promesse la vie la tiendra ? Oui, c’est une promesse. C’est la promesse d’une grande et heureuse destinée, et toute l’attente qu’elle excite en votre âme sera remplie ; mais, si vous comptez qu’elle le sera en ce monde, vous vous méprenez. Ce monde est borné, et les désirs de votre nature sont infinis. Quand chacun de vous aurait à lui seul tous les biens qu’il contient, ces biens jetés dans cet abîme ne le combleraient pas... Nous n’emportons de ce monde que la perfection que nous avons donnée à notre âme ; nous n’y laissons que le bien que nous y avons fait. »

Il conclut ainsi : « Faites en sorte de ne pas laisser éteindre dans votre âme cette espérance que nous y avons nourrie, cette espérance que la foi et la philosophie allument, et qui rend visible, par delà les ombres du dernier rivage, l’aurore d’une vie immortelle. »

Ainsi résolvait-il d’instinct et péremptoirement, ainsi emportait-il d’assaut, si j’ose dire, ce redoutable problème de la destinée humaine dont il faisait laborieusement le siège depuis vingt ans.

C’était dix-huit mois seulement avant sa mort que Jouffroy se réconciliait ainsi avec l’espérance. Elle ne le quitta plus. Comme une fidèle amie du dernier jour, elle adoucit le passage en lui donnant la main et l’aida à porter le poids d’une longue épreuve. Il ne s’irrita pas contre la maladie, il l’accueillit doucement comme une envoyée de Dieu, et l’écouta comme une grave et sainte conseillère. De telles dispositions sont bien près d’être chrétiennes, et certes ce n’était pas la main d’un révolté qui écrivait des lignes comme celles-ci, du 20 décembre 1841 :

« Je ressens tous les bons effets de la solitude. En se retirant de son cœur dans son âme, de son esprit dans son intelligence, on se rapproche de la source de toute paix et de toute vérité, qui est au centre, et bientôt les agitations de la surface ne semblent plus qu’un vain bruit et une folle écume... La maladie est certainement une grâce que Dieu nous fait, une sorte de retraite spirituelle qu’il nous ménage pour nous reconnaître, nous retrouver, et rendre à nos yeux la véritable vue des choses. »

C’est dans cette retraite spirituelle qu’il reçut la visite d’un de ses compatriotes qui était son ami, Mgr Cart, évêque de Nîmes, dont il goûtait particulièrement l’entretien religieux, animé de cet esprit de mansuétude qui a fait de lui un second François de Sales. Jouffroy lui dit : « Monseigneur, je ne suis pas de ceux qui pensent que les sociétés modernes peuvent se passer du christianisme, je ne l’écrirais plus aujourd’hui. Vous avez, Monseigneur, une belle mission à remplir. Ah ! continuez à bien enseigner l’Évangile !... »

Le malade avait une petite fille de douze ans qui se disposait à faire sa première communion. C’était pour le philosophe une consolation hautement manifestée de voir son enfant se préparer à cette grande solennité de sa vie. Elle lui amena le prêtre qui lui faisait le catéchisme, M. Martin de Noirlieu, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas : « Nous nous sommes entretenus de philosophie et de religion, a raconté celui-ci. Il a été question du dernier ouvrage de M. de Lamennais qui vient de paraître 47. Jouffroy a déploré sa défection et m’a dit avec un profond soupir : « Hélas ! monsieur le curé, tous ces systèmes ne mènent à rien. Mieux vaut mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne 48. »

M. de Noirlieu ajoute qu’il « sortit de chez le malade avec de bonnes espérances ». Mais elles ne devaient pas se réaliser entièrement. Il ne put le revoir ; et peu de jours après, le 1er mars 1842, le malheureux Jouffroy, surpris par l’asphyxie en buvant une potion, entrait dans cette autre vie dont le problème l’avait inquiété si longtemps.

« Je crois, a dit le prêtre qui l’a visité, que la foi s’était ranimée dans le cœur de ce pauvre Jouffroy, qui avait été fort pieux dans sa première jeunesse. » C’est l’espérance que veulent garder de lui tous ceux qui ont suivi cette vie et cette mort. Quels que soient les regrets que fait éprouver la lecture de ses œuvres, orgueilleuses sans doute, mais gémissantes, on ne se défend pas d’une compassion sympathique pour cette grande infortune. Certes, on n’oublie point qu’il fut gravement coupable, mais on se rappelle surtout qu’il fut très malheureux, et que, s’il fit beaucoup de mal, il en fut la première victime. Ainsi a-t-il passé au milieu de nous, objet à la fois de terreur et de pitié, semblable à ces victimes de la fatalité antique poursuivies par un mal dont elles ne savaient pas guérir ; et sa tombe placée sur un des sommets intellectuels de ce siècle, comme le tombeau d’Achille sur le cap Sigée, y restera longtemps, pour dire aux passagers que les plus vaillants succombent dans cette lutte où l’on s’attaque au ciel même, et que nul n’est fort contre Dieu.

 

 

Mgr Louis BAUNARD,

Le doute et ses victimes dans le siècle présent,

1891.

 

 

 

 

 

 



1 Jouffroy, Nouveaux Mélanges philos., p. 81 et 82.

2 M. J. Tissot, dans la notice qu’il a consacrée à Jouffroy dans la Biographie universelle, parle de ses assiduités dans les cabinets littéraires et du peu de choix que mit le jeune homme dans ses lectures.

3 Jouffroy, Nouveaux Mélanges philos., p. 82.

4 Id., ibid., p. 38.

5 Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 84.

6 Voy. M. Caro, Philosophes contemporains : Jouffroy. Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1865, p. 340.

7 Jouffroy, Nouveaux Mélanges philos., p. 83.

8 Jouffroy, Nouveaux Mélanges philos., p. 84.

9 Nouveaux Mélanges philos., p. 84.

10 Voy. Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 104 et suiv.

11 Nouveaux Mélanges, p. 84 et 85.

12 Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 87.

13 Id., ibid., p. 88.

14 Id., ibid., p. 83.

15 Jouffroy, Nouveaux Mélanges, p. 89.

16 Id., ibid., p. 88.

17 Id., ibid., p. 89.

18 Id., ibid., p. 88.

19 Nouveaux Mélanges, p. 95.

20 Nouveaux Mélanges, p. 97.

21 Nouveaux Mélanges, p. 97.

22 Ibid., p. 90.

23 Ibid., p. 101.

24 Nouveaux Mélanges, p. 84.

25 Ibid., p. 101.

26 M. Mignet, Notice lue dans la séance publique de l’Académie des sciences morales et politiques du 25 juin 1853.

27 Mélanges philosophiques, p. 314.

28 M. Dubois, cité par M. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 310.

29 Nouveaux Mélanges, p. 162.

30 Nouveaux Mélanges, p. 103.

31 Nouveaux Mélanges, p. 103.

32 Nouveaux Mélanges, p. 109.

33 Ibid., p. 159.

34 Fénelon, IIIe lettre sur la religion.

35 Mélanges philosophiques, p. 345.

36 Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 299.

37 Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 338.

38 Ibid., p. 309.

39 Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 308.

40 M. Taine, les Philosophes français au XIXe siècle, ch. IX, p. 200.

41 Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 324.

42 Mélanges philosophiques. Du problème de la destinée humaine, p. 321.

43 Cette restriction : qu’il ne comprendra pas, est une épigramme qui se réfute d’elle-même ; car s’il y a une chose que l’enfant chrétien comprenne sans effort, c’est qu’il est créé pour connaître Dieu, l’aimer, le servir, et par ce moyen obtenir la vie éternelle. (A. de Margerie, Philosophie contemporaine.)

44 Ozanam raconte lui-même cette protestation dans une lettre : « Jouffroy, l’un des plus illustres rationalistes de nos jours, s’était permis d’attaquer la révélation, la possibilité même de la révélation. Un catholique, un jeune homme, lui adressa quelques observations par écrit ; le philosophe promit d’y répondre ; il attendit durant quinze jours, pour préparer ses armes sans doute, et au bout de ce temps, sans lire la lettre, il l’analysa à sa manière et essaya de la réfuter. Le catholique, voyant qu’il était mal compris, présenta une seconde lettre au professeur ; celui-ci n’en tint pas compte, il n’en fit point mention et continua ses attaques, jurant que le catholicisme répudiait la science et la liberté. Alors nous nous réunîmes, nous dressâmes une protestation où étaient énoncés nos vrais sentiments ; elle fut revêtue à la hâte de quinze signatures et adressée à M. Jouffroy. Cette fois il ne put se dispenser de nous lire. Ce nombreux auditoire, composé de plus de deux cents personnes, écouta avec respect notre profession de foi. Le philosophe s’agita en vain pour y répondre ; il se confondit en excuses, assurant qu’il n’avait point voulu attaquer le christianisme en particulier, qu’il avait pour lui une haute vénération, qu’il s’efforcerait à l’avenir de ne plus blesser les croyances. Mais surtout il a constaté un fait bien remarquable, bien encourageant pour l’époque actuelle : « Messieurs, nous a-t-il dit, il y a cinq ans, je ne recevais que des objections dictées par le matérialisme ; les doctrines spiritualistes éprouvaient la plus vive résistance : aujourd’hui les esprits ont bien changé, l’opposition est toute catholique. » (Lettres de F. Ozanam. Lettre X, 25 mars 1832.)

45 Hégésippe Moreau, Myosotis. Un quart d’heure de dévotion.

46 Voy. ce discours au Moniteur universel du 24 août 1840.

47 C’était son Esquisse d’une philosophie.

48 Lettre de M. de Noirlieu à Mgr l’archevêque de Paris.

 

 

 

 

 

 

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