M. Wells et Dieu

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Hilaire BELLOC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

 

Je me propose dans ces pages de suivre pour les lecteurs catholiques l’ouvrage de M. Wells, intitulé Outline of History ; de montrer les principales erreurs de son auteur et d’exposer les vérités contraires avec leurs preuves.

On me demandera pourquoi je consacre tant d’étude à un livre qui ne peut avoir qu’une vogue passagère, et dans les classes de la société qui comptent le moins ; bien qu’éphémère, répondrai-je, cet ouvrage a une grande circulation et par conséquent des effets momentanés qu’il convient de réprimer ; il est enfin le type de ces livres qui répètent, comme des faits indiscutables, des théories jadis respectables et maintenant tombées en discrédit. Ce n’est jamais perdre son temps que de réfuter des affirmations erronées.

Et si je m’adresse particulièrement à des lecteurs catholiques, c’est qu’en de telles matières il y a lutte entre l’Église catholique et ses adversaires. La plupart des écrivains modernes de tous pays, M. Wells en est un exemple, sont, plus ou moins consciemment, en réaction contre l’Église catholique. Ce sont ses doctrines qu’ils cherchent à attaquer ; et bientôt, comme d’un côté l’influence de l’Église augmente toujours, et que de l’autre, hors d’elle, l’abandon de toute foi transcendantale augmente aussi, il n’y aura plus que deux camps opposés : la Foi et ses ennemis.

Déjà la négation d’un Dieu fait homme, de l’immortalité, de la Rédemption, de la Chute, de l’Incarnation, de la Résurrection, n’est plus dirigée contre quelque vague « christianisme », – mot qui a vingt significations s’il en a une, – mais contre un système défini et réel qui défend seul dans son intégrité l’ensemble du dogme sur lequel notre civilisation a été fondée et dont la perte sera sa perte.

De plus, j’ai pour motif légitime d’aider les autres. Ce livre peut tomber dans les mains d’un catholique et peut troubler sa foi. Pour les quelques catholiques qu’un ouvrage de ce genre (bien qu’éphémère) peut ébranler, je désire l’examiner et faire un choix entre ses qualités et ses erreurs. Un catholique troublé dans sa foi est plus important que mille lecteurs ordinaires d’Angleterre et d’Amérique, qui acceptent, à demi endormis, les stupidités qu’ils ont entendues toute leur vie et qui les lisent parce qu’ils ont toujours cru que c’était la vérité.

Un catholique ébranlé dans sa foi est semblable à un homme dont la vue se trouble. Un catholique qui perd la foi est semblable à un homme qui devient aveugle. On ne saurait se donner trop de mal pour empêcher un homme de devenir aveugle.

La plupart des hommes sont absorbés par les tâches quotidiennes. Aussi, lorsqu’un écrivain se présente avec une masse de faits historiques tirés des Encyclopédies (alors que pas un homme sur mille n’a le temps de consulter ces livres de référence) et bâtit sur ces faits historiques des conclusions fausses, le lecteur peut être facilement induit en erreur.

Il importe donc qu’un critique catholique puisse fournir l’antidote d’un ouvrage comme celui-là, très répandu, bien que destiné à une courte existence.

Le principal motif de M. Wells – l’honnête conviction qui le pousse à écrire des livres de ce genre – est la réaction contre l’Église catholique. Mais, comme ce motif reste dans l’ombre, le lecteur peut croire que son ouvrage est neutre. Et ainsi des erreurs historiques, et par conséquent philosophiques (car l’histoire n’est que de la philosophie en action), peuvent, sans qu’il s’en aperçoive, se glisser en son esprit. C’est ce qu’il importe d’empêcher.

Avant de me mettre à l’œuvre, il convient que je fasse ressortir le grand talent que M. Wells a reçu du Tout-Puissant et en particulier ses dons d’historien. Depuis ses premiers livres en effet, M. Wells semblait avoir tous les dons requis pour écrire une esquisse générale de l’Histoire, et tout le monde l’aurait cru capable de mener à bien cette tâche – s’il ne l’avait pas entreprise.

 

 

 

DIEU

 

 

Utrum Deus sit. « Si Dieu existe. » Tel est le titre de la seconde question dans la Somme de saint Thomas (2e article) et c’est, sans aucun doute, la question la plus importante que l’homme puisse se poser.

Une autre question fut posée sur ce même sujet écrasant, il y a des siècles, dans la forme la plus concise : « La religion vient-elle de Dieu ou de l’homme ? »

Le sens de l’univers et de nos vies en dépend. Si la réponse que l’on en donne est fausse, tout est faux, jusqu’aux moindres détails. Tout est faussé, contaminé, corrompu, tout retourne au chaos. Tout est perdu et condamné ; non seulement notre pensée, mais encore notre action, et notre vie. Si la réponse donnée est juste, tout rentre dans l’ordre, jusqu’aux moindres actions journalières. La perspective du tableau s’éclaire. Nous ne faisons qu’un avec la réalité ; nous sommes sains ; et nous pouvons, si nous le voulons, atteindre notre but, qui est le bonheur éternel.

Si Dieu existe, s’Il est notre Créateur, s’Il accomplit en nous sa volonté et fait de Lui notre fin, la doctrine repose sur des fondations solides. Car il ne peut y avoir entre Celui qui a fait toutes choses et nous que le lien de la créature intelligente avec son Créateur. La raison habitant l’homme, il ne peut y avoir qu’une lutte pour parvenir à la perfection. Et il devient rationnel que le Créateur se révèle. Il devient rationnel, bien que ce soit un mystère terrible, que le Père accepte la Rédemption. L’Incarnation prend sa place ; et tout s’ordonne, jusqu’au dernier grain du Rosaire.

Mais si tout cela n’est qu’illusion, si (pour résumer de nouveau saint Thomas dans ses deux célèbres objections sur l’existence de Dieu) « la nature se suffit à elle-même » (Ea quae sunt naturalia reducuntur in principium quod est natura), alors tout le Credo s’effondre et tous les mortels également. Nous oublions notre origine, notre fin, notre raison d’être et tout paraît indifférent. Chacun, pour vivre, adopte un but mesquin ou nie que la vie ait un but. Les hommes désespèrent et jouissent du moment présent. Si Dieu manque, l’unité et l’effort disparaissent.

Utrum Deus sit. « Si Dieu existe ? »

« La religion vient-elle de Dieu ou de l’homme ? »

Or, dans son Outline of History, M. Wells répond à la première de ces questions : « Non, Dieu n’existe pas. » C’est une fiction de l’imagination humaine. Il répond à la seconde : « De l’homme. » L’homme a inventé Dieu : c’est un fantôme qu’il crée.

Ce n’est pas l’opinion privée de M. Wells sur l’existence ou la non-existence de Dieu que je juge ici, mais ce fait qu’il rejoint en 1926 les conjectures vides du dix-huitième et du dix-neuvième siècle sur la façon dont l’homme est arrivé à imaginer Dieu, en se le représentant d’abord comme son semblable et puis en en faisant un être de plus en plus grand. M. Wells appelle cela : « La découverte de Dieu. » Au vrai c’est l’invention de Dieu, qu’il faudrait dire et les termes sont contradictoires. Je sais que M. Wells veut avoir un Dieu quelconque et que, vrai moderniste, il unit ce que ses émotions désirent à ce que sa croyance dément. Dire que l’homme primitif « découvre Dieu », alors qu’il l’invente, c’est se contredire. Il n’y a pas deux vérités, l’une historique et l’autre morale. La vérité est unique.

De ces deux opérations une seule s’est produite dans l’esprit de l’homme à partir du moment où l’homme a pu penser. Ou il a senti instinctivement qu’il dépendait d’une puissance extérieure, et plus tard, peut-être, a corrompu cet instinct en identifiant cette puissance à d’autres choses ; ou il n’eut pas cette intuition, quoique intelligent et vraiment homme, sans idée d’une vie spirituelle et d’une puissance invisible et extérieure, il arriva plus tard à l’imaginer, à subir l’illusion d’un Dieu, en interprétant faussement des pensées sans réalité. Affirmer cela, c’est affirmer que Dieu n’est plus qu’une fiction, créée par l’homme et par conséquent qu’il n’existe pas. C’est cette seconde théorie que M. Wells répète une fois de plus dans son livre, d’après les matérialistes de notre enfance.

Les contemporains de M. Wells se rappellent les efforts qu’on faisait vers la fin du dernier siècle pour se débarrasser de Dieu, en tant que Créateur, par la grossière erreur connue à cette époque sous le nom de « Sélection naturelle ». Il y eut un moment où ceux qui attaquaient l’idée de la Création essayaient de transformer cette erreur en dogme. Les créatures ne tendaient à aucune Fin. Mais la Sélection naturelle ainsi inventée échoua. Il fallut chercher autre chose.

Alors on alla au cœur du sujet – ainsi firent du moins les plus courageux – et l’on se proposa de montrer non seulement que Création et Plan étaient des illusions de l’esprit humain, mais que l’idée de Dieu était aussi une illusion. On lança une douzaine de grandes théories et beaucoup de plus petites, pour expliquer cette illusion. Dans son livre, M. Wells suit l’une des plus grossières : celle d’Allen Grant. Mais, bien que toutes, anciennes et nouvelles, diffèrent, elles s’unissent contre la vraie religion : qu’importe aux hommes que leurs théories soient en désaccord si elles ont pour racine un antagonisme commun vis-à-vis de la Foi ?

Remarquons que ces gens ne vérifiaient pas les faits préhistoriques au moyen des actions ou de la pensée de l’homme. Cela aurait été de la vraie science, et la vraie science ne les intéressait pas. Ils voulaient édifier une théorie. Ils altérèrent les faits, ou même les inventèrent pour appuyer leur théorie.

Puisque chacun peut voir que Dieu – et le Dieu Créateur – explique l’univers, il faut construire un système pour se débarrasser de cette explication simple et apparente. Puisque l’homme le plus primitif semble persuadé que Dieu existe et que seulement des perversions dénaturent sa vision de cette vérité primordiale, il faut trouver des arguments pour soutenir la théorie opposée.

On nous dit que l’homme pensa d’abord aux esprits en revoyant en rêve ses amis morts, et arriva à imaginer un esprit universel, gouvernant tout. On nous dit que la vive imagination de l’homme primitif, comparable à celle de l’enfant, personnifiait tout ce qui remuait et semblait agir avec intention – le vent, les arbres, les nuages, les rivières, – en faisait des dieux, et arriva plus tard à les unir dans un Dieu universel. On nous dit – et c’est une théorie tout à fait différente – que l’homme, voyant l’action à la fois bienfaisante et mauvaise du soleil sur la terre, en tira son illusion de Dieu. Cette idiotie a fait beaucoup de bruit dans ma jeunesse, et devait expliquer non seulement l’idée de Dieu, mais encore les grands poèmes : et les héros d’Homère et les patriarches de la Bible devenaient des « mythes solaires ».

Comme cela date ! En lisant dans M. Wells les pages sur l’évolution de l’idée de Dieu, il me souvient de cette avalanche de niaiseries : celles de Grant Allen, de Max Muller et des autres, pour me borner à mon pays. Je revis ma jeunesse. Je revis les jours de Butle et de Bang et de Knowle ; je revois ces théories désuètes et ces phrases dont le seul souvenir me donne le frisson et m’emplit en même temps d’un doux sentiment. Je sens l’odeur des anciennes lampes à gaz, j’entends les roues des cabriolets dans les rues de Londres et les sabots des chevaux résonner dans Pall Mall.

M. Wells ne rapporte qu’une de ces vénérables contradictions. Il risque la théorie du « Vieux de la Tribu ». Elle date d’environ quarante ans. Il retourne à sa jeunesse. Il est aussi moderne que l’époque où n’existait pas le Daily Mail. Comme cela date ! Comme cela date !

Mais, tel Cyrano aux approches de la tombe, il nous faut être juste, et je dois rendre cette justice à M. Wells que beaucoup de ses contemporains jurent encore par cette théorie du « Vieux de la Tribu ».

Voici brièvement cette théorie.

Quand l’homme n’était pas encore tout à fait l’homme, mais encore très semblable aux bêtes, il y avait des groupes qui consistaient en un père, plusieurs mères et beaucoup de petits. Le père n’était qu’une créature bestiale et brutale et il inspirait la terreur à ceux qui lui étaient soumis. Quand les jeunes mâles grandissaient, il en devenait jaloux et les chassait. Mais son horrible cruauté, ses vices, sa jalousie, la crainte qu’il faisait naître remplirent l’esprit des malheureux qui en dépendaient. Il devint une obsession. Quand ce « vieux » eut dépassé quarante ans et perdu un peu de sa vigueur, un mâle plus jeune l’assomma, ou bien il disparut de façon ou d’autre. Il mourut ou un « vieux » plus jeune le supplanta. Mais sa légende était fixée et c’est de là que nous vient l’idée de Dieu.

Personnellement je trouve cette théorie plus déplaisante que les inepties qui font descendre Dieu des rêves ou du soleil, ou même que cette manie de tout rattacher aux questions sexuelles. Mais c’est le vide de cette image que je veux faire remarquer plutôt que ce qu’elle a de choquant.

Confondre l’hypothèse et le fait est déjà quelque chose, mais il est encore plus dégradant pour l’intelligence humaine de descendre à une affirmation sans preuve.

Éclaircissons ce point, car il se retrouve dans toute l’œuvre de M. Wells. Non seulement il donne l’hypothèse comme un fait, mais il avance encore des choses qui ne sont même pas des hypothèses et qui n’ont rien pour les soutenir.

Si je vois un homme jeter une vieille paire de bottes sur la route, je puis enregistrer le fait qu’il les a jetées. C’est la science, c’est-à-dire un fait constaté.

Si je vois une vieille paire de bottes au bord de la route, je puis, si je veux, essayer d’expliquer leur présence par une hypothèse, c’est-à-dire par une supposition, qui, si je suis raisonnable et si je sais faire la différence entre la certitude et les conjectures, ne sera avancée que comme une explication plausible. Je dis : « Ces bottes ont peut-être été jetées par l’homme qui a volé des bottes neuves chez mon voisin Brown. »

Mais que dirons-nous de celui qui, bien qu’on n’ait pas trouvé de vieilles bottes, raconte en détail l’histoire du vol et dit : « Voici où le voleur a jeté ses vieilles bottes. Il s’appelait Archie Williams, il avait les cheveux roux, il buvait de l’eau, était veuf et avait été en prison pour outrage à la police » ?

Or ceci est exactement la méthode employée par les matérialistes de l’époque victorienne pour faire dériver l’idée de Dieu du « Vieux de la Tribu ».

Ce « Vieux de la Tribu » n’est même pas une hypothèse, car il ne correspond à aucune habitude humaine. Tous les vertébrés ont des pères et tous les pères deviennent vieux. Quelques-uns sont polygames, d’autres vivent par couples. Mais on ne peut retrouver un ancêtre de l’homme, polygame et brutalisant ses groupes de femmes et d’enfants. Ni dans l’os, ni dans le silex, ni dans la peinture ou la tradition préhistorique, on n’en trouve trace. L’écrivain victorien a inventé la théorie entière. Il aimait se croire plus aimable que ses ancêtres, parce que cela flattait son orgueil. Il lui plaisait que l’idée de Dieu ne fût qu’une fiction créée par le cerveau humain, parce que cela le libérait de toute responsabilité morale, mais il n’a pas une preuve à donner. Ce conte de fées (ou d’ogre) ne correspond à rien ; il n’a aucun rapport avec le respect, l’admiration, l’affection que nous sentons instinctivement pour Celui qui nous a créés : non seulement pour Dieu, mais pour nos parents et notre patrie. Ce n’est pas ainsi que l’esprit travaille de l’enfance à la maturité – du moins l’esprit des enfants normaux. Je ne puis répondre de l’esprit des enfants élevés dans d’étranges hérésies.

M. Wells n’est pas entièrement responsable de cette absurdité et je me hâte de lui épargner un tel ridicule. Il n’a fait que la copier dans de vieux livres. Mais on ne peut lui épargner le ridicule de l’avoir copiée. Il aurait mieux fait pour sa réputation de la laisser tranquille.

Mais le lecteur peut dire : « Il est vrai que notre auteur ne peut prouver que l’homme primitif avait des illusions grossières d’où est sortie l’illusion d’un Dieu universel. Mais nous ne pouvons pas davantage prouver que l’homme primitif ait eu l’intuition d’un seul Dieu. »

Est-ce vrai ? N’avons-nous vraiment aucune preuve qui nous mène vers une vraie réponse ?

Sur un tel sujet, les preuves ne peuvent être que vagues et insuffisantes. Mais ces preuves convergent et elles sont frappantes.

En premier lieu, nous sommes aussi des hommes. Nous pouvons examiner notre esprit et voir comment il travaille. Les vieux doctrinaires, les partisans de la « Sélection naturelle », qui pourront bientôt être exposés dans un musée, nieraient sans doute la valeur d’un tel examen, au nom de l’évolution constante de l’esprit de l’homme. Ils se tromperaient, car l’homme est un type fixé. Nous pouvons aussi bien nous représenter l’homme primitif d’après nous-même que le renne qu’il chassait d’après le renne d’aujourd’hui.

Pour avoir négligé cette vérité élémentaire : L’homme est un type fixé, la mythologie récemment inventée sur l’homme est ridicule et monstrueuse. Et pourquoi applique-t-on seulement cette mythologie à l’homme ? On imagine les mœurs et les habitudes passées de tous les animaux d’après leurs habitudes et leurs mœurs présentes. Pourquoi l’homme est-il traité comme une anomalie, changeant perpétuellement de nature spirituelle, et se transformant complètement en quelques siècles, tandis que les autres êtres demeurent immuables au cours des générations ? – Parce que ces théories ont pour objet la négation des rapports de l’homme avec le Divin : théories qui s’effondrent si l’on ne dénature pas les faits pour les soutenir.

On peut discuter la façon dont l’homme est devenu un type fixé, mais il est certain qu’après être devenu vraiment homme il resta un type fixé.

Or, lorsque nous consultons notre esprit sur le problème de Dieu et lorsque nous nous demandons : « Sentirions-nous sans traditions et sans enseignement que Dieu existe ? » la réponse n’est pas difficile à trouver. Nous nous étonnerions devant l’univers et la diversité de la vie autour de nous. Nous supposerions que toutes ces choses ont une origine. Nous y penserions, peut-être vaguement, mais nous y penserions. Nous supposerions qu’un Être dirige tout.

Voici une autre ligne d’approche.

Il n’est pas d’argument anticatholique plus commun que de prendre les sauvages contemporains comme exemple de ce qu’était l’homme primitif. Il est vrai que, cet argument ayant été tourné contre eux, les matérialistes ont renoncé à ce parallèle. Ils nous disent maintenant ce que les chrétiens répétaient depuis longtemps (et ce qui était évident) : que le sauvage existe depuis aussi longtemps que nous et que souvent il s’est dégradé au lieu de s’élever. Mais il faut choisir entre les deux théories. On ne peut se servir des sauvages pour peindre les origines de l’homme aussi abominables que possible, et puis, lorsque les sauvages témoignent en notre faveur, ne plus accepter cette preuve.

Or les sauvages nous fournissent des preuves très remarquables. D’abord, les peuples très simples (et par conséquent sans doute les très primitifs) sont précisément ceux qui ont en général (pas toujours) la conception d’un Dieu universel. C’est vrai des Pygmées, et en, certains cas frappants des Australiens, cela semble moins certain des Esquimaux.

Deuxièmement, quand on accumule des couches successives de culture, c’est précisément dans les dernières couches que disparaît cette idée d’un Dieu universel, et que les dieux particuliers commencent à l’obscurcir. Il semble qu’il y ait eu d’abord l’idée d’un Dieu universel, modifiée plus tard par les rapports avec des choses immédiates ou, pour parler plus simplement, l’idolâtrie.

Telles sont les phases successives : le Dieu suprême auquel on croit encore ; le Dieu suprême à demi oublié ; le Dieu suprême complètement oublié. C’est comme une superposition géologique.

Pour confirmer cette succession, je puis citer le cas des habitants de l’île Adamans et de ceux qui les ont observés.

On admit d’abord, sur le témoignage d’un premier observateur, que ces êtres primitifs concevaient l’idée d’un Dieu universel. Puis vint un autre observateur qui fit des enquêtes et décida qu’ils n’avaient pas du tout cette idée. Là-dessus arriva le critique de ce dernier observateur (Andrew Lang) et celui-ci montra, à la grande joie de tous ceux qui ont le sens du comique, que le premier témoin parlait la langue des indigènes et avait vécu avec eux pendant des années, tandis que le second, simple voyageur de passage, ne comprenait pas un mot de ce langage.

Il faut ajouter à ceci une troisième preuve. L’homme primitif, à moins qu’il ne fût tout à fait différent des sauvages contemporains et que sa pensée ne suivît pas les lois ordinaires de la pensée, ne pouvait transformer un dieu local ou un chef déifié en Dieu universel. C’est une supposition absolument gratuite. Dans la réalité, les deux choses sont tout à fait séparées.

En fait, l’esprit, loin de rendre universelles ses affections particulières, les concentre. Il peut les étendre de patriotisme d’une cité peut s’étendre à une nation ou un empire), mais toujours elles restent exclusives. Leur donner un objet qui soit universel serait en changer la nature.

Ainsi les dieux locaux exercent entre eux une grande rivalité et chacun agit dans une sphère donnée. Ils sont, par définition, nombreux. Et par nature ils luttent les uns contre les autres. Rien ne peut faire qu’ils se fondent en un Dieu unique qui serait un être tout à fait autre. Loin de là. Ils doivent par nature, les exemples historiques en font foi, s’avilir, puis, devenus insuffisants, s’effondrer ; mais ils ne se transforment pas en un Dieu universel. Cela ne s’est jamais vu dans l’Histoire.

Un peuple – les anciens Juifs – soutint que son Dieu était le seul Dieu et le Dieu universel. Mais ce peuple ne commença pas par imaginer plusieurs dieux. Toute son originalité consistait à affirmer l’unité. C’était ce qui le séparait des autres religions. Les adorateurs de dieux locaux se moquaient du Jéhovah juif, mais ne disaient pas que leurs dieux étaient universels.

C’est tout ce que nous savons. À l’exception de quelques analogies, nous ignorons les débuts de notre race. Il n’y a aucun rapport contemporain et aucun témoignage archéologique. Mais il y a des analogies et elles ruinent les anciennes théories antichrétiennes, – mythe solaire, théorie sexuelle, – et la plus vide est celle si désagréable du « Vieux de la Tribu ».

Si on veut soutenir que l’homme n’a pas en lui l’idée de Dieu, mais qu’il l’acquiert, – illusion née des circonstances, – il faut trouver une meilleure théorie. Celle-ci est plus stupide que toutes celles que M. Wells a eu la sagesse de laisser de côté. Après tout le soleil existe, et les rêves : tous les enfants et tous ceux qui ont l’imagination vive et l’esprit sain sentent, derrière le monde, des forces spirituelles qu’on pourrait aussi bien déifier. Mais le « Vieux de la Tribu » est entièrement imaginaire. Il est aussi irréel que le Père Noël ; mais nous l’abandonnons avec moins de peine.

 

 

 

L’INCARNATION

 

 

En arrivant à la partie la plus importante du livre de M. Wells (car il s’agit du sujet le plus important de toute l’Histoire, je veux dire l’Incarnation, qu’il nie avec tant de gaieté de cœur), je dois, non sans regret, passer rapidement sur les préliminaires, de peur de manquer de place pour la controverse.

C’est pourquoi je n’exposerai que brièvement la théorie de l’écrivain sur l’origine de la puissance romaine et les débuts de l’Empire ; c’est-à-dire sur l’unité du monde européen préparée par la divine Providence pour l’Église catholique : le noble sol antique, seul digne de porter cette institution qui seule sait maintenir l’harmonie en l’homme, et même, dans les affaires temporelles, préserver la civilisation.

Comme on l’imagine, M. Wells, en arrivant au point critique de l’histoire humaine, se laisse emporter plus que jamais par sa passion antichrétienne, et l’Empire romain, parce qu’il servit de base à notre civilisation, excite sa colère au point de lui faire perdre tout sens historique.

Il est inutile de répéter que son livre a de grandes qualités : précision, clarté de style, mais ici M. Wells perd le sens des proportions si nécessaire pour résumer l’Histoire. La raison en est dans les violentes et trop nombreuses invectives auxquelles il se livre. Je crois devoir reproduire pour mon lecteur quelques-unes de ces vitupérations, afin de lui faire comprendre l’état d’esprit avec lequel notre auteur aborde les origines majestueuses de l’Europe.

Page 258, il critique, « à contrecœur », le manque d’imprimerie de la civilisation gréco-romaine. Page 260, il s’étonne qu’on ne distribuât pas des copies imprimées sur les mesures discutées dans les assemblées et en particulier dans le Sénat romain. Dans la même page il démontre que l’échec du gouvernement populaire, vers la fin de la République, fut causé par le manque de maisons d’éducation. Les pages suivantes sont consacrées à une violente diatribe contre Caton l’Ancien. C’est un hypocrite qui « se pose en champion de la religion et de la morale publique » ; « pendant toute sa vie il fait la guerre à tout ce qui est jeune, gracieux ou agréable » ; c’est « ce genre d’homme qui tenait la première place à Rome ».

Rome, triomphante dans sa gigantesque lutte contre Carthage, était une « nation si lâche qu’elle dut détruire son ennemie » (M. Wells connaît si mal le paganisme qu’il semble croire que Carthage aurait épargné Rome). Elle étend honteusement sa puissance à l’étranger, et la grande époque de nos origines est une époque de « hideuse bassesse ». Au Sénat, Caton manifeste « une méchanceté naturelle ». Plus loin on nous parle « d’impitoyable avidité », et naturellement « la force militaire des Romains a décliné rapidement », et en effet l’incapacité singulière, non seulement du peuple romain, mais de tous les soldats, pour la guerre, est un des griefs persistants de M. Wells. Le Sénat, à son premier échec contre Carthage, passa « de la brutalité à la panique ». Plus loin nous trouvons une comparaison amusante entre l’horrible ignorance des citoyens romains et les lumières des chefs des Trade Unions en Angleterre, car ceux-ci ont fait ce qu’aucun Romain n’avait pensé à faire : la Bourse du Travail. Rome n’est pas civilisée ; sa religion nous fait reculer à l’époque de la magie ; et il y a une émouvante comparaison entre le chef antique fouillant les entrailles des victimes après un sacrifice et les gestes plus dignes d’un chancelier anglais.

Nous trouvons ailleurs une autre comparaison entre les combats de gladiateurs et nos sports plus humains – bien que M. Wells oublie de mentionner le football et le golf. Cela me rappelle un peu la fameuse remarque de la vieille dame qui, voyant au théâtre la mort de Cléopâtre, disait : « Quelle différence avec la vie de notre bonne reine Victoria ! »

Page 277, les sénateurs romains et les chevaliers sont « vulgaires et avides ». Mais n’imaginez pas que les Romains plus humbles valaient mieux ; ils sont « ignorants, instables et avides ».

Entre autres défauts, on nous dit que les Romains ne surent pas organiser une puissance navale. Ils faisaient stupidement marcher leurs troupes ; non seulement ils étaient assez ignorants pour ne pas avoir de chemin de fer (comme Alexandrie n’avait pas de typographes) mais encore ils n’avaient pas assez de sens militaire pour voir qu’il était beaucoup plus facile d’embarquer une grande armée sur de petits bateaux à voile à la merci du temps, et de les débarquer, que de lui faire faire à pied une distance à peu près égale.

Page 284, il n’est pas besoin de connaître beaucoup l’antiquité pour s’étonner de lire que l’unité romaine affaiblit tant la culture grecque que celle-ci retourna au barbarisme sous la domination turque. M. Wells remarque avec horreur, dans la même page, que les Romains de la République ne possédaient pas de carte d’Allemagne, de Russie, d’Afrique et d’Asie centrale, et il ajoute (en parlant d’hommes comme César) que, « s’ils en avaient eu, ils n’auraient pas su s’en servir ». À propos de Jules César, on aurait pu croire que l’œil d’aigle de M. Wells pouvait discerner le génie de ce grand homme. Mais non ! C’est « un chauve d’un certain âge » et ceci, semble-t-il, lui enlève toute capacité. Son affaire avec Cléopâtre marque « de la sensualité et de la sentimentalité ». (M. Wells remarque avec une austérité étonnante chez un romancier que César avait alors quarante-quatre ans). Quant à son génie, le malheureux avait la manie des grandeurs !

Ces quelques épithètes, choisies au hasard dans une vingtaine de pages, montrent l’impression qu’a faite à M. Wells la Ville Éternelle. Et toutes ces choses ridicules (car il est absurde de pousser si loin dans les études historiques le manque de proportions et le manque de dignité) sont dirigées contre l’Église catholique que le nom seul de Rome suggère à cette plume mal guidée.

C’est un phénomène singulier que ce désir de donner des coups de pied à ce qui vous a fait, que cet instinct de détruire la maison où l’on vit, que cette ardeur d’impiété et de négation.

M. Wells lui-même est entièrement le produit de Rome : ce n’est peut-être pas le fruit le plus mûr de ce grand arbre, mais un fruit tout de même. De l’Empire romain vient tout ce que nous sommes, ce qu’il y a en nous d’amer et de desséché aussi bien que ce qu’il y a de vivant, ce qu’il y a de plus noble et de plus traditionnel aussi bien que de plus vulgaire et de plus révolté contre la majesté. Cependant une sorte de nécessité force les hommes comme M. Wells à s’opposer à cela même qui leur a donné l’existence. On le voit à leur dégoût pour ce qu’il y a de plus ancien et de meilleur dans leur cercle étroit, à leur stupéfaction devant toute chose européenne qui dépasse leur commune mesure, à leur pitoyable étonnement eu apprenant que les détails matériels de leur vie – les tramways, les dernières éditions et la lumière électrique – ne se trouvaient pas dans la vie quotidienne de l’antiquité classique. Ils ne comprennent pas que de mauvais vers imprimés ont moins de valeur que de bons vers écrits sur un papyrus ; leur esprit ne peut faire la différence.

Nous savons que de telles mentalités existent et ont toujours existé. Nous savons que la vie qu’on mène dans les grandes villes et la presse les ont multipliées par millions.

Nous, qui appartenons à la culture la plus ancienne et la plus haute, nous qui avons la foi, nous savons que tout cela ne peut finir que par la ruine. Marquons vigoureusement une telle vulgarité quand nous la trouvons et traitons-la de stupidité, comme elle le mérite.

Mais tout cet emportement contre l’Empire dont nous descendons n’est qu’une préface, car la grande culture gréco-latine n’était que le prélude et le cadre de l’Incarnation.

Ce mot nous amène au suprême intérêt de l’humanité ; c’est, dans l’histoire humaine, la question essentielle à laquelle il faut répondre oui ou non ; et de cette réponse dépend notre opinion non seulement sur la société humaine, mais encore sur la nature même et la destinée de l’homme.

Jésus-Christ, qui était certainement homme, était-il également Dieu : deux natures en une personne ? Ceux qui répondent « Oui », croient en l’Incarnation. Ceux qui répondent : « Non, Jésus-Christ n’était qu’un homme (ou un mythe) », ne croient pas en l’Incarnation.

Il n’est pas besoin de dire que M. Wells appartient à cette dernière catégorie. Pour lui, comme pour la plupart de ses lecteurs et pour la plupart des Anglais qui n’appartiennent pas à la religion catholique, Jésus-Christ n’était qu’un homme.

Si je n’avais que cela à reprocher à M. Wells, je n’aurais rien à dire. La croyance en l’Incarnation n’a rien d’historique, c’est un article de foi. Si un homme ne croit pas, l’Histoire ne le fera pas croire. La vérité historique, comme toute vérité, appuie la foi, elle ne la fait pas naître. C’est pourquoi, lorsque nous condamnons un historien au sujet d’une discussion sur la foi, il nous faut établir une distinction entre sa doctrine et son ignorance du fait historique.

Si quelqu’un vient vous dire que votre père, mort depuis longtemps, a fait un faux, vous pensez : « Je sens que cet homme se trompe. » Mais, s’il apporte une preuve, vous l’écoutez. Et si vous voyez alors qu’il ne sait ce qu’il dit, vous éprouvez un soulagement d’autant plus grand. Par exemple, supposons qu’il dise que votre père a fait ce faux en 1914, et qu’il est sûr de la date parce que c’était la semaine de la bataille de la Marne, alors que vous savez que votre père est mort en 1913, son histoire est absurde.

C’est exactement la situation du lecteur catholique devant la façon on ne peut plus insuffisante dont M. Wells traite le sujet de l’Incarnation.

Il faut poser la question clairement dès le début. Nous ne discutons pas la vérité ou la fausseté de l’Incarnation, c’est-à-dire de la divinité du Christ. Nous discutons le point purement historique, si, oui ou non, cette doctrine est la doctrine originale de l’Église chrétienne et de son fondateur.

L’idée de l’Incarnation, c’est-à-dire de la divinité de Notre-Seigneur, fut-elle affirmée par ceux qui l’avaient vu et connu ; ont-ils dit qu’ils l’avaient reçue de Lui ; citaient-ils Son propre témoignage ? Ou est-ce une imposture ultérieure ?

Voilà la question ; et c’est une question non de foi, mais d’histoire.

Un écrivain est libre de traiter d’illusions les visions et les voix de sainte Jeanne et rester cependant un historien fidèle dans l’ordinaire acception du terme ; mais s’il nie que sainte Jeanne et ses contemporains ont cru à ces visions, alors c’est un historien impossible.

Il est clair que M. Wells ne connaît pas les arguments historiques du sujet de la foi en Incarnation des contemporains de Notre-Seigneur et de ses compagnons. Il aborde le problème comme si tout le monde devait accepter sa conclusion dénuée de fondement – parce qu’il n’en a jamais entendu d’autres. Il croit que ceux qui acceptent comme un fait historique la révélation graduelle de la doctrine du Christ et son acceptation par ses contemporains ne le font que par ordre. Il croit qu’ils n’ont pas lu autant (ou aussi peu) que lui et ont besoin d’être éclairés. Il ignore qu’il existe des preuves convaincantes.

Commençons par la théorie banale que M. Wells répète ici. C’est la théorie de certains modernistes, de ces modernistes protestants qui prospèrent dans le milieu auquel appartient M. Wells. Ce n’est pas la théorie allemande, encore moins la théorie française ; c’est celle qu’on trouve dans les journaux de Londres.

Mais il nous faut définir le moderniste.

C’est un homme qui, ayant perdu toute foi dans la doctrine catholique, craint les conséquences de cette perte.

Cette définition me semble exacte. Un moderniste ne nie pas en bloc toute la doctrine catholique depuis la toute-puissance et la personnalité de Dieu, en acceptant les conséquences d’une telle négation.

Un moderniste n’admet pas la doctrine catholique avec son intelligence et sa volonté, mais il évite de perdre ses avantages.

Cette crainte a deux formes. Parfois c’est la crainte du milieu. Un homme a cessé de croire, mais il n’ose afficher sa nouvelle attitude intellectuelle, parce qu’il craint l’opinion. Le plus souvent cette crainte est intérieure, inconsciente et certainement inintelligente. C’est la crainte de perdre une certaine habitude d’esprit à laquelle l’homme qui a perdu la foi est accoutumé, qui n’était acceptable que tant qu’il croyait, mais à laquelle il se cramponne parce que la perdre lui serait pénible.

Le moderniste de ce genre essaye désespérément d’unir des choses incompatibles.

C’est l’attitude de M. Wells en ce qui concerne la croyance de Notre-Seigneur lui-même dans Sa divinité, et la croyance correspondante de ses disciples. M. Wells ne croit plus en la divinité de Notre-Seigneur, mais il persiste à sentir son influence. Dans son effort pour se tenir entre les deux, tout jugement lui échappe et sa science insuffisante ne sert qu’à l’égarer. Ainsi Notre-Seigneur est « un grand Maître ». Il est venu « pour libérer la justice et l’unité de Dieu, et les devoirs de l’homme envers Dieu de la vieille règle étroite des Juifs ». (Le lecteur se rappellera, si M. Wells l’a oublié, que tout à l’heure, Dieu n’était qu’une imagination humaine, et bien désagréable, et il provenait du « Vieux de la Tribu »). Notre-Seigneur est, dans chaque phrase, un objet d’admiration respectueuse et d’étonnement. Cependant, Il ne sait pas Lui-même ce qu’Il est. Notre-Seigneur, d’après M. Wells, parle vaguement des devoirs généraux et fait encore plus vaguement allusion à un « royaume » indéfini et incompréhensible. Notre-Seigneur n’a pas l’intention d’exercer une action définie sur l’humanité. Il en est clairement incapable. Il ne parle jamais de Sa mission divine, ne la confirme pas par des miracles, n’établit pas de lois, et (naturellement) Il ne dit pas un mot d’une institution destinée à perpétuer Son souvenir, à appuyer Son enseignement et à continuer Son action sur la terre. Ceux qui L’ont entendu et qui L’ont connu n’ont aucun souvenir de lui avoir entendu dire une telle chose ; c’est pourquoi M. Wells répète, après bien d’autres, que Notre-Seigneur est « la semence plutôt que le fondateur ».

Tout cela est moderniste et déjà vieux. Dans quelques années ce sera grotesque.

Quand on a cessé de croire, l’attitude intelligente, droite et courageuse, est de dire que le christianisme est une imposture. C’est ce que font les Allemands non chrétiens ; ils parlent courageusement du « conte de fées de Jésus » et nous demandent de nous en débarrasser.

C’est ce que font les Italiens et les Français non chrétiens ; ils veulent en finir avec la tradition chrétienne et la déraciner de l’État.

C’est ce que fait le vieil athéisme anglais, plus respectable intellectuellement et moralement que la sentimentalité des modernistes d’aujourd’hui.

Si l’on accepte les prémisses de notre auteur, et de ceux qui lui ressemblent, l’esprit chrétien procède d’une supercherie ou d’une illusion. Il s’oppose aux plaisirs humains. Il empêche de vivre à sa guise. Il introduit l’autorité dans la morale (ce qui est toujours gênant). Et, si la voix du Créateur lui-même ne vous impose pas ces contraintes, il n’y a aucune raison pour que vous les acceptiez.

M. Wells, qui ne veut pas renoncer au côté sentimental de sa religion ancestrale, tout en renonçant à son côté intellectuel, est nécessairement amené à prétendre, en faussant l’Histoire, que la doctrine de l’Incarnation n’a pas été soutenue par ceux qui ont entendu le Christ ni enseignée par le Christ lui-même. Cependant les preuves existent.

Il y a les textes du Nouveau Testament. Il y a la tradition intacte. Il y a ce fait que toutes les divisions, les querelles et les hérésies des premières années avaient pour but non de nier la divinité, mais de l’expliquer de façon ou d’autre, en disant que la divinité était distincte de l’homme Jésus, bien qu’elle l’accompagnât ; ou en disant que la divinité existait et que l’humanité était une illusion. Il y a les documents de Jean et d’Ignace. Il y a ceux de Paul. Et la théorie contraire n’a pas de preuves.

Dire (à tort) que le témoignage de Jean peut ne pas être, ou (à juste titre) que le témoignage de Paul n’est pas celui d’un apôtre qui entendit Notre-Seigneur, ce n’est pas répondre à la question, ou de dire (ce que d’ailleurs M. Wells n’ose pas) que les premiers chrétiens écoutaient un fanatique qui avait des visions ; la vérité est que ces premiers écrivains ont écrit pour des gens qui avaient connu des témoins et qui admettaient l’origine divine de Notre-Seigneur.

Avant un examen critique très détaillé, on pouvait dire vaguement que les Évangiles étaient de fabrication récente, et qu’il s’était écoulé assez de temps entre le Crucifiement et les premiers documents pour que la légende pût se former et les souvenirs vivants s’éteindre. On ne peut plus le dire aujourd’hui.

On pouvait, jusqu’à ces derniers temps, prétendre que l’hérésie d’Ébion n’était pas une hérésie, mais la première Église chrétienne. La science historique ne le permet plus. On peut dire que la doctrine de l’origine divine est une folie et une illusion de son Auteur et des Apôtres. On ne peut plus dire qu’ils n’ont pas soutenu cette doctrine. Le dire est de la fausse Histoire. C’est une erreur historique aussi d’admettre un document, tel qu’un Évangile, et d’appeler « interpolation » ou « altération » toute partie qui ne s’accorde pas avec votre théorie.

À ce propos de rejet arbitraire et contradictoire des preuves gênantes dans les documents dont on admet l’authenticité générale, laissez-moi montrer une autre erreur historique de M. Wells : l’étrange idée que l’affirmation de la divinité de Notre-Seigneur n’avait pas beaucoup d’importance, et que si Notre-Seigneur lui-même et l’Église qu’il a fondée ont soulevé, dès l’origine, une violente opposition, c’est qu’Il commandait aux hommes de s’aimer les uns les autres et de reconnaître que Dieu était leur Père, par conséquent les préceptes les plus vagues et les plus généreux de tout ce système vaste et solide qui sert de base à notre Foi.

Historiquement cette assertion est fausse et on ne peut y voir qu’une absurdité.

Pourquoi s’emporter contre un homme parce qu’il a dit qu’on devait s’aimer les uns les autres ? ou qu’on devait être bon ? ou qu’on devait reconnaître un Créateur ? En réalité, si nous rejetons la tradition pour nous fier uniquement aux quatre Évangiles (comme le fait M. Wells pour tout ce qui n’est pas surnaturel ou favorable à la Sainte Vierge), nous savons que Jésus-Christ a été mis à mort pour blasphème. On l’a déclaré coupable d’un crime déterminé, méritant la mort, et ce crime était de refuser de nier qu’il était le Fils de Dieu : « Nous avons une loi », disaient les autorités juives qui demandaient son exécution, « et par cette loi Il doit mourir ».

Nous savons aussi, par la même source, que les autorités romaines le laissèrent à regret mettre à mort. Elles cédèrent aux prières des Juifs, et ceux-ci jugeaient Jésus-Christ coupable de blasphème parce qu’Il s’était déclaré divin. Mais le moderniste a tant d’imagination qu’il préfère ce dont il n’a aucune preuve aux simples affirmations d’un texte, même lorsqu’il accepte ce texte.

De plus, la persécution, à laquelle l’Église catholique a été soumise dès son origine, a été dirigée contre une religion définie et organisée, instituée avec affirmation et mystère, et qui heurtait et heurte encore la religion non catholique et les idées sociales extérieures.

Personne n’a persécuté les Juifs parce qu’ils croyaient en un seul Dieu et refusaient d’accepter les dieux païens. Mais ils ne disaient point que leur religion avait une autorité universelle. L’Église catholique et son Fondateur l’ont dit – et le disent encore. Il est ridicule de croire qu’on peut persécuter quelqu’un parce qu’il prétend qu’il faut être bon et chercher le bonheur dans la vie vertueuse ; cependant, pour faire accorder les faits avec leurs théories, les modernistes acceptent ce ridicule.

On a persécuté l’Église catholique parce qu’elle a proposé et pratiqué une religion et une doctrine particulières et mystérieuses, proclamant l’autorité universelle et divine, et par conséquent contraire à la religion officielle de l’Empire ; et le cœur de cette religion mystérieuse, le pivot sur lequel tout tournait était, dès le début, la croyance, fausse ou vraie, en l’incarnation : que le Christ était Dieu. Ignorer ce fait historique est une erreur de premier ordre.

Cette erreur se rattache à l’attitude de M. Wells à laquelle j’ai déjà fait allusion et à sa façon, contraire aux lois historiques, de considérer les Évangiles. – Je dois avertir mon lecteur que mon attitude aurait été celle d’une minorité il y a cinquante ans (alors que les idées avancées par M. Wells étaient en vogue), mais que cette minorité grossit chaque jour. L’ancienne méthode de critiquer les Évangiles a échoué. M. Wells accepte les Évangiles – ou ce que les modernistes veulent bien en garder – comme des récits contemporains. En cela il a raison. Mais en même temps il prétend que ces documents contiennent des ajoutés incroyables et il en rejette tout ce qui est pour le surprendre, et cela est contraire à toute saine méthode historique.

M. Wells a soin de dire, et il n’est pas le premier, qu’il examine les Évangiles comme il examinerait tout autre livre. Mais l’historien, lorsqu’il tombe sur un livre bourré d’affirmations qu’il sait fausses, cesse de compter sur ce livre. Les documents faux sont sans valeur.

On peut dire que les Évangiles renferment peut-être une petite parcelle de vérité, mais on ne peut pas aller plus loin, et on n’a pas le droit de trier le faux du vrai, sous prétexte de probabilité. On peut dire : « Dans ces histoires apparaît une certaine figure humaine ; elle a sans doute existé ; c’est probable. Mais cet homme proclame, et prouve, qu’il a des pouvoirs miraculeux, et, comme c’est incroyable, on ne peut attacher aucune foi à ces documents. » Mais on ne peut dire : « Il a certainement dit ceci, il n’a sûrement pas dit cela », d’après ces documents. Encore moins peut-on exclure ce qui n’est pas miraculeux ou extraordinaire, mais simplement en désaccord avec quelques théories imaginées, par exemple les textes sur Pierre et ce qui concerne la Vierge, sa Visitation, son pressentiment de la tragédie et les paroles de Notre-Seigneur du haut de la Croix pour la recommander à saint Jean. Rien de cela n’est miraculeux. On en nie l’authenticité simplement parce que cela appuie la Vierge ou saint Pierre que les critiques n’aiment pas. S’il n’y avait dans les Évangiles le traditionnel appel au cœur et aux souvenirs ancestraux que le moderniste n’a pas le courage de renier, notre auteur les rejetterait en entier. S’ils lui arrivaient comme des documents d’une autre tradition, il le ferait certainement. Comme ils appartiennent à son passé, il ne peut s’en séparer complètement et il en garde quelques mots pour sa consolation.

Voici un très bon exemple de l’effort que fait M. Wells pour comprendre ce qu’il a insuffisamment étudié : son commentaire sur la double généalogie de Notre-Seigneur par son père nourricier, saint Joseph, et par sa Sainte Mère, « tous deux remontant à David », remarque M. Wells, « comme si c’était un honneur de descendre d’un tel homme ».

Cette remarque suppose qu’on a pu présenter cette descendance comme une distinction sociale. Quelle idée extraordinaire ! M. Wells ne devrait pas ignorer que les Juifs savaient que leur Messie descendrait de David, et, de plus, que chez les Juifs l’adoption comptait autant que la paternité.

Pour donner un autre exemple (entre mille) du manque de vérité historique de tout l’ouvrage, je citerai ces descriptions entièrement imaginaires dans lesquelles excelle M. Wells, en sa qualité de romancier, mais qui sont inutiles pour l’Histoire. L’imagination est admirable en Histoire quand elle rend vivants les faits connus, mais elle est ridicule quand elle invente des faits. Comment, par exemple, M. Wells sait-il que Notre-Seigneur était « maigre », « vigoureux » ou mal peigné ? ou qu’Il était très humain – avec la faiblesse que comporte cette phrase malheureuse ?

J’ai dit que cet effort pour conserver un équilibre entre la croyance et l’incroyance ne pouvait avoir que de piètres résultats. Ainsi notre auteur nous dit qu’il ne s’occupe pas de « la signification spirituelle ou théologique de Jésus-Christ », sur quoi il débite des pages entières de fausse théologie. Il est certain que les textes dans lesquels Jésus-Christ révèle sa divinité sont apocryphes, que le cri sur la Croix prouve seulement la nature humaine du Christ ; que le surnaturel est « incroyable » ; que la Résurrection est une histoire fausse qu’on commença à chuchoter et qu’on fit enfin croire aux gens. C’est un traité théologique du commencement à la fin.

C’est la théologie du protestant devenu moderniste. L’œuvre de M. Wells est aussi imprégnée de théologie moderniste que la poésie de Claudel de théologie catholique.

 

 

 

LA RÉFORME

 

 

En arrivant à la rupture de l’Unité chrétienne qu’on nomme Réforme, je regarde avec intérêt l’ouvrage de M. Wells pour voir si son intelligence et son instruction le rendent capable de vaincre la difficulté.

Il écrit, naturellement, comme un protestant qui a perdu la doctrine de ses ancêtres, mais a gardé la plupart de leurs maximes et toute leur philosophie d’isolés. Néanmoins son esprit est alerte, son intelligence toujours sincère, et son pouvoir de représentation tout à fait exceptionnel.

J’espérais donc qu’arrivé à cette pierre de touche il se révélerait supérieur à ses limites. Au contraire, il a échoué plus que jamais. Et la raison en est qu’il se heurte ici à cette chose qui le rend fou : la Foi.

Ses autres maladresses sont, en général, la répétition des anciennes erreurs que la science moderne a rejetées, sans qu’il le sache, unies à ses emportements contre l’Église. Mais, quand il aborde la Réforme, c’est tout différent. Nous sommes en face de son ignorance (ou de sa haine) devant les faits fondamentaux, et cette ignorance (ou cette haine) est fatale à l’Histoire.

Car pour comprendre les temps modernes (dont tout le trouble est causé par la rupture de la chrétienté, et toute l’énergie par le renouveau qui précéda la Réforme), il faut comprendre le but de toute l’affaire. Il est inutile de répéter la vieille formule protestante, et malheureusement M. Wells ne fait que la répéter. Il apprécie mal la qualité du problème. Il se trompe sur l’essentiel ici plus qu’ailleurs et il se trompe parce qu’il est, de tradition, contre la papauté. Je vais donner des exemples.

D’abord il se représente l’Église catholique comme imposée à l’Europe, comme un conquérant étranger. Un homme qui a cette opinion sur l’Europe d’avant la Réforme ignore manifestement la nature de notre histoire. Un homme qui a cette opinion est semblable à un étranger qui voit dans l’Angleterre une aristocratie tyrannique opprimant un peuple rebelle. Beaucoup de Français ont parlé de l’Angleterre en ces termes et se sont rendus ridicules. Ils n’ont pas compris l’état aristocratique. Et ainsi un homme qui parle de la chrétienté comme d’une chose à laquelle l’Église catholique était étrangère se rend ridicule. L’Église catholique avait fait l’Europe et l’Europe n’existait que par l’Église catholique. En tant que la rupture de la chrétienté réussit, l’Europe a perdu son unité et par conséquent son être. Et l’unité de la religion seule nous rendra notre être.

Examinons les phrases qui trahissent cette ignorance du passé européen :

« Bien qu’il soit certain que l’Église catholique ouvrit l’ère moderne de l’éducation en Europe, il est certain que ce ne fut jamais son intention. Elle ne nous donna pas la science avec sa bénédiction, elle la laissa échapper sans le faire exprès ». « Nous ! » « Elle ! » – mais « nous » étions « elle ». Et plus loin :

« D’abord les critiques courantes sur l’Église concernèrent seulement la morale et les choses matérielles. » La critique, d’où venait-elle ? De ceux qui eux-mêmes composaient l’Église.

Plus loin :

« L’Église perdait son influence sur la conscience des princes, des riches et des gens de valeur. Elle perdait aussi la foi et la confiance du peuple. » Mais les princes et le peuple étaient l’Église !

Plus loin :

« La révolte des princes fut une révolte irréligieuse contre la règle de l’Église. » Ce fut une lutte qui avait pour but de piller les biens des églises, entreprise par les avares de la société de l’Europe catholique – et non par des hommes de l’extérieur.

Je pourrais citer beaucoup de phrases semblables qu’on trouve par centaines dans les manuels qui ont servi à l’éducation de M. Wells et de la majorité de ses lecteurs ; l’historien les trouve lamentables.

La rupture de la civilisation catholique et européenne vint de l’intérieur, parce que l’esprit du mal était, à ce moment-là, chez les hommes, plus fort que leur conscience du bien. Ils avaient beau savoir que l’Église était le salut de l’humanité, le goût d’un pillage rendu facile fut le plus fort. Croire qu’il y avait là une critique de l’organisation cléricale et de ses abus, ce serait appliquer très inexactement au passé des expressions modernes. Comparer la chrétienté catholique à un système idéal, impossible et agréable de religion vague et enthousiaste, et imaginer celui-ci supprimé par celle-là, est faux historiquement. On pourrait aussi bien imaginer les règles du cricket anglais opprimant un cricket imaginaire et idéal dans lequel il n’y aurait pas de règles. L’Église catholique, dans une société qui est catholique, n’est pas plus en dehors de la communauté, tyran bizarre, que les mœurs sociales du Londonien ne sont en dehors du Londonien, ou le système d’éducation hors de l’homme qu’il a servi à élever. Cela forme un tout.

Cette unité peut être attaquée. Elle peut se rompre. Elle peut subir la perte de certaines parties, tandis que d’autres restent intactes. Mais considérer un principe essentiel (tel que l’Église) comme étranger au corps qu’elle vivifie, est de la mauvaise Histoire. Pour l’écrire il ne faut connaître ni la personnalité, ni l’identité, ni l’esprit de son sujet.

M. Wells et ses lecteurs (et ceux qui ont écrit les manuels où il s’est instruit) ne sont pas catholiques, et ils n’ont pas assez d’imagination pour évoquer un monde dans lequel leurs ancêtres étaient catholiques. Par conséquent leur Histoire est sans valeur, car ils ne voient pas, et c’est pourtant le fait principal, que l’Europe catholique était encore catholique tandis que la rupture se faisait, et que l’idée que l’Église pouvait être une chose étrangère ne fut possible qu’après cette rupture complète.

Cette notion d’une Église catholique tyran des catholiques est un premier exemple de mauvaise Histoire. En voici un second plus détaillé. M. Wells est obsédé, comme les protestants les moins intelligents l’étaient il y a une génération, par l’extraordinaire idée que l’Église catholique restreint la raison et l’action de l’esprit humain.

Écrire cela de l’Église catholique, c’est dire (et il y a vraiment des gens qui le disent) qu’une formule mathématique restreint la liberté de l’esprit humain.

Nous nous trouvons devant un romancier célèbre s’occupant de ce qu’il croit, d’après des on-dit, le plus grand phénomène de l’Histoire, et ce qui est en effet le plus grand phénomène de l’Histoire, l’Église catholique ; et cependant il l’attaque sans savoir ce que c’est. Il y a quelque temps, le plus grand phénomène politique du monde – c’est peut-être encore le plus grand – était l’expansion soudaine de l’Empire britannique, et, sous l’unique lien d’une couronne nominale, sa vaste extension, sa croissance rapide. Que dirions-nous d’un étranger qui, haïssant cet accroissement, l’attribuerait à la tyrannie ? Nous dirions exactement ce que je dis de M. Wells. Il ne sait pas de quoi il parle.

L’Église catholique expose certaines vérités, et ceux qui acceptent son autorité acceptent ces vérités. Ils n’acceptent pas son autorité en découvrant les vérités et en les assemblant. Ils n’acceptent pas son autorité comme le lecteur moderne qui accepte tout ce qu’il lit. Son caractère lui révèle son autorité. Alors seulement, conséquence et non cause d’une telle reconnaissance, ils acceptent son enseignement.

Ceux qui sont nés dans son sein héritent de cette vérité et l’apprennent dans leur enfance ; mais ce n’en est pas moins la connaissance de la vérité, et non une suggestion qui ne signifie rien. La foi n’est pas l’imbécile acceptation de préceptes qu’on a entendus avant l’âge de raison ; c’est, au contraire, l’acte le plus haut de la volonté intelligente.

M. Wells semble croire sincèrement que Lacordaire et Newman, en acceptant le mystère de la prédestination et du libre arbitre, faisaient preuve d’obéissance servile. C’est comme si l’on disait à quelqu’un qui admire la terre et les cieux qu’il plagie un critique d’art.

Ici M. Wells nous dit avec une insistance fatigante qu’à la fin du moyen âge l’homme commença « à penser par lui-même ». L’Église, nous dit-il, « avait pour objet d’opprimer les esprits ». Au treizième siècle, « un nouvel arbitre, plus grand que le pape ou que la monarchie, apparaît dans le monde, l’opinion publique ». Jean Hus subit le martyre, « non pour une doctrine particulière, mais pour la liberté d’intelligence et de conscience de l’humanité ».

Et ainsi de suite. Tous les rabâchages de sa jeunesse entendus à Exeter Hall y passent.

Il est désespérant de discuter avec ceux qui ne connaissent pas leur sujet. M. Wells lui-même (comme certainement son public ignorant) croit-il que le catholique n’examine pas ses premiers principes ? Qu’il ne s’intéresse pas aux discussions intellectuelles ? Que continuellement il ne critique, ne pèse et ne juge ? M. Wells croit-il qu’il y a deux espèces d’hommes : 1º le catholique – par exemple Pascal – à qui on défend de penser et qui n’a aucune capacité intellectuelle ; 2º les hommes qui, comme M. Wells, ont atteint le sommet de la pensée, grâce à une liberté et à un pouvoir intellectuel exceptionnels ? Sans doute. Mais la vue d’un homme si satisfait de soi ouvre les yeux sur l’instruction obligatoire et laïque des écoles élémentaires.

Croit-il que saint Thomas d’Aquin ne se servait pas de son intelligence ?

Pense-t-il que Suarez ne fait que répéter ? que Lanfranc est un perroquet ? que saint Augustin redit ce qu’il a entendu ? Croit-il qu’à Louvain, à Paris, à Lyon, à Angers, à Maynooth, on évite les problèmes intellectuels ? Sans doute.

J’ai fait à M. Wells la justice de dire, çà et là, qu’il est très précis en matière de dates, de détails et de points secondaires. Mais ici, au sujet de cette période qui précède la Réforme, cette précision, son principal mérite, disparaît. La raison en est que ses préjugés le dominent et qu’il n’a pas la patience de recourir à des livres de référence qui pourraient détruire sa légende protestante. Par exemple, s’étant mis dans la tête que la chose imaginaire appelée la race nordique avait en horreur la chasteté, il nous parle du préjugé des premiers Anglo-Saxons et des hommes du nord contre les moines et les religieuses.

C’est fort. Nous ignorons ce que les pirates du cinquième siècle ont fait contre les monastères, et cela pour une bonne raison : il n’y avait pas de monastères dans l’Angleterre de l’est. Mais nous savons que la région germanique – la côte du nord-est – avait plus de monastères que toute autre partie de l’Angleterre anglo-saxonne.

Nous savons trop bien ce que les pirates scandinaves ont fait. Ils ont attaqué les monastères parce qu’ils étaient riches, peu défendus et formaient de vrais centres de civilisation. Mais immédiatement après leur conversion ils révérèrent l’institution monastique et lui firent plus de dons qu’on n’en faisait dans le sud. Et, s’il est un fait évident dans l’Histoire, c’est que, dès que les hommes acceptent notre civilisation, ils respectent sa remarquable institution monastique.

Je ne puis croire qu’un auteur qui écrit une Histoire, même abrégée, ne sache pas que les institutions monastiques prospéraient, surtout parmi les ancêtres de ceux que M. Wells appelle nordiques (ce qui signifie simplement protestants modernes). Elles ne prospèrent pas parmi eux maintenant ; mais imaginer le passé d’après le présent démontre l’incompétence historique.

Passons à ce qu’il dit sur Wycliffe. M. Wells répète que Wycliffe « traduisit la Bible en anglais afin de contrebalancer l’autorité du Pape ». En effet, Wycliffe et ses disciples traduisirent la Bible (leur œuvre a probablement disparu), mais M. Wells ignore-t-il que dès le quatorzième siècle les Écritures avaient été mises en langage profane ?

Wycliffe se servait de la Bible comme d’un manuel où il pouvait prendre des citations contre les changements du Canon. Mais il ne parlait pas à une société ignorante du Canon. Il voulait faire une idole de la Bible, mais il ne fabriqua pas cette idole. Peut-être lui donna-t-il une interprétation particulière, mais nous n’en savons rien, car cette interprétation a disparu.

Bien plus, M. Wells imagine que Wycliffe a lancé les doutes hérétiques sur le Saint-Sacrement et en a fait la plus grande partie de son enseignement. Quelle lamentable histoire. C’est comme si je disais que M. Snowden a lancé le socialisme en Europe et que cela a été la grande mission de sa glorieuse carrière.

Mais ces erreurs surprenantes ont peu d’importance si on leur compare l’incapacité de l’écrivain à comprendre son sujet.

M. Wells est un mauvais historien parce que, naturellement opposé à l’Église catholique par l’éducation et le milieu social, il ne connaît pas la nature de ce qu’il critique.

La Réforme est l’évènement le plus important de l’histoire depuis l’Incarnation, et en voici la raison : la Chrétienté désunie est blessée ; l’unité de la Chrétienté est rompue par la Réforme d’une façon différente et plus durable qu’elle ne l’avait été jusqu’alors.

La séparation de l’Orient et de l’Occident fut surtout et est encore une séparation politique. Les différences de doctrine qu’on a alléguées sont une excuse et non une cause. Les grandes hérésies (et celle d’Arien fut la plus grande) firent du mal et agitèrent le vaisseau de Pierre, mais elles ne créèrent jamais ce qu’on peut appeler « un royaume séparé » dans la Chrétienté, un tout avec ses traditions hérétiques, son sol et ses racines et ses mauvais fruits.

Toutes auraient pu le faire et celle des Albigeois faillit réussir. Si la Croisade des Albigeois n’avait pas remporté la victoire, et si la bataille de Muret (dont on ne parle pas dans les livres de classe anglais – elle a autant d’importance que Marathon) n’avait pas sauvé la culture européenne, les Albigeois nous auraient fait couler. Grâce à l’énergie déployée et à une chance providentielle, ce désastre fut évité.

Mais on ne repoussa pas à temps l’attaque générale du seizième siècle. De là naquit une division dans la Chrétienté, une culture entièrement nouvelle, qui gardait en partie les anciennes doctrines, mais qui, par son principe même, était destinée à se dissoudre lentement ; de telle sorte qu’aujourd’hui les protestants n’ont rien gardé de cette doctrine, sauf un certain respect pour la Seconde Personne de la Sainte Trinité, – considérée naturellement comme un homme, – quelque vague conception d’un Dieu personnel, et la vague idée de la vie future qui doit être pour l’individu la certitude d’un bonheur final et bien mérité.

On peut objecter que la grande hérésie de l’Islam (ce fut bien une hérésie et non une nouvelle religion : car toutes ses doctrines sont tirées de l’Église catholique) eut un effet plus permanent que la Réforme : effet souvent comparable à celui du protestantisme, par exemple par son mépris des sacrements et de la prêtrise, des symboles et des images, et de presque tout le surnaturel, et par son dégoût pour le mystère.

Mais j’établis une différence entre les deux et je dis que la Réforme est le plus grand évènement, car elle a eu lieu dans ce qui est à la fois le cerveau et le cœur du monde : l’Europe.

La Réforme a rompu et dégradé la culture de notre race qui dirigeait l’humanité. L’Islam n’a pas fait cela. Il a ruiné des provinces entières. Il a détruit notre influence dans la Méditerranée. Il a mis sa flétrissure sur les bords de notre civilisation, l’Afrique romaine du Nord, et l’Orient grec, mais il n’a pas parodié la tradition chrétienne. Il a désiré détruire la Chrétienté comme une chose extérieure, tandis que les héritiers de la Réforme ont toujours essayé et sans doute essayent encore de la détruire du dedans. Peut-être avons-nous échappé à la maladie.

Peut-être sommes-nous au seuil d’une époque où nous serons immunisés, où l’unité catholique se reformera. C’est le seul espoir pour notre civilisation. Mais un plus grand péril, un déclin accentué de notre culture, est aussi possible. Dans ce cas, la grande tradition européenne devra soutenir le siège comme elle le fit aux âges de ténèbres, restreinte à un petit groupe qui maintiendra encore intacte la culture catholique.

Or M. Wells ne comprend pas ce que fut la Réforme, parce qu’il ne comprend pas ce qu’elle a détruit.

Ces moqueries contre la civilisation catholique, cette façon de parler de « l’enseignement de Jésus de Nazareth », l’emploi continuel du mot Chrétienté dans le sens que lui donnent les sectes protestantes, – comme si la meilleure pierre de touche n’était pas l’unité, – tout cela montre que M. Wells ne connaît pas ce dont il parle. Il ne voit pas que l’Église catholique est unique comme institution et comme phénomène historique.

Il la divise toujours (comme font la plupart de nos manuels) en fausses catégories confondues dans une fausse ressemblance. L’Église catholique est pour M. Wells (et pour beaucoup d’autres de son espèce) une religion au milieu de beaucoup de religions. Elle parle – croit-il – d’une Incarnation au milieu de beaucoup d’autres incarnations ; elle a – croit-il – un système parmi beaucoup d’autres systèmes, et ainsi de suite.

Mais ce qui caractérise l’Église catholique, c’est que, vraie ou fausse, elle est tout à fait distincte dans l’histoire de notre race. Elle assume, comme ne le fit jamais aucun autre système, un caractère divin et universel, et une autorité absolue, et cette autorité n’est pas vague mais précise, multiple, exigeante et s’étend à toute la vie humaine.

L’Église catholique dit : « Je viens de Dieu, aucune autre religion ne vient de Dieu. Dieu, fait homme par amour, m’a créée. Par Sa voix qui est en moi, vous êtes à l’unisson avec toutes les œuvres de Dieu et ainsi avec votre fin et votre nature. Je suis, et je porte à jamais témoignage. »

Cette revendication peut être vraie ou fantaisiste ; mais ne pas savoir qu’elle existe ni quelle influence elle a eue (et elle a) sur les hommes est la première cause de l’incapacité de M. Wells à comprendre l’histoire de sa race.

Il comprend mieux l’histoire des autres races. Tout ce qu’il dit, par exemple, sur l’Empire mogol est admirable, sauf, naturellement, quand il essaye de penser.

Une autre idée fausse de M. Wells est cette idée que la Réforme était inévitable. Le malheur de presque tous nos écrivains modernes (presque tous hors de la culture catholique) est qu’ils prennent pour modèle de pensée les sciences physiques. Ils ne peuvent comprendre le libre arbitre ; ils ne peuvent comprendre que l’homme choisit entre le bien et le mal.

L’Europe n’était pas brisée, elle ne s’était pas divisée avant la Réforme. L’Europe avait été en péril avant la Réforme, mais on avait pu la sauver. Ce furent quelques évènements politiques qui firent pencher la balance contre l’unité et produisirent les perturbations dont nous souffrons de plus en plus. Chaque évènement dépendit de volontés humaines. La foi quitta l’Angleterre, parce que quelques hommes avides convoitèrent les biens de l’Église. Et sans doute la politique de Richelieu, que M. Wells semble ignorer, décida de la tragédie. Si Richelieu avait soutenu l’Empire, toute l’Europe serait catholique aujourd’hui.

Il faut remarquer que M. Wells ne s’aperçoit pas que l’Église catholique vit encore.

Je l’ai déjà indiqué. L’autorité n’est plus universelle en Europe, mais elle règne sur l’esprit européen qui s’accroît chaque jour. Nous autres catholiques formons encore la majorité de l’Europe occidentale et nous sommes le centre de gravité de notre sphère. Ce n’est pas la culture de l’Angleterre ou de l’Allemagne du Nord, appuyée par l’anticléricalisme de la France ou des pays scandinaves, qui forme le centre de gravité intellectuel de l’Europe, mais ceux qui ont accepté ou acceptent de nouveau la doctrine entière, origine de notre culture.

Peut-être l’erreur la plus caractéristique de M. Wells sur la Réforme est-elle qu’il s’imagine au début du seizième siècle (et même plus tôt) un grand mouvement populaire contre la doctrine catholique. Il n’en est rien. Je sais que cette affirmation surprendra beaucoup de mes lecteurs, car cette invention est très populaire.

Mais ce que j’affirme est vrai. Il n’y eut aucune révolte générale contre la foi. Il y eut une indignation générale contre l’indifférence et la corruption des dirigeants.

À la fin du moyen âge, une petite minorité enthousiaste et sincère se souleva contre les abus. Il n’y eut pas de mouvement général contre la doctrine. Il n’y eut rien qui ressemblât, même de loin, au grand sentiment général contre le capitalisme moderne. C’est un mythe. Il y eut quelques fanatiques et quelques extravagances (réaction contre les abus du pouvoir sacerdotal). Il n’y eut aucun soulèvement contre la doctrine. Au contraire, lorsque quelques audacieux attaquaient la doctrine, le peuple la défendait.

M. Wells et ses pareils croient que les gens durent s’éveiller et dire : « Après tout, cette doctrine de la Présence réelle est-elle vraie ? » ou : « Après tout, ce mystère de l’Incarnation (ou de la Trinité), n’est-ce pas un conte de fées inventé par les hommes ? » Ce n’était pas l’attitude de nos pères.

Le scepticisme fut chose courante dans la culture catholique, à ses débuts, comme de nos jours. Il ne fut pas particulier au seizième siècle ; il existait au moyen âge. Ce qui fut particulier à la fin du quinzième siècle et au début du seizième, ce fut la réaction politique contre le système laïque aussi bien que le système ecclésiastique qui avaient perdu leur vigueur.

M. Wells a raison quand il répète que le peuple s’irritait non pas de ce que la Papauté gouvernât la religion, mais de ce qu’elle ne la gouvernât pas assez et qu’elle ne fût pas assez religieuse. Mais il a tort – historiquement tort – de dire que seuls « les Espagnols, qui sortaient d’une longue et glorieuse guerre contre l’Islam, gardaient leur enthousiasme pour l’Église ». Il ne connaît pas cette époque.

En Europe, tous les hommes gardaient leur enthousiasme pour l’Église et réagissaient contre les sophismes par lesquels les puissants excusaient leurs pillages, mais qui, les masses le comprenaient d’instinct, détruisaient la liberté et le bonheur de l’homme.

M. Wells n’a-t-il jamais entendu parler des grandes mais malheureuses révoltes populaires, en Angleterre, contre les derniers Tudor ? ou des révoltes plus violentes, et couronnées de succès, de la populace contre la domination huguenote, en France ? Sans doute, car on les voit dans tous les cinémas. Mais il ne comprend pas ce que c’était. Ces révoltes populaires étaient de furieuses protestations contre le meurtre de cette culture catholique que les pauvres non seulement savent nécessaire à leur précaire bonheur sur cette triste terre, mais qu’ils sentent aussi d’origine divine.

Plus loin, je trouve une autre preuve d’ignorance. « Luther s’était mis, dit M. Wells, à lire la Bible. »

Naturellement, opposer la Bible à la tradition faisait partie du mouvement sectaire. Exposée ainsi, c’est une vérité historique. Mais croire qu’au seizième siècle l’homme cultivé tout aussi bien que le plus rude paysan ne savait pas ce qu’il y avait dans la Bible est aussi faux que croire qu’en Angleterre les riches propriétaires de chevaux seuls s’intéressent aux courses.

M. Wells a raison de dire que les princes ont fait une réforme politique, mais il a tort d’imaginer qu’à la même époque le peuple n’a plus voulu de la religion.

Il y a eu des émeutes, comme toujours en temps de troubles. Mais elles vinrent après la révolte politique contre l’Église, et non avant. Le peuple suivit les riches ; il ne les poussa pas. Il y eut des mouvements populaires contre la richesse et l’inégalité de la vie – comme toujours lorsque la société est ébranlée. Mais il n’y eut aucun soulèvement populaire contre la doctrine ; seulement de quelques cliques intellectuelles. En Europe, le peuple ne se souleva pas contre la seule nourriture dont son âme vivait. Au contraire, ce fut le peuple qui sauva l’Église catholique, en dépit des nobles et des princes et des prêtres apostats ; les Luther, les Knox et les autres, qui en dépendaient, n’auraient jamais acquis leur triste renommée sans leurs maîtres athées et avides.

Notre auteur ne décrit pas ce qui s’est passé ; il ne fait que répéter les histoires de son enfance.

Il n’est pas facile d’expliquer en termes clairs une idée embrouillée, mais j’imagine qu’on pourrait traduire ainsi l’idée maîtresse de M. Wells :

« L’Église catholique est morte. Personne aujourd’hui parmi ceux qui comptent n’accepte son autorité. Ceux qui le prétendent ne le font que par intérêt. L’ancien attachement sincère était fondé sur l’ignorance, le manque de journaux, de typographes et de chemins de fer. Aujourd’hui on ne retrouve la vieille foi sincère que chez quelques paysans arriérés et ignares. »

Un homme qui comprend si mal le monde moderne est-il capable d’écrire l’histoire du passé ?

Je pourrais résumer en disant : toute son attitude envers l’Église catholique et même envers le sentiment religieux me rappelle un souvenir personnel. Dans la ville de Lichfield, un certain voyageur de commerce me confia un jour sa conviction que : « tout ce qu’on dit sur le vin n’est qu’ineptie. Tous les vins se ressemblent et en tout cas ils sont tous aigres et mauvais, et les gens l’avoueraient s’ils n’avaient pas peur de leurs voisins. »

 

 

 

Hilaire BELLOC.

 

Traduit de l’anglais par Jeanne Fournier-Pargoire.

 

Paru dans le Roseau d’or en 1928.

 

 

 

 

 

 

 

 

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