Marcel Ormoy

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Nicolas BEAUDUIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marcel Ormoy : un poète qui m’était cher entre tous. L’amitié qui nous unissait, et que rien n’a pu ternir, date exactement de 1910. Je venais alors de publier mon premier livre de poèmes, quand un matin je vis venir chez moi ce grand garçon de vingt ans, dont la tenue discrète et la langueur élégiaque m’attirèrent. Presque voisins, nous devînmes vite amis. Ensemble nous parcourions les avenues silencieuses de cet Auteuil d’avant-guerre, qu’habitaient également Eugène Marsan, André Gide et Guillaume Apollinaire. Certains jours, nous partions pour Versailles, et là, dans le parc mélancolique, longtemps, jusqu’à la tombée de la nuit, nous nous attardions, pris au plus profond de l’âme par la mortelle splendeur de ces grands lieux royaux.

Les premiers vers de Marcel Ormoy parurent, je crois, dans Chloé, une petite revue de seize pages, qu’il dirigeait avec Thierry Sandre. Le Divan, que venait de fonder Henri Martineau, l’accueillit. C’est à peu près vers cette époque que Marcel Ormoy publia dans Les Rubriques Nouvelles ce poème Le Passé, que nous reproduisons :

 

 

            Le Passé gît comme une flûte sur de l’herbe.

 

            Le Passé gît, doux airs anciens qu’on ne sait plus.

            La brise dans les trous a joué d’autres airs

            Et la rosée a fait le bois tout vermoulu.

 

            Le Passé gît comme une flûte sur de l’herbe.

 

            Un jour le Souvenir, passant mélancolique,

            A retrouvé la flûte oubliée ou perdue.

            Son souffle a réveillé les notes vermoulues,

            Ce fut une musique étrange et nostalgique.

 

            Et le Souvenir joue de vieux airs nostalgiques,

            Selon des rythmes oubliés et dont on pleure.

            Puis il pose à nouveau la flûte sur les fleurs

            Et s’en va, voyageur au front mélancolique.

 

            Le Passé gît comme une flûte sur de l’herbe.

 

 

Dès ce poème de début, l’âme languissante de Marcel Ormoy se révèle. Son œuvre future s’y trouve en puissance, initialement dévoilée. Les caractéristiques de sa poésie y sont, les épithètes types (auxquelles il ne manque que défailli, aboli, etc., dont il fera par la suite un si fréquent usage), son sens de l’harmonie s’y exprime, et cette lassitude prenante, et parfois un peu monotone, d’où ne sera pas exclue pourtant la plus tendre, la plus secrète passion.

Nous ne parlerons ni des Charites, ni des Glumes éparses ; non plus des Poésies de Makoko Kangourou. Ces minces plaquettes, Marcel Ormoy les a rayées de la liste de ses œuvres. Il a rayé également Impressions (1911). Ce recueil renferme pourtant de jolies notations, des tableaux frais et riants, dans le genre de celui-ci :

 

 

            Hier, ce fut déjà le miracle des roses.

            Et l’Été ce matin, ivre du miel ambré

            De chaque fleur nouvelle où ses lèvres se posent

            Danse sur la pelouse, intrépide et cambré.

 

            Il rit, offrant son corps au soleil de midi,

            Puis las, se mettait nu, sur la mousse s’étale.

            Cependant que, penchée sur l’Été endormi,

            Une rose amoureuse effeuille ses pétales.

 

 

C’est d’une finesse d’aquarelle. La technique, certes, en est fort libre encore et dans les pages qui suivent, ses quatrains n’ont pas tous cette qualité. Beaucoup de négligences, d’imprécisions, de maladresses. C’est d’un jeune poète qui s’essaie, qui se cherche, qui prend sa leçon de chant. Ses Maîtres sont Henri de Régnier, André Fontainas, Paul Verlaine, et même aussi Albert Samain.

 

            Le soir est pâle ainsi que l’agonie des roses.

 

La favorable influence de ces grands musiciens du vers se continue dans Le Jour et l’Ombre (1913). Et c’est sans doute à la fréquentation de ces Maîtres qu’il doit son harmonie fluide, son sens des consonances et des subtils échos, la valeur phonétique de ses vers.

Puis la guerre vint. Et avec elle la mort de tant d’êtres chers. La perte de son ami, le poète André Biguet, qu’il aimait comme un frère, tué le 8 octobre 1918, en Champagne, le frappa douloureusement. Dans Le visage inconnu, qu’il lui dédie, la forme de Marcel Ormoy s’améliore ; il est moins vite satisfait de lui-même. Sa technique est plus savante, plus travaillée. Dans cet ouvrage, l’on peut noter maints tours archaïsants qu’il doit à Ronsard, et à Maurice Scève dont il affectionne particulièrement Les Dixains. Le Moréas des Syrtes et d’Énone au clair visage apparaît aussi en plus d’un point. Mais surtout le poète des Contrerimes, qui devait par la suite exercer sur lui une si longue et si obsédante influence.

Si Marcel Ormoy, que l’on a classé parmi les fantaisistes, a donné dans le genre poésie, jeu d’esprit, distraction de société, agrément des heures oisives, c’est bien dans Le Visage inconnu. C’est une poésie légère, mutine, madrigalesque, dans le goût des petits maîtres du xviiie siècle.

 

            Et nul plaisir ne se propose,

            Hormis, le couchant tard venu,

            De confondre un bouton de rose

            Avec la pointe d’un sein nu.

 

Dans la crainte de l’emphase, d’un cri trop vibrant, de l’éloquence surtout (qui est pourtant le Nombre, et que M. Charles Maurras a su réhabiliter depuis), cette poésie badine se complaît dans un ton grivois, impertinent, aux tours subtils et mièvres un peu, ce qui ne va pas sans élégance d’ailleurs, mais où il est bien difficile de se risquer après la réussite des Fêtes Galantes !

 

            L’extase de l’après-midi,

            Qui meurt en des jeux d’eau, s’enivre

            Suivant une gamme quasi

            Fausse et qui rit de se survivre.

 

Et plus loin :

 

            Un été frissonnant d’abeilles

            S’assourdit vers les boulingrins

            Où des fontaines s’ensommeillent,

            Pleureuses des amours défunts.

 

Et ceci encore :

 

                                                   Que meure

            Sagement cette voix qui pleure,

            Se grise et se brise en sanglot

            Selon le rythme des jets d’eau.

 

 

Marcel Ormoy s’est, durant des années, attardé dans ce genre « marquise ». (Marquise est même le titre d’un de ses poèmes.) Genre qui peut, en descendant vers des sentimentalités plus vulgaires, prendre aussitôt un ton de romance à la « Mimi Pinson ».

Ce « climat », dirons-nous, pour employer un mot à la mode, n’était pas vraiment le climat de Marcel Ormoy, ne correspondait pas essentiellement à sa vérité intérieure.

 

            Marguerite, Hedwige, Florence,

                   Et vous dont le prénom

            Au ciel de l’été se fiance,

                   Adorable Ninon.

 

Non, ce n’étaient là que jeux, exercices d’assouplissement. P.-J. Toulet, avec son esprit très spécial, très incisif, son don miraculeux du trait, avait pour lui seul affermé tout ce domaine. On ne pouvait que l’imiter sans l’égaler. Et Marcel Ormoy quand il écrivait :

 

            Ah ! dit-elle, j’ai le béguin !

                   C’est moins qu’aimer, Madame,

            Et ne paierez-vous point ma flamme

                   D’un mot plus consanguin ?

 

Il se détournait de sa véritable voie, qui n’était pas le badinage, qui n’était pas la frivolité, mais l’élégiaque mélancolie. Il mettait un masque sur son visage. Il travestissait sa voix. Il cédait à une mode.

Dans Le cœur lourd, son évolution se dessine. Le maquillage s’en va de ses vers, et les fards de l’imitation. Et le pur marbre sort peu à peu de sa gangue. Cependant, trop de taches encore souillent la divine blancheur de la statue. Et le souvenir obsédant de Toulet revient, en son décor de Pyrénées et de pays basque :

 

            Jeux vains, mon cœur ou cette balle ?

            C’est l’amour qui gagne le set.

            L’horizon dessine un trait net.

            Ô sommeil de P.-J. Toulet,

            Le bonheur est sous votre dalle.

 

Mais bientôt Marcel Ormoy se dégagera de son envoûtement, il sera lui-même, et il le sera durablement, douloureusement, dans Le Visage retrouvé.

Le titre est significatif d’ailleurs ; c’est un titre d’annonciation, – et qui dit bien ce qu’il veut dire.

Il s’est fait une profonde transformation dans l’esprit de notre poète. Plus de fausses attitudes. Le masque est rejeté. Jusqu’au vocabulaire qui change, qui laisse tomber les termes de sports, de bars américains et de casinos. Des mots longtemps oubliés par le poète, et qui sommeillaient aux pages de ses premiers recueils, reviennent. Ce sont des mots nus et simples, tels qu’on les trouve dans Racine. De ces mots, il composera son cadre, un cadre bien à lui cette fois, où s’insérera son décor lyrique.

C’est que vers cette époque une nouvelle attaque du destin l’accable : son ami, le jeune poète Georges Heitz, meurt tragiquement. Et Ormoy en est bouleversé, atteint dans son cœur. C’est alors que le don des larmes lui est donné.

Et ses amours s’épurent. Ce n’est plus Isabelle, ou Irène, ou Ellénore, etc. ; c’est l’amour unique, l’âme touchée par la plus grande vérité de ce monde et de l’autre. Et c’est, parmi tout cela, une évocation harmonieuse des Mers, des Îles et des Royaumes d’azur dont il ornera désormais ses œuvres.

 

            Partir ! ce rêve obscur convient à ta jeunesse,

            Et moi-même, naguère encore, mécontent

            Du sort, n’ai-je pas dit, espérant qu’il y naisse :

            Une île ! il est une île, où le bonheur attend.

 

Et après la « Stèle pour un jeune poète », tendre hommage à la mémoire de son ami, et qui renferme ces admirables vers :

 

            Seigneur, vous m’aurez donc privé,

            Un à un de ceux que j’aimais,

            Mais par ces yeux clos à jamais

            M’avez-vous assez éprouvé ?

 

paraît enfin Le Bonheur est dans une île, ou Le livre des Sagesses.

Et c’est un ton plus poignant, le vrai ton de Marcel Ormoy, qui se manifeste. Mais c’est surtout dans la partie intitulée Élévations qu’il apparaît avec ses douces et subtiles harmonies et ses enchantements. C’est là qu’il stylise son émotion avec le plus d’art. Et l’on voudrait ici pouvoir citer en entier cette Élégie à Claude Fourcade :

 

            Cette rose d’octobre est la dernière rose.

            Avril reverdira ces arbres jaunissants,

            Mais les massifs, les buis, la tonnelle au toit rose

            Ne seront plus hantés que de rêves absents.

 

            .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

 

            Claude, je vais partir vers un nouveau destin,

            Mais quel que soit le sort qui m’attend sur la grève,

            Je sais que le bonheur est le reste d’un rêve,

            Cendre tiède ravie à son brasier éteint.

 

Les trois derniers livres du poète, La Flamme et le Secret, La Vie est à ce prix, Les Royaumes interdits, sont d’une inspiration à peu près identique, mais plus élevée encore, plus épurée, aérienne.

Le poète, après une laborieuse ascension, est arrivé à la plénitude de son chant, un chant souple, éolien, fugitif, qui parfois s’évapore. Il est devenu supérieurement lui-même. Et c’est bien à partir de ce triptyque qu’il s’est affirmé non seulement poète doué, mais souvent grand poète.

 

            Je ne puis dire ton visage ni ton nom.

            Dante avait Béatrice et Pétrarque avait Laure,

            Mais mon discret amour doit vivre sans éclore.

            Le mystère à jamais plane sur ton renom.

 

            Ma sœur ! On ne saura que ce tendre vocable,

            Et l’or de tes cheveux et ton triste regard…

 

Les longs séjours de Marcel Ormoy à Cannes et à Nice, la douceur provençale, le splendide azur méditerranéen, ont fait merveilleusement épanouir tous les germes de haute poésie qui sommeillaient au plus profond de son cœur. Sa tristesse est harmonieuse. Son cri, quand il s’élève, est celui d’un cygne blessé.

 

            Muse, mon seul espoir et ma claire beauté,

            Toi, sœur de mon étoile et sœur de ma folie,

            Je te voue à jamais la sombre royauté

            D’une rose, couleur de la mélancolie.

 

            S’il est encor des lys aux rives du Léthé,

            Qu’éclate leur blancheur sur le front d’Ophélie !...

 

Il y a ici comme une résonance nervalienne qui fait penser à l’hermétisme du poème El Desdichado, mais avec moins d’âpreté tendue, moins d’intensité dramatique que chez le poète des Chimères.

 

            Ni le sang du corail ni l’or de la Sirène

            N’ont dans les profondeurs nourri ta douce chair…

 

Une grande flamme, la flamme d’un grand et secret amour, brûle tout au long de ces Royaumes interdits, où le poète, pour la première fois, tente de s’évader des alexandrins, toujours groupés d’identique façon, par quatrains, ce qui, par moments, n’allait pas sans quelque monotonie.

 

            C’est la montagne et c’est la neige et le grand vent des cimes.

            Passent les jours mauvais, je peux dormir enfin,

            Bercé par cette voix suspendue au bord des abîmes

            Et par ce souffle où bat l’aile du séraphin.

 

Ainsi Marcel Ormoy a conquis peu à peu son royaume, fait de sagesse, fait d’acceptation à l’inévitable. Il semblait même avoir une certaine propension au lyrisme religieux. En s’élevant, il y tendait par une sorte d’inclination naturelle.

Soutenu par de fidèles amitiés, qu’il devait à la franchise de son caractère, à sa complète sincérité, mû par la pureté d’un noble amour qui, pareil à celui de Dante, le transportait vers les divines splendeurs, Marcel Ormoy nous paraissait apte, dans ses prochains ouvrages, à nous révéler tout le bleu des plus séraphiques régions.

À ce propos, je retrouve ces lignes de Barrès que je transmets comme un message : « On a beaucoup exploité l’Enfer et le Purgatoire. Personne, je crois, ne s’est inspiré du Paradis. Ce haut chantier demeure ouvert et complètement libre. Qui de nous veut y pénétrer pour construire une maison à l’usage des anges ? »

 

 

Nicolas BEAUDUIN.

 

Paru dans le Mercure de France

en septembre 1934.

 

 

 

 

 

 

 

 

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