Les martyrs japonais

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

André BELLESORT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le martyrologe n’a pas de page plus sanglante, ni même, je crois, aussi sanglante que l’histoire des martyrs japonais ; et de toutes les persécutions qui s’appliquèrent à éteindre dans le sang une idée ou une croyance, une révolte du coeur ou de l’esprit, c’est, à ma connaissance, la seule dont on peut dire qu’elle ait complètement réussi, du moins pendant deux siècles. Il serait impossible de s’expliquer de la part du gouvernement japonais des mesures de répression qui laissent derrière elles les pires cruautés des Néron et des Dioclétien, si on ne se reportait à l’histoire du Japon, telle qu’on l’entrevoit, car nous sommes encore loin de la connaître ; aux circonstances dans lesquelles le christianisme s’y était implanté ; aux imprudences qu’il y avait commises et aux ennemis qu’elles lui avaient suscités ; enfin à l’esprit même des victimes et des bourreaux.

 

 

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Depuis quatre siècles le Japon était livré à l’anarchie avec des intermèdes de tyrannie, mais de tyrannie toujours menacée ou vite épuisée. Le souverain, le descendant par adoption bien plus que par le sang des premiers Empereurs qui avaient réalisé l’unité de l’Empire, ressemblait depuis longtemps à nos rois fainéants : il avait délégué son pouvoir au lieutenant-général de l’Empire, au maire du Palais, au Shogun. Mais sitôt que ce Shogun venait à mourir ou que sa descendance s’énervait, les familles les plus puissantes se disputaient le Shogunat. Et cela faisait des amoncellements de cadavres tels que les invasions et les guerres civiles de l’Europe n’en ont jamais produit de plus impressionnants.

Lorsque François de Xavier, le 15 août 1549, débarqua au Japon, ni lui ni ses deux compagnons, le Père Cosme de Torrès ni le Frère Juan Fernandez, ne comprirent rien à l’état politique du pays où, précisément à cette époque, la famille shogunale des Ashikaga était à son déclin. Ils avaient la superstition d’un pouvoir impérial, d’un Empereur qui, si on parvenait à le convaincre, tiendrait dans ses mains le triomphe de leur cause. Il fallut que François, à travers les plus grands dangers et au prix de fatigues incroyables, allât jusqu’à Kyoto et qu’il vît de ses propres yeux le palais dégradé, affamé, de ce pauvre fantôme d’Empereur, de ce Mikado, qui ne payait même plus ses chambellans, pour qu’il renonçât à son rêve de le convertir, et, par lui, d’amener tout son peuple à l’Évangile. Mais il ne se rendit pas encore bien compte de cette décadence impériale. Ses successeurs, et après eux tous les Européens jusqu’à la moitié du siècle dernier, crurent qu’il y avait au Japon deux pouvoirs, un pouvoir spirituel représenté par le pontife de Kyoto, un pouvoir civil et militaire représenté par le Shogun de Tokyo.

Le moment où le christianisme abordait avec François de Xavier lui était particulièrement favorable. La fin des Ashikaga allait replonger le pays dans l’anarchie féodale. Chaque province constituait comme un royaume. Les princes ou daïmios, jaloux de leur indépendance, mais toujours à court d’argent, ne demandaient qu’à nouer avec les étrangers des relations commerciales. La religion, la seule vraiment organisée, la religion bouddhique, se défendrait ; mais presque personne ne la défendrait. Les bonzes formaient un assez grand nombre de sectes qui se chamaillaient et se mordaient comme des enfants de louve. Le Bouddhisme, qui nous enseigne le détachement de tout, les totales renonciations et qui promet aux dompteurs et aux tueurs de leur égoïsme la paix indéfinie du Nirvana, avait transformé la plupart de ses bonzeries en forteresses et avait fait de ses prêtres des espèces d’arrogants soudards, presque universellement détestés. Le Japon, où les nobles âmes étaient si nombreuses, comme n’hésitait pas à le constater François de Xavier, semblait mûr pour la religion du Christ. Sauf ces bonzes, dont le charlatanisme assurait les revenus, elle n’inquiéterait ni les princes ni le gouvernement central, ou elle les inquiéterait trop tard.

 

 

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C’est ce qui se produisit tout d’abord. La religion chrétienne fit des progrès surprenants pendant une quarantaine d’années. Elle semblait même, en disputant les âmes au Bouddhisme, travailler dans le même sens que le premier des trois grands hommes qui allaient mâter les féodaux, réduire l’anarchie, centraliser le pays, établir enfin un gouvernement à l’épreuve du temps, un gouvernement qui durerait deux siècles et demi sans la moindre altération. Cet homme s’appelait Nobunaga. Il déclara la guerre aux monastères bouddhiques et fit rentrer dans l’obéissance ces « templiers » continuellement insurgés.

Les missionnaires crurent-ils à leur succès définitif ? S’ils avaient mieux connu l’histoire japonaise, ils auraient agi avec plus de prudence. Mais déjà leurs dissentiments et leurs divisions les affaiblissaient et donnaient aux Japonais des spectacles désolants ou ridicules, qui nuisaient à leur prédication. Missionnaires portugais et missionnaires espagnols, dominicains et jésuites, au lieu de se liguer, épousaient les rivalités de leur patrie ou de leur ordre et ne se rencontraient dans l’Évangile que pour le démentir par leurs provocations. Leur caractère devenait moins respectable. D’autre part, les bateaux qui les amenaient faisaient du commerce ; les princes, qui les recevaient et laissaient les coudées franches à leur apostolat, y trouvaient des avantages financiers. Mais les Anglais et les Hollandais étaient survenus, eux aussi, les dents longues. Ils détestaient particulièrement les gens du Portugal et de l’Espagne ; ils essayèrent de les supplanter.

À Nobunaga avait succédé Hideyoshi, un plébéien, un ancien valet d’écurie, une âme grossière dans une terrible laideur, mais un esprit de domination irrésistible et le génie de l’organisation. Il frappe à coups redoublés sur la féodalité guerrière, et, pour la divertir et l’épuiser en même temps, il l’entraîne dans une expédition contre la Corée. Il laisse en mourant un fils en bas âge et un élève, un homme de vieille noblesse, Yeyasu. Le Midi, où les seigneurs féodaux étaient le plus turbulents et le plus fiers, s’arma pour soutenir les droits de l’enfant de Hideyoshi ; le Nord prit fait et cause pour Yeyasu. En 1600, à Sékigahara, quarante mille têtes roulèrent ; et le Shogunat appartint à ce dernier, qui commença ainsi la dynastie des Tokugawa, dont le dernier prince ne tomba du pouvoir qu’à l’arrivée des Européens en 1868.

C’est à ces deux hommes, Nobunaga et Yeyasu, surtout à Yeyasu et aussi à son petit-fils Yemitsu, que le christianisme a dû d’être une fois de plus martyrisé. Le point de départ de la persécution fut très probablement l’hypocrite menée d’un pilote anglais qui, selon l’esprit de sa nation, accusa les missionnaires espagnols et portugais d’être les fourriers d’une conquête militaire. Ils se proposaient, dit-il, de faire au Japon ce qu’ils avaient fait dans l’Inde et aux Philippines. Derrière le missionnaire on verrait bientôt apparaître le soldat.

Les Anglais ne comprennent d’ordinaire que le bénéfice immédiat. Ici le bénéfice immédiat pour eux, c’était de supprimer la concurrence espagnole ou portugaise. Mais ils ne songeaient pas que le Japonais ne ferait aucune différence entre la religion catholique, qu’ils lui représentaient comme un instrument de conquête, et le protestantisme qui, chacun le sait, n’a jamais mis la main sur un territoire étranger ; et que, si le Japon proscrivait le catholicisme, la chrétienne Angleterre se trouverait comprise dans la même proscription. Ainsi fut fait et bien fait.

Mais d’autres raisons que cette dénonciation anglo-saxonne militaient contre les catholiques japonais. Les guerres civiles étaient enfin assoupies. Commettrait-on la folie de les rallumer ? Si derrière les dominicains et les franciscains accourus de Manille, la flotte du roi d’Espagne se présentait, était-on bien sûr que les daïmio des populations christianisées n’en profiteraient pas, non certes pour livrer leur pays, mais pour s’affranchir du nouveau joug qui pesait sur eux ? Cette religion étrangère pouvait ranimer les discussions et les discordes civiles.

En second lieu, – et l’on me permettra de répéter ce que j’ai écrit dans La Société Japonaise, – « ce que les maîtres du Japon sentirent vaguement et redoutèrent d’autant plus, ce fut l’âme de liberté que la religion chrétienne exhale et, si j’ose dire, le noble individualisme qui s’en dégage par la conscience qu’elle donne à chaque individu de sa propre dignité. Les idées qu’elle propageait ne tendaient à rien moins qu’à une nouvelle révolution, dont le Japon exténué ne pouvait courir le risque. Elle était arrivée cent ans trop tôt ou cent ans trop tard. »

 

 

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La persécution commence en 1597 à Nagasaki. Elle reprend en 1612 et dure jusqu’en 1638. Il ne reste plus de chrétiens. L’ordre règne. Les persécuteurs n’ont obéi à aucun fanatisme. L’Extrême-Oriental est peu enclin au fanatisme religieux. La tolérance est une de ses habitudes morales les plus anciennes. Il conçoit si peu l’absolu ! Il est si peu intéressé à rechercher la vérité ! Les hommes qui commandèrent l’extermination des convertis au dieu étranger furent des barbares, mais des hommes d’État. Ils ne voulaient même pas la mort ; ils se seraient contentés de l’apostasie. Ceux qui apostasièrent recouvrèrent aussitôt la liberté. Et c’est un des motifs pour lesquels les supplices furent effroyables. Ils devaient tant impressionner les condamnés qu’ils leur arracheraient le reniement attendu. Il en est de ce système comme de la doctrine allemande sur les horreurs de la guerre qui en abrègent la durée. Lorsque le bourreau est déçu, il s’acharne et raffine. Dans les persécutions religieuses, la férocité du supplice est un attrait de plus pour les âmes enivrées d’espérance. Elles la considèrent comme un défi qu’elles relèvent avec joie. Ce fut plus vrai au Japon que partout ailleurs.

On aimerait mieux ne pas parler de ces tortures ; mais il le faut. Le feu, l’eau, l’air vicié qui empoisonne, la terre qui bâillonne, les quatre éléments furent mis à contribution, comme toujours. Les martyrs japonais éprouvèrent toutes les variétés de la question, telles qu’on les pratiquait chez les peuples les plus civilisés et, il faut le dire, hélas ! les plus chrétiens. Mais ici on s’ingénia, on inventa, on renchérit, on atteignit une horrible perfection. Il y avait les traitements qui n’entraînaient pas la mort, qui simplement y préparaient et en donnaient la soif. On poussait les chrétiens dans une enceinte où des bourreaux les harponnaient avec des crocs de fer par les cheveux ou par les oreilles, les traînaient, les dépouillaient, les foulaient aux pieds et leur frappaient le visage de sandales fangeuses. On imagina de suspendre les patients par les jambes au-dessus d’une fosse immonde. On serrait très étroitement leur corps de cordes et de bandages qui empêchaient la suffocation immédiate et une de leurs mains restait libre afin qu’ils pussent faire le geste d’abjurer. « On y souffrait un étouffement continuel, dit le Père Charlevoix, et le sang sortait par tous les conduits de la tête en si grande abondance que, si on ne saignait le martyr, il mourait sur-le-champ. Il se sentait tirer les nerfs et comme arracher les muscles avec des douleurs indicibles. Malgré cela il vivait souvent jusqu’à neuf ou dix jours. »

Il semble que les bourreaux se soient avant tout préoccupés de prolonger les affres de la mort. On sciait le cou des condamnés d’abord avec une scie de fer, puis avec une scie de bambou dentelé. À chaque épreuve, on jetait du sel dans les plaies méthodiquement creusées. Le martyrologe cite, entre tant d’autres exemples, les tourments que subit un chrétien de Nagasaki coupable d’avoir participé à l’évasion, d’ailleurs manquée, d’un missionnaire. On lui infligea dix-sept sortes de supplices pendant six semaines : l’eau, le brodequin, l’estrapade, le plomb fondu versé sur les épaules et sur les cuisses, les genoux et les parties secrètes percés, tenaillés, arrachés. Nous ne comprenons pas comment un pauvre corps put encore sous de telles atrocités garder un souffle de vie.

Il y eut pire : le supplice moral. On tortura les enfants devant leurs parents pour forcer ces derniers à apostasier. On leur ordonnait de tendre et d’ouvrir les mains, et on y plaçait des charbons ardents, ou encore on leur tranchait les lèvres. Ce que ni le fer ni le feu n’avaient obtenu des pères ou des mères, quelquefois, – quelquefois seulement, – la vue de leurs enfants qu’on menaçait de déchiqueter ou de brûler l’obtenait. Mais on remarqua que les enfants ne se plaignaient pas, qu’ils ne versaient pas de larmes, qu’ils ne poussaient pas de cris, qu’ils supportaient l’effrayante douleur avec un stoïcisme qui nous déconcerterait, si nous n’avions lu l’histoire et la légende japonaises où tant d’enfants se sont montrés aussi héroïques que les hommes de leur famille ou de leur clan. Une jeune femme arrêtée avec son mari pour avoir logé pendant quatre ans un Père Jésuite fut suspendue toute nue par les cheveux à un arbre et attachée en croix sur deux barres transversales. Elle avait près d’elle sa petite fille de trois ans. Sa servante, prise de pitié, dit aux juges : « Cette enfant est à moi. » – « Non ! s’écria la mère, elle est ma fille et inscrite comme telle. » Les juges s’indignèrent et l’accusèrent d’être plus cruelle que les bêtes sauvages. Elle voulait donc voir son enfant torturée ? Eh bien, on allait la tailler en pièces. « Je dois à mon Créateur le fruit de mes entrailles ! » répondit-elle. Alors les juges firent déshabiller la petite fille et la firent lier en travers aux pieds de sa mère. On les laissa huit heures, la mère suspendue et crucifiée, l’enfant pleurant de froid.

Les femmes, comme on le voit, n’étaient point épargnées. Une jeune fille de dix-huit ans, dont le père, la mère, les frères, avaient été martyrisés, a d’abord les bras disloqués ; puis on lui insère dans les ongles des pointes de roseaux durcies au feu ; puis on lui bat les doigts contre terre afin que ces pointes pénètrent plus avant, et elle s’écrie : « De quels rubis, ô mon Seigneur, avez-vous orné mes mains ! » Alors on la suspend par les pieds au-dessus d’une cuve, on l’y plonge, et quand elle étouffe on l’en retire pour recommencer. Enfin, comme elle vivait toujours, on la noya dans une fosse que les pluies avaient remplie.

On vit à Kyoto, en face du grand temple bouddhique, une femme brûlée vive avec ses cinq enfants. Elle tenait dans ses bras sa petite fille de quatre ans. Un petit garçon de neuf ans était lié à sa gauche ; un autre de douze ans était suspendu à sa droite, et les deux autres occupaient la croix voisine. Et elle en portait un sixième dans son sein. « Ce m’est une chose toujours nouvelle, écrivait La Bruyère, de contempler avec quelle férocité les hommes traitent les hommes. » Cette férocité s’accroît encore quand ils poursuivent à travers leurs malheureux semblables cette chose insaisissable qu’on appelle une idée, une conviction, une espérance, une foi. De toutes les persécutions, les plus cruelles sont les persécutions religieuses, même chez un peuple où le sectarisme est assez rare.

Mais détournons-nous de ces épouvantables supplices. Que penser seulement des Anglais et des Hollandais qui, ayant capturé en vue de Formose un bateau japonais où se cachaient deux missionnaires, les livrèrent à la police de Nagasaki, sachant quelle mort leur était réservée ; et cela par intérêt, – car cette « livraison » leur garantissait la propriété de la capture, – et aussi par haine du catholicisme. Ouvrez le Martyrologe japonais patiemment dressé par l’abbé Profillet et divisé en quatre parties : les Saints, les Bienheureux, les Vénérables, les Pieux : de ce jardin des supplices, en vérité prodigieux, s’élèvent des prières, des hymnes, des chants de victoire. À peine entend-on çà et là quelque cri jailli de la souffrance charnelle et que n’a pu intercepter la force d’âme. Ces mutilés s’élancent de toute leur ardeur vers Dieu, qu’ils aperçoivent à travers la rosée de leur sang. Quelques-uns assuraient qu’ils n’avaient senti aucune douleur quand on leur avait tranché tous les doigts et qu’ils avaient simplement éprouvé une légère impression de chaleur quand la croix rougie, qu’on les avait forcés de saisir et d’étreindre, leur avait brûlé la chair.

En 1638, les derniers chrétiens japonais se révoltèrent et furent massacrés non loin de Nagasaki, dans le château de Shimabara, où ils avaient soutenu un siège héroïque. Insurrection où pas un missionnaire, pas un Européen ne trempa. Insurrection en grande partie paysanne, et aussi sociale que religieuse, car les paysans de cette région avaient été particulièrement maltraités par leurs seigneurs. Elle attestait l’influence émancipatrice du christianisme. Les pauvres gens qui, du haut de leurs remparts, chantaient la gloire de Dieu et prenaient les anges à témoin de leur bon droit, troublèrent les assiégeants et les généraux du Shogun. Un cri, inentendu jusqu’ici, montait vers l’éternelle justice à travers le fracas des armes. La ruine de la forteresse et le massacre des insurgés soulagèrent les nouveaux maîtres du Japon. Ils redoutaient tellement ces incompréhensibles chrétiens qu’ils faisaient rassembler les corps décapités, les images, les rosaires, tous les objets de piété trouvés dans les maisons chrétiennes : on les entassait et on les brûlait comme des choses pestiférées. L’incendie durait deux jours. On recueillait les cendres et jusqu’à la terre qui avait reçu du sang ; on en remplissait des sacs de paille ; et on allait les jeter au loin en pleine mer. Quand l’embarcation revenait, il fallait la laver et laver les sacs et laver ceux qui les avaient transportés, de telle sorte qu’il ne restât plus rien du feu ni de la mort elle-même. Mais comment tuer le souvenir au fond des âmes ? Comment l’empêcher de renaître ? Il semblait bien que le gouvernement japonais avait absolument réalisé sa volonté d’anéantir la religion étrangère et qu’en aucun pays, à aucune époque, aucune hérésie religieuse ou politique n’avait jamais été aussi radicalement extirpée.

Deux siècles et demi se passent. Le Japon s’est ouvert de très mauvais gré. Pour la première fois depuis deux cent cinquante ans, des missionnaires catholiques y atterrissent. Le gouvernement est obligé de les tolérer. Ils élèvent une petite chapelle à Nagasaki, sur cette terre baignée jadis du sang des martyrs. Quelques curieux y entrent, qui ne comprennent rien à ce qu’ils y voient. Un matin cependant des femmes, devant la Vierge et l’Enfant, manifestent une émotion qui paraît singulière. On les interroge ; on apprend qu’elles appartiennent à de vieilles familles chrétiennes, qui s’étaient légué, dans le mystère et le tremblement, des rites devenus bizarres, des formules de prières, comme des sorcelleries. Les missionnaires n’eurent qu’à souffler sur cette pauvre braise conservée par la cendre pour que la flamme se ranimât.

 

 

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D’après le martyrologe japonais, le Japon nous paraîtrait divisé en deux camps, celui des monstres et celui des anges. Il s’agit, non de chercher des excuses aux monstres, c’est-à-dire aux bourreaux, mais de comprendre leur excès de férocité. Quant aux victimes, il s’agit, non de diminuer leur héroïsme, grand Dieu ! mais d’expliquer leur extraordinaire résistance. Dans l’ancien Japon, les esprits étaient familiarisés, à un point inouï, avec l’idée de la mort. La mort semblait avoir dépouillé pour eux tout son appareil de terreur, tout son formidable inconnu. La vie était-elle un bien ? En tout cas c’était un bien qu’à défaut de maladie ou d’accident, le caprice de l’un, la volonté de l’autre, un hasard, un incident médiocre pouvait vous forcer à rendre. La mort était devenue le dénouement normal des difficultés de l’existence. Recevait-on une injure ? On se tuait par protestation. Égarait-on un dépôt ? On se tuait pour ne pas être soupçonné. Le savoir-vivre consistait surtout à savoir mourir. Songez qu’on enseignait aux enfants des samouraïs, c’est-à-dire de la classe bourgeoise armée, dans quelle attitude et selon quels rites une personne bien née devait s’ouvrir le ventre. Les petites filles apprenaient aussi bien que les petits garçons ce funèbre cérémonial.

J’ai déjà eu l’occasion de citer l’histoire suivante d’un enfant qui n’avait pas plus de sept ans. Des meurtriers dépêchés contre son père et abusés par une ressemblance rapportent au seigneur la tête d’un homme dont nul ne pouvait assurer que ce fut celle du coupable. Le seigneur envoie chercher l’enfant : « Regarde : est-ce ton père ? » L’enfant comprend l’erreur, et, pour y fortifier les assassins, il tire le poignard, que dès leur jeune âge portaient les fils de samouraïs, se coupe les entrailles et tombe devant la face sanglante. Évidemment, chez un peuple où de pareilles choses n’étonnaient personne, d’un côté la vindicte publique ne pouvait se tenir satisfaite par la mort seule, qui était à peine un châtiment ; de l’autre, les âmes étaient prodigieusement aguerries contre la peur de mourir. L’usage du hara-kiri, la constance des Japonais, leur absence de nervosité, un amour-propre que la douleur physique portait au paroxysme, rendent moins incroyable le courage des victimes. Quant aux tortionnaires, le manque naturel de compassion et une certaine cruauté expérimentatrice, dont la race jaune nous donne si souvent des preuves, nous rendent moins invraisemblables leur ingéniosité et leur opiniâtreté. À ces raisons empruntées au caractère même des Japonais et par conséquent valables dans toutes les circonstances de guerre, de vengeance, de brigandage, de punitions, ajoutez l’espèce de fureur que le christianisme a presque toujours déchaîné chez ses ennemis et la foi victorieuse dont il anime ses néophytes.

Il avait rencontré au Japon des âmes nobles, loyales, pures, que le confucianisme avait préparées à recevoir sa morale et le Bouddhisme sa liturgie. Comme partout en Extrême-Orient, seule la faiblesse de son merveilleux aurait pu lui nuire. Mais il satisfaisait la raison ; ce fut son grand principe de force. Il agissait autant sur les nobles que sur les gens du peuple. Parmi les martyrs, on compte, à côté de nombreux samouraïs, des armuriers, des teinturiers, des charpentiers, des commerçants, des capitaines de navires, des patrons de barque. Ces gens découvraient une charité que le Bouddhisme ignorait, une bonté divine, un amour divin dont ils ne s’étaient fait aucune idée ; et dans des âmes généreuses quelles émotions ne devait pas provoquer la nouvelle qu’un Dieu avait souffert sur la croix et était mort pour elles ! Confusion, orgueil, fierté, humilité, gratitude, tendresse : quel bouleversement !

Devons-nous accepter toutes les paroles, tous les discours que nos histoires mettent sur les lèvres des martyrs ? Nous n’avons pas toujours des témoignages irrécusables. Mais ce que nous savons certainement nous prouve que, sous l’action de l’Évangile, les cœurs les plus fermés, les moins communicatifs, s’étaient ouverts ou avaient commencé à s’ouvrir, qu’une sociabilité toute nouvelle était née de la communauté des prières et des espérances dans les petits milieux chrétiens.

François de Xavier disait que les chrétiens japonais étaient les délices de son âme. De vieux missionnaires m’ont dit, au bout de vingt ou trente ans de Japon, et, pour n’en citer qu’un, Mgr Mugabur, un des derniers évêques de Tokyo, qu’on ne pouvait rien concevoir de plus noble qu’une conscience de Japonais chrétien. Peuple aimable, façonné par une longue politesse, et qui a toujours eu le goût de l’honneur, peuple où jadis un noble ruiné gardait tout son prestige à moins que la pauvreté n’y ajoutât encore et ne voyait nulle part un riche parvenu passer devant lui, il comprenait les vertus monastiques, la modestie dans les manières, la patience et aussi les croisades ; et ce Sauveur qui avait voulu venir au monde dans une étable le touchait plus profondément peut-être que les autres peuples parce qu’il lui plaisait que la grandeur se dissimulât sous les plus simples apparences.

Je viens de relire tout ce martyrologe d’une monotonie d’horreur accablante. Çà et là, quand les juges veulent bien se contenter d’une mort rapide, quelles admirables figures nous entrevoyons dans cette foule de pauvres gens que la religion chrétienne, qui leur demandait d’offrir leur vie à Dieu, avait instruits du prix de leur offrande !

Voici, par exemple, un samouraï du prince de Bungo. Son dévouement à la Compagnie de Jésus l’a fait d’abord exiler, puis condamner à mort. Il rendit grâces aux ministres, nous dit-on, et alla prendre congé de sa mère, de sa femme, de sa fille. Les ministres lui ayant demandé : « Où Votre Seigneurie désire-t-elle mourir ? », il exprima le voeu d’imiter son Rédempteur « qui, étant l’innocence même, avait voulu mourir hors de Jérusalem, en public, et entre deux infâmes vauriens ; et il sollicita les mêmes humiliations. En signe d’allégresse, sa femme et sa fille lui lavèrent les pieds au seuil de sa demeure. » Courtoisie des juges, politesse du condamné, fermeté d’âme de la mère et de la fille qui, soyez-en sûrs, s’accompagne d’un sourire : vous avez là une scène essentiellement japonaise, un petit tableau dont tous ceux qui connaissent le Japon reconnaîtront l’exactitude.

Femmes, enfants, gens du peuple ou de la noblesse, lorsqu’on n’a pas ignominieusement lacéré et souillé leur corps, sont tombés sous le coup de sabre avec une simplicité et une décence qui les rangent à part dans la multitude des martyrs. D’autres, dans d’autres pays, nous le savons, ont opposé aux tourments une égale inflexibilité de courage, la même sérénité, le même doux éclat du visage, comme si la merveille de la récompense céleste se reflétait déjà sur leurs traits. Mais au Japonais il appartient d’avoir été d’une tenue impeccable et d’une exquise politesse envers la mort et, à l’instant où le supplice s’apprêtait au-dessus de leur tête, d’avoir su chasser d’un doigt soigneux le petit grain de poussière qu’ils apercevaient sur leur robe de soie.

 

 

 

André BELLESORT, dans La légende dorée au-delà des mers,

publié sous la direction de Maurice Brillant, Grasset, 1930.

 

 

 

 

 

 

 

 

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