Saint Vincent de Paul

 

(1576-1660)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René BENJAMIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Spectacle adorable qu’un enfant pur, qui aime et qui croit, qui ne voit de mystère nulle part, même dans le ciel, et qui appuie sa petite candeur à la grande simplicité de Dieu ! Vincent de Paul n’avait pas dix ans quand, rapportant un soir – un soir que le crépuscule était doré – de la farine à sa mère, une pauvresse lui dit avec un mauvais œil : « Veux-tu qu’on t’aide, petit ? » Il ouvrit son sac : « Si vous en preniez pour vous, madame, ce serait moins lourd pour moi... » Première fois qu’il fit la charité, ne sachant pas encore qu’elle était une vertu, mais son cœur s’était ouvert avant son esprit, aidant au départ d’une grande existence.

L’esprit, pour cela, ne demeura point fermé. Vincent gardait le troupeau paternel, et déjà possédait le bon sens de ceux qui vivent en harmonie avec l’instinct des bêtes et la sagesse des saisons. Une vraie grâce en cette fin de seizième siècle, où peuple, cour, clergé étaient la proie du même désordre. Sur le dos du peuple on s’était battu si longtemps, que misérable et roué, il n’aspirait plus qu’à dormir. L’ignorance est un premier sommeil : elle ne lui pesait pas. Après tant de tueries au nom de la religion, ses meules incendiées, sa maison détruite, comment un simple homme de la terre aurait-il su ce qu’est Dieu ? Du reste, il n’avait guère de prêtres pour le lui dire. « Dans mon seul diocèse, écrivait un prélat tremblant de honte, j’ai sept mille prêtres ivrognes ou impudiques ! »

Il eut du moins fallu qu’au Louvre se vît un signe d’autorité ; mais les gens de cour n’étaient pas plus soucieux du pays que de leur propre salut. Il ne s’y agitait que des princes en révolte contre le roi, et qui se ruaient au duel comme pour s’assurer d’une mort aussi vaine que leur vie.

Dans cet égarement de tous, quelle marque du ciel qu’un esprit clair et sans orgueil !

Vincent de Paul était né près de Dax, dans une vallée paisible, en 1576. Lorsqu’il eut ses douze ans, son père le retira de la société des bêtes et le mit en ville dans un collège de religieux. Il s’en privait ainsi pour le faire étudier. « C’est que, disait-il, je lui trouve de la jugeote ! » L’enfant était doux, taciturne, parfois mélancolique. Il apprit avec confiance et docilité.

Vers sa seizième année, son père, plein de bon sens, voulant mêler pour lui l’usage de la vie à la pratique des livres, l’offrit à un avocat comme précepteur de ses enfants. Cet homme de robe fut content de lui : « Il répand une parfaite odeur par sa vertu, dit-il bientôt. J’aimerais, pour moi, qu’il devînt homme d’Église. » Et le père de répondre : « J’y songeais... Tout me dit qu’il peut s’y élever jusqu’à une place brillante. » Restait à prendre l’avis de Vincent. Il était devant un miroir, et, plein de bonne humeur :

– Je suis en effet, dit-il, un peu laid pour les hommes... Dieu est toute indulgence, et il voudra bien de moi !

Seulement il s’agissait de prolonger de difficiles études. Ses parents vendirent une paire de bœufs. Vincent fut tout ému. « Adieu, chères bêtes, balbutia-t-il en leur donnant une longue caresse. Est-il donc vrai que, grâce à vous, je puis devenir un homme assez savant pour évangéliser les pauvres, qui ne savent rien, ainsi que fit Jésus-Christ qui savait tout ? »

Il partit pour Toulouse. Il y commença sa théologie, laquelle a bien du rapport, chaque fois qu’elle parle à la raison, avec les solides églises de l’art roman. Mais il devait achever l’étude de cette science qui porte l’âme aux cieux, dans Saragosse, terre espagnole, où le mysticisme est une fleur naturelle. Et de la sorte, son esprit et son cœur mirent Dieu pour jamais à la place royale qui est sienne.

C’est en l’année 1600, après son retour en France, qu’il dit, à vingt-quatre ans, sa première messe. Quel tremblement il eut de la majesté de cet acte ! Il rêvait d’être seul avec Dieu. Il lui fallait du moins supporter un servant. Il l’emmena dans une chapelle perdue sur la montagne.

Dès lors, il se montra d’une piété plus fiévreuse ; il connut des tentations ; et il écrivit une profession de foi, qu’il plaça sur son cœur. Il la touchait lorsqu’il était tenté.

Oublia-t-il cette précaution le jour où vint la nouvelle qu’il héritait d’un homme généreux ? Il apprit du même coup qu’un débiteur de ce mort était en fuite et il se sentit devenir un créancier. Ardeur de la jeunesse ! Même chez les plus élevés elle n’est jamais détachée de tout, ne serait-ce que de la justice ! Bref, il part pour Marseille où il exige son dû. Mais il se lie, dans cette ville de la facilité, avec un gentilhomme, qui lui propose le retour par mer jusqu’à Narbonne. On est en juillet : la traversée sera belle. Vincent s’abandonne à ce plaisir permis.

Et pendant qu’un vent léger s’insinue dans les voiles, il rêve à l’harmonie de sa vie. Bientôt trente ans. L’âge fort. Comme il se sent maître de soi ! Dieu le récompense sans doute de son mérite. Et le voici qui trouve de l’agrément à tout, à l’air, à l’eau, à la silhouette, sur l’horizon, de cette galère qui vient. « Quelle grâce ! » murmure-t-il à son compagnon de route.

À peine a-t-il parlé que le gentilhomme est tué, et lui-même a la jambe percée d’une flèche. Abordage, terreur ; des coups, des cris, le meurtre. La gracieuse galère est un brigantin turc, en train de nettoyer minutieusement le golfe du Lion !

Vincent de Paul, enchaîné dans l’ombre de la cale, vit soudain plus clair en soi que sur le pont, dans le soleil. Il souffrait et il s’écria : « Mon Dieu, vous me découvrez la vérité de la vie ! Je n’ai jusqu’ici connu que l’illusion par les livres. Science et curiosité, pestes de l’esprit ! S’agit-il de savoir ? Il faut pâtir et mériter ! » Son âme forte y était prête.

On le débarqua dans Tunis avec un paquet d’autres misérables qui gémissaient, tandis qu’il louait le Seigneur. C’était par une nuit noire, mais Vincent vit que le ciel était comblé d’étoiles. Il portait des fers, il n’était plus qu’esclave, mais il se rappela la confiance d’Abraham, quand celui-ci reçut l’ordre de sacrifier son fils ; et au lieu de commettre le péché d’oublier Dieu en se fiant aux hommes, il ne vit plus les hommes et il songeait à Dieu.

On l’habilla d’un hoqueton de laine, on le coiffa d’une bonnette. Il pensa : « J’ai le dos rond, un grand nez, un air niais ; c’est bien l’accoutrement qui me va ! » Il fut mis en vente, telle une bête de somme. Des amateurs vinrent le palper, tâter sa plaie, le faire courir. Il était souriant de bonne volonté.

Il le fut plus d’un an. Un pêcheur l’acheta, puis le revendit à un médecin, et celui-ci bientôt le céda à un homme riche, qui était un renégat, et qui croyait couler une heureuse vie entre trois femmes. Il se trouva qu’une d’elles fut touchée jusqu’à l’âme d’entendre Vincent de Paul chanter les louanges de Dieu, et, convaincue, ardente, elle pressa son maître de regagner la France en emmenant cet esclave. Il se laissa persuader ; la chance leur sourit ; et par une lumineuse journée ils se trouvèrent en Avignon, la ville aux beaux remparts, au fort château, aux cloches d’argent, au fleuve royal. Vincent était sauvé. Mais rien, maintenant, ne devait recouvrir à ses yeux la misère du monde. Il savait, d’une vraie science, celle que nous donne la vie, la peine des uns, la méchanceté des autres, et il brûlait de défendre ceux-là contre ceux-ci.

Même à Rome, ville des villes, où il courut pour mieux voir Dieu, il ne put oublier les hommes. Du moins se modéra-t-il, en raisonnant que le feu, s’il n’est contenu, risque seulement de détruire. Mais c’était la cité où reposaient saint Pierre et saint Paul, et tant de martyrs auprès de tant de saints, souvenirs illustres enseignant tous que la misère est un destin constant de ce monde. Aussi, la société française de la ville romaine eut beau le tenir en haute estime, chaque fois que le vice-légat ou quelqu’un des ministres de France lui montra le respect qu’il avait de ses vertus, il pensait aussitôt avec humilité aux scènes de l’esclavage : la place du marché brûlante de soleil, à son cou la pancarte « à vendre », et l’acheteur brutal qui lui ouvrait la bouche, comme on fait aux chevaux, pour voir s’il était sain.

C’est donc à contrecœur, et seulement pour servir, qu’il accepta, rentrant en France, d’aller lui-même transmettre une secrète affaire à Sa Majesté. Il vit Henri IV, diable d’homme qui avait le génie de la séduction, et le félicita d’une voix si humaine, vibrante de tant d’esprit ! Mais tandis que le roi parlait : « Ma place, pensait Vincent, n’est pas à la cour, où il y a trop d’appâts pour la vanité. » Et il retourna chez soi, l’âme baignée de modestie.

Un chez soi bien médiocre : il partageait une chambre avec un pauvre juge, à qui, peu de temps après, furent volés quatre cents écus. Ce juge sans jugement cria que Vincent était le voleur ! Que fit celui-ci ? Il fut bouleversé ; il connut la colère. Puis, au lieu de se défendre, il tomba sur les genoux, et il pria Dieu. Que pouvait-il d’autre ? C’était l’avertissement qu’un prêtre n’est pas plus, dans le monde, à sa place qu’à la cour, puisqu’il ne peut y obtenir la paix qu’il faut aux justes. Et il se retira chez le père Bérulle, premier supérieur général de l’ordre de l’Oratoire, afin d’y faire quelque temps oraison.

Mais il était hanté par la misère, et il sentait que les simples et les pauvres l’appelaient. Il ne dormait plus ; il demanda une cure ; il obtint celle du village de Clichy. Des maisons de chaume, et des corps et des cœurs manquant de tout. Il courut vers eux. Il s’écriait : « Enfin ! Je vais travailler dans la vigne du Seigneur ! » Et le feu de Dieu l’embrasait.

Il visita, soigna, parla, pria ; il fut un baume ! Dans l’église indigente il récitait d’une telle piété les litanies de Jésus, en savourant chaque louange, que le cœur des assistants en éclatait soudain comme les bourgeons au mois d’avril, et il disait des messes enluminées de ferveur, où les candides croyaient voir un ange à l’autel.

Mais le père Bérulle bientôt revint prêcher cette grande âme, qui prêchait des âmes simples, et il lui fit voir que dans un État puissant il n’y a pas que les petits mais les grands à soutenir, puisque l’exemple vient d’en haut. Le général des galères de France, Philippe-Emmanuel de Gondi, avait trois fils, trois jeunes seigneurs ; ils devaient être trois espérances pour le pays. On leur cherchait un précepteur ; le général songeait à Vincent de Paul ; refuserait-il son secours ?

Il se montra d’abord rebelle à ce raisonnement, et même il raisonna pour le contredire ; lui, fils de paysan, qui avait gardé des troupeaux, faire partie de la maison d’un noble !

– Notre-Seigneur est né dans une étable, et il enseigna les rois ! répondit sévèrement le père Bérulle.

À ces mots, Vincent de Paul sentit la crainte soudaine de préférer son agrément à son devoir, et vif comme il était, il accepta sur-le-champ, le cœur seul balancé entre l’amertume de laisser ses pauvres ouailles et la joie plus haute de se sacrifier.

Cette joie ne fut pas longtemps sans mélange. À force de se sentir heureux par contrainte, il redouta jusqu’à ce triste bonheur. Et l’inquiétude le prit de ce qu’on le traitait trop bien. Comme son sacrifice était mince ! Mme de Gondi, femme vertueuse, inquiète de ses devoirs, avait donné sa confiance à Vincent. Pour aimer mieux ses maîtres, il songeait, de son côté, qu’ils étaient faits à l’image de Dieu. Or, cette pensée lui donna du plaisir ; il risquait de s’attacher ; brusquement il s’enfuit, tel Moïse de chez le Pharaon.

Il fut absent six mois : on apprit qu’il était en Bresse. Il prêchait, édifiait, convertissait. On désespéra de le revoir.

Tout à coup, il rentra. Est-ce donc qu’il renonçait à secourir là-bas les âmes délaissées ? Non. Il songeait soudain à une plus grande misère, et y songer c’était s’y vouer. M. de Gondi était général des galériens. Or, chaque nuit, dans son repos qui était une fièvre, Vincent rêvait de soulager ces malheureux que la société oublie, après que, solennellement, elle les a condamnés. « Le châtiment est utile, mais la charité qui l’allège est indispensable ! »

Il parla dans ces termes à son maître qui sentait bien le tourment de cette vie ardente. Le général fut ému et lui donna le moyen de visiter les forçats à la Conciergerie, où ils attendaient leur départ pour les galères.

Il les trouva dans la vermine, abandonnés au désespoir ; il fit un pathétique récit.

– L’homme, même tombé, n’est pas une bête... Nous commettons des crimes contre les criminels.

– Vous êtes, d’aujourd’hui, aumônier des galères ! s’écria M. de Gondi dans une accolade, lui donnant pleins pouvoirs en une tâche que Dieu désignait.

Dès lors, Vincent fut à Paris la clarté des cachots, où gémissaient les condamnés.

Il ne les délaissa que pour courir à Marseille voir leurs frères plus torturés encore. Dans la nuit des fonds de cale, sous le poids meurtrier des chaînes, que de blasphèmes et d’agonies ! Il descendit dans ces ténèbres avec le cœur d’un ange, à qui la répugnance est impossible, même quand les crachats répondent aux bons offices. À quarante ans, son dos déjà courbé le penchait naturellement sur ces misères gisantes. Sa voix était médiocre, mais d’une si douce monotonie. Il fut simple ; il fut humble ; il parla du malheur comme s’il l’endurait ; il persuada parce qu’il était persuadé. Enfin, dans cet enfer, il prouva le paradis ; et ce n’est que la preuve faite qu’il se retira.

On le revit à Paris. Il y fit une merveilleuse rencontre : celle du bienheureux François de Sales, qui l’interrogea sur sa visite au bagne. Depuis son retour il semblait si dolent ; il marchait avec peine ; ses chevilles étaient enflées.

– N’avez-vous pas, lui dit l’évêque de Genève, pris un jour, dans les fers, la place d’un forçat ?... C’est ce qu’on raconte, monsieur.

– Monseigneur, on raconte tant de choses ! dit en souriant Vincent.

Et François de Sales n’en put rien tirer de plus, sinon qu’il avait obtenu des chefs un régime plus humain, ce qui permettait qu’il revînt porter secours aux malades de Paris.

– Grande ville, monseigneur ! Grandes misères !

L’évêque confia, peu de jours après, dans une assemblée de prélats, qu’il n’avait encore rencontré personne de plus dévot ni de plus dévoué. Et dans le même temps, Vincent contait à un jeune prêtre que Dieu lui avait fait voir l’image de Jésus-Christ lui-même, sous les traits du grand François, si doux et débonnaire.

Ce jeune prêtre, qui avait un beau front et était une âme ardente, but passionnément de telles paroles. Il devait à son tour dire plus tard quel bénéfice il avait tiré de cet entretien avec M. Vincent. Il s’appelait Jacques-Bénigne Bossuet.

Vincent était donc rentré, avide de soulager des malades. Avec Mlle Le Gras, âme généreuse, émue par la douleur, il venait d’établir une confrérie de la charité, afin de venir en aide au corps et à l’esprit des pauvres qui ne sont plus soutenus par la santé. Des dames s’offraient pour leur porter des soins. C’était le commencement d’une grande œuvre. Si grande, qu’elle paraissait devoir dépasser les forces de Vincent. « Mais le Fils de Dieu, dit-il, nous enseigna qu’on peut pourvoir à tout par la bonne volonté. »

Aussi, dans l’heure même où il organisait cette charité autour du lit des pauvres, il sentit grandir en lui le désir de rallumer le zèle du clergé, de lui fournir de bons pasteurs, et, loin de refréner de telles pensées il se répétait sans cesse : « C’est une si grande chose qu’un bon prêtre ! Il faut, il faut préparer des prêtres ! Si peu que ce soit d’abord, il faut ! Jésus, durant sa vie mortelle, a pris à tâche de faire seulement douze bons prêtres, ses apôtres ! »

Et tout de suite il voulut avoir une maison où les jeunes ordinands pussent faire retraite, où on les catéchiserait, où leur serait montré l’essentiel de leur mission sur terre.

Puisqu’il était confiant toujours, l’importance d’une œuvre ne l’inquiétait jamais. En revanche, il répugnait à toute marque extérieure qui la pût grandir aux yeux du monde. Aussi, comme il s’était installé modestement pour enseigner les prêtres missionnaires, au collège des Bons-Enfants, et qu’on voulait l’établir en la seigneurie ecclésiastique de Saint-Lazare, il fit la sourde oreille. On le pressa ; il tint bon ; il attendrait, dit-il, un signe de Dieu. Cet aveu ne tomba pas dans des oreilles de sourds. On s’en servit pour lui faire entendre à la longue qu’il résistait au Saint-Esprit ; et il entra dans cette dernière raison.

Il vint donc à Saint-Lazare. Dès qu’il y fut, une congrégation discuta ses droits : il parla vite de repartir. Mais on le força de faire un procès : il le fit avec indifférence et le gagna sans émotion. Après quoi, il se trouva définitivement chez soi.

Il avait passé la cinquantaine. Il semblait apaisé. Il allait maintenant droit son rude chemin, d’un pas si ferme ! – chaque jour levé dès quatre heures, restant jusqu’à sept à l’église, c’est-à-dire au sein de Dieu, et ne s’occupant qu’ensuite des affaires des hommes. Mais alors il avait l’impression que son divin Maître ne le quittait plus. Cette collaboration sacrée lui donnait son dévouement, sa chaleur, sa douceur. Il ne se lamentait même pas de la fuite du temps, ne se sentant jamais débordé. Qu’importait la fatigue, qui n’est que faiblesse de corps ! Son esprit souriait. Il disait : « Ah ! carcasse ! » Et il ne se couchait enfin que lorsqu’il arrivait au bout de son travail, en une heure avancée de la nuit. Dans le silence, l’esprit rythmé par le balancier de son horloge, dont il marquait chaque sonnerie par un pieux signe de croix, à la lueur d’une chandelle qui tremblait comme son cœur, il écrivait d’une main toujours émue les lettres les plus utiles, les plus secourables, les plus saintes. Il avait sommeil en les commençant, mais, le courrier fini, il se croyait reposé, parce que son âme s’était donnée, et que c’est dans l’apaisement que l’amour se satisfait.

Il logeait dans la plus pauvre chambre, sans meubles ni feu, et n’y songeait même pas : ses pensées étaient ailleurs, là où d’autres souffraient. À ces autres il avait hâte d’envoyer des missionnaires pour leur enseigner le but de la vie, qui n’est pas le bonheur mais le mérite. Et avant que ses prêtres portassent l’Évangile aux pauvres, il les évangélisait en ces termes :

– Messieurs, vous représentez Notre-Seigneur : c’est lui qui vous envoie. Jetez-vous d’abord dans ses bras ! Et que toujours il soit présent à vos esprits. Allez vers les pauvres avec sa simplicité de cœur, avec son humilité, avec l’intention qu’il eut toujours de plaire à Dieu. À Dieu, vous m’entendez ! Ne vous désolez point de vous sentir peu de talents humains : l’exemple seul importe, non l’éloquence. Et pour que vos actes soient saints, faites oraison, messieurs, car ainsi vous aurez des pensées de Dieu, non de vous, et il y a entre celles-là et celles-ci la même distance qu’entre le soleil et le feu. Le feu, la nuit, rend service : il nous fait discerner des formes sur la terre. Mais le soleil revient, qui l’éclairant la pénètre, et la réchauffant la féconde. Ne vous fiez point qu’à vous. Implorez l’aide du vrai Père des pauvres, lequel trône dans les cieux !

Enfin, lorsqu’un des missionnaires partait, il se jetait à genoux pour l’embrasser, tant il était ému de cette séparation, tant il plaçait d’espoir en ce voyage, tant il le suppliait de s’employer jusqu’à la limite de ses forces au soulagement et relèvement des misérables.

Où n’envoya-t-il point de missions ? Il en fit partir pour les hôpitaux, dans les faubourgs, dans les provinces, vers les armées. C’est que nombreux, en peu de temps, furent les jeunes prêtres qui, d’eux-mêmes, voulurent faire retraite à Saint-Lazare. Ils arrivaient encore craintifs ; mais ils sortaient de la froideur et des ténèbres, sitôt que Vincent leur dispensait chaleur et clarté. Alors ils s’émouvaient ; les langues se déliaient ; ils se confessaient ; ils pleuraient ! La grâce descendait dans leur cœur.

Et parmi toutes ces confessions, ces murmures de gratitude, ce grand battement d’ailes des âmes qui s’envolaient, lui demeurait modeste et souffrant d’ailleurs, promenant ce qu’il appelait sa fiévrote, qui le tenait des semaines, et qu’il soignait à rebours de ce qu’il eût fallu, se faisant suer la nuit jusqu’à n’en plus pouvoir le jour, puis luttant contre le sommeil aux heures qu’il lui fallait tous ses esprits pour mener tant d’hommes et d’affaires.

Cette somnolence pesante l’aidait à ne pas sentir sa tâche supérieure à ses forces, mais un jour elle lui fit oublier qu’il avait promis à deux pauvres, à sa porte, de leur envoyer du pain. Il passa le seuil, rencontra des missionnaires, dut s’occuper d’un départ, et dans la soirée, brusquement, la pensée lui revint de ces deux misérables. Aussitôt, il courut lui-même implorer leur pardon. Et, dès lors, il prit l’habitude de ramener chaque soir deux pauvres avec lui, et de les installer près de sa table au réfectoire. Il se souciait de leur appétit ; bien mieux il les servait. Les pauvres se jetaient sur les écuelles, car ils étaient exténués de faim, et lui les regardait souvent sans manger, parce qu’au milieu de tant de peines, il trouvait son pain bien amer.

Vincent avait écrit sur la muraille du réfectoire : Dieu vous regarde. Or, Dieu n’y regardait pas que deux pauvres et des prêtres. Bien des laïques, angoissés de leurs péchés et de leur salut, avaient aussi demandé à venir faire une retraite. Comment fermer la porte à ce pieux désir ? Vincent avait donc décidé, avec les prêtres de la mission, d’accueillir, dans un esprit de charité cordiale, tous ceux qui se présenteraient, riches ou pauvres, docteurs ou ignorants, maîtres ou serviteurs.

Et l’on vit côte à côte, et se servant au même plat, et étanchant ensemble une même soif spirituelle, des seigneurs, des gens de palais, des laquais, des ermites. On en vit tant que certains prêtres se plaignirent :

– Il n’y a plus de place ! Nous étouffons !

Vincent souriait :

– Songez donc à ce que fut l’arche de Noé !

Puis, voyant avec quelle pieuse liberté chacun, dans cette atmosphère de pénitence, découvrait son cœur, il disait encore :

– Ne vous semble-t-il pas que nous sommes déjà dans la vallée de Josaphat ?

Cette image évoque une multitude. On peut se dire que tant d’hôtes de passage, joints aux missionnaires, accaparaient tous ses soins. Du tout. Sa ligne de conduite fut la même toute sa vie : ne se refuser à aucune bienfaisance. Faire plus qu’on ne croit pouvoir. Espérer le secret appui de Dieu. Il eut à craindre, dans le même temps, que les Confréries de la Charité ne fussent abandonnées par les dames, pourtant généreuses, qui les avaient fondées : leur cœur faiblissait devant le nombre des misères. Il réunit en assemblée ces personnes chancelantes, et leur tint un discours si vivifié par l’esprit de Dieu, que le courage leur revint. L’œuvre fut maintenue.

Mais cette alerte marquait qu’il était nécessaire de fonder un ordre pour remplacer les confréries. Ces dames du monde ne pouvaient s’occuper des pauvres comme il faut. Du fait de leurs maris, de leurs amies, de leur maison, de leur faiblesse. Il voulut donc de vraies servantes prêtes à donner leur vie pour les malades, et il institua les Filles de la Charité, dont le nom est si pur que les plus païens sentirent une inspiration de Dieu.

– Vous vous aimerez d’abord entre vous, dit-il à celles qui vinrent se vouer à l’œuvre, car si vous ne vous chérissiez les unes les autres, vous n’auriez point la force de porter de l’amour à ceux qui, dans leur peine, en ont tant besoin. Vous n’êtes ni cloîtrées, ni grillées, mais pour cellules vous aurez les chambres des malades, pour cloître les rues des villes, pour clôture l’obéissance, pour grille la crainte de Dieu, et pour voile la sainte modestie. Vous ne recevrez aucun présent, tant petit soit-il, car les pauvres ne seront jamais vos obligés, au lieu que vous serez les obligées des pauvres, vous étant fait, par eux, des amis dans le ciel. Vous aurez toujours cet air de propreté et de contentement qui marquera que vous êtes sans souillure, et indifférentes à tous les lieux, et patientes pour les injustices, vous agirez enfin partout pour plaire à Jésus-Christ, dans l’esprit de la Sainte Vierge.

Langage humain n’ayant de rapport qu’avec une musique céleste.

Mlle Le Gras demeura à la tête des Filles de la Charité comme elle avait été à la tête des dames des Confréries. Il la dirigea constamment mais, avec sa sagesse, il s’abstenait de la voir. Il fallait toujours qu’elle le mandât. Il se méfiait en effet de toutes relations avec les femmes et filles, pensant qu’on est vite entraîné à leur parler aimablement et trop mollement, et qu’une affection se développe aux dépens de l’œuvre entreprise. C’est là qu’il était ménager de son temps.

Il approchait de la soixantaine. Son corps, comme il disait, était en grand désordre, alors que son esprit gagnait sans cesse en équilibre et en sagesse. Ses jambes le portaient mal ; sa fièvre devenait fréquente.

– Vous vous fatiguez trop, monsieur Vincent, lui dirent maintes fois ceux qui le chérissaient.

– Trop ! répliquait-il avec sa douce humeur : a-t-on le droit de dire trop, puisque Dieu ne nous envoie jamais d’épreuves supérieures à nos forces ?

Et il donnait en exemples les malheureux qui, sur les terres françaises du Nord et de l’Est, pâtissaient des horreurs de la guerre. À les conter seulement elles semblaient incroyables : et il y avait des humains pour les endurer, et ils ne mouraient pas tous, malgré les plus affreuses violences, la famine et la peste.

Prendre du repos, lorsque tant d’autres étaient déchirés ! Il lui suffisait de se dire : « Qu’aurait fait Jésus-Christ ? » Et son cœur s’élançait vers eux, en dépit de ses propres tourments.

Il ne cessa pas, au cours des années 1635-36, de faire partir des prêtres pour la Lorraine et pour le Nord, où l’on criait, où l’on mourait, où les loups disputaient à l’ennemi espagnol ses victimes humaines.

L’horreur était si grande qu’en dépit de sa résignation et de cette conviction pieuse que le Seigneur est trop bon pour ne pas préparer avec les pires maux le plus grand profit des âmes, il eut souvent, au cours de ces années, le cœur comme outré de douleur. Ce fut une heure grave de sa vie. Lui qui croyait en soi posséder la vraie paix parmi tant de guerres humaines, il s’aperçut un jour avec tremblement que le malheur obscurcissait jusqu’aux plus saintes de ses croyances ! Sa fièvre alors devint plus forte. Son cœur eut en silence des cris désespérés. Pour maîtriser une âme restée trop jeune et trop mobile, il fut cruel avec son corps déjà si vieux et impotent. Et la foi, cette lumière, rentra dans son cœur obscurci, comme on voit l’arc-en-ciel, après l’orage, soutenir les nuées de sa voûte féerique. Un soir d’hiver où le vent gémissait, il était même allé se jeter aux pieds du cardinal, de l’homme rouge, qui tenait dans ses mains le sort de la France en sang, et dans un sanglot il s’était écrié :

– Éminence, ayez pitié de notre faiblesse, et donnez-nous la paix !

Son grand cœur pitoyable se heurta au grand esprit politique de Richelieu. Dieu seul sait la réponse du ministre dont la charge était si pesante ; mais Vincent, le lendemain de l’entrevue, voyant partir de nouveaux prêtres vers les pays meurtris, leur dit de sa voix confidentielle accordée à la bonhomie de son visage :

– Vous aurez, n’est-ce pas, messieurs, une dilection particulière pour le nom que Dieu a pris dans l’Écriture de Dieu des armées, et vous voudrez vous souvenir du sentiment qu’avait Notre-Seigneur, quand il disait : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. »

La guerre ou la plus grande pourvoyeuse de la mort ! Assister les mourants pour qu’ils allassent à Dieu la conscience allégée, n’était-ce pas le plus pressant des devoirs ? Eh bien, voici qu’un jour, dans l’esprit de Vincent, toujours inquiet, toujours sensible, ce devoir même céda le pas au besoin d’assister les pauvres petits enfants, qui naissent et doivent vivre toute une vie selon ce même Dieu. Oui, la grande pitié des provinces envahies, les ténèbres spirituelles de tant d’âmes dénuées de tout, en somme, il avait tenté de les soulager ou de les éclairer par ses prêtres en mission et ses Filles de la Charité ; mais – horreur ! il restait – surtout dans ce monstre qu’est Paris – des nouveau-nés à l’abandon, et, à plus de soixante ans, il n’avait encore rien fait pour eux. Rien de rien ! Pensée insupportable, sitôt qu’elle fut en lui : et ce grand vieillard se pencha sur l’enfance.

C’était, chaque année, une hécatombe de quatre cents petits êtres que des mères criminelles ou affolées abandonnaient. Parfois, les commissaires du Châtelet en faisaient ramasser quelques-uns, qu’on expédiait dans une maison dite de la Couche, rue Saint-Landri, où la plupart mouraient de langueur, à moins qu’ils ne fussent empoisonnés par des drogues que les servantes, lasses de leurs cris, mêlaient au lait afin de les endormir. Il y en avait aussi qu’on vendait en échange de quelques sous, et dont la destinée demeurait inconnue. Vincent, n’y tenant plus, dit à ses bienfaitrices, aux plus tendres de celles qui lui faisaient de précieux dons : « Mesdames, ah ! mesdames, souvenez-vous de Jésus, qui n’aima rien tant que les tout petits ! Avoir charité pour des enfants... c’est se faire enfant soi-même, donc tenir l’occasion de mieux plaire à son Seigneur ! »

Et dès qu’il eut obtenu la somme de quatorze cents livres, il commença par recueillir une douzaine de ces innocents, tirés au sort. Il établit un hôpital dit des Enfants-Trouvés, et bientôt il obtint du roi le château de Bicêtre. Par malheur, l’air y était trop subtil pour de si chétives créatures : on dut les ramener à Paris.

– Plus près de notre cœur, dit Vincent, ne nous plaignons pas !

Il aimait mieux et jugeait plus fructueux de serrer un petit enfant dans ses bras, et de lui apprendre à balbutier sa première prière à la gloire de Dieu, que de faire partie du Conseil de la reine régente, comme celle-ci l’en avait prié. Le feu roi Louis XIII le tenait en haute estime ; il l’avait appelé à son lit de mort : pour aider cette Majesté au grand passage, Vincent lui avait conté, une fois de plus, la sublime Passion du Fils de Dieu. Et Anne d’Autriche, devenue veuve, tenant à lui marquer sa gratitude, l’introduisit dans son Conseil. Il s’y sentit mal à l’aise. Mazarin, dont l’âme n’avait pas un fumet de candeur, le prit un jour par sa ceinture toute rapiécée, et dit à des seigneurs pleins de suffisance, qui rôdaient là :

– Voyez, messieurs, dans quelle tenue M. Vincent s’en vient au Louvre ! Serait-ce qu’il nous méprise ?

– Oh ! Éminence, reprit le saint homme, mon mépris n’est que pour moi !

Mazarin comprit-il cette humilité ? Les seigneurs, en tout cas, n’y entendaient rien. Leur vie de légèreté ne les disposait qu’à traiter d’hypocrisie cette négligence de tout ce qui n’est pas l’essentiel. « Puisqu’il est si dévot pour Dieu, murmuraient-ils, que vient-il faire en un Conseil qui n’a souci que des hommes ! » Il servait justement à y rappeler que Dieu existe, mène le monde, et que c’est en se conformant à ses vues qu’on est juste et profond. Dans cet esprit, comme la reine, un jour de détresse, s’écriait : « Que faire ! » il lui répondit : « Majesté, donnez vos bijoux aux pauvres ! » Elle n’hésita pas, mais supplia que personne n’en sût rien.

– Est-ce que vous-même, objecta-t-elle, publiez vos charités ?

– Je ne suis pas reine, Madame. Tout le pays ne me regarde pas ! et, hélas ! regarde encore moins les malheureux que j’assiste.

Ce disant, il quitta le Louvre et ses pompes, et rentra à Saint-Lazare en sa pauvreté. Il trouva sur sa table la lettre d’un charretier qui, ayant perdu ses chevaux, poussait un cri de détresse vers lui : « Le pauvre homme ! » soupira-t-il. Sur les réserves de la communauté il lui envoya cent louis.

Il y avait aussi le billet d’un tailleur, qui écrivait du Jura pour demander un cent d’aiguilles, prétextant qu’il ne s’en rapportait qu’à M. Vincent. Loin de se croire importuné, il les chercha lui-même dans Paris, puis les expédia.

Hélas ! pour cette course et pour d’autres, il endurait la honte, grave à ses yeux, d’avoir à présent un carrosse. La duchesse d’Aiguillon lui prêtait le sien. Mon Dieu, un carrosse ! Lui, fils de paysan, prêtre de Jésus-Christ ! Mais ses vieilles jambes enflées, couvertes d’ulcères, ne lui permettaient plus de marcher ni de monter à cheval, et la reine, malgré ses protestations, lui avait fait faire commandement exprès, par l’archevêque lui-même, d’aller en carrosse. Quel malaise ! Il n’eut de cesse que les chevaux du moins ne fussent employés, à St-Lazare, pour le labour des terres, afin qu’ils prissent un air travailleur et plus humble.

Ainsi, c’était du carrosse qu’il souffrait, non de ses maladies. Elles, il les trouvait justes, puisque nous sommes à Dieu, qui fait de nous ce qui lui plaît. Qu’elles empirassent ? Eh bien ! le désordre, est-ce qu’il n’empirait pas ? Les nobles, le Parlement, la cour, c’était à qui s’agiterait et ferait le plus de mal, parmi le plus de ridicules, pendant que l’ennemi pillait et ruinait. Les secours n’étaient plus rien en regard des peines. On avait vu, près de Guise, des hommes, dans le délire de la faim, se jeter sur des restes de chevaux qu’abandonnaient les loups, et les malheureux, noirs d’effroi, se mangeant les poings, mouraient dans ce désespoir.

Cependant Vincent connut le bonheur, avant de quitter cette terre, de voir en son pays s’établir une paix provisoire. Il l’appela le plus grand des bienfaits. Celui qu’on devait à son passage en ce monde n’était pas moins considérable : il avait organisé la charité. Charité sur les corps, charité sur les âmes. Les âmes de ceux dont la médecine ne peut soulager le corps, et les corps des pauvres, que princes et ministres ont tendance à délaisser, parce qu’ils cherchent du secours et non des charges pour l’État. Il avait aimé et il avait agi. Il ne s’était pas contenté d’avoir de grandes ardeurs vers Dieu, mais en comptant sur sa miséricorde, il avait, d’abord, distribué des soupes, des habits, et cette poésie sainte qu’est la vérité de la religion. En élevant et en instruisant les petits, il avait aidé la vie. En relevant sur leurs grabats l’énergie des agonisants, il avait éclairé la mort. Il avait dit aux malades : « Vous vous sauvez par la douleur. » Aux forçats : « Les hommes vous condamnent. Dieu peut vous pardonner ! » Et il s’était oublié toujours, mû par un cœur dont chaque battement était de l’élan et du don sur du don. Sa mort fut une suprême façon de se donner.

Il sentait depuis quelques jours que son corps vacillait, demandant le grand repos de la terre. Il ne pouvait plus dire sa messe, qu’il disait depuis soixante ans. La messe, c’est l’homme qui appelle Dieu, et maintenant Dieu l’appelait.

Un lourd sommeil, frère de la mort, commença par s’emparer de lui. Mais il s’en éveilla, et il dit à bout de souffle : « Oh ! sa sœur n’est pas loin ! » puis, se soumettant à ce que voulait le Seigneur, il se rendormit avec piété, sans crainte, le cœur en paix. Le 27 septembre 1660, vers quatre heures du matin, le jour n’étant pas né, mais le coq ayant chanté, à l’heure où toute sa vie il avait invoqué le Saint-Esprit, il pencha simplement la tête sur son épaule, et assis et vêtu, sans effort et sans râle, il rendit l’âme modestement.

Son corps, privé de sa compagne admirable, ne se raidit pas : il resta souple ; et le visage regarda ses traits d’exquise vertu.

On l’enterra dans l’église de Saint-Lazare ; mais on lui prit son cœur de grande miséricorde, pour l’honorer à part. Il fut enfermé dans un petit vase d’argent, que donna la duchesse d’Aiguillon, la même qui avait fait cadeau du carrosse, lorsque Vincent s’affaiblissait.

Messire Henri de Maupas du Tour, évêque d’Évreux, prononça l’oraison funèbre. Il parla deux heures ; après quoi il descendit de la chaire en proie au plus grand trouble, et il balbutia : « Mon Dieu !... Mon Dieu, qu’ai-je dit ? D’ailleurs... qu’aurais-je pu dire ? Il était à l’image de Dieu. C’était un saint. Ne devais-je pas me taire, n’étant qu’un homme ? »

 

 

 

René BENJAMIN.

 

Recueilli dans La vie et les œuvres

de quelques grands saints, vol. II, 1926.

 

 

 

 

 

 

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