Saint François Xavier

 

(1506-1552)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

André BELLESORT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saint François Xavier offre, à qui l’étudie, l’attrait d’une âme très complexe et très riche dont on ne peut jamais se flatter de l’avoir entièrement comprise. Saint François Xavier est une grande figure historique : il est de la race des bâtisseurs de ponts entre les peuples. Avec lui de nouveaux mondes émergent dans la pensée européenne, au soleil de la Renaissance. Saint François Xavier est un des scandales de la raison ; et j’entends par là que la raison seule est impuissante à expliquer son énergie et son rôle, et qu’il a été un témoignage vivant de la Grâce.

 

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C’est un Basque né au commencement du XVIe siècle, exactement en 1506, à Xavier, près de Sangüesa, pas loin de Pampelune, dans une famille assez récemment anoblie. Ce que sont les Basques, je voudrais croire qu’ils le savent ; mais il est probable que Dieu seul le sait. D’où viennent-ils ? D’où vient leur langue ? De ce côté de l’Europe, ils furent la dernière nation conquise par les Romains et la dernière aussi à rejeter leur joug : ce qui indique à la fois un vif sentiment d’indépendance et un non moins vif sentiment de loyauté. En général ils sont opiniâtres, travailleurs, et ils s’expatrient facilement. Nous retrouvons en François leur humeur aussi tenace qu’aventureuse. Mais jusqu’à quel point doit-on tenir compte de l’élément ethnographique dans la psychologie ? François Xavier aurait aussi bien pu être breton ou normand. Était-il Basque français ou Basque espagnol ? La Navarre, où il naquit, étant alors terre française, nous avons le droit de le revendiquer. Sa famille avait été riche ; mais, dans les guerres qui firent repasser la Navarre aux mains des Espagnols, elle fut appauvrie, aux trois quarts ruinée. Il connut très jeune les durs changements de fortune et la pauvreté qui découronne la maison seigneuriale des hommages qu’on lui rendait. Il a vécu sa prime jeunesse dans un château dont on a abattu la tour et le mur d’enceinte, et, son père étant mort, il a mené sous la direction de sa mère une existence plus semblable à celle d’un paysan qu’à celle d’un jeune seigneur. Mais il n’en est que plus entêté de sa noblesse, et on le comprend puisque c’est tout le bien qui lui reste.

Sa famille était très pieuse, d’une piété qui se faisait admirer même en un temps et dans un pays où l’irréligion était chose presque inconnue. Si ses frères avaient été pris par le métier des armes, deux de ses sœurs entrèrent au couvent et la troisième, qui se maria, devait être l’aïeule de l’apôtre du Grand Mogol, Jérôme Xavier. De la seconde, abbesse d’un couvent de Clarisses, – on sait que cet ordre est particulièrement rigoureux, – il nous est raconté ceci : sur le lit de mort où elle s’éteignait doucement, elle supplia Jésus d’alléger l’affreuse agonie d’une autre religieuse et s’offrit à lui prendre ses agonies et ses tortures. Elle fut exaucée, et, pendant que sa compagne s’en allait paisiblement, elle endura de si cruelles douleurs qu’après sa mort on s’aperçut qu’elle avait mis sa langue en pièces pour ne pas crier.

Le jeune François était ambitieux ; et, ce qui le prouve, c’est qu’à dix neuf ans il part pour Paris, afin d’y terminer ou plutôt d’y faire ses études. Veut-il être homme de loi comme son père ? Se destine-t-il à l’Église ? Nous l’ignorons. Il faut avouer, hélas, que nous savons très peu de choses sur sa jeunesse, très peu de choses jusqu’au jour où il s’embarquera de Lisbonne à destination des pays qui lui donneront son immortalité terrestre.

À Paris, il entre au Collège Sainte-Barbe que subventionnaient les rois de Portugal. Depuis qu’ils possédaient l’empire des Indes, – ce qui est une façon de parler beaucoup trop méridionale, car leur empire se bornait à quelques franges de rivage, – depuis que leur commerce avec les Indes les enrichissait, ils envoyaient à Paris et à Sainte-Barbe des jeunes gens pour que notre Université les mît en état d’instruire et de former des missionnaires. Ces marques de considération royales, que jalousaient les autres collèges, semblaient dorer d’un peu de l’or fabuleux des Indes les cinq écus du vieil hôtel de Chalon. Le jeune François n’y restait pas insensible. Sainte-Barbe, en face du sordide et fameux collège de Montaigu était plutôt le collège des étudiants nobles et riches, bien qu’il y en eût de fort pauvres et que le régime y fût très dur. Nous n’avons aucune raison de croire qu’il s’y distingua particulièrement. Ce n’est pas par des aptitudes aux lettres ou à la philosophie, par des dons purement intellectuels qu’il se recommande. Dans cette période de sa vie où nous l’entrevoyons à peine, il nous paraît être un jeune homme très fier, protégé par sa fierté encore plus que par sa foi, capable de vanité et d’impertinence, peut-être un peu frondeur.

L’époque était trouble et dramatique. La Réforme commençait à se dresser contre la Renaissance. La secte luthérienne pullulait. Jean Calvin, qui avait demeuré au collège de Montaigu, traversait souvent la cour de Sainte-Barbe pour venir conférer avec un certain Nicolas Kopp, d’origine allemande, que l’Université allait élire comme Recteur. Des conflits éclataient entre la Faculté de Théologie et le pouvoir royal. Le nombre des sacrilèges croissait. C’était la grande veillée d’armes. François fut-il séduit par les nouveautés ? En fut-il seulement curieux ? En tout cas, soit qu’elle craignît pour son âme ou qu’elle trouvât ses dépenses exagérées, sa famille manifesta l’intention de le rappeler, et, sans l’intervention de sa sœur l’abbesse des Clarisses, elle l’eût probablement fait.

Mais déjà l’homme qui devait le transformer était entré dans sa vie. Quand Ignace de Loyola connut à Sainte-Barbe François Xavier, il avait une quarantaine d’années. De médiocre taille, le front dégarni, les yeux ordinairement baissés, l’air grave et doux, il était vêtu comme un pauvre, presque comme un mendiant. Il boitait de la jambe droite, ayant été blessé au siège de Pampelune par un boulet français qu’aurait très bien pu lui envoyer un des frères de François qui combattaient alors dans nos rangs. À la suite de cette blessure qui l’avait, durant de longs mois, condamné au repos, le jeune, impétueux et romanesque hidalgo s’était converti. Il avait fait vœu de pauvreté, était parti pour Jérusalem où il avait été assez malmené. De retour en Espagne, son ardent prosélytisme lui avait créé des difficultés du côté de l’Inquisition. Enfin il était venu à Paris pour y compléter ses études et aussi, je crois, pour y recruter des collaborateurs à la grande œuvre apostolique qui commençait à s’ébaucher en lui. Il préparait ses examens de licence et il avait besoin qu’on lui donnât des répétitions. Rien ne prédisposait François en faveur de ce singulier pèlerin (c’était ainsi qu’on le nommait) : son âge d’abord, mauvaise recommandation chez de très jeunes gens toujours portés à mépriser le retardataire qui tombe au milieu d’eux comme un fruit sec parmi des fruits verts ; sa pauvreté ou plutôt sa déchéance, car on savait qu’il était né gentilhomme et qu’il vivait d’aumônes ; enfin ses aventures.

Mais Ignace avait jeté son dévolu sur François. Mystérieuse intuition ! Peut-être retrouvait-il en lui l’image du gentilhomme qu’il avait été, son fringant appétit des honneurs et du monde avant que son heure eût sonné. Sous l’intérêt que le jeune homme lui inspire, on sent une sympathie de caste, de famille, de tempérament féodal. Il s’appliqua à le conquérir : ce ne fut point facile, et là dessus tous les témoignages concordent. Jamais, dit l’un, Ignace n’avait rencontré de pâte plus malaisée à manier. Un autre compare Ignace « au grand Alexandre, piqueur excellent à dompter son farouche Bucéphale ». La forteresse basque résista trois ou quatre ans. Mais ce qu’Ignace voulait, il le voulait bien : elle dut se rendre et se rendit à discrétion. Le jeune Maître-ès-arts, si fier de sa jeunesse, de sa souplesse, de sa noblesse et de son élégance, prolongea ses jeûnes, se macéra, s’entraîna aux mortifications, châtia ses membres de l’orgueil qu’ils avaient eu. Heureusement Ignace veillait. Il n’admettait point cette vaine usure des forces corporelles. « La santé du corps, disait-il, est d’un grand secours pour faire beaucoup de mal et beaucoup de bien : beaucoup de mal lorsqu’on a une volonté dépravée et des penchants vicieux ; beaucoup de bien, lorsque la volonté est attachée à Dieu, notre Seigneur, et qu’elle a acquis l’habitude de la vertu. »

De ce moment jusqu’à celui où François s’embarqua de Lisbonne, son histoire se confond avec celle de la naissance et du premier développement de la Société de Jésus. Admirable histoire si émouvante et j’oserais presque dire si romanesque ! Quelques jeunes gens, groupés autour d’un homme qui allie au sens le plus aigu de la réalité l’esprit le plus chevaleresque, entreprennent de créer dans l’Église une force nouvelle capable de s’opposer aux progrès du protestantisme. Ils n’ont point de ressources ; ils ont très peu d’appuis. Ils se réunissent un matin, le 15 août 1534, dans une petite église de Montmartre pour y prononcer ou y renouveler solennellement leurs vœux de chasteté et de pauvreté. Ils rêvent de se rendre à Jérusalem ; mais ils iront d’abord se remettre, à Rome, entre les mains du Pape. Trois ans plus tard nous les retrouvons en Italie, près de Vicence, dans un vieux couvent abandonné. Le voyage de Jérusalem leur est interdit ; ils conviennent alors de se disperser provisoirement, de recruter de nouveaux compagnons ; et ils choisissent pour leur association le nom de Compagnie de Jésus. Telle est l’origine de cette célèbre Compagnie qui a excité tant de dévouements et tant de haines, et qui est riche de tant d’œuvres et de tant de martyrs. La première fois que son nom fut prononcé, il le fut entre des murs en ruines, dans une misérable pièce où ces hommes couchaient sur un peu de paille, comme s’ils s’étaient partagé la crèche de Bethléem. Son berceau fut aussi dénué que celui de l’Église ; et comme l’Église, elle fit ses premiers pas parmi les tombeaux.

Déjà on se tourne vers ses membres qui ne sont guère plus nombreux que les Apôtres. On les appelle ; on voudrait les lancer sur tous les chemins du monde. Le roi de Portugal prie Ignace de lui envoyer un de ses fils qu’il enverra aux Indes. Près d’Ignace, à Rome, François frémissait d’impatience et se taisait. Ignace, sans rien dire, repoussait l’idée de se séparer du fils qui lui avait donné le plus de mal à conquérir et qu’il préférait dans le silence de son cœur. Il choisit un Espagnol, Bobadilla. Mais Bobadilla tomba malade. Ignace comprit quel sacrifice Dieu exigeait de lui. Souffrant lui-même, alité, il appela François : « Nous avions désigné Maître Bobadilla, lui dit-il ; il ne peut partir. Voilà qui est pour vous. » Et François s’écria : « Eh bien, en avant, me voici ! »

 

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Le voici donc, et seul cette fois, détaché de ses compagnons et de son père spirituel. Devant lui s’ouvre un formidable inconnu : des Océans, des îles, des continents à demi légendaires, toute une humanité qu’on ignore, tout un univers sur lequel on ne possède que des données incertaines, des lueurs indécises, avec un arrière plan de divinités grimaçantes, de monstrueuses idoles, tout un empire où Satan mène ses pompes effrayantes et ses terribles mystères. Il est seul ; il s’est mis en quête de prêtres qui voulussent l’accompagner pour le service de Dieu et que personne ne pût soupçonner « de poursuivre moins le spirituel que le temporel ». Il n’en a trouvé que deux : l’un, un jeune prêtre de Camerino qui ne sera jamais nommé que Micer Paul, âme exquise et dévouée jusqu’à la mort ; l’autre, Mansilhas, un esprit obtus mais qui paraît zélé.

Le navire sur lequel il s’embarqua emportait le nouveau Vice-Roi des Indes Portugaises et son État-Major. Il en garda longtemps un souvenir de cauchemar. Il écrivait à Ignace de Mozambique : « La nature des peines et des labeurs à embrasser était telle que, pour le monde entier, je n’aurais osé les affronter une journée seulement. » Toutes les passions, et les plus sales, étaient ballottées dans ces grosses caraques aux quatre ponts qui ne supportaient pas plus de trois voyages. Officiers, soldats, aventuriers, haute et basse pègre, les remplissaient, qui couraient au pillage. Ce sont les avant-gardes ordinaires de la civilisation européenne quand elle déborde sur l’Orient ou sur l’Amérique. Mais son rachat, c’est qu’on y trouve quelquefois un François Xavier. François était soutenu par sa charité et surtout par ses espérances. Le jeune missionnaire qui part aujourd’hui, bien qu’il ait beaucoup lu et qu’il sache tout ce que François ignorait, en conçoit encore d’illimitées. Sa connaissance de l’histoire et de la géographie ne l’empêche pas de croire qu’il fera mieux que ses prédécesseurs et de voir dans ses rêves une foule de néophytes à conduire au baptême. N’apporte-t-il pas des arguments qui lui semblent invincibles ? On imagine les illusions de François Xavier. À sa parole, les peuples couchés dans l’ombre de la mort se lèveraient et se hâteraient vers la lumière.

Après une longue, une horrible traversée, coupée par une escale de six mois à Mozambique, où il fut pris d’une fièvre contagieuse qui lui causa de violents délires, il arriva à Goa, petite île séparée de la péninsule par deux larges rivières, dont les Portugais avaient fait une grande ville et leur capitale. « Goa, écrivait-il cinq mois après son débarquement, est une belle ville peuplée de chrétiens : elle a une magnifique cathédrale, beaucoup d’autres églises et un couvent de Franciscains Les chanoines de la cathédrale et les religieux du couvent sont nombreux. Béni soit Dieu que le nom de Jésus-Christ soit ainsi glorifié sur une terre si lointaine et au milieu des infidèles ! » Mais ces quelques mots ne nous donnent guère l’idée de l’étrange ville où François commençait son apostolat. La population la plus hétérogène : des Mores, des Hindous, des parias, beaucoup de métis, et de nouveaux riches Portugais ; tous les vices qu’échauffe le mélange des races ; toutes les passions : l’avarice, le jeu, l’ambition, la sensualité ; un luxe désordonné ; des rivalités et des jalousies mortellement effilées et trempées dans les riches poisons de l’Inde ; une cruauté envers les esclaves dont les récits des voyageurs français du temps nous ont transmis l’accablant souvenir. L’un d’eux, Mocquet, nous raconte les supplices dont il a été témoin. Mais il n’a rien écrit de plus terrible pour ces maîtres sans pitié que ce mot sur les bastonnades : « Ils comptent les coups avec leur rosaire. » Le clergé impuissant se laissait gagner à la mollesse où s’engourdissaient les meilleures âmes. N’accusons pas les Portugais ! La Batavia des Hollandais, cent ans plus tard, ne valait pas mieux : mêmes débauches, même luxe insolent, même inhumanité, mêmes déséquilibrements. François Xavier venu pour convertir les païens, eut assez à faire de ramener ses compatriotes à l’observance élémentaire des vertus chrétiennes. Et l’on ne peut pas dire qu’il y ait pleinement réussi.

Il n’y en eut pas moins, pendant quelque temps, quelque chose de changé à Goa. Le clergé portugais s’était réveillé. Les pauvres et les indigènes baptisés se pressaient à ses prédications. Il avait renouvelé chez les Chrétiens assoupis le désir des sacrements. Mais son titre de nonce apostolique et sa vocation d’apôtre lui commandaient de parcourir l’immense diocèse de Goa, le plus immense de la Chrétienté, puisqu’il s’étendait d’Ormuz et de Mascate jusqu’aux îles Moluques. Toutes ensemble, les possessions des Portugais auraient tenu dans une de nos provinces : ce n’étaient, sans Goa, que des forteresses disséminées sur des milliers de lieues. François descendit d’abord la côte occidentale de l’Inde jusqu’au cap Comorin, chez les pêcheurs de perles, les Paravers. Il y resta deux ans, parcourant les villes Punicale, Manapad, Tuticorin, Trichandur, évangélisant le royaume de Travancore, priant, enseignant les prières et baptisant. Là il est bien dans l’Inde, dans cet énorme pays qui porte indifféremment d’abjects sauvages et de grands artistes, des barbares et des métaphysiciens, au milieu d’un chaos de superstitions dont les unes interdisent le meurtre d’une mouche et dont les autres se délectent aux sacrifices humains. François ne sait rien de l’Inde. Il ignore qu’elle a des sages, des philosophes, une littérature considérable, des religions profondes, une pensée qui s’est infiltrée dans les doctrines les plus savantes de l’Occident. Il ne parle pas la langue des gens qui le reçoivent. Et comment ses interprètes traduisent-ils ses paroles ? Plus tard les missionnaires indianistes relevèrent dans les premiers catéchismes qu’on mit entre les mains de l’indigène des contre-sens effarants. Le mot misei, employé pour désigner la messe, signifiait en tamoul les moustaches. La question : Veux-tu embrasser la religion chrétienne ? se traduisait par : Veux-tu entrer dans la caste des Frangui ? ou, si vous aimez mieux : Veux-tu entrer dans la caste des gens impurs ? Cependant François touche, séduit, conquiert beaucoup d’âmes simples ; et cela, par la force de sa charité. Ses plus redoutables adversaires ne sont pas les brahmes qui le méprisent et le laissent tranquillement opérer in anima vili, ni les petits rois, comme celui de Travancore, qui ne voient aucun inconvénient à ce qu’il asperge la tête de leurs humbles sujets et qui croient même se ménager ainsi les faveurs des Étrangers. Ce sont les Portugais, dont il contrarie les vices, dont il gêne les trafics. Il retourne à Goa, revient à la côte de la Pêcherie, se dépense en voyages difficiles et fatigants, se trouve mêlé à des intrigues dont il a horreur, se heurte à la mauvaise foi des Hindous et à la cupidité des capitans portugais.

Il quitte l’Inde et passe en Malaisie, à Malacca d’abord, grand entrepôt de soieries et d’épices qu’Albuquerque avait conquis. Le spectacle qui l’y attendait était pire que celui de Goa. Si on pouvait amener le Chinois, avec douceur et précaution, à une religion dont son intelligence était capable de comprendre la générosité et qui ne s’opposait point à ses intérêts commerciaux, l’indigène, le Malais, musulman, était à peu près inaccessible ; et la petite société portugaise, aussi dévergondée qu’à Goa, gardait encore moins les apparences. Quelques-uns de ceux qui la composaient s’étaient faits mahométans et aussi mauvais mahométans qu’ils avaient été mauvais chrétiens. François y mit un peu d’ordre. Déçu cependant par la résistance des Malais, mais non découragé, il part pour les îles de la Sonde et les Moluques où on lui avait dit que la plupart des indigènes n’étaient point musulmans, n’adoraient point d’idoles et se contentaient de saluer pieusement le lever du Soleil. Il longe Sumatra et Java, laisse à gauche Macassar et les Célèbes et remonte vers le Nord au milieu de toutes ces îles dispersées sur la mer comme des oiseaux après une tempête. Il s’arrête à Amboine et essaie de rétablir la paix entre les Espagnols et les Portugais qui, les uns venant de l’est, les autres de l’ouest, se chamaillaient furieusement. Le sentiment d’admiration qu’il inspirait faisait encore plus que ses prêches et ses catéchismes. Les Européens d’Amboine ne mirent pas plus à contribution sa charité que ceux de Ternate. À Ternate on était tout au bout de l’Asie portugaise ; et les Portugais s’y corrompaient avec plus de plaisir que partout ailleurs. En quelques mois François transforma réellement la physionomie de cette ville licencieuse. Il s’embarqua pour l’Île du More, malgré toutes les objurgations : c’était une des plus sauvages, une des plus impitoyables. Deux prêtres qui s’y étaient hasardés avaient été massacrés. Il y va ; il y vit trois mois ; il en revient ; il retourne à Malacca où un étrange enchaînement de circonstances pousse vers lui un marchand japonais qui s’est sauvé de son pays sous une inculpation de meurtre. Ce Japonais lui révèle sa patrie et lui inspire un merveilleux désir d’y porter l’Évangile. Mais Ignace lui a envoyé des recrues : il court les recevoir à Goa. Il les conseille, leur assigne des postes et de nouveau se lance sur les mers. Il reparaît à Malacca dont le Gouverneur l’embarque dans la jonque d’un pirate chinois. Une fois loin du port, le pirate ne veut plus tenir sa parole de le conduire au Japon. Il fallut que la tempête s’en mêlât pour qu’après une affreuse et longue traversée, accompagné du néophyte japonais et de deux de ses missionnaires il abordât à cette terre où tout, dans son imagination, devait lui sourire. Il est d’abord bien accueilli par un prince qui lui croit le pouvoir et la volonté de faire dériver vers la ville tout le commerce portugais et qui, désappointé, interdit sa propagande et l’oblige à s’éloigner. Le pays, que ravagent les guerres civiles, est tombé dans une sanglante anarchie. François y souffre du froid, de l’inhospitalité, du mépris, des insultes. Il y touche aux dernières limites de la détresse. Le Japon pourtant lui réserve des joies qu’il n’a pas encore éprouvées. Il n’y rencontre pas de capitans portugais, et il y trouve des esprits curieux, parfois des âmes exquises. Un revirement en sa faveur se fait là même où il a été le plus injurié. Il obtient des conversions raisonnées, solides. Il fonde une petite chrétienté qu’il nomme les délices de son âme.

Mais déjà il rêve de la Chine, de cet immense empire dont la civilisation semble être la mère de la civilisation japonaise. Souvent les Japonais lui ont objecté que, si le christianisme était vrai, les Chinois l’auraient su et le leur auraient transmis. Ils n’imaginaient pas qu’il pût exister au monde une vérité que les Chinois eussent ignorée. Et François se demandait s’il n’eût pas été plus sage de se rendre d’abord en Chine, car, une fois la Chine chrétienne, le Japon l’aurait suivie. Il était toujours temps. Il fallait seulement retourner à Goa avant de courir cette nouvelle aventure. Les lettres de Goa étaient assez alarmantes. Il y revient pour y subir les épreuves les plus douloureuses de sa vie d’apôtre. Ses propres missionnaires lui font une sourde opposition. L’un d’eux même entre presque en révolte ouverte contre lui ; et la ville, fatiguée de sa sainteté, leur donne raison. Il les réduit au silence, impose son autorité ; mais on le sent excédé. Il repart pour Malacca d’où il compte gagner la Chine. Le nouveau Gouverneur le traite d’une si indigne façon qu’il se voit obligé de brandir contre lui les foudres de l’excommunication. Le navire qui l’emporte le dépose dans le petit port de San Choan où les Portugais, chassés du Céleste Empire, se rencontraient avec les contrebandiers chinois. Ils vivaient la plupart du temps sur leurs vaisseaux de peur d’être surpris par les mandarins. Quand ils descendaient à terre, ils se construisaient des cabanes de paille qu’ils brûlaient au départ. L’île était dure, triste, sauvage, aussi inhospitalière que toutes les îles montagneuses de cette côte qui sont comme les ouvrages avancés de la malveillance chinoise. Là il espère qu’un marchand chinois consentira, en dépit de toutes les défenses et malgré tous les supplices auxquels on s’expose, à le conduire jusqu’à la porte de Canton. On frémit à la pensée de François abandonné devant cette atroce ville, ce dédale de sentines puantes et dorées. Mais le marchand, qui avait promis de le prendre, ne reparaît pas. Ses forces déclinent. Depuis longtemps déjà il ne pouvait rien manger sans d’intolérables souffrances. Il est tout à coup très mal. Il meurt dans une misérable paillote, sous les yeux de son jeune interprète chinois.

Il avait quitté Lisbonne le 7 avril 1541 ; il mourait le 27 novembre ou le 2 décembre 1552. Son apostolat avait duré dix ans. Vous vous rappelez la page si belle où Bossuet, dans son Panégyrique de Saint Paul, évoque les voyages de l’Apôtre. Il semble qu’on ne voie que lui debout à la proue de son navire sur les flots de la Méditerranée. Mais qu’est ce que la Méditerranée à côté des Océans que traverse François ? Comme Bossuet nous dit que Paul allait de Jérusalem à Antioche ou à Athènes ou à Rome, nous disons de François Xavier : il va à Goa, il part pour Malacca, il revient à Goa, il retourne à Malacca, il visite les Moluques, il débarque au Japon, il reparaît à Goa, il repart pour la Chine ; et nous ne pensons pas à ce que représentent ces noms : des milliers de lieues, d’épouvantables traversées, des semaines d’horreur, et sur la terre la férocité de l’homme pire que celle des éléments, le soleil torride, les longues marches exténuantes, toutes les faces de la mort et les plus horribles. Sa vie, pendant dix ans, a été un perpétuel miracle.

 

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Attachons-nous d’abord à l’homme, à l’explorateur, au pionnier. Que distinguons-nous dans l’âme de ce téméraire ? Nous avons, pour répondre à cette question, ses lettres, les témoignages de ceux qui l’ont vu à l’œuvre et son œuvre même. Son caractère, son tempérament sont ceux d’un féodal. Il dirige très peu, ou, si vous aimez mieux, il dirige de très haut les jeunes missionnaires que la Compagnie lui envoie. Il se contente de quelques ordres précis. Qu’ils agissent ! qu’ils prouvent de l’initiative ! Ils doivent réussir aux postes où il les place ; sinon, ils seront réprimandés ou brisés. Obéissance et humilité : ce sont les deux vertus qu’il exige. Sous sa douceur, sous sa bienveillance, sous sa modestie redoutable, on sent une inflexible autorité. Il a beau n’être en apparence qu’un pauvre prêtre à la soutane rapiécée : on n’oublie jamais, on ne peut jamais oublier qu’on a affaire à un gentilhomme, au descendant d’une famille noble de la Navarre. Il n’est jamais revenu, malgré toute sa charité, de l’aversion que lui inspiraient les manières cauteleuses et fourbes des Hindous. Je vois qu’il n’a fait exception que pour un ou deux brahmes, et encore ! Il leur préfère au fond du cœur les sauvages de l’Île du More, les terribles Alfourous qui coupent des têtes et en sucent le sang, car, lorsqu’il parle d’eux, il n’a que des paroles de compassion. De tous les peuples qu’il a connus, un seul l’a séduit et conquis : le peuple japonais, parce qu’il trouvait en lui des qualités aristocratiques, un sens de la loyauté et de l’honneur, des vertus chevaleresques, le mépris des richesses, le respect de la noble pauvreté et de la noblesse pauvre. Ce caractère de gentilhomme est bien plus visible chez François Xavier que chez Ignace de Loyola. Passé un certain moment de sa vie, il s’efface chez Ignace ; il est toujours vivant chez François. Dieu sait quelles avanies il eut à essuyer ! Il les a toujours acceptées avec une admirable résignation, sauf au Japon quand il s’est vu bafoué par des gentilshommes si polis les uns envers les autres et qu’il sentait ses pairs. Leurs injures lui furent intolérables. Son visage s’empourprait. Il disait à son compagnon Fernandez qui lui servait d’interprète : « Répondez-leur sur le même ton qu’ils me parlent ; ils me traitent comme un inférieur méprisable : traitez-les ainsi ! » Dans l’atmosphère féodale du Japon son ancienne hidalguia se réveilla.

Mais ce fier gentilhomme est envers les humbles, les malheureux, tous ceux qu’il veut convertir ou ramener, l’homme le plus doux, le plus tendre, le plus patient, le plus extraordinairement inventif. Voyez-le lorsqu’il fait la chasse aux âmes dans les îles les plus déshéritées comme l’Île du More. Dès qu’ils l’apercevaient les Alfourous s’enfuyaient. Il lui fallait gravir des pentes où frappait le soleil et s’engager dans les jungles. Il arrivait enfin à un village. Sauf la cabane sacrée où pourrissaient des têtes sanglantes, trophées de guerre, les huttes étaient closes. Tout paraissait inhabité et mort. Même aujourd’hui la venue d’un étranger produit encore chez quelques-unes de ces tribus le même effet que le passage d’un spectre. Il frappait aux portes. Parfois un murmure ou un cri lui répondait ; mais personne ne lui ouvrait. Il les appelait à lui tendrement, aimablement, comme un oiseleur. Une porte s’entrebâillait. On distinguait debout, armé d’une lance, un homme nu ; derrière lui, une femme effarouchée et des enfants aux yeux ronds. « Peu à peu, nous dit le plus charmant de ses biographes, le Père du Jarric, ces barbares, alléchés par sa candeur et débonnaireté, commençaient à s’approcher de lui. Pour lors, le Père les pressait, les embrassait et leur faisait autant de caresses qu’un père à ses propres enfants. »

Dans ses instructions à ses missionnaires il insistait sur la gaîté que le visage du prêtre doit refléter, sur son aménité, sur sa modestie, sur sa bienveillance. Il leur recommandait de n’affecter aucune austérité, de s’attacher, dans leurs sermons, à remuer les passions dans l’âme de leurs auditeurs et de leur tirer des larmes. Il a la même conception de l’éloquence que l’auteur du Télémaque. D’ailleurs ils me semblent appartenir à la même famille d’esprits : tous deux impérieux et sensibles, bons observateurs de la nature humaine avec des échappées vers l’utopie, mobiles et autoritaires. Mais Ignace, l’Ignace de Paris, l’Ignace des premiers temps de la Compagnie, lui a transmis sa méthode ou plutôt son art. Elle ou il consiste en une adaptation rapide aux différents milieux et aux besoins particuliers des âmes, en une perpétuelle invention de moyens dramatiques qui ne sont que la traduction immédiate d’une charité générale. Les commencements de l’apostolat d’Ignace nous en offrent de nombreux exemples. Un jeune libertin se hâte à un rendez-vous. Ignace, qui le connaît et qui veut le sauver, l’arrête sur un pont et se plonge dans l’eau glacée de la rivière en lui jurant qu’il attendra là jusqu’à son retour. Le jeune homme rebrousse chemin. Un autre jour, un théologien, honnête homme, mais fort attaché à sa guenille, le reçoit et l’invite à jouer une  partie de billard. Ignace n’a jamais joué, et il est pauvre. Quel sera l’enjeu ? S’il perd, il servira le théologien pendant un mois ; s’il gagne, le théologien lira les Exercices. Il gagne ; le théologien les lit et devient un de ses adeptes. Ces scènes semblent nées du génie d’un Lope de Vega ou d’un Calderon. Vous en trouverez de semblables dans la vie de François Xavier. Ses biographes ne peuvent quelquefois retenir comme un geste d’inquiétude devant ses audaces. « Il faut avouer qu’il allait loin », dira très justement le Père Brou dans le grand et bel ouvrage qu’il lui a consacré. Pas plus loin, il est vrai, mais aussi loin qu’Ignace et de la même façon. Un jour, à Malacca, il s’invite à souper chez un Chinois qui, malgré son baptême, vivait comme un païen et même comme un pacha. Le souper se prolonge. Il demande abri pour la nuit et, sa chambre prête, il prie qu’on lui amène une des servantes maîtresses de son hôte. La femme entre ; et le Chinois, les yeux écarquillés et les oreilles tendues, se colle derrière la porte. Dès qu’il est seul avec elle, François, tirant sa discipline, se met à se flageller et lui commande d’un faire autant. Le Chinois a compris ; il se précipite, bouleversé : « Père, s’écrie-t-il, à Dieu ne plaise que, pour mes péchés, vous répandiez votre sang ! » Soit : mais si le Chinois n’avait pas compris ou n’avait pas voulu comprendre ? Et si, quand Ignace se trempait dans l’eau glacée, le jeune amoureux l’y avait laissé pour courir à son rendez-vous ? Seulement François savait que le Chinois comprendrait et Ignace savait que le jeune homme reviendrait sur ses pas. Il apportait dans ce que j’oserais appeler ces comédies évangéliques un tour d’esprit plus malicieux, une inquiétude plus tendre. À Malacca, où il s’évertuait à ramener la décence sous le toit des Portugais, il était souvent invité chez un paillard qui entretenait un joli lot de jolies esclaves, et, à chaque fois qu’il y dînait, il obtenait de son hôte qu’il en renvoyât une : « Allez, allez, lui disait-il avec bonne grâce, vous n’en avez pas besoin de tant pour vous masser en Enfer. »

Personne ne nous l’a mieux montré dans ce rôle que le Père du Jarric lorsqu’il écrivit, au début du XVIIe siècle, son Histoire des Choses Mémorables advenues des Indes Orientales. La page est délicieuse : « Il avait, dit-il, une singulière grâce et dextérité à manier les hommes, mêmement ceux qu’il trouvait embourbés ès sales et deshonnêtes plaisirs. Il tâchait de se mettre en la bonne grâce de celui qu’il désirait aider à sortir de ce bourbier, le saluant quand il le rencontrait avec une chère joyeuse et agréable et lui faisant beaucoup de caresses pour s’insinuer peu à peu dans son amitié. Puis, quand il jugeait qu’il était bien affectionné en son endroit, il s’invitait à dîner ou à souper chez lui, et quelquefois le prenait à l’impourvu de manière que l’autre était contraint, voulût-il ou non, de le recevoir. Étant assis à table, il priait son hôte de faire venir là ses enfants pour leur dire quelques mots d’instruction, s’ils étaient grandelets, ou, s’ils étaient encore petits, pour les voir tous seulement. Quelquefois, il les prenait entre ses bras, même s’ils étaient fort petits, et leur faisait tout plein de caresses. Puis il remerciait Dieu de ce qu’il avait donné des enfants à son hôte pour lui succéder un jour et priait la divine bonté de leur faire la grâce d’être un jour gens de bien. Après cela, il demandait où était la mère des enfants, laquelle celui qui l’avait invité était contraint de faire venir à son instance et prière. Étant venue là, le Père la saluait fort modestement lui demandant d’où elle était, si elle était chrétienne et depuis quand, ou choses semblables. Puis, s’il y avait en elle quelque grâce ou beauté naturelle, il l’en louait devant son maître, disant qu’elle semblait être Portugaise et que les enfants qu’il avait eus d’elle méritaient bien d’être estimés Portugais : « Qu’est-ce donc, disait-il, qui empêche que vous vous mariez ensemble ? Si vous me croyez, vous l’épouserez tant pour obvier à l’infamie de vos enfants qu’au déshonneur de cette pauvre créature ; car en cela vous montrerez si vous l’aimez ou non. » Ces propos ne tombaient pas d’ordinaire en terre ; ainsi advenait souvent que là même, et en la présence du Père, ils s’épousaient. »

Un autre trait aussi marqué de cette étonnante figure, c’est l’inquiétude dont il est continuellement agité. Il est bien de la famille des grands aventuriers que l’Europe du XVIe siècle a jetés sur tous les chemins du monde, qui ont agrandi, élargi notre univers, de tous ces découvreurs d’îles et de continents, de tous ces conquérants d’empires. C’est l’époque où un Cortez, avec cent cinquante cavaliers, s’empare de l’empire des Aztèques, où un Pizarre, avec trois cents chevaux montés, se rend maître du royaume des Incas. Lui, il fait mieux encore : c’est avec un ou deux pauvres Jésuites qu’il fonde des églises dont la moins durable durera plus de cent ans ; et pour toute arme, il n’a que sa croix et sa charité. On peut lui appliquer les magnifiques paroles de Bossuet sur Saint Paul : « Il croit que les prédications persuaderont parce qu’elles n’ont point de force de persuader ; il croit qu’il surmontera dans tous les combats, parce qu’il n’a point d’armes pour se défendre ; il croit qu’il pourra tout sur ses frères... parce qu’il s’abaissera à leurs pieds et se rendra l’esclave de tous par la servitude de la charité. Tant il est vrai que dans toutes choses il est puissant en ce qu’il est faible, puisqu’il met la force de persuader dans la simplicité du discours, puisqu’il n’espère vaincre qu’en souffrant, puisqu’il fonde sur sa servitude toute l’autorité de son ministère. » Je sais qu’il lui paraît indispensable de parcourir, de reconnaître son vaste diocèse et d’en étendre les frontières. Mais pour qui entre dans le détail de sa vie errante, il semble souvent céder à l’irrésistible besoin de sa nature qui le porte à entreprendre de nouveaux voyages, de nouvelles explorations. On dirait qu’il n’ignore pas que ses jours sont comptés et qu’il veut, dans les limites de sa courte existence, épuiser le plus grande nombre de spectacles et mettre ses pas sur le plus grand nombre de terres encore ignorantes du Christ. Il ne tient pas en place. Et ce qu’il y a de merveilleux, c’est qu’il s’élance toujours vers l’inconnu avec la même force d’espérance, le même enthousiasme, la même jeunesse. Il a une incroyable puissance d’illusion. Jamais lassé, jamais vaincu. Ses déceptions le font rebondir plus haut et plus loin. En deux ans d’efforts incessants, dans cette nation japonaise qui l’a extraordinairement séduit et où il extraordinairement souffert, il n’a pas converti plus d’un millier de païens ; ses cheveux en ont blanchi ; et il se propose d’aller convertir des millions de Chinois aussi simplement que s’il s’agissait d’une bourgade de pêcheurs hindous. Il croit tout ce qu’on lui dit pourvu qu’on lui dise que des dizaines, des centaines ou des milliers d’âmes ont soif de l’Évangile.

Qui comptera ses déceptions ? Voilà un homme qui part pour évangéliser d’innombrables païens ; et neuf fois sur dix, que trouve-t-il à son arrivée ? Des Portugais paganisés à qui il faut rapprendre leur religion. Tous ses ennuis, tous ses déboires, ses plus grandes difficultés, ses pires humiliations lui viendront des gens de sa race. Ils sont les vivants démentis des vérités religieuses qu’il prétend enseigner. Le christianisme de ces chrétiens est plus mercantile, plus affamé de jouissances, plus passionné pour le lucre que le paganisme de ceux qu’il s’efforce de convertir. Il y a en lui un fond de désespoir humain vraiment tragique. Au cours de ses dix années de luttes, il a laissé échapper des mots infiniment amers, des mots de crucifié. Il a quelquefois soupiré après la mort. Mais il se reprenait vite. Ses abandons étaient très rares et n’allaient jamais jusqu’à la défaillance.

 

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L’impression de complexité d’âme qu’il nous donne disparaît quand nous ne considérons plus que son rôle historique. Il est l’homme qui rapproche les mondes. L’unité, la simplicité de sa vie sont saisissantes. Toutes ses allées et venues dans un univers inconnu ou mal connu se commandent et s’expliquent. L’Inde, la Malaisie, les îles du Pacifique, le Japon, la route de la Chine reçoivent dans sa personne l’ambassadeur de la pensée européenne en ce qu’elle a de plus haut et de plus pur. Sur toutes ces terres qui sortent de l’ombre il jette une semence que les vents ne balaieront pas, que les pluies et les orages ne dissoudront pas. Derrière lui, c’est un peu de notre âme qui s’accroche à leurs rocs ou qui germera dans leur sol. Il fallait que ces contrées entendissent une autre parole que celle des marins, des soldats, des trafiquants, des forbans, dût cette parole n’être recueillie que d’un petit nombre de cœurs. Et cela, au point de vue spirituel, est déjà considérable.

Ce qui l’est presque autant, c’est la nouvelle forme d’apostolat qu’il est amené à concevoir et dont il semblait d’abord aussi éloigné que son maître Ignace. L’ignorance où ils étaient des civilisations Asiatiques leur avait fait commettre cette erreur : que de pauvres théologiens, braves gens, en sauraient toujours assez pour enseigner leurs prières aux Indiens, aux nègres, aux Jaunes. François Xavier y persévéra durant son premier séjour dans l’Inde. Nous avons une lettre de lui où il raconte une visite à des Brahmes et l’entretien qu’il eut avec eux grâce à un interprète. Il est impossible de se tromper davantage. Il les considère comme des esprits faibles, puérils. Qu’on leur envoie des maîtres-ès-arts de l’Université de Paris, ou des hommes très humbles ordonnés prêtres à titre de pauvreté volontaire et de très suffisante simplicité : c’est la même chose. Mais au Japon il s’aperçoit de son erreur. L’homme d’Université se ranime au contact de ce peuple intelligent, curieux, avide de science. « Il faut, écrit-il à Ignace, des missionnaires instruits, rompus aux joutes universitaires. » Il comprend enfin que le missionnaire doit unir des connaissances supérieures aux vertus de l’apôtre et qu’il serait bon que l’évangélisateur apportât avec lui un traité de physique et qu’il fût astronome. C’est au Japon que pour la première fois, la Compagnie de Jésus se forme une nouvelle conception de l’apostolat dont elle demeure l’incomparable maîtresse. Il passe ; mais ceux qui suivront ses traces dans l’Inde essaieront de dérober aux Brahmes le secret de leur doctrine et des Jésuites de génie, comme le Père Nobili, se feront Brahmes pour pénétrer dans les arcanes du Brahmanisme. Il passe ; mais ceux qui, plus heureux que lui, forceront l’entrée de la Chine dépouilleront et traduiront les livres des philosophes chinois. Il passe ; mais ceux qui s’établiront au Japon, jusqu’au jour où leur œuvre s’abîmera dans la persécution la plus sanglante fomentée par les Anglais et les Hollandais, commenceront à débrouiller pour nous l’énigme à la fois charmante et irritante de cet étrange peuple.

Enfin par les lettres qu’il envoie à Ignace et aux Pères de Rome ou de Lisbonne, il inaugure un genre épistolaire nouveau : les Lettres édifiantes. Désormais les missionnaires prendront l’habitude d’écrire des lettres où d’innombrables lecteurs trouveront, avec le récit des progrès de l’Évangile et un aperçu de la vie des apôtres, un tableau vivant des pays lointains. Elles formeront un des plus riches trésors de notre littérature de voyages, et elles exerceront une grande influence sur la pensée et sur l’imagination occidentales.

 

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Son énergie, son endurance, son dédain ou plutôt son oubli du danger, son appétit des terres inconnues, son audace à franchir le seuil des enfers terrestres, d’autres que lui les ont eus par amour de la gloire ou de l’or. L’Espagnol Orellana, qui seul, sur une méchante pirogue, s’abandonna au courant du mystérieux fleuve de l’Amazone, accomplit un exploit aussi prodigieux que les marches les plus surprenantes de François Xavier. Mais aucun rayon d’en haut ne tombe sur sa barque et ne transfigure son effort. François ne court ni à la conquête de la gloire ni à celle d’un trésor. Il est uniquement soutenu par la pensée de sauver des âmes, de les exalter jusqu’à Dieu. Il les aime et les poursuit en Dieu. Cet amour, qui le tient éveillé pendant les nuits, qui lui fait verser des larmes, qui l’illumine, le ravit et le torture, c’est la beauté de sa force.

J’ai dit qu’il était un scandale pour la raison. Il l’est en effet. Comment a-t-il échappé à tous les dangers qui l’environnaient ? On a remarqué que, dans les endroits de l’Inde les plus infectés de reptiles et d’insectes venimeux, il n’a jamais été mordu ni piqué, et pourtant il ne prenait aucune précaution. Comment est-il revenu de l’Île du More ? Comment a-t-il pu aborder au Japon conduit par un Chinois qui l’eût volontiers jeté à la mer ? Comment, dans ce Japon anarchique où les sabres jaillissaient si facilement de leurs fourreaux et coupaient si facilement les têtes, a-t-il pu voyager à pied durant des semaines, parcourir la capitale, qui était alors Kyoto, et séjourner à la porte du Palais impérial ? Il semble qu’il traverse les zones les plus dangereuses enveloppé de ce nuage que les poètes antiques déroulent autour de leurs héros. Mais il n’y avait point de nuage : il n’y avait qu’un homme touché de la Grâce et qu’elle portait.

Elle lui donnait parfois de singulières intuitions. Ses yeux descendaient dans les cœurs et perçaient l’avenir. Sur son lit de mort il dit à son domestique Malabar : « Que tu me fais de peine ! » Et quelques mois plus tard le Malabar, qui s’était débauché, tombait frappé d’un coup d’arquebuse. Il annonça plus d’une fois des choses qui s’accomplissaient en ce moment-là même à des centaines de lieues. Comme il agitait son projet d’aller en Chine, il dit tout à coup à son compagnon : « Vous verrez que le Diable empêchera tout. » C’était la première fois qu’il doutait d’une de ses entreprises, et de cet instant quelque chose de sombre et de résigné s’installa en lui. Même ceux qui ne comprenaient pas ses paroles, – car il n’a pas eu le don des langues et il en a assez souffert ! – éprouvaient près de lui le bienfait de son rayonnement. Il avait le visage riant, et cependant il ne riait jamais. Le plus beau portrait qu’on nous ait laissé de lui, nous le devons au Père Fernandez qui l’accompagnait au Japon. Il nous décrit l’attitude de l’apôtre en oraison poursuivant sa route à travers un paysage mort et froid. « Il ne levait pas les yeux, ne regardait ni à droite ni à gauche ; il tenait ses bras et ses mains immobiles ; ses pieds seuls se mouvaient et bien paisiblement. Certes, il montrait par cette modestie et par cette révérence de sa démarche qu’il allait en présence de Dieu Notre Seigneur. »

Sa vie est de toutes ses œuvres la plus substantielle et la plus vivante. Il a continué et il continue d’agir dans les âmes. Il a été de tous les labeurs ingrats des missionnaires au Canada, en Amérique en Afrique, en Chine, et de toutes leurs souffrances et de tous leurs martyres. On retrouve son souvenir sur tous les chemins qui les ont conduits vers les supplices et dans toutes les solitudes où ils ont failli perdre cœur. Ils ont envié ses courses les plus périlleuses, ses tempêtes, ses joies amères, ses humiliations, jusqu’à l’isolement de son grabat funèbre. Du fond de leur agonie ils se tournaient vers lui comme pour lui demander s’il était content d’eux...

 

 

 

André BELLESORT.

 

Recueilli dans La vie et les œuvres

de quelques grands saints, vol. II, 1926.

 

 

 

 

 

 

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