Le christianisme russe et le monde bourgeois

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Nicolas BERDIAEV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le monde chrétien tout entier se trouve face à face avec une inévitable nécessité : celle de déterminer à nouveau ses rapports avec la réalité sociale. Tous les évènements l’y incitent. Cela veut dire que le christianisme ne peut plus refléter passivement les influences et les inspirations sociales, qu’il doit devenir, dans la vie sociale elle aussi, une force déterminante active, comme il l’a été au Moyen-Âge. Cela veut dire aussi que la rupture du christianisme avec le monde bourgeois est inévitable.

Le christianisme de l’Orient, le christianisme russe en particulier, occupe une situation tout à fait particulière à l’égard du monde bourgeois, comme d’ailleurs à l’égard du « monde » en général. De là vient sa force, et peut-être aussi sa faiblesse. L’orthodoxie orientale est la forme la plus eschatologique du christianisme, la moins soumise de toutes à l’influence des processus qui se déroulent dans le monde. Cet eschatologisme y possède un autre sens que dans les courants protestants comme le barthianisme. Le christianisme occidental, – le catholicisme autant que le protestantisme, – a toujours été plus social.

Dans le passé, la relation positive de l’orthodoxie orientale avec la vie sociale s’est exprimée dans l’idée de la monarchie de droit divin. C’est sur le tsar que reposait l’édifice social, c’est à lui qu’appartenait le service social dans l’Église. Mais l’orthodoxie n’a jamais pu déterminer ses rapports avec le nouveau monde bourgeois, avec le système capitaliste ; elle s’est trouvée déconcertée en présence de cette réalité nouvelle.

Elle ne s’est sentie à l’aise que dans le royaume de droit divin, byzantin et russe, du Moyen Âge, dans un régime patriarcal, dans un système d’économie naturelle. La révolution russe a définitivement libéré l’orthodoxie de cette union avec l’idée de l’empire de droit divin, qui avait asservi l’Église, et l’a mise en présence de la nécessité de se définir elle-même socialement. Dans le passé, l’amour de la pauvreté avait été une des caractéristiques de l’Église russe, et les saints russes avaient eu l’idée du service social. Le XIXe siècle vit se produire à cet égard une décadence. Pendant la période synodale, impériale, l’Église n’a pas posé le problème social, et s’est trouvée assujettie à un État déjà très sécularisé.

Mais le XIXe siècle a été celui du réveil et de l’épanouissement de la pensée religieuse et sociale créatrice. Et le problème social s’est posé dans la chrétienté orientale avec encore plus d’acuité que dans la chrétienté occidentale. Toute la pensée russe du siècle dernier a été détachée du présent et soulevée contre lui, elle a été liée, soit au passé, soit à l’avenir. C’est pourquoi elle a été très libre, très peu entravée par des traditions et par des influences sociales. Le problème social dans la pensée chrétienne russe a consisté dans la recherche du royaume de Dieu sur terre et dans la découverte de la vérité religieuse concernant la terre. Vu le régime politique de la Russie, tout cela ne se traduisit par aucune action sociale. Mais la pensée et la conscience russes étaient blessées par le problème social comme par un problème religieux. Les Russes, entourés d’une réalité sociale où existait encore le servage, étaient portés vers les formes extrêmes du radicalisme social. Le problème social en tant que problème religieux était posé par les slavophiles, Boukharev, Dostoïevski, Vl. Soloviev, et, d’une façon différente, par L. Tolstoï, détaché de l’orthodoxie, mais baigné de son climat spirituel.

Les Russes se sont toujours caractérisés par une attitude négatrice et hostile à l’égard du monde bourgeois, par un dégoût de l’esprit bourgeois. C’est là un thème russe traditionnel, qui caractérise les tendances russes les plus opposées. Un révolutionnaire comme Herzen et un réactionnaire comme C. Leontief se rencontrent dans ce dégoût de la bourgeoisie. Souvent, le monde bourgeois signifiait pour la conscience russe l’Occident, l’Europe, et rejoignait l’hostilité qui s’adressait à l’Occident, et à l’Europe. Les Russes du XIXe siècle croyaient, chacun à sa façon, que la Russie arriverait à éviter la période de développement bourgeoise, occidentale, capitaliste, qu’elle suivrait son chemin et que le peuple russe arriverait à réaliser la justice sociale que les peuples de l’Occident ont tant de mal à réaliser. La morale russe n’était pas une morale bourgeoise. Les gens de l’Occident ont dû s’en rendre compte par la littérature russe. Et si l’on pouvait voir chez les Russes le péché se manifester sous forme de vices bourgeois, il était par contre très difficile de trouver chez eux des vertus bourgeoises. C’est peut-être là ce qui explique en partie que l’on s’efforce aujourd’hui de réaliser l’industrialisation de la Russie sous le signe du communisme, contrairement aux enseignements de Marx. La bourgeoisie russe ne s’est jamais sentie moralement justifiée, et elle n’a pas trouvé la force de se défendre lors de l’arrivée d’une révolution qui prenait un caractère nettement socialiste. Du point de vue de la conscience chrétienne la plus profonde, la bourgeoisie était considérée comme l’amour porté à « ce monde », au « monde », dans le sens évangélique du terme. « N’aimez point le monde, ni ce qui est en lui. » L’aspiration à la justice sociale chrétienne, à une communion des hommes fondée sur la charité chrétienne a été une des tendances de l’orthodoxie russe en même temps que la tendance monastico-ascétique dont l’autorité officielle était plus grande. La recherche du royaume de Dieu dans la vie sociale est restée une tendance secrète ; cette tendance, cette doctrine, ne s’est jamais manifestée dans la vie visible de l’Église. Le contraste avec la réalité officielle et régnante était énorme. Les Russes vivaient dans le schisme et marchaient vers la révolution.

Il est intéressant de noter la différence entre le christianisme russe et le christianisme occidental, catholicisme et protestantisme, dans le problème social, dans le problème de la création de la Cité nouvelle, de la Cité de Dieu. Cette attitude relève de motifs historiosophiques, et est pleine de dispositions eschatologiques et apocalyptiques. La justice sociale constitue plutôt une espérance eschatologique qu’une réalisation historique graduelle. C’est là que se manifeste le maximalisme russe, l’incompréhension russe de la relativité et de la progression graduelle. Ce sont des Russes qui ont exprimé l’idée que la doctrine chrétienne n’est pas dans l’Évangile, mais dans l’Apocalypse. Ce thème est assez étranger au christianisme occidental. La révélation d’une société divine, d’une Cité de Dieu, est une révélation apocalyptique, et elle a été représentée prématurément par la vérité secrète sur le millénarisme. Cet élément a été incontestablement très fort dans la pensée religieuse russe, et parfois il a existé à l’état inconscient. C’est à lui que se rattache la recherche de la justice sociale, de la société chrétienne, de la Cité chrétienne. Mais l’Apocalypse est située au pôle opposé à la bourgeoisie. Le monde bourgeois, même quand il continue à se sentir chrétien, redoute le flamboiement de l’Apocalypse, il l’oublie, et organise sa vie comme si l’Apocalypse n’existait pas. Rappeler l’Apocalypse, c’est commettre une indélicatesse, de même que rappeler le Jugement. L’Apocalypse n’est pas seulement la révélation de la fin du monde et du Jugement dernier, elle est aussi un jugement intérieur à l’histoire, car la fin est toujours proche. Et un jugement apocalyptique est en train de se rendre sur le monde bourgeois. Le communisme est une des révélations de ce jugement. Léon Bloy était un homme de l’Apocalypse (ils sont rares dans le monde occidental) et il haïssait le monde bourgeois et la sagesse bourgeoise. Mais peu nombreux furent ceux qui l’écoutèrent. Le christianisme bourgeois, qui existe aussi dans l’orthodoxie, craint toujours les thèmes apocalyptiques.

Il faut remarquer que le christianisme russe a connu deux types de conscience apocalyptique.

Il y a eu la conscience apocalyptique exclusivement monastique et ascétique, réactionnaire au point de vue social et culturel, obscurantiste, qui se définissait par un sentiment de terreur. Les gens qui participent de ce genre d’esprit apocalyptique attendent, en proie à une terreur panique, la fin du monde qui s’approche, et voient un triomphe de l’Antéchrist dans tous les mouvements du monde, y compris ceux qui se dirigent dans le sens d’une plus grande justice sociale.

Mais il y a eu également un second type de conscience apocalyptique russe ; c’était l’attente de l’apparition dans l’humanité de la justice chrétienne, d’une nouvelle communion des hommes en Christ. L’apparition de cette justice sociale chrétienne constituera un jugement du monde bourgeois, et non seulement des péchés, mais aussi des vertus bourgeoises. Je décris là un type spirituel peu connu de l’Occident. Il possède pour moi une énorme valeur. Mais je discerne aussi ses côtés faibles et ses défauts. L’attitude apocalyptique envers le problème social peut être interprétée comme une négation de l’activité sociale de l’homme, comme l’attente mystique d’un miracle social. On peut même être tenté de lui donner une interprétation purement sociologique. La conformation politique de l’ancienne Russie ne laissait pas de place à la création sociale, ne permettait pas l’activité dans ce sens, et l’énergie spirituelle se retournait vers l’intérieur, et s’exprimait par l’attente d’une transfiguration miraculeuse du monde et de la société. Cette interprétation comporte une part de vérité. Mais il faut l’attribuer en grande partie au type religieux russe, à la conformation particulière de l’âme russe. Le grand penseur religieux russe N. Fedorov, encore peu apprécié, auteur de la Philosophie de la cause commune, avait une compréhension active et sociale de l’Apocalypse. Pour lui, l’Apocalypse n’était pas un « factum » suspendu sur l’humanité ; son attitude à l’égard de l’Apocalypse n’était pas une attitude d’effroi et d’attente passifs. C’était au contraire un appel à l’activité humaine, à la « cause commune », à la réalisation de la justice chrétienne dans la vie sociale elle aussi. Il considérait comme conditionnelles les prophéties de l’Apocalypse, et croyait que l’on pourrait éviter le triomphe de l’Antéchrist, la destruction du monde et le Jugement, si l’humanité chrétienne s’unissait pour la cause commune, la cause de l’amour et de la restauration générale de la vie.

L’orthodoxie a toujours cru beaucoup moins que le catholicisme à l’existence d’une zone neutre du naturel, de la morale naturelle, de la raison naturelle, du droit naturel. Cela s’explique par le fait que l’orthodoxie a un caractère beaucoup plus cosmique que le christianisme occidental Elle a tendance à voir dans le monde naturel, dans toute la vie cosmique, la pénétration de bienfaisantes énergies spirituelles. Cette manière de voir peut s’appliquer au monde social, aux relations entre les hommes. Il en a été ainsi jadis à l’égard de la monarchie de droit divin. Cela est fini aujourd’hui, et, je pense, pour toujours. Il en sera peut-être ainsi dans l’avenir, à l’égard de la société ouvrière. Le monde bourgeois est un monde au plus haut degré privé de Dieu, détaché des dons de la grâce ; dans ce monde, les relations entre les hommes sont dépourvues de tout élément divin et humain, la justice chrétienne ne s’y reflète aucunement. Ce monde bourgeois n’est en aucune façon une zone neutre naturelle, c’est une zone sombre, mauvaise et antichrétienne, une projection sociale, une cristallisation du péché. La liberté qui règne soi-disant dans le monde bourgeois est une liberté mauvaise et trompeuse, une liberté illusoire, c’est un esclavage pour une importante partie des sociétés humaines. Notre élan vers la création d’une vie meilleure, notre dévouement à la cause du christianisme social peuvent-ils gagner à la société humaine l’effusion des bienfaits de l’Esprit ? Toute la question est là. C’est là le sens du défi lancé par le communisme au christianisme.

La psychologie sociale russe avait des particularités qui expliquent en partie que le triomphe du communisme ait été possible. Les principes du droit romain, sa notion individualiste de la propriété ont toujours été étrangers au peuple russe. En Russie, jusqu’à la veille de la Révolution, il a existé des vestiges d’un féodalisme original, et il y a eu des propriétaires d’immenses domaines. Mais au fond, personne n’était convaincu de la sainteté de la propriété. En Occident au contraire, chaque concierge a le sentiment du caractère sacré de la propriété, et la défendra sans doute les armes à la main. Les slavophiles exprimaient la conviction que l’homme ne peut disposer d’une propriété privée absolue ; qu’il n’est qu’un administrateur, que la propriété lui est confiée pour le bien de tous, qu’il en est responsable et en doit compte. Dieu seul, et non l’homme, est le propriétaire absolu. « La terre de Dieu » : c’est là une expression russe courante, qui exprime la conscience russe. Cette conscience est évidemment plus proche du Moyen-Âge que des temps nouveaux. Les paysans étaient persuadés que la terre appartient à Dieu, et non aux propriétaires, et ils accueillirent la révolution agraire comme la réalisation d’une vérité ancienne. Le communisme, lui, remplace la croyance selon 1aquelle le propriétaire absolu est Dieu, par la conscience que le propriétaire absolu, c’est l’État communiste ou la collectivité sociale, qui est une divinité. Et l’idée que le régime capitaliste, la psychologie bourgeoise et la propriété individuelle absolue pourraient s’établir en Russie me paraît non seulement injuste et regrettable, mais encore invraisemblable. Elle ne correspond en rien au caractère de la destinée historique de la Russie. Au XIXe siècle, presque tous les intellectuels russes ont été, sous une forme ou sous une autre, des socialistes. Le socialisme était considéré presque comme un signe de correction morale. Dostoïevski, si hostile au socialisme révolutionnaire matérialiste, prêchait un socialisme particulier, orthodoxe et théocratique ; il était parfaitement étranger et extrêmement hostile au monde bourgeois. Le réactionnaire C. Leontief avait exposé un projet de réalisation du communisme par le tsar russe. Ce que prêchait N. Fedorov dans sa Philosophie de la cause commune était au fond une forme originale de communisme cosmique à base religieuse et orthodoxe. Le socialisme russe, qui, jusqu’à l’apparition en Russie de la tendance marxiste dans les années 90 du siècle dernier, s’est appelé le socialisme populiste, a souvent été rêveur et sentimental, et a toujours été humanitaire et compatissant. Il ne voyait pas très bien le moyen de réaliser en Russie le régime socialiste. La fraction du parti social-démocrate qui a reçu le nom de « bolchevik » était seule à y penser. Mais ce socialisme russe exprimait la conscience morale russe. Il signifiait une opposition au monde bourgeois et au développement capitaliste de la Russie. Toutes les grandes tendances russes, l’orientaliste et l’occidentaliste, la religieuse et l’antireligieuse, avaient la croyance que la Russie dirait son mot au monde au sujet de la nouvelle édification sociale, que le peuple russe résoudrait le problème social mieux et plus vite que l’Occident.

C’est ce qui s’est réalisé dans le communisme russe, mais sous une forme tragique, dénaturée, douloureuse, avec la victoire de l’esprit anti-chrétien. La guerre a joué là un rôle immense et fatal. L’expérience du communisme russe, quelque attitude qu’on ait à son égard, est en tout cas une immense secousse pour le monde entier, pour le monde chrétien et pour la conscience chrétienne. Les hommes qui ont quelque sens du spirituel ont senti là, indépendamment du mal qui s’est manifesté dans le communisme lui-même, un jugement du monde bourgeois, de l’homme bourgeois. Si le communisme est un soulèvement déclaré contre le christianisme, le monde bourgeois capitaliste était, lui, une trahison ; et ce qu’il y a de plus affreux, souvent conforme en apparence au christianisme. La révélation du mensonge et de l’hypocrisie est toujours un bien, et peut déblayer le chemin vers une vie meilleure.

Le christianisme est la révélation d’une vérité éternelle, et il s’adresse à ce qu’il y a d’éternel en l’âme humaine. C’est pourquoi il ne peut avoir de lien absolu avec un système social ou politique quelconque. Tout système social et politique appartient au temps, il est passager, il change. Seuls restent éternels les fondements spirituels de la société humaine, qui déterminent les rapports de l’homme avec Dieu et avec son prochain. La création sociale est livrée à la liberté humaine. Les chrétiens doivent toujours rechercher une vie meilleure, des rapports plus justes et plus humains entre les hommes. Mais le christianisme cherche quelque chose de plus grand que la justice sociale et l’égalité entre les hommes, il recherche la fraternité entre les hommes, il recherche aussi le royaume de Dieu. La fraternité est une idée religieuse, et elle présuppose un Père Unique. Le communisme se fonde sur la confusion de deux ordres différents, l’ordre social de justice et d’égalité, et l’ordre religieux d’amour et de fraternité, – confusion de la nature et de la grâce. Par suite de cette confusion et de la négation des bases religieuses, on essaye d’établir la communauté, la fraternité, la communion par la force, par l’organisation mécanique de la société en niant la liberté spirituelle de l’homme. Les chrétiens doivent faire la distinction. Ils se souviennent que la recherche de la fraternité et de la communion entre les hommes est la recherche du royaume de Dieu. Mais sur la route du royaume de Dieu, il faut aussi réaliser la justice sociale, il faut organiser un ordre social meilleur.

 

 

 

Nicolas BERDIAEV, De l’esprit bourgeois,

Delachaux et Niestlé, 1949.

 

Publié en mars 1933 dans la revue Esprit.

 

Traduction de M. Blomberg.

 

 

 

 

 

 

 

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