Vérités et rêveries sur l’éducation

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René BENJAMIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Comme on embête l’innocence dans le monde ! »

Maurice BARRÈS.

 

 

 

La dédicace

de ce livre s’impose.

Sur cette page

il ne peut y avoir qu’un nom :

celui

du grand homme,

qui s’est promis de refaire

l’éducation de la France,

en lui rendant

son âme,

LE MARÉCHAL PÉTAIN

 

 

 

J’AI osé mettre Vérités dans mon titre, comme s’il y avait un homme au monde capable d’en posséder quelqu’une. Je le crois moins qu’un autre, dès que je m’arrête. Mais quand je marche, quand je vais, quand je vis, malgré moi je m’illusionne. Le temps d’écrire ce petit livre, je me suis sincèrement figuré que je disais des choses vraies.

J’ai pourtant écrit Vérités... et rêveries, comme pour atténuer le premier mot par le second. Ce n’est pas mon intention. Je ne cherche pas avec « rêveries » à excuser des remarques qui me paraîtraient douteuses. Au contraire. Ce que l’homme rêve est peut-être plus juste que ce qu’il pense. Je suis souvent surpris au réveil de la justesse de certaines réflexions rêvées. Quand le cerveau va son bonhomme de chemin, au milieu de l’abandon de tout l’être, il marche parfois d’un pas plus sûr et plus ferme.

En sorte qu’il se pourrait que mes rêveries fussent vraies, tout autant que des vérités que j’ai cru devoir dire, parce qu’elles me semblaient le rêve.

Ces pages, je le dis tout de suite, ne s’adressent pas aux esprits pratiques et pressés, qui veulent à toute force des solutions précises aux problèmes humains.

Celui qui achètera ce livre en espérant y trouver des recettes sûres pour élever n’importe quel enfant, perdra son temps et son argent.

Je m’aperçois même que je n’ai parlé ni de sport, ni d’équipe, ni de mystique, ce dont tout le monde parle ! Justement... n’est-ce pas assez ?

Le lecteur que je préfère est celui qui sait bien que la vie n’est jamais qu’un à peu près, et qu’il faut l’aborder avec courage, et modestie.

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

_______

 

 

L’ÂGE INNOCENT

 

 

I

 

 

APRÈS un demi-siècle de mensonges, de cruautés, de désastres, las de toutes choses et de l’homme surtout, il semble qu’il n’est rien dont nous ayons plus soif que d’innocence. Et puisque l’enfant tout petit nous en donne l’illusion, est-ce que nous ne devrions pas tous avoir nos regards et nos espoirs dirigés d’abord vers l’enfance ?

Ne me dites pas que c’est une idée d’écrivain. Je sais qu’à chaque génération une centaine de ces Messieurs publient leur petit livre sur l’éducation. Mais là-dessus tout le monde a son mot à dire, et le dernier mot ne sera jamais dit.

Je me crois autorisé à parler autant qu’un autre, parce qu’il me reste des souvenirs très vifs de mon jeune âge : je l’ai vécu avec ardeur, et je sais d’une mémoire précise ce qui y fut délicieux et ce qu’on en a gâché, – parce que aussi j’ai essayé d’élever une fille et deux fils. J’ai dans l’esprit les erreurs de mes parents, les miennes sous les yeux. Les unes et les autres ne me donnent pas envie d’écrire en phrases définitives un traité de pédagogie, mais je sais avec quelle conviction on a risqué pour moi, puis j’ai tenté pour mes enfants, ce qui paraissait le plus sage. Je sais à quel point je les ai aimés. Plus que mon ensorcelant métier, ce n’est pas peu dire. Je peux parler de l’éducation avec mon cœur.

 

Il est possible que le problème de la natalité doive être traité le premier. Pour élever de jeunes Français, sans doute convient-il qu’il en naisse. On attendra peut-être que je prêche et que je dise : « Ayez beaucoup d’enfants. »

Je ne me sens pas d’humeur à le faire.

Je pense que si vous en avez douze, c’est tout à fait bien, et que si vous n’en avez que trois, ce n’est pas mal vraiment. J’ai une nature à me défier du nombre ; mais je reconnais que dans un monde abaissé par les masses, on n’a peut-être plus le droit de préférer la qualité à la quantité. Alors, je me récuse, et je passe près de la question sans vouloir la résoudre.

Le nombre mis à part, je dis sans hésiter : « Si la nature ne vous est pas hostile, ayez des enfants. » Je l’écris en 1941, à une heure douloureuse où nous nous sentons désemparés, parce que je vois là le moyen le plus sûr et le plus doux de reprendre goût à la vie. Je ne l’écris pas en l’air, dans une minute de vague sensibilité. J’ai mes raisons. Je veux les dire, avant d’entrer dans le vif de mon sujet, espérant me trouver d’accord avec mon lecteur sur des points essentiels.

 

L’éducation n’est qu’un problème parmi tant d’autres ; tout se tient dans une société ; et c’est la société qu’il faut regarder d’abord, soit pour l’aider, soit pour s’en défendre, sans compter qu’en s’en défendant il est probable qu’on l’aidera.

Pauvre société ! Elle est dans un état d’extrême misère. Et ce n’est pas la défaite qui l’y a mise ; ce n’est même pas la démagogie ; il faut remonter à la source première ; c’est la science. Le grand coupable, c’est l’inventeur, ce fol ! Le révolutionnaire qui a déchaîné les luttes intestines, puis les guerres, n’est qu’un associé. Il a montré du doigt l’effet misérable des inventions. Sa rancune a trouvé là de quoi se nourrir et prospérer. Mais la cause c’est l’espèce des hommes diaboliques qui ont inventé les moteurs.

Je sais fort bien que la France, depuis un demi-siècle, a brillé plus qu’aucune nation par son imagination scientifique. Si nous vivions parmi les anges, dans un monde de spéculations, je m’attendrirais devant ces surprises mirifiques de l’esprit humain. Mais peut-on croire au progrès devant la force monstrueuse des machines et le désarroi où elles jettent l’esprit ?

Je remarque d’ailleurs que l’inventeur français laisse le plus souvent l’étranger exploiter ce qu’il invente. Serait-ce un indice qu’il n’est pas sûr du bon sens de ses découvertes ? En tout cas, j’aime à me le figurer, et je me résous à dire : « Pour l’amour de Dieu et des humains, si vous avez un inventeur chez vous, écartez-le, enfermez-le, endormez-le, mieux encore, tâchez qu’il prenne un bateau... et qu’il fasse naufrage ! »

Chateaubriand a tout prévu à la fin des Mémoires d’Outre-Tombe. Il a dit avec émotion : « Si la machine fait le travail de l’homme, qu’est-ce que l’homme pourra faire ? » Le malheureux, il ne lui reste qu’à chômer, sans raison de vivre ; il n’est plus rien ; il se met à penser ou à croire qu’il pense, vice suprême ; il se perd en perdant les autres, il se bat, il se détruit. C’est ce que nous venons de voir.

Nous avons vu un vingtième siècle, grisé par ses découvertes, installer en hâte des industries néfastes, employer des troupeaux d’esclaves à des besognes avilissantes, créer des produits qui créaient des tentations, multiplier les besoins, établir des concurrences, installer des haines, préparer des guerres atroces. Le démagogue alors fit voir son blême visage, et la révolution gronda, toujours pure le premier jour, le premier seulement. On peut apprendre au peuple à se préserver de quelques horribles maladies ; comment le mettre en garde contre le démagogue ? Le démagogue a des accents qui emportent le cœur du peuple, absurde et misérable.

Si la révolution avait été honnête, elle aurait détruit les machines. Loin de là, elle s’en est servie ! Y a-t-il plus mécanisé que le bolchevisme ? C’est à l’aide de trois machines qu’en vingt ans il a pourri plus d’un quart de l’humanité. Par la machine miraculeuse qu’est une boîte de T. S. F., il a fait entendre ce qui ne devait jamais être dit. Par cette machine magique qu’est le cinéma il a montré ce qui devait rester caché. Par la machinerie éblouissante des rotatives il a répandu par millions des feuilles fallacieuses, fielleuses, mortelles pour tous ceux, innombrables, qui ne savent pas lire entre les lignes.

La France, parmi d’autres – elle est loin d’être la seule malade, – après tant d’excentricités et d’assauts, s’est trouvée démunie. Le christianisme qui la soutenait jadis, mais qu’une série de révolutions avait amenuisé, a tenté de composer avec l’ennemi. Il a reculé, intimidé. Tous les honnêtes gens sont timides. Le voyou les a convaincus par la violence qu’ils n’étaient pas tellement honnêtes. Il leur criait en pleine face : « Interrogez-vous donc ! Le héros est un homme qui tremble... mais ne le laisse pas voir, l’hypocrite ! » Et ils ont répondu : « Peut-être bien... » en se sentant honteux.

Tout a été remis en question, discuté, soutenu, combattu, terni, recouvert d’une patine de désespoir. Les Français en étaient là, désespérés, quand il leur a fallu repartir en guerre. Ils ont fait leur mince bagage de soldats. Chaussures, lainages, ils croyaient emporter le nécessaire : les pauvres, il leur manquait l’essentiel, leur âme ; mais ils l’avaient perdue au milieu de leur précieuse civilisation !

L’âme, oui, l’âme, voilà la grande affaire. Ils ne sont même plus beaucoup à se souvenir d’en avoir eu une. La plupart se demandent : « L’âme... ne serait-ce pas un mot ? » On est obligé de s’arrêter une seconde pour s’expliquer.

Non, l’âme n’est pas un mot. Et l’homme est une trinité. Il a un corps, qui se voit, une intelligence dont il ne doute pas : elle est en fonction de ses organes, sens et cerveau ; mais il a une âme aussi, et qui ne se place nulle part. Invisible, impalpable, elle est le souffle divin dans l’homme, qui ne donne pas seulement la vie mais la conscience, avec la connaissance du bien et du mal. C’est dire qu’elle doit tout mener. Cependant elle ne s’impose pas. Pas plus que Dieu. L’homme est libre, même de croire qu’il n’y a pas de mystère, alors qu’il ne peut rien expliquer, ni sa conscience, ni sa vie. Pour que l’homme aille droit, c’est bien l’âme qui doit conduire l’intelligence et le corps. Quand l’un des deux l’emporte, l’homme va de travers. Sans l’âme, le corps n’est qu’un goujat, et l’esprit n’est qu’un fat. Sans l’âme, la société se délabre et se dissout.

La maison qu’on ne sait plus construire, la femme qui a réduit la robe au minimum, la messe diffusée, l’art qui croit que le fin du fin est de révéler ce que la police des mœurs cache encore provisoirement, le travail regardé comme une peine, la charité détestée du pauvre qui se croit humilié, l’humilité enfin narguée comme une faiblesse, les voilà les preuves que le bolchevisme nous étreint à la gorge après avoir exilé l’âme, l’âme sans qui il n’y a pas de respect des misérables, grâce à qui le labeur devient un plaisir et peut être une passion, l’âme qui seule maintient l’art au sommet, seule garde la religion dans ses temples, et qui ne conçoit la maison humaine qu’avec un cabinet d’études aussi bien ordonné qu’un cabinet de toilette.

Certes, des hommes ont vu le mal. Nous les connaissons ; nous les louerons toujours. Mais la foule divagante ne les a pas entendus. Il a fallu la défaite pour qu’un grand soldat, que les meilleurs appelaient de leurs vœux depuis des années, pût entreprendre enfin, avec un courage qui touche l’esprit, et une sagesse qui persuade les cœurs, cette remise en ordre de la nation.

Il est le premier à sentir que cet ordre, l’âme seule peut le recréer ; j’ose ajouter : l’âme contre l’intelligence, – l’intelligence sans guide, sans frein, sans foi. L’âme à retrouver, à préserver, à écouter, à respecter, voilà le premier des devoirs, sur nos ruines.

 

 

 

II

 

 

MAIS les pauvres gens sont si désemparés, au milieu de leurs villes brûlées et de leurs idées par terre, que j’entends bien qu’on me répond :

– De quel côté la chercher ?

C’est là que sans hésiter je réplique :

– Si vous avez un enfant, tournez-vous vers lui. Et si vous n’en avez pas, dépêchez-vous d’en avoir un : c’est lui qui vous la rendra.

Le mariage sans enfant par économie, le célibat par égoïsme sont des calculs d’esprits pauvres. Qui n’a pas d’enfant peut deviner, mais ne peut pas éprouver tout le sens, toute la gamme des joies et des peines de ce monde. Je le dis en m’excusant près de ceux à qui la nature en a refusé. C’est l’enfant si frêle qui nous aide à tenir tête à la mort. Avec l’enfant nous pouvons tomber dans ses bras : elle ne nous prend pas tout. C’est l’enfant qui console des erreurs de l’amour. C’est lui qui permet de courir légèrement un des plus grands risques : le mariage.

La jeune fille moderne qui redoute le mari, qui l’exècre en principe, qui veut sa liberté à toute force, ne mérite pas le nom de femme, même si elle prend un amant pour s’en assurer le titre. Elle méconnaît l’enfant qui seul le lui mérite. C’est une lâcheté sur cette terre de redouter de souffrir. Quand on craint la souffrance avec un mari, il faut penser à tous les maris qui souffrent. Je ne sais pas lequel des deux sexes est le plus détestable. Un de mes amis, qui cherche toujours l’épithète juste, disait, après avoir réfléchi longtemps : « Le mariage, c’est... c’est long ! » Oui, long et souvent vide. Mais avec l’enfant tout à coup la vie est remplie, elle devient abondante, elle comble, elle recouvre les parents ; ils ont l’illusion de repartir ; en tout cas ils se prolongent. L’amoureux le plus ardent peut se trouver seul : l’étreinte n’est souvent qu’un combat. Tandis que l’enfant est un miroir qui vous renvoie votre visage. Quand il vous ressemble, il vous double. Le jour où il vous lâche, votre cœur le suit : c’en est fini de la solitude. Enfin, je reprends ma chanson : le grand malheur, c’est l’âme perdue ; avec l’enfant vous la retrouverez. L’enfant rafraîchit nos vies autant et mieux que le sommeil le plus pacifique. Regardez-le : est-ce qu’il cherche à vous tromper ? Pour tromper, il faudrait savoir. Il ne sait rien ; il interroge. Vous voilà à l’abri des fausses nouvelles et des démentis. C’est à vous de l’informer, à vous de parler vrai. Pour parler vrai il faut descendre en vous-même et y rejoindre votre âme.

Depuis des années j’entends un célibataire se lamenter : « Où allons-nous ? Je ne comprends plus ! Je suis débordé ! » Parbleu ! Il lit des journaux, des revues, des livres, des bulletins. Il voit tout ce qui se fait, entend tout ce qui se dit, sans qu’il lui reste un instant pour être seul avec soi-même. Que peut-il comprendre ? Le jugement se paralyse à ne s’exercer jamais. Étourdi par tant d’informations et de divertissements, il ne juge plus, il est une épave, le courant l’emporte. S’il avait un enfant, il serait obligé de s’arrêter, de le regarder, de l’écouter : l’enfant ne cesse de poser des questions. Forcé d’expliquer, il serait forcé de répondre. Or, on ne répond jamais à l’enfant par une pirouette de l’esprit. Il faut être aussi ingénu que lui, et son ingénuité est si pleine de ressources qu’avec elle il n’y a que l’âme qui puisse se mesurer. Les questions de l’enfant sont le salut pour un homme qui n’y voit plus clair. Son intelligence lui a commandé de mettre son âme au rancart, pauvre âme trop simple ! L’enfant le force à l’aller chercher.

Je me rappelle des dialogues à la maison, il y a quinze ou vingt ans :

– Papa, l’encre, où c’est qu’on la trouve ?

– Qu’est-ce que tu veux dire, mon bonhomme ?

– C’est-il dans la terre qu’on la trouve ?

– L’encre ? Mais l’encre, on la fabrique.

– Ah ! Alors qui c’est qui l’a inventée ?

Je n’ai pas répondu. Alors, sans transition, on m’a demandé :

– Papa, quelle est la longueur d’une baleine ?

J’ai dit :

– Il y a baleine et baleine.

– Et d’un train de marchandises ?

J’ai dit :

– Il y a train et train.

Par dépit ou pitié, on est passé à un autre sujet :

– Papa, des pompiers, y en avait-il chez les Gaulois ?

J’ai dit que je l’espérais.

On a repris :

– Papa, pourquoi qu’on a deux mains ?

Là, je me suis cru fort, j’ai plaisanté :

– Tu es bien content d’en avoir deux. Une pour tenir ton papier ; l’autre ton porte-plume.

Mais j’ai entendu cette réplique :

– J’en voudrais trois.

– Trois ? Qu’est-ce que tu ferais de la troisième ?

– Je me gratterais.

Il n’y a pas que de l’abracadabrant dans ces questions de l’enfant. Il y a le plus souvent la pureté de la poésie. Il fait la connaissance du monde. Et on le découvre une seconde fois près de lui. Toutes les heures de la journée, dont le sens et le charme sont oubliés dans nos vies d’habitudes retrouvent leur plénitude avec l’enfant qui les illustre. Le lever du soleil, l’arrivée de la lune lui suggèrent des naïvetés auxquelles il faut répondre. Il demande d’où le soleil vient, ce qu’il fait la nuit, s’il n’est jamais en retard. Il imagine, il rêve. Il nous force à rêver.

Les repas, grâce à ses réflexions sur le pain, le vin, les fruits, prennent un accent homérique et biblique, pas moins. On se croit, en compagnie du premier âge, aux premiers âges du monde. On retrouve ce que l’habitude a tué, le plaisir sur les plus simples choses, qui sont les plus sacrées. Elles s’étaient effacées, elles reparaissent. On ne les croyait qu’utiles, on les trouve admirables. L’enfant qui les découvre nous transmet son enthousiasme, et nous redevenons pour un temps qui est un repos miraculeux, ce que nous n’aurions jamais dû cesser d’être, des adorateurs.

Ainsi, les premières années d’un petit enfant sont un poème, où le poète nous invite à vivre son chant. La société aux complications diaboliques recule à l’arrière-plan. Nous percevons enfin que ce n’est plus elle la vérité. Elle est le domaine du corps et de l’intelligence, ces subalternes. L’enfant nous a ramenés près de cette reine qui est l’âme. Il y a là quatre à cinq ans d’une vie heureuse, incomparable, où l’enfant s’éveille et les parents s’émerveillent. C’est le bouton de rose qui s’ouvre, avec le « Oh ! » du jardinier.

 

 

 

III

 

 

MAIS les bonheurs sont courts. À croire que le temps, quand il les aperçoit, presse le pas. Rien ne dure en ce monde, l’homme y est harcelé. Tandis que nous nous abandonnons près de l’enfant au plaisir de retrouver notre enfance et celle du monde, il grandit sans qu’on y pense, et son hérédité prend forme. Moment critique. Il faut le savoir et essayer de comprendre ce qui se passe.

L’enfant était toute nouveauté, toute candeur, toute âme. Voici que peu à peu, un à un, ses parents et grands-parents s’éveillent, ressuscitent en lui, et aussitôt l’âme est menacée. Il nous a redonné la vie ; à notre tour de sauver la sienne : pensez à ce qu’il subit ! Mais pour y bien penser, tâchons de voir la vie telle qu’elle est, nos deux vies associées et dissemblables, la vie animale, la vie organique. Je suis obligé, une minute, d’avoir l’air pédant.

La vie animale, messieurs, comme dit le professeur en prenant de la craie pour se donner une contenance démonstrative, – celle qui par les sens et le cerveau nous met en rapport avec le monde, celle-là peut être transformée par l’habitude, l’exercice, l’éducation. On change les idées, on exerce les sens.

Mais la vie organique, c’est-à-dire la vie des organes, la vie cachée, secrète, des poumons, du cœur, du foie, ne change jamais par l’éducation, l’exercice, l’habitude. Plus d’emprise, ni de moyen d’action. Ce sont les passions qui tiennent l’homme par là. C’est la colère, l’ambition, la haine qui arrêtent le cœur, qui étouffent les poumons. Peut-on quelque chose sur elles, si on ne peut rien sur eux ? Où les saisir, sinon sur le terrain où elles agissent ? Et si c’est impossible, est-ce que devant le caractère l’éducateur est impuissant ?

Les pédagogues protestent avec solennité. « C’est au jugement, disent-ils, à triompher des impulsions organiques. » Ah ! dame oui ! Qu’ils y regardent donc d’un peu près ! Résistance factice ; victoire sans durée, toujours, toujours à reprendre. La toute-puissante hérédité commande, et l’utopie est aussi grande de vouloir modifier le tempérament, qui est héréditaire, que la circulation et la respiration. Je suis pourtant de l’avis du prêtre, quand il enseigne qu’on doit lutter contre un mauvais tempérament pour faire son salut. Mais c’est une autre question : il faut lutter... pour mériter. De là à croire aux résultats en ce monde ! Il est bon d’y avoir pensé, quand on commence l’éducation d’un enfant.

 

J’ai terminé ma leçon ; reprenons le drame où nous l’avons laissé. Voilà donc l’enfant qui commence à reproduire, en les alliant d’une manière qui lui est personnelle, certains de ses ascendants. Chaque enfant est ainsi comme un théâtre, avec un metteur en scène nouveau qui mène de vieux acteurs. Il ne les mène pas longtemps. Les vieux acteurs ont des tics, des manies, des poncifs, qui usent vite le jeune metteur en scène. Et c’est précisément à quoi il faut prendre garde en n’y ajoutant pas les poncifs, les manies, les tics de l’éducation telle que l’entend la société.

Il y a dans toutes les familles la minute périlleuse, où à force d’entendre les amis demander : « – Est-ce qu’il sait déjà lire ? Dans quelle école allez-vous le mettre ? » on finit par croire que la lecture et l’école sont de pressantes nécessités. Elles sont d’abord de grands dangers.

Si on veut préserver l’originalité du petit enfant, à l’heure où il prend forme, où il va commencer à jouer sa propre comédie avec la troupe de ses ancêtres, il faut retarder la lecture et fuir l’école. L’école, comme toutes les institutions et toutes les lois, a été établie pour la masse, en songeant toujours au plus médiocre. Si le percepteur ne connaissait pas tant de fraudeurs qui ne payent pas, il ne serait pas si désobligeant avec moi qui paye. Mon adjudant qui était alcoolique m’expliquait avec fureur à moi qui ne buvais pas : « Le couvre-feu est à neuf heures, parce que les hommes, à dix, rentreraient ivres morts ! » Je suis toujours humilié qu’on contrôle mon billet en chemin de fer, parce que jamais je n’ai songé à voyager sans billet, mais certains de mes voisins y songent, et le contrôleur est fait pour ces voisins-là. C’est donc le voleur, l’ivrogne, l’imbécile qui imposent à la société sa forme et ses façons. L’école à son tour a dû s’astreindre à tout un système de pénitences qui la laisse au niveau des autres organisations. Comme le percepteur, l’adjudant, le contrôleur, l’éducateur gourmande, menace, punit, assomme. Pourquoi voulez-vous, si j’aime mon enfant, que je le lui livre ?

 

Il est vrai qu’on peut me répondre avec humeur :

– Moi, je n’ai pas un enfant extraordinaire ! Il est comme tous les enfants. Je ne vois aucun inconvénient à le soumettre à la règle commune !

Et j’entends bien qu’il y aura dans le ton ce mélange d’humilité et de vanité qui est un effet de la longue servitude démocratique, installée maintenant depuis cent cinquante ans. Vive l’égalité d’abord ! On se vante d’être comme Tout le monde, pour que Tout le monde soit reconnaissant. Mais le pauvre Tout le monde n’a que les gratitudes qu’on lui ordonne. Il se laisse mener ; il attend toujours qu’on le mène. Or, qui donc le mènera sinon les hommes qui, tout enfants, ont été extraordinaires et le sont restés ? Non, non, il ne convient pas d’être tellement fier d’avoir un petit bonhomme ou une petite bonne femme médiocre, et quand ils ne le sont pas tout à fait, c’est une horrible concession à la société jalouse que de chercher à ce qu’ils le deviennent. En tout cas, moi, je n’écris pas pour eux. S’ils sont médiocres, que Dieu les aide ! J’écris en songeant à l’enfant exceptionnel, pas moins, et j’ose dire qu’à l’insu des imbéciles, il en vient au monde plus souvent qu’on ne croit. L’éducation les tue ; on ne les voit plus quand ils sont grands ; mais quand ils sont petits, s’il n’y a pas foule, du moins y a-t-il plus de chance à la loterie de l’enfant qu’aux loteries de l’État. Si vous n’avez pas été abruti par le malheur... ou votre profession, si vous avez épousé une femme saine, chez qui le cœur et la raison l’emportent provisoirement, il peut très bien vous arriver d’avoir un enfant exceptionnel. Faut-il le définir ? C’est un enfant qui a le feu sacré ! Quand Napoléon, énergie surhumaine, fut terrassé par la mollesse et les moiteurs de Sainte-Hélène, quand il sentit que la mort était proche et allait le vaincre, lui, le vainqueur, il recommanda dans son émotion qu’on élevât bien son fils, – la seule figure humaine qui ne lui donnait pas de lassitude, – en lui faisant lire et méditer l’histoire. Pourtant, il se prit à soupirer :

– Il est bien vrai que tout ce qu’on lui dira et tout ce qu’il apprendra ne lui servira de rien, s’il n’a au fond du cœur ce feu sacré, sans lequel on ne peut rien faire de grand !

Le feu sacré n’a nul besoin d’être expliqué. Il se voit de loin. Il emporte les êtres qui en sont doués. Ce sont des imaginatifs que la vie passionne, dès qu’ils l’abordent. Ils sont ardents et candides.

Je me rappelle un petit enfant que j’aimais, qui était habité de cette passion magnifique, et à qui j’avais promis un livre d’images.

– Tu l’auras ce soir, avais-je juré.

Le soir arrive : j’avais oublié le livre !

Comme l’enfant courait à ma rencontre, avant même de voir ses yeux, je me suis souvenu et j’ai senti le malheur. Que dire ? Je l’ai embrassé.

Mais il tâtait mes poches. Alors j’ai murmuré :

– Pardon... Je l’ai oublié...

Il est devenu très pâle. Son beau feu semblait éteint. Et ses grands yeux malheureux me demandaient :

– Qu’est-ce qui a pu t’arriver ? On n’oublie pas des choses pareilles !

Je balbutiai :

– Demain, mon chéri, tu l’auras demain !

Il restait sans respiration.

J’affectai de sourire :

– Demain, ce sera vite venu, et... tu n’en mourras pas !

C’est alors qu’il m’a répondu en perdant le souffle :

– Si !... Peut-être même subitement !

Quel mot !

Je l’ai pressé contre moi pour lui faire sentir ma tendresse. Que j’aurais voulu savoir le consoler, mais ces êtres-là sont inconsolables ; ils donnent trop d’eux-mêmes, ils aiment trop, il ne faut pas les décevoir. Seulement, on peut tout, tout en attendre.

Subitement !... Peut-être qu’à vingt ans il emportera la plus belle fille de son pays, et il ne la rendra jamais, parce qu’il sera devenu amoureux... subitement. Il peut se faire qu’à trente, il soit traversé par une flamme de génie... subitement. Et qui sait ? il se donnera peut-être corps et âme à sa patrie, et il en mourra... subitement.

La flamme de l’imagination, quand elle éclaire un être, annonce toutes les grandeurs. Devant l’enfant qui parle et sent avec mesure, qui a du calme et de l’équilibre, on peut penser qu’il sera un philosophe, et après tout ce peut être une joie, mais s’il a de l’imagination, c’est le miracle qui devient possible.

Cet enfant de qui je parlais, quand il eut son livre, l’aima tellement qu’il voulut dormir avec lui. On voyait dans ce livre, sur une image, un chasseur qui, derrière un arbre, visait un lièvre : la bête innocente se léchait les babines dans un rayon de lune... L’enfant, la première fois qu’il avait admiré ce dessin, était resté le cœur battant, sans vouloir qu’on tournât la page. On l’avait enfin tournée, et la suivante, et celles d’après. Mais il était demeuré rêveur, inattentif. Tout à coup, il supplia sa mère de revenir en arrière pour revoir le chasseur.

– Encore ! fit-elle. Tu l’as bien assez vu !

– Non, dit-il en frémissant, je veux savoir maintenant s’il l’a tué.

Un pareil enfant a une vie admirable. Il anime tout ce qu’il touche. Et l’élan est si fort qu’on peut espérer qu’à quarante ans il sera encore en pleine poésie.

Ce que je peux dire c’est que celui-là n’a pas été gâché. On a pris garde de le préserver. On ne l’a pas mis à l’école. Sa mère a fait ce que devraient faire toutes les mères : jusqu’à douze ans elle l’a gardé, lui montrant le sens des choses, lui expliquant les hommes, lui faisant lire, vraiment lire, c’est-à-dire relire et relire encore quelques grands livres. Et sans cesse, sans cesse, elle a veillé à ce que ne s’éteignît pas le beau feu sacré.

 

 

 

IV

 

 

JE regarde toujours avec un étonnement un peu effrayé mes contemporains. Quel démon de la banalité les pousse à être conformistes comme ils sont ? Ils croient tout ce qu’on leur dit. Ils croient n’importe quel médecin et ils avalent ses poisons. Ils croient n’importe quel notaire et ils endossent ses contrats. Ils croient leur bottier, qui les persuade que ses chaussures doivent leur faire mal. Ils croient l’avocat, parce qu’il porte une robe. Ils croient le maître d’école, parce qu’il a une chaire, une règle, et le front ténébreux. Il suffit qu’ils lisent sur certains monuments publics « lycée », « collège », « école », ils entrent, ils laissent l’enfant, ils ont confiance !

Certains ont la foi naturelle. D’autres se persuadent qu’ils l’ont. Il arrive à quelques-uns de concevoir des inquiétudes. Je connais une femme fine et charmante qui a dit à la directrice d’une pension à qui elle confiait sa petite fille :

– J’ai aperçu son professeur. Il m’a paru bien morne...

– Oh ! madame, a repris l’autre d’une bouche pincée, en roulant ses mots en spirale, ça n’a aucune importance pour les basses classes !

Cette jeune mère a souri, puis s’est résignée. Pourquoi ?

Il arrive à d’autres d’avoir surtout hâte de se débarrasser de l’enfant. Devant ce petit être, ils se sentent empruntés, ignorants. On a parlé longtemps des enfants abandonnés en Russie : il y en avait, paraît-il, des troupeaux. Mais chez nous ils sont abandonnés à l’instruction. L’école c’est le « tour », dont on revient la conscience pure, parce que tout le monde approuve. Que c’est facile en somme de vivre dans une société bien réglée ! On ne se demande rien. Tout est indiqué comme les distances sur les bornes des routes. Il n’y a qu’à suivre ponctuellement. Et pendant ce temps-là, sans même que les bonnes têtes disciplinées le soupçonnent, un grand drame se poursuit dans les prisons, les hôpitaux, les maisons d’enseignement, où presque jamais aucune énigme ni aucun mystère n’est résolu.

Mettre le petit enfant à l’école, quelle aberration, dès qu’on peut faire autrement ! Aimez-vous les voyages Cook ? Pourquoi les imposer à l’enfant ? C’est un voyage Cook à travers les chefs-d’œuvre et l’histoire que l’étude en commun. Avez-vous réfléchi qu’il n’y a qu’à l’enfance et à la jeunesse qu’on inflige cette peine d’être avec n’importe qui ? Car enfin, il n’y a pas à faire de sensiblerie sur l’enfance. Je viens de dire que la première enfance est innocente. Bien sûr, elle n’est pas éveillée. Mais la seconde, à l’âge de l’école, a déjà mis en scène ses hérédités ; et l’enfant est à peu près ce que l’homme sera. Ce sont des hommes en miniature qu’on assemble dans des classes. Ceux qui ne cesseront d’empoisonner la société sont déjà là avec leurs instincts détestables. Ils commencent, ils s’exercent. Pour un enfant bien né, quel peut être le plaisir et l’avantage d’être coude à coude avec eux ?

Tout le long de votre vie, vous choisissez vos amis, en vous gardant des autres. Pourquoi n’avez-vous pas cette délicatesse pour votre enfant, quand il est encore de chair tendre et d’esprit frêle ? Mes études m’ont laissé l’amertume que me donne une visite avec des touristes au château de Blois ou au donjon de Loches. J’ai visité les chefs-d’œuvre en compagnie de jeunes butors, à côté de qui je pensais fortement : « Quand ils seront grands, quelle chance, je ne les verrai plus ! » Puis je soupirais : « Mon Dieu, quand est-ce qu’ils seront grands ? » Aussi, ai-je un mouvement d’humeur, chaque fois qu’une Association d’anciens élèves sollicite mon adhésion. Merci ! J’ai assez de mes souvenirs ! Barrès se rappelait son arrivée, à neuf ans, au collège de Nancy, et il écrivait plus tard : « J’ai connu là d’abominables imbéciles. » On ne me fera pas croire que ce contact aide au travail. Le maître est forcé tout de suite, imitant la police et la justice, de régler la vie des meilleurs sur les instincts des pires. Presque tout est interdit aux premiers, sous le prétexte que les seconds ne cessent d’abuser. Je me souviens de mon professeur de septième s’empourprant et hurlant :

– Qui est-ce qui vient d’imiter la vache ?... Personne ?... Tout le monde sera consigné dimanche !

Comme je n’étais pas celui qui avait imité la vache – c’est un animal que j’estime, mais je n’ai pas envie de le reproduire, – j’ai fait, le dimanche suivant, la connaissance du mépris. Je l’ai senti monter et s’installer en moi. Vingt ans plus tard, quand j’ai lu dans Chateaubriand ce qu’il dit de l’Empire : « Ce n’était pas de l’ordre ; c’était de la discipline », la vache, la consigne et le pauvre professeur me sont réapparus. Ils étaient une illustration aux Mémoires d’Outre-Tombe.

Lorsqu’un père de famille enferme son jeune garçon dans un collège, il arrive qu’il se console, en disant :

– Ça le trempera !

Il sait bien que ce n’est pas vrai. C’est une petite lâcheté. Le collège l’abîme. Mais il dit aussi : « Il faut bien qu’il apprenne à manger n’importe quoi ! » Quel programme d’hygiène ! Pourquoi n’ajoute-t-il pas : « Il faut qu’il apprenne à avoir la variole, la rougeole, la coqueluche et la scarlatine ? » Pour moi c’est le plus clair de l’enseignement en commun. Vous êtes sûr que l’enfant vous rapportera une des quatre maladies, quelquefois les quatre. Et une rougeole bien toxique, il peut y en avoir pour la vie. Souvenir durable. Le souvenir des études en commun l’est aussi. C’est un souvenir de souffrance.

Et d’ennui, parce qu’on y est dans la nuit. Tous les êtres sont différents : c’est l’étonnante richesse de la nature. On nous fait croire qu’ils sont pareils pour excuser le maître, qui ne peut parler qu’un seul langage ; mais la plupart n’entendent rien à ce qu’il dit.

Les enfants qui ne comprennent pas tout de suite, qui perdent pied, qui se sentent dépassés, débordés, se retirent alors en eux-mêmes, se blottissent sur leurs rêves, n’écoutent plus, n’entendent plus, passent des années à ne rien apprendre, ballottés de réprimandes en sermons dans une demi-conscience, où ils attendent seulement l’âge qui les libérera. Et les parents de se lamenter ! Tout le malheur – si c’en est un, car ce sont souvent les natures originales qui se réservent et se préservent ainsi – tout le malheur est au point de départ : l’enfant a été dérouté, et n’a pas osé demander sa route : le maître l’effrayait, ou déjà lui semblait trop loin.

Quant aux camarades, quel secours en attendre ? Ils sont strictement du même âge. La nécessité, ce monstre, oblige de parquer les élèves par dates de naissance. Ce qui est insensé, ce qui ne se fait ni pour les animaux (tous les âges voisinent à la prairie) ni dans les administrations, où pourtant la seule pensée vivante étant la retraite, on pourrait, pour la préparer mieux, faire travailler ensemble des fonctionnaires qui doivent finir ensemble. Eh bien ! c’est le régime de la funeste pension avec les « petits camarades », comme on dit... Ah ! que j’étais las, à dix ans, de n’avoir que des petits camarades... de dix ans ! Ce qui enrichit un enfant, c’est de vivre avec des êtres de tous les âges : grand frère, jeune sœur, parents, grands-parents ; ce n’est qu’au contact de plusieurs générations qu’il commence à entrevoir la figure qu’ont la vie et le pays. J’aime les enfants qui se plaisent dans la compagnie des grandes personnes. Il me semble qu’ils songent mieux que les autres à ce qu’ils deviendront.

Je me rappelle, pour moi, mon grand-père maternel avec attendrissement. Il venait souvent me chercher à la porte de ma pension. Le temps de rentrer chez nous, il m’apprenait toujours quelque chose que je ne savais pas. Il était bon. Il était pour moi tout un monde. Pensez, il était né en 1827 ! Il ne s’apparentait pas seulement au présent mais à l’histoire de France. Il avait vu la Révolution de 48, le second Empire, l’Empereur. Il avait mangé du rat pendant le siège. Il me le racontait bien modestement, le cher homme, mais toutes ses histoires me passionnaient.

Tandis que, les « petits camarades » obsédés, agités, pendant les récréations ne parlaient que de jouer aux billes et aux barres, puis aux barres et aux billes ! Ces récréations, quel supplice ! Vous êtes-vous approché d’une école pendant qu’on s’y « récrée » ? Un innocent, qui n’aurait jamais vu aucun lieu pédagogique, serait terrifié, la première fois, en entendant les hurlements d’une récréation. On ne peut pas se figurer que des enfants jouent. Seigneur, qu’est-ce qu’on leur fait en classe pour qu’ils soient dans cet état quand ils en sortent ? Ne criant pas moi-même, je n’ai jamais pu m’habituer à ces cris. Cris tragiques, qui ont plusieurs raisons. D’abord, la nature fauve des élèves. Mais aussi, voyez donc où on les enferme. Il n’y a pas de volaille, dans une maison pauvre, plus tristement traitée. On met les écoliers pour qu’ils s’amusent... dans une cour ! Qu’est-ce qu’il y a dans le monde de plus démuni qu’une cour ? Et encore si la cour d’école n’était que démunie ! Elle a un ornement, qui est à la fois un point de vue et un but. Vous savez ce que c’est. J’ai peine à l’écrire. Je voudrais que la plume, comme la voix, pût le chuchoter : les... cabinets... Ce lieu retiré dans toute maison polie, ce lieu que les moines appelaient horrenda sur les vieux plans de leurs abbayes, les... cabinets deviennent pour les enfants des écoles le refuge, l’espoir, l’obsession. Dépêchez-vous donc après cela d’y mettre le vôtre !

Il y a un grand lycée à Paris dont le centre est occupé par un ensemble architectural d’une horreur qui ne trompe pas. Il est destiné, c’est l’évidence, à l’affreux soulagement des besoins naturels. Mais pourquoi est-ce le cœur du lycée ? Pourquoi les classes sont-elles toutes assemblées en rond, comme autour d’un idéal ? J’ai interrogé le proviseur. Je lui ai dit avec effroi :

– Y aurait-il là une volonté de l’architecte ?

Il m’a répondu avec satisfaction :

– Sans aucun doute. Les maîtres doivent voir les élèves qui y vont.

Quelle carrière !

Quant aux élèves, étonnez-vous de leurs cris ! Dans une cour, devant ces édicules-là, on leur dit : « Jouez ! »

J’ai passé dix ans de ma vie à redouter la première cloche qui annonçait la récréation, et à espérer la seconde qui la finissait.

 

 

 

V

 

 

JE voudrais être bien compris. Je ne me livre pas à cette critique de l’école pour le vain plaisir de faire sauter quelques bien-pensants endormis, que je tiens au contraire à laisser à leur sommeil. Ils croient aux bienfaits de l’école, parce qu’ils répètent ce qu’on leur a dit, sans y avoir jamais pensé. J’y ai réfléchi constamment. Cela nous éloigne les uns des autres.

Mais ma critique n’a pas non plus pour but d’exalter quelques entrepreneurs déguisés en hygiénistes, et quelques femmes du monde déguisées en infirmières, qui, assistés de quelques farceurs déguisés en médecins, ont convaincu certaines municipalités de construire des écoles de luxe, où on douche l’enfant chaque fois qu’il revient du tableau noir, et où pour le distraire, des dames exécutent des frises au pochoir, tout autour de sa cervelle, sur la corniche des classes. On évite un mal, on tombe dans un ridicule. Sans compter que l’enfant qu’on habitue à l’eau chaude ne veut plus entendre chez lui parler d’eau froide, et il en veut à ses parents de ne pas avoir sur leurs murs l’histoire de monsieur de Malborough, peinte par une dame de la Croix-Rouge.

Je dis ce que je pense simplement, sincèrement.

Il est curieux et il est triste qu’aucune civilisation n’ait été capable de construire une école qui fût belle. L’humanité a des temples, des églises, des palais, des forteresses dont elle s’enorgueillit. La religion, la guerre, le plaisir ont suscité les plus beaux édifices. L’enseignement aucun. Serait-ce qu’il est impossible de s’échauffer sur cette question ? L’art exige un élan du cœur. Est-ce que l’enseignement en commun n’offre à l’artiste qu’une image médiocre qui le laisse froid ? Je n’ose pas le dire trop haut pour ne pas chagriner quelques maîtres qui exercent, avec un dévouement héroïque, le plus ingrat des métiers, mais j’en suis convaincu. Il y a là pour moi une preuve que l’école ne peut pas être une réussite. Il y a là pour moi un argument capital à l’appui de ma thèse : « Chaque fois que vous le pouvez, gardez votre enfant. »

Ces trois mots, qui expriment un conseil, sont d’ailleurs insuffisants. « Faites votre devoir », voilà ce qu’il faut dire, votre devoir qui est d’élever vous-mêmes vos enfants, quand ils sont petits. J’ajoute que nous venons de vivre avec la Troisième République une période d’abrutissement fanatique, qui, pour l’école au moins, devrait nous inspirer de la méfiance.

On ne peut plus dire de nos jours sans se faire mépriser que l’instruction obligatoire est un abus : je ne le dirai donc pas, et on ne saura pas si je le pense. Mais on commence... grâce à la défaite, à pouvoir écrire, sans risquer de se faire tuer, que l’école laïque n’a cessé pendant cinquante ans d’abaisser l’esprit de ce pays. La suppression des écoles normales, où on excitait, dans la haine et les revendications, les cervelles de ces pauvres instituteurs, est un des bienfaits du désastre. Il a fallu que la France fût occupée jusqu’à Hendaye pour que cette mesure devînt possible.

Depuis vingt ans on comptait les écoles où l’enfant apprenait encore l’amour du travail et l’honneur qui s’y attache, –l’important pour être heureux. On compte les enfants qui depuis vingt ans sont sortis de l’école en comprenant ce qu’est la France, en ayant une vraie tendresse pour elle, – l’important pour être juste, – en devinant ce qu’il a fallu de tout temps, sous les rois comme sous les autres, de foi, d’endurance, de courage pour la faire. L’instruction, qui devait rester neutre, n’était plus qu’une abstention, un silence rancunier devant tous les grands problèmes, religion, patrie, morale, famille. Jamais d’admiration ; aucune chaleur jamais. L’enseignement chez les poissons doit être de cette température-là.

En revanche, l’instituteur se complaisait, s’étalait, le malheureux, dans un bavardage qu’il croyait scientifique, et qui n’était que puéril, s’appuyant sur la leçon de choses, collection de mornes âneries, grâce à quoi l’enfant à douze ans pouvait, au certificat d’études, parler d’oxygène, d’hydrogène, d’engrais minéraux et d’instruction civique.

Le petit paysan s’en tirait encore. Il lâchait l’école de bonne heure, et il avait un travail dans la solitude, au grand air, qui disperse les sottises. La terre est une rude leçon. Elle le marquait plus fortement que l’école.

Mais dans les villes, à l’atelier, le jeune ouvrier continuait à entendre les pauvretés de l’école. Le démagogue n’avait qu’à reprendre devant lui les leçons de l’instituteur et à les amplifier. Le catéchisme révolutionnaire sortait tout droit des leçons de choses laïques, comme le couple de pigeons d’un chapeau de prestidigitateur.

Hélas ! il y avait plus grave et plus surprenant. Cet enseignement d’une sottise, que le terme de primaire peint insuffisamment, avait déteint, parce qu’il était le programme rêvé des politiciens, sur l’enseignement secondaire et l’enseignement supérieur, puis par intimidation sur l’enseignement libre, et cela toujours par la même loi que l’inférieur dans la société condamne le supérieur à son genre de vie. L’enseignement primaire était d’État ; il était officiel ; par là il s’était imposé à ceux qui, par nature ou destination, auraient dû être les premiers à s’écarter de lui, et on vit des manuels, signés d’instituteurs bolchevisants, enseignés, ressassés, appris par cœur, dans des maisons d’éducation religieuse ! J’ai là-dessus un souvenir précis... et cruel.

Quand ma fille était petite, pourquoi ai-je cru bon de la faire instruire en la confiant à des mains étrangères ? Je crois me rappeler que c’est parce que la Mère Supérieure, qui dirigeait la maison d’éducation où je l’ai abandonnée, avait l’air d’un Philippe de Champaigne. C’est ma passion pour la peinture qui a joué ce tour à la pauvre enfant. Il y avait sur le visage de cette religieuse une austérité douce, qui révélait la hauteur où elle devait maintenir ses pensées. On pouvait craindre pour l’enfant que le milieu ne fût sévère ; on ne pouvait pas imaginer que rien de vulgaire y serait appris. Eh bien ! cette petite fille a passé d’interminables soirées sur un manuel... que j’ai gardé pour continuer d’y croire – (la mémoire est si infidèle et si pressée d’arranger tout !). Je l’ai sous les yeux ; il est illustré d’images qui valent le texte. (Ah ! le beau livre que celui du lièvre et du chasseur !)... Je me rappelle l’expression de détresse que prenait le visage de la petite fille, quand elle étudiait dans ces Leçons de choses – car c’en était ; que vouliez-vous que ce fût ? – l’hygiène et les soins à donner aux asphyxiés ! Haute comme trois pommes, je me la représentais tirant de la Seine un fort de la Halle et le ramenant à la vie ! Pauvre enfant, elle s’enfonçait dans son chagrin, et moi, je sentais monter la révolte.

Ce livre était signé d’un ancien directeur d’école primaire ; j’aurais juré qu’on l’avait conçu dans un asile de crétins. Jugez vous-mêmes. Je le feuillette pour vous. Voici les vignettes. Vignette, c’est un mot délicat et charmant ; vous allez voir ce qu’il représentait dans l’affreux livre. Première vignette : un bain de famille. On voit un malheureux, l’image même de la famine aux Indes, monter tout nu... dans un baquet. Seconde vignette : l’oxyde de carbone. Un réchaud, une femme par terre, une chaise renversée. La troisième : un rat mort. Encore l’oxyde. La quatrième : un homme dans un lit, près d’une fenêtre ouverte. Légende : Il est sain d’avoir de l’air en dormant. La cinquième : une bouteille, avec cette inscription : Limonade gazeuse. Le bouchon saute, il s’échappe une sorte de mousse. Légende : Le gaz carbonique fait sauter les bouchons. Sixième image : un petit garçon, la main levée. On lit dessous : Un doigt mouillé, exposé à l’air, ressent une sensation de fraîcheur que n’éprouvent pas les autres doigts. La septième : encore un petit garçon, particulièrement admirable, celui-là. Il est devant un livre, avec trois lignes de pointillés qui partent de son œil pour aboutir aux angles du livre. Explication : Nous voyons le livre, parce qu’il renvoie une partie de sa lumière dans nos yeux. Huitième vignette : une chambre, une fenêtre étroite, un homme assis, la tête dans ses mains. Légende : Les appartements sombres portent à la tristesse. Ah ! oui ! Et le livre aussi ! Je ne continue pas. Il y a deux cents pages de cette poésie-là. Telle fut la nourriture des petits Français entre 1920 et 1940. On comprend que le pays ait dégringolé !

Quand j’ai vu que ma petite fille pâlissait, s’anémiait, et littéralement mourait d’ennui dans une compagnie si inhumaine, j’ai été trouver la Mère Supérieure, mon Philippe de Champaigne, et je lui ai demandé si elle était au courant de ce qu’apprenaient ses jeunes élèves, qui n’avaient pas toutes l’intention, quand elle seraient femmes, de passer leur vie à guetter les asphyxiés de la compagnie du Gaz ou les noyés sur les berges de la Seine. Elle me répondit avec une souriante tristesse qu’elle savait, qu’elle était sans pouvoir, qu’il ne lui restait qu’à soupirer... Les familles l’assiégeaient, n’ayant qu’un but, le certificat, l’examen, le diplôme, l’examen officiel, le diplôme laïque, et elles ne cessaient de lui demander dans le tremblement si les livres qu’elle donnait aux petites filles étaient bien les livres des écoles de l’État.

Ainsi, les écoles républicaines subissaient le contrôle des dirigeants qui empêchaient toute tentative spirituelle, mais les écoles religieuses s’inclinaient devant les parents, qui dans leur jugeote égarée ne s’apercevaient même pas que comme les autres ils séparaient l’instruction de la religion, acceptant de l’instruction qu’elle fût neutre, c’est-à-dire imbécile, et d’une imbécillité qui est une offense à Dieu, puisqu’elle ne comprend plus rien à la création.

Quand on parle de l’enseignement au début de ce siècle, il ne faut pas incriminer toujours les maîtres et les ministres : ils n’étaient souvent que des cornichons au service d’un parti politique. Il faut réserver une part de colère aux familles, qui malgré leurs traditions et leur prétendue foi, n’ont résisté à rien. On leur a offert une vie animale au milieu d’une société où on avait fait le vide, où il ne restait que l’étude inutile ou déprimante, l’information fausse, la discussion. Elles l’ont acceptée. Elles ont été d’une faiblesse déshonorante.

Je reconnais que contre l’envahissement perfide de la franc-maçonnerie il leur eût fallu de grands évêques, pour les défendre. Il y a eu des saints, qui écœurés, se retiraient dans leur oratoire, et priaient au lieu d’agir. Il y a eu des opportunistes, qui essayaient de pactiser avec le Diable. Il n’y a pas eu de grands prélats. Pendant vingt ans on n’a aperçu aucun homme nulle part. Les vrais caractères se morfondaient dans l’obscurité et l’inaction.

Pour en revenir à ma fille et à la Mère Supérieure, j’ai délivré la première et me suis séparée de la seconde. À mon regret, mon grand regret. Mais il fallait d’abord sauver cette petite âme, qui chaque jour s’enténébrait. L’enfant est rentrée chez elle, on a essayé de lui faire oublier l’acide carbonique, et on a entraîné son cœur à découvrir la raison et la beauté des choses.

Ce devrait être le premier but de tout éducateur.

Les familles françaises, obsédées par les difficultés de la vie ne considéraient plus que la valeur marchande de l’éducation. L’enfant tétait encore qu’on pensait déjà aux examens du jeune homme. On n’avait qu’une idée : le livrer le plus tôt possible aux instructeurs. Pauvre enfant ! Sitôt entre leurs mains, ils le passaient au laminoir, et après trois ou quatre ans d’école, il était déjà dans l’état de laideur anonyme des objets manufacturés.

 

 

 

VI

 

 

EST-CE que toute mère ne devrait pas avoir un rêve : que ses filles fussent élevées comme des princesses, et ses fils comme des rois, – librement, largement ? On peut être roi dans une soupente, si le royaume est intérieur. Mais pour cela il faut d’abord aimer l’enfant, l’étudier, vivre avec lui. Sa mère ne lui a donné qu’une vie physique, elle lui doit une vie morale. Quelle légèreté de s’en rapporter sans garantie à des étrangers ! Peuvent-ils comprendre l’enfant ? Il n’y a que la mère qui, quand il s’éveille, peut reconnaître ses hérédités. Seule la mère connaît la famille. Seule, en le voyant s’affirmer, elle saura si c’est un drame ou une joie. Voir réapparaître quelqu’un qu’on aime ou qu’on admire, quelle joie ! Quelqu’un qu’on redoute, quel drame ! C’est alors qu’il faut beaucoup de prudence, beaucoup d’esprit, beaucoup de cœur.

J’ai déjà indiqué qu’il n’y avait pas grand-chose à faire pour contrarier l’effet de ces héritages. Il vaut mieux tâcher de s’en servir. Même si le pauvre enfant éveille brusquement chez sa mère quelques vives aversions de famille, c’est un mauvais principe d’être toujours en lutte avec lui. L’éducation n’est pas un combat. Si l’enfant est actif, il ne faut pas se dire qu’il remue trop. Si c’est un contemplatif, se plaindre qu’il ne remue pas. Il faut le suivre, en essayant d’améliorer le modèle qu’il commence à reproduire. Il faut prendre l’enfant qui ressemble au grand-oncle comme on prend le grand-oncle, avec autant d’apparente politesse. Avez-vous remarqué que les parents ne sont pas polis avec les enfants ? S’ils étaient polis, ils ne les gifleraient pas. Est-ce qu’on gifle le grand-oncle ?

Ne commettez pas non plus l’injustice de refuser à l’enfant l’accès de toutes les pièces de votre maison. Je comprends bien qu’on ait une pièce noire pour les malles, mais pour les enfants il ne suffit pas d’une pièce claire. Les Anglais avec leurs nurseries me font de la peine, ainsi que tous les gens riches qui s’astreignent à prendre leurs repas sans les enfants. Les enfants mangent avec Mademoiselle ! Heureuse Mademoiselle, il n’y a plus qu’elle qui soit dans la vie ! Les parents sont avec les domestiques.

N’étant ni riche ni Anglais, j’ai admis mes enfants partout, jusque dans mon cabinet de travail. Ils s’en sont trouvés bien. Moi aussi. Mon travail y a gagné. Un artiste n’a pas toujours besoin de silence et de solitude comme un théologien. Quand un de mes enfants, sous ma table, me passait entre les jambes pour gagner ma corbeille à papier, – corbeille qui a toujours été, pour la fille comme pour les garçons, la merveille des merveilles, l’exploration, le pays des découvertes, – je ne pouvais pas m’empêcher de rire, ma phrase s’en ressentait, et j’espère, mon lecteur. Il m’est arrivé de recevoir des gens graves, qui tout à coup faisaient un œil rond, parce qu’ils venaient d’apercevoir un soldat de plomb ou un wagon de chemin de fer, oublié près de mon encrier. Cette vision bouleversait leurs idées sur la dignité de l’écrivain ; je riais sous cape, et la visite me pesait moins.

Mais ce sont les bénéfices du père que je suis en train de décrire, alors que je cherchais les devoirs heureux de la mère et l’intérêt de l’enfant. Quand une mère donne toute sa tendresse, il est possible que l’enfant oublie de lui en savoir gré, mais l’homme plus tard sentira jaillir une source de gratitude pour celle qui, l’ayant mis au monde, le lui aura fait regarder et aimer.

La maison, l’affectueuse et bienveillante maison, la maison avec tous ses trésors, voilà au lieu d’une école ce qu’il faut offrir à l’enfant. Vous n’avez peut-être qu’un appartement. Des millions de Français n’habitent plus que des villes. Et plus la ville est grande, plus la vie y est petite. À Paris, on mène des vies d’insectes : ce n’est pas commode d’y préparer des hommes. L’été, du moins, vous pouvez avoir une maison de campagne. Si vous n’en avez pas, c’est que vous préférez l’hôtel et son agitation, l’auto et sa trépidation. Pour acheter une auto vous trouvez toujours de l’argent. Et il n’y a rien de plus nuisible à l’enfant. Il s’y vautre, il y apprend l’oisiveté, il s’y assomme. La France est pleine de vieilles maisons qui ne coûtent pas cher. La plupart des gens préfèrent le neuf. Profitez-en. Achetez du vieux. Il n’y a que le vieux qui enseigne la vie. Et c’est bien cela l’éducation : apprendre la vie. Achetez une vieille maison avec un potager. Retenez cette réponse de l’abbé Mugnier, qui aura éclairé notre temps de ses mots angéliques. Une jeune femme lui disait :

– Comment élever mon petit garçon ?

Il répondit :

– Madame, mettez-le dans un jardin !

Oui, parce que l’humanité a commencé là, que le souvenir en lancine nos consciences, et qu’il n’y a qu’entre les fleurs et les fruits, en nous attaquant aux mauvaises herbes du péché originel, que nous apaisons le regret éternel du Paradis terrestre.

Mettez l’enfant dans un jardin et dans une vraie maison qui ait une cave et un grenier, du vin, des souvenirs, un chien, un chat, des hiboux, des chouettes, des chauves-souris, des rats, pendant que le jardin aura les oiseaux et les nuages. Les voilà les vraies « leçons de choses » avec les vraies « vignettes ».

J’avais un ami plein de génie qui s’appelait le docteur Carvallo. Il disait toujours :

– L’homme doit trouver sa place dans le plan... ou sortir !

Eh bien ! il n’y a rien comme la maison et le jardin, qui sont comme le monde en réduction, pour donner à l’enfant le premier sentiment de sa place exacte, de son pouvoir, des cadeaux que lui fait la vie, à condition qu’il les mérite et les obtienne.

La maison, la vraie, celle où chaque pièce a son sens en ayant son attribution, la maison qui ne se remplace ni par un studio ni par une roulotte, et le jardin, le vrai, c’est-à-dire le potager, fructifiant, nourrissant, le jardin qui comble le corps et l’esprit, pas le jardin d’agrément factice et stérile, la vraie maison avec le vrai jardin ont pour premier avantage que vous n’aurez plus à vous soucier des jeux et des jouets... si rarement amusants.

Si je suis lu par un marchand de jouets, qu’il cherche à m’entendre avant de hausser les épaules. J’admire les beaux jouets, et l’ingéniosité qui préside à leur création, mais je crois qu’ils font plaisir surtout aux grandes personnes qui les achètent. Elles se sentent généreuses ; elles s’amusent. Il arrive que les enfants qui les reçoivent en aient aussi de la joie : elle vient surtout de l’importance qu’on leur donne en les traitant bien. Dans mon enfance, je n’ai aimé que quelques jouets très simples, un cheval, entre autres, que je trouvais magnifique, recouvert du poil de je ne sais plus quelle bête, mais que je croyais de cheval, sur lequel j’ai fait trois ans d’équitation et d’imagination, entre mon armoire et mon lit. Il n’avait plus ni queue ni crinière, il était borgne et râpé, je l’adorais encore, je le montais frénétiquement. Ce que l’enfant préfère, c’est de jouer à l’homme. C’est le cavalier que je croyais être qui m’enivrait. Le plus jeune de mes fils n’a cessé d’être heureux et de rire, depuis que je suis de l’Académie Goncourt. Pourquoi ? Parce qu’il imite l’académicien, qui mange, qui se couche, qui pense, et qui se promène... dans sa voiture à âne. Mon élection a valu pour lui dix ans d’étrennes.

Une maison et un jardin offrent mille occasions d’imiter les grandes personnes et de prendre des habitudes utiles. Dans un jardin il y a tant à faire ! À tailler les buis, à détruire les chenilles des poiriers, les taupes sous les allées, les escargots dans les salades, à soigner les fleurs, la treille, les arbres... Pour qui regarde et sait voir, la journée passe, sans un répit possible. Dans un jardin l’enfant apprendra tout, et d’abord à se servir de ses mains, les mains aussi divines que le visage, et qui ne doivent pas être inactives. Il apprendra ensuite à se donner du mal dans un but précis. La vanité des sports, c’est qu’ils sont sans but comme les jeux. Tous les esprits sérieux s’en lassent. Ils sont du temps perdu dans un monde où il y a tant d’ouvrage ! En voyant des malheureux en maillot s’essouffler à faire de la course à pied, j’ai toujours envie de leur dire :

– Vous feriez mieux de labourer. Il y a tellement de terres en friche !

Dès qu’on a une maison, on peut au moins la repeindre, la réparer, tuer les vers dans les meubles, que sais-je ! Le métier, les métiers, il n’y a qu’eux pour exercer la main et amuser vraiment l’esprit. Chez les gens d’esprit on oublie trop la main. Elle aussi est l’expression de l’âme. Les grands peintres le savent bien. Rembrandt a rêvé des années devant des mains. Il faut se soucier de la main, l’aimer, l’éduquer. Un jardin, une maison, à chaque instant, requièrent la main. Dans une maison, dans un jardin, l’enfant, pourvu qu’on le laisse toucher aux choses et éprouver leur résistance, sera vraiment l’apprenti de la vie.

 

 

 

VII

 

 

ENSUITE, il y a, au-dessus et autour d’un jardin, cette splendeur qui s’appelle le ciel, le ciel avec le grand silence de Dieu, avec le jour, avec la nuit. Ne me dites pas qu’en ville ils existent aussi bien. En ville ils sont relégués ; la ville leur tient tête, les maintenant à distance. La ville est une invention de l’homme, qui se défend des créations de Dieu. Mais la campagne ne vit qu’à condition d’être divine. Cette perception du divin, ce sens de l’infini et du mystère, de la toute-puissance et du miracle, il faut que l’enfant l’ait tout de suite, avant toute connaissance. Commencer par l’écriture et la lecture, c’est une bévue. Qu’il lise d’abord le ciel, en regardant comment les oiseaux y inscrivent leur vol. Faites avec lui un rien d’astronomie. Montrez-lui les plus belles étoiles. N’en abusez pas. N’abusez d’aucune science. Abusez tant que vous voudrez de la beauté.

J’ai connu dans un beau château de Touraine un enfant intelligent et violent à qui on avait donné un précepteur doux et absurde. Ce dernier était un long jeune homme étiré, confit, pédant, ennuyeux comme un jour de pluie. Un soir du mois d’août, par une nuit comblée d’étoiles, il monte en haut d’une tour avec l’enfant, et au lieu de le laisser rêver devant cette magnificence, il se met à pérorer, à le questionner, à exiger qu’il trouve l’étoile polaire ! L’autre qui était étendu se lève brusquement, sort, enferme le précepteur, et redescend paisiblement se promener. Il a fallu que l’imbécile pousse des cris aigus pour être délivré. Où il était, Dieu seul pouvait l’entendre. La famille, le village, tout le monde a crié au scandale. Je me rappelle comme j’ai ri. Quel bon sens chez cet enfant !

À l’âge où se développe tout naturellement l’imagination, il ne s’agit pas d’abord que l’enfant apprenne : il faut d’abord qu’il sente, et qu’il sente d’abord la beauté du monde dans lequel il est appelé à vivre. Je voudrais que le prologue à toutes les leçons, ce fût, en descendant de la maison dans le jardin, de lui faire bien voir et admirer l’apparence merveilleuse de la création. Qu’il en fût pénétré avant qu’on mît pour lui des noms morts sur des choses vivantes.

Ah ! les noms, les nomenclatures ! Ne croyez-vous pas que l’enfant a tout le temps d’apprendre qu’il y a des « cryptogames vasculaires » ? Si sa mère n’était pas médusée par la société, si elle avait confiance en soi, si elle restait strictement dans le vrai, elle saurait bien qu’elle-même s’en moque. Ces connaissances-là regardent les dictionnaires et les spécialistes. Elles ne font jamais que gêner les âmes, et vous vous rappelez que c’est l’essentiel pour nous, sauver l’âme de l’enfant, et ne pas donner tout de suite à l’esprit une occasion de l’humilier en faisant la roue devant elle.

Un jour d’été, près d’Aix-les-Bains, sur cette terre bienfaisante, où partout affleurent des sources chaudes, je suivais à travers prés un admirable chemin, d’où mes yeux voyaient le lac, enchâssé dans ses montagnes bleues, pendant que mon esprit retrouvait Lamartine, et que mon oreille croyait entendre le chant de sa poésie. Je m’étais arrêté devant un vieux chêne, où des abeilles dans leur travail joyeux bourdonnaient sur des fleurs de lierre. Je me sentais en état de grâce ; je trouvais le monde merveilleux ; je me disais : « Quel bonheur vais-je bien avoir encore ? » Vous connaissez ces minutes où la Providence nous comble, de même qu’à d’autres elle nous retire tout. Je n’avais pas achevé ce vœu, que sur mon chemin même apparaissaient deux jeunes Hindoues, belles comme le jour et tristes comme la nuit. C’est la fortune des saisons d’eaux, si mornes en soi, d’y rencontrer de ces beautés d’un pays lointain, que l’espoir d’une guérison fait un instant vivre chez nous. Elles étaient de la même taille, minces et fragiles et délicieuses, marchant à travers prés sur des sandales d’argent, frileusement enveloppées dans des châles de gaze rose, semés d’un fourmillement de petites étoiles en or. Elles avaient tous les astres sur les épaules et sur la tête, et dans les yeux toute l’inquiétude du monde. Le temps qu’elles passent, j’étais jaloux des princes qui les aimaient... J’en fus punis tout de suite. Deux petits enfants de l’école primaire vinrent à passer aussi, la géographie de Foncin sous le bras, ce livre dont on a tiré huit millions d’exemplaires. Ils furent saisis d’apercevoir les belles passantes. Mais que trouvèrent-ils dans leur surprise d’enfants trop vite instruits ? Le petit dit à la petite :

– Oh ! Germaine... t’as vu les Malgaches ?

Les Malgaches ! Quel bonheur s’ils n’avaient rien appris ! Ils n’auraient peut-être eu qu’une exclamation, un « Oh ! », un cri, un geste ; ils n’auraient pas gâté mon plaisir et les élans de ma journée.

Non, l’important ce n’est pas d’enseigner ce qui sera mal retenu ou employé de travers. L’important avec un petit être ce n’est pas de le charger de mots dont il ne sait pas se servir ; c’est de procéder par ordre, pour qu’il comprenne, qu’il s’adapte, qu’il entre progressivement dans le grand jeu de l’univers, sans fausses notes. Avant les livres, la terre et le ciel ; avant les affirmations péremptoires des hommes, la notion du mystère dans lequel nous sommes plongés. L’enfant l’éprouve tout de suite, et le plus naturellement du monde, puisqu’il vous pose plus de cent questions par jour, en vous demandant les raisons de tout. Ne tuez pas cette curiosité. Répondez toujours. Je sais que vous ne ferez pas dix réponses raisonnables. Quatre-vingts fois vous serez forcé de lui dire :

– Je ne sais pas. Le Bon Dieu ne nous l’a pas dit.

Mais alors, vous aurez dit Dieu ! Et ce sera votre première leçon.

Vous aurez commencé par lui. Dieu est au commencement du monde... et de l’éducation.

À l’école républicaine, il était interdit par la loi de prononcer ce grand mot, parce qu’il paraît que le premier bien de l’homme c’est la liberté, et que le premier de ses droits, c’est d’être inepte et d’imposer son ineptie. Tandis qu’à la maison, dans la famille, où il n’est plus question de liberté mais simplement d’être libre, il serait déraisonnable de ne pas donner à l’imagination de l’enfant un premier point d’arrêt. Rien, non, rien n’est explicable. Il y a donc toujours une dernière question sans réponse. Et il faut que tout de suite l’enfant le sache bien.

Dieu n’est pas l’explication ; Dieu est ce qui reste inexpliqué. Voltaire dit une chose dérisoire quand il affirme : « Il n’y a pas de montre sans horloger. Il faut bien quelqu’un qui ait fait le monde. Le monde existe. Donc, Dieu existe. »

Un enfant de trois ans répliquerait :

– Mais qui c’est qu’a fait Dieu ?

Là, Voltaire est cloué. Il y a toujours un moment où l’esprit bute, où l’homme est forcé de dire : « Je ne comprends plus ! » C’est alors que la religion répond :

– Ne cherche pas. Tu ne peux pas trouver. Contente-toi de croire et d’aimer.

Ainsi, Dieu ce n’est pas la grande lumière, c’est le secret. La notion de Dieu n’éclaire pas l’enfant, mais lui montre qu’il ne peut pas être éclairé. Dieu a caché ce qu’il a voulu, en limitant notre entendement : c’est l’énigme de la vie. La religion nous relie à cette énigme. Si vous la supprimez, si à votre tour vous cachez que l’essentiel est caché, voilà la vie réduite à rien. C’est la vie de la bête, qui a un corps et un esprit sans âme. Pourquoi voulez-vous que votre enfant soit une bête ?

Je n’ai jamais prêché de ma vie et ne commencerai pas à mon âge. Je n’ai pas l’intention de me faire de la réclame en me réclamant de Dieu, mais je ne crois pas qu’on puisse élever le petit enfant sans religion. L’éducation alors ne repose sur rien. Je ne connais pas de vulgarité comparable à celle où le monde est tombé, depuis que des parents osent affirmer : « Je ne me sens pas le droit d’infliger à mon fils une religion à laquelle personnellement je ne crois pas. Il sera temps qu’il en choisisse une, si cela lui plaît, quand il aura l’âge de réfléchir. »

Réfléchir ! C’est un verbe à l’usage de si peu de gens ! Le fils en question sera-t-il capable encore d’une réflexion sérieuse, quand les études, un métier peut-être absurde, et une ou deux guerres, l’auront usé et abêti ? C’est quand un enfant est neuf, vif, tout élans, qu’il faut le mettre au centre du monde, et lui expliquer ce que ses grands-pères, au fond de leur cœur, ont décidé pour lui. Or, ses grands-pères en France, ce n’est pas seulement le dernier ou l’avant-dernier, les jacobins, les radicaux, les laïques, ce sont... les plus grands, ceux qui ont construit les cathédrales, les abbayes, et fait les croisades. Trois œuvres grandioses. Un héritage imposant. Les Français les plus incrédules, qu’ils le veuillent ou non, sont tout pénétrés de christianisme. C’est lui qui a fait la France. Ils sont commandés sans le savoir par un passé de foi, d’ordre, de courage. Ce n’est pas à discuter. Ne perdez pas de temps en discussions. Ne vous occupez pas de certitude intellectuelle : la raison bafouille. Écoutez vos hérédités, votre conscience. Vous êtes de race chrétienne. Offrez à l’enfant ce qui lui revient de plus beau. Je reste logique avec moi-même. J’ai dit : « D’abord de la beauté ! » Et il se trouve dans notre religion qu’elle se confond avec la bonté.

Le laïque primaire ne croit qu’à ce qu’il voit et se persuade qu’il sait tout. Trois ans d’école normale, vingt soirées le nez dans un Larousse, il possède le monde. Il sait que la graine mise en terre y germe et se transforme, et il comprend pourquoi, parbleu ! Parce que la terre la fait germer ! Cette explication lui suffit. Les mots lui suffisent. Il apprend et il enseigne que les graines sont les œufs des plantes, que les œufs sont les graines des oiseaux, et il se couche en rêvant : « J’ai la science infuse. Quelle grande chose que la science infuse ! Il n’y a pas de Dieu, mais si un jour il y en avait un, ce pourrait bien être moi ! » Laissez cet âne bâté.

Le laïque intelligent aperçoit le mystère partout, mais il ne désespère pas de le percer. Il croit, l’innocent, que c’est un domaine que la Science n’a pas encore atteint : elle l’atteindra. La science fait des pas de géant. Elle trouvera tout, elle saura tout. Affaire de temps ! Laissez à ce scientifique sa douce passion bornée, qui, un jour ou l’autre, l’amènera jusqu’à la religion.

Enfin, il y a l’homme religieux, qui voit, qui sent, qui croit, qui sais que la part du mystère est égale à celle du réel pour la durée du monde. Soyez avec lui. Faites de votre enfant un être qui aime et qui ait une foi. Vous décuplerez sa vie en donnant un univers à ses rêves.

Même si vous ne croyez pas vous-même, faites pour lui le pari de Pascal, et consolez-vous par ce raisonnement, puisque votre folle maîtresse c’est votre sage raison : « Si après cette existence il n’y a rien, si le ciel est vide, si ma mort est le néant, du moins près de mes enfants aurai-je eu quelque temps une vie rayonnante, angélique ! Je me serai passionné pour la Passion ; j’aurai parlé avec les saints ; et près du petit garçon ou de la petite fille qui ne demandait qu’à s’élancer et à prendre son vol, je ne serai pas resté blotti, les ailes au corps, et grelottant sur mes négations. »

 

 

 

VIII

 

 

JE viens de parler de la mort. Il faudra encore, avant de lui apprendre à lire, parler de la mort à l’enfant.

La mort et l’amour, les deux graves questions. Pour l’amour, préparez vos réponses. Pour la mort ce n’est pas un sujet où il soit besoin de s’engager sans que les évènements vous y forcent, mais... ils ne tarderont pas à vous y forcer. Le jour viendra vite où l’enfant questionnera. Il commencera par la naissance. La naissance l’intrigue de bonne heure. À peine a-t-il quatre ou cinq ans, il demande déjà comment on vient au monde :

– Où c’est qu’on est fait, dis, maman ?

Vous lui répondrez comme vous pourrez. Ce qui vous gêne dans ce cas-là, c’est que vous en savez trop. Quand arrive la question de la mort, ce qui vous embarrasse, c’est que vous ne savez rien.

L’enfant voit d’abord mourir des animaux. Une mouche se noie dans son lait : il la sauve. Une autre se noie en son absence : il la trouve morte. Elle ne bouge plus, ne vole plus. Fini le beau mystère de la vie ! C’est une petite chose pitoyable, qu’on jette par la fenêtre. Un autre jour, on tue devant lui un poulet. J’aime l’enfant qui s’écarte, qui ne supporte pas la vue du sang ni de la souffrance ; mais le poulet tué, il s’approche, il voit de nouveau l’aspect de la mort. L’aspect seulement. Il ne sait pas encore qu’elle est fatale, même pour ceux qui ne se noient pas dans le lait, ou à qui on ne coupe pas le cou. Le jour où il le comprend, il éprouve plus d’effroi que de chagrin.

J’ai connu chez moi le petit garçon qui, apprenant la mort d’un ami, que tout le monde aime à la maison, tremblant, va se cacher sous l’escalier, dans l’ombre. On le cherche. On le trouve là, claquant des dents. Comment le rassurer ? Heureusement, il y a  Dieu.

Jacques Bainville racontait une histoire admirable : l’enfant qui ne sait pas encore ce que c’est que la mort, et un matin, sa mère le lui découvre, à propos de son grand-père disparu depuis quelques mois. Il demande innocemment :

– Quand c’est qu’il reviendra de son voyage ?

– Hélas ! mon chéri, il ne reviendra jamais.

Tout à coup il comprend le sens du mot ; il en saisit l’irréparable ; il reste atterré ; il connaît sa première détresse.

On croit le consoler en lui expliquant :

– C’est notre sort à tous. Nous irons tous, un jour ou l’autre, le retrouver.

– Et nous ne reviendrons jamais non plus ?

– Eh, non !...

L’enfant passe sa journée dans la mélancolie. Il ne joue plus. Il reste allongé sur le ventre, le menton dans ses mains. Il rêve à la mort inexorable. Jamais plus il n’aura envie de jouer... La vie est trop triste... Il ne se doutait pas de cela... Y en a-t-il d’autres qui comme lui ne se doutent pas ?

Le soir vient. Un ami arrive pour dîner. C’est un ami gai. Il vient souvent, il n’a que des histoires comiques, il fait rire tout le monde. Voilà donc le repas animé, enchanté par l’ami. Le petit garçon ne dit rien d’abord, mais il ne mange pas, il écoute, il écoute avec stupeur, et n’y tenant plus, après le potage, prenant la main de sa mère, il dit tout bas, faisant des yeux désolés :

– Mais... il ne sait donc pas ?

 

Je crois que la vision de la mort dans sa pleine vérité vient en deux ou trois temps. J’ai surpris mon fils aîné, quand il avait sept ans déjà, parlant avec sa sœur, et j’ai entendu le dialogue suivant (les Postes avaient mis en vente un timbre où l’on voyait Pasteur). La petite fille demanda :

– Qui c’est Pasteur ?

Et son frère de répondre :

– Un monsieur qu’a soigné un autre monsieur, qu’avait un chien enragé.

La petite a repris :

– Où qu’il habite ?

Le petit garçon a répondu :

– Il est mort pour le moment.

La disparition définitive n’était pas encore une idée claire.

Le jour où elle le devient, c’est la grande émotion. Profitez-en. Tout ce que l’enfant apprend doit tourner à son éducation. Apprendre pour savoir n’est rien : il faut tirer la morale de ce qui est appris. Tout le monde meurt, et meurt vite. La vie est courte. Pas de temps à perdre. Voilà la leçon.

Dès que l’enfant comprend la mort, au lieu que cette image l’abatte, il faut qu’elle relève son activité. Expliquez-lui aussitôt le prix des heures et du travail.

– Surtout, ne perds pas ton temps !

Notez qu’il ne le perd pas toujours en ayant l’air de le perdre ; il faut prendre garde. Un petit garçon qui m’aimait beaucoup, qui avait confiance en moi, et à qui je demandais : « Qu’est-ce que tu fais en classe ? » me répondit, les yeux brillants

– J’attends qu’on sorte !

Ses parents étaient désolés : ils avaient tort. C’était un petit bonhomme ardent, mais il ne faisait rien, il ne pouvait rien faire, parce qu’il attendait fiévreusement l’heure de s’échapper, qui était pour lui l’heure de travailler. Sitôt libre, il était acharné à faire clandestinement des travaux qui l’enivraient, dessins et journaux. Il ne perdait plus une minute. Ce genre d’enfant n’est pas inquiétant. C’est un passionné. Si on ne bride pas son ardeur, il aura une vie comblée de besognes et de joies. Celui qui est navrant, c’est celui qui bâille ses heures, sans goût, le lymphatique, qui demande en s’étirant devant chaque jour de congé : « Qu’est-ce qu’on va faire ? » celui qui dit de ses livres avec une moue : « Je les ai déjà lus !... » celui à qui il faut toujours, toujours du nouveau, celui enfin qui gâche son temps, le temps si beau, si rare, si précieux.

Il y a là un bel enseignement à donner pour une jeune mère qui a de l’esprit. Au lieu de chercher au pauvre enfant des divertissements qui ne le divertissent pas, il faut lui montrer comme le monde, à chaque génération, recommence à être démuni, comme il a besoin de bras forts, d’idées justes, d’énergie, de travail, de travail continu, entêté. Ah ! que j’aime ce cri de Velpeau, le médecin qui, après toute une vie d’un labeur sans rémission, s’écrie dans le délire de son agonie « Travail !... Travaillez ! »

Cela ne m’empêche pas d’avoir un faible pour les rêveurs, petits ou grands, mais à condition qu’ils rêvent vraiment. Car ceux-là n’ont pas de loisirs. Pas plus que les besogneux. Ceux-là sont entraînés, emportés par l’imagination. On ne peut pas savoir tout ce qu’ils créent, ni tout ce qu’ils abandonnent, après l’avoir créé. J’ai seulement pitié de ceux qui ne pensent à rien et vivent comme des bornes, en laissant couler les heures sur la pendule, elle si active, si généreuse, si inlassable.

C’est à ceux-là qu’il faut faire voir nettement que la mort est légère aux hommes qu’elle vient chercher après une vie sans repos. Se présenter devant Dieu, qui a fait tant de choses, avec la preuve qu’on fut inutile, quel péché, et quelle humiliation ! Il ne faut jamais que l’enfant se dise : « Je travaillerai, quand je serai jeune homme » parce qu’il est tout de suite un jeune homme, ni : « Il est bien temps, quand on est homme » parce qu’on devient homme, avant d’y penser.

L’enfant qui fait ces calculs est mal élevé. Au lieu de le condamner à un travail forcé, il faut le passionner pour son travail. Ce qui me frappe, c’est qu’avant de commencer une étude, quelle qu’elle soit, on oublie toujours d’expliquer à l’enfant la vraie raison et la beauté de cette étude. On l’engage dans la grammaire, la géographie, l’histoire, l’arithmétique, sans même lui dire pourquoi. On lui dit : « Il faut ! » En voilà une raison. Si vous croyez qu’elle le convainc !

Je connais une paysanne qui répétait à son petit garçon :

– Il faut que t’ailles à l’école.

– Pourquoué ? demandait l’autre, bien calé dans ses sabots.

– Parce qu’il faut que tu saches lire, pardi !

– Pourquoué ? reprenait-il, imperturbable.

– Parce qu’il faut que quand je t’envoie chez le charcutier, tu puisses lire « charcuterie » dessus la boutique.

– Pouh ! a dit l’enfant avec une moue, j’vois ben, sans savoir lire, où qu’il y a des têtes de cochon !

Méfiez-vous des raisons d’utilité. Ce qu’il faut, c’est toucher l’enfant, le prendre aux entrailles. C’est par là qu’on le persuade. Avant de le faire lire, lisez-lui donc deux très beaux livres, un qui le fasse rire, un qui le bouleverse. Il ne vous demandera plus pourquoi on lit. Il saura désormais qu’il est dévoré de l’envie de lire.

 

 

 

IX

 

 

POUR moi, je commencerais toute éducation par la conjugaison des verbes : c’est le verbe qui est l’âme du langage, et je prendrais tout de suite les deux plus beaux, aimer, comprendre, en expliquant vite la délectation qu’il y a à les répéter sous toutes leurs formes, et à les vivre. Chaque fois que l’enfant comprend, montrez-lui son plaisir ; toutes les fois qu’il aime, soulignez son bonheur.

J’ai su que ces dernières années on avait remplacé dans les grammaires et les écoles le verbe aimer par le verbe chanter. C’est un crime. Un crime qui d’ailleurs résume une époque : il y avait plus de maîtres chanteurs que d’amoureux. Mais à présent, envoyez promener les grammaires... comme les écoles. Avant que l’enfant sache lire, qu’il sache aimer, et qu’il conjugue avec la bouche, l’oreille, le cœur, le premier des verbes.

On ne répète pas impunément « j’aime » et surtout « j’aimerai ». Ce dernier mot est une promesse, il engage.

Servez-vous des innombrables questions de l’enfant pour lui prouver qu’à lui seul il ne comprendrait à peu près rien, que c’est lui-même qui demande à comprendre, qu’il ne comprendra qu’en étudiant, qu’il désire donc étudier, et qu’il aura la joie, quand il aura compris, de commencer à aimer.

Une leçon d’intelligence et d’amour avant toutes les leçons. Elle les commande toutes. Hélas ! peu de parents y songent ! Tout ce qu’ils trouvent, c’est de dire en fronçant le sourcil :

– Tu as l’âge de travailler. Viens que je te conduise en pension.

L’argument vrai, c’est la beauté du monde. Prendre l’enfant par la main, sortir avec lui sur le perron (n’achetez pas de maison sans perron, et un perron qui soit charmant : il faut descendre au jardin, il faut habiter plus haut que lui ; le perron c’est l’image de l’indispensable hiérarchie) ; du perron montrez-lui la nature, la merveille qu’est le monde, et dites-lui :

– Regarde un peu. Est-ce assez admirable ! Eh bien ! tout cela est à toi, si tu comprends et si tu aimes. Comprends les choses, et tu les domineras. Aime les hommes, – ceux qui en valent la peine, – et tu tiendras le bonheur. Pour cela, il faut les connaître, les hommes comme les choses. C’est le but des études. Nous allons ensemble nous y essayer.

Sur un tel langage, qui, hélas ! n’est presque jamais tenu, il y aura peu d’enfants pour résister. Et s’ils vous résistent, c’est que vous n’êtes pas persuasif. Pour l’être, ne vous faites pas, grand Dieu, aider d’un avocat. Pas plus que d’un maître d’école. Vous-même tâchez donc d’aimer, d’aimer comme il faut. Les parents, malgré toutes les banalités qu’on dit, n’aiment pas assez leurs enfants. Il y a trop peu de pères Goriot. Encore peut-on m’objecter que le père Goriot aime mal : j’y consens. Il faut aimer en étant lucide, en faisant aimer ce qu’on aime. Puisque vous avez donné la vie, c’est que vous aviez pour elle un attachement. C’est si beau de penser qu’on ne donne la vie que dans la tendresse et le plaisir. Ayez plaisir à continuer votre tendresse. Expliquez à l’enfant que la vie est belle. Ne cherchez pas de midi à quatorze heures. Ne vous battez pas les flancs pour être poète. Vous le serez en n’y pensant pas. Comprendre, aimer. Revenez toujours à ces deux verbes. Voilà votre programme. Il vaut mieux que celui des écoles.

Et maintenant que vous aimez votre tâche et que vous l’avez comprise, au moment même où l’enfant déjà aime comprendre et comprend comme c’est bon d’aimer, allez, partez d’un pied léger, osez l’instruire en l’éduquant, et commencez avec lui une grande, interminable conversation, qui sera l’embellissement de ses jeunes années.

 

 

 

X

 

 

JE vous étonne ? Vous croyez avoir mal lu. Vous redites : « Conversation ? » Vous ne comprenez pas bien ?

Je m’explique.

Puisque vous avez renoncé à l’école, ce n’est pas pour enseigner comme elle enseigne. Ne soyez pas scolaire. Ne commencez pas par vous imposer une méthode qui ne peut être qu’arbitraire, et ne séparez pas les sujets d’études, en les classant ainsi qu’on fait en classe. Les séparer, c’est les tuer. Tout se tient dans la vie. Le monde est une symphonie, dont il est artificiel de diviser les éléments. En classe, on a du monde une vision de musée auquel sont adjoints des catalogues. Ne faites pas de dissection, pour l’amour de Dieu. Ne mettez pas à part le tronc, les pieds, la tête. C’est beau un corps tout entier. Prenez courageusement la vie comme elle est. Innombrable ? Trop variée ? Tant mieux ! Elle vous entoure ? Laissez-vous entourer. C’est une sensation troublante. Si l’enfant ne l’a pas d’abord, il ne participera jamais bien au monde ; il ne l’admirera jamais assez. Il ne faut pas que par des classements commodes il croie tout de suite dominer tout. Il faut qu’il sente au contraire ce qui le dépasse, qu’il aperçoive le royaume, et qu’il soit heureux d’y entrer modestement, pas à pas, avec vous. Soyez humbles tous deux. Si vous dites : « Lundi, nous ferons de l’histoire, mardi de la grammaire, mercredi du français, jeudi du calcul », prenez garde, vous perdrez dès le début la sensation du tout. Vous diminuez la création, en la mettant en morceaux. C’est pratique... en apparence. La voilà à votre portée, mais pour étudier les détails, vous perdez la pensée de l’ensemble, sans laquelle je vous défie d’acquérir aucune connaissance vraiment spirituelle. Croyez-vous qu’on puisse faire de la grammaire sans faire du français ? Le français n’est pas né tout seul ; ne faut-il pas l’expliquer par l’histoire ? Ne vous donnez donc pas la satisfaction pédante de créer un ordre, qui risque simplement de mettre du désordre dans un jeune esprit.

Dites-vous cette chose merveilleuse : « J’ai un petit être que je dois préparer à la vie. (Vous lisez bien le mot vie. Je n’écris pas examen. Ce n’est pas un synonyme.) Et j’ai pour cela devant moi cinq à six ans de pleine liberté. »

Prenez un catéchisme, une Histoire de France, une grammaire, une géographie, les fables de La Fontaine, une histoire naturelle, une Histoire sainte. Ayez-les tous près de vous, à votre portée. Dans la même heure vous aurez peut-être à les consulter tous.

Ah ! cette Histoire sainte, qu’on a délaissée pour nos fils, après qu’elle avait fait l’émerveillement de notre enfance ! Moïse au sommet du Sinaï parlant seul avec Dieu, Jacob luttant toute une nuit contre l’Ange, Samson aux pieds de Dalila, Ruth glanant dans le champ du vieux Booz, autant de souvenirs majestueux, de scènes gravées pour la vie, et qui agrandissent l’horizon de nos modestes existences. Ouvrez ce livre pour faire lire l’enfant, doucement, lentement. Dès que cette lecture sera commencée, toutes les études le seront. Car tout de suite il faudra s’arrêter... pour une parenthèse. La parenthèse vous entraînera je ne sais où, vers la grammaire ou l’histoire naturelle. N’ayez jamais peur de ces diversions. Ne vous dites pas : « Nous nous égarons. Nous allons perdre le fil. » Il n’y a pas un fil, il y en a dix mille. Les beaux voyages sont ceux où l’on s’arrête, où l’on a tout le temps de s’arrêter. Arrêtez-vous sans cesse.

Si le récit est beau, l’enfant ne sera pas fâché, il sera ravi que vous lui montriez tout de suite l’ordre et la valeur des termes qui composent ce récit. Sans que vous l’ayez prévenu, il se trouvera tout à coup que vous lui ferez de la grammaire.

Vous tenez là l’occasion de lui apprendre à parler, à penser juste, à admirer les mots... à s’en méfier aussi. Tout être humain a en lui un perroquet, qui ne demande qu’à grimper sur un perchoir pour pérorer. Veillez à ce que l’enfant éprouve bien le sens humain de chaque expression, de peur que la mémoire seule ne l’accapare. La mémoire n’y regarde pas ; elle est mécanique et superficielle. C’est dans le cœur qu’il faut mettre les mots ; c’est le cour qui doit les garder ; c’est lui qui doit les rendre.

Je me rappelle comme mon second fils était sensible, tout petit, à la sonorité et à la force des mots.

En lisant trésor dans l’Histoire sainte, il avait été extasié. Il avait dit : « Que c’est beau ! »

En lisant cratère dans sa géographie, il avait été épouvanté. Il remarqua :

– C’est un mot méchant !

Enfin, au cours d’une dictée, écrivant le mot crime, il voulait mettre un k.

– Un c suffit, lui dit sa mère.

Il reprit vivement :

– Tu crois ? Pour une chose si affreuse !

Attardez-vous à préciser le sens des mots. Dites-vous que c’est lettre morte pour presque tous les hommes. Du berceau à la tombe ils vivent d’à peu près. Faites pour l’enfant ce que l’Académie française fait pour ses Académiciens. Elle les réunit chaque jeudi, en les engageant à refaire le dictionnaire, mot par mot, de A jusqu’à Z. Quand ils ont fini le Z, ils reprennent à l’A. Ainsi depuis trois siècles. Le vulgaire s’amuse. Il dit : « Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? » Eh bien ! bonnes gens, ils ne fabriquent pas seulement un dictionnaire comme vous pensez. Ils apprennent leur langue. Et personne ne le fait. Songez-y donc pour votre enfant.

Quelle chance est la sienne d’appartenir à un pays qui parle une belle langue claire ! Si vous le lui faites bien comprendre, il en aura de la joie pour la vie. Je me souviens de la confession d’un Luxembourgeois me disant : « Nous vivons entre plusieurs dialectes. Ah ! que nous avons de peine à préciser la moindre idée ! Nous sommes des malheureux. »

Vous lui raconterez ce trait. Vous le laisserez rêver dessus. Ne vous pressez pas ; on se presse toujours trop. Il faut ménager des entr’actes pour que le rêve s’installe. C’est le rêve le plus important. C’est dans le rêve que les choses prennent leur forme nostalgique et durable. Il y a les silences encore plus importants que les leçons.

Puis vous choisirez des phrases qu’il aimera, parce qu’elles raconteront des choses belles ou pathétiques, et vous en profiterez pour glisser une règle de grammaire. Si vous trouvez une phrase poignante, où se trouve appliquée la règle des participes, l’enfant ne l’oubliera plus. Elle fera image dans son esprit. Les exercices de grammaire ne donnent jamais ce bonheur. Mais si l’histoire l’émeut, l’enfant se redit les phrases qui la composent.

Profitez-en pour lui faire voir que chacune d’elles est une famille avec une hiérarchie, un ordre, un mouvement, qui n’expriment pas que la pensée mais l’âme, et à propos de l’âme... ou du Saint-Esprit, prenez un petit chemin de traverse qui vous mènera tout droit au catéchisme.

Dieu, l’homme, la France, la langue française, il n’y a aucune raison pour les isoler, les mettre dans des cases. Dieu n’est tout seul qu’au catéchisme. On l’épingle là comme un papillon. Quelle extravagance ! Encore une fois tout se tient ; vous ne serez fidèle à l’aspect du monde qu’en rapprochant tout, et vous aurez chance d’inculquer à l’enfant un premier sentiment juste et poignant de la vie, si vous lui donnez une première instruction, où un pédagogue trouvera que tout est pêle-mêle, et où moi, je vous dis, je vous jure que tout enfin sera étayé, que rien ne sera plus dans le vide, que vous marcherez lentement mais sûrement, sans rien laisser derrière vous d’important ni d’incompris.

C’est la grande différence entre un pédagogue et un poète. Le pédagogue enseigne ceci puis cela, jamais cela avec ceci. Comme d’autres ont divisé la médecine – ô folie ! – il a divisé l’enseignement. Regardez le poète : il entre dans le monde tel qu’il est. Il va au-devant de l’univers, sans avoir peur de rien. Il faut faire comme le poète : dès qu’on commence l’éducation d’un enfant, ne se refuser aucun plaisir. L’enfant demande ; répondez. L’enfant vous distrait du sujet principal ; acceptez de vous distraire ; puis ramenez-le docile et content, au point de départ.

Je me doute bien qu’avec le mot plaisir je viens d’inquiéter certains lecteurs sérieux. Je n’ai pas voulu les inquiéter. Mais je ne crois pas que vous graviez utilement dans la mémoire du petit enfant ce qui l’ennuie. Ne lui refusez aucun plaisir, refusez l’ennui. Ce qui ne veut pas dire : « Pour enseigner il faut amuser. » L’alphabet en riant, titre ridicule sur lequel j’ai vu un pauvre enfant bâiller. Bien sûr ! L’auteur s’était battu les flancs. Il faut rester naturel, en veillant à conserver la vie, la vraie, celle du cœur. L’esprit est terne quand le cœur est inerte. La grande aberration de l’enseignement à l’école, c’est de croire à la vertu de l’ennui. Deux mots impossibles à marier. Allez donc demander à ceux qui ont la chance de pratiquer quelques vertus si ce ne sont pas des délices. La vie des saints est un enivrement.

Dès le premier jour, courez avec l’enfant vers ce qui est beau et grand, dans le monde et les actions des hommes, leur langage, leurs chefs-d’œuvre. Les grands personnages, les grands gestes, les grandes paroles. Si tout de suite le beau l’a touché, vous pouvez espérer que jamais il ne supportera le médiocre.

Puis de mois en mois, d’année en année, ne cessez d’élargir, d’approfondir cette grande conversation ; reprenez-la sans cesse pour l’augmenter de détails saisissants, de nouvelles parenthèses fécondes ; l’esprit de votre élève s’ouvrira ; vous pourrez pousser plus loin vos réflexions, donner de l’ampleur à vos jugements. La vie est complexe, l’histoire compliquée, l’hérédité invraisemblablement mystérieuse, les choses à savoir sont innombrables. Vous n’aurez pas peur de revenir vingt fois, cent fois sur les mêmes sujets, en les renouvelant vingt fois, cent fois, comme les grands artistes, qui reprennent toujours les mêmes thèmes, en les élargissant.

Bien entendu, cette conversation sera coupée d’exercices ; on ne se contentera pas de parler ; on s’arrêtera un jour, deux jours, pour fixer par écrit une explication difficile, pour dessiner une carte, dresser un tableau de dates significatives, pourvu que le tout toujours soit animé par une poétique correspondance entre votre âme et celle de votre élève. Ne vous attardez jamais à des sottises épuisantes comme les calculs de robinets. Ne vous asservissez pas à ces gymnastiques stériles de l’esprit. Au contraire, méfiez-vous-en. Mais n’oubliez jamais l’âme : qu’elle soit le but lumineux de votre enseignement.

Puisque vous serez libre, que vous n’aurez pas d’autre principe que d’être sensible et intelligent, vous ne serez pas rigoriste. Vous accepterez les fantaisies où vous entraînera l’enfant. Il y en a de charmantes. Vous ne le plierez pas trop vite aux rigueurs du dictionnaire, de la grammaire, aux volontés strictes de la société. La première fois que ma petite fille a écrit le mot tête, on lui a appris qu’il fallait un accent circonflexe. C’est un mot difficile pour une jeune cervelle et une petite bouche. Elle l’a tout de suite oublié.

La seconde fois qu’elle a écrit le mot, elle n’a pas mis l’accent. Sa mère a dit :

– Et qu’est-ce qu’il faut sur l’e ?

Elle s’est écriée :

– Ah ! oui, une hirondelle !

Comment avoir le cœur de rectifier ? Elle a dit « hirondelle » jusqu’à dix ans.

Je sais qu’aux yeux de certains maîtres ce que je recommande là est de la pure folie. Ne vous laissez pas intimider. Ce sont toujours les fous qui nous accusent de l’être.

N’ayez pas peur non plus de l’objection qu’on ne cessera de vous faire : que dans l’éducation de votre enfant telle que je la rêve il y aura des « manques », on dira même des « trous », et des « trous graves ». Puisse ce mot de « trous » vous égayer ! Restez impavide. Il n’y a pas un de nous qui n’ait d’importantes ignorances. Tant mieux. Nous ne sommes pas l’Encyclopédie. On en apprend toujours trop. Comme disent les Hindous : « Pour connaître la saveur de l’Océan, il suffit d’une goutte d’eau sur la langue. » Vous veillerez pour n’apporter à l’enfant que l’essentiel, le meilleur, la fine fleur de farine, ce qui est capable de l’enchanter.

Une mère pusillanime me disait : « Je ne peux pas instruire mon fils. Je ne me rappelle pas le dixième de ce qu’on m’a appris ! » Chère femme, elle ne savait pas sa chance, ni celle de son petit garçon !

Elle rejoignait dans son erreur cette jeune fille trop studieuse à qui son père disait devant moi :

– Laisse donc tout cela, ma chérie ! C’est idiot et inutile.

et qui, trop honnête, répliquait

– Il faut bien que je le sache, pour l’apprendre plus tard à mes enfants.

Cette transmission de connaissances fastidieuses et superflues rappelle ces objets inutilisables qui ne servent qu’à faire des cadeaux, qu’on reçoit sans joie, qu’on garde dans l’irritation, et qu’on redonne sans grâce, un jour de férocité. Si vous avez eu le premier courage de laisser de côté tous les programmes scolaires, il ne me semble pas que la tâche ensuite doive vous effrayer. Vous êtes libre, songez-y bien, absolument libre, n’ayant pour juges que votre cœur et votre bon sens. Enchantez l’enfant avec ce qui vous chante. Je n’emploie pas ces mots au hasard. Veillez à ce que beaucoup de vos digressions vous entraînent tous deux vers les poètes. Habituez-le de bonne heure à la musique ravissante des maîtres. Des vers, encore des vers. Même si le sens en partie lui échappe, il éprouvera le charme de leur chant. Enfin, livrez-vous à l’enseignement avec autant d’élan et de candeur que les imagiers du moyen âge, quand ils commençaient une statue pour une cathédrale. Je crois que c’est là le modèle à suivre. Il faut dans une naïve ferveur modeler votre enfant comme les images que j’évoque. Ne penser qu’à faire œuvre simple et vraie. Ensuite, vous reprendrez, vous enrichirez, vous embellirez. Et de nouveau, vous imiterez les imagiers, qui peignaient leurs figures après les avoir sculptées.

 

 

 

XI

 

 

MAIS... il y a un mais. Il y en a toujours un.

Nous n’avons jusqu’ici parlé que de beauté et de grandeur. Le mal dans l’enseignement doit-il être évoqué ? C’est une question qui paraît redoutable. Pourtant, je n’hésite pas. Je réponds : « Oui, mille fois oui ! »

D’abord, parce que c’est l’éducation de l’âme que nous faisons, et qu’il n’y a pas qu’à l’embellir mais à la préserver, ensuite parce que tout se tient, et que peindre le bien et le beau tout seuls, c’est les détacher de la vie. Enchantez l’enfant, mais avertissez-le. La vie est une splendeur ; elle est un drame aussi. Tout est contrastes, oppositions, action, réaction. Vous donnerez plus de portée à l’œuvre bienfaisante d’un grand homme, si vous faites voir dans l’ombre le misérable qui la menace. Le mal est toujours près du bien. Il s’en faut toujours d’un rien. L’homme perd constamment l’équilibre. Il passe la moitié de sa vie à le chercher. C’est bien que dès le plus jeune âge l’enfant le comprenne, ainsi que les dangers qu’il court.

Surtout s’il est Français ! On ne peut pas, on ne doit pas élever un petit Français entre des œillères. Il faut laisser sa vue libre. Vous n’êtes pas obligé d’attirer son regard sur des sujets dangereux, mais quand il voit et qu’il comprend, prenez garde de lui fausser le jugement. Ce que nous avons peut-être de plus émouvant dans notre héritage national, c’est un goût passionné de la vérité. Alceste. Il a beau être un personnage imaginaire, comme il est la création d’un homme de génie, on peut le ranger à côté des plus belles figures de l’histoire, celles qui représentent le courage et l’honneur. C’est Alceste, ce mécontent parce qu’on offense son honnêteté, qu’on trouve à l’origine de toutes nos révolutions. Elles sombrent presque toutes dans l’horreur, mais le point de départ en est touchant. Il y a chez le Français, amoureux de vérité, une générosité hardie qui ne craint pas le sacrifice. Ne pas oublier ce trait, quand on élève un petit enfant de chez nous. Si sous prétexte de bienséance vous lui cachez ou lui affadissez la vérité, plus tard il vous en voudra, ou il aura pitié, ce qui est pire. C’est une grande faute de le tromper. Développez son jugement, provoquez ses jugements. Ne lui donnez pas à étudier un auteur, en lui disant qu’il est sublime. Laissez venir son opinion, rectifiez-la s’il y a lieu, mais qu’elle s’affirme d’abord. Ne lui donnez pas la religion des livres, sans lui montrer aussi comme il est dangereux d’être livresque. Et, tout en l’habituant au respect, aux convenances, en éveillant son goût, et mieux encore son tact, faites-lui juger les gens. Ne dites pas : « Il est trop petit. » Ne craignez même pas un peu d’impertinence : elle vaut mieux que la fadeur ou le vague dans le cerveau.

Ne lui désignez pas trop vite les canailles ; c’est un sujet un peu difficile pour lui ; il n’a pas les éléments pour s’y reconnaître. Mais n’hésitez pas, parmi les gens qu’il approche, à lui montrer les imbéciles. Il n’est jamais trop tôt ! Comme, d’autre part, vous lui ferez respecter et admirer l’intelligence et le cœur, que craignez-vous ? Qu’est-ce que vaut le respect s’il n’est pas une conviction née du discernement ?

Mon fils aîné, quand il avait six ans, s’est éveillé un matin en nous appelant.

Nous sommes accourus, sans savoir si c’était de l’angoisse ou du bonheur. C’était du bonheur. Dressé dans son lit, il nous a dit d’une voix bouleversée :

– J’ai fait un vers !

Je crois que j’ai eu peur. J’ai pensé : « Quels monstres que ces enfants d’écrivains ! » Mais sa mère a éclaté de rire :

– Dis-le vite !

Malgré sa joie il n’était peut-être qu’à demi éveillé. Il nous regardait. Nous voyait-il ? Il faisait de grands yeux où passaient encore les images d’un rêve inachevé. Il a récité :

Ne soyez pas bête sans que Dieu s’en occupe !

C’était un vers boiteux mais magnifique. C’est ce que je connais qui a été dit de plus important sur la bêtise. Cet enfant de six ans, dans le demi-sommeil, posait la question avec une ampleur que n’ont plus les hommes qui réfléchissent. La bêtise est une plaie à laquelle on ne connaît pas de remèdes humains. La prière seule s’impose. Hélas ! quel est l’idiot qui demande au Seigneur de l’être un peu moins ? D’autres, en tout cas, peuvent supplier pour lui. Mon fils, quand il rêvait, avait le sens de l’impuissance humaine et de la miséricorde divine. Il faut le donner à votre élève.

Il n’y a pas que l’imbécillité à lui faire voir. On s’aperçoit, dès qu’on a une vie un peu avancée, que les trois états d’âme les plus fréquents chez l’homme s’appellent la peur, l’envie, la vanité. Pour en préserver l’enfant, habituez-le à les dépister. La leçon de morale ne doit pas être tirée d’un manuel, mais de la vie, et illustrée par elle.

Vous ne donnerez du courage à l’enfant qu’en lui montrant la peur en chair et en os. Lui dire : « N’aie pas peur ! » est une leçon dans le vide. Il faut le faire rire de la peur des autres. Aidez-vous de Molière qui a peint la peur mieux que personne. Montrez-lui un avare qui a peur de donner, peur de dépenser, peur de manger, peur de manquer. Montrez-lui un malade imaginaire, au milieu de ses coliques et de ses purgations, hanté par la peur de mourir. Montrez-lui les pauvres hommes ratatinés sur leurs habitudes, parce qu’ils ont peur de toute nouveauté qui les dérange et fasse un courant d’air. Montrez-lui le visage, le physique, la tournure de l’homme apeuré, du fonctionnaire qui a peur de fonctionner, du marchand qui a peur de ne pas gagner, de l’acheteur qui a peur de dépenser, des maris qui ont peur de leurs femmes. Dans la rue, en chemin de fer, dans les magasins, les scènes abondent, où vous pourrez l’initier à la peur de la vie et à la vie de la peur. Et quand vous aurez souri avec lui d’un pauvre homme inutilement transi, vous remettrez nonchalamment, sans en avoir l’air, la conversation sur Du Guesclin, Bayard ou Napoléon.

Il en sera de même pour l’envie, dont vous dénoncerez la blême figure du plus loin que vous l’apercevrez. Les Français en ont plus souffert que tous les autres. Ils sont habités par une passion cruelle et stupide, l’amour de l’égalité. Elle leur tient au cœur plus encore que la liberté. Elle les a abêtis, avilis, conduits au fond d’impasses sordides. « Tous les hommes sont égaux », proclament les Droits de l’Homme, et voilà les gobe-mouches convaincus. Montrez les gobe-mouches à l’enfant, et faites-lui voir... sur lui-même les ravages de l’envie, dès qu’il sera jaloux de ses frères, dès qu’il se plaindra à table d’en avoir moins qu’eux, dès qu’il voudra les mêmes jouets, les mêmes costumes, les mêmes caresses. Ne croyez pas pratiquer la justice vous-même en procédant à une répartition strictement égale des cadeaux ou des claques. Puisque vous ne pesez pas les faiblesses et les mérites de chacun, vous êtes injuste en paraissant équitable. Votre raisonnement est enfantin. Il n’y a pas de raison pour élever l’enfant d’une manière enfantine.

Promenez beaucoup l’enfant si vous voulez le préserver de l’envie. L’étude, au premier âge, ne se fait pas qu’avec un tableau noir, un tablier noir, sur une table noire, le nez dans des livres tachés d’encre noire. Les repas, les promenades, ce qui est agréable, doit être aussi sujet d’études. Habituez votre élève à être physionomiste, au vrai sens du mot, pas comme j’entendais dire à un homme du peuple : « Ah ! dame, votre fille, elle est physionomiste, car c’est pourtant vrai que ce dimanche-là j’avais changé de culotte, et elle l’a vu ! » Habituez-le à regarder les visages... plus que le reste, et à les comprendre, surtout les yeux et l’âme à travers les yeux. Tout petit, oui, il ne faut pas perdre de temps. Vous lui faites bien voir les animaux sur son livre d’histoire naturelle. Dans l’humanité il y a tous les animaux, désignez-les-lui, et avant les autres – c’est le plus pressé – l’animal envieux.

Vous avez plus d’un moyen de le fortifier contre cet horrible sentiment. Le premier, c’est de l’attacher à ce qui fait sa vie, ses petites affaires, son travail, ses distractions. Lui faire sentir sa chance inouïe : tant de pauvres êtres n’ont que des malheurs et des tourments. Le second, c’est de le détacher de la vie des autres, si éblouissante qu’elle soit. À chacun son destin. Quand on envie le succès ou les biens d’un voisin, il faut désirer aussi prendre ses soucis en charge. Les riches en ont de terribles : montrez-les-lui. Et faites-lui respecter le riche qui enrichit le pays, celui qui dépense bien, qui achète les belles choses, qui fait gagner les meilleurs. Chaque fois que vous pouvez donner à l’enfant une occasion d’aimer au lieu de haïr, de comprendre au lieu de s’aveugler, prenez-la aux cheveux.

Quand vous le promenez, accoutumez-le à admirer ce qu’il voit d’agréable dans les boutiques, en comprenant que c’est fort bien là, et qu’il serait bien vain que ce fût changé de place. Quel plaisir de se dire : « Il y a un tableau ravissant qui représente le Paradis terrestre, chez un marchand, à une demi-heure d’ici. Il fait beau ; nous allons le voir ; viens vite ! » Si on l’achète, dès qu’on l’a dans sa chambre, c’en est fini des beaux élans et des promenades magiques, où on part en courant, pour revenir en rêvant.

Faites comprendre à l’enfant que d’envier ce qu’ont les autres entraîne l’homme sur une pente où il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête. Il a envie de posséder la maison d’un ami. Pourquoi pas le château de Versailles ou les Invalides ? L’envie peut mener à la démence. De bonne heure, dès l’âge le plus tendre, que l’enfant prenne le goût de la variété infinie, c’est-à-dire la vraie intelligence du monde, que s’il est né petit oiseau, il ne jalouse pas un éléphant, mais qu’il se contente de lisser ses plumes, de soigner son nid, et de chanter le mieux qu’il peut. C’est un sort assez beau. Tous les destins sont beaux, quand on a le talent de les embellir. C’est ce talent-là qu’il faut cultiver chez lui, au lieu de le laisser s’exaspérer sur des désirs impossibles. L’envie est d’abord une sottise. Si on le faisait mieux comprendre à l’enfant, on l’en guérirait plus vite. Je disais tout à l’heure : « Montrez-lui avant tout les imbéciles. » Le premier de tous, le plus voyant, c’est l’envieux.

Il est vrai que le vaniteux est de taille aussi. Mais avec lui la tâche est plus facile. C’est souvent un comique. Il vous a des trouvailles irrésistibles. Si l’enfant a quelque don d’imitation, laissez-le dépister et singer le vaniteux. Et puis, ne le manquez pas lui-même : à sa première crise de vanité, mettez-lui le nez sur une glace.

De bonne heure, à ce sujet, montrez-lui la simplicité des grands hommes. Si vous n’avez de grands hommes que dans l’histoire, – vous pouvez en avoir un chez vous, il y en a d’inconnus, – du moins faites-lui voir près de lui ceux qui mènent une vie vraiment honorable, en ne jouant pas un personnage, en ne jetant pas de la poudre aux yeux, en ne cherchant pas à faire des dupes. Avant tout, dites-lui ce qu’on ne dit pas assez, que le vaniteux n’est pas honnête. Il y a quelques vaniteux inconscients, les plus bêtes ; la plupart se soufflent en sachant ce qu’ils sont ; et ils se font valoir par crainte du peu qu’ils valent.

Aussi, j’engage les parents à avoir devant l’enfant, quand ils jugent les étrangers ou les amis, la conversation la plus libre, pourvu qu’elle soit exemplaire. L’enfant sensible s’aperçoit parfaitement de ce qu’on ne dit qu’à demi-mot. Et vous n’avez aucune raison de dire à demi-mot que l’oncle Un Tel est absurde, la tante Une Telle avare. Si c’est vrai, dites-le carrément, comme vous dites que tel ami est un cœur d’or, et tel autre un grand esprit. Vous ne détruirez pas le sentiment de la famille, en parlant avec rigueur. Le tout est d’avoir le ton juste, sans malveillance.

Je pense encore aux cathédrales. Les gargouilles, et les jugements derniers qui y sont figurés avec les démons et les damnés, font mieux comprendre la grâce et la paix des vierges, des apôtres, de toutes les saintes figures. Vous ne nuirez pas à l’enfant, vous ne risquerez pas de l’assombrir, en dénonçant devant lui des défauts véritables. Au contraire, c’est un des moyens de lui faire mieux goûter les vertus, par conséquent d’assainir son jugement. Le jugement, ce doit être un des premiers soucis dans l’étude, on l’oublie toujours trop.

On n’apprend la grammaire à l’enfant que pour qu’il puisse juger de ce qu’il lit et de ce qu’il écrit.

On n’apprend l’histoire à l’enfant que pour qu’il puisse juger des hommes et des évènements.

On ne fait apprendre les fables de La Fontaine ou les stances du Cid à l’enfant que pour qu’il juge de ce qui est beau, de ce qui est le plus beau, de ce qui honore la vie.

 

 

 

XII

 

 

JE n’oublie pas que le jugement dans le jeune âge ne cessera d’être troublé par l’imagination. Certains disent, surtout des médecins : « Alors, servons-nous d’elle. Et pour lui, nous verrons plus tard ! » C’est un classement trop strict. Tout commence avec la vie, le jugement comme le reste, et quand il est distrait, raison de plus pour l’exercer.

À mon humble avis, il y a plus dangereux pour le jugement de l’enfant que sa propre imagination. C’est la mauvaise humeur, l’air rogue, la nervosité, si fréquents chez ceux qui l’instruisent. Rien de mieux pour le buter, l’engager dans des rancunes et des préjugés d’où il ne se tirera plus. Le reproche humilie, il n’élève pas. La bonne humeur – je ne dis pas comme certains excessifs, la gaieté ou la joie, – la bonne humeur, mieux encore l’humeur égale, l’équilibre dans l’humeur doit présider aux études, aux petites comme aux grandes. Ne secouez pas l’enfant, ne l’abrutissez pas de réprimandes, ne le faites pas vivre parmi les orages et les éclairs de l’impatience. Ne criez pas à tue-tête : « Tu ne feras jamais rien ! Tu ne seras bon à rien ! Tu seras la honte de ta famille ! » Temps et forces perdus. Au lieu de jouer ce mélodrame, reprenez doucement, inlassablement, ce que l’enfant n’a pas compris. Car il ne s’agit jamais que de cela : l’enfant dit des absurdités quand il ne comprend pas, et qu’il n’aime pas ce qu’on lui enseigne. Me voici revenu à mes verbes préférés. Mais mon métier d’écrivain est de revenir sans cesse, et de tourner toujours autour d’une vérité, quand j’ai le bonheur d’en tenir une.

En instruisant vous-même l’enfant, n’oubliez jamais ce que j’ai déjà noté, que le drame des écoles, c’est que la plupart des élèves perdent pied, sans que le maître s’en aperçoive et s’en soucie. Trop nombreux et timides, ils n’osent pas poser de questions, ils se laissent aller, ils coulent, ils se noient. Ce sont des classes de noyés que les professeurs traînent après eux, et de noyés qu’on ne ramène jamais à la vie : pensez donc, il faudrait tout reprendre, tout recommencer ! Prenez garde vous-même de noyer votre enfant dans les remous d’une mauvaise humeur qui ne lui explique rien ; or, c’est d’explications qu’il est avide. J’ajoute qu’il y a des choses si malaisées à expliquer au premier âge que le mieux est de les laisser. Une fois de plus, vous ne ferez pas ce qu’on fait en classe, et ce sera la sagesse.

Je me rappelle, quand un de mes fils se morfondait en dixième, avoir passé une soirée entière à essayer vainement de lui faire entrer dans la tête quelques lignes de son manuel d’histoire. Le pauvre enfant, en un an, avait à voir grosso modo l’histoire de France de Pépin le Bref à la Révolution française. C’est le professeur qui m’avait dit grosso modo. Ce soir-là, nous étions arrivés au texte suivant :

« Question. – Que firent les habitants des villes pour préserver leurs libertés contre les seigneurs ?

« Réponse. – Les habitants des villes s’associèrent et formèrent des communes. »

Je sentais bien tout ce qu’il y avait de peu exaltant dans cette information historique, mais je réalisais mal – grosso modo – que, dans cette triste réponse, après cette morne question, il n’y avait rien pour l’enfant, pas un mot qui répondît à une réalité vivante. Et de fait, il ne pouvait pas arriver à la retenir, ne comprenant pas ce qu’elle signifiait. Je le lui disais de mon mieux, ce mieux ne valait rien. Je n’arrivais pas à l’intéresser. Il me faisait un regard de chien perdu. La fatigue aidant, il ne savait même plus conjuguer ses verbes. Il balbutiait : « Les habitants fondirent des communes... » Je reprenais : « Non, fondèrent. » Puis, je recommençais : « Que firent les habitants des villes ? » Et il répétait : « Que fèrent les habitants... » Nous n’en sortions plus !

À sept ans, pouvait-il avoir la moindre idée des injustices sociales et de l’intérêt de se grouper pour les pauvres gens ? Pouvait-il entrevoir ce qu’était une commune ? Il aurait fallu huit jours de causeries, d’exemples vivants, d’expériences vécues. Et encore ! Au bout de huit jours nous serions morts d’ennui, parce que sa nature comme la mienne était entraînée vers la poésie, et pas du tout vers les communes et les associations. La preuve, c’est qu’après une heure d’efforts il fut touché de ma bonne volonté, tandis que moi j’étais ému de sa misère, et avant qu’il allât se coucher, comme je redisais une dernière fois : « Les habitants des villes s’associèrent – tu y es maintenant ? – et formèrent des communes – tu as bien saisi ? », il me dit avec de bons yeux reconnaissants :

– Oui, oui, j’y suis, ils se sont mis en rang !

Si, au lieu de le fourrer sottement dans un collège, je l’avais instruit chez moi, j’aurais simplement passé cette page-là, parmi tant d’autres. On ne peut pas mesurer l’absurdité de certains manuels, composés par des balourds, qui ignorent tout de l’âme de l’enfant, pour la bonne raison qu’eux-mêmes depuis longtemps ont mis la leur dans un placard.

J’ai élevé trois enfants, je n’en ai pas vu un seul s’intéresser aux communes, pas plus d’ailleurs qu’à Pépin le Bref et à Étienne Marcel. Mais aux trois j’ai vu des larmes dans les yeux, quand on leur racontait Jeanne d’Arc et Napoléon. Je dis : on, il faut s’entendre ! La première personne qui parla de l’Empereur à mon fils aîné fut une bonne Hongroise, confite en religion. Comme il demandait : « Napoléon, qui c’était ? », elle répliqua :

– Un homme qui a dit : « Le plus beau jour de ma vie a été ma première communion. »

Évidemment, ce n’est qu’un aperçu de sa carrière. Il fallut reprendre le sujet. Mais quand on le reprit, quelle émotion !

Chaque fois que vous abordez un grand sujet passionnant, l’enfant vous interroge. Chaque fois que vous tombez dans un petit sujet sans vie, c’est vous qui l’interrogez. Peut-être alors que vous abusez.

Je me souviens que ma fille m’a demandé pour Jeanne d’Arc, en pleurant à chaudes larmes (les larmes coulaient telles des perles sur deux joues roses et rebondies) :

– Quand les Anglais l’ont brûlée, qu’est-ce qu’ils ont fait de ses petites pantoufles ?

Je n’ai pas su répondre tout de suite ; mais j’ai vu son indignation ; et j’ai dit pour excuser mon ignorance :

– Es-tu sûre qu’elle avait des petites pantoufles ?...

Elle a couru me chercher une image de Boutet de Monvel. Comment nier ? J’ai dit lâchement :

– Eh bien !... c’est l’évêque Cauchon qui a dû les prendre !

Elle s’est remise à pleurer, puis entre deux sanglots :

– Tu comprends, toi, qu’une mère appelle son fils Cauchon ?

Là au moins nous étions en pleine fable, en même temps qu’en pleine réalité. Là nous nous cultivions autrement qu’avec les communes et les secours à apporter aux asphyxiés. Là nous travaillions ensemble à édifier le précieux royaume intérieur qui sera la vie de son âme, toute sa vie.

L’instruction, dans le premier âge, doit se fondre, se confondre avec l’éducation. Et le premier âge va jusqu’à douze ans, pas moins.

Jusqu’à douze ans, gardez l’enfant, ne le lâchez pas, et ne cessez pas de l’aimer. Si vous l’aimez, vous ne serez pas en peine de savoir quoi lui enseigner. Ce qui vous touche, ce qui l’émeut. Au cours des parenthèses que je vous ai conseillées, il vous arrivera plus d’une fois d’être obligé d’apprendre vous-même ce que vous avez à lui dire. Quelle bonne fortune ! Les vraies études animées, frémissantes, sont celles qu’on fait en instruisant les autres. Pour soi on s’est trop souvent contenté de comprendre à demi, d’avancer avec une lanterne sourde. Pour l’enfant il faut que la lanterne éclaire. Vous verrez le bonheur que vous aurez à la faire éclairer.

Et ainsi, j’espère que vous le mènerez jusqu’à douze ans, sans que ni l’un ni l’autre ayez l’impression fâcheuse, vous d’avoir donné, et lui d’avoir reçu... des leçons. Ce sera tout autre chose, ce sera beaucoup mieux. Vous l’aurez éveillé, vous l’aurez élevé. C’est une expression prometteuse : élever un enfant. Mais il ne suffit pas de la comprendre. Il faut, quand on est mère, tenir la promesse.

D’autres croiront mieux dire en conseillant : « Faites un caractère ! Surtout trempez-le bien ! » Il y a des gens comme des lames d’épée, qui se plaisent à vanter toujours l’énergie, à susciter sans cesse les volontés. Je me méfie de quelque excès chez ces prêcheurs. Je préfère mon point de vue. Si vous élevez vraiment l’enfant, rien d’important ne peut être omis.

Élevez-le en le passionnant pour le beau, en le lui montrant dans tout ce qu’il apprend. La vie de Jeanne d’Arc c’est sublime, mais une phrase, une simple phrase bien faite, c’est admirable, et une histoire bien contée, quel bonheur dans la vie !

Dès qu’il en sera pénétré, vous vous le serez attaché. Alors, soyez tranquille, il ne demandera pas à aller au cinéma ; il ne demandera pas à être abonné à quelqu’un de ces journaux d’enfants qui ont l’air rédigés par une actrice américaine, un cow-boy, et un chanteur de music-hall ; il ne demandera même pas à être scout, et là vous l’aurez échappé belle.

Oh ! je sens que je m’engage encore sur un terrain dangereux. Un de plus. En suis-je à un près ? Je sais que ceux qui défendent le scoutisme y voient une si parfaite noblesse que quand on doute devant eux de ses bienfaits, on les jette dans l’indignation. Je m’engage... prudemment, en faisant une concession. Si un grand garçon de seize ans tient absolument à être scout, s’il est fort, s’il éprouve un besoin impérieux de faire marcher ses jambes et de donner de la voix, qu’on le laisse aller. L’éreintement à cet âge est une solution pour tant de choses ! Mais les petits, si je veux les préserver de l’école tous les jours de la semaine, ce n’est pas pour les jeter, le dimanche, dans le scoutisme. Je me méfie d’ailleurs de ces pères et mères qui louent avec hyperbole ces exercices bizarres, pratiqués dans le plus étrange des déguisements. Ils ont hâte surtout de se débarrasser des enfants, et ils apaisent leurs remords dans une frénésie d’admiration à l’égard de la haute moralité scoutique. Quant à moi, je n’y vois que des efforts pour rien, des voyages de néant, des courses dans la transpiration, au milieu de cris d’animaux et d’odeurs de cuisine.

« Aux vacances de Pentecôte ils iront camper dans l’Esterel ou dans les Pyrénées ! » disent les mères extasiées à l’idée que de jeunes abbés ardents vont les délivrer de leur progéniture.

Pauvres abbés ! Quelle pensée saugrenue de faire mille kilomètres en chemin de fer avec trois cents moutards qui ne savent pas voir, ne regardent rien, et qu’il eût bien suffi d’emmener de Paris à Fontainebleau !

On se demande qui déraille le plus, des parents qui ne font pas leur devoir, ou des abbés qui délaissent le leur, pour assumer celui des parents.

La place de l’abbé est à l’église.

La place de l’enfant est à la maison, au jardin de la maison, dans la famille. C’est là son milieu ; c’est de là qu’il est sorti ; c’est là qu’on peut le guider ; c’est là qu’il peut apprendre, se développer selon sa nature, se faire une première idée du monde, commencer à y trouver sa place, – sa place qui n’est pas celle du voisin, mais celle qui convient à sa personne propre.

Ne craignez pas qu’il devienne un être à part. Tout ce qui compte dans une nation, tout ce qui fait l’histoire d’un peuple est à part. Nous venons de vivre une période misérable, qui peut se résumer en une phrase : « On n’y a pas vu d’hommes. » Ce qui veut dire que précisément personne ne s’est détaché de la masse. La honte de ce commencement de siècle, c’est que tout est demeuré confondu. Il n’y a pas eu d’êtres singuliers. C’est pourtant ceux-là les grands hommes, et qui mènent les autres. Je sais qu’on ne fait pas de grands hommes sur commande, mais on a plus de chance d’en voir surgir quand on préserve l’enfance, que quand on la jette inconsidérément dans la grossièreté de la vie publique. La première enfance doit être, chaque fois qu’on le peut, instruite et élevée à l’abri, c’est-à-dire à part. Songez à l’âge trouble qui va venir si vite, l’âge inquiet, inquiétant, où l’enfant va grandir, où en grandissant il vous échappera, où vous serez effrayé de la longueur de ses bras, de la proportion de ses pieds, où on vous dira chez le marchand de chaussures :

– Nous n’avons plus de garçonnet. Il faut vous donner de l’homme.

où il sera provisoirement incohérent, où il deviendra barbare – l’âge ingrat, comme disent justement les parents.

Si vous n’avez pas fortifié l’enfant pour qu’il aborde cet âge difficile avec le goût décidé du beau, avec de la clarté dans l’esprit et de la pureté dans l’âme, si, à force d’enthousiasme et de poésie, vous n’avez pas cultivé son feu sacré, si en deux mots vous n’avez pas su lui faire une âme chevaleresque – et je redis, bien entendu, sans vouloir décourager personne, que ce n’est possible qu’avec quelques-uns – alors, vous serez même avec ceux-là pris au dépourvu.

 

Vanité des vanités ! J’ai déjà écrit cent pages pour expliquer par le menu ce que peut être la première éducation, faite d’intelligence, d’amour, d’exemples !... Dire que j’aurais pu, pour un lecteur qui devine entre les lignes, me contenter d’une phrase, et simplement indiquer avec nonchalance que le mieux pour élever un enfant... c’est encore de s’élever soi-même devant lui.

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME PARTIE

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L’ÂGE DIFFICILE

 

 

I

 

 

CE n’est rien de faire un enfant : on voit les plus innocents y réussir. Mais d’un enfant faire un homme, voilà qui demande un peu plus d’esprit. Et d’instinct. Les deux ensemble. L’esprit seul se fourvoie ; l’instinct, il faut savoir l’écouter, et pour l’entendre, ne pas prêter l’oreille à toutes les voix du monde. Vous ne choisissez pas, au moment de prendre un train, le wagon où s’entassent le plus grand nombre de voyageurs. Pourquoi, dès qu’il s’agit de la conduite de votre vie et de celle de vos fils, suivez-vous la foule ? Je suis sûr que vous trouvez excessif mon conseil de garder l’enfant jusqu’à ses douze ans, « parce que les autres » direz-vous... Ah ! ne vous réglez donc jamais sur les autres ! Surtout en un siècle qui a subi de si graves secousses, dans une société cynique et abaissée, où tout être faible peut si vite avoir l’âme ternie par des contacts affreux.

En gardant l’enfant, je trouverais naturel, pendant les deux dernières années, que vous vous fassiez aider par un bon maître, qui par exemple lui commencerait à la fois une langue morte et une langue vivante. La conversation dont j’ai parlé, et dont je pense bien que les pédagogues riront – pourquoi ne pas dire que je l’espère ? – j’accorde que sur certains points il est bon de la préciser, par un travail, plus rigoureux, mais ce travail il faut l’établir à la maison jusqu’à ce que vous soyez sûr que l’enfant est fort, et si possible généreux. Le plus important, c’est la chaleur du cœur. Elle se perd à fréquenter des animaux à sang froid. J’ai la terreur de cette fréquentation.

 

Hélas ! arrive l’âge fatal où l’enfant doit changer de vie. Il faut qu’il se sépare de la famille : ce sont ses premiers essais d’envol autour du nid. Il faudra qu’un jour il voyage ; il faudra qu’il tâte de l’amitié et de l’amour ; il faudra même qu’il meure. Voici la première fois qu’il s’écarte. C’est le premier sacrifice social.

Un grand changement s’est déjà fait : il ne pose plus de questions. Est-ce qu’il se contente de ce qu’il sait ? Ce serait le moment de lui faire éprouver qu’il ne sait rien. Sans doute se passe-t-il d’étranges choses en lui : il s’écoute, au lieu d’écouter, comme il faisait, les voix de l’extérieur. C’est le moment de l’assujettir à une discipline plus exacte. Laquelle ? Nous sommes d’accord sur le but : faire un homme cultivé, ce dont le monde a le plus besoin dans l’état d’injustice brutale où il est tombé. Encore faut-il savoir si ce pays, qui a failli être si beau, mais que tant de révolutions ont affaibli, vous offre une aide sérieuse pour réaliser votre espoir.

Il y a une constatation troublante, qui n’échappe à aucun homme averti et sincère. Nos pères, les Français qui ont vécu de 1850 à 1920, avaient l’esprit orné de telle sorte qu’un certain nombre de grandes idées, de grands hommes, de grandes œuvres les accompagnaient tout le long de leur vie, leur servant ensemble de conseil, de soutien, d’enchaînement. Ils faisaient à toute occasion des citations d’Horace, et ils parlaient de Caton l’Ancien comme d’un ami. C’était le temps de la forte culture classique. Elle a donné une élite solide à la société.

Ma génération, celle des hommes nés vers la fin du dix-neuvième siècle, a encore fourni une élite, mais fragile. Les études étaient déjà devenues fort incertaines. Sous prétexte de leur donner de l’air, on avait commencé à les éventer. Cependant, si je demeure confus, en comparant le peu que je sais à ce que nos pères savaient, je retrouve de l’orgueil – oh ! un bien triste orgueil ! – à constater que je possède encore quelques notions personnelles et vivantes sur le passé du monde, tandis que nos fils n’en ont plus guère. On ne distingue pas là-dessus ce qu’ils ont appris dans les Facultés et au cinéma : c’est la même absence d’esprit. De la vulgarisation... et de la vulgarité. La décadence paraît évidente, et depuis cinquante ans ininterrompue. Il est possible que le désastre l’ait arrêtée : parmi les maisons en ruines il y a pas mal d’erreurs écroulées. En tout cas, c’est le moment où, relevant des édifices, on peut espérer restaurer des traditions. Je dis traditions, ce qui n’est pas une pensée rétrograde. La recherche éperdue du nouveau a toujours conduit à la nécessité d’un sage retour vers l’ancien. C’est une sottise de tout changer, une immense sottise pour rien. Mais les jeunes ont besoin de se fatiguer. En sorte que quand de bonnes choses sont établies, ils ne rêvent que de les démolir, afin de se donner de l’exercice. Il vaut donc franchement mieux vivre une époque où les choses sont démolies. Au moins, lorsque les jeunes vous offrent leurs bras et leur bonne volonté, vous pouvez leur proposer un plan qui sera tout simplement celui de leurs grands-pères ; et il leur paraît neuf.

Pour établir ce plan, réveillons nos souvenirs, et tâchons de revivre par la pensée ce que fut l’éducation en cette première moitié du siècle, qui a connu deux guerres horribles. Chaque guerre est un bouleversement. Toute âme sensible le saisit à l’heure tragique où la guerre éclate. Quelle journée ! C’est comme un avant-goût de la mort. On saute d’un bond dans l’inconnu, dans un monde nouveau qui n’est qu’énigmes pathétiques.

La guerre de 14 épuisa la France. La victoire l’acheva : il faut beaucoup de force pour soutenir une victoire ; il en est ainsi de tout succès, de tout bonheur. D’une guerre à l’autre les institutions s’affaissèrent, l’enseignement d’abord. Il y avait déjà quelques années que les enseignements primaire et supérieur étaient dégradés par la politique, mais l’enseignement secondaire, avant la guerre de 14, restait une des gloires de la France. Ce n’est pas un très beau nom, l’enseignement secondaire ; sans doute, une invention de bureaucrate ; mais au dix-neuvième siècle, en France, on ne pouvait pas avoir Platon comme ministre de l’Instruction publique. Résignons-nous. Le mot est passé dans le langage courant ; je suis bien obligé de parler comme mes contemporains.

J’ai été enfermé dans des lycées parisiens de 1894 à 1903. Neuf années, dont cinq à peu près que je n’ai pas vécues, mais bâillées. Restent quatre ans où j’ai pressenti ce qu’avait d’inoubliable cet enseignement. C’est que nous avons vécu de quatorze à dix-huit ans surtout quelques heures de haute spiritualité, dans une atmosphère de sévérité matérielle, bien curieuse à évoquer aujourd’hui.

Nous travaillions dans des classes dépourvues de tout ornement pour que rien ne détournât nos pensées, où la lumière n’arrivait que par des carreaux dépolis pour que rien ne vînt distraire la vue, où nous avions le minimum de bancs et le minimum de tables, la table n’étant qu’une planche, le banc n’en étant qu’une autre, et que nous réduisions encore en les sculptant au canif avec passion. Le corps ne connaissait aucune aise, aucun plaisir : il n’y avait qu’à se réfugier dans ceux de l’esprit. La vulgarité de la vie ne pouvait pas nous atteindre : nous en étions totalement séparés. Nous vivions dans un monde à part, celui de nos devoirs, de nos leçons, qui remplissaient nos journées, les dimanches compris. Je peux dire que j’ai vécu en France aux dix-neuvième et vingtième siècles... sauf pendant mes années de collège : celles-là, je les ai passées entièrement avec des Grecs et des Romains. L’ancien enseignement secondaire avait une force inouïe : il nous isolait du monde moderne. L’enfant était tout à ses études et n’avait pas le choix. Il n’y avait pas de distraction possible : elles ont toutes été inventées depuis. C’est d’ailleurs le grand signe de la décadence : tout ce que l’homme découvre est pour son divertissement, tout le détourne du travail. Mais dans ma jeunesse rien, absolument rien n’a pu m’en écarter, sauf ma propre imagination. Je dois avouer que c’était un domaine assez large, où je me suis retiré chaque fois que j’avais par exemple une version de Sénèque ; mais ceci est une aventure particulière, et encore était-elle spirituelle. Quoi qu’on fît, et même quand on ne faisait rien, il n’y avait d’autre refuge que l’esprit. À peine réveillé, on repassait un texte de Salluste ou de Tite-Live ; le soir, on s’endormait en ruminant les dates des guerres Puniques ; le jour se passait tout entier à traduire Cicéron, à réciter Homère, à faire le mot à mot de l’Énéide, à essayer de comprendre les projets de César et de Pompée. Et cela de dix à dix-huit ans.

Nos livres étaient sans images. Nos classes duraient toutes deux heures. Nos professeurs étaient tous graves. La plupart craints et respectés. Nos compositions passaient pour des épreuves sérieuses : on avait la fièvre la veille, des courbatures le lendemain. Nos parents ne plaisantaient jamais, quand nous rapportions places et notes. J’avais l’impression d’une faute contre l’honneur, pas moins, si j’étais dans les derniers : et pourtant, lorsqu’il y a trente élèves il faut bien un trentième, c’est une nécessité mathématique. Le crime, ce n’est pas du tout d’occuper cette place puisqu’elle existe, mais bien de réunir trente élèves et de rendre fatal un tel malheur. Pourtant, il n’y avait ni père ni mère pour accepter ce raisonnement-là. Les études étaient sacrées ; le travail était sacré ; toutes les œuvres des anciens étaient sacrées. Il y avait des distributions de prix et qui étaient solennelles. Enfin, tous les étés, l’Université nous octroyait quelques semaines de vacances, mais nous ne rentrions pas pour cela dans la vie des autres humains : nous emportions des devoirs à faire, pour les matinées rayonnantes du mois d’août, afin de ne pas perdre, disaient nos maîtres, l’habitude du travail.

Je crois être strictement juste en disant que j’ai gardé de ces années d’enseignement secondaire un souvenir à la fois horrible... et ému. Il y a quelques mois, une maison d’édition, qui voulait publier un dictionnaire de contemporains, m’a posé cette question : « Où avez-vous subi l’enseignement ? » Voilà le mot juste. Il faudrait être un peu anormal pour se plaire à tant de sévérité, mais il est indéniable que l’enseignement ainsi compris avait de la hauteur, écartait l’enfant de toute bassesse, et le faisait vivre dans un monde imaginaire, où il était aussi loin des intérêts et des grossièretés terrestres que si on l’avait élevé dans la lune. C’était d’ailleurs à peu près la même lumière, un éclairage de rêve, qui présidait à ces classes austères où l’on s’enfonçait dans le passé.

Nous vivions l’esprit hypnotisé sur des fantômes antiques, et je dois dire que l’emprise de certains maîtres était si forte que j’ai le cœur battant, aujourd’hui encore, quand je me souviens de l’explication de Britannicus, en seconde, par M. de Mages, au collège Rollin. C’était un chef-d’œuvre de vérité, d’émotion, d’éloquence, mais quelle que fût la qualité du maître, ce chef-d’œuvre n’était possible que parce que depuis des années les élèves, à qui, tout à coup, dans une heure d’élan, il confiait le meilleur de soi, étaient littéralement hantés par Rome et par Racine.

Hantise qui devait se prolonger toute notre vie. Je la ressens encore. Pour notre bien ? Pour notre mal ? Les deux sans doute. Car dans la hantise il y a de la séduction et de l’ennui, une vision de beauté, une impression d’étouffement. Et pourtant, je le redis, il faut bien constater la force et l’empreinte d’un tel enseignement. Sans se soucier des contingences, il façonnait les esprits avec un accent de certitude, tout comme s’il s’agissait de vérités révélées. Nous commencions avec lui nos existences par un état qui n’était pas encore la vie, et où l’Université, sans songer le moins du monde à nous y préparer, s’occupait à nous façonner l’intelligence seule, et à l’orner d’après un rigoureux idéal classique. L’enfant, grâce à l’enseignement secondaire, était comme retiré et préservé de la société terrestre durant plusieurs années. On le plongeait dans un bain qui s’appelait les « humanités ». On ne l’en sortait que quand il y avait pris un certain ton. Je puis affirmer que dans la mémoire, ces années d’études sont sans aucun lien avec le temps que j’ai vécu depuis la sortie du lycée. Si bien que quand je pense à mon destin, je me vois trois vies, une vie humaine qui sera, j’espère, suivie d’une vie future, mais qui fut précédée d’une vie scolaire, sans rapport avec les deux autres. Qui oserait dire que ce n’est pas un résultat éminent ?

 

 

 

II

 

 

C’EST alors qu’arriva la grande catastrophe européenne, après laquelle les hommes qui survivaient se trouvèrent si las, qu’ils n’eurent plus qu’une pensée, se détendre. Ils ne rêvèrent que de repos, de bonheur, de facilité. Il ne fut question que de réformer l’enseignement. On avait déjà amélioré le régime des prisons ; on prétendit dans le même esprit égayer les études, et comme dirent quelques politiques illettrés d’extrême-gauche, y faire entrer « la souveraine vie ».

Ces trois mots à eux seuls furent un programme : c’était la guerre déclarée à tout ce qui jusque-là n’avait servi qu’à former l’esprit. Mais il ne faut pas accuser les seuls pédagogues. Ils sont les moins coupables. La réforme fut commandée par l’opinion publique. Ce sont les familles, qui devant un enseignement qui les gênait, crièrent au surmenage : le surmenage est leur invention intéressée. Il est rare que des élèves soient surmenés. ils ont un admirable instinct de défense : ils en prennent ; ils en laissent surtout.

La vérité, c’est que les devoirs et les leçons de l’écolier venaient maintenant entraver les plaisirs de la maison qui, elle aussi, elle d’abord, voulait participer à « la souveraine vie ». Dans ma jeunesse il n’y avait pas de cinéma, pas de T. S. F., pas d’autos, par conséquent pas de week-end. Comment se donner à toutes ces machines, en travaillant encore par-dessus le marché ! On s’en prit aux études, qui gênaient tout le monde.

On convoqua le médecin, ce prêtre de l’hygiène. On le pressa de questions impérieuses :

– N’est-ce pas, docteur, qu’il est pâle, qu’il est maigre, qu’il faut qu’il se repose au moins le jeudi, le samedi, le dimanche et le lundi matin ? Sinon, c’est un enfant qui ne se développera pas !

Le docteur, enchanté de trouver un sujet nouveau d’autorité sur la famille, acquiesça et établit des plans d’hygiène. Il y avait beaucoup de bon dans ce qu’il proposa : vacances d’été à la campagne, vacances d’hiver à la montagne, dimanche au stade, jeudi à la piscine, samedi soir au skating, pourquoi pas ? Tout cela eût été excellent, si les courts intervalles entre ces exercices n’avaient été forcément remplis par la vision et l’espoir de ces détentes heureuses. Les maîtres commencèrent à se lamenter : « On ne peut plus fixer l’attention des élèves ! » C’est alors que le docteur inventa cette bouffonnerie : « Génération conçue pendant la guerre, dit-il, dans l’énervement et l’angoisse. Il ne faut pas trop lui demander. » Quelle farce ! Elle avait été conçue dans la plénitude du bonheur des arrivées en permission. La raison de sa faiblesse, c’est qu’on ne pensait qu’à la distraire. Hommes politiques, familles, médecins, les architectes aussi qui proposaient de construire des collèges « amusants », en s’inspirant des lieux de plaisir, ce fut à qui ébranlerait puis bouleverserait le pauvre enseignement secondaire, jugé trop rigoureux.

L’élève abusa vite de la situation. Puisqu’il était inattentif de naissance, il se mit à jouer l’irresponsable. Pauvre petit ! Les pères de famille furent pris de pitié, et ils formèrent en hâte des associations émues, qui postulèrent leur part à la formation des programmes et à la direction des études.

Les photographes prirent le vent ; ils flairèrent que leur temps était venu ; ils accoururent. Pour fixer l’attention de l’élève malgré lui, ils montrèrent la nécessité des livres où l’image tient plus de place que le texte, et ils acheminèrent doucement l’écolier vers l’enseignement par la vue qui, un jour, pourrait se donner au cinéma au lieu du collège.

Le professeur enfin, menacé de toutes parts dans son domaine spirituel, commença à avoir honte de soi, de sa sévérité, de sa pureté, si j’ose dire. Au temps de mes études, les maîtres les plus assommants ne soupçonnaient même pas qu’ils pussent assommer. À la veille de la guerre, le plus vif, le plus tentant mourait de peur à l’idée qu’on pouvait suivre sa leçon sans en concevoir une immense joie. Il ne songeait plus qu’à alléger son enseignement, à récréer ses élèves. On vit dans les dernières années certains maîtres apporter des fleurs sur leur chaire, pendre au mur des portraits et des paysages ; d’autres accepter la radio qui, brusquement, interrompait leur cours pour imposer telle ou telle conférence d’un homme de lettres en vue ; d’autres enfin convoquer des acteurs qui lisaient avec sonorité les plus beaux textes. La guerre ne serait pas venue, ils auraient appelé des clowns pour une interprétation plus... curieuse.

En vingt ans, on peut dire que le retournement fut complet : les hommes vont vite quand ils deviennent fous. Notre jeunesse à nous s’était passée en vase clos. Avant que nous eussions accès à la vie de la planète, on nous avait conservés plus de dix ans dans l’alcool de l’esprit. Et voici que nos propres fils avaient un sort tout opposé. Au lieu de les introduire au royaume des idées, il n’était question que de leur donner tout de suite la notion du réel, et de la façon la plus plaisante, c’est-à-dire en travaillant le moins possible, pour être à l’unisson de tout un pays, qui avait décidé de ne plus rien faire du tout, et de vivre dans les divertissements.

Une classe restera caractéristique de cette époque de comédie qui devait finir tragiquement, la classe des loisirs dirigés. Je connais un lycée de Paris qui s’inspirait directement... de la Nouvelle-Zélande, et où chaque samedi on se livrait à des loisirs extrêmement actifs et délicieusement variés, puisqu’ils comprenaient le chant choral, la vannerie, le dessin, l’esperanto et un cours de philatélie. Pour copier la nature sur le vif, les élèves avaient été autorisés à amener des animaux vivants. Il se trouva que l’un d’eux s’en vint avec un chat, un autre apporta des poissons dans un bocal, un troisième fit son entrée suivi d’un gros chien. Les loisirs furent dramatiques. Le chat avala les poissons ; sur quoi le chien étrangla le chat ; et il n’y eut plus à dessiner qu’un seul animal vivant, avec des natures mortes tout autour.

 

 

 

III

 

 

CES curieuses améliorations étaient nées de l’esprit de facilité. Il ne régnait pas seul. L’esprit pratique voulait sa place au soleil. Il entreprit, lui aussi, l’assaut de l’enseignement secondaire, et lui aussi au nom de la vie, toujours la vie ! À la place des langues mortes il réclama des langues vivantes, enseignées du point de vue commercial et touristique. (Ne me parlez plus de Shakespeare ni de Goethe. Apprenez-moi à dire en différents dialectes : « Je voudrais un bifteck aux pommes. Avez-vous des timbres-poste ? Conduisez-moi au jardin zoologique. ») – Et avec les langues, des sciences, parce que la science c’est le Pactole, et le Pactole est devenu le but et l’espoir de la vie. Mais les sciences sont encore plus nombreuses que les langues. Lesquelles enseigner ? Ce serait bien tentant de les apprendre toutes, si en les apprenant toutes, on avait chance d’empocher plus d’argent.

L’opinion publique, ainsi tiraillée par l’esprit pratique et l’esprit de facilité, a fait preuve d’une étonnante incohérence, car à l’heure où par goût de la vie facile, après une guerre si dure, on déclarait hautement que les écoliers périssaient sous le poids des études, à la même heure, en prétextant de la vie difficile, et pour acheminer les enfants vers des situations sûres, on les écrasait d’un programme scientifique à faire crever les plus résistants. J’ai rarement entendu dans les familles, pendant vingt ans, cette phrase que j’espérais toujours : « Nous avons un fils ; nous voudrions en faire un homme. » En fait d’éducation, on ne parlait que du coût de la vie, des besoins, des moyens de les satisfaire, des examens à passer pour y parvenir, des études à faire pour arriver aux examens. Tout cela dans des soupirs d’inquiétude.

De grandes écoles fabriquaient des ingénieurs de toute espèce, des mécaniciens en tous genres, hélas ! aussi des inventeurs de tout acabit. Elles étaient devenues le point de mire des parents, puis des jeunes gens, je devrais dire des enfants. En sortant des bras de leurs nourrices leur vie était déjà réglée sur le programme de ces écoles-là. On commençait à faire de la chimie en apprenant à lire, parce qu’il en était exigé pour entrer à l’École Centrale.

Devant cet envahissement des sciences, qui triomphaient en parvenues, sans prudence ni précautions, les lettres, en vieilles dames délicates, se recroquevillèrent pour faire de la place. Comme les riches que les révolutions dépouillent subitement, elles ne se plaignirent pas, se retirèrent dans l’ombre, espérèrent une Renaissance avec un secours providentiel, mais elles furent réduites à la portion congrue. Qui le latin intéressait-il encore ? Les futurs curés ? À cette idée, le ministre de l’Éducation nationale, esprit libéré, qui se faisait photographier en pyjama, riait d’un gros rire d’homme moderne, blasé sur la culture et la sainteté. La science avait dépassé tout cela ! Enfants de l’école laïque, adonnez-vous aux sciences !

Ce malheureux, pas plus que ses inspecteurs, pas plus que les familles hypnotisées par l’intérêt, ne songeait que les lois immuables de la mathématique et des autres sciences ne sauraient rassasier l’âme, qui a besoin d’une liberté que lui procurent seulement l’amour et la foi. Il arrive fatalement dans toutes les vies humaines une heure où Dieu, qui est l’infini et l’imprévu, réclame un élan qui nous libère de ce monde, où tout est fini et peut être calculé. Et bien que la mathématique aligne ses évidences, l’âme a le droit de ne pas y croire, dès qu’elle croit. Croire veut dire courir au delà des apparences, admettre que deux et deux font quatre... sur cette terre, mais espérer mieux, attendre ce qui ne se compte pas, ne se mesure pas, ne se comprend pas, s’adresse à l’âme seulement. Les mystères de la vie dépassent l’entendement qui seul est comblé par la mathématique.

Et c’est là que les lettres sont si précieuses ! Elles confèrent le magnifique pouvoir de rêver. Leur domaine est autrement vaste que celui des sciences, qui n’embrassent que l’univers visible et palpable. Les lettres nous entraînent vers le surnaturel.

Au moment où on croit l’atteindre, si une cloche sonne, disant : « Assez ! » c’est un désastre pour le cœur, qui était en train de se marier à l’esprit, en lui faisant cadeau de ses mirages. Or, de 1920 à 1940, toutes les heures, dans tous les lycées, la cloche fatale a coupé net les plus beaux élans, sous le prétexte de la multiplication des « matières ». (Ah ! le triste mot. Remarquez l’horreur de ce mot ! Le même que... Passons !)

Pauvre professeur de lettres ! De mon temps il était le roi des études. On lui adjoignait simplement des aides pour la géométrie, l’anglais, l’allemand. Mais le vrai maître, c’était lui. Il y avait une hiérarchie. Le français d’abord, avec le latin d’où il est né. D’abord le verbe, d’abord la lumière, d’abord le plus beau. Le rêve eut été que son règne durât plus d’une année, que pendant six ans, de la sixième à la première, il passât d’une classe à l’autre, d’abord pour ne pas quitter ses élèves, ensuite pour éviter... disons les habitudes. Mais enfin, tel qu’il était, il jouissait d’un état privilégié. Comment aurait-il pu durer dans des temps bolchevistes ? L’égalité s’imposait. Les aides sont donc devenus les égaux du roi ; on leur a conféré la même valeur ; on leur a donné le même nombre d’heures de classe ; on a copié le régime politique qui avait remplacé le monarque par six cents représentants, et l’élève a eu le sort de l’électeur : il s’est vu tiraillé, dispersé, dépecé par cette multitude de souverains. Un jeune garçon subissait dans la même matinée une heure de physique, une heure de français, une heure de géométrie, une heure d’histoire, comme si le but secret était de prévenir toute concentration d’esprit. Il y avait bien en effet des buts secrets, mais la vérité la plus vraie est que l’enseignement en en multipliant les classes, en adoptant ce désordre et cette dispersion, ne faisait que suivre les mœurs d’une époque, où le mot trop était devenu l’enseigne d’une fourmilière d’hommes, accablés de trop de fonctions, de trop d’informations, de trop d’occupations.

L’enfant apprenait trop de choses. Parbleu ! Son père en faisait trop ; et sa mère en disait plus encore. La vie était devenue aussi chargée que les études. L’attention du moindre Président du Conseil était aussi dispersée que celle d’un écolier. Au lieu de gouverner, il devait tous les jours répondre à mille questions fiévreuses : la vie n’était plus qu’un examen sans repos. L’homme croyait utile d’être informé de tout : comment n’en aurait-il pas déduit qu’aux enfants il fallait tout apprendre ? Les voitures allaient vite, les avions plus vite : pourquoi ne pas vouloir que les cervelles aillent aussi vite ? Hélas ! elles s’y refusent, voilà le drame. L’esprit humain ne suit ni les ondes ni les moteurs ; et il reste en plan, énervé et inconsolable.

Bien des hommes pourtant s’étaient aperçus que la science crée nos malheurs en même temps que nos commodités. Mais la foule sans religion avait retrouvé là une occasion de gratitude, elle lui avait voué un culte, elle exigeait qu’on enseignât ses découvertes. Pour les enseigner il fallait bien abandonner le reste. Dès lors, au lieu d’apprendre le latin, on le devina ; au lieu d’expliquer l’esprit de la grammaire, on en demeura à la lettre ; au lieu de développer l’histoire, on « l’échantillonna ». (C’est l’expression d’un inspecteur général.) On comprima les études de lettres. Pourquoi pas ? Ne vendait-on pas partout des produits condensés ? En 1938, un professeur de français me disait : « Mon enseignement de première comporte la dissertation, l’histoire littéraire, l’explication de textes. Je m’en tire en n’expliquant... que des morceaux choisis, et en fourrant l’histoire littéraire dans la dissertation. » Un autre me confiait : « Je n’ai plus le temps de rien faire comprendre. Et le plus grave.., ce n’est pas qu’on ne comprenne plus, c’est qu’en ne comprenant plus, on croit comprendre. L’à peu près suffit à tout le monde. »

Il y a trente ans encore, l’enseignement secondaire rêvait d’aménager l’esprit, parce que la société offrait à l’esprit l’occasion fréquente de se produire. Mais dans une vie sociale désormais si remplie, si comblée d’allées et venues, on eût dit que c’était instinctivement qu’on préparait les jeunes à s’enfoncer dans l’agitation plutôt que dans la réflexion. On les agitait avant qu’ils s’agitassent. Exactement le contraire de ce qu’on avait rêvé pour nous, qui avions commencé la vie par la retraite. Le contraste est saisissant. Il mérite un diptyque, deux volets pour un palais futur de l’Éducation, qui représenteraient l’un un enseignement solide, ordonné, qui croit à des valeurs spirituelles, l’autre la décadence dans l’égalité, l’afflux des fausses richesses et le non-sens en tout.

 

 

 

IV

 

 

CEPENDANT, la victoire, le développement des sciences et l’égarement de l’opinion ne sont pas les seules causes de cette décadence. J’ai parlé tout à l’heure de buts secrets. Il y eut en effet les menées sourdes de la politique. C’est elles qui portèrent à l’enseignement ébranlé le coup fatal.

Le régime en se décomposant produisait des fermentations, que les niais prenaient pour des levains. Il n’en résultait pourtant que des moisissures et d’affreux champignons. L’un d’eux s’appela la gratuité de l’enseignement. Beau nom, qui couvrait une absurdité et une petite infamie. L’absurdité fut de proclamer au nom de la démocratie que tout homme a droit à l’enseignement comme à l’air et à la lumière. Ce qui n’est qu’une phrase redondante pour le plaisir du peuple. La petite infamie fut la pensée qui présida au projet de l’École unique, dont la gratuité ne fut que le couronnement.

Tout est sorti de la hargne du ministre François-Albert, « enfant terrible », disait Léon Bérard avec ce magnifique don de la mesure qui lui permettrait de peindre dans la grâce et le sourire Ugolin dévorant ses enfants ! Ce François-Albert, petite nature s’il en fut, avait souffert dans sa jeunesse. Il avait été boursier. Pourquoi en conçut-il de la rancune en place de gratitude ? Parce qu’il était né malheureux. Il voulut qu’en principe la porte des lycées fût ouverte à tout le monde, espérant que pratiquement elle serait ainsi fermée à ce qu’il appelait les crétins de la bourgeoisie. Selon lui, tous les crétins étaient là. Ce serait vraiment trop de chance qu’on pût les circonscrire ainsi !

La rancune de François-Albert fut reprise et fortifiée par la C. G. T. Depuis des années le ministre ne commandait plus. Il « collaborait » avec des associations qui assiégeaient son ministère, la C. G. T. d’abord. C’est elle qui a élaboré le plan complet de l’École unique, dans le seul but d’écraser l’enseignement bourgeois. Les deux mots revenaient sans cesse, trahissant la haine et l’envie.

Ce n’est pas que je me trouve une passion bien chaude pour défendre la bourgeoisie : elle n’offre pas tellement de garanties spirituelles ! Et puis, aucune classe n’est à défendre ; elles ont toutes des grands hommes qui les illustrent et des individus qui les déshonorent... Mais justement, l’éducation populaire ne me tente pas davantage. L’argent et le plat confort des bourgeois ne créent pas plus de cancres que les bistrots du peuple. Et ils ont du moins l’avantage d’accorder aux études le temps qu’il faut pour qu’elles puissent, avec un sujet tant soit peu exceptionnel, s’élever jusqu’à la poésie.

Enfin, on était parti d’une idée basse qui manquait de sérénité. Et des âmes meurtries, sachant fort bien que l’égalité n’est qu’un rêve, ont voulu quand même une satisfaction vengeresse en faisant pression sur les seuls âges qu’aucune loi ne défendait, l’enfance, l’adolescence, les plus exposées aux cruautés des démagogues.

« Comptons sur les masses, écrivait d’une plume fiévreuse une jeune personne exaltée de l’Université syndicaliste, comptons sur les masses pour exiger que l’État accueille dans le second degré (dénomination prolétarienne de l’enseignement secondaire) non seulement les enfants qui se présentent, mais tous ceux que nous irons chercher, pour qu’ils bénéficient du savoir qui leur est . »

Dû ! voilà le grand mot lâché ! À peine l’enfant était-il né, on lui fourrait un biberon dans une main, et dans l’autre la liste des droits qu’il avait sur la société. Quant à celle des devoirs, il était assis dessus.

Le résultat fut joli ! Pour être initié au savoir qui leur était , les enfants se ruèrent vers le lycée, aiguillonnés par les parents. Le ministre en pyjama discerna chez ces derniers un émouvant désir que leurs descendants fussent instruits, et il proclama : « C’est un fait de civilisation ! »

Il y avait à cette affluence deux causes plus vraies. D’abord la croyance insensée que l’instruction dans une époque incorfortable garantit la sécurité. Cet admirable enseignement gratuit pour les travailleurs qui y embarquaient leurs enfants, sans avoir le mérite d’un sacrifice, représentait le départ pour un petit port tranquille, où vieux avant l’âge et garantis de la paix bien avant la mort, ils deviendraient fonctionnaires. Ouf ! C’est un manque d’appétit, un idéal de gisants, mais c’est un instinct naturel aux faibles, et ils étaient le nombre dans une société qui se liquéfiait.

Ajoutez que les affaires devenaient lamentables, et des parents qui, en d’autres temps, auraient employé leurs enfants dans leur commerce, se trouvaient heureux d’en être délivrés. Un professeur à Paris me contait qu’un charcutier lui avait confié son fils, disant : « Il m’encombre. Il est là dans la boutique à traîner sans rien faire. J’aime mieux le voir au collège. » Le petit ne faisait du latin que parce que le père vendait moins de saucisses.

L’enseignement payant opposait une barrière à tous ces sentiments médiocres. La gratuité leur permit de s’accomplir. Et tout le petit peuple étant venu s’asseoir sur les bancs des lycées, il n’y eut bientôt plus de place que pour une fesse par élève, et encore !

Comme on avait dit très haut : « Trente-cinq par classe. Pas davantage ! » on dédoubla les classes.

Les classes dédoublées, il fallait des maîtres. Mais c’était le temps où on avançait la retraite des professeurs pour liquider plus vite une génération gênante. En sorte qu’on ne trouva plus d’agrégés : on prit des licenciés. Puis, à défaut de licenciés, des délégués. Si les délégués avaient manqué, on aurait dans chaque classe choisi le premier des élèves, et ainsi, il y en aurait eu toujours au moins un d’éliminé.

On était aux abois. Toutes ces mesures se trouvaient insuffisantes. Il fallait bien en venir à la seule raisonnable : renvoyer le plus d’élèves possible, après avoir appelé tout le monde. Quelle duperie ces régimes démagogiques ! Duperie pour appeler, duperie pour renvoyer. Ce pauvre peuple ne voit jamais que des mines de bons apôtres. Le ministre en pyjama, assisté des Loges et de la C. G. T., faisait toujours signe : « Chers camarades, tout va très bien ! »

 

 

 

V

 

 

ET d’abord, il rassura les parents. Il alla faire des grâces dans leurs Congrès. Il leur annonça :

– J’étudie la question. Confiance !

Ensuite, il se donna l’air de réfléchir dans les couloirs du Parlement. Il dit, un pli au front :

– Je suis frappé de la pléthore des bacheliers.

Les trois quarts des parlementaires furent impressionnés par ce terme imprévu. Ils répétèrent avec admiration : « Il est frappé de la pléthore ! » Le mot était une trouvaille, qui s’imposait aux ahuris. Il avait l’air emprunté au vocabulaire biologique. On se disait : « Ce ministre est dans le genre de Pasteur. » Et on se retirait sur la pointe des pieds : « Laissons-le travailler ! » Un jour enfin, ce ministre proposa deux nouveautés : une classe d’orientation, et après elle, la coordination.

Voici ce qu’il entendait par ces mots qui semblent tombés de la bouche de Brid’oison.

L’orientation. Dans une quarantaine de collèges et de lycées, il décréta que les petits enfants de onze ans, qui s’apprêtaient tout bonnement à faire une sixième, allaient être observés pour être orientés. Ils essayaient avec peine, les malheureux, de se faire un esprit et un corps ; ils n’étaient encore rien : ce fut le moment choisi pour décider ce qu’ils seraient. Trois enseignements s’offraient au choix de leurs orienteurs : le secondaire bien disloqué, mais enfin il était toujours là ; le primaire supérieur qui faisait la roue ; l’enseignement technique, modeste, à sa place.

On chargea d’abord les professeurs seuls d’observer et de décider. Mais on rêvait de leur adjoindre des psychotechniciens et des docteurs en médecine, qui tritureraient ces âmes tout en espérances et ces corps tout en aléas, avant de prononcer quelques conseils définitifs. On préparait un ballet de Molière. On n’eut pas le temps de le monter. Des seuls professeurs on tira déjà quelques bouffonneries de qualité.

J’ai sous les yeux les fiches d’une orienteuse qui « prospectait » des petites filles. Je lis :

Première fiche. Elle leur a fait jouer une pièce française pour discerner lesquelles seront aptes au grec et au latin. Devinez qui elle choisit ? Celles qui ont joué le plus mal ! « En effet, dit-elle, puisque les autres ont un tempérament dramatique, c’est qu’elles sont capables de s’adapter à une situation concrète. Enseignement moderne. »

Deuxième fiche. « Anna Dubois, onze ans, extrêmement en retard. (À onze ans, le retard doit être considérable !) Inapte à l’enseignement secondaire. Peut-être à diriger vers un métier d’art. » J’espère que Phidias et Rembrandt ont entendu ce « peut-être », et se réjouissent dans l’éternité.

L’expérience « orientation » eut au moins un résultat. Le professeur, qui n’avait plus qu’un souci : observer ses élèves, oublia de les instruire, et ce fut pour les études une année de moins, au moment où l’enseignement secondaire surchargé réclamait une année de plus. Sans compter qu’on découvrit des élèves à orientation lente ; impossible de les orienter vite ; et les orienteurs de gémir : « Quand se décideront-ils à trouver leur orient ? »

C’est alors qu’une seconde création fut offerte par le ministre en pyjama, « ce réalisateur, » disait M. Léon Bérard, le hautain pince-sans-rire.

« Il suffit, dit le ministre, de coordonner les trois enseignements, secondaire, primaire supérieur, technique, c’est-à-dire de leur imprimer un mouvement d’un parallélisme parfait, pour qu’à n’importe quelle minute l’élève encore inorientable, mais. qui sent tout à coup qu’il s’oriente, puisse enfin s’orienter. Jusqu’ici pour trois enseignements on avait trois programmes. C’est une faute. Comment passer de l’un à l’autre, quand tout à coup l’orientation se déclare, puis s’impose ? Ce qu’il faut, c’est donc aligner ces trois genres d’études, les coordonner pour que l’enfant, quand il change, n’ait pas l’impression du changement, et que quand il s’oriente, il ne soit pas désorienté. »

Le principe de cette réforme était essentiellement démocratique, parce que c’était l’enseignement le plus délicat qui pâtissait : le secondaire. Il se donnait en sept ans ; l’enseignement primaire supérieur en quatre. Pour les « aligner », comme disait le ministre en pyjama, il fallait donc pendant quatre ans accélérer la vitesse du premier, et c’était bien là le ruiner, puisque la chance de cet enseignement secondaire était de ne pas se presser, d’avoir du temps devant soi, de pouvoir se complaire à ce qui est beau, en ayant le loisir de méditer. Privilégié, il pouvait s’offrir un pas de promenade. Du jour où il lui fallut partir du même pied laborieux et pressé que l’enseignement primaire supérieur, il fut condamné, – ce qu’on voulait. La raison invoquée était un sentiment – toujours le même dans une société qui ne cherche qu’à plaire au peuple : le droit qu’a tout citoyen, grand ou petit, de se tromper et de changer. Une fois de plus, ceux qui vont de travers commandaient la marche de ceux qui vont droit, et ces derniers devaient ralentir pour permettre aux autres de sauter en chemin... sans se faire mal ! Toujours l’abaissement. Puisqu’il y a des nains, faisons des portes basses. Les grands plieront l’échine avant de passer. Et ce sera bien fait. De quel droit sont-ils grands ?

Les résultats furent affreux. Pour les lettres, les morceaux choisis prévalurent, avec quelques manuels qui énonçaient en formules définitives comment il convient de parler des chefs-d’œuvre. Personne n’eut plus le temps d’en étudier un seul. Une page, deux pages, pour en respirer l’air, et vite un fragment critique à apprendre par cœur en vue de l’examen. Quel fut l’élève qui, dans cette marche générale au poncif et à la banalité, conserva la force de penser par soi-même ? Montaigne devint pour tous l’homme qui a écrit le chapitre sur : « l’Institution des enfants », Corneille et Racine demeurèrent éternellement opposés grâce à la phrase de La Bruyère. Les Fables de La Fontaine furent encore et toujours « une ample comédie aux cent actes divers ». L’œuvre de Lamartine, ce fut le Lac ; celle d’Hugo, la Tristesse d’Olympio ; celle de Musset, les Nuits. Surtout, l’élève toujours talonné se confia aveuglément à la note, au commentaire, à la doctrine officielle. Et pour les rares parents demeurés conscients, qui avec l’âge avaient échappé aux topos, aux banalités, aux demi-vérités, ce fut désespérant de voir leur fils y retomber avec plus de frénésie qu’eux-mêmes au temps jadis.

L’histoire fut massacrée. Elle devint du comprimé d’histoire. Quatre ans au lieu de sept pour l’apprendre, parfait ! On décida en quatre ans de parcourir à toute vitesse les annales du monde entier. Rien qu’en sixième l’enfant absorbait l’antiquité entière, l’Orient en un trimestre, la Grèce en un trimestre, Rome en un trimestre. Vous trouvez que c’est rapide ? Attendez ! On imagina ceci, qui est bien plus savoureux. Ceux qui prolongeaient leurs études reprendraient pendant trois ans sous l’aspect des idées, l’histoire dont pendant quatre ils n’auraient entrevu que les faits. Mesurez la folie ! On séparait l’inséparable, et on obtenait d’une part une nomenclature privée de tout intérêt, qu’aucun enfant ne pouvait retenir, puisque rien n’y était expliqué, de l’autre un fatras d’opinions, où le fanatisme avait libre carrière.

Enfin, pour le reste de l’enseignement, tout devenait spécialité. Vengeance des aides, dont j’ai parlé. J’ai dit que l’enseignement secondaire s’était adjoint longtemps des spécialistes pour les sciences et les langues vivantes. Ceux-ci dans un esprit de prolétaires revanchards exigèrent à leur tour que les professeurs de latin et de français devinssent des spécialistes. Par là ils espéraient les isoler et les tuer. « Faites du français pour du français, clamèrent-ils, sans allusion à rien de latin ! »

Un professeur spirituel répliqua :

– En un temps de coordination, qu’on nous laisse au moins coordonner les langues.

Mais il s’agissait bien de logique ! Le vrai but était de ruiner l’enseignement secondaire. La beauté d’un tel enseignement, c’était de découvrir le sens profond de chaque chose, en soulignant par un travail d’intime collaboration que toutes les connaissances se pénètrent. Un tel enseignement demande des digressions, des parenthèses, pour chercher, comparer, comprendre. La vieille histoire prenait de la vie, dès qu’on la tirait d’un texte latin ; le latin, langue morte, se remettait à vivre, dès qu’on le retrouvait dans le vivant français. Comme en cette large conversation par laquelle j’ai conseillé de remplacer l’école pour le petit enfant, tout s’unissait, s’enrichissait. C’est ce que les démagogues ne voulaient pas. Tout ce qu’on enseigne, quand on sépare les enseignements, devient soudain sans famille, et prend la mine pauvre de l’enfant trouvé. C’est navrant, direz-vous. Pas pour tout le monde. Le ressentiment de quelques primaires malheureux a trouvé là de quoi s’épanouir.

 

 

 

VI

 

 

CEPENDANT, les familles et les élèves n’y prenaient pas garde. Les uns et les autres ne pensaient qu’à l’examen. Ils avaient tous l’esprit rivé sur cette idée fixe, qui développait chez eux la peur avant, la vanité après.

L’examen, sans lequel on prétendait qu’il n’y avait plus d’entrée possible dans la société, le stupide bachot était la préoccupation essentielle. Les études, par sa faute, ne comportaient plus de détente. On n’y pouvait plus faire de recherche. Personne ne devait se départir d’une hâte qui condamnait aux travaux superficiels. L’enseignement n’était plus une nourriture : l’élève allait d’indigestion en indigestion. Et cela dans une époque où un ministre n’ouvrait plus la bouche sans parler de liberté ! Il n’y a jamais eu d’école pour fabriquer moins d’hommes libres que l’École unique.

Le malheur est qu’on ne pouvait plus guère les fabriquer ailleurs. Dans la rancune des laïques, qui créaient le lycée gratuit, se cachait encore cette bonne intention : « Nous ruinerons l’enseignement libre. » Il se trouve qu’ils l’ont enrichi, mais déplorablement. Tous les éliminés se sont réfugiés là, mais c’était des tortues, des animaux léthargiques, avec lesquels les études prirent un aspect de marécage immobile. Ce n’est pas tout : les collèges libres une fois bondés, des boîtes à bachot se sont ouvertes à tous les coins de rues, avec leurs pions, leurs cancres et leurs tristes méthodes d’entonnage. Ce fut affreux. À l’image du régime.

Le ministre remuait, grouillait, se confiait, parlait, effronté, avec des sourires dans toutes les directions. En paroles il ne rêvait que d’alléger, de corriger, de réparer. En fait, sous les ordres des Loges et des primaires, ce charlatan en pyjama ne se livrait qu’à des expériences ruineuses, qu’il enveloppait de son charabia pour étourdir : « Discipline... Pléthore... Critère... Disparité des âges... » Et il était assisté d’Abraham, directeur de son cabinet, et d’Isaac, inspecteur général. Les nouveaux manuels d’histoire s’appelaient les manuels Isaac. Quelle marque de fabrique ! Comment l’esprit français n’aurait-il pas sombré ? À la veille de la guerre, en 39, il était plus bas qu’on ne l’avait jamais vu.

Les jeunes, à qui l’on a pris l’habitude déplorable de dire, sans y regarder, qu’ils sont toujours beaux, parce que c’est eux qui tiennent l’avenir entre leurs mains, et qu’on les redoute en les enviant, avaient l’air de jeunes animaux égarés et ne tenaient plus rien du tout. Ils étaient bourrés de notions péremptoires, inanimées et indigestes, au milieu desquelles l’âme restait noyée. Plus aucune connaissance de l’homme ni d’eux-mêmes. Quand avaient-ils prêté l’oreille à leurs hérédités ? Quand s’étaient-ils abandonnés à leur conscience et à leurs intuitions ? Ils savaient ce qu’on leur apprenait, mais ils n’apprenaient pas à savoir. Une vieille femme de village, un pâtre illettré en savait plus qu’eux parmi leurs bêtes. Cependant, ils se croyaient forts, parce qu’ils avaient les plus mirobolantes machines. Pauvres petits ! L’un d’eux, de temps en temps, s’ouvrait la tête en auto ou en avion, une pauvre tête que personne n’avait ornée d’un peu de sagesse, en préservant sa simplicité.

 

 

 

VIII

 

 

LA guerre de 39 est venue par là-dessus. Elle a couronné un immense désordre par un immense désastre. C’était logique. Maintenant, tout est à redresser.

Pour cela il ne faut pas s’atteler à des réformes partielles. Il ne faut pas, comme dans les maisons seulement ébranlées, boucher les trous, essayer de calfater et de faire tenir. Il faut profiter de ce qu’on répare pour tout refaire. Et d’abord, changer l’esprit.

Avant toutes choses, comprendre enfin qu’en dehors des méfaits d’une politique abjecte, dont le premier ressort était l’envie, l’enseignement a suivi la décadence des mœurs, et que la grande misère des temps modernes est une fausse conception de la curiosité, qu’on a prise pour une vertu de l’intelligence, alors qu’elle n’en est que l’agitation. Tout le mal, répétons-le, vient de la Science, qui depuis cent ans étale ses indiscrétions en se louant de ses réussites, sans même penser au drame qui en résultera. On la suit, on l’imite, elle est un modèle. L’homme cruellement échaudé n’a pourtant pas compris clairement que ce qui domine le monde, c’est un immense mystère qui ne veut pas être violé. Le savant est en général un naïf, un inconscient, un imprudent ou un impudent, qui sans précaution ni respect, cherche à pénétrer tous les secrets, quels qu’ils soient. La nature a des complaisances, jusqu’à l’heure où elle répond en se vengeant. Il y a des inconvenances qu’elle ne tolère pas. Il semble bien que le plan providentiel destine l’homme à la foi, non à la science. Sans quoi il serait Dieu. Mais la science est la tentation, tandis que la foi reste la grande épreuve. L’homme moderne perdu par une fausse science, importun et touche à tout, n’est qu’un ignorant vulgaire, et... voilà bien le plus surprenant, quoique ce soit la vérité vraie, il ne peut être sauvé que s’il se résigne à ignorer davantage.

Je me fais peut-être mal comprendre du premier coup, mais j’ai le temps de m’expliquer. L’ignorance a deux visages, un détestable, un bienfaisant. L’ignorant de nos jours, avec sa cervelle en toc, fait l’effet, derrière un grillage en simili, d’un écureuil qui parlerait. Si on arrêtait sa cage, si on l’apaisait, si on le plongeait dans la pénombre et le silence, réduit à quelques idées, satisfait de quelques nouvelles, et ignorant tout le reste, on lui ferait faire une cure qui pourrait le guérir... ou presque.

Je dis presque, parce que ma conviction profonde, c’est qu’il est trop tard, qu’il est perdu, et qu’il perdra le monde avec lui. Mais même quand on sait la mort inévitable, on peut défendre la vie. Le drame que j’indique durera des siècles. On peut en reculer la fin. On doit organiser la résistance. Et la France, ancien pays de bon sens et de modestie, peut jouer dans cette défense le premier grand rôle.

Après des années et des années de désordre, parmi toutes sortes de recherches inutilement audacieuses, nous ne reviendrons à un semblant de sagesse et de vraie science, qu’en maîtrisant nos fringales, en consentant à l’impuissance, en acceptant de rêver devant l’énigme, au lieu de vouloir toujours, toujours la violenter.

Faire la lumière, c’est le grand mot ; et on allume des phares... aveuglants. Si on pouvait de nouveau comprendre la valeur de l’ombre ! La vie serait-elle tolérable sans la nuit ? Pourquoi la science n’accepte-t-elle pas l’heure du crépuscule, où il est grand temps, mon Dieu, que le savant se couche et s’enferme, pour laisser le monde en paix ? Pourquoi, après tant d’architectes qui avaient compris que la maison doit être une retraite, et que l’esprit ne s’y recueille que si la lumière y est recueillie, pourquoi avons-nous eu toute une école de jeunes fous, pressés de bâtir des intérieurs... qui ne sont que des extérieurs, inondés de soleil et soi-disant de gaieté, mais où tout est désolation dans un éclat qui révèle les grimaces des corps en donnant du vertige aux âmes ? Comment ne pas se souvenir enfin que nous avons une « personne humaine » à préserver, et si nous entendons par ce mot qu’elle ambitionne à certaines heures d’être un miroir où Dieu retrouve ses intentions, comment ne pas voir qu’en en faisant le carrefour de toutes les ondes du monde, elle n’est plus qu’un tourbillon détestable, d’où Dieu le premier doit fuir ?

L’esprit est faible : il ne saurait embrasser toute la création ; son devoir est de se limiter. C’est une folie qu’un journal ait les nouvelles des cinq parties du monde, une folie d’initier la jeunesse à toutes les sciences. À quoi servent-elles ? Quel est le cerveau capable de les assimiler ? Heureux et louable l’homme qui dit : « Je ne suis pas informé. Je ne sais pas. » Et quand c’est une femme, alors, que le Ciel lui-même la loue ! Plus heureux encore celui qui ne veut pas toujours savoir, ou celui qui, quand il sait, ne veut pas dire. L’art de gouverner, c’est l’art de détourner les yeux du pauvre peuple de ce qui le décourage sans profit. L’art de vivre, c’est l’art de se limiter, mais du champ qu’on a choisi de savoir faire un jardin. L’art tout court, c’est l’art de l’éclairage. Ombre et lumière, j’y reviens. Il n’y a pas d’écrivain véritable qui, au moment de parler, ne sache d’abord ce qu’il faut taire, pas de peintre digne de ce nom pour qui l’obscur ne soit un mode d’expression aussi puissant que le clair. Et c’est pourquoi le génie des génies fut le peintre du clair-obscur, Rembrandt. Le seul à avoir peint le verso de la vie, en même temps que sa face, tout le mystère où baigne tout le réel.

 

 

 

VIII

 

 

CE mystère, dont j’ai déjà parlé à propos du petit enfant, à qui je rêverais qu’on en donnât le sentiment vif, c’est la première notion à rétablir dans l’enseignement. S’instruire en comprenant qu’on ignore toujours, l’admettre, et en tirer une philosophie. Dans les détails du programme on peut faire des concessions. Sur son esprit il ne faut rien céder.

Les familles, qui sont en situation de faire de leurs enfants des hommes cultivés, doivent comprendre que le premier besoin d’une nation si abaissée, c’est de reformer une élite. Et je dis tout de suite que le dernier des prolétaires, le plus démuni des illettrés doit entendre que c’est aussi son intérêt. Évidemment, rien ne l’y prédispose. On ne lui enseigne depuis longtemps que l’égalité, et il n’y a pas de mot qui ait plus contribué à épaissir les ténèbres de l’esprit public. C’est déjà une idée générale absurde de proclamer que tous les hommes peuvent accéder aux mêmes biens ; mais quand il s’agit des biens spirituels, quelle folie de ne pas voir que ceux qui en ont moins, ont avantage à ce que d’autres en aient plus !

Si l’homme du peuple sans connaissances ni clartés spéciales gardait du moins son gros bon sens, il comprendrait, en passant devant les collèges où d’autres sont instruits, que dans ces maisons étranges pour lui, c’est son propre bonheur qu’on prépare, quand l’enseignement y est bien donné.

Le pauvre homme du peuple, chez qui des meneurs font lever l’envie, en lui clamant qu’on distribue dans ces officines bourgeoises un enseignement « luxueux » et que son devoir ‘est de le chambarder, au nom de l’égalité et de l’école unique, ne comprend pas, hélas ! que c’est le meneur le sinistre objet de luxe. Ce phénomène n’apparaît que dans les illusoires réunions publiques ; le meneur n’est pas la société ; la société, c’est le patron, le médecin, le juge, l’officier ; l’homme du peuple se trouve toute sa vie dans leurs mains ; or, ils sont tous formés par l’enseignement secondaire, et s’ils sont mal formés, c’est l’homme du peuple qui pâtit.

L’homme du peuple doit désirer être conduit par des magistrats et des docteurs qui aient le sens du juste, le don de dépister le faux, la calomnie, la maladie. C’est le but même de l’enseignement secondaire. Il ne mène pas qu’au bachot : il doit mener à la clairvoyance, à la sagesse, à la bonté. L’homme du peuple qui peine et trime sans répit doit souhaiter qu’il y ait des enfants qui fassent sans se presser des exercices de l’esprit ; ils y assouplissent leur petite pensée en la conformant à une plus grande, et ils se préparent lentement aux rencontres difficiles. La lutte de classes est un crime. Tout se tient, se consolide ou se désagrège à la fois ; et quand des primaires ombrageux veulent jeter par terre un enseignement qui les offusque comme une nouvelle Bastille, ils ne voient pas que c’est une démolition qui les écrasera.

 

 

 

IX

 

 

MAINTENANT que tout est par terre, il ne faudrait pas, en remettant l’enseignement secondaire sur pieds, retomber dans les mêmes fautes. Les concessions à la bassesse ont fait leur temps. Avant toutes choses, dire hardiment que cet enseignement doit être réservé.

Il n’est pas pour tout le monde.

Il était payant. Exigez qu’il le soit de nouveau. Sous l’ancien régime, les élèves de la plus modeste école rétribuaient leur maître. J’ai le registre de l’une d’elles sous les yeux : nous sommes au temps de Louis XV.

« Cinq sols pour les enfants de l’A. B. C. Six sols pour ceux qui sont au psautier. Huit pour ceux qui lisent le latin et le français. Douze pour ceux qui écrivent. Quinze pour ceux qui apprennent les règles et lisent dans les contrats. »

La gratuité est une basse flatterie. Pourquoi l’homme de la rue n’exigerait-il pas aussi d’assister gratuitement à tous les spectacles classiques de la Comédie-Française ? Il pourrait soutenir : « J’ai droit à la beauté dramatique. » C’est possible. Mais quand tout le monde en veut sa part, il n’y a plus moyen pour personne de la goûter. Les beautés de Bérénice ne m’atteignent plus, quand je suis assis entre un tueur de la Villette et une marchande de poissons. La poésie de Virgile est lettre morte dans une classe de soixante élèves.

Non seulement l’enseignement secondaire doit être payant pour en écarter le plus d’élèves qu’on peut – (avec le vieil usage des bourses l’intelligence sans argent a toutes les chances d’y accéder) – mais il faut déconseiller à tous ceux qui n’ont pas réfléchi à ce qu’il doit être, de l’aborder.

On a dit trop souvent en boutade : « Décourageons les arts ! » Il faut sérieusement décourager ces troupeaux d’écoliers qui se ruent vers le secondaire. Osons dire que cet enseignement doit être privilégié. Ce mot n’avait plus qu’un sens honteux. Rendons-lui son sens honorable.

L’esprit est un privilège. Affirmons-le. On accepte que la course à pied ne soit pas un exercice pour les boiteux. Là on s’incline devant le destin. Il y a de même des êtres humains qui ne sont pas faits pour des études spirituelles : c’est encore une vérité de nature. Sans les désigner nommément, il faut proclamer le principe. Nous vivons dans l’abjection où nous ont jetés les remous démagogiques. Il est temps de relever la tête et de discuter ce qui ne semblait plus discutable parce que nous avions peur.

La démocratie a menti pendant un demi-siècle en annonçant au dernier des culs-terreux qu’il pouvait devenir Président de la République. La loi le lui permettait, mais lui ne le pouvait pas. Non certes par manque d’esprit : il n’en fallait aucun ; mais les habiles ou les pieds plats lui soufflaient la place. La démocratie a également menti en disant au même malheureux qu’il pouvait faire des études qui lui ouvriraient toutes les portes. On n’a fabriqué ainsi que des ratés, des aigris, des émeutiers.

Le remède est un enseignement technique bien compris qui doit doubler l’enseignement secondaire, et où doivent être dirigés tous les enfants qui n’ont pas leur place dans l’Université. Il faut refaire des artisans. Il faut redonner de la noblesse aux métiers et du cœur à ceux qui les exercent.

Et je ne pense pas qu’ils doivent séduire seulement les enfants du peuple. Ce n’est pas déchoir pour beaucoup d’enfants de la bourgeoisie d’apprendre des métiers qui semblent le domaine de la main plus que de l’esprit. Tant de métiers sont plus spirituels que ceux qui paraissent exiger de l’intelligence et ne demandent qu’une routine en trompant par une façade. Encore une fois, il faudrait ramener le monde à la modestie.

Les bourgeois n’ont pas lieu d’être tellement fiers de la façon dont ils viennent depuis vingt ans d’occuper les professions libérales. Que de médecins charlatans, d’avocats marrons, de hauts fonctionnaires sans conscience, d’écrivains ignominieux ! Je comprendrais fort bien leur dégoût, et j’approuverais un père qui dirait : « Dans les temps que nous vivons je préfère pour mon fils un honnête métier manuel. »

Pâtissier dans quelque bonne ville ! Montaigne l’a dit avec dépit ; je le dis avec calme. J’essaye de tuer en moi les préjugés. Il doit y avoir une façon charmante d’être pâtissier. Voici des années que nous ne trouvons plus que des hommes inférieurs dans de hautes situations. Il serait temps de voir à des places modestes des hommes distingués. On peut l’être en ayant une tourte sur la tête. Être pâtissier, c’est vivre avec la crème et le feu. Si là aussi on vise mieux que l’argent, pourquoi ne pourrait-on pas être un poète à un fourneau ?

Un poète-pâtissier me semble nécessaire. Il paraît qu’il y en eut. Qu’on reprenne la tradition. D’autant plus qu’à l’heure où les professions libérales sont avilies, les professions manuelles sont désertées par les plus intelligents du peuple. Vous me direz : « Alors pourquoi les préférer ? Si mon fils fuit des carrières dont l’honneur est diminué, pour tomber dans des métiers où la conscience a disparu, quel est l’avantage ? » Je réponds : « Du fait qu’il changera de métier, il a des chances de retrouver de l’espoir. La médecine, le barreau, les lettres sont tombés si bas qu’on peut être sans courage à l’idée de les relever à soi tout seul, tandis qu’il est peut-être encore possible, sans dépendre des autres, d’être un prince dans une boutique ! »

En faisant ici et là un pâtissier d’élite, en dirigeant pas mal d’enfants de la meilleure société vers l’enseignement technique, on rehaussera les métiers, sans abaisser la bourgeoisie, qui meurt de respect humain, et on réservera l’enseignement secondaire à ceux-là seuls qui ont le goût et le don d’en profiter. Il y a des enfants de très bonne famille qui n’ont rien, absolument rien dans leur hérédité qui les dispose à prendre du plaisir à Virgile. Leur père n’y a rien compris ; leur mère n’y entend goutte, et ils veulent tous deux, pour obéir aux bonnes mœurs, recommencer la tentative avec leurs successeurs. C’est idiot. C’est ainsi que les classes traînent des douzaines de cancres somnolents, qui retrouveraient plaisir à vivre, si on leur donnait des occupations conformes à leur nature. N’en déplaise à certains bourgeois gourmés, il leur arrive de mettre au monde des enfants qui portent en eux la nostalgie d’un vieux métier populaire, exercé par un grand-père lointain. La sagesse serait de le discerner. Le pays ne redeviendra vraiment fort que quand le goût sera revenu de tous ces métiers beaux et solides, où l’homme apprenait à modeler le bois, la pierre, la laine, le cuir, à vaincre leur résistance, à faire triompher son habileté d’esprit et de main. Un avocat solennel et enrichi riait devant moi, parce que son dernier fils s’écriait à six ans :

– Je veux être maçon !

Il ne réfléchissait pas, ce pauvre homme verbeux, qu’il a fallu des maçons pour construire le Parthénon, des maçons qui, en dressant une belle colonne, étaient peut-être heureux en silence.

 

 

 

X

 

 

MAIS... l’enseignement secondaire ainsi réservé doit être aussi préservé.

Préservé de toutes les inquiétudes de la vie. Du souci de l’argent avant tout. J’y reviens, j’insiste : les familles ne savent pas le but de l’enseignement secondaire. À cet égard, toutes les idées ont été brouillées. Il n’est pas pratique ; il ne l’est jamais ; il ne doit pas l’être ; il est spirituel. Il ne doit être suivi que par ceux qui préfèrent l’esprit aux biens matériels. Ni Homère ni Lucrèce n’apprennent à se faire dans la société une place lucrative. J’ajoute : ni les maîtres qui les enseignent. Jusqu’à ces dernières années le personnel de l’enseignement secondaire était resté admirable. C’était un des corps les moins atteints. Je dirai même que rien ne prouve mieux la valeur d’un tel enseignement que le caractère de ceux qui, avant de le donner, en profitaient et étaient ce qu’ils étaient, grâce à lui. Modestes, – chose inouïe de notre temps, – modestes au milieu de l’orgueil et de l’enflure. Ils mettaient l’esprit plus haut que tout, faisaient honneur à la France et souhaitaient que la France fît honneur au monde. La vie sage et satisfaite que menaient ces professeurs aurait dû être une leçon pour tant de pères de famille, affolés par le coût de la vie, et qui répétaient sévèrement à leurs enfants : « Les besoins ne cessent d’augmenter. Il faut de plus en plus d’argent. Travaille pour être à même d’en gagner ! » Déclaration d’ignares ! Le travail de l’enseignement secondaire peut contribuer à faire un homme d’élite ; pour obtenir une valeur-or, cherchez ailleurs.

Tant qu’on n’inscrira pas au fronton des lycées : « Le baccalauréat ne mène pratiquement à rien », on ne rendra pas aux études secondaires ce désintéressement qui doit en faire le prix. Peut-on inculquer le sens passionné de l’honneur et le goût de la beauté à l’enfant qui a l’obsession du gain ?

Cette obsession peut être un désir de profiter de tout dans la vie. Elle peut être simplement chez une âme faible la crainte de manquer du nécessaire. L’élève ne se cultivera bien que s’il n’a aucun souci d’avenir. Aucun d’aucune sorte. Qu’il ait de l’ambition, qu’il ait de l’espérance, mais si vous lui inculquez, avec l’amour du profit et le goût du confortable, la peur de vivre, il n’aura jamais dans l’esprit la liberté qu’il faut pour jouir des magnifiques connaissances auxquelles on lui offre d’accéder. Cette peur a vicié le sens des études en ces dernières années, et c’est elle qui a jeté dans cet enfer tant de malheureuses jeunes filles aux côtés d’infortunés garçons.

Je n’ai pas l’intention de m’étendre beaucoup sur l’instruction des filles : c’est un sujet où les esprits se montent trop facilement. Il est à peu près impossible de dire là-dessus rien de vrai. On se trouve aussitôt entouré de femmes véhémentes qui s’apprêtent à vous arracher les yeux. Elles crient qu’on les méprise, qu’on les empêche de faire leur vie, qu’on veut les rabaisser !...

Pourtant, je tiens à dire la pitié que j’ai eue pour tous ces pères qui me confiaient avec solennité : « Je peux mourir demain. J’ai voulu que ma fille ait le bachot, une licence, l’agrégation, son doctorat. Au moins, elle ne crèvera pas de faim ! » Avec des airs graves, quels étourneaux !

Un vieux médecin qui a été y voir (il est attaché à la préfecture de police) me disait récemment :

– À Paris, il y a trois cents licenciées en droit qui font le trottoir.

À la bonne heure ! Voilà un résultat imprévu, et qui fait rire ! Oh ! on ne rit pas de la prostitution. On rit en songeant où s’égare le droit, et en se rappelant ces pères de famille si sûrs d’eux-mêmes. On rit aussi, parce qu’en annonçant leur mort ils ne meurent jamais. Ils se contentent d’empoisonner et d’anémier leur fille. Ils l’empoisonnent de notions inutiles. Ils l’anémient, ce qui est coupable, avant d’aborder le mariage, qui le premier jour est une joie, mais une épreuve ensuite.

Il faut y regarder à deux fois avant d’instruire les filles. Leur donner toutes les sciences sans la règle pour les contenir, c’est les charger d’explosifs. Je n’offenserai personne en disant que ce sont des créatures fragiles : on ferait mieux de préserver leurs nerfs. C’est grâce à leurs nerfs qu’elles comprennent si vite, qu’elles s’assimilent si bien, qu’elles devancent si merveilleusement les garçons ; mais c’est avec les mêmes nerfs, prématurément usés, qu’elles mèneront des vies de folles, en rendant fous lesdits garçons. Et les études auront accéléré la folie.

Une jeune fille doit être cultivée, mais pas à la façon de ses frères. Sauf le cas très rare d’une vocation véritable. Il est ainsi des femmes qui ont la passion de soigner et de guérir, et elles y réussissent. Qu’elles fassent leur médecine, on ne peut que les saluer. Mais en général, le sens juste de la vie (et c’est cela le sommet de la culture) doit venir à la jeune fille par d’autres procédés qu’au jeune homme. Une fille doit d’abord être le double de sa mère, à la maison et dans la famille, voilà l’essentiel. On peut tourner et retourner la question, on sera toujours contraint d’en revenir là. On a dirigé les filles vers les Universités, à partir du jour où les plus honnêtes de leurs mères ont cessé d’être chez elles. Quand Madame a eu acheté sa petite voiture, que vouliez-vous que devînt sa fille ? La maison était déserte ; la fille n’avait plus rien à y apprendre ni à y faire, elle s’est mise à préparer une licence. N’importe laquelle d’ailleurs : histoire, grammaire, philosophie, beaux-arts, qu’est-ce que cela faisait ! Il s’agissait de tuer le temps, en acquérant un diplôme, qui au cas d’une révolution ou d’une famine, permettrait au moins... Il ne permettrait rien du tout, que le regret du temps perdu, ce temps cruel qui tue toujours avant qu’on le tue.

Mais... je m’aperçois que je parle, et avec véhémence, du sujet le plus épineux, sur lequel j’avais juré de me taire. J’avais juré, en oubliant qu’il me tient au cœur. Je penserais assez volontiers comme les Hindous que la femme est plus noble que l’homme, et que c’est cette noblesse qu’il faut cultiver, au lieu de lui inculquer des notions de chimie. Je crois à l’importance morale de la femme. La dignité de l’homme dépend bien souvent d’elle. Si vous avez une fille, au lieu de lui faire faire une thèse, préparez-la donc à sa tâche, qui est d’aider un homme et de l’affiner. Ce qui guette toujours l’homme, quel qu’il soit, c’est la vulgarité. Heureux celui qui a près de soi une femme qui l’en préserve !

Je reviens en hâte à ce qui me préoccupait : le désintéressement sans lequel il n’y a pas d’enseignement. Il faut, pour que le jeune homme en profite, qu’il se trouve aussi sûrement à l’abri que le petit enfant, avec qui sa mère engage la conversation que j’ai conseillée. Ce n’est pas apprendre la vie que de la redouter. On ne cultive pas un jeune homme dans l’énervement et la bousculade. La paix, les délices de la paix, avec du temps pour la méditation. L’enseignement doit être une oasis.

 

 

 

XI

 

 

DANS l’oasis le jeune homme pourra apprendre à apprendre, préparer son esprit à s’ouvrir à tout. Dans l’oasis, on pourra le gorger de poésie.

De poésie ? Pour affronter le réel ? Pour être un chef ? Car c’est bien cela l’élite, le groupe des hommes qui mènent les autres. Est-ce donc la poésie qui fait les hommes d’action ?

Je réponds :

– Oui, sûrement ! Pour mener les hommes, il convient d’être le plus humain, le plus compréhensif, le plus doué d’âme : il faut toujours en revenir là.

Or, rien ne donne plus d’âme que la poésie, qui n’est que cela. La poésie, c’est le chant de l’âme humaine. Tout le meilleur hérité du passé. Le sublime de l’histoire transformé en légende. La passion et l’expression du beau. C’est le fonds commun des grandes vérités. Tout ce qui n’est pas momentané et barbare. Tout ce qui soulève et qui soutient.

Qu’on soit un chef actif ou un chef moral, qu’on gouverne ou qu’on garde, homme politique, industriel, médecin, écrivain, croyez-vous qu’on tienne les hommes, qu’on les rende heureux autrement que par l’idée, en en appelant à leur esprit ?

Beaucoup pensent avec amertume que l’industrie est en train de perdre le monde. Je crois même être de ceux-là. L’ouvrier devant la machine n’est plus qu’une machine lui-même. Et encore s’il était une machine entière ! Il n’est qu’un rouage. Il s’aigrit, il s’abrutit. Plus de travail qui touche le cœur. Comment se tirer de là ? Beaucoup pensent qu’on ne s’en tirera pas. Ils remarquent avec raison qu’au lieu que les machines détruisent le monde, il conviendrait que le monde détruisît les machines. Jamais il n’y consentira. Il faudra toujours des foules d’ouvriers. Seront-elles toujours des foules d’esclaves ? Ces esclaves, quand ils sont menés par un homme d’élite, peuvent-ils s’illusionner sur leur condition ? Tel est le problème. Dans une industrie où le bonheur du travail personnel est perdu, est-il possible d’inculquer le juste orgueil du travail collectif ? Peut-on moralement sauver des ouvriers dont le labeur est sans intérêt, en leur montrant qu’après la peine du travail, il y a la valeur du résultat ? Peut-être qu’un esprit de firme, de maison, de grande famille, peut s’acquérir et se développer. L’ouvrier peut être fier d’avoir sa part dans la fabrication d’une auto de grande marque. Mais cette fierté, il faut la nourrir, et inlassablement. C’est une rude tâche. L’œuvre du chef. Soutenir les esprits, les animer, les ranimer, leur insuffler sans cesse le goût de l’effort en leur en montrant la beauté, on ne le peut que si on a de l’âme, que si on a veillé à ne pas la perdre, que si on l’a « gorgée de poésie ».

Même si l’on doit diriger une entreprise de rondelles en caoutchouc, rien n’est plus utile que la force spirituelle. Le patron qui n’est bon qu’à faire rentrer des bénéfices n’est qu’un simulacre de patron. Dans le mot même il y a dans l’indice d’une paternité qui réclame d’autres vertus. Le devoir d’un patron est d’être attentif au bien-être de ceux qu’il emploie, autant qu’à la prospérité de l’affaire. Bien-être de l’esprit d’abord, cela s’entend, puisqu’il soutient le reste. Une heureuse idée bien suggérée change la face de l’univers. Surtout chez les Français qui ont de l’amour-propre et aiment la renommée. Le moindre songe les enflamme. Fournissez-leur des songes. Un vrai patron ne doit pas que son salaire à l’ouvrier, mais aussi le plaisir du travail et la magique espérance. Puisse-t-il avoir en réserve tout un lot d’idées poétiques propres à transfigurer le réel !

 

 

 

XII

 

 

POUR les avoir, il faut les acquérir. On ne les acquerra jamais dans le désordre d’une instruction surchargée. Débarrassons l’enseignement secondaire de tout ce qui n’est que curiosités de primaires ou d’hurluberlus. Avec ce principe enfantin que tout est « intéressant », il n’y a aucune raison pour ne pas imposer la connaissance de la langue tibétaine aux petits Français. Presque tout ce qu’on leur apprend n’a pas plus d’intérêt que le tibétain.

– J’enrage, dit M. Jourdain dans un de ses accès de gloutonnerie comique, que mon père et ma mère ne m’aient pas fait étudier dans toutes les sciences, quand j’étais jeune.

Saint Vincent de Paul avait répondu par avance : « Il ne s’agit pas de savoir, mais de pâtir et de mériter. »

C’est qu’en pâtissant on apprend l’essentiel, et en méritant on sait le principal. On commence enfin à se connaître soi-même ! Regardez les jeunes gens d’à présent. La pratique des sciences n’a rien pu leur apprendre sur leur propre compte. Ils brillent surtout par l’inconscience. Ils peuvent être charmants, parbleu, ils ont l’éclat de l’adolescence, mais ils ne sont que des moteurs lâchés sans contrôle. Ils croient qu’ils tiennent le monde dans leurs mains. Le monde, moins l’humanité, qu’est-ce qui reste ? Ils tiennent certaines forces aveugles du monde, en étant eux-mêmes aveuglés. Mais la société avec ses loups, ses renards, tous ses fauves, a beau jeu sur eux. On l’a bien vu à la veille de cette guerre. Ils n’en revenaient pas qu’on en arrivât là. Ils sont sans défense parce qu’ils sont sans psychologie. La psychologie est la science de l’âme. Elle ne fait pas partie de leurs préoccupations scientifiques. Ils ignorent tout de l’homme.

Comment devenir un homme en ignorant l’homme ? Si j’étais ministre – ce n’est pas un désir, c’est une hypothèse, – je mettrais sans hésiter l’histoire au tout premier rang des études. Je me rappelle l’usage qu’on en faisait, quand j’étais au lycée. Une honte ! Le professeur d’histoire, un agrégé pourtant, au lieu de nous raconter et d’expliquer le passé en philosophe, en poète, en auteur dramatique, se contentait, en imbécile, de nous dicter un cours ! Et si vite que nous ne prenions que des bribes. Rien n’avait de sens. C’était la classe de chinois.

Je voudrais que ce fût la classe grave et passionnante, que l’élève aborderait avec le plus de respect et d’ardeur. L’histoire et ses guerres incessantes, et les malheurs toujours renouvelés des peuples, et les grands hommes d’État qui les sauvent, après que les démagogues, les fous, les politiques sans conscience les ont perdus. Quelle fresque ! Quel spectacle !

Un professeur de première à Paris m’a prêté récemment des copies d’élèves qui répondaient à la question : « Quelle est l’étude que vous préférez ? »

L’un d’eux disait : « L’histoire m’assomme. Je me moque éperdument de ce qu’ont pu faire les gens des premiers siècles. » Ce jeune garçon avait une cervelle de poulet. Il ne mérite pas qu’on s’attarde, mais il mérite qu’on le signale. C’est un produit de l’enseignement secondaire revu par les primaires.

Un autre, plus sage, avait écrit : « J’aimerais peut-être l’histoire, si les cours étaient faits autrement. Mais entendre un monsieur qui s’anime pour rien sur des faits qui nous sont inconnus !... » Ceci est excellent et réjouit. Je vois le professeur qui parle, qui parle, et toute l’année pour des prunes, parce qu’il ne se doute même pas que ses élèves ignorent le peu qu’il sait lui-même, qu’il est parti à faux, qu’il ne peut arriver à rien. Mon Dieu ! Au lieu de les envoyer jouer à la balle !

Enfin, voici une réponse typique de notre époque : « Il est des matières comme l’histoire qu’on n’étudie bien que dans l’air chargé de vie d’une classe pleine. Un évènement pathétique, dès qu’on est beaucoup à en prendre connaissance, acquiert un relief étonnant. On dirait que les émotions s’additionnent. Vous éprouvez cela au cinéma, dans une salle comble. Seul à voir le même film, comment vibreriez-vous ? C’est la camaraderie de l’équipe qui redonne sa valeur et sa chaleur au passé. »

Ces lignes méritent attention. Elles contiennent une vérité. Ce garçon sent vraiment ce que je ne faisais que pressentir, en souhaitant pour le professeur qu’il fût auteur dramatique. Je me plaçais un instant au point de vue de l’éducateur : il reste au point de vue de l’éduqué, qu’il assimile à un spectateur. Spectateur « de film » pour être bien de son temps, et il complète la remarque par ces mots « la camaraderie de l’équipe », qui met encore la date auprès de la signature. Nous sommes certains de ne plus être sous Louis XV.

Ce qui est à retenir, c’est que dès qu’on a le génie de passionner les élèves, le cours d’histoire devient une entreprise magnifique.

D’abord, faire comprendre à des êtres dont l’existence est courte, qu’en ranimant le passé, ils allongent leur vie, en esprit au moins. Admirable illusion ! L’histoire, quand elle s’impose par une vision forte, se place dans la mémoire sur le même rang que nos propres souvenirs. Je n’ai pas vécu la retraite de Russie, mais depuis le temps que je me la figure, toujours avec la même souffrance, je la vois aussi nettement, enfin pas plus confusément, que la partie de la guerre de 14 que j’ai endurée. La mémoire est un singulier assemblage de traits vifs dans le brouillard. Notre vie est aussi embrumée que l’histoire : elles peuvent donc se confondre. Je prends mon cas personnel. Jusqu’au milieu du dix-huitième siècle, il me semble que je vois, que j’entends. Pourquoi ne croirais-je pas parfois que je suis né au dix-huitième ? Je le crois quand Voltaire et Beaumarchais me le font croire. C’est le fait des très grands artistes de savoir par un mot, une touche, nous rattacher à leur temps. Lorsqu’en rhétorique nous traduisions l’Iliade et l’Odyssée, il m’arrivait d’être à ce point pénétré par cette poésie sublime et familière, que je voyais Hélène et Andromaque sur les remparts de Troie, je les voyais ; leur vue s’imposait à moi, avec la même force qu’un souvenir. Ces jours-là, épris de ces beautés, j’étais la jeunesse même, et pourtant je n’avais plus seize ans, mais trente siècles, et c’est bien cela posséder le monde.

 

 

 

XIII

 

 

JE viens de parler d’Homère et de grands artistes, comme s’ils étaient des professeurs d’histoire. C’est qu’ils le sont, et les meilleurs. Un maître qui n’en appellerait pas à leur éloquence pour évoquer le passé se priverait du secours le plus efficace. Je dis toujours qu’il ne suffit pas d’être un grand homme pour passer à la postérité, mais qu’il est bon d’avoir un grand poète pour vous y aider. Alexandre n’enviait qu’une chose à Achille, la gloire d’avoir eu Homère pour chanter ses exploits. Les actions des plus vaillants capitaines ne prennent tout leur éclat que dans un poème digne d’eux. Le Cid a eu cette chance. Bayard ne l’a pas eue. De Bayard on cite deux mots, trois gestes ; on admire et on passe. Corneille ne s’est pas occupé de lui.

J’en suis si persuadé que je voudrais que ce fût le même maître qui enseignât l’histoire et les lettres. Les lettres passent leur temps à raconter l’histoire. Évidemment pas comme la Sorbonne l’entend, dépouillée de tout ce qui est humain, sous prétexte que l’humain est passionné, et que la passion est interdite à l’histoire. Laissons cette fausse conception de pédagogues gelés. C’est l’humain qu’il s’agit d’enseigner au jeune élève. Or, l’humain dans ce qu’il a de plus saisissant, on le trouve chez les grands hommes, et les lettres collaborent avec l’histoire pour les faire revivre.

On a abandonné Plutarque, qui était à la fois histoire et œuvre d’art : il faudrait se dépêcher d’y revenir. Pendant des siècles il a été le bonheur et l’émotion de nos ancêtres. Vauvenargues écrivait au marquis de Mirabeau, le père de l’orateur : « Pour moi, je pleurais de joie, lorsque je lisais ces Vies ; je ne passais point de nuit sans parler à Alcibiade, Agésilas et autres ; j’allais dans la place de Rome pour haranguer avec les Gracques et pour défendre Caton, quand on lui jetait des pierres. » Nos jeunes gens ne connaissaient plus cette exaltation : on leur mettait entre les mains les manuels d’Isaac !

Rien n’enrichit plus un jeune homme « qui se cherche » – ce pourrait être la définition même de la jeunesse – que l’étude des grands hommes « qui se sont trouvés » – et c’est là leur grandeur. La plupart des hommes ne s’affirment pas, parce qu’ils ne se trouvent pas ; mais ils se cherchent rarement. Les grands hommes sont un modèle, et plus accessible qu’on ne croit. Le grand homme, c’est l’homme d’une idée, d’un désir, qui suit sa route sans s’égarer, qui, sur soi, sur les autres, sur la vie, a compris le plus de choses qu’il pouvait, et compris par le cœur, par le corps autant que par l’esprit, puis qui, courageusement, s’est adapté à ce qu’il comprenait. Le grand homme représente une énergie sans défaillance. Aussi se détache-t-il du troupeau qui n’aime que la vie facile. Mais il doit instruire le troupeau. De son vivant il l’a mené ; après sa mort il doit l’éclairer.

L’étude des grands hommes n’a jamais été si utile que maintenant, après une longue période où l’espèce en semblait disparue. Ils ont existé, mais ils vivaient obscurément, rongeant leur frein, rejetés, étouffés par la foule des inutiles en place. Quand des imbéciles sont au gouvernement, ils dénient tout grand sentiment à ceux qu’ils gouvernent, et ne font que les abaisser. Dès qu’un grand homme est à la tête d’un pays. Il croit les autres à son image, capables des plus grandes choses, il leur fait confiance, il les surexcite. Heureux les pays sans envie, qui ont le goût de s’abandonner à leurs grands hommes ! Heureux les jeunes qui ont l’amour de la grandeur, et qui disent comme Barrès, partant à vingt-deux ans pour Paris :

– Là du moins on rencontre les grands, et la pensée vous vient de les remplacer un jour.

L’étude des grands hommes ne doit pas être qu’une peinture de l’existence humaine dans ce qu’elle a de plus haut, et de plus invraisemblable. Le livre de Plutarque ne s’appelle pas Éloges mais Vies. Il a tout vu, tout peint, l’ambition, la ruse, la cupidité chez l’homme, qui tout à coup s’élève au-dessus des autres par son génie. Il a surtout montré l’effort, la victoire sur soi. Dans une nation où il y a surabondance de fonctionnaires, d’empaillés, de postérieurs assis, je demande une classe spéciale, où le jeune homme apprendra l’héroïsme et la sainteté à l’aide de quelques grandes figures qui font frissonner d’inquiétude et d’admiration.

Je l’ai dit, je le redis, une grande partie de la grande littérature n’a pas d’autre objet. Encore faudrait-il ouvrir les chefs-d’œuvre et avoir le temps de les lire. Quand j’ai réclamé beaucoup de temps, je savais pourquoi. Il faut du temps pour confronter les lettres et l’histoire, pour faire de l’histoire à propos du chef-d’œuvre, pour voir que le chef-d’œuvre renseigne sur l’histoire, et mieux que qui que ce soit. Il faut éclairer l’un par l’autre, en travaillant lentement, sans examens en vue. Jusqu’à la veille de les passer, l’élève ne doit même pas songer qu’il les passera.

Connaissance de l’homme, beauté de la vie humaine quand elle est bien conduite, voilà ce que le jeune homme trouvera dans la compagnie des grands textes, pourvu qu’ils ne soient pas encombrés de notes, de gloses, de cuistreries historiques. Quand en voyage, vous avez la chance de vous trouver devant un chef-d’œuvre, vous ne voulez surtout pas qu’un cicérone vous l’explique. Vous le suppliez de vous laisser en paix. Ayez pour votre fils les mêmes réactions que pour vous. Veillez à ce que l’âme du chef-d’œuvre soit saisie, que son humanité ne soit pas recouverte, que toute sa lumière donne sur la conscience de l’enfant, et qu’elle éclaire en lui des sentiments qui, sans elle, resteraient médiocres et confus.

Ne croyez pas que la science puisse lui rendre le même service. La science n’apprend rien sur l’homme que sa toute-puissance... dérisoire, puisqu’un pauvre petit caillot qui se forme dans le cœur la réduit à néant. Sa toute-puissance ! Il faudrait d’abord qu’il comprît quelque chose à la vie. Or, la vie lui échappe, chaque fois qu’il lui plaît.

Si l’on compare les lettres et les sciences pour le bienfait qu’elles apportent dans l’enseignement, il y a entre elles à peu près la même différence qu’entre le feu et le chauffage central pour le plaisir de l’imagination. Ce sont les lettres, les belles-lettres, comme on disait si heureusement, qui forment le jugement et mieux encore le goût, la politesse et mieux encore le tact, la probité et mieux encore l’honneur.

Honneur, tact et goût, songez quels anges gardiens ils vont être à eux trois, le jour fatal où le jeune homme va sentir les premiers aiguillons de l’amour, quand il va pénétrer dans la vie redoutable de la tentation, lorsqu’il va rencontrer la femme. Si vous croyez que ce jour-là, la science pourra venir à son aide ! Essayez donc de le brimer par la mathématique. Infortunée mathématique, elle sera vite au diable !

Et surtout, ne vous croyez pas plus fort qu’elle, ni qu’aucune science. Surtout, n’écoutez pas ces pasteurs fanatiques et délirants, ces éducateurs solennels, ces parents sans jugement, qui vous conseilleront d’aller de l’avant, et d’avoir avec vos enfants, sur ces sujets qui réclament une extrême délicatesse, la plus indélicate des conversations. Conversation ridicule sous le prétexte de franchise et de mise en garde. Pauvres niais qui ne voient pas que c’est le bolchevisme qui leur a soufflé cet affreux mode de vie ! Je sais bien que si mon père ou ma mère m’avaient accablé de ces singuliers avertissements, j’en aurais eu du ressentiment, de la gêne, de la peine toute ma vie. Auprès d’une âme bien née, rien de plus sot que l’enseignement direct. À l’âge où les passions douces ou fortes commencent à s’insinuer, au lieu de parler du corps, exaltez donc l’âme. À l’heure trouble, entremêlée d’ombre et de lumière, où la volupté, cette mère des hommes et des dieux, se glisse de son pas ardent et velouté dans le cœur de l’adolescent, veillez donc à sa fierté, entourez-le d’exemples nobles ; il brûle d’imagination ; servez-vous d’elle ; dérivez-la vers les lettres, vers les arts, c’est le moment où le sens de la beauté est capital. Si vous l’élevez au music-hall, au cinéma, avec des vaudevilles, des films bêtes ou crapuleux, il courra tous les risques. Si ses études, ses lectures, l’amour de l’art, la passion du chef-d’œuvre, les yeux de sa mère surtout, lui ont fait éprouver l’importance de la femme, et la suavité en même temps que la gravité de l’amour, vous pourrez sans crainte le regarder grandir. Ces années dangereuses, nous les avons tous passées, et nous ne sommes pas tous honteux de nous en souvenir.

 

 

 

XIV

 

 

JE viens d’employer le mot passion ; j’ai dû le faire plusieurs fois. C’est que je pense toujours à l’enfant qui a le feu sacré. Il doit être devenu un jeune homme passionné.

Une grande question se pose. Est-ce le latin, est-ce le grec qui sont les plus aptes à cultiver sa passion ? Doit-on imposer l’usage ou l’ânonnement de ces deux langues, au moins de la première, à tous les enfants de l’enseignement secondaire ? Je crois que c’est l’intention des hommes appelés à réformer l’instruction publique. Je me demande s’ils ont raison de prendre une mesure si générale.

J’ai moi-même été élevé au latin et au grec, comme au lait de ma nourrice, et malgré des dégoûts, des révoltes, des dictionnaires jetés avec rage aux quatre coins de la pièce (oh ! ces séances, de version latine, où, esclave de mon texte, des méthodes scolaires et du mot à mot, n’ayant pas encore compris qu’il fallait dominer la lettre par l’esprit, je me sentais pour ces livres de souffrance une âme meurtrière !) malgré tant de déboires et de dépits, j’ai eu de tels ravissements près d’Homère, de Platon, de Théocrite, d’Aristophane, j’ai éprouvé un tel sentiment de plénitude à réciter de belles phrases latines aussi spacieuses et solides que les cirques et les aqueducs romains, qu’en avançant en âge, et oubliant l’ennui mortel de l’ensemble de mes études, je me suis convaincu de la nécessité absolue de pratiquer les humanités comme on le faisait jadis. Force grec, force latin, forcez-vous mes enfants, et vous deviendrez forts... j’allais dire comme les Grecs. Chers Grecs, ils furent si faibles !

Puis, je suis arrivé peu à peu à l’âge du doute, qui me semble bien l’âge de raison. Il y a longtemps que je réfléchis à ce problème. Mes réflexions successives, en me rejetant vers des décisions opposées, ressemblent aux programmes qui les uns après les autres ont régi l’enseignement de la France. En général, les révolutions suppriment radicalement le latin ; après quoi les gouvernements autoritaires le rétablissent avec ferveur. J’y vois deux excès. Napoléon aime le latin ; il l’impose. À la même heure, dans tout l’Empire, tous les écoliers commencent un thème latin. C’est beau à raconter, moins beau à vivre. Et malgré l’émotion que me donne toujours Napoléon, sa décision ne m’émeut plus. Je crois que j’ai été toute ma vie trop impressionné d’entendre de grands esprits que j’aimais, louer avec chaleur le latin et le grec, « à qui, disaient-ils, ils devaient tout ». Tout quoi ? Leurs souvenirs grecs et latins ? Mais leur génie propre, ce qui mérite notre admiration, ne pouvait-il se développer qu’avec cette nourriture ? Voilà la question qui m’arrête maintenant, et, après avoir pendant trente ans répondu « non », je ne m’en sens plus le courage.

« C’est un bel et grand agencement sans doute que le grec et le latin, dit Montaigne, mais on l’achète trop cher. » Voilà ma pensée. Le latin. Toujours le latin ! Pendant ce temps-là, le français attend. Je me sens de moins en moins prêt à faire le discours de distribution de prix sur les « humanités ». Je mourrai sans cette joie. Je ne pourrais qu’offrir mon scepticisme aux élèves ; ils seraient capables en vacances de le cultiver et de le faire fleurir.

C’est très gentil de faire du latin, quand c’est vraiment du latin qu’on fait, mais pour en rester aux déclinaisons, aux conjugaisons, et à la prose du De Viris, avec quelques pages élémentaires de Cicéron, je me demande si cela vaut l’effort, l’ennui, l’énorme temps perdu. Dès qu’on accède à certaines beautés, on trouve légitime ou plutôt on oublie ce qu’on a enduré. C’est le voyageur qui arrive harassé en haut de la montagne. Il est saisi par le spectacle, sa fatigue ne compte plus. Mais il y a si peu d’élèves, à présent, qui parviennent au sommet du latin !

Le fils d’un de mes amis, un gamin charmant qui, quand il ne fait pas de latin, paraît malicieux, qui est vif et plaisant, bâillait l’été dernier sur ses cahiers. Son père me dit devant lui : « Regardez ce qu’il vient d’écrire : Devoirs de vacances ! Et c’est le mot et la chose qu’il préfère ! Mais la peur du travail le rend gâteux. »

– Il a treize ans dans huit jours, ajouta-t-il sévèrement.

Dès que nous fûmes seuls, il se mit à rire.

– Si vous voulez vous amuser, lisez ceci. C’est sa dernière version.

Et je lus :

 

À la vérité, moi, j’ai pris trois sangliers les plus beaux. Moi-même. Non seulement de telle sorte que je me séparasse de l’indolence et de mon sommeil. Ils étaient dans le voisinage, sans épieu ni lance, mais un stylet et des tablettes. Je me retirai. Ne méprises-tu pas cette origine devant être étudiée ? Déjà de tous côtés, la solitude de la forêt et le silence est donné à la chasse par une agitation de la réflexion. Par conséquent, quand tu chasseras, fais l’essai. Diane autant que Minerve, erre dans les bois. (D’après Pline le Jeune.)

 

Je me mis à rire aussi, et de grand cœur. Le d’après m’enchantait et je trouvais cette traduction symbolique. Combien d’écoliers en ont commis de pareilles ! Voilà le résultat des études latines pour la plupart. Je dis la plupart, et n’exagère rien. J’ajoute que ce qui nous paraît une cacophonie mentale ne l’est pas toujours aux yeux des pédagogues. Je connais un professeur qui s’épuisait à répéter : « Faites le mot à mot. Vous m’entendez, le mot à mot. Et ne vous occupez pas du reste. Ça m’est bien égal que vous ne compreniez pas : le correcteur comprendra pour vous ! »

J’évoquais ces souvenirs mi-tristes mi-comiques en causant avec Sainz Rodriguez, à Burgos, en 1938. Il était alors ministre de l’Éducation nationale en Espagne.

La guerre civile, qui fut une des plus atroces que ce pauvre monde ait vues passer, était née d’un grand désordre des intelligences. La victoire acquise, il ne s’agissait pas seulement de rebâtir, de consoler, d’oublier. Sainz Rodriguez rêvait de rendre les esprits sensibles et les cœurs judicieux. Il disait : « Ce sont les Grecs et les Latins qui ont laissé le plus beau trésor d’expériences humaines. Le grec et le latin seront obligatoires. »

– Bon, reprenais-je, mais cela ne prouve pas que les élèves accéderont au trésor d’expériences ! Ils n’accéderont peut-être qu’au mot à mot. Et dans ce cas, est-ce que d’excellentes traductions ne les conduiraient pas plus vite à l’esprit que vous aimez ?

Je disais cela à Burgos, où Sainz Rodriguez m’expliquait ses décrets. Nous étions à deux pas du tombeau du Cid. Je me disais que les exemples de la chevalerie chrétienne valaient peut-être ceux des centurions romains. Puis... je suis descendu à Salamanque avec lui, et là, je n’ai plus rien objecté. À Salamanque, cœur de la Castille, vieille Université latine, Sainz Rodriguez m’a fait l’effet du parfait humaniste, nourri des plus belles vérités. Je pensais dans cette ville où tout est à la mesure de l’homme, que l’Espagne avait failli sombrer dans l’horreur soviétique, et dans un des lieux les plus touchants du monde, respirant un parfum de fine civilisation, j’ai cru de nouveau aux « humanités ».

Quelques semaines plus tard, j’ai appris que le beau projet de Sainz Rodriguez ne pouvait pas tout de suite être appliqué, parce qu’avant d’instruire les élèves... il fallait instruire des maîtres qui les instruiraient ! L’enseignement en Espagne était tombé si bas qu’il n’y avait plus personne pour faire œuvre haute. J’ai recommencé à me dire : « Il serait peut-être plus simple que les enfants apprissent simplement l’espagnol. »

Car enfin, tout le temps perdu à ressasser du latin, du mauvais latin, qui n’aidera pas du tout à éclairer la langue du pays, qu’on soit en Espagne ou en France, tout ce temps pourrait être employé à essayer de parler avec l’élève sa langue maternelle. Qui donc, de nos jours, connaît le français ?

Un de mes ennemis – j’en ai mais heureusement, c’est presque toujours sans le savoir, – un de mes ennemis s’écriait récemment :

– Vous ne savez pas le français. Pourquoi écrivez-vous ?

J’ai répondu :

– Pour l’apprendre.

C’est très vrai. Et je me demande si ce n’est pas mes années de grec et de latin qui m’ont empêché de le savoir.

Je crois que désormais j’hésiterai toujours sur la question. Sans doute va-t-on rendre à l’étude des langues mortes toute la place qu’elle avait ; je ne désapprouve pas ; mais je ne suis pas persuadé que c’est la seule méthode pour faire des Français cultivés. On est habitué à celle-là ; les professeurs sont formés ; je comprends pourquoi l’on continue. Quelle tâche d’éduquer des éducateurs ! C’est bien devant quoi l’on recule. C’est la cause de toutes les routines. Il faudrait un homme d’une rare audace pour décider d’établir un nouvel ordre de choses ; mais comme j’ai pris l’habitude de me placer au point de vue de l’enfant exceptionnel, qu’on cultive pour en faire un homme, librement, sans viser à l’examen, comme je ne cherche pas des mesures intéressant la masse, la masse ne peut pas m’en vouloir de raisonner le plus intelligemment possible, en échappant à une société qui ne fait jamais que réduire l’individu.

Des mois, des années de mot à mot et de traduction dans les deux sens, thème et version, accoutument l’esprit à un certain mécanisme, mais Dieu sait qu’ils ne l’élargissent pas. Gare le mécanisme qui mécanise ! L’élève apprend à décomposer une langue, à en confronter une autre avec celle-ci, à fixer son attention, à ordonner, à composer, à construire. Mais la beauté qui élève, enthousiasme, transforme un être, ne lui apparaît que par éclairs, et je veux qu’elle soit le souci premier de l’éducateur. Je reste fidèle à ma conception : je pense toujours à l’âme. Avec le paganisme, c’est l’intelligence qui est première servie. N’oublions pas de quoi nous avons failli périr. Trop d’intellectuels, trop de cérébraux. Pas assez de lumière religieuse.

Bref, ce n’est pas essentiellement l’étude des langues, le remâchage des textes, et les différents stades de l’exercice qu’on appelle traduction, qui nous révèlent la grandeur et la beauté de l’antiquité. Ce n’est pas en faisant de la gymnastique suédoise au pied des Pyramides qu’on sera dans les meilleures conditions pour éprouver qu’elles sont grandioses. C’est un peu cela les études classiques. À coup sûr, les pieds en l’air et couché sur le dos, il peut arriver qu’on saisisse leur forme et leur couleur, mais on pense surtout au jeu de ses muscles. Et voilà la grande peine et la déformation des études classiques.

On peut concevoir une autre méthode qui consiste à appliquer son âme directement aux Pyramides. L’important de la civilisation antique peut être saisi autrement que par le dépeçage des œuvres. Comme ce sont d’ordinaire des écrivains, ou des professeurs férus d’art littéraire qui traitent ces questions d’enseignement, j’ai peur qu’ils ne s’hypnotisent sur leurs souvenirs de belles citations ; ils s’en gargarisent, ils s’enivrent, ils disent : « En dehors de cela, rien qui vaille ! » Je respecte leur foi, je ne suis plus convaincu. Mes études, celles de mes fils m’ont renseigné autant qu’un autre. Tant d’années sur Salluste, Tite-Live, Cicéron, pour ce qu’il en reste, c’est excessif !

 

 

 

XV

 

 

SI j’avais maintenant un jeune garçon à instruire, pendant cinq ou six ans, avant qu’il entrât dans l’enfer que sera le monde de demain, où tout apparemment remuera et évoluera par masses, je risquerais hardiment, avec l’expérience de mon âge (est-ce qu’on aurait ses enfants trop jeune ?), d’en faire un homme libre, plus libre que jamais, en dehors de tout programme officiel.

– Mais, me dira-ton, avec ce sens aigu de la « situation », dont trop de gens ont pris l’habitude, que pourra-t-on faire de lui ? Sans examens, il ne saurait être ni médecin, ni avocat, ni ingénieur !

Peut-être pourra-t-il être artiste ou dictateur. Le monde ne lui est pas fermé. Il lui reste des perspectives de beauté ou d’action.

Dans une société fonctionnarisée, standardisée, uniformisée, où filles et garçons, jeunes gens et vieillards marcheront au pas, parleront en chœur, penseront en troupe, je fais le pari qu’il y aura pour un homme vraiment libre la plus belle, la plus heureuse des carrières à parcourir. Cette société, sous l’ennui qui l’écrasera, acclamera l’indépendance et la fantaisie de celui qui aura pu demeurer en marge, et qui lui donnera le spectacle d’une personne humaine, humainement développée, surtout en France où restera la nostalgie d’un passé d’indépendance et de grâce. Elle l’aimera et lui prodiguera ses faveurs. Il n’aura pas de diplômes et il se fera la place qu’il voudra. Tous s’émerveilleront et se diront :

– Comment l’a-t-on fabriqué ?

Voici. Je rêverais d’abord, en fait de langues, de lui faire connaître le français, mais vraiment connaître, j’entends de le lui faire étudier sur les plus beaux textes, les plus séduisants, avec autant de tours et de détours que le grec et le latin, en s’attardant sur chaque mot, comme on fait pour les fleurs, quand on prépare des jardiniers. On croit que l’enfant connaît le sens de sa langue, parce qu’il la parle ou fait semblant, et qu’on a l’air de la parler devant lui. On la parle depuis le premier jour sans l’expliquer. Il y aurait à lui en révéler les nuances. On dit : « Pas de synonymes. » Montrez-le-lui. Personne ne s’y emploie. C’est Horace et Virgile qui prennent tout. Dans les derniers programmes, il y avait par semaine trois heures de français ! Dans l’année quatre-vingt-dix heures ! Soit quatre jours ! Il y a de quoi rire... ou pleurer ! Attendait-on que notre civilisation fût disparue pour s’intéresser à notre langue ? Et j’aime mieux ne pas parler de l’égarement de ces familles riches (la richesse crée tous les maux) qui font apprendre à l’enfant pour ses débuts une autre langue que la sienne. Car il naît, sinon avec une langue, du moins avec le don d’une langue, qu’il parle naturellement. La preuve est qu’il vient au monde en sachant le sens des mots comme : « Je veux... » ou : « Je peux. » Il répète : « Je peux... Je veux... » Et il les comprend sans que vous les lui expliquiez, ce que vous seriez d’ailleurs bien incapable de faire, parce qu’il faudrait vous servir d’autres idées abstraites, mais heureusement il les devine aussi. Il ne fait que les deviner, quand il est petit. Au professeur, quand il est grand, de lui en souligner la richesse.

Écoutez les conversations autour de vous : vous serez effrayé comme elles sont pauvres. Les gens du commun n’ont presque rien à leur disposition. Les autres non plus. Faire comprendre le sens des mots, c’est fournir à l’esprit des moyens de s’exprimer. Si on faisait comprendre le sens des mots, il n’y aurait pas tant de jeunes gens, ayant fait latin, grec, versions et thèmes, qui, après avoir dit : « C’est épatant ! » et cherchant une autre épithète plus satisfaisante, se décident pour : « C’est formidable ! » Après quoi, à bout de forces et de trouvailles, ils répètent : « C’est... c’est formidable et épatant ! »

Je développerais l’amour et la connaissance de la langue française, sans autres langues, mortes ou vives, sans rien pour nous gêner, durant un an, deux ans, qu’on passerait sur les chefs-d’œuvre les plus étincelants, à l’âge hurluberlu de la formation, quand l’adolescent pris de fringales, étourdi de désirs, ahuri de ce qu’il découvre, s’étire au milieu des êtres, des choses, des mots, et répète inlassablement comme un somnambule, les mêmes dadas, les mêmes bateaux, les mêmes scies. Âge redoutable : au lieu de lui laisser la bride au cou, il faut le brider. Au lieu qu’il se répande et s’éparpille (il ne pense qu’à cela), il faut le fixer. Il n’arrive pas à s’exprimer : en passant de Bossuet à Musset, de Voltaire à Michelet, le Littré en mains avec ses exemples vivants, découvrez-lui les ressources infinies de la langue qui sont celles de notre civilisation. Il est à l’âge barbare, rien n’importe davantage.

Quand l’esprit serait un peu mûri, et apaisé, après des mois et des mois d’une étude que je voudrais féconde, et aussi après des mois de vacances, – j’aime les vacances, je crois à leur vertu, je ne suis pas comme ce principal du collège de Paris, sous le Premier Consul, M. Champagne, qui souhaitait que les enfants n’eussent de grandes vacances qu’un an sur deux ! Pauvres enfants ! Pauvre bonhomme ! – je crois qu’alors, une étude de l’antiquité grecque et latine pourrait s’imposer. C’est de l’enfantillage, quand on habite à l’embouchure d’un fleuve, de vouloir à toute force le prendre à sa source. C’est aussi beau de le remonter que de le descendre. Je ne me risquerais à l’étude du latin et du grec que si mon jeune garçon avait singulièrement vibré à l’étude du français. Les aborder de front me semble une faute. Je voudrais me donner tout à ceci, puis tout à cela. Si je me décidais avec mon élève à venir au latin, ce serait pour y consacrer un an, deux ans, avec la même passion qu’au français. Nous ne ferions que du latin. Je ne dis pas que nous nous mettrions à le parler, ce qui serait pourtant la bonne méthode, mais au bout de vingt mots on risque l’artificiel et on tombe dans le ridicule. Le latin est mort pour la conversation. Prenons-le où il vit encore, dans les chefs-d’œuvre. Mais quand nous l’aurons pris, ne le lâchons plus. Lui, rien que lui. Et ne me dites pas : « Votre conception de l’étude est abrutissante. Sans variété votre élève n’y résistera pas. » C’est à votre éparpillement qu’il ne peut pas résister. C’est parce qu’il passe du français au latin, du latin au grec, du grec à l’anglais, de l’anglais aux mathématiques, des mathématiques à l’histoire, de l’histoire à la physique, de la physique à la chimie, qu’il oublie tout et ne sait rien ! À aucun moment de la vie il n’arrive à l’homme de mener ainsi tout de front, et si par hasard ce malheur tombe sur lui, il ne fait rien de propre.

Pendant un an, deux ans, étudier le monde antique et lui seul, dans son histoire et ses langues, voilà qui m’offre bien assez de causes de variété et de divertissements. Ce que je vois, c’est que l’emprise sera forte, que nous ne traînerons pas sur la grammaire, et ne pâtirons pas au seuil de Virgile et d’Horace. Nous irons, nous marcherons, avec l’impression d’avancer. Quand vous envoyez un jeune homme à l’étranger pour qu’il apprenne une langue, est-ce qu’il n’est pas tout à cette langue et au pays où il la parle ? Quand vous voyagez trois mois en Italie, est-ce que vous pensez à autre chose qu’à l’Italie ? Les voilà pourtant les expériences et les voyages profitables. Pourquoi faites-vous en sorte que les études ne le soient pas ? Je gage qu’on peut apprendre excellemment le latin en moins de deux ans, si on le travaille tous les jours avec sérieux. Regardez alors où en sera l’enfant, à quinze ans. Il saura du français et il saura du latin, et ce qu’il saura, il le saura bien parce qu’il l’aura approfondi, que son étude lui aura fait l’impression d’un bain, qu’il en sortira imprégné et nourri. C’est cela la connaissance. Un mariage étroit, une chaude intimité. Peu m’importe de faire hausser les épaules à des gens. Je ne suis pas le porte-voix du ministre. Je ne prêche pas une réforme pour l’ensemble de la Nation. Pour l’ensemble, la vie n’est jamais qu’un à peu près. Que les études soient de même, c’est sans doute suffisant. Mais pour mon élève à moi, je suis sûr que les enseignements parallèles sont une faute et que la sagesse ce sont les enseignements successifs.

Si mon élève n’a pas assez bien mordu au français pour que je risque le latin, j’ose croire qu’il y a d’autres manières de le former et de le cultiver. Le plus souvent, ceux qui ne mordent pas au latin sont les imaginatifs. Ils s’échappent ; il n’y a pas moyen de les assujettir aux déductions, aux liaisons, aux fortes synthèses du latin. Ne vous désespérez pas. Je me figure qu’on aurait difficilement appris le latin à Vercingétorix. Il y a encore de petits Vercingétorix. Songez à préserver les inspirations de ces élèves sensibles, trop ardents, que la raison ne domine pas. Le latin forme le jugement : prenez garde qu’il ne dessèche l’esprit. Encore une fois, il prépare des intellectuels : on pourrait songer qu’il y a à préparer des hommes d’action. En imposant le latin à tout le monde, on dirait qu’on veut surpeupler ce pays d’avocats, d’écrivains, de professeurs, qui vivent de la pensée et des mots. Il se peut que le nombre en soit suffisant et – j’irai jusque-là – que l’enseignement secondaire, même quand il était le plus admirable, ait cependant été une entreprise de vieillissement, un conseiller trop sage qui a mené au doute, à l’hésitation. Il est encore plus sage de sauver l’imagination chez ceux qui ont la chance d’en avoir. La folle du logis, répète-t-on. Quelle injustice ! C’est elle qui permet à l’homme d’aller de l’avant, d’être généreux. Si Jeanne d’Arc n’avait eu que du jugement, elle serait restée à garder ses moutons. Les héros et les saints, les êtres les plus rares, ceux qui font le plus d’honneur à un pays, sont les grands imaginatifs.

Alors, à ceux-là je ne peux pas croire que l’étude de la civilisation chrétienne, par exemple, ne vaille pas autant que l’étude de la cité antique. Surtout aujourd’hui, devant les menaces brûlantes du bolchevisme. Je crois même qu’il n’y a que le génie chrétien, le plus poétique par sa charité et ses espérances, qui soit de taille pour lutter. Le bolchevisme ne cesse de commander la retraite sournoise, le repliement sur soi, la morne égalité, le sarcasme, la haine. L’esprit chrétien endure en souriant, commande d’ouvrir les bras, fait battre le cœur, épanouit l’âme.

Il y avait un ton qui l’annonçait dans la grâce de la civilisation grecque. La langue grecque, à l’inverse de la latine, ravit l’imagination des cœurs sensibles. La pureté d’Homère, la naïveté de ses images, sont un enchantement pour ceux qui sont nés plus poètes que raisonnables, mais sa douceur n’adoucit que son récit : le destin de l’homme y demeure terrible. Aussi, je préfère encore, pour modeler l’âme d’un adolescent, les paraboles de l’Évangile, et saint François prêchant ses frères les oiseaux. Je les préfère pour la formation de l’esprit, la connaissance intime de l’homme, pour développer la tolérance et la bonté dont la vie humaine a tant besoin. Et en les préférant, j’ai l’illusion que je peux être approuvé par des lecteurs élevés dans des croyances chrétiennes ; ou alors... c’est à désespérer de leur foi ! Ce qui est inquiétant, c’est que le monde chrétien, hypnotisé par le monde antique, n’ait jamais eu assez de confiance en soi pour risquer ce que je dis là. Et pourtant, il l’avait vaincu !

Pourquoi est-ce qu’on n’étudie pas l’Évangile ?

J’entends bien que des esprits religieux vont me répondre avec commisération : « Mon pauvre Monsieur, c’est un texte inspiré ! Nous ne sommes plus dans le domaine de la littérature ! » Ah ! tant mieux ! Je me soucie bien de littérature ! Ce qui m’ébaubit, c’est qu’on ne pense jamais à « cultiver » l’homme qu’avec les lettres, quand il y a le plus pur, la religion. Je ne me servirai pas de l’Évangile pour admirer la langue française, puisque c’est une traduction, mais pour inspirer à un jeune homme la plus forte philosophie. C’est curieux que même dans les maisons d’éducation dirigées par des religieux, l’Évangile n’ait jamais été lu qu’à la chapelle et dans le cours d’instruction religieuse. Il ne s’agit pas de blesser la foi des plus croyants en le mettant au rang des œuvres profanes. Au contraire, qu’on le mette au-dessus de tout ; mais ce texte divin étant le plus humain, c’est une aberration d’en faire une spécialité. Le voilà le sacrilège.

Il serait très opportun de passer quelques semaines avec l’Évangile, surtout aux heures douteuses où le jeune homme hésite entre la réserve et les tentations, les vierges sages et les vierges folles. Mais sitôt l’Évangile abordé, pour en faire sentir toute la beauté, l’art profond autant que la perfection morale (car pourquoi l’aventure et les paraboles divines ne seraient-elles pas le comble de l’art ? Elles le sont forcément), je voudrais qu’on entrât avec le jeune homme dans ce monde plein de merveilles, les cathédrales – cathédrales et abbayes, qui ont fait la France et sont l’image d’un monde. Les abbayes ruinées ; les cathédrales intactes. Ranimer les premières par l’esprit, comprendre les autres par le cœur. Ils doivent être sollicités ensemble pour admirer ce que l’amour de l’Évangile a créé dans ce pays. Maintenant que nous sommes revenus de la griserie des révolutions, libératrices et assassines, nous savons bien que durant des siècles de foi, la France a vécu au cœur d’un ordre qui touchait au miracle, qui, par moments, pouvait faire croire au bonheur et à la paix ; qui semblait vraiment à l’image de Dieu. Je prétends que l’étude d’une cathédrale, ce chef-d’œuvre d’architecture et de sculpture chrétiennes, serait aussi profitable que la lecture des plus beaux poèmes antiques. C’est aussi un poème. Les pédagogues ne sont attachés qu’aux livres ; les arts plastiques se lisent aussi. La statuaire du moyen âge n’a ni l’équilibre de l’antiquité, ni l’allégresse de la Renaissance ; elle ne voit pas seulement le bonheur et la beauté ; mais en figurant aussi la misère avec pitié, et le ridicule en souriant, elle est une angélique leçon de beauté spirituelle.

N’objectez pas que pour la déchiffrer il faut des artistes au lieu de professeurs. Je répondrais que tout professeur doit être un artiste, sinon c’est un piètre éducateur. J’avoue cependant que pour expliquer une cathédrale il faut des connaissances que n’ont pas nos maîtres d’à présent. Mais tout homme de grand goût les acquerrait vite. Il s’instruirait en instruisant. Et le maître, qui découvre à mesure qu’il enseigne, atteint à une candeur et une chaleur qui le rendent persuasif. Je n’ai pas étudié comme il faut les cathédrales. Je voudrais le faire avec un jeune garçon. Nous irions ensemble à la découverte ; ce que je sais déjà me permettrait d’arrondir et d’enrichir ce qu’il peut y avoir d’un peu sec et d’un peu pauvre dans les trouvailles de l’adolescence. Et le bénéfice pour les deux serait peut-être considérable.

Je ne m’en tiendrais pas là. Si disparate à première vue que cela parût, au sortir de la cathédrale qui nous aurait retenus autant de semaines que l’Évangile, je dirigerais mon élève vers une lecture de Don Quichotte et vers une étude de Rembrandt ; car parmi les grands artistes de la chrétienté, Cervantès et Rembrandt sont à mon sens ceux qui nous ont donné l’interprétation la plus poignante et la plus délicieuse de la vie humaine, à quoi Dieu préside.

Je devine l’étonnement que je cause. Cervantès, un auteur presque gai !... Et Rembrandt, un peintre ! On n’avait pas encore songé à la valeur éducative de la gaieté et de la peinture.

On pourrait commencer.

En tout cas, personnellement, si je vis longtemps encore, ce qui serait bien extraordinaire, et si j’ai un petit-fils à élever – mais pourquoi me ferait-on confiance à ce point ? – c’est là ce que je déciderai. Il y aurait des chances pour qu’un petit-fils tînt de moi, au moins quelque peu ; il retrouverait donc de mes sentiments, et se rallierait sans effort à mes passions. Rembrandt et Cervantès ont été des plus vives. Il ne se passe guère de jour où je ne songe à ces deux grands hommes et aux émotions que je leur dois. Il me semble que leurs œuvres sont plus hautes que les autres, parce qu’elles sont à double face. La vision des deux visages du monde. Rembrandt a peint le jour et la nuit, le fini et l’infini, le réel et le mystère, et cela tantôt avec ardeur, tantôt mélancolie, toutes deux évangéliques. Ses Eaux-Fortes et les Pèlerins d’Emmaüs en sont l’émouvante confirmation. Cervantès a montré la sagesse et la folie, se pénétrant et dérivant l’une de l’autre, la vie héroïque et les bonheurs naturels, la pitié que mérite l’homme et le sourire envoyé par Dieu, et il l’a fait avec une douceur dans l’ironie et une grâce dans la charité que seul l’Évangile a pu lui inspirer. Toute la vie passe dans leurs œuvres. Elles prêtent à une méditation sans fin. Ce qui confond, c’est que l’Église, dont le premier devoir est d’être éducatrice, ne pense jamais à louer de tels artistes, qu’elle devrait étroitement s’associer : ils lui appartiennent. Cervantès est le seul auteur comique que l’Église possède. Il y a en lui cet étonnant mariage de la comédie et de la doctrine. Rembrandt est le grand peintre qui donne l’impression de l’au-delà, en entraînant par sa lumière spirituelle vers le rêve et la méditation. Alors ! Alors étudier Cervantès et Rembrandt vaut bien d’étudier Tite-Live et Xénophon !

Surtout ils remplaceraient fort avantageusement la classe funeste entre toutes de la philosophie. Les élèves s’y délectent, parbleu ! Quelle jouissance, toute une année, de raisonner logiquement, à tort ou à travers, en dehors de toute expérience de la vie. C’est le triomphe de la jeunesse, dans sa hâte de savoir et de décider. Les suites en sont funestes. L’âme ne s’en remet qu’avec effort, après beaucoup de mécomptes. On les éviterait au contact des deux grands sages que sont les artistes que j’ai dits.

 

Ceci est mon programme. J’envisage fort bien que mon voisin en ait un autre, à condition qu’il soit de même valeur. Cherchez. Je ne crois pas à l’éducation uniforme : il y a trop de nuances dans les caractères de ce pays. Je comprends la nécessité des lycées, mais le nécessaire n’est pas le rêve. Je viens de montrer comme on pourrait diriger un jeune homme dont on voudrait faire un homme vraiment cultivé. Je n’ai pas dit que comme le petit enfant il fallait le garder chez soi, contre soi. Je me suis vu élevant moi-même un petit-fils, mais je le confierais volontiers à un bon professeur marié, qui aurait chez lui deux ou trois élèves, et mènerait avec eux une vie d’études et de famille.

Si je trouvais un bon curé, aimant la jeunesse, large d’esprit, énergique, féru de lettres et d’art, et qui voudrait présider à l’éducation de deux jeunes gens, deux au moins, je trouverais parfaite cette solution. Il y a au presbytère des occasions d’assistance aux malades et aux pauvres, plus parlantes et convaincantes que les sermons du vieux Sénèque.

Je verrais avec plaisir se fonder un petit collège où on donnerait un enseignement libre et varié, où on ne penserait en le donnant qu’à faire un homme et une âme. J’aimerais beaucoup un petit collège dans la paix d’une petite ville, où un seul maître prendrait une dizaine d’élèves, pas plus, pour leur faire partager ses passions de lettré. Ce collège pour si peu d’élèves n’aurait pas besoin d’avoir l’air d’un collège ; il pourrait avoir le visage des autres maisons. La classe pourrait ressembler à une bibliothèque, au lieu de se calquer sur un atelier de prison. Et la bibliothèque donnerait sur un potager, que les élèves cultiveraient aux heures de détente, au lieu de hurler dans une cour. Les soins aux légumes, aux fleurs, aux fruits constituent le plus intelligent des jeux, en même temps que le plus ravissant. L’homme peut « jouer » avec la nature qui se laisse faire, s’il est spirituel. Si j’étais le professeur de ce petit collège, je ferais traduire les Géorgiques dans mon potager, et faire du fromage de chèvre aux élèves sur une lecture de Théocrite. Quel rêve de préparer des jardiniers en même temps que des princes de l’esprit ! Sans compter qu’on retrouverait ainsi l’occupation de la première enfance, et qu’on continuerait chez autrui, en compagnie de quelques camarades choisis, ce qui aurait été commencé dans l’air affectueux de la maison.

J’aime les petits collèges. Je préfère encore les écoles d’abbayes. Il s’en est créé quelques-unes, ces dernières années. Elles étaient à la fois clandestines et connues de tout le monde. Avec dignité, elles faisaient respectueusement la nique à la loi. La République est par terre. Elles n’ont plus rien à craindre. Elles peuvent se multiplier.

Je voudrais les voir se multiplier sans se développer, que chacune restât modeste et pour peu d’élèves. Toujours ma hantise : dès qu’il y a le nombre, tout est perdu. Chez les moines comme ailleurs, c’est le succès qui tue. Quand toutes les femmes du monde veulent toutes ensemble mettre tous leurs fils chez les mêmes moines, c’en est fini de l’école, elle tourne au collège, et malgré la bonne volonté des Pères, l’étude des poètes devant une foule d’élèves devient fade et sans goût, comme les platées de haricots que les frères font bouillir dans des casseroles géantes.

Tout est difficile dans des sociétés surpeuplées. Or, le monde est surpeuplé, même là où il se dépeuple. Tout est difficile, mais surtout de cultiver la rareté et les grâces qu’on n’obtient qu’avec le petit nombre. Aucun âge encore n’a connu des villes de cinq millions d’habitants. Comment faire sentir à cinq millions d’habitants entassés ce que c’est que la beauté, puisqu’ils réalisent la laideur ? On pouvait en plein moyen âge, à l’abbaye de Cluny, peindre des enluminures, chanter juste, et faire de la cuisine parfumée de rose et de lys, parce qu’on avait de l’espace, du temps, du goût. Dans les collèges, on peut tout au plus rêver à ce qu’on voudrait faire : on ne le fait jamais. Pourtant, chez les moines, lorsque l’école commence, qu’elle n’a encore que quelques élèves, quand elle fait encore partie de l’abbaye, que les enfants sont encadrés par la vie monastique, qu’à la chapelle, aux champs, au réfectoire, ils participent à la vie des Pères, il n’y a pas de milieu plus beau pour façonner l’esprit avec justesse, en élevant l’âme dans la bonne humeur et la charité. Je n’ai cessé de dire que l’éducation devrait être à l’abri de la vie. Où y est-on plus sûrement que dans une abbaye bénédictine ?

Quel amour du maître à l’élève, de l’élève au maître ! Et quelle justice, cette justice dont le jeune homme est avide. Là aussi, on le punit en classe, quand il est en faute, mais le maître se sent fragile, il ne se targue pas d’avoir toujours raison ; et l’élève sait qu’à la chapelle il le verra devant le Père abbé s’agenouiller humblement, quand en chantant il aura fait fausse note. Enfin... enfin, il n’y a pas d’inspecteur d’Académie qui vienne visiter la classe et exiger pour soi des exercices de chiens savants. Tout le monde est d’accord que Dieu qui voit tout suffit à l’inspection.

Les Bénédictins, qui sont de grands distributeurs d’ordre et de paix, mèneront votre fils, soyez-en sûr, s’il le désire, jusqu’au bachot. Ils n’en sont pas à une pénitence près ! Du moins, n’en auront-ils pas l’obsession ; ils ont mesuré les vanités. Mais à la fin de longues études heureusement coulées dans la béatitude de l’abbaye, ils préciseront soudain l’effort à faire, et le diplôme superflu, dont on ne parlera qu’à ce moment-là, sera facilement enlevé.

Je vais peut-être vous surprendre jusqu’au bout : moi-même, après mon étrange programme d’éducation, mon français pris à haute dose, mon latin étudié à force, l’Évangile aimé pour lui-même, la cathédrale admirée comme la vraie maison de la famille et du peuple, Rembrandt et Cervantès vénérés, après tout cela, si chez mon élève s’éveillait une vocation qui exige l’effort de l’examen, je le lui ferais tenter, lui faisant faire, à l’âge où il les supporterait enfin, six à huit mois de sciences, qui le mettraient à un point de connaissance raisonnable et suffisant, et sans m’occuper du détail des programmes officiels, je risquerais de le présenter aux examinateurs. Je parie bien qu’il serait reçu !

On part de ce principe que les examinateurs sont à cheval sur la lettre et se moquent de l’esprit. C’est un jugement passionné. Ils sont pour la plupart dégoûtés des trembleurs qu’on leur soumet, et comme ils les voient trembler quand ils arrivent, ils se divertissent à leur faire friser la syncope quand ils partent. Ne tremblez donc pas vous-même. Si vous leur présentez un garçon net, courageux, sûr de soi, parce qu’il aura étudié avec sérénité ce qui est grand et ce qui est beau, vous sentez bien comme moi qu’il s’imposera, sauf le cas de malchance où il tomberait sur de vraies mules. Mais alors... l’insuccès serait l’occasion d’une juste révolte qui tarirait ses regrets, et vous auriez un non-bachelier philosophe, ce qui vaut mieux pour l’avenir qu’un bachelier imbécile.

Pour préparer le bachelier imbécile, j’espère qu’aucune des remarques de ce petit livre n’est valable. Ce sera son mérite, si on ne lui en reconnaît pas d’autres. Il est temps, après de si cruels revers, de ne plus entreprendre ce que j’appellerai la culture des illettrés de naissance. Un grand nombre d’êtres humains sont rebelles aux études de l’esprit. La culture qu’on n’a pas envie d’acquérir ne devient jamais une vraie culture. Il est des terres stériles. Ces terres-là, on les laisse en friche. On se console en parlant de la beauté des landes... Pourquoi de même, au lieu de faire des singes d’intellectuels, ne laisse-t-on pas à des besognes modestes les enfants qui sont nés pour elles, à quelque classe qu’ils appartiennent ? Je l’ai déjà dit, j’y reviens : il y a de bons enfants qui sont nés pour le comptoir de l’épicerie, de qui la nature s’accorde avec les légumes secs. N’essayez pas de les hisser jusqu’à cette source de montagne qu’est Sophocle : ils ne savent pas y boire. Elle est trop fluide et trop fraîche pour la chaleur un peu lourde de leurs entrailles. En prétendant les servir, vous ne servez que votre amour-propre.

Qu’on ne me dise pas que je n’ai pas assez pensé à eux. Il n’y a guère à penser à eux, il n’y a qu’à les laisser ne pas penser. Je ne me suis soucié que de l’enfant qui a le feu sacré. Ce fut mon premier mot ; c’est le dernier. Si, par bonheur, vous avez à vous cet enfant-là, soyez hardi, n’ayez peur de rien, songez à vraiment l’élever ; faites pour lui le programme merveilleux qu’il mérite.

Dans le cas contraire, n’ayez pas peur non plus, soyez clairvoyant, sans vanité sur votre procréation, et si vous jugez vraiment en votre for intérieur que le grand mouvement mystérieux des hérédités, dont après tout vous n’êtes que l’instrument irresponsable, ne vous a donné qu’un âne, ne dites pas : « Hélas ! » ne rougissez pas, ne vous lamentez pas. D’abord, il y a des ânes charmants : songez comme saint François l’aurait aimé ; ensuite, il faut de tout dans l’univers, tout a sa place, tout est utile. Évitez seulement pour lui les grands poètes, les lettres et les arts, la douceur et la force des jeux de l’esprit, et consolez-vous en l’aimant, et en lui donnant ce qu’il aime, du foin, du bon foin sec et parfumé, qui, en enchantant son honnête appétit, réveillera chez vous le souvenir radieux des plus beaux jours d’été.

 

Le Plessis. Février 1941.

 

 

 

René BENJAMIN, Vérités et rêveries

sur l’éducation, Plon, 1941.

 

 

 

 

 

 

 

 

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