L’Ordre des compagnons de Péguy

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Manuel BEAUFILS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand St Bernard, quand St François, St Dominique ont fondé leur « Ordre », ils étaient là, les Malins, et ils haussaient les épaules. Je ne dis pas ceux qui vivaient pour les femmes et pour la mangeaille, pour le commerce frauduleux et les mille petites vilenies, et les grandes : je dis ceux qui n’avaient besoin de rien ni de personne, puisqu’ils étaient de bons Chrétiens, une fois baptisés, et que cela suffit d’être baptisé et d’être du Christ pour n’avoir plus besoin de personne : que de la Messe, et que des Sacrements.

Quand St Dominique tout de même, après tant d’autres, reçut de Dieu vocation, et décida qu’il allait fonder aussi un Ordre, ils étaient encore là, les Malins, et ils haussaient toujours les épaules. Je ne dis pas les exportateurs et ceux qui faisaient commerce de denrées, et ceux qui savent comment on devient riche honnêtement : je dis les Malins en Cour de Rome, cardinaux, légats en puissance ou retraités, théologiens, maîtres en Droit canon, Docteurs ès toutes choses sacrées, qui savaient tout, comprenaient tout, et connaissaient exactement tous les besoins ne-varietur de la Sainte-Église. Ceux-là haussaient les épaules en disant : « Encore un Ordre ! N’en jetons plus ! Nous en avons à revendre ! Nous avons déjà les Cisterciens. Nous avons déjà les Franciscains, et les Chosecains et les Machincains : n’en jetez plus ! Nous avons trop d’Ordres pour avoir encore de l’ordre ! À dater de ce matin c’est fini. Plus d’Ordres. On en a assez et on n’en fera plus. » – Et le Saint-Père était assez du même avis.

Et cependant il y eut un Saint-Père pour dire : « On ne sait jamais. On ne peut jamais savoir. Jamais on ne saura jusqu’au bout Dieu, ni les desseins de Dieu. Puisque celui-là veut encore fonder un Ordre, entendons-le. Qu’il nous dise ce qu’il veut. Et s’il faut vraiment encore un Ordre, eh bien, on en fera encore un. Et celui-là sera le dernier. Ou bien l’avant-dernier. Ou bien peut-être le premier, d’encore toute une nouvelle série d’Ordres. Car enfin, l’humanité est mise au monde tous les jours par les femmes. Et le péché est mis au monde par le diable tous les saints jours. » Et ce Saint-Père là fit venir Dominique. Et quand Dominique eut fini de parler : « Eh bien, vous voyez tout de même », dit le Saint-Père aux Malins, « cet Espagnol avait raison. Il nous fallait encore un Ordre. Et il le fallait tellement que celui-là sera le mien, et encore un peu plus à moi que les autres, tous les autres, – tous ceux qui suffisaient tellement qu’on n’en avait plus besoin d’autre. »

C’est ainsi que Dominique fonda son Ordre malgré l’opinion expresse des Malins.

C’est que Dominique avait vu quelque chose que les autres n’avaient pas vu : ou pas comme lui : l’hérésie. Les prophètes du faux-vrai, les prophètes de l’à-peu-près vrai, lés prophètes du plus vrai que le vrai : – Il y en a toujours, il y en aura toujours, – les prophètes plus malins que tout le monde, et plus purs, et plus à la page. Tous ces prophètes-là vaticinaient par le monde. Jamais il n’y en avait eu tellement sur les chemins. Et il y avait, il devait y avoir de beaux jours pour l’hérésie. Et tous les Ordres qui suffisaient – car il y en avait déjà trop, – tous les baptisés qui suffisaient, – car ils avaient une bonne fois reçu le baptême, et renouvelé leur promesse à la Communion, et reçu le chrême des Confirmés et le soufflet de la main de leur Évêque, et étaient armés Chevaliers définitivement, sans erreur possible, au service du Vrai : tous ces Ordres et tous ces baptisés ne pouvaient rien contre l’hérésie. Les uns parce qu’ils étaient de l’hérésie, comme ceux qui ont plus besoin de trouver encore que d’obéir, et de chercher à toujours plus profondément comprendre ; les autres, parce qu’ils ne savaient plus rien faire d’autre, que de lever les bras au ciel, et d’appeler au secours les gendarmes. « Le monde chrétien se perd. C’est à ne pas le croire. Les jours de l’Antéchrist sont venus. La foi tombe. Si Dieu n’envoie pas un bon petit cataclysme, et le Pape une armée de cent mille hommes, c’en est fini de la Chrétienté. »

Et les Ordres tenaient garnison dans leurs couvents, et priaient pour la rédemption des infidèles, et disaient matines et laudes, prime tierce sexte nonevêpres et complies, et faisaient de la manœuvre-à-pied spirituelle derrière des murs, comme de bons soldats qui s’appliqueraient à bien faire la guerre loin de l’ennemi, avec des cartouches de carton. Et Dominique se disait : « Bien sûr ce qu’ils font là n’est pas inutile. C’est même prodigieusement utile. Il est prodigieusement utile que des hommes de Dieu, plus que les hommes du simple monde, fassent pénitence et fassent oraison, offrent leurs mérites, et remettent aux mains de Dieu le monde et le destin du monde, et les vertus et les péchés et les souffrances du monde. Mais il faut croire que cela ne suffit pas. Il faut croire qu’il y a encore quelque chose à faire. Il y a à faire qu’il faut aller sur les chemins comme les vagabonds, et reprendre tous ces hommes, les simples, les mal éclairés, ceux que l’hérésie capte et confisque dans leur sainte bonne volonté et leur sainte disponibilité d’ignorants et de pauvres. Il y a à faire qu’il faut visiter les villages et les cafés, et les marchés et les fontaines : tous les endroits où les faux-prophètes cherchent les hommes pour leur verser du poison : et à ces verseurs de poison, il faut répondre. »

Dominique s’est dit : « La Vérité ? Le Mensonge ? Toute vérité a tout près d’elle son mensonge, séparée, distancée de lui, souvent, par de tout petits intervalles, des intervalles de rien du tout, des bagatelles, quand on ne regarde pas bien, quand on n’est pas bien regardant. Entre la Vérité et le mensonge de cette vérité, il n’y a bien souvent qu’une petite pellicule de flou, que la petite ligature d’une inexactitude de terme, que la magie insignifiante d’une couleur. Il nous faut un Ordre de gens qui sachent la précision du Vrai et l’imprécision de l’erreur, la paresse des glissements de termes, la puissance des répétitions de faux-termes, qui finissent par vous prendre des airs d’évidences, et la nocivité même du généreux, lorsqu’il s’habille d’à peu près. » Et Dominique rassembla des chanoines, des hommes qui n’avaient rien fait ni rien à faire, que d’étudier, et de connaître exactement la doctrine, et de savoir exactement le sens et la nuance, et la direction et la convenance, et la limitation et l’étendue, et la définition des termes et des éléments, des principes et des fondements. « Ma bataille ne sera pas seulement celle de la prière, ma bataille ne sera pas seulement celle des gendarmes du Christ, qui mettront à mort les faux-prophètes, du jour où ceux-ci, convaincus, s’obstineront et se feront des empoisonneurs volontaires. Ma bataille sera la bataille du Clair ».

Et les Malins disaient et se disaient, et riaient sans se cacher, – car les Malins auront toujours l’arme et la puissance du sourire, – les Malins se disaient et disaient, et ne s’en cachaient pas : « Il est bon ! Comme il se croit indispensable, ce Dominique, qui n’est même pas beau ! Nous avons des prêtres : ils ont passé par le séminaire, ils ont été ordonnés, sacrés, oints et armés du Saint-Esprit. Parmi ces prêtres, nous avons des prédicateurs. Nous avons de très grands prédicateurs. Et ils montent en chaire le Dimanche, et aspergent de vérité la Chrétienté, toute la Chrétienté, toute la Chrétienté du moins qui vient dans les églises. Les fidèles n’ont qu’à venir dans les églises. Les églises sont faites pour cela. S’il fallait encore aller prêcher devant les églises, et derrière, et dans les cimetières, et dans les bistrots ! On n’en finirait pas. Les gens n’ont qu’à venir dans les églises. Et pour ceux qui ne veulent pas se donner de mal et payer deux sous pour une chaise : eh bien, ceux-là tant pis, ils ont choisi contre le salut éternel. La preuve que nous avons trop d’Ordres, c’est que, tant qu’ils sont, ils n’ont pas suffi. C’est signe qu’il faut passer la main aux gendarmes, ou constater qu’il ne reste plus que la colère, ou la flamme : – que le jugement dernier. »

Mais Dominique courait par les chemins, et se faisait moquer, souffleter, bâtonner. On s’embusquait derrière les buissons de genêts et derrière les mûriers, aux carrefours sournois des chemins de montagne, pour lui faire passer le goût de venir embêter le public devant et derrière les églises, et un peu plus loin, là où les gens vendaient des vaches vieilles pour des jeunes, et plus loin encore, là où l’on était si loin qu’on n’apercevait plus même l’église, et qu’on pouvait à la rigueur ne plus apercevoir Dieu. En même temps, il fondait son Ordre. Il l’instruisait de la Clarté souveraine de la Parole, et des nécessités de la clarté dans l’ordonnance, dans l’enchaînement, le choix et la concordance. Il affilait les mots : comme un bon boucher affile son couteau avant de trancher dans la viande, parce qu’un couteau mal affilé arrache ; ou comme un menuisier affile le fer du rabot avant de le réajuster dans son boîtier d’un coup de mailloche ; parce qu’un fer mal affilé tranche juste le noble du bois, au lieu d’en enlever seulement les bavures. Et pour cela, il lui fallait un Ordre nouveau.

« Tout ce que nous avons à dire », pensait-il, tout le monde le sait. On n’ajoutera plus jamais rien, éternellement rien aux mots du Maître. La somme des choses essentielles à dire est là, rassemblée, une bonne fois. Et chacun la connaît. Les enfants le savent dès le catéchisme. Donc nous ne dirons rien de nouveau. Au contraire. Nous empêcherons qu’on dise du nouveau. Par glissement. Par orgueil. Par besoin de dire mieux, ou plus fort. Par tentation de considérer que ce qui n’est pas neuf a besoin d’un bon petit coup de lime, d’un petit frottement de torchon. Par besoin de faire briller de vieilles vérités, – un peu vieilles, entre nous, et qui ne sont plus tout à fait exactement à la mesure des besoins de l’intelligence moderne, des nerfs modernes, des imaginations modernes, plus difficiles. Par besoin d’être nouveaux, fût-ce, – mon Dieu, ça n’est pas un crime, – au prix d’une petite impropriété charmante de ce mot, au prix d’une petite boutade bien venue, qui n’est pas tout à fait exacte, on le sait bien, mais qui frappera mieux que ces vieilles vérités rances que tout de même trop de vieilles bigotes se repassent en revenant de la messe, et en louant l’éloquence usagée d’un vieux curé qui sent le tabac. Nous n’ajouterons rien. Au contraire : nous retrancherons. Quoi ? Ce qui n’est pas exact, ce qui n’est pas exactement, scrupuleusement, minutieusement, microscopiquement exact. C’est cela. Nous serons difficiles. Nous serons difficiles avec le mot, avec la pensée, avec le dogme, avec l’exactitude. Nous donnerons aux mots exactement leur sens précis, minutieusement, microscopiquement leur minutieuse étendue. Parce qu’avec un tout petit peu d’inexactitude, avec un tout petit peu de préciosité, avec un tout petit peu d’à-peu-près, avec un tout petit peu de boutade et de sourire, avec un tout petit peu, un rien, une paille d’orgueil, de nouveauté, d’originalité et de gloriole, on a fini par chavirer toute la vérité sans s’en apercevoir : – quitte quand on s’en aperçoit, – voilà justement ! – à s’enfoncer, parce qu’on n’a plus le courage de se dédire. L’hérésie : mais elle ne tient à rien, elle tient à mille fois rien. Elle muse autour de la ligne droite comme le bourdon autour de la fleur. L’hérésie : elle est la tentation de richesse autour de la pauvre ligne de clarté, la pauvre ligne de pauvreté. Toute vérité, en un sens, est pauvre. Nous ferons vœu de pauvreté dans l’esprit. Après tout, si ce n’est pas neuf, c’est tout de même une chose importante : puisque c’est ça que nous demande le Christ, après d’aimer par-dessus tout notre Créateur et notre Père. Et les prédicateurs ronflants, qui boivent en public leur parole, se drapent d’effets de toge, et composent de beaux élixirs de mots : – ceux-là, il y en a peut-être plus trop, qu’il n’y a trop d’Ordres.

« Nous ferons vœu de pauvreté dans l’esprit, d’exactitude dans l’esprit, d’une humble, d’une difficile, d’une exigeante délicatesse dans l’esprit. Afin de remettre l’ordre, afin de ne pas transiger sur l’ordre, afin de ne pas perdre un instant de vue la pauvreté, l’ingénuité, la sainte, la divine simplicité de l’ordre. Et ce sera tout. – Non : pas tout à fait tout. Cette simplesse intransigeante, nous la ferons notre chair. Nous nous la rappellerons sans cesse les uns aux autres, nous en prendrons sans cesse engagement, responsabilité les uns devant les autres : entre nous, en compagnons, serrés avec le plus de serrement possible les uns aux autres, sous l’œil vigilant, sous la surveillance les uns des autres, sans pitié et avec le maximum d’amour les uns pour les autres, les uns pour les mots des autres, les uns pour les réflexes des autres, – sans orgueil et sans dureté les uns vis-à-vis des autres. En contrôle à tous moments, en contrôle exigeant les uns des autres. Et cela : cela vaut bien qu’on fasse un serment, cela vaut bien qu’on fasse un compagnonnage ; cela vaut bien qu’on crée, après tant d’Ordres qui sont déjà trop, encore un autre qui ne sera jamais assez. Dominique fait le sien. Que Léon, Paterne, Patrice et Gontran fassent leur Ordre. Il y aura autant d’Ordres qu’on voudra : il n’y en aura jamais qu’un, en tant d’exemplaires qu’il y aura de fondateurs de couvents. Il n’y aura jamais que l’Ordre de la Simplesse et de l’Exigence en Vérité. »

Chacun aura fait son serment : pour le tenir, pour tenir l’ensemble, pour être un aiguillon permanent et un aiguillon, en matière d’hommes, vaut toujours mieux que pas d’aiguillon. Un aiguillon ne gêne que quand on ne marche pas. Mais quand on ne marche pas et qu’on ne le sait pas, l’aiguillon tout à coup est là, qui pousse. Un aiguillon n’a jamais empêché la Liberté. Le Mal que Dieu a permis est un aiguillon : et jamais il n’a empêché les hommes d’être libres. Chaque Ordre aura fait son serment : et il lui faudra le tenir. Voilà. Ce n’est pas neuf, et ce n’est pas plus difficile. – Et pourtant si : c’est très difficile. Il vaudra mieux que chaque Ordre ait fait son serment. Donc, qu’il soit un Ordre. Si les Malins peuvent s’en passer, ou de plus purs, ou de plus sûrs, qu’ils s’en passent. Seulement qu’ils nous laissent : puisque nous ne voulons pas être malins, que nous n’avons pas peur de ne pas être malins : que nous ne sommes pas sûrs ; que nous avons, par contre, une peur panique : la peur de ne pas être purs.

Et chaque Ordre fera son serment : parce que ce serment sera une offrande spéciale et difficile à Celui qui contrôle tous les serments : les faits et les non-faits, les tacites et les exprimés, ceux qui vont de soi et ceux qui jugent qu’ils ne vont pas de soi. Ce serment, ce sera un lien spécial, personnel, particulier, serré, le plus fort serré, serré comme un nœud qu’on peut trancher, couper, déchirer, mais jamais défaire, un lien spécial et personnel avec Dieu : de l’Ordre à Dieu, de chacun à l’Ordre et à Dieu : afin que Dieu bénisse ce serment et le fasse fécond et fertile, efficace et difficile, et utile, et autre que les serments qu’on n’a pas besoin de faire, et qui vont de soi.

Voilà pourquoi, à notre échelle, à une plus basse hiérarchie, dans notre monde, dans notre monde moderne, dans notre hérésie moderne, dans notre obscurité moderne, notre complication moderne, dans notre monde qui n’est plus exigeant sur rien : ni sur la parole, ni sur les actes, ni sur les engagements, ni sur la foi, ni sur rien ni sur personne, nous avons fondé un tout petit Ordre, assez grand pour nous, sans rien de nouveau, assez difficile pour nous, qui nous semble de jour en jour plus difficile, à mesure que nous cherchons comment penser, comment sentir, comment agir ; voilà pourquoi nous avons fondé, ou rejoint, en compagnons, nous assurant, nous aimant, avec tendresse, avec exigence : voilà pourquoi nous créons et recréons chaque jour, nous qui avons une femme, des enfants, un métier, une vocation dans le monde, à notre mesure, l’

 

ORDRE DES COMPAGNONS DE PÉGUY

 

autour de celui dont la voix nous allume et nous complète. Que Dieu nous aide et nous fasse fidèles !

 

  

 

 

Manuel BEAUFILS, Textes et travaux

de l’Ordre des compagnons de Péguy.

 

Paru en 1945 dans Les Œuvres nouvelles, vol. V,

Éditions de la Maison française, New York.

 

 

 

 

 

 

 

 

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