Marietta Martin

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Albert BÉGUIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le nom de Marietta Martin n’est connu encore que de quelques-uns. Je ne doute pas – ou alors ce serait pour notre époque un très fâcheux symptôme – qu’il n’atteigne bientôt à un grand rayonnement. Sa longue occultation est due, à la fois, à la singularité d’une œuvre par nature très secrète, et aux circonstances de sa publication. Rappelons que Marietta Martin, morte dans une prison allemande le 11 novembre 1944, n’avait publié elle-même qu’une thèse de littérature comparée (sur le Dr Koreff) et, en 1934, un livre hermétique, Histoires du Paradis, qu’avait préfacé Jean Cassou. En mai 1947, Esprit révélait quelques-uns des poèmes d’Adieu temps, édités en volume la même année aux Cahiers du Rhône. Les Lettres de Leysin, l’année suivante (à la Baconnière) permettaient de découvrir mieux la personne de l’auteur. C’est Esprit encore qui, l’an dernier, en août, publia un cahier du journal de Marietta Martin, intitulé Agonie, extraordinaire approche poétique et mystique de la mort. En présentant cet admirable texte, nous souhaitions que trouvât enfin un éditeur l’œuvre de prose à laquelle l’auteur donna successivement pour titre collectif Enfance perdue, puis Enfance retrouvée, puis Enfance exaucée, avant de s’arrêter à Enfance délivrée. C’est chose faite, ou du moins heureusement amorcée : les Éditions de la Colombe donnent ensemble la partie la plus récente de l’œuvre, intitulée Transfiguration, et un livre entier de commentaires, dû à Jean-Paul Bonnes (connu jusqu’ici par un excellent essai sur Barbey d’Aurevilly et une étude sur Jean de Fécamp, « un maître de la vie spirituelle au XIe siècle »). Il restera à éditer une autre méditation, La Perle précieuse, les nombreux « cahiers » d’un journal intime et, enfin, le récit chiffré intitulé Métamorphose, dont Jean Cassou disait voici vingt ans qu’il était le plus singulier qu’aient jamais vu « certains d’entre nous que la poésie a comblés d’amitiés et de confidences ».

Tant d’ombre enveloppant si longtemps une œuvre suggérerait déjà son caractère mystérieux. Mais à mesure que nous en sont livrés des fragments, cette œuvre qui aux premiers lecteurs put paraître indéchiffrable devient plus transparente, et, comme il arrive aux seuls écrits surgis des profondeurs d’une âme, ce sont des évènements, personnels ou historiques, de beaucoup postérieurs à la rédaction, qui permettent d’en éclairer le vrai sens. Il y a, chez Marietta Martin, comme chez les plus grands poètes, une sorte de divination incontestable, un phénomène de prescience étrangement sûre, qui ne pouvait être reconnu, comme toute prophétie, qu’après l’accomplissement d’un destin annoncé depuis longtemps. Dans des textes où rien ne semble justifier leur éclosion, des images précises, sans lien apparent avec le climat poétique de l’auteur, surgissent à l’improviste. Dix ans, vingt ans après, la vie de l’auteur, dans ses accidents apparemment les plus fortuits, correspond étroitement à ces images et les vérifie impérieusement. Péguy chante d’avance les morts de 1914, dont il sera. Rimbaud à dix-sept ans décrit son retour d’Abyssinie, infirme à la ceinture alourdie d’or. Bernanos, relisant la Joie quelques années après l’avoir écrite, note : « Si je savais bien lire mes livres, j’y trouverais probablement la préfiguration de tout ce qui m’arrive, ou m’arrivera. » On multiplierait aisément les exemples, mais je n’en connais aucun qui soit plus bouleversant que celui de Marietta Martin. À l’époque où elle semblé ne poursuivre qu’une entreprise de transfiguration lyrique du sensible, et où elle baigne dans une ambiance de féminité qui l’apparente à Rilke, pourquoi revient-elle sans cesse à des images de prison et désire-t-elle si ardemment la mort du soldat, regrettant que cette mort soit refusée aux femmes ? Jean-Paul Bonnes a rassemblé, dans l’œuvre publiée ou inédite, de nombreux passages où ce souhait est formulé « d’une vie qui soit la succession prise » et d’une mort conforme à cet héritage : « Mourir pour la France, si, mon Dieu, je vous en supplie, je vous le demande... » Ou encore, avec solennité : « C’est grave et splendide ce soir, dimanche 12 mai 1935, et sans ivresse, la tête claire mais donnée, donnée, c’est l’accomplissement de tout. La voix de la France ! mon Dieu ! Je vous le demande. »

De ces phrases, de tant d’autres, du pseudonyme inscrit sur le poème d’Adieu temps, « François Captif », on pourrait donner une interprétation banalement mystagogique ou superstitieuse, dans le sens de ces prémonitions dont nous ne savons presque rien, sinon qu’elles se produisent parfois de façon irréfutable. Mais lorsqu’il s’agit d’une ascension spirituelle comme celle à laquelle Marietta Martin voua et sa vie et son travail d’élaboration verbale, des constatations hasardeuses ne sauraient suffire. Il faut essayer d’y voir un peu clair. Notons avant tout que, malgré l’absence totale de vraisemblance externe et les chances plutôt infimes de réalisation, Marietta Martin elle-même pressentit clairement le caractère insolite et la très singulière « autorité » de ce genre de révélations. On nous livre ces lignes de l’un des « cahiers » :

« Je sais que lorsque les phrases chantant destin ont approché mon esprit, elles y sont venues apportées. Quand la mémoire les a retenues, l’âme les retenait. Pour s’en souvenir parfois longtemps après, pour que ce soir ce soit une phrase d’il y a douze ans qui revienne... Je sais que ce destin inconnu se forme et se cristallise... Je sais qu’il prend forme autour des drapeaux, des héros... Je sais que quand Péguy demandait d’être un héros, sa prière était exaucée, exacte cent fois plus que sa prière. Je sais que ces prières-là sont toujours exaucées. »

Quel accent de certitude ! Par quelles voies cette jeune fille si naturellement poète, si attentive d’abord à capter les lumières, les ombres, les nuances changeantes des journées terrestres, est-elle haussée soudain à ces exigences d’héroïsme, à cette prophétie « que tout cela ne se terminera pas que par de la vie. Et pas par la mort » (c’est-à-dire que tout doit s’achever par une mort plus que naturelle, à laquelle on atteint dans une exaltation de la vie même) ? Au terme de cette purification intérieure, dont le journal et les écrits en prose marquent les étapes progressives, on s’attendrait à trouver le fruit coutumier d’une ascèse (ascèse poétique ou mystique, en ce point analogues), un accomplissement dans l’ordre de la conscience, de la contemplation, plutôt que dans l’ordre de l’action héroïque ou du destin manifesté en évènements visibles. Ainsi que le montre fort bien l’analyse de Jean-Paul Bonnes, l’itinéraire majeur de Marietta Martin part d’un amour humain impossible, interrompu par la mort de l’homme aimé, et parcourt ensuite les démarches d’un progressif renoncement. Le terme espéré d’une telle quête est, devrait être l’acquisition d’une vue de plus en plus pure, allant dans le dépouillement jusqu’à ce point suprême, souvent désigné par les grands mystiques, où le monde, renoncé radicalement, est radicalement rendu à qui l’avait quitté, ressuscite pour le regard qui avait voulu mourir à toute existence extérieure. Ce renversement, cette renaissance de la création, ce retour harmonieux, Marietta Martin, en effet, les a voulus et, semble-t-il, atteints (car toute la poésie de Transfiguration exprime une victoire de cette sorte). Mais ce chemin vers les sommets de la contemplation n’éloigne pas, quoi qu’on pense, des mûrissements de l’action ; bien au contraire, la même métamorphose qui aiguise les dons contemplatifs prépare simultanément les vertus actives. La vie retrouvée, c’est en même temps la possibilité de mourir d’une mort pleine de signification. Et la plongée dans la solitude de la parfaite intériorité, bien loin d’exclure autrui, d’effacer la communion, la crée, l’épanouit, lie indissolublement le destin personnel au destin des autres.

Dans le progrès d’une âme à ce point concentrée sur elle-même, beaucoup d’oppositions sont levées, et tout particulièrement celle que nous établissons d’ordinaire entre l’héroïsme et la sainteté. C’est exactement dans la mesure où elle était proche de la sainteté que Marietta Martin se trouve toute prête à la mort héroïque qui lui était réservée ; pour expliquer qu’elle l’ait conçue vingt ans avant de la choisir en acte et de la vivre, il n’est aucun besoin d’invoquer des prémonitions suspectes ou puérilement irrationnelles. Le projet qui se formait en elle, par le seul développement de l’intuition mystique, ce projet tout intérieur, allait de lui-même donner naissance à une option que l’on pourrait croire d’une nature très différente, puisqu’elle concerne l’action, et l’action au service d’un être historique (la France). L’arrachement au temps produit, comme l’une de ses conséquences nécessaires, un « temps retrouvé » qui n’a rien à voir avec celui de Proust : non pas le temps du passé, la récupération des instants enfuis et leur addition dans une conscience métaphorique ; mais bien le temps, le temporel, le temps de l’existence recouvrant une si grande valeur que pour lui il faut aller jusqu’à donner sa vie. Le pressentiment dès lors est possible, parce qu’il n’est que l’apparition en images évidentes de ce temps du destin personnel inséré dans le destin commun. La vie, perçue comme menée par une « intention » qui la concentre et l’ouvre à la fois, peut devenir lisible avant même de se dérouler, comme le 6 septembre 1927 dans Agonie où Marietta Martin semble avoir prévu son imprévisible arrestation au temps des combats, sa mort et son enterrement en terre étrangère. Elle n’omet pas de souligner que ce fut une vision, ma vision, dit-elle. Et elle appelle l’heure de ce sacrifice comme une heure de joie (« riante, entrer dans la mort », écrit-elle le même jour) : « Oui, le train emmène et la prison au retour. Un avion. Les combats. Mais quand l’heure ? Quand ce plaisir ? Et le vrai fruit viendra après la fleur. Pensé avec joie à une croix de bouleau gris. J’ai eu ma vision. »

Il peut y avoir dans ces lignes des réminiscences littéraires, de la Vita Nova ou des sonnets de Shakespeare, mais cela n’importe guère. Marietta Martin était une solitaire parmi les livres et les phrases retenues de ses lectures s’inséraient dans ses propres textes au même titre que les instants vécus de sa vie. À un certain degré de culture, à condition que la ferveur personnelle soit assez incandescente, on ne saurait parler d’« emprunts » : tout a été fait sien, est entré dans la continuité de l’ascension intérieure, pour projeter dans l’avenir des images dont l’origine compte désormais beaucoup moins que la future réalisation littérale.

N’insistons pas trop, pourtant, sur la confirmation de ces images par l’évènement, qui appartient à un ordre de choses trop inconnu encore pour qu’on ne risque pas, en voulant l’expliciter, de s’égarer dans les hypothèses les plus fragiles. Nous ne savons presque rien des états de conscience où se produisent ces phénomènes de vision globale du temps à vivre, mais ce que nous permettent d’entrevoir assez précisément les écrits des mystiques, ce sont les conditions préalables à ces états et les voies par où certains êtres privilégiés peuvent y parvenir. L’expérience de Marietta Martin, ou ce qu’il nous est donné d’en connaître actuellement, correspond au témoignage de tous les grands spirituels, chrétiens ou non. Je ne puis ici suivre pas à pas l’itinéraire que ses écrits retracent – Jean-Paul Bonnes y a consacré tout un livre – mais deux points au moins me paraissent d’une portée capitale.

D’abord, vivant son expérience au ras des menus incidents de sa vie, et à cette époque sans référence chrétienne vraiment précise, Marietta Martin ne tarde pas à rencontrer la souffrance et à comprendre qu’elle est le point de départ irremplaçable de cette « montée » à quoi tend son élan juvénile. Mais dès lors, et de plus en plus nettement à mesure que l’histoire de cette âme portera ses fruits, la douleur apparaît comme un premier stade, qu’il faudra dépasser et qui ne peut l’être que par une complète transmutation. Celle-ci s’opère, à chaque page de l’œuvre, par la magie d’une poésie – transfiguration, métamorphose, diront les titres des manuscrit – et surtout par la médiation de la terre. Rien n’est plus opposé à une volonté de désincarnation que la quête de joie à laquelle s’est vouée Marietta Martin. La joie ne surgira de la souffrance qu’au rappel de la condition terrestre, et d’abord au rappel du corps et de sa relation au corps des choses. De là l’accent si particulier de ces lignes appartenant à un cahier :

« S’il faut lancer un message par le monde, il ne peut pas partir porteur de douleur pour augmenter cette douleur, il serait un faux message. Si c’est un message pour la terre, ce doit être un message de corps et d’esprit ; vivre comme il faut, selon toutes les règles, l’enseignement définitif est : soyez joyeux. Il ne faut pas rester dans le bizarre chemin qui y conduit. »

Texte profondément paradoxal, puisque le passage du « chemin » au but plus élevé, ou de la « tige » à la « fleur » (image privilégiée chez Marietta Martin) ne se fait pas grâce à un reniement de la terre, mais au contraire grâce à un geste proche de celui que Patrice de la Tour du Pin appelait la « prise de chair ». Mais cette exigence serait encore incomplète, ou pourrait demeurer dangereusement esthétique, si ne venait s’y adjoindre une seconde exigence, ou une seconde forme de dépassement, où la terre n’est plus représentée seulement par l’attrait de ses formes sensibles, mais par l’appel des autres. La douleur acceptée et transfigurée, le départ pris vers les hauteurs de la contemplation, tout serait vain, ou même coupable, si l’âme ainsi exaltée se satisfaisait de son progrès. Favorisée de cette grâce, elle ne la possédera vraiment que si elle l’accepte afin de pouvoir la communiquer. Un second texte, plus décisif encore que le précédent, marque la conscience la plus aiguë de cette présence des autres, nécessaire à la pleine intériorité :

« Le chemin est clos (c’est-à-dire : achevé) pour moi, conquête pour les autres. Il reste après le moi rédimé ceux qui n’ont pas fait le chemin, ne peuvent pas le faire, ou le feront. Après racheter sa propre peine, il reste leur douleur, les blessures qui aux autres font encore mal, envie, haine, dureté, ceux que meurtrissent les adorées promesses, temps, musique, femmes, les yeux rêveurs d’hommes, les yeux dans la quête du cœur, dans l’engourdissement de l’âme qui ne s’est pas connue, le cœur quête et a mal obtenu, l’âme allait et n’a pas atteint. La rédemption n’oublie que sa douleur à elle, elle n’a plus que la richesse de son prix de larmes, jeux de sa consolation, le désir de prendre celle des autres ; ce n’est pas pour elle qu’à sa dernière heure elle voit l’aube, c’est pour montrer l’aube, ce n’est pas pour se sauver de sa mort, c’est pour racheter la mort, pas pour rejoindre Dieu, pour donner Dieu. »

Devant une expression aussi originale et aussi manifestement issue de l’expérience la plus spontanée, je crois qu’il faut se garder de chercher à la pensée de l’auteur des références trop précises. Je ne suivrai guère Jean-Paul Bonnes qui croit pouvoir en trouver soit dans la philosophie bouddhiste, soit dans l’évolutionnisme chrétien du Père Teilhard, bien que ce dernier rapprochement semble justifié par certains aperçus de Marietta Martin et que d’autre pages, chez elle, impliquent, par exemple, une théologie du salut d’où est très nettement éliminée la croyance à la damnation. Il est toujours dangereux de traduire en termes discursifs des intuitions nées d’une méthode avant tout poétique et exprimées dans un langage de poésie.

La langage de Marietta Martin, on a pu le voir par mes quelques citations, est des plus singuliers. La suppression des articulations syntaxiques, la brusquerie des liaisons d’idées ou d’images, l’éclatement des antithèses ne sont pas ici l’effet d’une pure recherche formelle, mais d’une forme absolument nécessaire, résultant de la qualité et de l’orientation de la quête spirituelle. C’est un langage-instrument, mis au service d’une extrême concentration méditative. Les phrases, aux meilleurs moments, y sont d’une densité d’orage en suspens ou d’une soudaineté d’éclair. Tel ce paragraphe du dernier cahier, annonçant une fois de plus, le 11 novembre 1936, la mort du 11 novembre 1944 dans la geôle allemande :

« L’image, c’est un galop de cheval, un cheval blanc. Ce n’est plus... adieu – le manteau de nuit. Nuit ! Nuit ! Non, pour toi, Nuit, il faut partir. Le soldat sait qu’il part demain. Il sait où il part ; il sait qu’il veut partir pour le lieu dont il ne sait pas le nom. Les convois de troupes vers le lieu de l’action montent en ligne pour une destination inconnue. Il n’en sait qu’une et il l’aime, il l’aime tellement, enfin ! »

Un peu plus tard, je relève cette phrase que je signale à Bertrand d’Astorg, en écho à la conclusion de son essai : « Destin : vivre comme un enfant, et mourir comme un enfant. » Puis : « Mon destin, c’est l’enfance. » Et, après avoir choisi pour son œuvre entière le titre d’« enfance délivrée », ce commentaire qui en dit long sur le sentiment que l’auteur peut avoir de la magie du langage, mais aussi de son insuffisance : « Enfance délivrée, l’expression meurt. Mots, c’est bien vous qui fuyez, vous qui êtes langage de l’homme, de ce qui s’est révolté, vous traduction de la révolte... les mots meurent parce que le Vrai les tue. »

Cette fois, le cycle est accompli : l’ascension mystique, à sa dernière étape, franchies les images, et la douleur, et la joie, et l’incarnation terrestre même, ne connaît plus rien que le silence.

 

 

 

Albert BÉGUIN.

 

Par dans la revue Esprit en juillet 1954.

 

 

 

 

 

 

 

 

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