Notre pays

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Manuel BEAUFILS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour nous, notre Pays, c’est un Passé qu’anime une tendresse et qui inspire une espérance.

C’est, si l’on peut admettre que le Passé tout court est chose morte, que notre Pays pour nous est réalité vivante parce que nous recouronnons à travers notre entendement, à travers notre foi, à travers notre amour, en permanence, les manifestations de vie de ce Pays, et que ce recouronnement le restitue en permanence dans l’avenir immédiat.

Nous ne pensons pas que le Pays soit un être immortel parce que nous ne confondons pas « Passé » et « Pays », parce que le sens de la vie implique une conception de changement et qu’il suffit que ce changement ne soit plus possible pour que la vie s’arrête, pour que le passé meure définitivement, pour que le Pays ne soit plus.

Nous pensons que « la France immortelle » ne signifie rien : que cela permet aux Français de penser tout fait, et qu’ainsi cette expression puérile est dangereuse.

Mais nous pensons que la France, à travers le recouronnement continuel de l’œuvre qu’elle représente dans le monde, œuvre élevée à la grandeur d’une civilisation profondément chrétienne, constitue le moyen donné aux Français pour faire que la France, vive par eux, se perpétue par eux.

Il n’est pas possible d’isoler un Pays des autres Pays. Convergences, Mouvements, Influences, Spoliations, Renaissances, Disparitions révèlent la persistance d’une vie à caractère universel par delà les Nations, vie qui est comme un concert de spiritualités, spiritualités jamais fixées, que l’instant ou l’intensité domine.

Ainsi la France, quel que soit son désir, ne se trouve pas isolée au milieu du monde ; il lui est impossible de regarder ce monde vivre sans participer à cette vie, sous peine de disparaître.

Or, la participation à cette vie universelle implique obligatoirement une action.

Pour nous, cette action ne saurait être faite d’opportunisme béat, ou d’abandon au conditionnement de la vie chaque jour déterminée ou orientée par les autres.

Nous pensons qu’il est puéril d’animer de ses désirs une action impossible ; mais nous protestons contre l’abandon de l’action possible parce qu’elle est dure ou difficile.

Nous croyons que si les hommes arrivaient à se libérer de l’esprit partisan, de l’esprit de raison discursive, de l’esprit de système, si les hommes arrivaient à penser comme ils respirent, s’ils pensaient eux, s’ils pensaient pur, si la naïveté de l’espèce était le caractère essentiel de leurs pensées, ils se réarticuleraient à la terre de France.

Il y a en nous à ce sujet un acte de foi ; nous ne voulons pas soumettre à la seule raison ou à l’opportunisme cette persistance en nous de la France réalisée par nous, et de nous conduits par la France.

Nous n’admettrons pas la France communauté d’intérêts, et nous ne voyons pas davantage ce que la France vient faire dans des questions d’intérêts.

Déjà par delà les strictes exigences temporelles, la France a engendré des nobles qui répudiaient l’esprit de conquête.

Toute notre vie doit être action, action inspirée, mais non pas action dirigée ; le devoir commence avec le premier geste accompli à l’éveil et s’arrête à peine quand le sommeil nous prend.

Nous voulons donc qu’une certaine spiritualité commande en permanence notre action. C’est à la qualité de cette spiritualité que le Pays devra de se retrouver. Si nous croyons à la France parmi nous, c’est que la France, nourrissant cette spiritualité, celle-ci à son tour recouronne la France et la fait revivre d’instant en instant par l’action entreprise.

Nous pensons que le spirituel couche dans le lit de camp du temporel ; que la pensée se fixe sur des supports matériels, que l’action est la conséquence intime de la pensée et que donner de mauvais supports à la pensée, c’est lui faire un linceul, croyant lui faire un lit.

Pour donner vie à cette pensée, la maintenir, lui permettre de s’exprimer et de se traduire en acte, nous avons dans le calme de nos réunions, lentement, au cours de mois, d’années, mêlés aux hommes, mélangés aux faits, déterminé le cadre matériel où notre pensée prendrait ses appuis, nous avons créé les règles de vie auxquelles nous avions décidé de nous assujettir ; nous avons pensé, puis écrit les règles de vie de notre Ordre.

 

Pourquoi des règles de vie ?

 

Ayant admis la nécessité de recouronner d’une manière continue la France, ayant senti la nécessité de faire vivre notre Pays comme notre tendresse, de lui donner une valeur plus grande que celle d’un souvenir cher, il importait de ne pas recommencer tout le travail que tant de générations ont accumulé.

On conçoit mal un passionné de Jean Fouquet qui referait toute son œuvre. Il lui va mieux de retrouver l’inspiration créatrice en sa connaissance de l’œuvre même, pour redonner à cette œuvre une vie à travers lui, se nourrir de l’inspiration de l’artiste et rendre à la vie le bénéfice de cet accroissement selon d’autres accomplissements.

Nous avons cherché dans l’histoire de notre Pays des points d’épanouissement.

Nous avons essayé de trouver des affleurements plus humbles, mais essentiels quand-même, dont le recouronnement permettrait d’illuminer notre existence propre et de la conduire.

Loin de nous la pensée de fixer notre spiritualité, de lui donner des termes étroits ou des limites, mais nous avons senti que nous pensions ce que d’autres avaient vécu et que nous pouvions ainsi prendre cette pensée dans le temps, nous la représenter réalisée dans l’histoire, de sorte que notre pensée propre y trouvât l’appui matériel nécessaire qui nous permettrait de conditionner nous-mêmes notre propre action.

Nous avons ainsi été amenés à lier indissolublement la France et la Chrétienté.

Nous pensons qu’un Français ne peut être, s’il n’est Chrétien.

Nous pensons que la pensée chrétienne a trouvé un exact support chez les Français.

Dans cette voie, nous avons trouvé des points d’appui, nous avons trouvé des maîtres : St Louis, Ste Jeanne d’Arc, et Péguy.

Ces maîtres ne sont pas des distributeurs automatiques de pensée. Nous ne leur demandons pas de nous permettre de penser tout fait à travers eux : nous ne reprenons pas leur exemple servilement pour résoudre des problèmes.

Mais quand notre esprit erre, quand l’abandon nous guette, quand le néant nous menace, le fait de nous retrouver devant l’action de Ste Jeanne d’Arc ou de St Louis, ou de Péguy, de nous laisser emporter par l’exaltation, nous permet de recouronner, de ressentir leur attitude, de préciser la spiritualité qui les anime ; et d’aimer cet état nous permet de ne pas nous trouver seuls.

Nous avons fait revivre le passé ; nous en avons fait de la vie ; nous avons nourri cette vie à travers nous ; nous avons lié notre spiritualité au passé pour l’affranchir de l’aberration ou de l’errement.

Nous avons rappelé à nous l’inspiration pour la mettre au service de notre intelligence, et ainsi nous nous sommes réarticulés à la France et nous avons trouvé dans cette réarticulation, dans cet accrochage, la possibilité de penser simplement français, de façon que cette pensée nous satisfasse et qu’elle inspire à tout instant l’action qui nous paraît, quand elle est devenue passée, naturelle, normale, génératrice elle-même de la pensée qui vient, permettant à la vie de continuer.

Nous ne pensons pas que les hommes soient des saints, nous ne pensons pas qu’il importe aux hommes de perdre leur qualité d’hommes avec toutes ses imperfections, avec tout ce qu’ils présentent de diversité, de tendances, d’excès et d’abus, mais nous croyons que ces tendances, ces excès, ces abus, étaient impartis à la vie de nos Maîtres, comme ils sont compris dans notre vie propre.

Mais nous pensons aussi qu’il n’y a pas une partie de l’action qui se doit d’être bonne et l’autre quelconque.

Toute la vie est action et la même spiritualité peut l’animer. Il y a une voie d’intuition qui est capable d’engendrer une forme de vie aussi vaste que l’intuition est elle-même souple et aisée, mais d’une qualité aussi rare que l’intuition peut être considérée comme de l’essence de la nature.

Libérés des systèmes étroits, libérés des tendances à la solution définitive, qui est une forme de l’abandon, admettant que l’existence pose en permanence des problèmes, mais que l’intuition conduit aux solutions naturelles, nous avons cru aux vertus de la spiritualité ; nous avons cru à l’universalité de certaines vertus et décidé de vivre animés par cette foi dans le cadre de l’intuition, elle-même fille de la spiritualité de ceux que nous avons pris comme Maîtres.

C’est devant ce monument humain, à la taille de nos possibilités, que chaque jour pose ses problèmes.

Nous demandons à la raison et à l’intelligence de nous situer les problèmes sur le plan matériel, de nous éclairer (le plus beau des peintres ne saurait peindre l’obscurité) et nous avons confiance en nous quand le problème est posé ; l’attitude à prendre est dictée par le cheminement de notre intuition.

Quand cette intuition est absente, nous l’appelons à nous en nous recueillant dans la manifestation matérielle de ceux qui sont nos Maîtres, ne disant jamais : « ils ont fait cela, donc nous faisons ceci », mais disant toujours : « ils pensaient cela », et nous retrouvons, dans le couronnement de cette pensée, la vie même de notre pensée propre.

Notre spiritualité à ce contact se retrouve directe, les règles de notre Ordre font que nous obéissons.

 

 

 

 

Manuel BEAUFILS, Textes et travaux

de l’Ordre des compagnons de Péguy.

 

Paru en 1945 dans Les Œuvres nouvelles, vol. V,

Éditions de la Maison française, New York.

 

 

 

 

 

 

 

 

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