Le pèlerinage vers l’Absolu

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Paul BEAULIEU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous devons une profonde reconnaissance à Raïssa Maritain de nous avoir présenté ses meilleurs amis et de nous avoir admis dans le cercle des intimes, nous permettant ainsi de communier à cette ferveur qui caractérise ceux qui accordent la primauté aux réalités spirituelles. Un tel contact ne peut qu’enrichir ceux qui approchent, et nul doute que « les grandes amitiés » 1 sera un foyer ardent de charité.

Quelques-uns de ces amis nous étaient déjà connus par leurs œuvres. Bergson, Psichari, Bloy, Péguy avaient imprégné une marque durable sur l’esprit d’une génération par leurs écrits qui expriment si sensiblement son état d’âme et qui, par l’absolu de leur pensée, rajeunissent des positions acquises et raffermissent notre volonté de fidélité. Ces écrivains, ils sont rendus vivants par le témoignage amical de celle qui fut ou leur élève ou leur disciple. Jamais ces penseurs ne nous sont apparus aussi familiers, aussi engagés dans une commune aventure. Cette progression continue vers la possession intégrale de la vérité nous retient d’autant plus qu’elle rappelle certaines valeurs qui doivent être maintenues au premier plan malgré la faillite d’un monde désaxé. Parce que le monde des hommes a perdu le respect de l’esprit, il s’est condamné lui-même à la destruction. Des valeurs très justes en elles-mêmes qui s’y étaient attachées, risquent d’être entraînées dans les ruines si un partage n’est pas effectué.

La note sombre des premières lignes se comprend lorsque l’on se rappelle que l’auteur a dû s’exiler à deux reprises et se refaire une nouvelle vie parce que les pays qui l’avaient abrité, n’étaient plus accueillants aux idées qu’il estimait essentielles. Ce cri d’angoisse à la vue des horizons tragiques qu’une clairvoyance aiguë lui révèle, est aussi un cri d’espérance. L’après-guerre n’atteindra un point d’équilibre que par l’acceptation des valeurs humaines et divines qui ont soutenu la vie et les recherches des philosophes chrétiens modernes. Leur solution basée sur des principes éternels dissipera l’aveuglement temporaire des hommes et fournira plusieurs éléments constructifs durables.

« 6 juillet 1940. Il n’y a plus pour moi d’avenir en ce monde. La vie est achevée pour moi, terminée par la catastrophe qui plonge la France dans le deuil, et le monde avec elle, du moins tout ce qui en France et dans le monde est attaché aux valeurs humaines et divines de l’intelligence libre, de la liberté sage, de l’universelle charité... Nous avons presque perdu l’espérance qui nous soutenait dans nos travaux, dans la souffrance de notre vie : l’espérance que la charité du Christ pouvait pénétrer et transformer ce monde » (p. 9).

Cette même désespérance devant l’écroulement de la France a frappé durement ceux qui avaient aperçu par delà la structure politique corrompue, une orientation nouvelle qui commençait d’imprégner la vie française, et ceux qui avaient placé avec raison leur espoir en cette génération montante qui s’était donné comme mission d’établir un ordre chrétien en France.

Le chrétien est lié à des attaches terrestres très mêlées et très lourdes, et souvent ce poids de la terre qu’il croyait pouvoir soulever, l’écrase. C’est ce qui fait le tragique de sa position. Mais la grâce du Christ qui travaille avec lui, l’assure de la nécessité et de la fécondité de ses efforts. Le témoignage même de madame Maritain et le rayonnement de son action prouvent que la partie n’est pas perdue et vaut la peine d’être continuée sans faiblesse. Son livre par le ton familier et sincère sera un stimulant qui fera oublier la dureté des contingences et encouragera la collaboration à l’établissement du règne du Seigneur.

L’évocation des années d’enfance vécues en son pays natal, la Russie, années durant lesquelles les divers instants de la vie étaient enveloppés dans le mysticisme de la communauté juive, déborde de traits simples et touchants. Cette charité patriarcale, nous l’avons connue lors de notre route en Palestine dans des bourgs très pauvres où l’hôte s’empresse auprès du voyageur et lui offre ce qu’il possède de meilleur. Je pense à cet instituteur qui insista pour nous guider sur la bonne route malgré le dérangement qu’un tel geste lui occasionnait. Cette marque de courtoisie faisait partie de ses devoirs et s’il ne l’avait pas donnée, il aurait cru avoir failli à ses obligations.

La description des jeux d’enfants et de cet univers créé par l’imagination enfantine duquel était bannie l’idée même du mal, est charmante et paraît bien éloignée des jeux des philosophes et des savants qui devaient bientôt devenir ceux de Raïssa Oumançoff. Le monde merveilleux suggéré par les récits de la Bible que lui lisait son grand-père, a plongé ses premières années dans une atmosphère de poésie ; de même que la prise de contact avec la nature riche en fleurs et en fruits a apporté un élément de fraîcheur qui devait toujours subsister dans son imagination. Ces moments ont dû inspirer la jeunesse des pages qu’elle a écrites sur l’Ange de l’École à l’intention des enfants.

Très tôt se fit sentir en elle le désir instinctif de connaître, désir qui devait la soutenir dans ses recherches intellectuelles. Le respect qu’elle accorda dès ses premières années d’école à ceux qui savent, lui aura dicté sa rigueur en face de la connaissance incomplète.

L’insécurité et la menace continuelle des pogroms antisémites menés sous le signe de la Croix décidèrent la famille à émigrer. L’intention première du père de famille avait été de s’établir à New York : le hasard d’une rencontre les conduisit en France. Qu’aurait été la destinée de l’auteur si une telle décision s’était réalisée. D’autre part, par un étrange retour des choses, les Maritain habitent maintenant New York. Il était donc marqué qu’ils apporteraient à l’Amérique le message chrétien.

Paris. L’émotion de percer le mystère d’une immense ville repliée sur elle-même ; le mutisme imposé par un langage inconnu ; la triste sensation d’isolement ; la lente adaptation à une nouvelle conception de vie et la longue intégration dans les coutumes d’une patrie d’adoption ; tous ces sentiments sont rendus sensibles par le réalisme du récit. Peu à peu ces paysages prennent un visage familier, ces habitudes de vie deviennent siennes, et la France sera bientôt sa vraie Patrie.

Paris. C’est aussi la capitale du savoir, la découverte de l’explication du monde, la connaissance de l’être. Il s’explique l’attachement passionné de Raïssa Maritain pour cette ville dans laquelle se sont écoulées les années décisives de sa vie et qui, en lui révélant certaines valeurs, a donné une raison d’être à son existence.

Quelques observations sur le processus par lequel son esprit a assimilé le français, possèdent un intérêt pratique pour nous et méritent d’être relevées.

« ... Comment donc s’établit le contact du connu à l’inconnu ? Dans quelles régions profondes habitent les identités du langage ? Comment une langue étrangère s’apprend-elle par un enfant ? Mon expérience personnelle me porte à croire que ce n’est pas seulement par l’adjonction d’une connaissance particulière à une connaissance particulière ; ce n’est pas seulement une question de vocabulaire et de mémoire ; l’intelligence n’accomplit pas un travail de marqueterie (c’est ainsi, hélas, que j’apprends l’anglais aujourd’hui), non, elle reçoit communication d’une forme spécifique en laquelle toutes les particularités de la langue sont enfermées, comme toutes celles d’un chêne dans le gland. À partir de là on ne se trouve plus à proprement parler devant une langue étrangère, on apprend “sa propre langue” dont on a reçu le don comme un don poétique » (p. 38). L’intuition du génie de la langue prime donc dans l’esprit la connaissance du vocabulaire et de la syntaxe. L’assimilation du caractère de la langue est indispensable pour effacer la sensation de l’étranger.

Avec beaucoup d’humour nous est racontée une anecdote amusante du temps de l’école : la petite élève était chargée, durant l’absence de la maîtresse, de maintenir la discipline. Les élèves en profitèrent pour faire chahut. Alors, consciente de l’importance de la responsabilité qui lui était confiée, elle inscrivit sur le tableau noir les noms de toutes les élèves dans la colonne des « dissipées » et le sien seul dans celle des « sages ».

Dans un bonheur relatif s’écoulaient les années. Les parents, malgré des ressources modiques, ne négligeaient rien pour assurer l’instruction de leurs enfants. Avec les connaissances nouvelles se posa la question primordiale. « Bientôt une autre cause de malaise moral se précisa : vers l’âge de quatorze ans je commençai à me poser des questions au sujet de Dieu » (p. 47).

Voilà la note dominante de cet ouvrage : la marche d’une âme à la recherche de la certitude, le conflit crucial d’un esprit aux prises d’une part avec la science qui demande, avant de se soumettre, le contrôle de toutes les affirmations, et d’autre part avec la lumière divine qui éclaire d’une telle clarté qu’elle renverse les plus puissants. Le conformisme qui obnubile l’esprit et le bourgeoisisme qui commande une mesure raisonnable dans les positions spirituelles, nous empêchent de réaliser la détresse qu’une possession partielle de la vérité peut causer dans certaines âmes totales. Les chocs trop violents à notre foi sont à éviter, et aussi sommes-nous très loin du désespoir qui suggère le suicide comme unique façon de s’affirmer.

Les années à la Sorbonne furent des années tournantes. La jeunesse se dresse en face du monde, l’âme angoissée par l’énigme, et réclame une explication. Qu’avaient à offrir les maîtres de la Sorbonne pour calmer cette soif de certitude, quelle doctrine proposaient-ils à ces esprits avides de connaître ? Un univers étroit, matérialiste, fermé à tout concept qui dépasse la vérification. Leur pensée « affranchie » de la métaphysique transpirait la tristesse et laissait un vide désespérant dans l’âme.

C’est à cette époque que se nouèrent « les grandes amitiés ». La rencontre d’un jeune étudiant, Jacques Maritain, « le plus grand de mes amis », allait apporter un soutien précieux qui facilitera la recherche d’une solution véridique en absolue confiance. Bientôt se confondit leur marche vers la vérité.

Il y a ‘aussi Psichari et Péguy. Psichari qui traînait le lourd héritage de la gloire de son grand-père, Ernest Renan, et qui ne parvint à trouver la vraie liberté que dans la soumission à la discipline rigide de l’armée. Péguy qui a su exprimer en mots magnifiques le fonds chrétien de l’âme française avec une insistance qui arrache la dernière résistance. Sa vie fut une lutte héroïque pour la mystique, c’est-à-dire pour les prérogatives de l’esprit auxquelles il sacrifia les succès matériels et même des amis très chers. « À vrai dire, le conflit entre la Boutique de Péguy et la Sorbonne a été un des plus importants événements spirituels de la France avant la première guerre mondiale » (p. 90). Il aura certainement contribué pour beaucoup à cette prise de conscience que le charnel n’atteint son plein rendement que par l’insertion du spirituel.

Ce livre renferme une magnifique leçon d’amitié chrétienne. Avec quel respect reconnaissant l’auteur parle de ses premiers maîtres qui lui ont enseigné les éléments de la philosophie et de ces savants qui ont habitué son esprit à une stricte discipline. Si par un manque de vision, ces chercheurs n’ont pas accédé ici-bas à la vérité complète, leur désintéressement et leur humilité dans l’erreur commandent l’admiration.

Malgré la diversion occasionnée par les activités intellectuelles s’élargissait sans cesse le trou noir du désespoir. La science ne révélait pas à ces deux êtres l’unique vérité capable de satisfaire les aspirations les plus élevées de leurs âmes ; les enseignements des philosophes n’avaient aucun sens de certitude puisque la raison ne pouvait en établir la réalité. Une logique impitoyable proposait comme unique alternative : le suicide. Pour ces jeunes universitaires, à la connaissance du réel était liée l’existence. À quoi bon vivre si l’accès au vrai nous est refusé. Ce n’était pas un jeu intellectuel, mais une question de vie ou de mort dans laquelle entrait l’allégresse de la perspective de l’affirmation ou la tristesse de la négation.

«  C’est alors que la pitié de Dieu nous fit trouver Henri Bergson. »

Quel témoignage compréhensif sur l’influence merveilleuse du grand philosophe dont le rôle aura justement été de préparer les esprits à saisir la vision divine en les libérant du relativisme mortel et en redonnant à la métaphysique sa juste place. Une synthèse des idées maîtresses qui devaient révolutionner les systèmes officiels nous est présentée et nous fait comprendre l’enthousiasme qu’une doctrine aussi vivifiante suscitait dans des cœurs jeunes.

Pour apprécier la portée de la philosophie de Bergson, il faut la situer dans l’époque où elle s’est édifiée et éviter de la juger avec un esprit prévenu par la rigueur et l’ampleur du système thomiste. La pensée bergsonienne dégage une sympathie fascinante qui lui prépare un accueil enthousiaste de réceptivité auprès d’une génération déçue, mais décidée à jouer sa dernière espérance. Ce n’est pas tellement la hardiesse des idées qui retient l’attention que l’accord authentique qui s’établit dans l’esprit d’une époque nourrie du doute scientifique.

Conscient que le besoin du siècle était la possession de la certitude, Bergson s’est attaché au problème de la connaissance. Comment posséder la paix intérieure si l’homme par ses facultés spirituelles est incapable de s’assurer de la réalité des choses qui l’entourent et des idées qui le font agir. Il a donc soumis les différents modes de connaissance à une critique serrée et établi rigoureusement la puissance à atteindre le vrai. Sa réserve à l’égard de l’intelligence comme faculté spirituelle d’appréhension du réel n’est pas sans créer un malaise très vif. Sans doute l’instinct corrige-t-il les déviations de l’intelligence empêchée par des préoccupations utilitaires (voir pour agir) de saisir l’essence même des objets. L’intuition qui « prolonge, développe et transpose en réflexion ce qui reste d’instinct chez l’homme » présuppose une sympathie telle avec l’objet appréhendé que nous nous confondons en quelque sorte avec lui. Par la perception intuitive qui transcende les concepts, nous parvenons à atteindre l’Absolu.

L’idée dynamique de la doctrine de Bergson fut celle de la durée. Cette théorie l’amena à étudier la vie de la conscience. « Revenant par l’introspection sur la vie de la conscience, Bergson saisit en elle une réalité inconnue, qualitative, étrangère – il n’a pas dit : à l’être, et cela est très important pour l’interprétation et les conséquences éloignées de sa doctrine, – mais à l’espace, et au temps spatialisé de la physique » (p. 126).

Par ces découvertes, il a dégagé la philosophie de l’ornière dans laquelle la retenait un système simpliste et pseudo-scientifique qui résumait toute notion « au nombre et à l’espace, aux qualités mesurables, superposables et réversibles selon l’extériorité et l’homogénéité des relations physico-mathématiques » (p. 127). Cette proposition implique en soi un principe qui dépasse la matière.

Et l’âme, parce qu’elle peut s’engager complètement dans un de ses actes qu’elle a choisis volontairement et en connaissance de cause, est douée de la liberté. Madame Maritain fait remarquer la compatibilité entre la doctrine psychologique de la liberté telle que dégagée par Bergson et les conclusions métaphysiques d’Aristote et de saint Thomas.

Les deux philosophies affirment la liberté comme caractéristique de la personnalité, admettent des degrés dans la liberté et reconnaissent la rareté des actes vraiment libres, c’est-à-dire des actes qui émanent de notre personnalité tout entière.

Bergson apparaît comme un connaisseur averti de l’âme humaine. Si son anti-intellectualisme le rend défiant de l’intelligence, et par cela affaiblit son système, il a, en établissant avec la rigueur d’un savant la certitude de la vérité et la liberté de la personne, porté un coup mortel au mécanisme et permis ainsi la libération de la pensée. La vie devenait alors acceptable pour ceux qui croient en l’esprit.

La noblesse de sa doctrine rapprochait Bergson du catholicisme à mesure qu’elle s’approfondissait ; certains mots ainsi que divers témoignages de personnes qui l’ont connu intimement, permettent de croire que la lumière de la foi ne lui a pas été refusée.

L’itinéraire religieux de ces deux inquiets est caractéristique. Le point de départ fut une libération intellectuelle, mais pour en atteindre le sommet, il fallut se laisser travailler par une force toute simple, sans prétention, dépouillée de l’orgueil de l’intelligence, mais brûlante de la charité intense du Christ. La foi est un don gratuit. Il semble que pour mériter un tel don, l’homme doive redevenir comme un petit enfant, réceptif au plus léger souffle de l’Esprit-Saint.

L’instrument décisif de la conversion de Raïssa et de Jacques Maritain fut Léon Bloy. La grâce accomplit des détours imprévus pour arriver à ses fins. Que deux êtres aussi respectueux de l’intelligence se confient à ce pauvre en esprit, qu’assoiffés de justice, ils acceptent le témoignage du pamphlétaire souvent injuste et violent jusque dans sa charité, c’est qu’ils ont découvert chez le Pèlerin de l’Absolu une foi vivante dont la pureté dépasse les expressions injurieuses contenues dans quelques-uns de ses écrits, et une noblesse de vie qui témoigne d’une façon éclatante de son amour du Christ crucifié. Ces traits suffisent pour classer Bloy parmi les esprits qui déterminent une époque.

Raïssa Maritain, ayant saisi la vraie figure de Bloy et aperçu sous le visage souffrant du Pauvre un puissant amour et une tendre bonté, relève avec délicatesse certaines exagérations de l’écrivain dont la sincérité l’emportait quelquefois sur la vérité. Étant une extériorisation des aspects les plus absolus du catholicisme, son impatience devant l’embourgeoisement et le conformisme s’explique. C’est la révolte du prophète vengeur qui se dresse contre la tiédeur des humains. Dans ses condamnations, il n’y a rien de la haine ou du dépit, car comment Bloy aurait-il pu envier le sort des jouisseurs alors que sa misère même la plus noire le rapprochait singulièrement du Crucifié ? Les coups qu’il portait ont frappé des justes, mais sa sévérité envers lui-même fait oublier ces blessures. Ses pages transpirent une foi ardente, et il n’existe pas entre l’homme et son message un état de mensonge. La doctrine de pauvreté et d’ascétisme qu’il propose, rayonne la joie de celui qui possède la paix du Seigneur.

«  J’ai 59 ans dans un mois et je cherche encore mon pain, c’est vrai ; mais j’ai tout de même secouru et consolé des âmes et cela me fait un paradis dans le cœur » (p. 167).

Ce critère d’appréciation est inconnu de nos jours où la valeur d’un homme se juge par ses succès matériels. Bloy, avec la simplicité du chrétien du Moyen Âge, remet en première place le salut des âmes. La différence entre lui et ce qu’on est convenu d’appeler, à notre époque, un chrétien, c’est qu’il croit à la communion spirituelle. L’accueil amical qu’il réserve aux deux timides visiteurs qui viennent chercher la consolation auprès de lui, exprime son unique désir attirer les âmes vers Dieu et s’effacer ensuite devant l’action divine. Le remous spirituel que sa pensée a provoqué, trouve sa cause dans cette attitude d’humilité.

Les pages qu’il a écrites sur les Juifs, sont inspirées et méritent d’être méditées par les chrétiens de 1942, qui en retireront un profit inappréciable. Les souffrances, la destinée mystérieuse du peuple élu et déicide, qui a subsisté à la destruction de tant de nations, sont exposées en des mots virulents et avec des accents prophétiques. Sous des apparences souvent révoltantes, il aperçoit la terrible mission accomplie par les fils d’Israël, mission qui porte un témoignage constant. C’est pourquoi il écrit ces mots si durs à l’adresse de ceux qui se font les juges du peuple juif : « L’antisémitisme, chose toute moderne, est le soufflet le plus horrible que notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours, c’est le plus sanglant et le plus impardonnable parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la main des chrétiens » (p. 184). Cette parenté spirituelle avec les Juifs a été affirmée d’une façon solennelle par S. S. Pie XI.

La rencontre avec un apôtre authentique allait préciser le sens de leur recherche et faire s’évanouir maintes objections. Était-il nécessaire de renoncer à l’intelligence pour se faire chrétien ; la médiocrité de certains catholiques officiels était-elle un signe de la mentalité de l’Église en face des problèmes sociaux ? Heureusement l’amitié de Léon Bloy ne fit jamais défaut et rendit plus facile l’approche vers l’adhésion définitive en maintenant devant leur esprit le vrai visage du catholicisme : la sainteté.

Deux nouveaux amis se joignirent au groupe : Rouault et Termier. Il fallait qu’il y eût une puissance singulière chez Bloy pour qu’un peintre aussi grand que Rouault ne se révoltât pas contre les jugements élémentaires que l’écrivain portait sur ses tableaux. Rouault apprit-il au contact de Bloy que l’Absolu n’est pas une forme d’art, si pure et si parfaite soit-elle, mais qu’il transcende toute manifestation artistique. En rapportant cette incompréhension du grand écrivain à l’égard de la peinture moderne, Raïssa Maritain pose le problème qui se dresse devant l’artiste, celui d’un moyen d’expression nouveau qui ne trahisse pas le sens de sa création artistique.

Une décision s’impose. L’amour divin ne tolère aucun partage, il exige un abandon complet de la personnalité pour ensuite la faire fructifier avec une vigueur auparavant insoupçonnée.

Le 11 juin 1906, en l’église Saint-Jean l’Évangéliste, de Montmartre, l’eau baptismale coulait sur le front de Raïssa, de sa sœur, Vera, et de Jacques Maritain, et apportait dans leurs âmes en même temps que la grâce, la paix intérieure tant désirée. Léon Bloy avait la joie d’être le parrain de ses jeunes amis.

Le livre se termine par le récit d’un séjour à l’Université d’Heidelberg où Jacques Maritain poursuivit des études en biologie. Le retour en France allait mettre les jeunes convertis en présence de leurs familles et de leurs amis, contacts d’où naîtront certaines incompréhensions. La plus grave fut la querelle avec Péguy qui, tout en se déclarant catholique, retardait à régulariser sa situation suivant les formalités de l’Église. Nous voyons aussi Jacques Maritain, pressé par les besoins de la vie matérielle, mais ne voulant pas accepter un poste dans un lycée de l’État, de crainte d’être obligé de sacrifier sa liberté, remplir les commandes les plus effarantes. Cependant dans le silence et le recueillement se préparait le philosophe qui allait infuser à la philosophie chrétienne une vie nouvelle et pousser la doctrine de saint Thomas dans toute son extension.

Ces mémoires, arrêtés en 1907, seront, nous le souhaitons ardemment, poursuivis parce que, en plus de constituer un témoignage de première valeur sur la situation spirituelle et la vie des penseurs et des écrivains qui ont donné une orientation décisive au renouveau catholique en France, ils apportent un éclaircissement sur maintes questions artistiques et littéraires. Écrit dans une langue claire et poétique, ce livre est un document qui sera lu avec joie par tous ceux qui attachent une importance à la beauté de la forme et qui sera médité par ceux qui veulent s’enrichir spirituellement.

Ce point de départ est magnifique, et nous espérons qu’il nous sera permis de découvrir, avec Raïssa Maritain, l’Ange de l’École.

 

 

 

Paul BEAULIEU.

 

Paru dans La Nouvelle Relève

en février 1942.

 

  

 



1 Les Grandes Amitiés, par Raïssa Maritain, Éditions de la Maison Française inc., New York, 1941.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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