Les deux Allemagnes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Hilaire BELLOC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

M. Hilaire Belloc a publié, dans The Weekly Review du 18 janvier 1940, un important article, que nous sommes heureux de faire connaître à nos lecteurs.

 

PENDANT les sinistres quinze ans qui ont suivi l’armistice, alors que, sous l’égide de la Banque d’Angleterre, toutes les forces économiques et politiques de notre pays n’avaient qu’un but : restaurer le Reich et lui rendre ses forces, on nous disait qu’il convenait de parler de « deux Allemagnes ». L’une était une bonne Allemagne, adonnée aux Parlements, aux politiciens de métier, et à tout ce que cela représente. L’autre était une vilaine Allemagne qui méditait des projets de revanche. Comme on supposait que ces projets visaient les Français, la finance de New York, et de Londres n’y voyait pas grand inconvénient. Plus fort serait le Reich, plus grande serait la chance d’en obtenir de l’argent sous forme d’intérêts aux banques. On déplorait tout ce qui pouvait y faire obstacle, comme l’indépendance de la Pologne ou de la Bohême, ou le paiement des réparations. Et l’on espérait bien s’en débarrasser.

Vint le mouvement nazi ; il ne fut plus question des deux Allemagnes, ce non-sens... On espérait encore que le nazisme, en rendant au Reich richesse et puissance, paierait finalement son tribut aux banques de Londres et de New York. D’où l’appui que nous donnâmes au rétablissement de la conscription en Allemagne et à la réoccupation de la rive gauche du Rhin. Tout alla bien jusqu’au jour où nos maîtres s’avisèrent qu’après tout le Reich remilitarisé pourrait bien ne pas payer tribut aux banques. Mais le cœur changea lentement. L’admiration et le respect pour le Reich continuèrent. On ne voulut pas de cette politique qui consistait à donner à la Grande-Bretagne l’armée qu’elle devait avoir : ce qui s’ensuivit, nous le savons.

Voici la vérité : quoique les deux Allemagnes ne fussent pas ces figures imaginaires qui hantaient nos politiciens publicistes et universitaires, il y avait réellement deux Allemagnes. Il n’y avait pas « une bonne Allemagne » qui eût été quelque chose comme l’Angleterre et « une mauvaise Allemagne » qui, elle, gardait des intentions belliqueuses. Les deux Allemagnes également réelles qui s’opposaient encore étaient une Allemagne qui s’efforçait de rester fidèle à certaines traditions de culture européenne et une autre Allemagne qui, depuis des générations, s’en était écartée de plus en plus. Il n’est pas exact de dire que la première Allemagne, la plus civilisée, était l’Allemagne catholique, et que l’Allemagne barbare était l’anticatholique ; mais il est incontestable que l’attraction qu’exerçait sur les Allemands la civilisation européenne était centrée sur des traditions catholiques de plus en plus déclinantes. Et le symbole de cette influence traditionnelle vacillante, c’était Vienne ; alors que la Prusse formait le noyau de l’autre Allemagne. Cette seconde Allemagne l’emportant déjà depuis longtemps avant la Grande Guerre, elle fut renforcée par le mouvement nazi au delà de toute prévision. Le jour où grâce à Hitler, Dollfuss fut assassiné, cet assassinat consacra la victoire définitive de Berlin sur Vienne. Tout ce qui a suivi n’est qu’une simple conséquence de la nouvelle victoire de la Prusse.

Des deux Allemagnes, l’une, Allemagne prussianisée, a pris complètement la direction du Reich. Si le Reich devait survivre, ce serait la survivance d’une Prusse encore renforcée. Il n’y a pas de troisième solution : ou l’unité d’aujourd’hui sous l’égide de Berlin continuera après cette guerre – et dans ce cas l’Europe occidentale et méditerranéenne aura perdu la guerre – ou l’unité artificielle sous les ordres de Berlin disparaîtra – alors l’Europe pourra respirer de nouveau et les puissances occidentales et méditerranéennes l’auront emporté.

Si la civilisation perd cette bataille, ce sera la preuve que la Prusse a gagné la partie. Si notre conception du monde survit, le Reich unifié ne peut survivre. Il n’y a pas de place pour les deux en Europe ; l’une doit nécessairement détruire l’autre.

Mais la destruction de la domination prussienne ne pourra jamais venir de l’intérieur du Reich qui est aujourd’hui et restera, aussi longtemps qu’il sera uni, chose prussienne. La vieille Allemagne, l’Allemagne civilisée, l’Allemagne traditionnelle n’a pas la force de se relever seule.

Nous avons entendu adresser des appels pathétiques à cette vieille Allemagne par des gens à qui leur connaissance de l’histoire et de la littérature allemandes permettaient de dire leur mot là-dessus. Pendant des années ils nous ont assuré que la Bavière ne succomberait pas. Pendant des années encore, ils ont continué à nous assurer que l’Autriche catholique ne succomberait pas. Malheureusement les évènements ont prouvé la vanité de ces assurances. La vieille Allemagne n’est pas seulement défaite, mais détruite. Parmi les Allemands qui ont plus de trente-cinq à quarante ans, une minorité conserve, de façon de plus en plus incertaine, les habitudes de la vieille Allemagne, de cette Allemagne qui faisait encore partie de l’Europe. Les hommes plus jeunes, eux, ont adopté la nouvelle Allemagne cœur et âme. Avec les années, le changement sera de plus en plus visible et aura des racines de plus en plus profondes. L’alliance de la nouvelle Allemagne et de l’État soviétique communiste peut ne pas devenir plus forte, bien que tout porte à croire qu’elle le deviendra. En tous cas, si la nouvelle Allemagne – triomphe de la Prusse et du Troisième Reich unifié qu’elle a consacré – demeure en tant qu’État, alors notre civilisation ne peut survivre. Il n’y a pas d’autre issue. Le Reich prussianisé, maintenant son unité, sera le maître et l’éducateur de la Russie communiste, dont il subira l’influence communiste plus fortement encore que ne la subissent aujourd’hui les Allemands. Il sera, indirectement, le maître politique de tout le Danube et des Balkans. Il contrôlera les Dardanelles et exercera son hégémonie sur la Scandinavie. Que cet état de choses advienne ou non, cela dépend du maintien ou de la dislocation de l’unité allemande. Et (une fois de plus) l’épreuve, c’est la Pologne.

 

 

Hilaire BELLOC.

 

Paru dans La Revue universelle le 1er mars 1940.

 

 

 

 

 

 

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