Problème du communisme

 

VÉRITÉ ET MENSONGE DU COMMUNISME.

PSYCHOLOGIE DU NIHILISME ET DE L’ATHÉISME RUSSES

« LA LIGNE GÉNÉRALE » DE LA PHILOSOPHIE SOVIÉTIQUE.

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Nicolas BERDIAEV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VÉRITÉ ET MENSONGE DU COMMUNISME

 

 

I

 

 

Le communisme, jusqu’à présent, a été envisagé plutôt d’un point de vue sentimental et émotionnel que d’un point de vue intellectuel : atmosphère psychologique éminemment défavorable à la compréhension de son idéologie. Parmi l’émigration russe, le communisme soulève contre lui la réaction affective et passionnée d’êtres meurtris qui, à la question : qu’est-ce que le communisme ? devront fatalement répondre :

– Le communisme, c’est ma vie brisée, c’est mon douloureux destin.

En Europe Occidentale, il faut distinguer deux attitudes : d’une part, effroi de la bourgeoisie, défense de tout le monde capitaliste. Et, de l’autre, l’adhésion, assez superficielle sans doute, et irraisonnée, des intellectuels, jusqu’à un certain point des snobs. Mais, dans aucun des camps, on n’a pénétré le sérieux de l’idéologie communiste, la foi communiste elle-même. Un des philosophes russes les plus remarquables du XIXe siècle, Vladimir Soloviev, disait : « Pour vaincre le mensonge du socialisme, il faut avoir saisi la vérité du socialisme. » On pourrait répéter ce propos à l’égard du communisme, qui n’est qu’une forme extrême du socialisme. Sans doute, il y a en lui un mensonge, et un mensonge anti-chrétien, mais il contient aussi une vérité, – des vérités, qu’il faudrait dégager et formuler. Toutefois le mensonge ici est à ce point considérable qu’il finit par tout oblitérer autour de lui.

Pour le chrétien, le communisme devrait avoir une signification toute particulière : il est le témoignage du devoir non rempli, de la tâche irréalisée du christianisme. La vérité chrétienne a eu le tort de ne s’être jamais manifestée dans la plénitude de la vie ; et les voies obscures de la Providence veulent que ce soit aux forces brutales qu’il soit échu de faire éclater la vérité sociale. Voilà où réside le sens spirituel de toute révolution et sa dialectique ténébreuse. Le « bien » chrétien est resté trop souvent conventionnel et déclamatoire, tellement noyé dans l’abstraction, inadapté à la pratique, que la réalisation effective de quelqu’un de ses éléments a généralement abouti à une réaction effroyable contre le christianisme. Le vice et la bassesse des chrétiens, ou plus exactement des faux chrétiens, ont obscurci la lumière éblouissante de la révélation chrétienne. Car le monde chrétien a toujours été frappé de dualisme, il a vécu dans deux rythmes bien distincts : rythme religieux, rythme de l’Église, qui ne porte que sur un nombre restreint des heures de la vie, – et rythme laïque, extra-religieux, qui en absorbe tout le reste. La plus grande partie de la vie chrétienne n’est ni éclairée ni sanctifiée par la lumière du Christ. En particulier, la vie économique, la vie sociale, qui semble ne relever que de sa propre loi. Marx a raison quand il dit que la société capitaliste est une société anarchique où la vie se définit exclusivement comme un jeu d’intérêts particuliers. Rien n’est plus contraire à l’esprit chrétien : aussi l’époque capitaliste coïncide-t-elle avec le déclin du christianisme et l’affaiblissement de sa spiritualité.

Au contraire, l’idée du communisme, qui de nos jours proscrit et persécute les religions et les églises, est d’origine religieuse, et même chrétienne. Le communisme n’a pas toujours été athée et matérialiste, il a un passé religieux et tout baigné de spiritualité. Il faut se souvenir que le premier qui en ait tracé les linéaments a été Platon, que le communisme a existé dans le christianisme primitif, basé sur l’Évangile, qu’on le retrouve sous une forme religieuse au Moyen Âge et à l’époque de la Réforme, que Thomas Morus, l’auteur de l’Utopie, est tout de même honoré comme bienheureux par l’Église catholique ; enfin que les tendances communistes et socialistes en France, dans la première moitié du XIXe siècle, ont revêtu, encore que d’une façon vague et diluée, un caractère spirituel et même religieux.

Le mot de communisme dérive du mot communion ; collectivité, communion réciproque. Une communauté d’êtres unis par un lien spirituel suppose qu’on communie en un être unique, en une source unique, supérieure de vie, en Dieu et en Christ. La communion authentique tend vers Dieu. Les communistes veulent arriver à cette communion par une organisation mécanique et obligatoire de la société 1. Il n’en reste pas moins que l’idée de communion, c’est-à-dire le communisme au sens le plus profond du mot, est un rêve élevé et éternel de l’humanité.

Ce rêve, il y a quelque chose de tragique à le reconnaître, le communisme matérialiste serait plus apte à le réaliser que le communisme chrétien. Parce que le communisme matérialiste peut user des moyens de la force et de la contrainte, n’ayant pas à tenir compte de la liberté spirituelle de l’homme et de sa nature déchue. Le christianisme au contraire reconnaît cette liberté spirituelle ; et chaque fois qu’il l’a méconnue, chaque fois qu’il a tenté de s’organiser sous le signe de la contrainte, comme au temps de la théocratie médiévale, il s’est déchiré lui-même et son idée a sombré dans l’inefficacité. Le christianisme doit croire à la valeur de la personnalité humaine, et ne peut organiser une société qui diminue ou qui nie cette personnalité. Au contraire, le communisme matérialiste refuse à la personnalité toute valeur et toute signification. La tâche lui en est facilitée d’autant. Lorsque les communistes accusent le christianisme de n’avoir pas su délivrer les hommes du mal et de la souffrance, ils méconnaissent l’élément essentiel du problème, la liberté de l’esprit humain, l’impossibilité par conséquent de lui imposer du dehors une organisation mécanique, l’impossibilité de créer par la contrainte une société parfaite en anéantissant le péché. Il est vrai qu’au péché, reconnu comme fait social, on peut poser des limites, et que la volonté du chrétien doit être tendue vers la transformation de la société dans l’esprit même du Christ. L’argument du christianisme conservateur et bourgeois selon lequel il serait impossible d’améliorer aucune société humaine par suite de l’état de péché, est faux et hypocrite. En fait, l’amélioration de la société humaine n’apparaît pas nécessaire par suite d’une vue optimiste de la nature humaine, d’une sorte de rousseauisme. C’est si l’on jette sur l’humanité un regard pessimiste que l’on sent qu’il est indispensable d’ériger un ordre nouveau qui posera des limites à la manifestation sociale du péché. L’idéologie bourgeoise qui a engendré le capitalisme a eu le tort, précisément, de se montrer trop optimiste, de croire en une espèce d’harmonie naturelle, basée sur le jeu des intérêts privés. Le communisme n’est possible, et peut-être en tant que communisme mondial, que parce qu’il repose, non sur l’infaillibilité de la nature humaine, mais sur l’existence du péché. Le péché lui-même organisera la société, si on ne veut pas l’organiser par la justice et la vérité. Il est donc assez fort pour réaliser l’utopie : car les utopies sont plus réalisables qu’on ne le croit en général. La faute, et la responsabilité du mal qui doit en découler, retomberont exclusivement sur le « bien » qui, nous l’avons vu, ne sait aboutir qu’à la rhétorique et sur les « bons », qui savent juger les autres, mais ont perdu la faculté de se juger eux-mêmes. Le communisme, sous sa forme la plus mauvaise et la plus impie, apparaît comme le terme fatal de l’évolution des sociétés dites « chrétiennes » ; il incarne ce jugement sévère qu’elles n’ont pas voulu porter sur elles-mêmes, mais qui pèse inévitablement sur elles. Voilà pourquoi il est si malaisé de distinguer ce qu’il apporte de vrai ou de faux.

 

L’honneur d’avoir inventé le communisme ne revient pas au peuple russe ; celui-ci l’a reçu d’Occident. Mais il lui a donné incontestablement sa première incarnation vivante. Nous arrivons alors à la question de savoir d’où est issu le communisme, pourquoi il est à ce point contagieux, par quelle vertu il a vaincu idéologiquement au cours de la révolution russe, pourquoi le symbole du communisme remue les masses et suscite l’enthousiasme 2. Tout ceci est impossible à comprendre si l’on envisage le communisme comme une manifestation exclusivement politique ou économique, si on ne le soumet à une critique rationnelle que de ces deux seuls points de vue. Le communisme, et en théorie, et en pratique, est aussi une manifestation d’ordre spirituel et religieux. C’est précisément en tant que religion qu’il est redoutable, c’est comme tel qu’il s’oppose au christianisme et entend le supplanter. Il incarne la tentation de la transmutation des pierres en pain et de la réalisation du royaume de ce monde.

Un système strictement social aurait pu rester neutre sur le terrain religieux ; le communisme, au contraire, pareil en cela aux autres religions, porte avec lui toute une éthique intégrale ; il veut résoudre les questions fondamentales que la vie pose ; il a ses dogmes, il répand ses catéchismes, il possède même les embryons du culte ; enfin, c’est aux âmes qu’il s’adresse, pour y soulever l’enthousiasme et le goût du sacrifice. Contrairement à la plupart des partis politiques, il exige de ses membres une adhésion qui engage l’ensemble de leur conception du monde. Dans l’énergie extraordinaire qu’il déploie, nous trouvons quelque chose de cette énergie religieuse primitive ancrée au cœur de l’homme et que les siècles ont développée. Ce sont les énergies religieuses de l’âme qui sont mises par lui au service d’une idéologie athée. Et si, par le moyen de leur propagande antireligieuse, les communistes réussissaient finalement à extirper tout sentiment religieux, toute foi et tout esprit de sacrifice, ils rendraient en fait impossible leur foi propre, au nom de laquelle ils auraient agi. Ils supprimeraient leur propre existence, et personne ne supporterait plus le martyre au nom de l’idée communiste. L’idée anti-chrétienne ne peut triompher que grâce à une formation d’âme chrétienne, à une capacité chrétienne à la foi et au sacrifice. Il faut ajouter au surplus, malheureusement, que la période bourgeoise de l’histoire chrétienne a suscité bien moins d’énergie et d’esprit de sacrifice que ne le fait aujourd’hui le communisme. C’est une longue période dénuée d’héroïsme que la société chrétienne vient de traverser, une période de décadence, et qui a préparé les voies au succès du communisme. L’enthousiasme sincère et sans restrictions que lui témoigne la jeunesse soviétique est un fait incontestable, qu’on ne saurait tenter de dissimuler. Nous en voyons la preuve dans cette énergie qui a enrôlé la jeunesse des « Komsomols » à la réalisation du Plan Quinquennal.

 

Le communisme, théoriquement, c’est le marxisme. Le marxisme est l’armature doctrinale du parti communiste. Le marxisme est déjà bien connu de l’Occident. La social-démocratie allemande, qui a des mérites positifs, aujourd’hui surtout, repose également sur le marxisme, mais nous voyons dans son sein peu d’enthousiasme : c’est un parti pratique, modéré, qui n’a aucune ressemblance avec un mouvement religieux, qui est absolument dépourvu de fanatisme. Nous touchons ici à l’extrême complexité du problème.

Le communisme russe n’est si difficile à comprendre que parce qu’il est à la fois une manifestation mondiale internationale et une manifestation nationale russe. La doctrine rationaliste de Marx s’est réfractée en traversant les couches irrationnelles de la pensée russe, et elle s’y est déformée. Phénomène qui se répète, jusqu’à un certain point, dans toute grande révolution. Une révolution comporte en effet des forces élémentaires irrationnelles, issues des parties les plus obscures et les plus inconscientes de la vie des peuples. Et, en même temps, elle se pose à elle-même des buts rationnels de vie, elle se place sous le signe d’une doctrine rationaliste, empruntant le caractère occasionnel d’une théorie de combat. La Révolution française, inspirée par la philosophie éclairée et rationaliste du XVIIIe siècle, contenait elle aussi des forces ténébreuses et démoniaques. La révolution communiste russe s’est préoccupée des problèmes de la rationalisation de la vie jusqu’au point d’éliminer d’elle-même toute irrationalité et tout mystère. Et pourtant ce sont des courants irrationnels qui continuent d’agir en son fonds. Les éléments scientifiques et objectifs du marxisme la mènent bien moins que ces éléments mythiques et religieux. Cette combinaison du rationnel et de l’irrationnel a accrédité la légende suivant laquelle il faudrait distinguer en Russie entre bolchévisme et communisme : le premier étant une manifestation nationale purement russe, un débordement autochtone de la révolution, tumultueux et anarchiste, du reste, – tandis que le second apparaîtrait comme un apport de l’étranger, faisant peser sur cette révolution populaire les chaînes d’une organisation rationnelle. Opposition conventionnelle, définie seulement par la terminologie, et qui couvre le dédoublement profond inhérent à tout mouvement révolutionnaire. Ici, l’élément rationnel a été pris au marxisme. Ceci nous amène à poser cette question : qu’est-ce qui, dans le marxisme, est susceptible de soulever les masses en un mouvement vaste et fort ?

 

 

 

II

 

 

Le marxisme a pour fondement la théorie du matérialisme économique ou historique, suivant laquelle un processus historique et social se définit par l’économie, par le développement des forces productrices matérielles, par les formes de la production et de l’échange. L’économie est la base de toute la vie, sa réalité première et essentielle ; tout le reste, toute « l’idéologie », la vie spirituelle, les croyances religieuses, la philosophie, la morale, l’art, la culture en laquelle l’homme voit la fleur de l’existence, ne sont que des parties « surajoutées à l’édifice », des épiphénomènes, le reflet trompeur et illusoire des réalités. Marx n’est pas le premier à avoir accordé cette prépondérance à l’économique, à avoir cru à la victoire de l’humanité organisée socialement par les forces élémentaires de la nature : les historiens et les utopistes socialistes l’avaient proclamé avant lui, en particulier Saint-Simon, sur bien des points son précurseur. Mais c’est Marx qui a prêté à cette théorie son caractère de métaphysique économique. Et il a lié cette métaphysique – ou plutôt cette ontologie, puisqu’elle veut connaître des réalités, de l’essence même de l’être – à la lutte de classes qui lui est apparue comme une « découverte » géniale, comme une « révélation ». Sans doute, la notion en avait-elle été effleurée déjà par une science historique timide : mais c’est à Marx qu’il appartient d’avoir enseigné le messianisme du prolétariat. Réduite à elle seule, la théorie du matérialisme économique n’avait rien qui dût enflammer les cerveaux : conception triste en soi que celle de la vie humaine déterminée exclusivement par des facteurs économiques, – et plutôt faite pour enlever tout courage. Mais Marx ne s’est nullement borné à énoncer cette vérité sans joie. Il est pessimiste en ce qui concerne le passé, qu’il peint sous de sombres couleurs, mais il est optimiste quant à l’avenir qui lui apparaît sous un jour riant. Marx et Engels ont cru que l’on passait d’un bond du royaume de la nécessité à celui de la liberté. Dans le passé, nécessité, déterminisme économique. Dans l’avenir, au contraire, liberté, victoire de la raison sur l’irrationnel, sur les forces élémentaires de la nature et de la société. L’homme social demeurera le maître absolu de l’univers. Marx croit en la dialectique qu’il a héritée de Hegel. Il croit que le processus dialectique conduit au bien à travers le mal, au sens à travers le non-sens, par l’irrationnel au triomphe de la raison. La dialectique hegélienne est liée au panlogisme : c’est le Logos, l’Idée qui triomphe en elle. Le processus du monde est dialectique chez Hegel, parce qu’il est un processus logique, une autorévélation du concept (Begriff). La dialectique des parties n’est possible qu’en tant qu’elle est plongée dans la logique de l’entier.

Comment dès lors créer une dialectique de la matière, puisque la matière ignore le Logos et la victoire de l’esprit ? Marx l’a voulu pourtant ; il a affirmé hardiment la dialectique matérialiste par laquelle le processus économique, à travers la lutte des forces adverses, doit conduire à l’empire de la raison, à la victoire sur la nécessité. Une telle certitude a de quoi surprendre ; le contraire paraîtrait plus évident, et le processus matériel élémentaire étant par lui-même irrationnel, ne semble pas devoir garantir le triomphe de la raison. Cependant, Marx ne conçoit pas la société communiste parfaite de l’avenir autrement que comme l’incarnation de la raison et de la justice, d’où toute spoliation sera bannie, où la vie sera définitivement rationalisée, et où par conséquent le panlogisme l’aura emporté. Cette foi en la victoire de l’ordre et de l’organisation coexiste chez Marx à un sens profond de la lutte que livrent les impulsions démoniaques, les forces antinomiques de l’histoire, comparables aux forces antinomiques que le grand mystique-théosophe Böhme dénonçait dans la vie cosmique. Son esprit concilie l’existence du démoniaque et de l’irrationnel avec le triomphe futur de la logique, une vue sombre du passé avec une vue éblouissante de l’avenir. Cet avenir, il est inéluctable, l’empire de la liberté est lui-même déterminé : la dialectique du processus matériel doit conduire au royaume de Dieu sur la terre – quoique sans Dieu, – à la liberté, à la justice, à la puissance. La théorie du matérialisme économique par elle-même serait restée à l’état d’hypothèse scientifique, sans prise sur les masses. L’enthousiasme pourtant que partout elle a suscité, c’est la foi messianique de Marx qui, en vérité, le soulève. Foi messianique qui trouve son expression suprême dans l’idée de la vocation messianique du prolétariat : ici, le marxisme n’a plus rien de commun avec la science ; il est dévotion, croyance « en les choses invisibles ». Le « prolétariat » de Marx, et la société socialiste parfaite, relèvent du domaine de la foi, ne sont qu’objets de foi. Nous nous heurtons à une idée d’ordre exclusivement religieux.

 

Selon Marx, à la base de l’histoire, il n’y a pas seulement l’économie, le développement des forces de production matérielle, – il y a la lutte de classes. Toute la violence du marxisme est braquée sur cette idée : c’est le côté subjectif de sa doctrine, auquel sont liés ses jugements de valeur. La notion même de classe chez Marx est, à n’en pas douter, un jugement de valeur. La différence entre « prolétariat » et « bourgeoisie » se trouve coïncider avec la différence entre « bien » et « mal ». Consciemment, Marx reste un immoraliste, mais sa conception de la lutte de classes est entièrement pénétrée de morale. Morale toute négative. Le bien et la justice n’existent pas, mais seulement le mal et l’injustice. Et le mal et l’injustice suscitent l’indignation et la haine. Selon Marx, le péché originel, déposé à la base des sociétés humaines, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, qui revêt la forme de l’exploitation d’une classe par une autre classe. Marx entend donner un sens purement économique à la notion d’« exploitation », jointe par lui à la théorie de la plus-value qui dépossède les travailleurs au profit de la classe exploitrice. L’exploitation ici ne saurait être d’ordre strictement économique, elle est aussi un fait éthique. En dénonçant un cas d’exploitation, on engage une valeur morale. Sans doute le bien et le mal étant inintelligibles pour l’immoraliste, l’exploitation de l’homme par l’homme suscite l’indignation et la réprobation en tant qu’injustice. Le marxisme est la forme extrême d’une conception déterministe du monde, méprisant toutes les valeurs morales. La liberté morale n’existe pas pour lui. Pourtant il contient en son fondement l’idée du péché originel. Un péché originel qui rejaillit sur l’histoire universelle, sur toutes les classes de la société, qui contamine toutes les croyances et toutes les idéologies humaines. Péché d’exploiter son semblable, qui obscurcit toute possibilité de connaître la vérité, et crée des doctrines illusoires, propres précisément à soutenir et à justifier ce péché. La réalité économique ne se reflète dans la conscience de l’homme que d’une façon trompeuse : c’est là l’idée fondamentale de Marx, et par laquelle il est tenu de considérer comme fallacieuses toutes les idées et les croyances qui ont existé jusqu’à ce jour. Idée qui établit un certain rapprochement entre Marx et Freud. L’un et l’autre se donnent à tâche de révéler l’illusion, la duperie, le mensonge de la conscience. Duperie et mensonge qui dissimulent les profonds courants inconscients, – c’est-à-dire, pour Marx, les intérêts de classe, pour Freud, les tendances sexuelles, la libido. Marx ne connaît pas encore l’inconscient, sa psychologie reste rationaliste. Mais dénoncer à chaque pas la fausseté de ce qui est conscient, c’est supposer qu’une autre vérité existe, c’est enregistrer d’avance la victoire de cette vérité sur l’erreur, de la réalité sur la fiction. Marx croit que l’heure historique a sonné où la vérité doit être mise au jour. Et cette vérité, c’est à lui qu’il a appartenu de la découvrir, de trouver la clef de l’universelle connaissance, de pénétrer le secret de la vie des sociétés humaines : la lumière enfin va dissiper les ténèbres où tout le passé est englouti. Cette vérité qui jaillit dans son esprit, c’est la vérité de classe, qui doit être la libératrice de l’humanité. Le relativisme est vaincu, cette vérité prolétarienne n’est plus seulement un reflet de l’économique, c’est une vérité absolue. Le péché d’exploitation, toutes les classes en ont été entachées sous différentes formes, et c’est pourquoi la vérité leur a été cachée. La construction même de la société en classes démontre à elle seule la faiblesse de l’individu, la dépendance où il est vis-à-vis des forces élémentaires de la nature, des forces élémentaires de la société elle-même. Car, la société, fondée sur la lutte de classes, est une société soumise aux forces irrationnelles, et qui n’a pas sa propre maîtrise. Les croyances religieuses ne font que refléter la faiblesse et l’impuissance de l’homme devant les forces de la nature, le faible développement de la production matérielle, la dépendance de l’homme vis-à-vis de l’homme, l’esclavage humain. Or, voilà que se forme la société capitaliste, que Marx tient comme la pire et la plus injuste. L’exploitation par une classe du reste des hommes y atteint son degré le plus fort. Mais, en même temps, cette société développe les forces productrices de l’humanité, elle crée la puissance et elle appelle à la vie une classe neuve, jusqu’à ce jour inconnue dans l’histoire, – la classe prolétarienne.

Le prolétariat est la seule classe qui soit affranchie du péché originel de l’exploitation. C’est elle qui crée toutes les valeurs et les biens matériels dont vit la société humaine. Elle est exploitée, opprimée, complètement déshéritée, privée des outils de la production, soumise en esclave au capital ; mais il y a en elle une force croissante, une puissance collective, qui doit éclater après l’écroulement de la société capitaliste. Le prolétariat est la classe messianique, appelée à être libératrice de l’humanité, identifiée à toute vérité humaine : elle n’est pas seulement classe elle-même, elle est appelée à régénérer la société (de classe). L’idée messianique du prolétariat est liée à celle de la libération des opprimés, à la réalisation du rêve de justice sociale, au triomphe d’une humanité organisée socialement. En définitive, la victoire du prolétariat est celle du rationalisme social, la défaite des forces irrationnelles du monde. Ce qui est irrationnel, obscur, mystérieux, est banni de la vie. Cette victoire met fin à l’anarchie dont Marx dénonçait l’existence au cœur de la société capitaliste. Le prolétariat est doué de toutes les vertus. Il va sans dire que ce prolétariat de Marx n’est pas la classe ouvrière telle que l’expérience nous la montre ; il représente une idée, un mythe, comparable à ce que fut pour Rousseau le mythe démocratique, encore que tout à fait différent en son contenu. Le prolétariat communiste est en principe opposé à la démocratie formelle. Ce mythe du prolétariat possède une force agissante, dynamique au plus haut point, et explosive. Le « prolétariat », idée-mythe, est la plus haute des valeurs, – le bien, la justice, la puissance salutaire.

La distinction entre le « prolétariat » et la « bourgeoisie » ne réside pas, elle non plus, dans la constatation empirique d’un fait ; elle est avant tout une appréciation, un jugement. Plus que tout autre élément de la théorie marxiste, la lutte de classes engage exclusivement un jugement de valeur. Marx ne serait jamais parvenu à cette conscience de classes et à l’existence du prolétariat s’il n’avait pas porté en lui l’évaluation de ce qui est élevé et de ce qui est vil, du « bien » et du « mal ». Au fond de sa doctrine, comme de toute doctrine révolutionnaire extrême, on respire une survivance du dualisme manichéen, du contraste violent entre l’empire du dieu bon et celui du dieu mauvais. Dualisme qui doit être vaincu par la victoire du prolétariat que Marx (il est très important de le constater), en même temps qu’il lui prête la vocation messianique, investit effectivement de tous les caractères du peuple choisi par Dieu. Karl Marx était un Juif, évadé complètement de la foi de ses pères, mais imprégné néanmoins dans son inconscient de l’espoir messianique d’Israël. L’inconscient est toujours plus fort que le conscient. Pour lui, le prolétariat est un Israël nouveau, libérateur et constructeur de la future cité terrestre. Le communisme prolétarien de Marx est une dissidence du vieux chiliisme hébreu. Le peuple élu s’est mué en classe élue. On voit qu’une telle idée est essentiellement d’ordre religieux ; la science n’y mène par aucun de ses chemins. Elle est vraiment le nœud de la religion communiste. La notion messianique est toujours d’origine judaïque, étrangère à la pensée grecque. Ainsi en est-il de la pensée messianique russe. C’est elle qui fournit à tout mouvement révolutionnaire son élément le plus dynamique. Affaiblie dans les fractions sociales-démocrates, qui se sont embourgeoisées, elle paraît extraordinairement vivante au sein du communisme : les communistes ont le sentiment que les temps historiques sont révolus, que la catastrophe mondiale est prête, à la suite de laquelle doit s’ouvrir une nouvelle ère pour l’humanité. De là leur énergie surhumaine. La théorie marxiste du Zusammenbruch de la société capitaliste est en vérité la foi dans le Jugement Dernier. Car il y a un élément eschatologique dans tout communisme révolutionnaire : l’idée qu’à l’heure dite, un précipice s’ouvrira qui séparera en deux les temps. C’est ce que l’Allemand Tillich, théoricien du socialisme religieux, définissait sous le nom de Kαιρος, l’éruption de l’éternité dans le temps. La terminologie superficielle de la philosophie matérialiste est inapte à exprimer ces dessous profonds du marxisme ; toutefois, ils demeurent dans son inconscient et constituent sa véritable force. C’est en eux que se brise la chaîne du déterminisme, qu’apparaît dans l’évolution une solution de continuité : le pas est franchi, du royaume de la nécessité à celui de la liberté, l’histoire proprement dite est close, – et la surhistoire commence.

 

Deux courants messianiques se sont rencontrés et se sont joints dans la révolution russe : le messianisme du prolétariat et le messianisme du peuple russe. Le peuple russe s’est identifié au prolétariat avec lequel, pratiquement, il ne peut coïncider. Dans l’âme du peuple russe depuis son passé lointain sommeillait un sentiment profond de sa grande vocation religieuse. Déjà, au XVe siècle, le moine Philothée avait élaboré une théorie de Moscou, troisième Rome : après la chute de l’Empire de Byzance, la Russie, selon lui, était restée dans le monde l’unique refuge de la foi orthodoxe, de la pure foi chrétienne que tous les autres peuples avaient trahie. Moscou est la Troisième Rome, la Rome nouvelle et dernière. Conception messianique qui est demeurée celle du peuple russe dans le cours des âges, à travers les métamorphoses, et en particulier au long de la terrible crise que fut au XVIIe siècle le Schisme. Sauvegardée et transformée dans l’aile gauche de ce schisme, elle s’est transmise au XIXe siècle dans les hautes sphères intellectuelles, chez les écrivains et les penseurs. Sous une certaine forme, on la retrouve parmi les révolutionnaires, plus spécialement chez l’anarchiste Bakounine. Le sentiment messianique de Dostoïevski s’exprime dans sa définition du peuple russe comme peuple porteur de Dieu. Quant à l’écrivain Leontiev, ayant perdu la foi dans la vocation religieuse de ses compatriotes, il croit que le peuple russe porte en son sein l’Antéchrist, ce qui revient tout de même à l’investir d’une sorte de messianisme ténébreux. Le bolchévisme est la dernière incarnation du messianisme russe, et une incarnation athée : il croit que la lumière vient d’Orient, que le flambeau de la révolution russe illuminera les ténèbres bourgeoises de l’Occident. Le peuple russe n’a pas réalisé son ancienne idée de la Troisième Rome, et la Russie impériale en est demeurée fort loin. Mais au lieu de la Troisième Rome, elle réalise la Troisième Internationale. Et, dans cette Troisième Internationale, doit se sceller l’union funeste de l’idée messianique proprement russe avec l’idée messianique internationale et prolétarienne. Tout en étant une révolution nationale, la révolution russe soulève les idées prolétariennes internationales. Cette religion communiste, qui n’est pas d’origine russe, se réfracte dans les formes de la pensée religieuse russe. Pensée qui consiste avant tout dans l’attente de l’accomplissement du royaume de Dieu sur la terre.

 

 

 

III

 

 

Le communisme est une manifestation complexe à laquelle on ne saurait répondre par « oui » ou par « non ». Nous avons vu que la vérité et le mensonge sont en lui étroitement mêlés. Si l’on plaçait dans les plateaux de la balance vérité et mensonge, on s’apercevrait que, dans le communisme, les vérités sont nombreuses, et que le mensonge est un. Mais cet unique mensonge est si lourd qu’il l’emporte sur les vérités.

Où réside la vérité du communisme ? Elle a, nous l’avons vu, des aspects divers. Avant tout, une vérité négative, la critique de la civilisation bourgeoise et capitaliste, de ses contradictions et de ses malaises. La dénonciation d’une fausse société chrétienne décadente et dégénérée, adaptée aux intérêts de la période capitaliste. Ensuite, une vérité positive qui se manifeste dans l’organisation et l’aménagement de l’économie, dont dépend la vie des individus, et qui ne peut plus être considérée comme le jeu des intérêts et des arbitraires. L’idée d’une économie organisée d’après un plan est une idée heureuse : et la sauvegarde d’une liberté toute fictive dans la vie économique ne peut qu’engendrer de graves injustices, et priver finalement toute une part de l’humanité de la liberté réelle. La vérité du communisme, c’est que la société doit être une société de travailleurs (quoiqu’il se refuse à établir dans le travail une hiérarchie qualitative). Mais les communistes russes qui ont fait placarder dans tous les établissements soviétiques cette inscription : Si quelqu’un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger, n’ont pas soupçonné que ces mots appartiennent à l’apôtre Paul. Le communisme dit vrai quand il dit qu’il ne doit pas exister d’exploitation d’homme à homme, et de classe à classe. La suprématie de l’homme, sur les forces élémentaires de la nature ne doit pas se muer en une suprématie de l’homme sur l’homme.

Il est vrai encore que la division de la société en classes, qui n’amène que la lutte, doit mourir, et que les classes doivent être remplacées par des professions. Il est vrai que la structure politique doit représenter les besoins et les intérêts économiques réels. Toute la critique de la démocratie formelle est là. La politique doit servir l’économique. Mais aussi, elle doit être liée à une conception générale du monde : faute de quoi, elle restera sans action. La théorie et la pratique doivent s’unir en un type supérieur de culture et de vie : en aucun cas, l’élite ne doit perdre sa base, s’abstraire de la vie sociale.

Enfin, l’égoïsme national et l’isolement qui provoquent les inimitiés et les guerres doivent être définitivement vaincus par une organisation supernationale de l’humanité. Le communisme a placé le monde entier en face du problème immense d’une transformation complète de l’ordre social. Le monde entier s’enflamme, a soif de réformes, cherche une vie nouvelle et meilleure. C’est la force du communisme, d’avoir posé le problème dans toute son ampleur, d’avoir fondu en une même notion théorie et pratique, pensée et vouloir. Il rejoint par là la conception théocratique du Moyen Âge : il soumet la vie de l’individu au but universel ; il revient à cette notion de servir qui avait complètement disparu de l’époque libéro-bourgeoise déchristianisée. Tout adolescent se sent lui-même constructeur du monde nouveau. Qu’importe que l’édifice ne soit qu’une tour de Babel, du moins il aura rempli la vie du dernier des hommes d’un contenu exaltant. L’économie n’est plus affaire particulière, mais mondiale. L’homme s’affranchit de la vie particulière, il réorganise le monde. Et quoi de plus excitant pour des jeunes gens que de voir à quel point le monde est plastique, et qu’on peut si commodément le modeler ? Le communisme nie l’individu isolé, mais l’homme en tant que collectivité, il le donne pour tout-puissant. Tout être est appelé à la réorganisation collective du monde. Et ce que le passé traîne derrière lui, et qui a tant de force en Occident, histoire, tradition, sont rejetées. La création du monde reprend au premier jour.

Création neuve à laquelle, chez les peuples occidentaux, la liberté même est un obstacle : la liberté croit se sauvegarder en sauvegardant le statu quo contre le changement qui représente une contrainte. Mais le communisme n’envisage pas la liberté comme la possibilité constante du choix, la faculté de se tourner vers une direction quelconque. Elle est au contraire la pleine réalisation d’une énergie dirigée dans un sens donné. Et la liberté du choix apparaît comme affaiblissante, débilitante pour la volonté. Si l’on compare la Russie Soviétique à la France, par exemple, on dira que la première est le pays de la contrainte, la seconde la patrie de la liberté. Et pourtant, c’est justement dans les pays libres qu’il est très difficile de réformer la vie dans un sens social, parce que le principe de la liberté formelle est un principe conservateur. C’est là un des paradoxes de la liberté.

Une grande force vitale se manifeste dans le communisme russe, force qu’il ne faut pas porter tout entière au compte de ce communisme qui ne fait que lui fournir ses thèmes et ses symboles. Elle est avant tout la force vitale du peuple russe, – longtemps comprimée, et qui se donne libre cours.

Mais le mensonge du communisme est plus grand que sa vérité, il est parvenu à la défigurer. C’est d’abord un mensonge spirituel, et non social. L’esprit même du communisme est la négation de l’esprit, du principe spirituel chez l’homme ; son mensonge est un mensonge athée. Or, l’athéisme mène à l’inhumanité ; la négation de Dieu, à la négation de l’homme. Le communisme a franchi la zone moyenne où l’humanisme s’était maintenu. Il rejette Dieu, non pas au nom de l’homme, comme il arrive souvent, mais au nom d’un principe troisième, au nom de la collectivité sociale, de la nouvelle divinité. Et, par suite, il rejette aussi tout ce qu’on appelle le « mythe » chrétien. Point extrême auquel l’humanisme n’était jamais parvenu. Car le mythe chrétien ne comporte pas seulement le mythe de Dieu, mais aussi le mythe de l’homme, le mythe de l’homme-dieu. Mythe double dont on n’avait voulu d’abord écarter que la moitié, le mythe divin – en en sauvegardant la partie humaine. L’homme est la pensée et la création de Dieu, son image et sa ressemblance ; c’est en cela que consistent sa dignité et sa valeur absolue. La dialectique humaniste, en rejetant Dieu, conservait en l’homme cette ressemblance divine sur laquelle il fondait sa valeur. C’est ce qui est exprimé avec beaucoup de force et d’acuité dans la philosophie anthropologique de Feuerbach. Il nie Dieu, il change en anthropologie la théologie, mais l’homme possède encore chez lui tous ses caractères divins. L’homme crée Dieu à son modèle. Mais ce n’est que la vérité chrétienne retournée. Le « mythe » chrétien demeure chez Feuerbach sous la forme du mythe anthropologique. Marx, qui est sorti de Feuerbach, a fait siens tous les arguments de son athéisme. Mais il va bien plus loin que lui dans la destruction du mythe théo-andrique. Il n’a plus la foi feuerbachienne en l’homme en tant que divinité. L’anthropocentrisme est remplacé par le sociocentrisme ou le prolétariocentrisme. L’homme n’est plus à l’image et à la ressemblance de Dieu : il est à l’image de la société. Il est le produit total du milieu social, de l’économie de l’époque et de la classe à laquelle il appartient. Il est fonction de société, ou plus exactement fonction de classe. L’homme n’est pas, mais la classe. Et lorsque les classes auront disparu, il n’y aura plus de personnalité humaine. Il n’y aura plus qu’une collectivité sociale, la société communiste. Le communisme est une idolâtrie sociale. Car la négation de Dieu doit conduire à la création des faux dieux. Cette collectivité à laquelle on rend des honneurs divins prend elle-même la place assignée à Dieu et à l’homme. Le centre de la conscience s’est déplacé. Il n’existe plus de conscience personnelle, de raison personnelle, de liberté personnelle, – mais une conscience, une raison et une liberté collectives. Bien instructive à cet égard est l’autobiographie de Léon Trotski, livre égocentriste sans doute, mais qui nous montre avec un rare talent le destin dramatique d’une personnalité révolutionnaire dans la collectivité de la révolution. Trotski, après Lénine, a été le principal auteur de la révolution bolchéviste. Il est le révolutionnaire-type. Mais il n’est pas jusqu’au bout un communiste, car il croit encore à la possibilité du jugement individuel, de la critique et de l’initiative individuelles. Surtout il croit au rôle des grands individus, des héros de la révolution, – et naturellement il se compte parmi eux. Il ne conçoit pas ce qu’on peut appeler la mystique de la collectivité, – et qui constitue précisément le côté irrespirable du communisme.

Tous les torts du communisme proviennent de sa négation de Dieu et de l’homme. Tort de la contrainte sanglante par laquelle il espère incarner la vérité sociale ; tort de la tyrannie insupportable à la dignité humaine ; adoption de n’importe quels moyens pour réaliser un but que l’on considère comme unique et supérieur ; le mal, la haine et la vengeance utilisés pour frayer les voies à l’accomplissement de la fraternité humaine. Il y a dans la doctrine de Marx un élément démoniaque qui en fait une doctrine invinciblement dynamique : il croit que le bien doit être réalisé par le mal, comme la lumière doit être produite par les ténèbres, comme la liberté doit sortir de la nécessité. Et le mal va grandir, les ténèbres s’épaissir. C’est ainsi que se poursuit la dialectique de l’évolution de la société. La situation des travailleurs doit empirer dans la société capitaliste (Verelendungstheorie) ; ceux-ci deviendront de plus en plus hostiles, animés de sentiments de vengeance et de brutalité. L’espérance messianique révolutionnaire de Marx est basée sur ce processus. La classe ouvrière, réalité donnée par l’expérience, doit peu à peu se pénétrer de la conscience de cette entité prolétarienne, qui lui prêtera alors le sentiment de l’offense reçue et de la vengeance, de la haine et de l’envie. Il est indispensable en effet de distinguer entre « ouvrier » et « prolétaire ». L’ouvrier est un travailleur, son travail est sacré, sa situation pénible doit être améliorée. Il faut à tout prix le libérer de l’esclavage. Mais le prolétaire n’est pas simplement un travailleur, c’est un travailleur imprégné de l’idée du prolétariat messianique, c’est une force en mouvement. Surtout c’est une idée. Et par ce côté, le marxisme, tout en professant son matérialisme naïf, suppose un idéalisme effréné. Il veut soumettre la réalité à l’idée, à une « idée » qui violente et mutile cette réalité. Qu’on se garde de prendre à la lettre la symbolique matérialiste du communisme, fabriquée pour le combat contre la religion et le christianisme. Mais si le communisme détruit le spiritualisme et l’idéalisme, c’est pour les remplacer par un idéalisme d’un autre ordre : le matérialisme même chez lui devient spiritualité. Spiritualité ténébreuse, sans doute, que cette spiritualité sans Dieu. Mais qu’on attaque les communistes en tant qu’hommes d’idées, et non pas en tant qu’hommes dénués d’idées. Ils possèdent en propre une conception extrême, obsédante jusqu’au cauchemar, de l’économie, – une économie qui lèse toutes les autres formes de la vie, qui étouffe la vie elle-même. La presse soviétique lui est presque exclusivement consacrée. Cette économie-là est toute particulière, d’ordre métaphysique ; elle remplace Dieu et la vie spirituelle, prétend mettre au jour l’être véritable, l’essence absolue des choses. Marx n’a pas inventé cette conception, non plus qu’il n’a inventé le matérialisme. Le matérialisme, il l’a emprunté à la philosophie bourgeoise éclairée du XVIIIe siècle. L’économisme, il l’a pris à la société capitaliste du XIXe. Mais il leur a prêté une couleur métaphysique, et l’on peut dire, religieuse. Il y a lié ses espoirs messianiques. C’est ainsi que nous voyons de nos jours le Plan Quinquennal, qui s’est donné le but très prosaïque de l’industrialisation de la Russie, et qui, objectivement, n’est pas le socialisme, mais le capitalisme d’État, s’accomplir dans une atmosphère d’effusion religieuse. Certes, le capitalisme bourgeois avait commencé un renversement complet des valeurs : il avait abaissé systématiquement le niveau de la culture, et sacrifié déjà à Mammon. La notion de la toute-puissance de la technicité est une copie de l’Amérique. Mais, dans le communisme, cette exaltation de la technique revêt un caractère d’inquiétante finalité, par laquelle on touche à la contradiction fondamentale de la doctrine. D’une part, en effet, le communisme préconise les idées grandioses de reconstruction du monde ; il fait appel à une énergie extra-humaine ; et, de l’autre, il réalise un paradis terrestre gris et fastidieux, une sorte de royaume bureaucratique dans lequel tout sera rationalisé et d’où le mystère et l’infini seront bannis. L’économie apparaît enfin comme le partage dernier de l’homme. Hors d’elle, il n’y a plus ni vie, ni être. Les grandes idées de Dieu et de l’homme sont définitivement détruites, et avec elles le contenu même de la vie humaine s’est dispersé. Rien ne subsiste, encore une fois, que l’économie et la technique.

Il est impossible, nous le répétons, de comprendre le communisme si l’on ne veut voir en lui qu’un système social. La passion de la propagande anti-religieuse en Russie Soviétique ne se conçoit que si l’on considère le communisme comme une religion, qui entend elle-même remplacer le christianisme. À l’exclusion de toute autre tendance économique ou politique, seule une religion a la prétention de porter en elle la vérité absolue, seule elle vise à dominer complètement les âmes. Prétention que ne peut avoir aucune politique, aucun gouvernement. Le communisme persécute toutes les religions, parce qu’il est religion lui-même. Se connaissant pour l’unique religion authentique, il ne saurait tolérer près de lui aucune fausse religion. Et il est la religion qui veut se réaliser par la force et par la contrainte, sans tenir compte de la liberté de l’esprit humain. Il est la religion du royaume de ce monde, la négation définitive de l’au-delà, la négation de toute spiritualité. Et c’est à ce moment, comme nous l’avons vu, que son matérialisme lui-même revêt un caractère mystique et spirituel. Le royaume communiste n’est pas du siècle : il est un royaume sacré, « théocratique », chargé de la totalité de la tâche qui incombait à l’Église. Il façonne l’âme humaine, lui communique un dogme obligatoire, exige qu’elle lui rende honneur, non seulement « en césar », mais « en dieu ». Ce caractère pseudo-théocratique du gouvernement communiste est très important, parce qu’il en définit la structure. Il est un monisme social poussé à l’extrême, absorbant en une même notion État, société, église. Un tel État ne peut, par conséquent, tolérer près de lui aucune Église, si ce n’est temporairement et pour des motifs d’opportunité. La vieille théocratie chrétienne avait fait preuve jadis d’une intolérance profondément incompatible avec la liberté chrétienne, et qui fut la cause de la ruine de cette théocratie. La théocratie communiste est plus logique, sa doctrine n’ayant jamais fait appel à la liberté de l’esprit.

Le christianisme n’a pas réalisé sa vérité dans la vie sociale ; ou il s’est incarné en une symbolique conventionnelle dans des théocraties qui ont voulu ignorer la liberté, condition première de toute réalisation véritable, – ou alors il a pratiqué le système du dualisme, comme il est arrivé aux temps modernes où la puissance chrétienne s’est affaiblie. Le communisme est apparu alors comme un châtiment, comme le témoignage de l’adultération de la vérité authentique. Nous l’avons vu, il y a dans le communisme un moment eschatologique. Car l’apocalypse ne désigne pas seulement la fin de l’histoire : il existe une apocalypse au sein même de l’histoire. La fin est toujours proche, le temps va s’unir à l’éternité. Le monde où nous vivons n’est jamais complètement fermé. Mais il est des périodes où cette position des temps en face de l’éternité se fait sentir d’une façon plus aiguë. Le moment eschatologique ne représente pas seulement un jugement porté sur l’histoire, mais aussi un jugement dans le cours même de l’histoire. Le communisme est un tel jugement. La vérité, qui n’a pas voulu s’incarner dans la beauté, dans la beauté divine, se réalise par lui dans la laideur. Et ici nous nous trouvons devant un phénomène extrêmement intéressant. Les communistes russes, les premiers dans l’histoire, ont tenté de réaliser dans la vie l’idée communiste. Mais sous quels traits, sous quel aspect moral sont-ils entrés dans la vie ? Sous les traits de la laideur psychique et morale, sous l’aspect d’une disgrâce totale. La beauté n’a pas béni leur entrée dans la vie. D’où ils gardent un ressentiment. Ils s’irritent de produire une impression de difformité. Car tout est laideur chez eux : l’expression du visage, les gestes, la structure psychique, les mœurs révolutionnaires soviétiques. Il y a en ceci une profonde signification ontologique. Que le communisme recèle une grande vérité sociale, j’en suis convaincu. Mais le fait que cette vérité s’exprime par la laideur signifie qu’elle est étroitement mêlée au mensonge, et que Dieu s’est détourné de sa réalisation. La laideur est toujours le signe d’une altération ontologique. L’être véritable, transfiguré, comblé, est beauté. On ne voit dans la Révolution russe aucun de ces beaux gestes de théâtre qui abondent dans la grande Révolution française, aucune rhétorique sublime : le peuple russe n’est ni théâtral ni rhétoricien. Lénine parlait et écrivait d’une manière fruste et sans agrément, exprimant ainsi la pauvreté et l’ascétisme du nihilisme russe. Il semble que, parmi les révolutionnaires russes, Trotski soit le seul qui attache un certain prix à un appareil théâtral. Cette monstruosité des communistes russes a son côté efficace, positif : la vérité y sort du mensonge, les symptômes du mensonge y apparaissent sur le chemin de la réalisation de la vérité. Et il n’en faudrait point déduire que les adversaires du communisme relèvent tous de la beauté.

 

 

 

IV

 

 

Que peut-on opposer au communisme, comment lutter contre lui ? Ceux qui l’ont tenté jusqu’à présent l’ont fortifié plus qu’ils ne l’ont affaibli, et ont apporté à ses défenseurs de nouveaux arguments. Ce que le communisme a de si redoutable, c’est cette combinaison de la vérité et du mensonge : il s’agit avant tout de ne pas nier la vérité, mais de la dégager de l’erreur.

On ne saurait opposer au communisme une forme de restauration quelconque ou bien l’exemple de la société capitaliste et de la civilisation bourgeoise des XIXe et XXe siècles. Les principes individualistes et libéraux sont usés, vidés de force vitale. Or, quand des principes tout relatifs prétendent revêtir une valeur absolue, ce qu’il faut leur opposer, ce sont des principes authentiquement absolus, et non des principes qui visent indûment à être absolus, alors qu’ils sont, eux aussi, relatifs. Lorsque le temps se dresse en face de l’éternité, on ne peut lui opposer que l’éternité elle-même, non une autre forme du temps, déjà périmée. Ce n’est pas une idée qu’il faut élever en face du communisme, c’est une réalité religieuse. Le marxisme a dénoncé le mensonge des idées élevées. Et, s’il a menti, ce n’est pas qu’en fait les idées régissent l’histoire : le vieil idéalisme humaniste est mort. Il a menti, parce que Dieu existe en tant que réalité motrice, et que c’est à lui qu’appartiennent la force et le mot dernier. Contre le communisme matérialiste intégral, on ne pourrait susciter que le christianisme intégral. Non pas un christianisme rhétoricien, dispersé, décadent, – mais un christianisme régénéré, réalisant sa vérité éternelle dans un concept de vie universelle, d’universelle culture, de justice sociale universelle. Tout l’avenir des sociétés chrétiennes dépend du fait de savoir si le christianisme, ou, plus exactement, si les chrétiens repousseront l’appui du capitalisme et d’une société injuste ; si l’humanité chrétienne essaiera enfin de réaliser au nom de Dieu et du Christ la vérité que les communistes réalisent au nom d’une collectivité athée, au nom du paradis terrestre. Si les classes ouvrières ont été des terrains très préparés à accepter l’impiété et l’athéisme militant, qui est vraiment « l’opium du peuple », les premiers coupables n’en sont pas les agitateurs du socialisme révolutionnaire ; les coupables, ce sont les chrétiens eux-mêmes, c’est le vieux monde chrétien. Non pas la religion chrétienne, certes, mais ses adeptes qui, le plus souvent se sont montrés de faux chrétiens. Le bien qui, au lieu de se réaliser dans la vie, se change en une rhétorique conventionnelle et se dissimule derrière le mal réel et l’injustice effective, – ce bien-là ne peut qu’appeler contre lui la révolte, et une révolte légitime. Les chrétiens de l’époque bourgeoise ont créé une équivoque qui a porté le plus grave préjudice à la cause du Christ dans l’âme des opprimés.

La position du monde chrétien en face du communisme, ce n’est pas seulement la position de celui qui porte en soi la vérité éternelle et absolue, c’est aussi la position du coupable qui n’a pas su réaliser cette vérité, et qui l’a trahie. Les communistes réalisent leur vérité, voilà ce qu’ils peuvent répondre aux chrétiens. Sans doute, la vérité chrétienne était plus difficile à réaliser que la vérité communiste, on exigeait des chrétiens plus, et non moins, que des communistes matérialistes. S’ils ont pourtant accompli moins et non plus, on ne saurait en accuser la vérité chrétienne elle-même. La tragédie de l’histoire, c’est que le christianisme authentique ne peut s’emparer de la domination de ce monde : la puissance appartenait plutôt aux faux chrétiens. Le monde s’éloigne du christianisme.

Cependant, c’est sur le terrain du christianisme qu’on peut résoudre le conflit fatal entre la personnalité et la société, conflit que le communisme résout par l’étouffement définitif de la personnalité. Le conflit aussi, tout aussi troublant, au sein de la culture, entre le principe aristocratique et le principe démocratique, le communisme concluant à l’anéantissement du principe aristocratique. Hors du terrain religieux, ou bien l’aristocratie persécute et exploite la démocratie, ou bien la démocratie vulgarise les âmes, abaisse le niveau de la culture, détruit la noblesse spirituelle. Le christianisme intégral doit embrasser ce qu’il y a de vrai dans le communisme, et rejeter son erreur. Ou bien le monde assistera à une vaste renaissance chrétienne, non seulement parmi l’élite, mais dans toute l’étendue des masses populaires, ou bien il appartiendra au communisme négateur.

En sera-t-il ainsi ? Nous l’ignorons, et c’est là le secret de la liberté. Sans doute n’y a-t-il pas lieu de nourrir un grand optimisme. La création d’un type de sainteté nouveau au cœur même du monde est une tâche que le christianisme a encore à remplir. Quoi qu’il en soit, l’avenir appartient aux masses ouvrières, aux travailleurs : c’est là un fait inéluctable, – et juste. Toute la question est de savoir quel sera l’esprit qui animera demain ces masses, au nom de quel principe elles fonderont la vie nouvelle : sera-ce au nom de Dieu et du Christ, au nom de l’élément spirituel déposé au fond de notre nature ? Ou bien, au contraire, au nom de l’antéchrist, au nom de la matière déifiée, de la collectivité humaine devenue divinité, en laquelle disparaît la forme même de l’homme, où l’âme humaine périt ?

Le peuple russe a posé le problème devant le monde entier.

 

 

 

 

 

PSYCHOLOGIE DU NIHILISME

ET DE L’ATHÉISME RUSSES

 

 

I

 

 

La révolution russe a éveillé l’intérêt de l’univers tout entier à l’égard de la Russie et de son peuple. L’expérience communiste, accompagnée d’une implantation de l’athéisme sur une échelle qui n’a pas de précédent dans l’histoire, provoque l’inquiétude chez les hommes d’Occident. Cette expérience est accomplie dans un pays immense que l’Occident ne connaît et ne comprend qu’imparfaitement. Un intérêt tout particulier est soulevé par le problème : comment la Sainte Russie a-t-elle pu se transformer en un camp armé de l’athéisme militant, comment un peuple dont l’âme présente une structure religieuse, qui a vécu essentiellement par la foi, a-t-il pu créer un terrain aussi favorable à la propagande antireligieuse ? Il est impossible de comprendre la structure anti-religieuse de l’âme russe, sans en avoir compris d’abord la structure religieuse.

Aux environs du XIXe siècle, on assista en Russie à la formation d’un type spirituel distinct du type spirituel du Moyen Âge russe, de la Russie Moscovite, et c’est ce type qui nous amène à la compréhension de l’athéisme militant de la révolution. Le XIXe siècle fut en Russie le siècle de la pensée et de la parole, et la structure psychique russe y prit pour la première fois conscience et y trouva son expression. La littérature et la pensée russes ont laissé des œuvres qui permettent d’étudier les tendances religieuses et antireligieuses de l’âme russe. Les racines de la structure psychique qui nous intéresse se retrouvent dans le passé douloureux de notre histoire et en tout premier lieu dans le Schisme du XVIIe siècle. Ses conséquences se font sentir jusqu’à nos jours. Le Schisme est un phénomène caractéristique et déterminant de notre histoire et nous ne sommes pas encore sortis de son orbite. De par leur nature même, les Russes sont enclins à être des dissidents. Notre schisme religieux ne s’explique pas seulement par l’attachement excessif aux rites et par l’ignorance de la majorité du peuple et du clergé de l’époque d’avant Pierre le Grand. Ce n’est pas exclusivement au nom de la lettre que la lutte avait lieu ; des tendances historiosophiques plus profondes donnaient une impulsion à cette lutte. Une conscience messianique était depuis longtemps inhérente au peuple russe, conscience qui avait trouvé au XVe siècle son expression dans l’enseignement du moine Philothée : Moscou-Troisième Rome. Selon cet enseignement, l’empire orthodoxe de Byzance étant tombé en décadence, la Russie demeurait l’unique royaume « orthodoxe » du monde ; le peuple russe était seul à conserver l’authentique foi orthodoxe ; tout le reste de l’univers chrétien avait trahi la pureté de la foi. L’idée de l’empire orthodoxe était l’idée russe fondamentale, une idée messianique. Les influences grecques, la correction des livres saints, des modifications infimes du rite, furent considérées comme une trahison à l’égard de ce « royaume orthodoxe », une trahison opérée par le pouvoir séculier et par la hiérarchie ecclésiastique. Les éléments religieux et nationaux s’enchevêtrent aussi étroitement que dans la conscience de l’antique peuple juif. Le Patriarche Nikon, qui a subi des influences grecques, apparaît comme un traître ; l’Antéchrist a pénétré dans le « royaume orthodoxe », dans l’État aussi bien que dans l’Église ; la hiérarchie est lésée, l’Église authentique se retire dans le désert, rentre sous terre. De même que la ville de Kitej, le « royaume orthodoxe » devient invisible. Les dissidents fuient les persécutions et se cachent dans la forêt, les plus fanatiques et les plus exaltés se livrent aux flammes. La secte des Samosojigateli, de ceux qui « se brûlent eux-mêmes » est un phénomène russe caractéristique. La forme extrême du Schisme, le Bespopstwo ou la communauté sans prêtres, qui renie toute hiérarchie ecclésiastique, est entièrement pénétrée d’éléments apocalyptiques et eschatologiques, en même temps que de nihilisme à l’égard de l’Église organisée, de l’État et de la culture. Le nihilisme et l’apocalyptique russes sont liés l’un à l’autre et ce lien apparaît déjà dans les manifestations extrêmes du Schisme. Ces tendances nihilistes et apocalyptiques, cette soif de dépouillement, le reniement des voies historiques et des valeurs de la culture, l’attente d’une fin catastrophique ont leurs racines psychologiques dans le Schisme ; son aile gauche, radicale, donne naissance à une infinité de sectes. Le monarchisme des vieux croyants se change en anarchisme. Les symptômes profonds du Schisme, – la rupture entre le peuple et le pouvoir ecclésiastique, entre le peuple et les couches cultivées de la société, continuent à croître et deviennent de plus en plus aigus. La réforme de Pierre-le-Grand a sensiblement hâté ce processus. La conscience populaire, qui interpréta la réforme (ou plus exactement la révolution), opérée par Pierre, comme une violence faite à l’âme du peuple, riposta en créant la légende de Pierre-Antéchrist. Le « royaume chrétien orthodoxe » disparaît définitivement du monde visible, il est remplacé par « le royaume » de l’Antéchrist. La Russie impériale, pénétrée de culture occidentale, n’est plus strictement parlant un « royaume orthodoxe ». L’attitude des masses à l’égard du pouvoir devient méfiante, marquée de désaffection. L’idée messianique demeure, mais elle s’affirme à présent par une scission profonde avec la réalité ambiante. L’orthodoxie liée à l’Église officielle, mais qui résiste aux influences protestantes ou rationalistes, conserve plus d’un trait commun avec les vieux croyants et le Schisme : l’esprit apocalyptique lié à l’attente de l’avènement de l’Antéchrist est très profondément ancré au sein des masses populaires et se manifeste également dans les courants religieux qui naissent parmi les couches supérieures et cultivées, parmi les écrivains et les penseurs. Psychologiquement, cet esprit se retrouve, sous une forme sécularisée, dans les courants ayant rompu avec la conscience religieuse chrétienne. Les tendances schismatiques et eschatologiques doivent être considérées comme le fait psychologique fondamental du XIXe siècle russe, et ce fait trouvera bientôt son expression religieuse aussi bien que son expression antireligieuse ou – religieuse à rebours.

L’intelligentzia du XIXe siècle fut une intelligentzia dissidente, elle vivait dans une rupture constante avec le présent, avec la Russie Impériale, elle se tournait tantôt vers un passé idéal, vers la Russie d’avant Pierre le Grand idéalisée, – tantôt vers un avenir idéal, vers l’Occident idéalisé.

Les progrès réalisés par l’État russe ne sont pas considérés par cette intelligentzia comme quelque chose qui lui appartient à elle. L’absence de racines organiques est le trait caractéristique de l’âme russe de cette époque, elle est liée à la grande liberté, une grande hardiesse de pensée. Tous reniaient le présent, comme n’ayant pas su réaliser la vocation du peuple russe ; ce présent était également repoussé par les Slavophiles et les Occidentalistes. Mais ce reniement même est un état d’esprit révolutionnaire. Les Slavophiles étaient tournés vers le passé d’avant Pierre-le-Grand, les Occidentalistes vers l’Occident ; dans les deux cas, il ne s’agissait pas d’une réalité, mais d’un rêve. Lorsque l’Occidentaliste Herzen vint en Occident, il éprouva une cruelle déception en se rendant compte de l’esprit petit bourgeois européen. Il se dressa contre cet embourgeoisement des pays occidentaux qui a toujours repoussé l’homme russe. Les Slavophiles étaient des monarchistes, mais le pouvoir monarchique tel que l’exerçait Nicolas Ier leur répugnait. La pensée russe du siècle dernier s’est développée sur le terrain du romantisme allemand, dont elle a assimilé les tendances en les modifiant à sa guise. Cette pensée n’avait pas de racines organiques, elle était nationale à cause de son déracinement même, se contentant de rêver à un type de culture organique. Dans la structure psychique de la couche cultivée du XIXe siècle on voit s’élaborer les traits typiques qui vont la caractériser : déracinement, rupture avec le présent, conscience de l’abîme qui sépare cette classe intellectuelle du peuple d’une part, et d’autre part du pouvoir, eschatologisme en tant qu’attribut de l’âme indépendant de la foi religieuse, – (eschatologisme tantôt religieux et tantôt social), attente de la catastrophe et de la fin, maximalisme, incompréhension de l’échelle hiérarchique et de la gradation historique, tendance à nier l’importance du relatif, et par conséquent à transporter le relatif en absolu, tendance vers les pôles extrêmes, une forme singulière d’ascétisme, le mépris des biens de ce monde et des vertus bourgeoises, enfin, le désir de réaliser la Vérité dans la vie, et en tout premier lieu dans la vie sociale. Ces traits se retrouvent dans les courants d’idées les plus opposés. L’âme russe du XIXe siècle est une âme qui souffre et qui va jusqu’à se fustiger elle-même. La pitié envers la douleur de l’homme et de l’univers est le thème fondamental de la littérature russe du XIXe siècle. Le régime de servage et les souffrances qu’il comportait formaient une ambiance sociale propre à alimenter ces tendances. Au fond, cela voulait dire ne pas accepter la souffrance, renier le sens même de cette souffrance, tout en étant prêt à souffrir. La souffrance et la pitié russes découlaient de deux sources : du sentiment d’une faute, du repentir, du travail de la conscience chez les uns ; de l’impression d’avoir été lésé, du ressentiment, de la révolte des opprimés, chez les autres.

C’est un phénomène fondamental dans le thème qui nous préoccupe que ce passage de l’élément religieux, de la structure psychique religieuse, dans la sphère extra-religieuse et anti-religieuse, dans la sphère sociale, si bien que l’énergie psychique est tournée vers la chose sociale, et que la chose sociale acquiert un caractère religieux.

Une singulière idolâtrie sociale se développe sur ce terrain. L’énergie sociale créatrice ne pouvait se réaliser librement dans les conditions de la vie russe, elle n’était donc pas dirigée vers une construction sociale concrète ; aussi s’est-elle repliée sur elle-même, transformant la structure de l’âme, provoquant une tendance passionnée à la rêverie sociale et accumulant dans l’inconscient des éléments explosifs. C’est Dostoïevski qui sentit le plus profondément que le socialisme russe était un problème religieux, un problème relatif à Dieu et à l’immortalité, à la transformation radicale de la vie humaine tout entière, et non pas un problème politique. Le socialisme, pris dans son sens le plus large, était la religion prédominante de la majorité de l’intelligentzia du XIXe siècle, en déterminait tous les criteriums moraux. Le socialisme russe était avant tout sentimental. C’est sur le mode religieux que les Russes assimilèrent les doctrines de Saint-Simon, de Proudhon et de Marx, et c’est également sur le mode religieux qu’ils assimilèrent le matérialisme. Dostoïevski découvrait la structure psychique et la dialectique religieuse du nihilisme russe et du socialisme révolutionnaire. Comprendre les racines profondes de ce nihilisme, qu’il faut considérer comme une création originale de l’esprit russe, – cela veut dire comprendre les sources et les racines de l’athéisme militant du communisme russe.

 

 

 

II

 

 

Dans sa source même, le nihilisme était alimenté par des aspirations religieuses, et une structure religieuse pervertie se dissimulait derrière ces aspirations. Les hommes russes devenaient nihilistes par amour de la vérité. Pendant la dernière période de sa vie, Bielinski 3 avait élaboré une conception de l’univers qui devait servir de fondement au nihilisme et au socialisme nihiliste. Bielinski est un intelliguent-dissident typique, qui cherche toute sa vie la Vérité et qui devient athée et nihiliste par amour de la justice et du bien du peuple et de l’humanité. Nous voyons se parachever en Bielinski la crise de l’idéalisme de 1840, le déclin des tendances schellingiennes et hegeliennes russes, et c’est à ce moment que la conscience de l’intelligentzia est placée devant la réalité sociale. Au nom de la soif idéaliste de la justice, et de la haine idéaliste du mensonge, Bielinski aspire à se plonger dans cette réalité sociale. Il débuta dans la vie comme idéaliste et romantique, ayant le culte de tout ce qui est « beau et élevé », et il achève sa vie comme réaliste et athée. Le commencement de cette crise fut marqué par la protestation de Bielinski contre l’esprit absolu de Hegel, contre tout ce qui est général et universel, contre toute idée abstraite au nom de la personnalité humaine concrète qui souffre et qui se réjouit. Et c’est ici que l’on découvre un processus psychologique des plus intéressants. Bielinski nie passionnément les idées abstraites de l’idéalisme, mais ne s’arrête que pour un bref instant sur la personnalité humaine vivante et concrète, afin de la soumettre immédiatement aux nouvelles abstractions du réalisme, à ce qui lui apparaissait comme l’idée de la justice sociale et du bien de l’humanité. Il se laisse pénétrer, avec toute la passion qui lui est propre, de l’amour de l’humanité, qu’il appelait lui-même un « amour selon Marat ». Il reconnaît qu’il est prêt à trancher les têtes d’une bonne partie de l’humanité afin de rendre plus heureuse l’autre partie, et se montre par cela même le précurseur de la morale du Bolchévisme. Si j’étais Tzar, s’écrie-t-il, je serais tyran ! Le socialisme ou la mort – telle est sa devise. Le bonheur est obligatoire pour tout le monde, la souffrance ne doit pas exister. Bielinski devient citoyen de l’univers, il est pris tout entier par l’idée du socialisme athéistique, c’est un athée religieux, un athée qui a la foi, par amour de la Vérité et de l’humanité. « Je suis un homme terrible, déclare-t-il, lorsque quelque incongruité mystique s’empare de mon cerveau. » Cet « homme terrible » se retrouve dans chaque Russe, dont l’idée athéistique est précisément une de ces « incongruités mystiques ». Mais Bielinski conserve encore le culte du Christ des pauvres et des pécheurs, qui enseigne la religion de la pitié. L’athéisme russe des « idéalistes de la terre » (comme on les appelle parfois en les opposant aux « idéalistes du ciel ») était inspiré par un esprit qui s’apparente au Marcionisme, il est surtout engendré par la méditation douloureuse sur le problème du mal, de l’injustice et de la souffrance. Harnack souligne cette parenté entre l’esprit russe et l’esprit marcionien. Marcion renia le Dieu de l’Ancien Testament, Créateur de l’Univers, comme un démiurge cruel, parce que la création est pleine de mal et de souffrance. Mais il adorait un Dieu inconnu et lointain, qui est le père de Jésus-Christ, le Sauveur et le Rédempteur de l’univers. L’athéisme russe renia Dieu sous tous ses aspects, parce que reconnaître Dieu équivaudrait à justifier le mal, l’injustice et la souffrance, et à les accepter. Le mal est envisagé avant tout comme une souffrance. Bielinski posa déjà d’une façon tranchante la question « d’une seule larme d’enfant », condition de la création, question que Dostoïevski devait énoncer plus tard par la bouche d’Ivan Karamazov. Il ne veut pas accepter un univers dont la naissance serait accompagnée par la souffrance infligée à la personne humaine. Il voudrait détruire cet univers et en créer un autre où il n’y aurait plus de souffrance. Dieu a créé un monde injuste, plein de souffrance. Aussi faut-il renier Dieu pour des motifs moraux. Le socialisme athéiste et socialiste russe commence par plaindre et par défendre contre la société la personne humaine qui souffre. Le socialisme purement russe, que l’on appelle socialisme populiste, est individualiste à son origine. Tel nous le retrouvons dans les années 1870 chez Mikhaïlovski qui élabore toute une théorie de « la lutte pour l’individualité ». Mais le socialisme athéiste russe finit par renier l’individu et par prendre une attitude cruelle, impitoyable à son égard. C’est en ceci précisément que consiste sa dialectique fatale. Elle se manifeste déjà chez Bielinski, qui était prêt à détruire l’individu au nom de l’extermination de la souffrance. D’ailleurs c’est le sort de « l’amour de l’humanité selon Marat ». Il commence par protester contre le « principe commun » qui opprime et torture l’individu, et finit par exalter un nouveau « principe commun », l’amour de l’humanité, l’idée de l’humanité (et non pas de la personne humaine vivante) – attachement à l’idée abstraite et « lointaine » de la justice et d’un régime social parfait. Ce nouveau « principe commun » se sert de l’individu vivant comme d’un instrument et d’un moyen, refuse de reconnaître la valeur intrinsèque de la personne et de sa vie intérieure. La pitié se transforme en cruauté, la liberté en contrainte et en violence, la défense de l’individu contre le despotisme de la société – en un extrême despotisme de la société. Tel est le destin de l’athéisme, déterminé, semblerait-il, par des motifs psychiques élevés. C’est ce que nous découvrons dans le nihilisme des années 1860, qui est un paradoxe, – un paradoxe cumulant la lutte pour la libération de l’individu et l’oppression de cet individu sous le joug de l’utilitarisme social, le reniement du droit individuel à la vie spirituelle et à la création indépendante. Le nihilisme ne comprend pas le mystère de la croix, le sens de la souffrance, et c’est en cela que consiste sa faillite religieuse.

 

Le nihilisme russe fut élaboré en grande partie par les fils de prêtres ayant eu la foi dans leur enfance et ayant été à l’école de l’orthodoxie. Tels Dobrolioubov et Tchernychevski, qui de même que tous nos penseurs d’avant-garde furent des critiques littéraires. Le journal de Dobrolioubov, qui a été publié, raconte dans quelle sorte d’âme peuvent naître le nihilisme et l’esprit antireligieux. Dobrolioubov enfant et adolescent nous surprend par sa piété, par la force de sa foi, sa pureté morale, sa gravité et son ascétisme sévère, vertus qu’il devait conserver jusqu’à la fin de sa vie. Dobrolioubov mourut fort jeune, et nous pourrions souligner ici que le nihilisme de cette époque fut un mouvement de la jeunesse, le soulèvement d’âmes juvéniles. Pissarev, le plus militant et le plus brillant des nihilistes russes, mourut lui aussi en pleine jeunesse. Dans son enfance, Dobrolioubov ressentait le péché d’une façon extrêmement douloureuse, les fautes les plus vénielles – fait d’avoir mangé trop de confitures ou d’avoir trop dormi – provoquaient chez lui de vifs remords. Il aspirait à la pureté, et nourrissait à l’égard de ses parents, et tout particulièrement envers sa mère, un amour touchant. Dans sa prime jeunesse, il fut blessé par les mœurs décadentes et le manque de spiritualité du clergé russe. Il fut profondément ébranlé par la mort de ses parents, surtout de sa mère qu’il aimait si tendrement, et il vit dans cette mort la manifestation du mal universel. Dobrolioubov perdit la foi, parce qu’il ne put supporter la tentation de l’injustice du monde et la bassesse existant dans les milieux chrétiens orthodoxes eux-mêmes. Il avait soif de lumière, et il lui semblait qu’un empire de ténèbres l’environnait. La lumière doit être apportée par l’homme lui-même dans cet univers injuste et obscur. Dobrolioubov devient un « Aufklärernihiliste », tendance propre aux russes, et par laquelle s’expriment leur radicalisme et leur maximalisme. La vie de Dobrolioubov fut brève et sans joie, et son nihilisme était mû essentiellement par des motifs psychiques élevés et purs, car il ne pouvait encore apercevoir les résultats délétères du nihilisme. Mais Dobrolioubov, lui aussi, ne comprenait pas le sens de la croix ; il souffrait, mais il ne voyait pas la croix.

Tchernychevski, qui fut le principal théoricien du nihilisme russe de cette époque, sortit lui aussi du milieu ecclésiastique ; c’était le fils d’un prêtre. Chez lui également nous retrouvons l’élément ascétique, hérité de l’orthodoxie. Il est honnête, pur, désintéressé, capable de sacrifice ; il passe 19 ans au bagne pour une faute politique sans gravité et supporte héroïquement cette épreuve. Le roman utopique, social et nihiliste qu’il écrivit, Que faire ?, est très faible au point de vue artistique, mais contient des éléments ascétiques et didactiques d’une singulière puissance. Le héros du roman, Rachmétov, dort sur des clous, afin de tremper son caractère. Ce nihilisme primitif avait comme propriété essentielle la recherche de la Vérité coûte que coûte, et une protestation contre tout mensonge et toute hypocrisie. Le nihilisme est avant tout un dépouillement, le rejet de tous les vêtements et de tous les voiles, la certitude que ce dépouillement permettra de révéler la Vérité. Le matérialisme naïf, que les nihilistes professaient comme une foi religieuse, était déterminé en tout premier lieu par des motifs moraux, voire ascétiques. Toute métaphysique idéaliste ou spiritualiste était considérée comme un luxe inadmissible, une perversion intellectuelle, l’oubli des souffrances du peuple. Il fallait vivre dans la pauvreté, se contenter d’un minimum. Boucharev, un des théologiens russes les plus remarquables et les plus originaux du XIXe siècle, attache une grande valeur morale au livre de Tchernychevski, et reconnaît dans cette œuvre des éléments chrétiens authentiques, quoique l’auteur lui-même n’ait pas pris conscience de ces éléments. Un autre écrivain de cette époque, le jeune Pissarev, se livre à une véritable destruction de l’esthétique et de l’art, renie Pouchkine, et cette destruction est inspirée par l’ascétisme. L’esthétique, déclare-t-il, est un luxe inutile et inadmissible, on ne saurait tolérer qu’un art qui dessert les besoins réels de l’humanité. Il recommande aux écrivains de rédiger des traités de science naturelle plutôt que des romans. Un « réaliste pensant » – c’est ainsi que Pissarev se plaît à définir son type idéal de l’homme, doit se tourner vers une réalité sans fard, et doit commencer par se débarrasser de toute illusion, de tout mensonge, de tout luxe intellectuel et artistique. Ce n’est qu’alors qu’il sera capable d’améliorer la vie réelle. Ce nihilisme primitif fournit déjà les thèmes fondamentaux qui donneront une impulsion à la révolution bolchévik et qui triompheront par elle : hostilité envers toute religion, toute mystique ou métaphysique, ainsi qu’envers toutes les manifestations de l’art pur (les unes et les autres absorbant les énergies qui devraient être employées à la création d’un régime social meilleur) ; remplacement de toute morale absolue par l’utilitarisme social ; prédominance exclusive des sciences naturelles et de l’économie politique ; méfiance à l’égard des sciences humanistes ; consécration des classes laborieuses – les paysans et les ouvriers devant seuls compter comme des êtres humains authentiques ; écrasement de la vie intérieure de l’individu par l’élément social, par l’idée de l’utilité ; utopie d’un régime socialiste parfait. L’avènement de ce régime n’est pas lié à la transformation de l’homme, mais à la transformation de la société. La vie parfaite est conçue en tant qu’une vie libérée de la souffrance, en tant que le triomphe du bonheur.

 

 

 

III

 

 

Les exigences formulées par le nihilisme russe sont entrées dans le communisme et sont en train d’être réalisées par lui. Nous touchons ici aux sources spirituelles de ce nihilisme, et sommes obligés à mettre à nu la contradiction fondamentale qu’il comporte. Le Nihilisme, en tant que manifestation originale de l’esprit russe, maladie spirituelle russe, ne pouvait être embrassé que par une âme s’étant développée sur le terrain spirituel de l’orthodoxie, mais ayant perdu la foi. De même que dans notre schisme populaire, on trouve dans notre nihilisme intellectuel une négation ascétique du monde et de la culture, négation qui découle du type spirituel orthodoxe. La conscience orthodoxe russe ignore la gradation historique, elle est la forme la moins évolutionniste, la plus eschatologique du christianisme, et le thème traditionnel de la pensée religieuse et sociale russe est le doute quant à la justification de la culture ; cette culture ne fut-elle pas acquise à un prix fort élevé, n’est-elle pas étrangère au peuple, n’a-t-elle pas remplacé la vie authentique par une vie mensongère, conventionnelle, factice, illusoire ? Problème essentiellement russe ! Dans ses sources profondes et sous sa forme la plus pure, le nihilisme est un ascétisme sans la Grâce, un ascétisme non pas au nom de Dieu, mais au nom du bien futur de l’humanité, au nom de la société parfaite. Et cet ascétisme sans la grâce, cet ascétisme sans Dieu incite les hommes à accomplir des actes d’héroïsme, et à aller jusqu’à faire le sacrifice de leur vie. Il ne peut admettre l’injustice du monde et sa souffrance, il souhaite la fin de ce monde mauvais, sa destruction et l’avènement d’un monde nouveau. Il est essentiellement eschatologique. Le nihilisme et son ascétisme sans la grâce est déchiré par une contradiction fondamentale : il commence par vouloir émanciper l’individu de l’esclavage que lui infligent le milieu social, ses normes et ses lois, ses traditions et ses préjugés, – et il finit par asservir définitivement l’individu à l’utilité sociale, aux intérêts de la société ; il renie le droit de l’individu à la vie et à la création spirituelle, il repousse la religion, la philosophie, l’art, la morale en tant que contenu qualificatif de la vie de l’individu, il rejette toutes les valeurs qui exaltent la personnalité. Et il est obligé de procéder ainsi parce qu’il envisage la personnalité humaine comme un produit du milieu social et renie sa nature spirituelle. Il rejette la morale pour des motifs moraux. Le nihilisme professe l’utilitarisme le plus grossier, tout en étant pénétré de morale ; il aboutit à une forme d’utilitarisme social moralisateur, qui soumet définitivement l’individu à la société. La conscience morale personnelle est remplacée par la conscience morale de la société, du groupe, du parti. Ce que nous venons d’énoncer se manifeste d’une façon tout particulièrement flagrante dans le communisme. Les tendances sociales de cette doctrine se sont montrées plus fortes que ses tendances d’émancipation personnelle, que les aspirations vers la perfection et la vérité personnelles, qui étaient les facteurs du nihilisme d’un Pissarev. Toutes les valeurs de l’esprit et de la culture ont été repoussées, et une seule valeur a été reconnue comme supérieure – la valeur de la vérité sociale, de la justice, du bien du peuple, du bonheur des classes ouvrières. Il est immoral de songer à quoi que ce soit, sauf à cette valeur suprême, c’est en son nom que tous les sacrifices doivent être accomplis. Le conflit entre la foi religieuse et la connaissance scientifique, qui joue un rôle si important dans le développement de l’athéisme en Occident, présente un intérêt tout à fait secondaire en Russie. Dans ce pays, l’athéisme militant est fondé sur des motifs moraux et sociaux. L’âme russe s’inquiète moins des contradictions que l’on croit exister entre le christianisme et la connaissance scientifique que du conflit entre le christianisme et la vérité sociale, et du soutien prêté par les chrétiens à l’injustice du monde, de leur rhétorique mensongère et hypocrite qui la blesse profondément. Aux yeux de l’athéisme et du nihilisme russes, la science elle-même devient l’objet d’une foi religieuse et d’un culte idolâtre, mais cela prouve précisément qu’il ne s’agit point ici d’une science objective proprement dite. Vladimir Soloviev a formulé de la façon suivante ce paradoxe fondamental : « L’homme descend du singe, – par conséquent, vous devez vous aimer les uns les autres. » La profession de foi quant à l’origine simiesque de l’homme – et de plus, sous sa forme la plus grossière – devient un devoir social. Mais si vous déclarez votre foi en la création de l’homme par Dieu à son image, cela veut dire que vous êtes partisan du servage, que vous défendez l’injustice sociale, que vous justifiez le péché social, que vous êtes l’ennemi du peuple ouvrier. Le Darwinisme, de même que le matérialisme, est devenu un article obligatoire du catéchisme communiste, bien qu’en réalité, le Darwinisme ne soit nullement favorable au communisme, et comporte plutôt la justification du régime capitaliste 4. Pour les nihilistes et les athéistes, la science est devenue un catéchisme.

Vers les années 1870, les extrêmes et les angles du nihilisme russe s’aplanissent peu à peu et permettent la victoire définitive des tendances sociales. C’est l’époque où l’intelligentzia se tourne vers les classes ouvrières, vers les paysans, afin de travailler à leur bien-être et à leur libération. Le mouvement populiste russe revêt sa forme définitive : la certitude que la vérité est contenue au sein des masses ouvrières, et tout particulièrement au sein des paysans. Mais l’intelligentzia populiste demeurait étrangère à la foi du peuple, c’est-à-dire à l’orthodoxie, et inoculait l’athéisme à sa place. Cette intelligentzia de gauche, dont les conceptions religieuses et philosophiques étaient d’essence nihiliste, qui professait le socialisme et s’attachait au peuple, était composée d’une part d’hommes issus de la noblesse, d’autre part d’un contingent hétéroclite, dont la majorité était recrutée dans les classes inférieures de la société. La structure psychique de ces diverses catégories était différente : le travail de la conscience, le repentir du péché social prédominaient chez les uns, tandis que le travail de l’honneur, l’indignation et le soulèvement des opprimés jouaient le rôle prépondérant chez les autres. Mikhaïlovski renonce à lutter pour ses propres droits en s’écriant : « On fouette le moujik, qu’on me fouette moi aussi. »

Le trait caractéristique du socialisme athéiste russe et de l’amour du peuple qui lui est inhérent était la capacité extraordinaire de sacrifice dont ses partisans faisaient preuve. Ces hommes, les meilleurs d’entre eux, renonçaient aux bienfaits de la vie temporelle personnelle, se laissaient conduire en prison, au bagne ou sur l’échafaud, sans avoir la consolation de la vie future, de la vie éternelle.

Il s’agit d’un phénomène psychologique des plus intéressants. Ces hommes estimaient le bien et le bonheur terrestres comme l’unique but de la vie ; au nom de ce but irréalisable au cours de leur propre vie, ils étaient prêts à faire des sacrifices et à supporter toutes les souffrances ; – aussi les appelait-on « les idéalistes de la terre ». Une comparaison, fort désavantageuse pour les chrétiens, s’imposait par cela même. Dans la plupart des cas, les chrétiens décadents du XIXe siècle ne faisaient preuve que d’un très faible esprit de sacrifice, ils s’attachaient à la fois aux bienfaits de la vie matérielle et aux consolations de la vie future. Leurs défaillances ne servaient qu’à fortifier les tendances antichrétiennes et antireligieuses. Le spiritualisme et l’idéalisme religieux et philosophiques étaient associés à l’injustice de la vie terrestre, au matérialisme pratique. La Vérité transportée au ciel apparaissait comme un obstacle pour la réalisation de la Vérité sur terre. Le souvenir des saints et des martyrs chrétiens s’était effacé, il appartenait à un passé lointain. Quant au présent, on usait par trop du christianisme pour atteindre des bienfaits, réaliser des intérêts terrestres. La condamnation de l’injustice, du mensonge, de l’hypocrisie inhérents à la société dite « chrétienne » inspirait et alimentait l’esprit antireligieux. L’état de péché et l’indignité des chrétiens devinrent des arguments victorieux dirigés contre l’essence vraie du Christianisme. Il est significatif que la révolte anarchiste contre l’injustice du monde contemporain qui se disait chrétien était née au sein de la couche supérieure, aristocratique, de la société russe. Tel est l’anarchisme de Bakounine, du Prince Kropotkine, et l’anarchisme religieux du Comte Léon Tolstoï. Bakounine unissait l’anarchisme à l’athéisme militant, il se dressait contre le Créateur du monde comme contre Satan, voyant en lui la source du pouvoir, c’est-à-dire du mal suprême de la vie de l’univers. L’anarchisme de Bakounine porte une empreinte presque mystique, – phénomène religieux des plus frappants. L’ancienne idée russe messianique, dont la base était purement religieuse, ressuscite chez Bakounine sous une forme nouvelle. L’univers russo-slave a, selon lui, une grande mission à remplir, la mission de provoquer une conflagration universelle, dans laquelle le vieux monde corrompu doit périr. La passion de la destruction est une passion créatrice. Sur les ruines et les cendres se dressera un monde nouveau, libre et resplendissant. Cette idée à la fois révolutionnaire et messianique de Bakounine a été adoptée par le communisme qui croit que le peuple russe fera éclater la lumière devant éclairer les ténèbres bourgeoises de l’Europe d’Occident. Léon Tolstoï n’était pas un athée, c’était un nihiliste qui avait poussé sur le sol religieux. Tolstoï n’est possible que sur le terrain spirituel de l’orthodoxie. C’est également sur le mode nihiliste et anarchiste qu’il rompt avec le monde du mensonge et de l’injustice, il se dresse contre l’histoire et la culture universelle, brise toutes les valeurs. Il cherche passionnément la Vérité dans la vie et c’est au nom de cette Vérité qu’il exige le dépouillement, le rejet de tous les voiles. La Vérité Divine ne se manifeste que dans la nature et dans la vie de la nature. Tolstoï prêche son Christianisme, un Christianisme nouveau et selon lui authentique, mais les éléments ascétiques orthodoxes sont encore vivaces en lui ; néanmoins, sa critique passionnée et indignée du christianisme historique et de l’Église, avec ses dogmes et ses sacrements, laisse entendre souvent des thèmes fort analogues à ceux de la propagande antireligieuse, et se sert des mêmes arguments. Tolstoï confesse le péché social et le péché de la culture sur lesquels est érigé le monde qui se croit chrétien. Grâce à sa structure même, l’âme russe ressent de la façon la plus aiguë la crise de la culture et tend à critiquer la culture. Elle se révolte contre la religion, contre l’Église, en tant que l’une et l’autre sont devenues des parties intégrantes de la culture, et se sont pliées à ses lois et à ses normes 5. Non seulement les courants russes antireligieux du XIXe et du XXe siècle, mais les courants religieux eux-mêmes étaient hostiles au « christianisme historique », c’est-à-dire au christianisme qui se manifeste et agit dans l’histoire, et qui à cause de cela même se soumet à l’injustice, à la violence, au mal qui règnent à travers l’histoire. C’est une tendance russe très caractéristique, qui tantôt prend la forme d’une négation radicale du christianisme et de la religion, tantôt s’efforce de créer un christianisme pur, non défiguré par l’histoire. La pensée russe était historiosophique, mais la relativité de l’histoire répugnait à la conscience maximaliste russe. Toute cité terrestre est corrompue, injuste, relative, soumise au prince de ce monde. Les chrétiens ne possèdent pas de cité durable sur terre, – ils aspirent à la Cité Future. Celle-ci est également le but des aspirations des âmes russes ayant renié Dieu au nom de l’Avenir, par esprit de protestation contre la cité temporelle, pleine de corruption. Les athées russes cherchent le royaume de Dieu sur terre, mais sans Dieu et contre Dieu. Dans la structure psychique de l’athéisme russe se parachève le développement des anciens thèmes gnostico-anarchistes : le Créateur est un Dieu méchant, il a créé un univers méchant, injuste, plein de souffrance ; aussi, tout pouvoir terrestre est d’essence satanique, il appartient au prince de ce monde, et la lutte contre l’injustice est une lutte contre ce Dieu, ce Créateur méchant. Ces thèmes avaient déjà été ébauchés dans les courants radicaux du Schisme et des mouvements sectaires russes. Ils agissaient sur l’intelligentzia révolutionnaire, mais ils rejoignaient dans leur conscience les doctrines matérialistes occidentales les plus superficielles. Sous son aspect profond, l’athéisme russe peut être résumé dans le paradoxe suivant : « Il faut renier Dieu, afin que le royaume de Dieu soit réalisé sur terre. » L’élément prophétique a toujours été un facteur puissant de la structure religieuse russe. Dépouillé de ses racines religieuses, il se retrouve sous un aspect vicié dans l’athéisme à base sociale. Celui-ci est avant tout l’oubli du Christ, du Dieu qui souffre et qui s’offre en sacrifice.

 

 

 

IV

 

 

Mais le fait le plus intéressant à dégager du sujet qui nous préoccupe, c’est le passage de l’athéisme et du nihilisme russe dans la sphère du communisme. Dans le nouveau phénomène psychologique de l’athéisme militant des communistes, nous pouvons observer la dialectique fatale liée à la recherche si typiquement russe de la Vérité sociale extérieure. L’athéisme des communistes russes est une manifestation entièrement différente et découle d’une tout autre structure psychique. Pourquoi l’âme russe essentiellement compatissante, toute pénétrée de l’amour du prochain, et qui aspire à la Vérité, a-t-elle assimilé la doctrine de Marx, qui, semblerait-il, lui est totalement étrangère ? Dostoïevski a prévu bien des choses de l’avenir, mais le marxisme échappait encore au champ de sa vision ; il ne connaissait que le socialisme français. Avec la victoire de la révolution russe, les tendances antireligieuses entrent dans une phase entièrement nouvelle. K. Marx, qui en matière religieuse, avait puisé ses idées chez Feuerbach, envisageait la religion comme « l’opium du peuple » (il emploie cette expression dans un article consacré à la philosophie du droit de Hegel) et considère la foi religieuse comme le plus grand obstacle à l’émancipation du prolétariat, et – par cela même, à l’émancipation de l’humanité tout entière. L’homme pauvre et faible a un Dieu puissant et riche auquel il a abandonné sa richesse et sa force ; lorsque l’homme deviendra lui-même puissant et riche, il n’aura plus besoin de Dieu. La religion transporte la réalisation du bien de l’humanité dans un monde illusoire, spectral, irréel, il empêche la réalisation concrète de ce bien, affaiblit l’activité de l’homme, paralyse sa volonté d’organiser la vie sociale. La religion prodigue des consolations factices et prête ainsi une sanction à l’injustice, à la misère, à la faiblesse dans la vie terrestre ; le Ciel est le plus grand ennemi de l’organisation sur terre. L’esprit de l’athéisme de Marx est entièrement différent de l’esprit de l’athéisme russe traditionnel ; celui-ci était fortement imprégné de compassion, de pitié et d’ascétisme. Dans la doctrine de Marx, c’est l’idée de la force, de la puissance, d’une société organisée, qui prédomine. Il faut extirper la foi religieuse implantée dans le cœur des hommes, détruire l’idée de Dieu, afin que la société devienne puissante, afin que la vie humaine soit entièrement organisée et rationalisée, afin que les éléments déchaînés de la nature et les forces irrationnelles qui régissent la société elle-même soient définitivement vaincus. L’athéisme du type marxiste n’est nullement mû par la pitié, – bien au contraire, il est impitoyable. Afin de réaliser la puissance et la richesse de la collectivité sociale, il faut adopter envers les hommes une attitude cruelle, implacable. Dans la doctrine de Marx, il n’y a plus d’éléments humanitaires ; cette doctrine est issue de Feuerbach, mais le dépasse de beaucoup, en tant qu’elle rejette la religion de l’humanité énoncée par ce dernier. Ce n’est pas au nom de l’homme que Marx lève l’étendard de la révolte, mais au nom de la puissance de la collectivité sociale – divinité nouvelle. Son athéisme, de même que son socialisme, est victorieux, triomphant. Marx est mû bien moins par la pitié envers le prolétariat opprimé et humilié et par la soif de soulager ses souffrances que par l’idée de la puissance du prolétariat – ce Messie appelé à organiser le royaume universel. Le pathos de Marx est avant tout le pathos de la force, il a le culte de la force, il aspire à la victoire. L’esprit du marxisme est un esprit triomphant, il veut que l’homme, en tant qu’être social et socialisé, devienne un organisateur tout-puissant, un constructiviste. À la fin du XIXe siècle, un mouvement marxiste important se dessine en Russie et entre en lutte avec l’ancien socialisme populiste, modifiant d’une façon essentielle les conceptions et l’état psychique de l’intelligentzia radicale. Dans ce courant marxiste, les éléments intellectuels dominent les éléments sentimentaux. Au début du XXe siècle, ce mouvement se stratifie en plusieurs couches ; l’élite marxiste traverse une crise spirituelle et jette les fondements d’un mouvement idéaliste et religieux, tandis que la majorité se met à préparer le terrain du communisme. Nous nous trouvons devant cette énigme psychologique fondamentale : pourquoi est-ce le type marxiste, si étranger à la Russie, qui a triomphé dans ce pays ? Pourquoi la révolution russe a-t-elle assimilé la symbolique marxiste, destinée à devenir le catéchisme obligatoire du parti communiste ?

L’athéisme du type marxiste, possédé par la volonté d’exercer la domination et pénétré du pathos de la force, a vaincu en Russie au moment où triompha la révolution et où les hommes compatissants aspirant à la Vérité, – qui avaient été opprimés et persécutés, – devinrent les maîtres de la situation et se muèrent eux-mêmes en persécuteurs et en oppresseurs. L’athéisme compatissant, l’athéisme des faibles, se transforme en un athéisme dominateur, symbole de la force. La souffrance, qui renie le sens de la souffrance, tend à se transformer en bonheur. Une métamorphose psychologique s’accomplit ; l’expression des visages russes se modifie, et l’on assiste à la naissance d’un nouveau type anthropologique qui s’est formé à la guerre et qui triomphe dans la révolution. C’est l’athée vainqueur et organisateur qui surgit. La structure psychique douloureuse des anciens révolutionnaires s’est montrée inefficace, n’a pas su s’adapter aux nouvelles conditions, à la nouvelle époque. Quant aux anciens communistes qui s’étaient formés aux temps des persécutions, leur structure psychique subit une profonde transformation. Le communisme opéra le triage d’hommes d’un type spécial, et la jeune génération entra dans la vie avec une âme déjà façonnée sur un mode nouveau, une âme marquée de l’esprit de conquérant. Cet esprit de conquérant d’une classe à l’égard d’une autre classe rappelle l’ancien esprit des peuples et des nationalités ayant vaincu d’autres peuples et d’autres nationalités. L’homme qui a triomphé, qui est conscient de sa force, possède une tout autre structure psychique que l’homme opprimé et asservi, faible et compatissant ; la base psychique de ceux qui cherchent la Vérité, qui se sont soulevés contre l’injustice triomphante, est toute différente de la base psychique de ceux qui se considèrent comme les porteurs de la Vérité triomphante. L’ancien nihilisme et l’ancien athéisme russes étaient nés du repentir et de la compassion des classes privilégiées, et du ressentiment des classes opprimées. Ni les unes, ni les autres, ne se considéraient comme des vainqueurs. Les nobles repentants ou rebelles appartenaient à la classe dominante, mais ils avaient renoncé à la domination et avaient perdu le pouvoir dans la vie. La révolution victorieuse ne leur rendit pas le pouvoir ; ce sont les masses, jadis lésées et opprimées, qui vont y jouer le rôle prédominant, et le ressentiment qui leur est propre va prendre de nouvelles formes. On voit surgir le vengeur. L’athéisme devient une doctrine de vengeance, qui persécute la religion, ferme les églises, poursuit le clergé. Le vengeur croit que l’oppression dont il fut victime dans le passé était due à la foi religieuse qui le maintenait dans un état de servitude. Lorsqu’un homme dont la base psychique est déterminée par le ressentiment s’empare du pouvoir, il lui est très difficile de prendre une attitude généreuse et noble. La générosité et la noblesse sont des vertus aristocratiques, des vertus inhérentes aux âmes libres de tout ressentiment. Dans l’ancienne Russie, le peuple, et tout particulièrement les paysans et les petits bourgeois, avaient plus de piété religieuse, étaient plus attachés à l’orthodoxie que l’intelligentzia et la noblesse, celle-ci ayant subi au XVIIIe siècle l’influence des libres penseurs et des philosophes éclairés, du Voltairianisme. Au cours de la révolution, les idées de la philosophie éclairée, qui en Russie, prend toujours une teinte de nihilisme, pénètrent au sein des masses populaires sous une forme extrêmement vulgarisée, et s’emparent de la jeunesse ouvrière. Ce processus qui a lieu dans le milieu populaire est analogue à celui qui s’est développé dans les années 1860 au sein de l’intelligentzia. Mais la différence psychologique est considérable. Dans les masses populaires, l’athéisme et le nihilisme signifient une révolte contre les croyances qui les avaient maintenues jadis dans un état de servitude, car c’est ainsi que leur conscience, travaillée par la propagande antireligieuse, tend à envisager ces croyances. Nous découvrons dans le communisme un esprit antireligieux déjà tout différent de celui qui animait l’ancien nihilisme. Entre Bielinski, Dobrolioubov et Tchernychevski d’une part, – et Lénine et Staline, et surtout les âmes qu’ils dominent, d’autre part, il y a un abîme ; il s’agit de deux formations religieuses, absolument distinctes. La structure psychique antireligieuse des communistes est une structure psychique de conquérants, – symbole du ressentiment et de la vengeance, qui prennent une revanche et obtiennent une compensation. Le « prolétariat » victorieux et triomphant reçoit une compensation pour les humiliations passées. C’est ainsi que Marx élabore son enseignement concernant la vocation messianique de ce prolétariat : celui-ci est la classe la plus opprimée de la société bourgeoise et il est « compensé » par la conscience de sa vocation libératrice messianique, de sa puissance future. De Man, le plus profond théoricien contemporain du socialisme, interprète avec beaucoup de justesse la doctrine marxiste de la mission suprême du prolétariat dans l’esprit de la psychologie d’Adler – comme une humiliation vécue, provenant de l’état social inférieur de l’ouvrier, et comme une compensation : la satisfaction de sa volonté de dominer par l’idée de sa vocation suprême.

Le sentiment de faute et de péché, encore inhérent à l’ancien esprit antireligieux du nihilisme russe, avait des racines religieuses, voire orthodoxes, – sous une forme, il est vrai, viciée. L’esprit antireligieux nouveau tranche définitivement ces racines ; les ressorts de son âme sont d’une tout autre nature. L’athéisme militant est déterminé par la volonté de dominer, d’exercer le pouvoir. Il y a une vérité psychologique indiscutable : l’homme supporte mieux l’épreuve de la persécution que l’épreuve du triomphe. Cette vérité se manifeste dans l’histoire du christianisme : ses adeptes supportaient héroïquement l’épreuve de la persécution, devenaient des martyrs. Nous assistons à ce phénomène en Russie même, où l’Église Orthodoxe est glorifiée par ses martyrs. Mais les chrétiens ont mal supporté l’épreuve du triomphe, qui les transformait à leur tour en persécuteurs. C’est précisément cette tentation qui avait poussé les hommes à renoncer à la foi pour l’athéisme. Il y eut un temps où les hommes subissaient des persécutions pour l’athéisme, pour avoir le droit de ne pas croire ; on les jetait en prison, on les brûlait sur les bûchers. Mais à l’heure de son triomphe, l’athéisme se transforme lui-même en persécuteur, jette en prison et fusille les chrétiens. L’athéisme russe est né sous l’aspect d’un mouvement persécuté, qui lutte contre l’injustice et la méchanceté du monde, il rejeta Dieu, parce que l’univers est méchant, injuste, plein de la souffrance des innocents. Lorsqu’il triompha, il se mua en un mouvement de persécution, il créa une nouvelle injustice, il fit le mal, et infligea d’innombrables supplices. Le nihilisme est né dans des âmes pures, ascétiques, assoiffées de vérité, mais il se modifie, devient amoral – non pas en théorie, mais en pratique, déchaîne les mauvais instincts, renie la justice au nom de laquelle il renia jadis Dieu. C’est un processus psychologique fatal. Dans le communisme élaboré par le type psychique russe, ce sont moins les éléments scientifiques du marxisme que les éléments messianiques – l’idée du prolétariat libérateur et organisateur de l’humanité, porteur de la Vérité et de la Justice suprême – qui triomphent. Cette idée messianique est militante, agressive et victorieuse, c’est l’idée d’une force qui se lève. Les éléments passifs de l’ancienne conscience messianique russe sont définitivement refoulés ; le prolétariat-messie n’est nullement une victime qui souffre, mais un vainqueur, un organisateur universel, un condensateur de forces. Bien entendu, il s’agit avant tout d’une idée, et non pas d’un fait empirique. La Russie est une nation paysanne, et le prolétariat des usines n’est qu’une partie infime de sa population ; la révolution est loin d’avoir accru cette classe messianique. Mais l’idée-mythe façonne les âmes, détermine la structure psychique, – une formation toute nouvelle de l’âme, dans laquelle la souffrance et la compassion, le sacrifice et l’ascèse, sont rejetés au nom du pouvoir, de la domination, au nom de la force et de l’organisation. Ce processus nous amène à la constatation suivante : le rejet de l’idée de Dieu par la conscience n’a nullement pour effet de permettre à l’homme de se libérer et de s’exprimer définitivement ; bien au contraire, des principes humains et surhumains commencent à se développer et à écraser sa conscience. Cette évolution psychologique présente, pour le sujet qui nous intéresse, une importance et un intérêt tout à fait exceptionnels.

 

 

 

V

 

 

La création dans l’âme humaine d’idoles et de cultes de faux dieux est le fait fondamental de la structure psychique antireligieuse. De par sa nature, l’homme est un être religieux, et l’âme humaine ne supporte pas le vide en matière de foi. La piété et le culte du Principe Suprême sont indestructibles chez l’homme, celui-ci ne saurait vivre sans être relié au surhumain, ce n’est que le surhumain qui élabore l’idée même de l’homme. C’est la vérité fondamentale de l’anthropologie qui doit être reconnue indépendamment de telle ou autre croyance religieuse. Lorsque disparaît la foi en un Dieu vivant et authentique, et lorsque la conscience rejette jusqu’à l’idée de Dieu, les images des faux dieux surgissent dans l’âme, et c’est à ces faux dieux que l’homme voue un culte religieux. L’homme a une tendance indestructible à l’idolâtrie, il possède la faculté de transformer toutes les valeurs en idoles : la science (scientisme), l’art (esthétisme), la nationalité (nationalisme), la morale (moralisme), la justice et l’organisation sociale (communisme) ; l’homme rend des honneurs divins à toutes ces idoles derrière lesquelles se dissimulent des valeurs réelles, car l’idolâtrie se sert de valeurs et de bienfaits indiscutables ; mais les uns et les autres sont défigurés et pervertis, parce que l’harmonie psychique est rompue par l’idolâtrie. Celle-ci se sert toujours du vieil esprit religieux de l’homme, elle absorbe toute la provision d’énergie spirituelle accumulée dans l’âme humaine grâce au processus religieux positif. Sans une formation religieuse de l’âme, il serait impossible de se sacrifier même à une idée athéistique. L’égoïsme absolu finit toujours par une faillite chez l’homme ; il en est ainsi surtout chez les nihilistes, il en est également ainsi chez les communistes. L’athéisme idéologique marque toujours un passage à une forme d’idolâtrie. La dévastation de l’âme ne peut mener qu’au suicide. Si les communistes parvenaient à détruire toute foi dans l’âme humaine, ils verraient disparaître la foi communiste elle-même, et la faculté de sacrifier leurs forces et leur énergie au nom de l’idée communiste. Le communisme prétend être une religion nouvelle et il exige pour sa réalisation de grandes réserves d’énergie religieuse, et une grande force de foi. C’est précisément parce que le communisme est lui-même une religion qu’il persécute toutes les religions et ignore la tolérance. L’athéisme communiste n’est nullement un mouvement de laïcisme, de libre pensée. Il se considère comme un culte authentique et n’admet l’existence d’aucun autre culte à ses côtés. Il exige une adoration religieuse du prolétariat, en tant que d’un peuple élu de Dieu, il divinise la collectivité sociale appelée à remplacer à la fois l’homme et Dieu, et cette collectivité sociale devient l’unique sujet d’évaluations morales et d’actes moraux, le véhicule et l’expression de toute vérité. Le communisme crée une nouvelle morale, qui n’est ni chrétienne, ni humanitaire. Il possède sa théologie orthodoxe, il crée son propre culte, par exemple le culte de Lénine, sa propre symbolique, ses fêtes – le baptême rouge et les funérailles rouges. Le communisme possède sa dogmatique, obligatoire pour tous, son catéchisme, il condamne les hérésies et excommunie les hérétiques. Ce caractère religieux du communisme trouve un terrain favorable dans la structure psychique religieuse du peuple russe, et dans son type religieux. Le peuple russe passe d’un moyen âge à un autre moyen âge, et seules ses couches supérieures les plus minces ont connu l’époque de la Renaissance. L’homme russe n’est nullement enclin à renoncer à la foi chrétienne au nom d’un rationalisme et d’un scepticisme éclairés, il tend bien plutôt à passer à une foi nouvelle et à l’idolâtrie. Les communistes russes convaincus (et ce n’est que sur eux que repose le régime soviétique) ont une structure psychique empreinte par la foi, de même que les nihilistes russes de jadis, bien que leur foi soit liée à d’autres états émotionnels ainsi qu’à d’autres affects. Les communistes ne sont pas des sceptiques et c’est pour cela que les sceptiques d’Occident ont tant de peine à les comprendre. Le vrai fanatisme est toujours engendré par l’idolâtrie. Le fanatisme chrétien était également le résultat de l’idolâtrie au sein du Christianisme, d’une perversion idolâtre de la foi. Et le communisme est fanatique en tant qu’il est idolâtre, en tant qu’il transforme des valeurs sociales relatives en valeurs absolues. L’idolâtrie tend toujours à transformer le relatif en absolu.

Le nihilisme est d’une part une dévastation, la transformation de toutes choses en rien, il renie et détruit toutes les valeurs et tous les bienfaits relatifs de la culture. Mais d’autre part, il transpose toujours en absolu une de ces valeurs ou un de ces bienfaits relatifs, il divinise toujours quelque chose, et rend des honneurs divins à quelqu’objet indigne, ne possédant aucun attribut divin. Sans cela, le pathos du nihilisme et l’esprit de sacrifice de ses adeptes seraient impossibles. L’athéisme et le nihilisme russes ont assimilé les traits du maximalisme inhérent au type religieux russe. Ayant perdu la foi chrétienne, l’âme russe aspirait à une rédemption, tendait à sauver le peuple, l’humanité, l’univers, à combattre le mal et la souffrance. Le révolutionnaire russe du XIXe siècle ne croyait pas au Rédempteur, mais se considérait lui-même comme un rédempteur, comme une victime, et c’est ce qui détermine le pathos de son martyre. Nous y découvrons un esprit chrétien perverti. Le révolutionnaire russe acceptait le martyre et le sacrifice, mais repoussait et ne comprenait pas le mystère de la Croix. La recherche du salut, conçue tantôt sur le mode religieux, tantôt sur le mode social, est si caractéristique de l’âme russe, qu’elle doute continuellement de son droit à la création dans l’ordre de la culture. Gogol et Tolstoï vécurent ce problème avec le plus d’acuité. L’antique idée messianique continue à vivre dans les tréfonds du peuple russe. Mais ce qui subit une transformation, c’est le but suprême, c’est la symbolique de ce messianisme. Surgie du sein de la vie collective et inconsciente du peuple, l’idée messianique prend un autre nom. Au lieu de la Troisième Rome du moine Philothée, nous voyons surgir la Troisième Internationale de Lénine, et cette Troisième Internationale, revêtue de la doctrine et de la symbolique marxistes, reçoit en partage les attributs du messianisme, de la vocation du peuple russe. L’élément international s’enchevêtre si étroitement avec l’élément russe national, qu’il devient difficile de les distinguer l’un de l’autre. L’internationalisme apparaît comme une vocation nationale, prend la teinte d’une idée russe. Les mêmes ressorts psychologiques sont mis en action. Le communisme marxiste tend à rationaliser entièrement la vie, mais il se soumet lui-même à l’influence des éléments nationaux russes, du collectif inconscient. La propagande antireligieuse revêt des formes irrationnelles, animées par un fanatisme idolâtre. L’argumentation quasi-scientifique en faveur de l’athéisme, puisée dans les brochures de vulgarisation populaire, prend le caractère d’une nouvelle foi fanatique. Déjà, dans le nihilisme russe, la science ne fut jamais une recherche objective et pondérée, elle se transformait en idole, et devenait un dogme religieux. Nous voyons le même phénomène s’accomplir au sein du communisme russe : les théories scientifiques, parfois les plus douteuses, revêtent, elles aussi, dans la lutte, ce caractère de symboles. Le marxisme lui-même, que les masses communistes ne connaissent que d’une façon imparfaite, est une symbolique religieuse, l’étendard d’une armée militante, et non pas une théorie scientifique. Le Darwinisme, la conception mécaniste de la vie, etc., revêtent les mêmes traits. Si vous êtes darwiniste, vous êtes pour la classe ouvrière, et vous compterez parmi les élus. Si vous êtes Lamarckiste, vous êtes pour les exploiteurs, les bourgeois, vous serez jeté en prison, vous êtes perdu d’avance. Si vous êtes mécaniste, en biologie, vous appartenez à ceux qui ont gagné le salut, mais si vous êtes vitaliste, vous êtes excommunié, voué à la perdition. Les progrès de la physique contemporaine sont envisagés par les communistes russes avec méfiance et hostilité, car ils voient dans les grandes découvertes scientifiques de notre siècle le symptôme d’une réaction défavorable au matérialisme. Einstein, Planck, sont considérés comme les représentants de la réaction bourgeoise, voire cléricaliste. Il est clair que tout ceci n’a rien de commun avec une science objective. Le marxisme a une tout autre signification pour les communistes russes que pour les sociaux-démocrates allemands, par exemple, ou pour les « Mencheviks », les sociaux-démocrates russes ; ceux-ci sont également des marxistes, voire des marxistes bien plus conséquents, mais leur marxisme ne leur assure pas le salut, il ne possède pas un caractère de symbolique religieuse, il est incapable de créer une théocratie à rebours. Au point de vue psychologique, il est intéressant de noter que la foi communiste, qui tend à adorer la collectivité sociale future, est alimentée moins par des sentiments positifs que par des sentiments négatifs. Le communisme ne saurait exister, ne saurait être pathétique et dynamique, sans l’existence d’un ennemi, qui inspire la colère et la haine. Ce phénomène ressemble beaucoup à l’état psychologique créé par le type religieux dualiste, manichéen. Les élus de la foi communiste messianique sont incapables de vivre le péché et le repentir en eux-mêmes, le mal est exclusivement attribué au dieu méchant, qui s’appelle tantôt bourgeoisie universelle, tantôt impérialisme, tantôt contre-révolution. Le monde est toujours séparé en deux parties, en deux camps ; dans l’un il n’y a que lumière, dans l’autre, que ténèbres. L’idolâtrie favorise un pareil dualisme. Je laisse pour le moment de côté le fait que le communisme a posé le grand problème de la réorganisation de la société humaine, de la suppression des contradictions, de l’injustice et du mal de la société capitaliste des XIXe et XXe siècles. Ce sujet ne me préoccupe pas pour l’instant ; ce qui m’intéresse ici, ce n’est pas le problème social, c’est le problème psychologique. La structure psychique du communisme n’est qu’une structure psychique religieuse à rebours.

Malgré d’immenses transformations que la Révolution russe a opérées dans l’âme russe, sa base psychique demeure la même. Elle fut élaborée par l’orthodoxie et subsiste même lorsque la foi orthodoxe est combattue ou qu’elle a disparu. La négation ascétique de l’histoire et de la culture devient une négation nihiliste de la succession historique et se livre à la destruction des valeurs de la culture. L’eschatologie et la conscience extratemporelle se concentrent exclusivement sur le jugement dernier de la révolution sociale et sur la Cité Future, la société communiste parfaite.

L’absolutisme et le maximalisme religieux revêtent la forme de la négation de la valeur du relatif, la négation de la gradation de l’œuvre historique. Ces traits, qui présentent une perversion de l’enseignement ascétique-orthodoxe concernant la vie, se retrouvent déjà chez les nihilistes russes, chez Bielinski, Dobrolioubov, Tchernychevski, Pissarev, chez l’anarchiste Bakounine, et – sur un mode différent, sous le signe religieux – chez Tolstoï. Ces traits sont également assimilés, dans une atmosphère sociale entièrement nouvelle, par les communistes convaincus, par les fanatiques et non par les affairistes du communisme. L’énergie psychique, jadis employée à servir Dieu, est actuellement employée à servir les idoles. Si la conscience se transforme, la base inconsciente, demeure, semble-t-il, la même. Mais l’immense différence entre le fait de servir Dieu et le fait de servir les idoles consiste en ce que l’homme qui sert Dieu est nourri par la Grâce, tandis que l’homme qui sert une idole ne reçoit pas cette grâce. L’idole n’offre pas de nourriture spirituelle, elle ne confère pas la grâce, elle est créée par un élan vicié de l’énergie psychique, et l’âme qui la sert demeure refermée sur elle-même, égocentrique, elle ne tend pas vers les réalités suprahumaines. C’est le côté fatal du culte des faux dieux. La structure religieuse demeure, mais l’ontologie religieuse manque. Néanmoins, l’esprit antireligieux du peuple russe conserve souvent l’empreinte de la foi religieuse ; le paysan russe, qui dans le récit de Dostoïevski, fusille le Saint Sacrement, envisage ce dernier comme quelque chose de sacré. Le sacrilège suppose toujours une certaine foi dans l’objet sacré profané, sinon, ce sacrilège n’aurait plus de raison d’être. On ne saurait profaner de la matière ordinaire. Or, un rôle important est précisément joué par le sacrilège dans la propagande antireligieuse russe ; celui qui s’y livre n’accomplit pas seulement un acte de profanation, il entre en quelque sorte en relations, – des relations très particulières, avec l’objet sacré profané. Parallèlement à la propagande antireligieuse, nous assistons en Russie soviétique à une renaissance religieuse, la renaissance de l’Église martyre et persécutée.

 

Pour conclure, nous voudrions formuler en quoi consistent les facteurs fondamentaux de l’esprit antireligieux et le pathos de l’athéisme, et c’est précisément dans l’âme russe que ce phénomène peut être étudié. L’esprit antireligieux se forme en tout premier lieu parce que l’âme ne peut supporter l’expérience du mal et de la souffrance personnels et sociaux, elle ne peut supporter la tentation et l’épreuve liées au problème de la Théodicée, le problème de la justification de Dieu. Le conflit entre la foi religieuse, la raison et la science doit être considéré comme la phase seconde et secondaire ; ce n’est souvent qu’un simple prétexte à ne pas croire, dont l’âme se sert pour se convaincre de son droit et de la pureté de son athéisme. Lorsque l’homme se dit en lui-même ou déclare aux autres, qu’il voudrait croire, mais que le scrupule et la probité scientifique l’en empêchent, – il ruse avec lui-même. En réalité, cela signifie que sa foi n’a pas résisté à l’épreuve de la vie subie par l’homme en dehors du conscient. Mais la foi ne disparaît jamais entièrement, elle se transforme, continue à exister sous de nouveaux aspects ; elle peut être dirigée du côté de la raison, de la science, employées à renier la foi. Le plus grand génie russe, Dostoïevski, avait une profonde compréhension de la structure psychique et de la dialectique de l’athéisme, et tout particulièrement de l’athéisme russe, et a fait plus que quiconque pour en révéler l’essence. Il faut chercher les sources primordiales de l’athéisme dans la réaction de l’être humain vis-à-vis du phénomène de la souffrance, dans le refus d’accepter le sens de la souffrance, c’est-à-dire – la Croix. La réponse chrétienne fondamentale à la révolte athéistique contre la souffrance est que Dieu, le Fils de Dieu Lui-même, a souffert et qu’après cela souffrir – c’est porter sa croix.

 

 

 

 

 

« LA LIGNE GÉNÉRALE »

DE LA PHILOSOPHIE SOVIÉTIQUE

 

 

I

 

 

Ces derniers temps j’ai eu l’occasion de lire nombre d’ouvrages de la littérature soviétique relatifs à la philosophie ou à la propagande antireligieuse de 1931, tout dernier mot de la production communiste 6. Lecture peu attrayante ; intéressante néanmoins, et instructive. En Russie soviétique, est en train de s’élaborer un système philosophique synthétique, qui représente le marxisme-léninisme enrichi par l’expérience de la Révolution dans sa période constructive, l’expérience révolutionnaire étant à la source de la connaissance philosophique. La Russie voit en ce moment des milliers de membres du parti se mettre à faire de la philosophie. Le travail philosophique occupe tout un secteur dans l’œuvre d’édification socialiste soviétique. Une importance capitale est attribuée à l’élaboration d’une philosophie intégrale. Il a existé pendant plusieurs années un séminaire affecté à l’étude de la Logique de Hegel, chose qui serait difficilement réalisable parmi les émigrés. Du débat philosophique qui s’est poursuivi durant cinq ans devait sortir la Ligne générale de la philosophie. Les moindres déviations politiques à l’intérieur du parti communiste se voient expliquées par des erreurs en philosophie (déviation de droite de Boukharine, – de gauche de Trotski). Les jeunes philosophes soviétiques protestent énergiquement contre toute tendance à ramener la philosophie aux sciences de la nature, tendance dénoncée comme l’une des déviations hétérodoxes. L’asservissement de la pensée est véritablement stupéfiant, sans précédent. Seulement, c’est un asservissement librement accepté, et que l’on aime. Ces jeunes gens sont sincèrement pris par l’idée. Ce sont des croyants, des hommes qui ignorent le doute. Un tel dogmatisme, une si totale absence de tout scepticisme sont bien faits pour surprendre les Occidentaux. Les chrétiens ne connaissent pas de foi aussi sûre d’elle-même ; cela s’explique probablement par l’importance de la liberté spirituelle pour le christianisme. La jeunesse soviétique qui fait de la philosophie est mieux armée qu’on ne pense, elle possède des connaissances précises, quoique très unilatérales, son niveau moyen est assez élevé. Ces jeunes penseurs sont complètement armés pour défendre leur foi, leur philosophie, ainsi que pour s’attaquer à l’ennemi. Ils ont une doctrine d’école, en quoi ils se rapprochent des catholiques. Mais pas de noms éminents, pas de figures saillantes, pas de personnalités ; nous avons affaire ici à une pensée tout à fait anonyme. On pense au mot de Dostoïevski : « Tous les génies, nous les étoufferons au berceau. » Le travail philosophique est exécuté par le collectif anonyme qui élabore la ligne générale, soumis aux directives d’en haut : véritable plan quinquennal dans le secteur philosophique. Pour la réalisation de ce plan, la théorie doit être étroitement liée à la pratique, au travail d’édification économique du socialisme. À vrai dire, la philosophie soviétique n’est pas une philosophie. La philosophie suppose la liberté de pensée, elle est problématique par essence ; la découverte de la vérité y est l’aboutissement d’une suite d’opérations constitutives de la connaissance. La philosophie soviétique est une théologie ; elle comporte une révélation, des livres saints, l’autorité de l’Église, des docteurs ; elle suppose l’existence d’une orthodoxie et l’existence d’hérésies. Le Marxisme-Léninisme s’est transformé en une scolastique sui generis, et la défense de l’orthodoxie, c’est-à-dire de la vérité éternelle dans son intégrité, son discernement d’avec l’hérésie, y atteignent à des raffinements difficilement concevables pour des profanes. Le but unique auquel tend la spéculation est l’instauration de la ligne générale du Marxisme-Léninisme. En Russie Soviétique, la discussion philosophique n’est pas la libre recherche de la vérité, elle rappelle fort peu les dialogues platoniciens, ce n’est pas un choc de différents points de vue d’où jaillit la vérité. Elle consiste à convaincre d’hérésie et à excommunier pour cause d’hérésie. Chacun de ceux qui collaborent à ce travail vit dans la crainte, ne sachant pas quelles seront les hérésies de demain. Les anciens marxistes sont pour la plupart excommuniés pour diverses hérésies (Plekhanov, Bogdanov, Lounatcharski, Déborine, Boukharine, Trotski, Riazanov ; Kautsky et Kounov parmi les marxistes occidentaux). La ligne orthodoxe comprend : Marx, Engels, Lénine et Staline. Vous êtes perdu si vous faites entrer dans cette ligne de la tradition marxiste d’anciens marxistes qui faisaient jadis autorité, comme Plekhanov ou Kautsky, mais qui se sont révélés depuis des socialistes traîtres. Il est absolument obligatoire de considérer Lénine comme un grand philosophe qui aurait fait avancer le marxisme. Les directives du Parti sont la base même du travail philosophique. Ce travail s’effectue au milieu d’une continuelle appréhension de tomber dans l’hérésie, et les travailleurs se tiennent toujours prêts à se désister de leurs opinions si celles-ci ne cadrent pas avec la « ligne générale ». Tout droit à la réflexion critique individuelle est dénié. La seule possible est la critique collective. À vrai dire, c’est bien à une mentalité conservatrice que nous avons affaire ici, mentalité où se révèle un consentement implicite à l’autorité et à la direction d’en haut, où l’initiative créatrice, où la pensée libre sont rejetées, et où s’avère l’immutabilité des fondements sur lesquels repose ici la pensée.

On est moins occupé à fonder la vérité marxiste qu’à excommunier tous ceux qui s’écartent de cette vérité dogmatique. Il ne vient naturellement à l’esprit de personne que le marxisme ou le léninisme puissent devenir eux-mêmes objets d’examen et d’investigation, qu’ils puissent être mis en question. Cette attitude porte le nom de « révision », est sévèrement punie. Un des participants de ces débuts philosophiques, ayant écrit un ouvrage sur l’origine de la religion, se voit pris à parti parce qu’il n’a rien dit des vues de Lénine sur le totémisme et la magie. Au désespoir, il s’écrie que dans Lénine il n’y a pas une ligne sur le totémisme et la magie, qu’en conséquence il ne sait que dire ! On fait grief à un auteur de mettre les noms de savants bourgeois dans le texte et en note ceux de Marx et de Engels. Le prévenu, accusé de l’hérésie de « mécanisme », allègue en vain qu’il ne peut changer ses vues en un jour, demande qu’on lui donne le temps de se raviser, déclare que, en homme loyal, il a déjà démissionné de tout...

L’argumentation dans les débats se réduit toujours aux citations de l’écriture sainte : Lénine dixit ; c’est écrit chez Marx. Et cependant Lénine lui-même a écrit : « Nous ne voulons pas que tout soit accepté les yeux fermés, que tout soit objet de foi. Chacun doit garder sa tête ferme sur ses épaules. Il faut tout repenser à fond, il faut tout vérifier par soi-même à fond. » C’est que Lénine lui-même pensait encore individuellement, et non encore à l’intérieur de la collectivité créée par lui. Ces paroles de Lénine n’ont pas pris racine ; par contre une partie considérable de la Russie s’est appropriée les grossièretés de langage de Lénine, qui disait : « Le matérialisme dialectique jette aux ordures la canaille idéaliste qui défend Dieu. » Lénine lisait assidûment la Logique de Hegel pour lequel il professait un profond respect, et il écrivait en marge des remarques qui ont été publiés sous forme de manuel de philosophie. Quand Hegel défend l’idée de Dieu, Lénine écrit en marge : « On a pris en pitié ce pauvre petit bon dieu, canaille idéaliste. » Ce style est celui de presque toute la littérature de propagande antireligieuse. Dans la pratique, la pensée collective, la seule qui fasse autorité, est amenée à employer la surveillance secrète, l’espionnage, la délation. La philosophie est devenue le monopole du gouvernement, la spéculation est devenue administrative. Lénine fournit des directives non seulement en philosophie mais jusqu’en physique. Le génial chef du prolétariat doit être aussi un théoricien de génie. Toute la spéculation philosophique, d’un bout à l’autre, ne consiste qu’en une appréciation, en une estimation des valeurs du point de vue de l’orthodoxie et de l’hérésie. Aussi ne peut-il y avoir aucun libre épanouissement de la pensée. La « révision » du marxisme constitue une attitude « moderniste », encore plus odieuse aux marxistes-léninistes que le modernisme catholique ne l’est aux catholiques. Ce qu’il y a de plus remarquable ici, c’est que Staline qui n’a rien, lui, d’un homme de génie et qui n’entend rien à la philosophie, n’en donne pas moins des directives sur le front philosophique. Voilà où aboutit en philosophie le système du travail dirigé, négateur de tout individualisme dans la pensée. Aussi est-il constamment exigé des jeunes d’abdiquer toute vue personnelle, de désavouer tout ouvrage où se fait jour une déviation quelconque de la doctrine. À une séance de l’Académie communiste qui rappelle tout à fait un interrogatoire au Guépéou, Yaroslavsky soumet Déborine à une véritable torture. Déborine est un disciple de Plekhanov, un ancien menchévik ; il a écrit jadis des articles qui pouvaient être interprétés comme défavorables à Lénine et au bolchévisme. Le malheureux Déborine reconnaît sa culpabilité ; ce n’est pas assez : on exige encore de lui qu’il flétrisse ses anciennes opinions, qu’il se soumette à une sévère auto-critique, qu’il se flagelle lui-même. Déborine a tenté de se justifier, alléguant que ce qu’il écrivait en 1906-1907 avait trait non à Lénine, mais à Bogdanov, mais on sent bien qu’il est au bord de l’abîme.

La pensée philosophique créatrice ne peut s’épanouir dans un milieu où règne la crainte de l’excommunication pour hérésie, de la dénonciation, de l’exclusion du Parti. D’où en fin de compte le piétinement sur place, le ressassement indéfini, la monotonie, la courte vue de toute philosophie soviétique, les chicanes mesquines, les inculpations et dénonciations réciproques, la nécessité du mensonge comme principe. C’est là un type de pensée d’un niveau extrêmement bas qui est en train de s’élaborer, bien que susceptible d’atteindre un degré avancé de développement. Dans une telle atmosphère ni talent ni génie ne peuvent se manifester. Il faut bien le dire, quoique non sans tristesse : tout ceci est une effroyable caricature du Christianisme. Le Christianisme, en effet, a été le premier dans l’histoire qui ait donné l’exemple d’une appréciation de toute pensée sous l’angle de l’orthodoxie ou de l’hérésie, c’est-à-dire l’exemple d’une pensée collective. L’authentique esprit de communauté (« sobornost ») n’est pas collectivité ; mais le collectif, hostile à la personnalité, s’est trop souvent, au cours de l’histoire, substitué à l’esprit de communauté vraie.

Ce qu’il y a de plus original et en son genre de plus fort dans la philosophie des marxistes-léninistes, c’est l’idée de l’union indissoluble entre la théorie et la pratique. Le péché capital à leurs yeux est la rupture entre la philosophie et la politique, entre la contemplation théorique et l’édification sociale. La pensée purement théorique, de ce seul fait, est reconnue pour bourgeoise. Pour eux, la connaissance naît de l’acte laborieux lui-même. Par contre, la théorie abstraite est le produit de la scission, de l’abîme qui sépare le travail intellectuel et le travail physique. Cet abîme doit être franchi. Le marxisme s’apparente ici pour la forme avec l’idée centrale de N. F. Feodorov 7 pour qui tout le mal provenait de la rupture entre la Raison pure et la Raison pratique, de la formation d’une caste de savants, et qui réclamait l’avènement d’une connaissance se projetant dans le monde pour le transformer et l’améliorer, c’est-à-dire qui soit une « œuvre commune ». Pour ma part, je considère cette idée comme très russe, et, en fin de compte, très chrétienne. Seulement, elle se trouve dénaturée dans le marxisme-léninisme, on lui a donné un caractère matérialiste. Et en cela, comme sur bien d’autres points, le communisme est la caricature de la vérité. Pour lui, la connaissance de la nature se réalise par l’acte de la production, ce qui revient à dire que la connaissance est entièrement subordonnée au développement économique comme à l’unique réalité. La philosophie doit être la puissance qui dirige l’action révolutionnaire et l’organisatrice de la lutte politique. Ainsi parlait Lénine. Le problème de la vérité est un problème pratique. La vérité se révèle dans l’action. D’où la conclusion que la science et la philosophie doivent être au service du Parti, et ne peuvent faire autre chose. L’impartialité scientifique est chose impossible. Toute prétention à l’objectivité est déjà un indice de tendance bourgeoise. Nous verrons plus loin les difficultés créées de ce fait pour l’établissement d’un critère de vérité. Les marxistes-léninistes se trouvent contraints d’ignorer la véritable, la grande philosophie, elle leur échappe, tout simplement ; à leur critique n’obéissent que les formes vulgarisées de la philosophie. Il faut en voir la cause dans leur conception erronée de la « pratique », c’est-à-dire en fin de compte de la vie, de l’être, conception qui fausse l’échelle des valeurs, car tout dépend finalement de notre façon de poser les valeurs. Une science de classe est un non-sens gnoséologique et logique. Mais, chose incontestable, les déformations de la science sont possibles, elles existent effectivement : il n’y a pas de vérité de classe, mais il existe une erreur de classe. Il y a une part de vérité – non de vérité de classe, mais de vérité tout court – dans certaines imputations marxistes. Seulement, les marxistes-léninistes en arrivent à une conception sectaire de la science, et leur science sectaire vient se heurter à la science véritable, objective. Ils en arrivent à opposer jusqu’en physique Lénine à Einstein et Planck, ce qui produit un effet assez plaisant.

Ce qui frappe avant tout, c’est l’importance accordée à l’existence d’un système philosophique. La politique dépend des conceptions philosophiques. Par exemple, est assignée la tâche de rechercher comment la déviation de Trotski est déterminée par le caractère erroné de sa philosophie. Or Trotski, pour sa part, n’a jamais rien écrit en philosophie et n’a aucune philosophie. De même il serait avéré que la déviation de droite de Boukharine, dénoncé comme le théoricien des Koulaks, est déterminée par son matérialisme « mécaniciste ». Le « mécanicisme » mènerait toujours à la déviation de droite. Ici le matérialisme des marxistes-léninistes se retourne nettement vers l’idéalisme, voilà que pour eux c’est la conscience qui détermine l’être. Il est difficile de supposer que Boukharine a des intérêts koulaks ou Trotski des intérêts capitalistes. Alors leur déviation ne peut avoir sa source que dans une conscience faussée. Nous verrons en effet que le matérialisme des communistes russes se retourne souvent vers l’idéalisme.

En principe, l’idée des marxistes-léninistes d’une philosophie de classe nie l’existence d’une nature humaine universelle ; elle est la négation de l’humanisme fondé sur la reconnaissance des bases communes à l’humanité tout entière, sur l’idée de l’universalité. Aussi toute discussion avec les marxistes-léninistes devient-elle impossible. L’argumentateur, par le seul fait qu’il ose élever des objections, est rangé dans un autre type de conscience « de classe ». La conscience de classe du prolétariat suppose l’initiation préalable à un mystère invisible et inintelligible vu du dehors. La vérité de classe est une vérité de secte, elle ne se découvre qu’à ceux qui ont pénétré dans le cercle des initiés. Une argumentation à tendance universaliste n’a pas de sens ici. Les faits eux-mêmes sont dépourvus de sens, car ils dépendent de la conscience. La conscience prolétarienne, avec sa philosophie et sa science, avec sa morale et sa politique, réclame une rupture radicale avec le passé, règne de l’universalisme, elle réclame la création d’un monde neuf et d’un homme neuf. C’est à cette conscience que pour la première fois se serait révélée la vérité, révélée absolument et définitivement. De même que Hegel, qui considère que la vérité est établie définitivement dans son système et que l’esprit y a pris définitivement conscience de lui-même, le marxisme estime que la vérité est acquise une fois pour toutes. Le progrès, en réalité, est achevé : désormais il ne peut plus y avoir de discussion sur les principes fondamentaux. Idée qui amène à une rationalisation définitive du monde, à la négation du mystère. La haine du mystère, la lutte contre le mystère, voilà le pathos moteur du marxisme. Pour le marxisme, le mystère n’est que le résultat de l’anarchie dans la production, il est déterminé par une contingence. À étudier de près la philosophie soviétique contemporaine et la littérature antireligieuse, on sent clairement que pour la première fois dans l’histoire universelle, une secte athée s’est emparée du pouvoir et cela sur d’immenses espaces et sur d’immenses masses humaines. La philosophie de cette secte est subordonnée à une fin de caractère religieux : la propagande antireligieuse, âme de cette philosophie. Cette définition du communisme comme d’une secte athée doit être distinguée du jugement qu’on peut porter sur le côté purement économique du communisme. Cette secte socialo-religieuse peut renfermer une part de vérité et de justice, mais altérée et pervertie. Et cette altération, cette perversion sont l’effet de l’idée fixe qui reconnaît une seule et unique valeur, détachée de toutes les autres valeurs, érigée en absolu, ce qui équivaut à la transmutation du relatif en absolu.

Deux attitudes sont possibles pour l’homme, deux positions absolument divergentes. Et toute la face des choses se trouve changée, selon que l’on adopte l’une ou l’autre de ces attitudes. L’homme peut se placer en face de Dieu et du mystère de l’être, du mystère de l’existence. Alors il a une conscience pure, un cœur pur ; alors lui est donnée la révélation, alors lui est donnée l’intuition, alors apparaît le véritable, le primordial esprit créateur, alors l’homme pénètre jusqu’à la source première.

D’autre part, l’homme peut se placer en face des autres hommes, en face de la société. Alors sa conscience, son cœur ne peuvent être purs, alors s’altère la vérité révélée, alors la religion elle-même devient un fait social, alors s’éteint la lumière qui brillait dans l’intuition, et le feu ardent de la création se refroidit, alors le mensonge entre dans ses droits, étant reconnu socialement utile et même indispensable. L’homme, qu’il soit conservateur ou révolutionnaire, n’est plus défini que par le quotidien social. Alors il n’accède plus à la source première. Et la voix même de Dieu n’est plus ouïe que répercutée à travers la réalité sociale. Ceci ne veut pas dire que l’homme ne soit pas appelé à vivre dans la société, qu’il ne doive pas agir socialement. Cela signifie que c’est à l’esprit tourné vers la source première de l’être qu’il appartient de déterminer ses rapports avec la société, non à la société de déterminer l’esprit. Eh bien, il faut le proclamer : le marxiste-léniniste, lui, ne se place jamais en face de Dieu et du mystère de l’être, il se place toujours en face des autres et de la société, voire en face du Comité Central du Parti communiste. Et c’est pourquoi il ne connaît pas de révélations, il ne possède pas d’intuitions. Sa conscience et son cœur sont exclusivement définis par l’être social, c’est-à-dire par d’autres hommes. Sa spéculation philosophique ignore l’irrationnel, elle est dans l’impossibilité même de poser le problème de l’irrationnel. Cette orientation exclusive vers les autres hommes, vers la société, cet éloignement de la source première, donne naissance à un charlatanisme, – charlatanisme pouvant être d’ailleurs sincère et loyal chez les individus, – appartenant plus ou moins à tous les partis, tendances, écoles et sectes. Cela constitue un problème psychologique d’un très grand intérêt. Dans la philosophie des marxistes-léninistes, ce charlatanisme sincère, et capable même d’abnégation, est porté à la limite de sa perfection : il devient un devoir sacré. Mais seule l’attitude de sujétion devant Dieu et devant le mystère de l’être donne la liberté.

 

 

 

II

 

 

Le « collectif » des jeunes philosophes rouges est en train d’élaborer la ligne générale de la philosophie marxiste-léniniste. Cette ligne générale représente le véritable, l’authentique matérialisme dialectique, entendons bien : dialectique, et non quelqu’autre forme de matérialisme. Ce matérialisme dialectique est soutenu par l’âpre lutte contre deux déviations : le matérialisme mécaniciste (Boukharine et les scientifiques : Timiriazev et quelques autres), et l’idéalisme dialectique (Déborine avec ses disciples Karev et d’autres).

Les représentants de la ligne générale usent des prescriptions données par Staline au sujet du combat livré sur le front philosophique. Staline a, en effet, décrété que la philosophie de Déborine n’est autre chose qu’un idéalisme menchévisant. La ligne générale a pour devoir de déceler et de capter la philosophie du collectif, elle doit être entièrement affranchie de toute opinion ou de tout penchant personnel, car en elle pense le parti communiste lui-même, le prolétariat lui-même, devenu conscient. Néanmoins, c’est dans le matérialisme mécaniciste que l’on découvre le danger principal, – matérialisme qui se rattache à la déviation de droite du Parti et à l’idéologie des Koulaks. Ce type de matérialisme est considéré comme étranger au marxisme et flétri comme vulgaire. On y trouve un obstacle à la propagande antireligieuse, vu qu’il est incapable de donner satisfaction aux esprits qui se détachent de la religion. Le mécanicisme est accusé d’une fausse conception de la matière, qu’il dégrade, à laquelle il retire la vie et le mouvement qui lui sont inhérents. Le mécanicisme voit la source du mouvement dans les chocs venus de l’extérieur et tend à tout expliquer par l’action du milieu. Ce type de matérialisme n’est nullement activiste. Il conduit en sociologie à attribuer une importance déterminante aux « forces productrices », c’est-à-dire aux phénomènes économiques détachés des êtres vivants, à réduire d’autre part l’activité de « rapports producteurs », c’est-à-dire des classes en lutte. Le mécanicisme appliqué aux phénomènes économiques conduit à ce que la terminologie soviétique appelle « auto-dérivation ». Par « auto-dérivation », il faut entendre la thèse que tout se produit de soi-même, en conséquence d’un processus économique objectif indépendant de la lutte des classes. À la lumière de cette interprétation nécessairement déterministe du marxisme, de cette théorie de l’« auto-dérivation », la dictature du prolétariat, la dictature du parti communiste devient impossible et n’a pas de sens. Or la philosophie soviétique, étant activiste par essence, veut avant tout justifier cette dictature et sa possibilité même dans un pays d’économie rurale, au capitalisme arriéré, au prolétariat peu nombreux, à l’écrasante prédominance de la classe paysanne. Aussi la question de savoir qu’est-ce qui joue le rôle déterminant : les forces productrices ou les rapports producteurs, le mécanisme du processus objectif de la production économique ou la dialectique de la lutte active des classes n’admettant aucune limite à leur volonté révolutionnaire, cette question acquiert une importance philosophique capitale. Elle se ramène tout entière à l’opposition entre une conception mécaniquement passive et une conception dialectiquement active de la matière, c’est-à-dire de la source de l’être. La question se pose également à propos de la propagande antireligieuse : les croyances religieuses vont-elles disparaître par voie d’« auto-dérivation » ou bien à la suite d’une lutte intensive contre la religion. Voilà pourquoi la ligne générale de la philosophie soviétique est hostile à la réflexologie et s’en prend résolument à Pavlov et Bechterev. Car la théorie des réflexes est une doctrine de passivité, défavorable à tout activisme. Elle tend à tout expliquer par la réaction passive au milieu. Les théoriciens du réflexe n’admettent pas de différence entre l’homme et l’animal et nient la nature autonome du psychique. Grief étrange en vérité dans la bouche de marxistes-léninistes continuant à se dire matérialistes !

Le sens de cette insurrection contre le mécanicisme, contre la réflexologie, contre la théorie de l’action du milieu et de « l’auto-dérivation », l’exemple suivant peut le faire comprendre. Une grève de mineurs éclate en Angleterre. Les théoriciens du réflexe expliquent le déclanchement de cette grève par la réaction des ouvriers aux actes du gouvernement. L’échec de la grève, ils l’interprètent de même par le jeu des lois naturelles, par l’état du milieu social. À quoi les marxistes-léninistes répliquent : vous pensez, vous, que cet échec doit être expliqué par l’action des lois naturelles ; nous, nous pensons que la cause doit en être cherchée dans la trahison et la lâcheté des socialistes anglais. Explication purement morale comme on le voit. Cet exemple est fort significatif. La ligne générale de la philosophie soviétique n’admet aucune explication par le simple renvoi aux lois naturelles, à la marche objective des choses, elle tend à rendre raison de tout par l’activité de l’homme, des classes sociales, de la lutte révolutionnaire ou contre-révolutionnaire. Il n’existe même pas, à vrai dire, de lois naturelles immuables, ces lois peuvent être surmontées et infirmées par la lutte, par l’activité sociale de l’homme. D’où la haine déclarée à l’égard de tout naturalisme en sociologie. Le naturalisme implique toujours la légitimation de la passivité, la négation de l’activité des individus, des classes, des groupes sociaux, des partis. Le mécanisme et le naturalisme ne peuvent justifier l’activité de l’homme, – de l’homme social, bien entendu, le seul qui existe pour les marxistes-léninistes. C’est pourquoi le côté objectivement scientifique du marxisme que les savants bourgeois se plaisent à mettre en avant, que Pierre Struve faisait jadis ressortir, cède la place à une mystique de classe, à une mystique de l’action, action exempte de toute limite propre. L’homme, l’homme social, n’est pas seulement le prolongement et le développement du monde des êtres vivants, comme le prétendent les mécanicistes et les naturalistes, il est infiniment plus. Le darwinisme, tenu pour obligatoire en biologie, est expressément condamné en sociologie. Condamnation qui rappelle un peu Mikhaïlovski 8.

Les mécanicistes méconnaissent la qualité. C’est le reproche qu’on leur adresse continuellement. Seuls les représentants de la dialectique comprennent la qualité. Le matérialisme dialectique n’identifie nullement le psychique et le physique, à la manière du matérialisme mécaniciste. La formule du matérialisme dialectique est celle-ci : « Les phénomènes psychiques se présentent comme la face interne des processus physiologiques. L’unité du physique et du psychique n’implique pas leur identité. » Mais ce n’est pas du matérialisme, cela, c’est un parallélisme psycho-physique. Nous voici en face de la faiblesse habituelle du matérialisme : il n’est pas capable de se définir lui-même ; et, dans ses tentatives pour se définir, il glisse ordinairement à quelque chose d’hétérogène qui n’est déjà plus du matérialisme. Au fond, personne ne sait ce que c’est que le matérialisme pur, et les matérialistes eux-mêmes le savent moins que personne. Les marxistes-léninistes s’élèvent contre le grossier matérialisme de Büchner et Moleschott, pour qui le cerveau sécrète la pensée comme le foie la bile. Cette forme de matérialisme serait née par la contrainte qu’exerçait la science vulgarisée qui niait la philosophie et son autonomie. Nos marxistes-léninistes, eux, veulent être des philosophes et ils défendent les droits de la philosophie contre les mécanicistes, et le primat absolu des sciences de la nature. En quoi consiste donc pour eux la faiblesse, la faillite du mécanicisme ? Voici la réponse.

C’est que les mécanicistes nient la dialectique, ne considèrent pas la matière sous l’angle dialectique ; aussi leur matière est-elle inerte, morte. Ils ne savent pas le plus grand mystère de la matière : l’« auto-dynamisme » (mouvement spontané). La dialectique est une philosophie, non une science. Et la philosophie possède une définition à elle de la matière, distincte de la définition qu’en donne la physique. Le mécanicisme ne veut pas reconnaître l’auto-dynamisme dans la nature matérielle, il regarde la nature matérielle comme immuable, comme éternelle. C’est là l’opinion des matérialistes français du XVIIIe siècle. Le mécanicisme n’aperçoit pas la contradiction inhérente à la matière et l’auto-dynamisme qui en jaillit. C’est précisément pour cette raison qu’il n’est pas dialectique. Effectivement, Boukharine n’a aucune idée de la dialectique, et ne reconnaît qu’un antagonisme sans dialectique. Mais, d’après la théorie mécaniciste, sans avoir recours à la dialectique, il n’est pas possible de résoudre les antinomies internes. La dialectique doit être aussi une philosophie authentique de la lutte, de l’action. Le matérialisme mécaniciste est l’héritier de la philosophie bourgeoise des lumières, il date d’avant la dialectique hegelo-marxiste. C’est pourquoi l’effort du matérialisme mécaniciste passe à côté de la ligne générale de la philosophie soviétique, il manque son but. Le mécanicisme en sociologie, c’est du naturalisme, du biologisme, théories expressément condamnées. Pour la sociologie mécaniciste (chez Boukharine par exemple), tout est déterminé soit par l’harmonie, soit par la désharmonie avec le milieu. Mais par là on arrive à la haïssable théorie de l’auto-dérivation. En s’en tenant au point de vue mécaniciste on ne saurait concevoir la naissance d’une société nouvelle, laquelle n’est possible que grâce à la lutte active des classes. Les révolutions sont faites, mais ne se font pas d’elles-mêmes ; en elles agit non seulement la nécessité naturelle, mais encore la liberté humaine qui est lutte et action. Cela peut s’appeler une philosophie du titanisme social. Cette philosophie n’entre pas du tout dans les cadres du déterminisme naturaliste. Les protestations des marxistes-léninistes s’élèvent aussi contre la réduction du complexe au simple, qui est encore imputée à la science bourgeoise. Le danger que représente la déviation mécaniciste n’est autre que la substitution de la mécanique à la dialectique, la science fondamentale, à laquelle tout se ramène, étant alors la mécanique, non la dialectique. Ce qui signifie la négation de l’auto-dynamisme, donc de l’action et de la lutte. Pour les mécanicistes, les classes sont passives par rapport aux forces productrices, autrement dit par rapport à l’objectivité du processus économique régulier. Boukharine se fait manifestement le défenseur des Koulaks des campagnes, puisqu’il se soumet à l’objectivité du processus économique et ne croit pas à l’auto-dynamisme. Trotski également n’admet guère la possibilité du communisme dans un pays isolé et voit dans la classe paysanne la classe ennemie de la révolution. Tout cela est très logique, très cohérent.

On rejette, de même, résolument la théorie de Mach. Néanmoins la lutte contre cette dernière n’est pas envisagée comme une tâche particulièrement importante, le parti communiste ne comprenant pas en ce moment de partisans ni de Mach ni d’Avenarius. Bogdanov et Lounatcharski, qui appartenaient alors à la fraction bolchéviste du parti, tentèrent jadis une conciliation du marxisme avec la philosophie de Mach et Avenarius. Bogdanov avait même élaboré tout un système philosophique, l’empirio-monisme, essayé de constituer une science d’organisation universelle, la « tectologie ». Lénine flaira le péril que présentait la divulgation de cette hérésie, et, dans son livre sur « le matérialisme et l’empirio-criticisme » – le seul livre de caractère philosophique qu’il ait jamais écrit, d’une pensée pauvre, mais d’une grande puissance polémique, – il prit violemment à partie Bogdanov et Lounatcharski ; il reconnut la philosophie de Mach et d’Avenarius coupable d’un caractère réactionnaire-bourgeois, donc incompatible avec le marxisme. Bogdanov n’en continua pas moins à persévérer dans son hérésie philosophique, écrivit nombre d’ouvrages, développa son système, et se sépara loyalement du bolchévisme pendant la Révolution. Il est mort à présent, et ses idées n’exercent plus aucune influence en milieu communiste. Quant à Lounatcharski, il n’a pas eu le courage, lui, de défendre Avenarius, et n’écrit plus rien sur les questions philosophiques, ne jouit d’aucune autorité parmi les jeunes philosophes communistes, qui l’attaquent vivement. La théorie de Mach (Avenarius y est également compris) se trouve rejetée du seul fait qu’elle n’est pas du matérialisme, – le matérialisme demeurant toujours un symbole inviolable. – Vous êtes tenu de faire profession de matérialisme, quand même le contenu de votre doctrine philosophique ne serait pas matérialiste. Or la théorie de Mach est au contraire un idéalisme sensualiste, d’après lequel l’être se résout en sensations et en complexes de sensations. Mais le monde des sensations s’élève au-dessus de la distinction du physique et du psychique. Pour Bogdanov, tout devient organisation de l’expérience, le processus cosmique et social entier n’étant autre que l’organisation de l’expérience à différents degrés de son développement. Ainsi la ligne générale de la philosophie soviétique s’oppose nécessairement à la théorie de Mach et de Bogdanov. Une philosophie de ce genre est absolument étrangère à la dialectique, elle ne se rattache pas à Hegel et se rapproche du positivisme. Les marxistes-léninistes témoignent de la plus vive répulsion à l’égard de toute espèce de positivisme et le dénoncent comme un produit de la bourgeoisie. Seule la dialectique peut se dire la philosophie de l’action et de la lutte. L’organisation de l’expérience professée par Bogdanov n’est nullement au fond une philosophie de la lutte, d’une lutte née du choc des contradictoires. Dans sa façon de comprendre le processus social, Bogdanov se révèle un naturaliste.

Absolument étranger à Mach et Avenarius est le dynamisme de la philosophie soviétique déjà préexistant dans la philosophie de Hegel. Il importe d’observer que Bogdanov et les disciples de Mach sont accusés à la fois de pencher vers l’idéalisme et d’incliner au mécanicisme. Le mécanicisme en ce cas résulterait de l’application de la spéculation mécaniciste aux phénomènes sociaux. Les marxistes-léninistes ne diront jamais que la vie n’est que sensations et complexes de sensations, que l’existence est l’organisation de l’expérience, de la « chose vécue ». Non, ils diront que la vie est lutte, accomplissement d’actes qui refont le monde, est édification active. Mais lutte et activité supposent la réalité objective du monde matériel, théâtre de cette lutte et où s’accomplissent ces actes. La philosophie soviétique est une philosophie de l’action et de la réalité de la matière, non une philosophie de l’expérience et du vécu. Le monde flottant des sensations qui s’ordonnent à l’intérieur du processus cosmique ne constitue pas une ambiance propice à la lutte. Bogdanov pensait qu’il fallait commencer par former une conscience prolétarienne et une culture prolétarienne, et seulement après faire la révolution communiste ; aussi n’a-t-il pas accepté le fait de la révolution communiste. Il accordait une place prépondérante à la culture prolétarienne. Idée expressément condamnée et qui ne peut ne pas l’être, puisqu’elle contredit ce que j’ai appelé le titanisme social des Soviets.

Il existe une hérésie beaucoup plus grave que le mécanicisme, c’est la déviation de la dialectique vers l’idéalisme hégélien. Déviation représentée par Déborine, le rédacteur de la revue Sous la bannière du marxisme, qui fut pendant plusieurs années l’organe même de la philosophie soviétique. Déborine a fondé toute une école de jeunes philosophes-dialecticiens soviétiques (avec Karev et d’autres). Là encore la ligne générale est menacée, quoique d’un péril moindre. La dialectique est regardée comme bonne en soi, nécessaire, la philosophie de la ligne générale doit être une philosophie dialectique. Seulement, la dialectique ne devrait jamais pencher vers l’idéalisme, et cesser d’être matérialiste. Il convient de vénérer Hegel, Marx étant sorti de Hegel, et Lénine lui-même vénérait Hegel. Mais Dieu nous préserve d’incliner à l’idéalisme hégélien, de soumettre le marxisme à la « révision ». Déborine continue toujours, bien entendu, à se dire matérialiste, il ne pourrait pas vivre autrement. Mais on a cru percevoir chez lui et chez ses jeunes partisans une tendance à l’idéalisme qui viendrait de son goût pour la dialectique hégélienne. Ainsi il a été trop loin dans son opposition au matérialisme mécaniciste. Il est arrivé à la tendance de Déborine, ce qui arrive à toute hérésie : la part de vérité qu’elle contenait (l’opposition de la dialectique au mécanicisme) a été outrée ; d’où déviation, incurvation dans une mauvaise direction, et rupture de l’harmonie du système orthodoxe. Certes, on reconnaît le mérite des partisans de Déborine dans la lutte contre les mécanicistes, mais ils ont été trop loin dans cette direction et contre eux également il faut lutter. Déborine, Karev, etc., sont accusés de séparer la philosophie de la politique, de la lutte des classes ; leur dialectique s’est trouvée être trop abstraite, non reliée à l’édification sociale. Il serait manifeste que les partisans de Déborine ne mènent pas de propagande antireligieuse, qu’ils sont indifférents à cette grande tâche. Leur dialectique est trop académique, pas assez révolutionnaire. La principale faute dont on l’accuse, c’est l’absence de toute discrimination entre la dialectique de Hegel et la dialectique de Marx, entre la dialectique idéaliste et la dialectique matérialiste, révolutionnaire. La dialectique de Déborine et de ses adeptes reste donc toute formelle, abstraite. On ne voit pas chez eux de dialectique du processus matériel qui préside à la lutte sociale ; ils ne s’intéressent qu’à la logique. En plus, Déborine a eu le malheur de nier que Lénine ait été un philosophe éminent et original, il a surfait l’importance de Plekhanov dans la philosophie marxiste. Or, d’après la pensée de la ligne générale, Lénine représente une phase nouvelle du marxisme et du matérialisme dialectique, phase qui correspond à la période d’impérialisme et de révolutions prolétariennes. Dans cette phase, il faut avoir définitivement raison du matérialisme métaphysique comme de l’idéalisme. Déborine ne comprend pas cela. Il en est resté à la phase de Plekhanov.

En réalité, le groupe de Déborine prouve que toute familiarité excessive avec la dialectique hégélienne, toute tentative de pensée indépendante est ruineuse pour le matérialisme, qui est une forme de philosophie, la plus naïve et la plus élémentaire de toutes. Tous les jeunes qui ont entrepris de réfléchir vraiment philosophiquement, en sont venus à une révision du matérialisme, bien qu’ils aient gardé toujours le terme sacré. Les directives d’en haut les ont arrêtés à temps et leur ont offert de se raviser. Déborine est à présent convaincu d’idéalisme menchévisant et écarté de la direction philosophique. Ce type de dialectique philosophique, tout comme le mécanicisme, comme la théorie de Mach, est convaincu de méconnaissance à l’égard du titanisme social, de l’activisme super-humain. Ce n’est pas une philosophie de la lutte, elle est trop paisible. En fin de compte, elle attribue à la conscience la primauté sur l’être, à la logique la primauté sur les phénomènes matériels. Vu de près, le matérialisme dialectique est une conciliation inepte de l’inconciliable ; c’est pourquoi disparaissent inévitablement soit la dialectique, soit le matérialisme. Mais la ligne générale dans la philosophie soviétique se définit comme un moyen terme entre l’hérésie du mécanicisme (disparition de la dialectique) d’une part, et l’hérésie de la dialectique idéaliste (disparition du matérialisme) de l’autre. Tel est le matérialisme dialectique révolutionnaire sous sa forme classique achevée par Lénine. Lénine a décelé dans l’idéalisme la part de vérité qu’il contenait, mais outrée. Cette part de vérité, c’est la dialectique. La philosophie soviétique orthodoxe doit encore une fois s’ingénier à concilier l’inconciliable. Pour y parvenir, il lui faut modifier radicalement notre conception de la matière.

 

 

 

III

 

 

La philosophie marxiste-léniniste n’admet que deux attitudes philosophiques fondamentales : l’idéalisme et le matérialisme. Et la divergence de ces deux attitudes se détermine d’après leur réponse au problème capital des rapports de l’être et de la conscience.

L’idéalisme admet la primauté de la conscience sur l’être ; le matérialisme, la primauté de l’être sur la conscience. Si vous reconnaissez que c’est l’être qui détermine la conscience, non la conscience – l’être, vous êtes déjà, de ce seul fait, matérialiste. Ici se fait jour aussitôt tout ce qu’il y a de factice et de superficiel dans une telle classification, qui n’est nullement justifiable du point de vue de l’histoire de la pensée philosophique. S. Thomas d’Aquin, à ce compte, aurait dû être considéré comme matérialiste, car il reconnaissait le primat de l’être et n’aurait jamais accordé que c’est la conscience qui détermine l’être. Je serais surpris, pour ma part, qu’on qualifiât ma philosophie de matérialiste, et cependant je suis fermement convaincu que l’être détermine la conscience et non inversement. Cette classification ne prévoit pas qu’on puisse n’être ni idéaliste ni matérialiste, et pas davantage mi-idéaliste, mi-matérialiste. La philosophie chrétienne, elle, n’est en aucune manière idéaliste ni matérialiste : c’est une philosophie réaliste. Par ailleurs, il est impossible de rapporter, soit à l’idéalisme, soit au matérialisme la philosophie existentielle de Heidegger ou de Jaspers. Les marxistes emploient toujours le terme de matérialisme à la place du terme de réalisme, estimant prouvé à l’avance qu’il n’existe pas d’autre réalité que la réalité matérielle. Ils prennent en toute naïveté le monde matériel comme l’unique réalité objective. Pour eux, dire que l’être détermine la conscience, c’est dire que la matière et l’ensemble des phénomènes matériels déterminent la conscience ; quant à cette conscience même, elle n’est qu’un épiphénomène, produit et reflet du monde matériel. Le réalisme de la ligne générale de la philosophie soviétique est, bien entendu, un réalisme encore naïf, il n’a pas subi l’épreuve de la critique de la connaissance ; c’est un dogmatisme élémentaire. Rien de plus simpliste et de moins critique que la théorie de la connaissance marxiste-léniniste. Lénine admettait un double critère de vérité : la concordance avec le réel, et la concordance avec la conscience de classe du prolétariat. On reste confondu devant la puérilité et l’insuffisance de cette position qui doit décider de toute la philosophie. Lénine parle de concordance avec le réel. Qu’entend-il par là ? Les marxistes-léninistes ne tentent même pas de poser ce problème sur lequel a peiné la pensée philosophique depuis l’antiquité : comment est possible le trans-sensus, le saut par lequel la pensée, la conscience, passe à la réalité objective ? L’opération de notre connaissance ne rationalise-t-elle pas le réel irrationnel ? Jamais on ne suppose que le réel, que le donné objectif puissent être spirituels, que l’être qui détermine la conscience soit spirituel. Mais surtout ce double critère de vérité suppose une harmonie préétablie d’un genre particulier entre la face subjective et la face objective du réel. Ainsi la concordance avec le réel revient toujours à la concordance avec la conscience de classe du prolétariat. Seules la philosophie de classe et la science prolétarienne correspondent au réel, sont affranchies des illusions et des erreurs de la conscience. Le double critère objectif-subjectif de la vérité et de la connaissance n’est nullement un fruit de la connaissance, ni un postulat purement cognitif. Il est un objet de foi, de foi messianique dans le prolétariat. Cet accord de la pensée du prolétariat, de la connaissance du prolétariat avec la réalité, ne peut être qu’objet de croyance, non de savoir rationnel. Avant tout il appert ici que le prolétariat pensant et connaissant n’est nullement le prolétariat empirique, le prolétariat de fait ; c’est un prolétariat idéal, porteur de l’idée de prolétariat, idée qui pour la première fois s’est révélée à Marx. Mais alors la conscience du prolétariat ne peut être véridique qu’en tant que conscience transcendantale, non empirique ; ainsi le critère de vérité devient tout idéal. La théorie de la connaissance des marxistes-léninistes ne va pas bien loin, elle tient en quelques phrases. Et il n’en saurait être autrement. Le matérialisme ne peut pas avoir de théorie de la connaissance. Et son critère de vérité ne peut être qu’élémentaire, précédant l’intervention de la réflexion critique.

Du point de vue matérialiste ne saurait être découvert aucun critère de vérité : ni dans le sujet connaissant, ni dans l’objet, le monde matériel, en effet, ne pouvant fournir à la connaissance nul critère qui s’y accorde. Il faut encore se rappeler que les marxistes-léninistes sont les ennemis mortels du scepticisme, de l’agnosticisme et du positivisme où ils voient un produit de la bourgeoisie. On en arrive à transférer la pensée, l’intelligence dans le monde matériel, jusque dans les profondeurs de la matière elle-même. Alors la réalité matérielle détermine la conscience et rend possible la connaissance parce que la conscience, parce que la pensée virtuelle, sont en elle. Bref, le matérialisme dialectique des marxistes-léninistes en vient à retourner complètement la conception de la matière, à créer un mythe de la matière et de ses propriétés divines.

L’ontologie du matérialisme dialectique a pour point de départ le dogmatisme le plus vulgaire, lequel ne se distingue en rien du matérialisme mécaniciste. Le monde matériel existe ; il existe indépendamment de la conscience, n’ayant ni commencement ni fin dans le temps et l’espace. Il n’y a pas d’être autre que ce monde de la matière. Parfois on souligne la différence qui existe entre la substance et le phénomène, discrimination destinée à marquer que le matérialisme dialectique n’est pas un phénoménalisme pur et simple. La matière est substance, non phénomène. La série des propositions qui suit se présente comme un mélange de panlogisme hégélien, et d’un matérialisme des plus vulgaires. La causalité et la notion de loi existent en soi, à l’intérieur du monde matériel lui-même. La causalité se trouve dans les choses mêmes, dans la matière. Les catégories logiques sont des relations et des liens qui unissent les choses réelles entre elles. Le général est inclus dans le particulier. La connaissance est un reflet véridique des choses. La pensée est une forme de mouvement, la réfraction dans l’homme social de l’évolution universelle. Sans cesse on avance contre le christianisme et contre toute religion cet argument d’un vulgaire naturalisme, à savoir que la terre est antérieure à l’homme. La matière est un absolu, la connaissance est absolue. Tout élément d’agnosticisme ou de phénoménalisme est banni. Le matérialisme dialectique est un système d’absolu. Car l’absolu existe, est pleinement connaissable. Le relativisme, qui devrait découler logiquement d’une conception matérialiste de l’histoire, est en fait odieux au matérialisme dialectique soviétique. La conception fonctionnelle de la causalité, de Mach, est tenue pour réactionnaire et bourgeoise, de même que tout positivisme relativiste et que tout scepticisme. Du doute méthodique de Descartes il ne peut même être question. Et alors le monde, c’est la matière en mouvement dans l’espace et dans le temps : vérité absolue portant sur une réalité absolue. Mais la matière est gratifiée de propriétés inusitées ; toute la richesse de l’être est transférée à l’intérieur de la matière. La matière ainsi devient spirituelle, elle est pleine d’une vie intime, elle est la pensée, elle est le logos, elle est la liberté. Non seulement la sensation appartient à la matière, mais infiniment plus que la sensation.

Du premier coup, on s’aperçoit qu’un tel système est à proprement parler de l’hylozoïsme, non du matérialisme. Le mouvement de la matière représente en même temps l’évolution du monde, le passage de l’inférieur au supérieur. La cause de l’évolution, c’est l’auto-dynamisme de la matière dans le monde. Particulièrement naïve, telle qu’elle se trouve dans le matérialisme dialectique, est la conception de l’évolution en tant que passage de l’inférieur au supérieur. Car la distinction du supérieur et de l’inférieur repose sur un jugement de valeur préalable et suppose une hiérarchie de valeurs. Mais là le problème de valeurs n’est pas même posé. L’idée fondamentale du matérialisme dialectique est l’auto-dynamisme, lequel reçoit dans la ligne générale de la philosophie soviétique un développement qui permet de le considérer comme un apport nouveau, une création originale relativement à l’ancien marxisme. Cette idée métaphysique de l’auto-dynamisme est appelée à expliquer et justifier comme suit toute la politique communiste. Le mouvement dans l’univers se produit toujours à la suite d’un auto-dynamisme inhérent à la matière, non à la suite d’un choc extérieur, ainsi que l’explique le mécanicisme. La dialectique doit être opposée à la mécanique. La dialectique enseigne que la source du mouvement est dans la contradiction interne. Dans les profondeurs de la matière est renfermée la contradiction qui du dedans donne naissance au mouvement. Le mouvement, c’est-à-dire le changement, suppose l’être et le non-être. Cela est pris, de toute évidence, chez Hegel. La philosophie soviétique va si loin qu’elle en arrive à admettre la spontanéité du mouvement de la matière (cf. Le matérialisme historique, p. 77). Cette spontanéité lui est tout particulièrement chère. Par elle est donnée la justification métaphysique de la dictature du prolétariat, ainsi que la possibilité du communisme dans un pays arriéré et d’économie rurale ; cette conviction constitue une garantie contre toutes les déviations possibles. Le libre arbitre même serait quasi-inhérent à cette matière, ce qui rappelle assez les dernières idées de certains physiciens contemporains sur le libre arbitre des atomes. Toute interprétation du marxisme en tant que déterminisme absolu, particulièrement en tant que déterminisme social, est résolument rejetée. J’irai même jusqu’à dire que la ligne générale de la philosophie soviétique en est venue à un indéterminisme d’un caractère spécial, système indispensable à une philosophie de la lutte et de l’action. Le marxisme, à la suite de Hegel, a toujours enseigné que la liberté est la nécessité reconnue. Tout en gardant cette idée, le marxisme-léninisme définit en même temps la liberté comme la spontanéité du mouvement de chaque parcelle matérielle. Tout se trouve ainsi déterminé par le dedans, non plus par le milieu, ce qui commence à s’appareiller à un système spiritualiste. Les marxistes-léninistes traitent par le dédain toute explication par le milieu, toujours appelée mécanicisme.

Toutes les propriétés de l’esprit hégélien passent à la matière ; c’est pourquoi, en elle apparaît la dialectique. La dialectique, la contradiction interne, l’auto-dynamisme sont dans le monde, du fait que le panlogisme est inhérent à la matière. L’histoire est logique, elle a sa logique propre et, jusque dans la lutte des classes se révèle cette inéluctable logique. On dira même qu’il faut prendre dans la négation ce qu’il y a de plus précieux dans le passé. Quant à la révolution, elle se définit logiquement comme un saut, comme une solution de continuité dans le passage du quantitatif au qualitatif. Mais la négation radicale et pleine d’animosité de toute l’histoire de la pensée du passé est bien évidemment en contradiction avec la dialectique. Le développement dialectique suppose que le passé entre pour une part dans l’avenir, que dans la synthèse il y a et la thèse et l’antithèse. Mais le marxisme-léninisme fait commencer l’histoire avec lui-même, ce qui est absolument antidialectique. Il glisse continuellement de la dialectique au matérialisme vulgaire, et en fin de compte au haïssable mécanicisme et il ne peut en être autrement. Le matérialisme dialectique reste une position intenable, il engendre un perpétuel conflit entre la dialectique et le matérialisme. Toute la série d’affirmations du matérialisme dialectique présente un caractère des plus communs. Par exemple, on ne sait pourquoi, il est admis que l’âme fait partie du monde surnaturel ; aussi le fait de rejeter le monde surnaturel signifie-t-il la négation de l’âme. L’idée d’âme se trouve n’être qu’une idée d’« exploiteur ». On s’efforce de déceler dans les religions modernes la présence de l’animisme des primitifs. Cependant la qualité propre du psychique est reconnue. Tout particulièrement inepte paraît ici l’affirmation du caractère bourgeois et réactionnaire de la théorie des électrons, des quanta et de la relativité. C’est là nier toutes les découvertes de la science, toute la physique contemporaine, et trouver bonnes précisément les théories réactionnaires. Cela parce qu’on reproche aux physiciens d’en arriver finalement à une négation complète de la matière. On leur oppose donc la physique du prolétariat et de Lénine. Seulement, comme le prolétariat et Lénine n’ont aucune physique et n’ont fait nulle découverte en ce domaine, il ne reste plus qu’à revenir aux théories périmées du XIXe siècle. On répète sans cesse que la physique doit être dialectique, mais ces affirmations demeurent des déclamations purement verbales. Dans « l’Athéisme militant » sont parfois exposées d’une manière très sensée et même impartiale les théories philosophiques et scientifiques de l’Occident. Il s’y trouve un article assez intelligent sur la « Philosophie des Als Ob » de Vaihinger. Mais, après un exposé assez objectif, il est traîné dans la boue et aussitôt déborde un flot de grossières invectives.

La philosophie du fonctionnalisme de Vaihinger est dénoncée comme philosophie de la bourgeoisie en décomposition, voire comme tout à fait réactionnaire. Mais on ne tente même pas de montrer en quoi la philosophie de Vaihinger, dont on s’exagère d’ailleurs l’importance, est bourgeoise-réactionnaire. C’est vraisemblablement qu’elle est sceptique, relativiste, qu’elle met en doute l’existence de la réalité où l’homme est appelé à accomplir des actes. L’action se détermine par la perception de la réalité. Tout le passé aurait vécu dans un état de mensonge, conscient ou inconscient ; il ne ressentait pas les réalités telles qu’elles sont, et ne pouvait donc pas agir sur le réel. À toutes les idéologies du passé une seule vérité sempiternelle est opposée : la vérité morale qui réprouve l’exploitation et l’oppression des masses.

En réalité, toute cette conception repose sur l’hypothèse qu’il y a identité entre la nature objective de la vérité et le subjectivisme de classe du prolétariat. Si l’on met cela en doute, tout s’écroule. Nombre d’esprits, et entre autres les marxistes, ont vu dans le matérialisme historique une méthode et non une théorie, ou un dogme, toujours passibles d’une révision et d’un développement ultérieur. Les marxistes-léninistes au contraire insistent expressément sur ce point que le matérialisme historique n’est pas seulement une méthode, mais une théorie, une doctrine, un système de dogmes. Et il n’en peut aller autrement : ce n’est qu’ainsi que leur philosophie acquiert un caractère « théologique », que leur doctrine est une doctrine religieuse.

Il est à observer que les marxistes-léninistes dénaturent systématiquement la terminologie de la philosophie traditionnelle. L’initiative en a été donnée par Engels, qui opposait tout à fait arbitrairement la dialectique, la conception dynamique d’un univers qui serait mouvement et développement, à la métaphysique conception statique du monde. À ce compte, les idéalistes allemands du commencement du XIXe siècle devraient être appelés anti-métaphysiciens, et les matérialistes français du XVIIIe siècle métaphysiciens. Voilà pourquoi les philosophes de la ligne générale appellent Boukharine un métaphysicien : en effet, il ne comprend pas la dialectique. En réalité, la dialectique est de la métaphysique (la dialectique de Platon, de Hegel), bien qu’une autre métaphysique, non dialectique, soit également possible (par exemple celle de saint Thomas d’Aquin, de Spinoza).

Il n’est pas juste d’opposer idéalisme et matérialisme. C’est le réalisme qui doit être opposé à l’idéalisme. Quant au matérialisme, il s’oppose plutôt au spiritualisme. Quant à la théorie de Mach, c’est moins de l’idéalisme qu’il convient de l’appeler que du sensualisme. La notion même d’idéalisme est une notion complexe. L’idéalisme de Platon a pris naissance dans la lutte contre le sensualisme et présente un caractère ontologique. L’idéalisme de Kant a un caractère tout différent, dans une certaine mesure opposé à l’idéalisme platonien.

L’objectivisme phénoménologique de Husserl se rapproche de l’idéalisme platonicien et du réalisme médiéval. Toutes ces nuances s’effacent aux yeux des marxistes-léninistes. Fait significatif : ils ne reconnaissent et ne critiquent que les courants secondaires et déjà vieillis de la pensée philosophique occidentale. Les systèmes qui leur paraissent significatifs de maintenant, influents et répandus dans la civilisation « bourgeoise » sont : l’idéalisme kantien, Avenarius, Mach, Vaihinger, le positivisme. Alors que c’est un tout autre courant philosophique qui est en ce moment réellement caractéristique et intéressant, c’est : la phénoménologie de Husserl, c’est M. Scheler, Heidegger, c’est G. Jaspers, le réalisme métaphysique de N. Hartmann, le retour à l’hégélianisme de Kroner ; c’est, en France, le thomisme, la théologie dialectique en Allemagne, le pan-mathématicisme idéaliste de Brunschvicg, l’« Existenz Philosophie » issue de Kierkegaard. Tout cela demeure en dehors de l’horizon des philosophes soviétiques, ils l’ignorent simplement. Dans leur apologétique, les marxistes-léninistes retardent, tout de même que retardait l’orthodoxie. Ils n’ont pas la moindre notion du problème de l’irrationnel, le problème fondamental de la philosophie moderne. Les systèmes irrationalistes ne sont pas prévus par le matérialisme dialectique, lequel est en dehors de la problématique de la pensée philosophique mondiale. D’une façon générale, aucune problématique n’existe pour les marxistes-léninistes. On sent chez eux tout le moisi d’une pensée provinciale. Bien qu’au terme même de matérialisme reste attachée la valeur d’un symbole sacré, ce terme a cessé de désigner aucun système défini. Il faut créer une philosophie de la lutte, une philosophie de l’action. Il faut absolument justifier philosophiquement la révolution prolétarienne et la dictature prolétarienne qui s’est produite indépendamment de l’action des facteurs extérieurs de l’évolution et sans intervention de l’élément quantitatif du prolétariat : il faut absolument fonder cette possibilité sur l’élément qualitatif de la classe révolutionnaire. C’est là, on le voit sans peine, un changement essentiel apporté au marxisme. Le léninisme n’est déjà plus du marxisme. C’est une philosophie de la qualité, non de la quantité ; c’est une forme particulière d’idéalisme, et d’un idéalisme très poussé. La réalité elle-même à laquelle a affaire le communisme russe est, dans une certaine mesure, cérébrale, idéaliste, fantasmagorique. Ce qui ne fait que montrer le pouvoir de l’idée, le pouvoir de l’action humaine, la puissance transfiguratrice des mythes et des phantasmes. Le fait même de l’existence de la Russie communiste est la réfutation du matérialisme.

 

 

 

IV

 

 

La diffusion de l’athéisme militant, la propagande antireligieuse constitue une des tâches capitales de la philosophie soviétique. C’est même dans une notable mesure en vue de l’accomplissement de cette tâche que cette philosophie a été adoptée. On reproche aux mécanicistes que leur philosophie est incapable de suppléer la foi en des âmes qui s’éloignent de la religion, leur matérialisme étant trop vulgaire, trop élémentaire. Quant aux partisans de Déborine, on leur reproche leur indifférence à l’égard de la propagande antireligieuse. Conformément à l’article 13 de la constitution du parti communiste, tout communiste est tenu d’être athée et de mener la propagande antireligieuse. Le communisme ne peut être chrétien ; d’une façon générale, il ne peut avoir de religion. Tout un incident s’est déroulé avec le communiste suédois Hedslund, qui essayait de soutenir qu’un communiste peut être chrétien et croyant, que c’est son affaire personnelle. Il fut vivement combattu et fort maltraité par Yaroslavsky. Il est désormais avéré que la religion, les opinions religieuses ne sont nullement l’affaire de chacun, comme le prétendent les partis libéral-démocrates, mais bien affaire sociale. Le fait qu’ils considèrent la religion comme une affaire personnelle à chacun est l’un des motifs qui ont fait accuser les socialdémocrates de trahison. Lénine a solidement établi le principe suivant : la religion est affaire personnelle dans un État bourgeois, et dans un État bourgeois la séparation de l’Église et de l’État doit être exigée ; mais dans le parti communiste la religion n’est plus du tout affaire personnelle. Les rapports des communistes avec la religion sont affaire personnelle en pays bourgeois ; ces mêmes rapports, à l’intérieur du parti communiste, sont l’affaire du parti. Une fois enrôlé dans le Parti, le communiste est tenu d’être athée militant. Ces exigences sont un peu adoucies en faveur des ouvriers et des paysans admis dans le Parti, et dans le cas où ils acceptent le programme tout en n’ayant pas encore tout à fait dépouillé toutes les superstitions et tous les préjugés religieux.

Dans les questions de propagande antireligieuse, on établit une distinction expresse entre la lutte antireligieuse de la philosophie des lumières et la lutte antireligieuse révolutionnaire prolétarienne, distinction mise en évidence par l’attitude adoptée vis-à-vis de Plekhanov. Ses vues sur la religion sont critiquées dans un article spécial de « l’Athéisme militant ». Plekhanov est le fondateur du marxisme russe et de la social-démocratie russe ; il a exercé de son temps une grande action dans la social-démocratie internationale, mais a perdu toute autorité auprès des jeunes marxistes-léninistes ; il est reconnu traître social, menchévik et représentant de la IVe Internationale. Je pense que les marxistes-léninistes ont raison jusqu’à un certain point quand ils appellent Plekhanov un adepte de la philosophie des lumières, un « éclaireur » du peuple. Plekhanov est le type même de l’éclaireur, en lui vivent encore les principes du matérialisme des lumières du XVIIIe siècle. Nos marxistes-léninistes considèrent qu’il ne prend pas assez au sérieux la religion. Sa lutte contre la religion présente un caractère intellectuel, scientifique. Il pense encore que les croyances religieuses mourront d’elles-mêmes à la suite de l’accroissement des lumières dans les masses. D’où le reproche qui lui est adressé de méconnaître le caractère de classe de la religion et la nécessité d’une lutte de classe contre la religion. La lutte antireligieuse de la philosophie des lumières est la lutte de la libre pensée bourgeoise. Mais le marxisme-léninisme n’est nullement libre penseur et tient en mépris le radicalisme bourgeois libre-penseur. La lutte scientifique de la philosophie des lumières contre la religion n’est qu’un moyen dans la lutte de classe contre les exploiteurs. Plekhanov a méconnu le rôle d’exploitation tenu par la religion. Les jeunes philosophes soviétiques de la ligne générale rejettent toutes les théories de caractère scientifique sur l’origine de la religion et du christianisme ; toutes les définitions de la religion, ils les qualifient de bourgeoises, et ils s’en prennent vivement à des marxistes tels que Kounov, Plekhanov, Kautsky, qui usent de théories et de définitions bourgeoises. Ainsi Kounov, qui jouissait hier d’une grande autorité auprès des marxistes, et dont l’ouvrage La naissance de la religion et de la croyance de Dieu a été édité par le « Gossisdat » (Maison d’édition de l’État) et recommandé pour la propagande religieuse, est à présent rejeté et violemment critiqué ; il est interdit de se servir de ce livre pour la propagande antireligieuse. Kounov est positiviste, il n’est pas un matérialiste dialectique, il suit les théories de Taylor et des autres savants bourgeois sur l’animisme. Il méconnaît le caractère social, le caractère de classe qu’a toujours eu la religion. Sont rejetées toutes les théories scientifiques « bourgeoises » relatives aux croyances religieuses : animisme, naturalisme, totémisme, ainsi que l’école mythologique dans l’explication qu’elle donne du christianisme (la négation de l’historicité du Christ demeurant toutefois obligatoire), enfin la psychanalyse freudienne appliquée à la religion. Il n’y a à cela qu’une difficulté, c’est que Marx et Engels eux-mêmes penchaient vers la théorie naturaliste de l’origine des croyances. La moindre allusion au rôle positif qu’a pu avoir la religion dans un passé reculé soulève aussitôt l’animosité. Les marxistes-léninistes se sont placés à un point de vue absolument antihistorique ; ils étendent leur lutte de maintenant contre la religion à toute l’histoire passée. Ils considèrent que de tout temps la religion a engendré l’oppression sociale et l’exploitation. Les attaques contre le christianisme ne visent jamais que les formes du christianisme les plus vulgaires, les plus rudimentairement simplistes au sens intellectuel du mot, formes de la plus obscurantiste superstition. Les gloires du christianisme, les saints chrétiens et les ascètes, les grands penseurs chrétiens se trouvent sciemment ignorés.

La propagande antireligieuse est, il faut l’avouer, souvent dirigée contre les fautes réelles des chrétiens, dont ceux-ci sont forcés de convenir, mais n’atteint jamais le christianisme lui-même. Il est pénible, certes, d’être amené à reconnaître que les imputations portées, dans un article de Yaroslavsky, contre le christianisme historique sont aux trois quarts fondées, et la faute en revient aux chrétiens. Mais, par contre, jamais un mot des réalisations spirituelles les plus hautes de la vie religieuse. Les lecteurs sans instruction qui lisent les ouvrages de la propagande antireligieuse doivent garder l’impression que jamais des hommes de haute culture et de haute vie intellectuelle, des hommes doués d’un génie créateur authentique, en quête de vérité et de justice dans la vie, n’ont été croyants et religieux.

L’athéisme militant de la philosophie soviétique est dirigé contre toutes les religions et toutes les croyances. Mais il tourne une pointe particulièrement acérée contre le christianisme. Relevons comme caractéristique le sort fait au livre de Kautsky De l’origine du christianisme, considéré jadis comme l’ouvrage fondamental sur le christianisme. L’ouvrage, réédité pendant la période soviétique avec une introduction de Riazanov, était utilisé, comme le livre de Kounov, pour la propagande antireligieuse. Mais il est aujourd’hui sévèrement interdit de le faire servir à de telles fins : on s’est souvenu que Kautsky avait été un socialiste traître, un menchévik, un adversaire du bolchévisme ; toutes ses erreurs, pense-t-on, ses fautes et trahisons doivent se rattacher de toute évidence à ses vues historiques erronées, non-marxistes. Les marxistes-léninistes n’admettent pas que la pratique puisse être fautive et la théorie vraie ; pour eux, tout se tient. Kautsky voyait dans le christianisme primitif l’effet des mouvements prolétariens dans l’Empire romain ; il voyait dans la figure du Christ – le problème de son historicité lui paraissait sans importance – une figure de rebelle et de révolutionnaire, et n’était pas loin de reconnaître au christianisme primitif un caractère communiste, nonobstant la différence tranchée de ce communisme de consommation au communisme d’aujourd’hui. « L’Athéisme militant » consacre au livre de Kautsky un article spécial assez bien composé. Il est absolument défendu d’attribuer au christianisme primitif un caractère prolétarien et communiste. Cet argument ne peut pas être employé dans la propagande antireligieuse, car cela risque de rehausser le prestige du christianisme aux yeux des masses et de faire naître des sympathies en sa faveur. Le point de vue de l’infortuné Kautsky, malgré qu’il s’en tienne exclusivement aux phénomènes économiques, est déclaré théologique (ce qui devient du plus haut comique). D’autre part, Kautsky explique la naissance du christianisme par le milieu historique et l’adaptation à ce milieu. Mais cette explication à son tour est dénoncée comme mécaniciste. Le phénomène chrétien doit être expliquée par la dialectique interne des classes, par la lutte sociale des hommes entre eux, par leur auto-dynamisme. Le christianisme, comme toute religion, a été dès le début un mal social de classe, non un bien. Et on en vient même jusqu’à soutenir que, dans le culte du christianisme primitif, le sang humain était versé, et que la communauté sexuelle existait. Il n’y a jamais eu de persécutions du christianisme par l’Empire romain ; ce n’est là qu’une invention. Et les expressions qu’on rencontre sont d’une absurdité, d’une ineptie qui passent toute imagination. Par exemple, on écrit dans un de ces ouvrages : Derrière les figures de Bouddha et du Christ on voit se dresser l’impudente face du capitalisme. Les fautes du christianisme au cours de l’histoire donnent, en effet, lieu à des monstruosités de ce genre. Tout ce qu’on écrit dans la littérature soviétique sur la religion avec des prétentions scientifiques est d’un niveau infiniment plus bas que la philosophie de la ligne générale elle-même, qui représente malgré tout un certain effort de pensée. Mais ici la passion de parti et l’animosité paralysent définitivement la pensée. Néanmoins on utilise avec beaucoup d’adresse tous les moyens d’agir sur l’émotivité des masses. Un grand nombre de ces procédés se sont révélés heureux au point de vue psychologique. En quoi consistent ces thèmes fondamentaux ? Quels sont les points faibles, les points vulnérables sur lesquels portent les coups ?

La définition donnée par Lénine de la religion comme s’expliquant par les besoins de la lutte de l’athéisme militant est reconnue comme l’unique définition conforme à l’esprit de la ligne générale de la philosophie soviétique et l’unique scientifique. D’après Lénine, la religion est un instrument d’exploitation, un toxique spirituel ; avant tout elle possède une existence de classe. La religion a toujours été un instrument d’exploitation et d’oppression ; elle n’a jamais eu de valeur positive, jamais elle n’a conduit, jamais elle n’a délivré, jamais elle n’a contribué à l’amélioration de la vie. Jamais la religion n’a défendu les intérêts des opprimés, toujours elle a soutenu l’état de choses existant, l’immobilité sociale. La littérature antireligieuse soviétique reprend les arguments de Feuerbach et de Marx, mais sous une forme plus grossière. Les consolations d’outre-tombe détournent du souci d’améliorer la vie terrestre. La religion procure un bonheur imaginaire et reflète le malheur réel de l’homme. La symbolique du christianisme n’est que l’expression des rapports sociaux avec l’inégalité, la domination des uns sur les autres, l’oppression. Mais voici l’argument de fond de la littérature soviétique antireligieuse : la religion en général, et en particulier la religion chrétienne, est la négation de l’activité humaine. L’activité est dévolue à Dieu, tandis que l’homme est passif et rabaissé. Le christianisme enseigne à supporter, à souffrir l’injustice et l’inégalité sur terre, et à attendre la justice et la béatitude au ciel. Si la philosophie soviétique se cramponne si fort au matérialisme, c’est que le matérialisme est la négation radicale de toute transcendance, de tout au-delà. Or les communistes haïssent plus que tout la transcendance, l’au-delà, et voient leur principal ennemi dans la foi en un monde transcendant, en l’existence d’un être transcendant. À cela se rattache le thème le plus fréquemment utilisé de la propagande antireligieuse, l’argument considéré comme le plus convaincant : les chrétiens croyants attendent l’amélioration de leur vie du miracle, de la grâce divine. Ils célèbrent des offices pour demander une bonne récolte, pour la cessation de la sécheresse, au lieu de perfectionner la technique de l’économie rurale, au lieu d’installer des tracteurs. Cela contrarie l’activité de l’homme. La technique est considérée comme le plus puissant instrument dans la lutte avec la religion. Les méthodes de propagande antireligieuses sont surtout appropriées en milieu paysan. Elles sont calculées pour des formes de christianisme proches des superstitions et qui rabaissent effectivement l’activité de l’homme. Au cours de l’histoire, on a souvent usé du christianisme en vue de nier l’activité de l’homme. Mais cela n’a pas le moindre rapport avec l’essence du christianisme en tant que religion du Dieu-homme. Le christianisme n’enseigne pas que le chrétien doit en tout et toujours attendre le miracle, que seul Dieu agit, et non pas l’homme. Toutefois l’argument de la passivité humaine demeure encore le plus fort de tous les arguments dont use la propagande antireligieuse ; il pose le problème de l’explicitation dans la conscience chrétienne et de la justification de l’activité humaine. Les marxistes-léninistes croient que la rationalisation de l’économie supprimera la mystique et la religion, ne laissera plus de place au mystère. C’est l’anarchie de la production capitaliste qui engendre les croyances religieuses. Argument extrêmement fragile et ne correspondant nullement à la réalité, car c’est précisément pendant la période capitaliste que se sont affaiblies les croyances religieuses dans la société humaine, et ce sont les contradictions du régime capitaliste qui poussent plutôt à l’athéisme. Les marxistes-léninistes croient que l’économie dirigée, qui fait dépendre la vie des hommes eux-mêmes de l’activité organisée, que la rationalisation de la vie tout entière, en supprimant le hasard, doivent supprimer du même coup la religion et amener le triomphe du matérialisme. Mais il ne faut pas attendre que les choses viennent d’elles-mêmes, par voie d’auto-dérivation ; cette réalisation suppose la lutte, la propagande antireligieuse. La propagande antireligieuse constitue un devoir sacré, et la philosophie doit se mettre à son service. C’est là une des tâches capitales sur le front philosophique, tâche qui fait partie intégrante du plan quinquennal. De plus, on instaure une distinction entre la propagande antireligieuse et les persécutions religieuses. Les ouvrages de la propagande soulignent avec une insistance particulière cette discrimination. Dans les manuels de propagande antireligieuse, dans les discussions sur ses méthodes, on s’élève continuellement contre la fermeture des églises par force, contre les sacrilèges. « Ne faisons pas de martyrs », s’écrie Yaroslavsky et tous ceux de son bord. Ce n’est pas avantageux ; cela conduit à la réaction religieuse et à l’affermissement du sentiment religieux dans le peuple. On passe en revue tous les cas où on a laissé se commettre des fautes, où l’on a poussé le zèle trop loin, et où l’on s’est engagé dans la voie des persécutions. Il est recommandé de s’abstenir de pareilles méthodes, qui sont tenues pour une déviation et une déformation. Mais nous savons qu’en réalité on fait des martyrs, que presque tous les prêtres sont placés dans les conditions de martyrs. Seulement, ces faits sont interprétés non comme des persécutions religieuses, mais comme des mesures politiques de répression contre les contre-révolutionnaires. Quant aux fêtes, on dit qu’elles ont un sens réactionnaire parce qu’elles amortissent la haine de classe des travailleurs vis-à-vis des exploiteurs.

Il est curieux d’observer que les membres des sectes sont considérés comme plus dangereux que les orthodoxes. L’orthodoxie apparaît comme la forme du christianisme la plus basse, la plus passive, la plus superstitieuse, la plus obscurantiste. Aussi est-elle facile à vaincre. La religion des sectes est une forme perfectionnée du christianisme, moins réactionnaire au point de vue social. Les membres de sectes sont infiniment plus actifs que les orthodoxes, ils font preuve de plus d’adresse dans la lutte. Aussi est-il plus difficile de lutter avec eux, ils sont un ennemi plus dangereux. (Ce sont sans doute les baptistes que l’on a surtout en vue.) Les sectaires peuvent être même communistes, mais alors ils nient la lutte de classe par violence et affaiblissent l’activité des travailleurs. Il faut encore souligner que les « popes sans soutane » sont reconnus comme plus dangereux que les « popes en soutane » ; ils représentent un ennemi autrement subtil, d’une culture plus raffinée, mieux armé. Les « popes en soutane » ont encore la possibilité d’exister quoique dans de très dures conditions et avec une très étroite limitation de leur activité religieuse, cela grâce aux concessions opportunistes accordées aux vestiges de superstitions dans les masses populaires. Mais les popes sans soutane se voient absolument refuser le droit à l’existence en territoire soviétique. On peut encore parler de Dieu à l’église, pendant l’office. Mais, en dehors de l’église, en dehors de l’office, personne n’est autorisé à parler de Dieu. À la catégorie des popes sans soutane appartiennent en réalité tous les non-matérialistes, les non-marxistes, tous les libres philosophes, tous les hommes aux aspirations spirituelles, catégorie comme on le voit prodigieusement large : tout philosophe idéaliste ou spiritualiste est un pope sans soutane. Même Einstein est un pope sans soutane. Même Lounatcharski est suspect.

L’idéologie des popes sans soutane est plus inquiétante que celle des popes en soutane, parce que, dans la lutte à soutenir avec eux, on ne peut recourir à des arguments aussi élémentaires. Les marxistes-léninistes haïssent surtout les formes raffinées et spirituelles de la pensée et de la vie religieuse. Lénine déclare carrément qu’un abbé catholique, suborneur de jeunes filles, est de beaucoup préférable à un prêtre chaste, d’une vie très haute, il est plus facile de venir à bout du premier.

Rien n’est plus odieux aux marxistes-léninistes que toutes les tentatives de conciliation du christianisme avec le socialisme et le communisme. Ils redoutent que l’Église ne s’apprête à accepter le socialisme pour s’emparer des âmes des travailleurs. Pour eux, l’hostilité de l’Église à l’égard du communisme est déterminée non empiriquement par les faits, mais découlerait de la doctrine de l’Église elle-même. Et je suis assuré que pour les communistes de l’athéisme militant, le bourgeois rempli de convoitises capitalistes est plus acceptable, plus tolérable que le chrétien communiste, il peut être un compagnon de route. Quant à la propagande antireligieuse, c’est un composé complexe. Il y entre même incontestablement les éléments d’une lutte éducative pour éclairer les masses incultes. Mais cet élément est uni étroitement avec l’athéisme militant et une nouvelle, une effrayante idolâtrie.

 

 

 

V

 

 

Faisons le bilan de notre analyse. L’attitude des marxistes-léninistes à l’égard de la philosophie et de la religion est avant tout déterminée par les besoins d’une lutte active. C’est pour cela que la philosophie soviétique peut de prime abord donner l’impression d’un pragmatisme. Mais elle interdit précisément le pragmatisme et professe l’existence d’une Vérité objective absolue, qui correspond à la réalité. Les marxistes-léninistes nous stupéfient par la force, le caractère entier de leur foi, par leur incapacité à la réflexion critique et au doute. Il y a une part de vérité dans leur recherche d’un système philosophique synthétique, où la théorie et la pratique soient indissolublement unies. Nous devons, nous aussi, agir de même, mais au nom d’autre chose. Eux veulent élaborer un homme nouveau, une structure psychique nouvelle, et peut-être cela leur réussira-t-il mieux que l’édification d’une économie nouvelle. Dans le domaine psychologique, ils ont obtenu beaucoup. Et c’est là le plus effrayant. L’économie communiste est beaucoup moins redoutable, beaucoup plus neutre. Nous aussi devons espérer en la naissance d’un homme nouveau, en la création d’une structure psychique nouvelle, mais fondée sur les assises éternelles du christianisme. Les marxistes-léninistes ont formé le grandiose dessein d’une reconstruction radicale de la vie sociale. Là est leur force. Mais ils en arrivent au règne de l’impersonnalisme incolore. Ils ont rejeté toutes les anciennes choses sacrées, toutes les anciennes valeurs, et se sont inclinés devant un sacré nouveau et des valeurs neuves. Mais ce nouveau sacré, ces nouvelles valeurs n’habitent pas les cimes de l’être, elles gisent dans les bas-fonds. Une seule valeur les exhausse, la valeur de la justice sociale.

Les marxistes-léninistes ne voient pas le côté prophétique de la religion, et un prophétisme sans lumière leur est propre. Leur conception du christianisme comme d’une religion obscurantiste d’esclaves allège de beaucoup la tâche qu’ils se sont proposée. Et, malheureusement, dans cette conception ils se rencontrent avec nombre de chrétiens. En ce qui concerne leur conception du monde, le matérialisme devenu trop souvent verbal n’est pas essentiel ; ils ne sont même plus du tout matérialistes ; une spiritualité non illuminée leur appartient. Mais ce qui leur est véritablement essentiel, c’est l’athéisme, la haine du christianisme. Le communisme est la forme extrême de l’idolâtrie sociale, bien qu’il recèle une part de vérité sociale ; conséquent avec lui-même, il va jusqu’au bout et reconnaît la primauté absolue de la société, du social, sur l’homme, sur la personne, sur l’âme. Ces hommes rejetés tout entiers à la surface de la lutte sociale ont paralysé en eux toute inquiétude sur le sens de la vie individuelle, sur le destin de la personne humaine en face de l’Éternité. Asservie au cours du temps, la philosophie des marxistes-léninistes ne médite jamais sur le problème de la souffrance, de la mort, sur le sens de ce qui passe, sur l’éternité. Leur simplisme philosophique s’exprime avant tout dans leur incompréhension de ce fait que tout est déterminé par une valorisation primordiale, par une hiérarchie de valeurs. Le problème des valeurs n’existe absolument pas pour eux. Cependant que toute leur spéculation et toute leur action sont dominées par le fait qu’ils ont élu comme valeurs souveraines de la vie les valeurs sociales, économiques et techniques. Conception qui ne correspond aucunement à la complexité et à la richesse du réel qu’ils poursuivent, ne correspond en rien au mystère de l’être. Leur philosophie n’est pas une philosophie de l’existence humaine, mais une philosophie des objets, des choses, quelles que soient par ailleurs leurs affirmations au sujet de l’activité des hommes-classes. La vérité pour eux n’est qu’une arme de combat, elle exhale la haine. Cette vérité-là est liée au Plan Quinquennal, non à l’Éternité. Ainsi se trouve rabaissée, souillée, déshonorée la grandeur de cette tâche : l’organisation équitable de la société humaine, tâche devant laquelle ils ont été placés par le mystérieux dessein de la Providence.

 

 

Nicolas BERDIAEV, Problème du communisme, 1936.

 

 

 



1Le sociologue allemand Tennies établit cette distinction féconde entre Gesellschaft et Gemeinschaft ; mais il reste sur le terrain de la sociologie naturaliste.

2Ce n’est qu’au premier stade de la révolution que la popularité du communisme peut s’expliquer du fait qu’il flatte les instincts des masses.

3Le plus grand critique russe du XIXe siècle.

4C’est ce que pensait déjà M. Mikhaïlovski. La jeune philosophie soviétique qui fut récemment élaborée renie le Darwinisme en sociologie, mais le considère obligatoire en biologie.

5On retrouve un thème analogue dans le Bartianisme moderne.

6Parmi les ouvrages que j’ai consultés j’indique les suivants : la revue l’Athéisme militant, de l’année 1931 ; c’est la revue philosophique et scientifique des communistes ; elle comprend une chronique importante des divers courants intellectuels de l’Occident. Le Matérialisme historique, publié par le collectif d’auteurs de l’Institut de professorat de philosophie rouge, sous la direction de Raltsef, paru en 1931, ouvrage qu’on peut regarder comme capital, – véritable encyclopédie du Marxisme-Léninisme. Pour la conversion sur le front philosophique, 1931. L’Antireligieux, la revue de méthodologie scientifique (année 1931). Recueil des programmes et de méthodes pour une préparation nouvelle à l’activité antireligieuse. LÉNINE, De la religion. JAROSLAVSKY, Sur le front antireligieux (1924). KHOUDIAKOV, La lutte de classe et la religion. Malheureusement je n’ai pu avoir connaissance de la revue intitulée Sous la bannière du Marxisme, qui représente, non la « ligne générale », mais le groupe de Déborine. Le présent article suppose, cela va sans dire, connus le marxisme classique, ainsi que les ouvrages de Plekhanov, Bogdanov, Boukharine et les autres auteurs, à présent tous rejetés. Je ne les indique donc pas. Pendant longtemps le traité capital était le livre de BOUKHARINE, La théorie du matérialisme historique. Il est maintenant reconnu hérétique, dangereux, représentant la déviation de droite, la déviation Koulak, au sein du parti communiste.

7Penseur chrétien remarquable de la fin du XIXe siècle.

8Sociologue très connu des années 70.

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net