Lettre à Frédéric Lefèvre

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Georges BERNANOS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

MON CHER LEFÈVRE,

 

Vous voulez absolument que je parle encore du Soleil de Satan. Je dois bien ce sacrifice à votre amitié, dont je sais mieux qu’un autre le généreux dévouement. Mais les livres sincères ne sont pas les plus faciles à défendre, et vous savez que j’ai écrit celui-ci avec une imprudente bonne foi.

Les préfaces d’auteur m’ont toujours paru d’ailleurs un peu sottes, et que dire des éclaircissements ? Mais voilà qu’une lettre me décide à rompre le silence, parce qu’elle est de celles qu’on ne lit pas seulement, qu’on entend, qui portent un cri sincère. Vous la connaissez, puisque c’est de vous que je la tiens : elle vous était adressée. Elle est signée de Gaston Leroux. Le romancier subtil et hanté du Parfum de la Dame en noir est allé beaucoup plus loin dans mon livre que tant d’autres qui paient patente. Maïs j’estime qu’il a pris la route à contresens et mon point de départ pour point d’arrivée.

L’auteur de mauvaise foi se défend par les textes, qu’il est toujours facile de solliciter. Pour moi, je dirai seulement mes intentions. Ce ne sont pas là des paroles en l’air ! Il est vrai que la guerre nous a contraints à une révision complète des valeurs morales... Il est vrai, il est absolument vrai que nous nous sommes sentis révoltés, soulevés de haine contre la mystique que tes grands quotidiens offraient à ce pauvre peuple surmené.

Ce dégoût, chez nous lucide, a été senti obscurément par un grand nombre. L’épreuve sensible de la guerre avait éveillé dans beaucoup d’âmes ce que j’appellerai le sens tragique de la vie, le besoin de rapporter aux grandes lois de l’univers spirituel, de faire rentrer dans l’ordre spirituel la vaste infortune humaine. Le problème de la Vie est le problème de la Douleur.

Le moraliste s’arrête là. Le gémissement arraché au cœur humilié, c’est la prière à l’état naissant, la source qui sort d’un sol saturé. Mais il ne saurait suffire. La sensibilité, à ce premier pas, cherche un appui. Elle le trouve ou croit le trouver dans une mystique qui le met en communion avec d’autres sensibilités blessées. C’est encore un chemin qui mène à Dieu, et pas le plus sûr. Témoin tant de nos contemporains qui vont au naturisme homicide de Rabindranath Tagore.

Mais Rabindranath Tagore n’est guère plus dans l’histoire de l’inquiétude humaine qu’une anecdote pittoresque. Cette inquiétude se trouve au fond de tout art, à moins qu’il ne l’inspire de lui-même, et comme à son insu. La condamner au nom de la seule raison est une entreprise assez vaine. Elle n’est pas non plus sans péril. Car, dans son expression la plus haute et la plus parfaite, l’art est encore une recherche. L’œuvre d’art, même fixée par le génie, garde, jusque dans son immobilité sublime, le geste et la forme de son élan. Oui, l’espèce de joie sacrée dont la merveilleuse présence nous remplit a l’aiguillon de l’attente, et l’espérance plus belle naît de notre désir comblé. Certains n’ont pas compris, ne comprendront jamais, qui croient l’art fait seulement pour exprimer une certaine élite intellectuelle, une petite troupe d’habiles et de délicats, dont la sagesse n’est que l’autre nom de l’avarice. Hommes de goût, critiques adroits et pertinents, habiles à garder le génie de certains excès (car le génie, hélas ! ne se trompe jamais à demi), tout se gâte sitôt qu’ils prennent la place des maîtres. Ils ne savent que choisir, et ils ne sauraient trouver qu’en autrui la matière même de leur choix. L’obscur sentiment de leur impuissance tourne vite à l’aigreur, à l’envie – peut-être à la haine de l’artiste créateur auquel ils prétendent s’égaler. Leur bruyant enthousiasme fait alors la renommée de quelque écrivain secondaire, mais subtil, érudit, dans lequel ils flairent avec joie un petit de la même portée. C’est ainsi qu’on propose Anatole France à l’admiration du monde. Prenant prétexte d’une réaction contre une nouvelle anarchie romantique, le dix-huitième siècle essaie de rentrer derrière ce vieillard éreinté : remède pire encore que le mal ! Car l’ivresse artificielle du rationalisme finit toujours par aboutir à un accès de delirium tremens. Et l’on voit tout à coup paraître, à travers le désert d’une littérature rendue stérile, le sauvage, l’homme de la nature, le primate plein de songes, et ruminant la ruine totale de la planète avec un cœur d’enfant : le Genevois Rousseau.

On ne peut le nier : l’art a un autre but que lui-même. Sa perpétuelle recherche de l’expression n’est que l’image affaiblie, ou comme le symbole, de sa perpétuelle recherche de l’Être. Racine, par exemple, eût-il atteint son point de perfection, s’il n’avait un jour, d’un coup splendide, surmonté l’homme moral et retrouvé l’homme pécheur ? Nulle autre cause que celle-ci n’expliquerait sa constante amertume, je ne sais quel frisson douloureux partout sensible, ni le silence tout à coup gardé, ni la mort. Sans doute peut-on croire que le rival heureux de Corneille, instruit de la lutte épuisante soutenue par l’aîné magnanime, et d’ailleurs impatient de gloire, a passionnément souhaité plaire à un public que l’auteur du Cid avait rassasié de sublime, et qui voulait un autre divertissement. Mais ce n’était pas de sublime grec ou romain que ce jeune homme avait rêvé de remplir son cœur avide ! Que n’eût-il même cédé au goût et à la mode pour dire au moins quelque chose des grandes passions dont ses orageuses amours n’étaient encore que l’image affaiblie ! Déjà, dans le cri de triomphe et de bienvenue à la vie de l’adolescent vainqueur, aimé, célèbre, se décèle la fêlure imperceptible, le frémissement de la joie mêlée d’angoisse, la recherche d’une vérité plus urgente et plus profonde. Qui le suit au long de la route aride ? Jusqu’à ce qu’ayant vu se dresser tout à coup, engendrée de son art, pâle de la volupté pressée jusqu’au supplice, sa petite main secrète posée sur l’épaule de son insignifiante amie – Phèdre – il reconnaisse le visage fraternel et son propre remords dans les yeux mourants.

 

 

 

II

 

 

Les rationalistes ne m’intéressent pas : je ne leur porte pas beaucoup plus d’intérêt qu’à un caillou. Si j’avais à m’occuper d’eux, je leur proposerais un autre saint que celui de Lumbres, et, par exemple, un saint raisonneur (il y en a). Mais je vais plus loin. Je vous ferai cet aveu, Lefèvre : il est vrai que j’ai désiré, par mépris, que mon fol, mais humble et puissant héros leur fût étranger. J’aurais voulu qu’il les défiât.

Oui, j’ai pensé à ceux que rebute ce moralisme, ce christianisme atténué, qui semble à la mesure d’une civilisation industrielle dont le seul objet paraît être la souveraineté sur la matière. J’ai voulu leur dire : « Vous cherchez une vision du monde moral à la fois logique et pathétique ? Ne cherchez pas plus loin. »

Je crois que mon livre scandalisera d’abord ceux-là mêmes auxquels il a quelque chose à donner. Que de baptisés n’ont conservé du catéchisme oublié que le souvenir vague d’un ensemble de règlements et de symboles imaginés pour faciliter l’observance des préceptes moraux. Dieu nous surveille du haut des âges et sourit paternellement à des fautes dont Il connaît la vanité. Le démon est un gaillard indiscipliné qui joue des farces puériles à l’inaccessible Trinité. Le saint, supportable s’il est humanitaire, fait figure d’exalté sitôt qu’il passe les bornes de la sagesse bourgeoise. Car la sœur de charité, excellente à moucher les gosses, devient, au Carmel, pour les uns une fanatique et, pour les indulgents, une fleur rare et décorative, un précieux bibelot humain... Alors, quoi ? Que vient faire ici Jésus crucifié ?

J’ai deviné quelque chose, mon cher Lefèvre, au fond de l’émouvante surprise de M. Gaston Leroux. Il donne à l’espèce de terreur qui l’a saisi tout à coup telle ou telle cause. N’importe. Je sais mieux que lui où j’ai frappé : je connais dans l’âme ce point précis, ce nœud vital. J’ai appris à M. Gaston Leroux ce qu’était précisément le péché.

Le problème de la Vie, disais-je, est le problème de la Douleur : c’est encore mal parler. Tout le problème de la vie tient à l’aise dans celui du Péché. Qu’est-ce donc que le péché ? Une transgression à la loi ? Sans doute, mais que voilà une pauvre abstraction ! Au lieu que vous aurez tout exprimé de lui quand vous l’aurez nommé de son nom : un déicide.

Je sais que cette parole est dure. Un Créateur souriant à l’étourderie de sa créature, ou fronçant un peu les sourcils, c’était tellement plus commode. Mais si vous abandonnez quoi que ce soit de la définition capitale, la rédemption n’a plus de sens, et l’ignominieuse agonie du Juste n’est qu’une affreuse et démentielle histoire.

Sur un pareil sujet, d’ailleurs, le langage humain a multiplié l’équivoque. Nulle part n’apparaît plus clairement son essentielle lâcheté. Il dit, il écrit : Mal. Ce mot s’entend de la souffrance comme du péché – du crime comme de cela qui en est précisément la compensation ineffable. L’animal raisonneur a réussi ce prodige d’enfermer dans le même signe abstrait l’idée du déicide et celle d’une forte rage de dents.

Le péché est un déicide, mon cher Leroux, et j’admets qu’un tel mystère est difficile à surmonter : on ne nous en demande pas tant. Mais, inscrutable dans son essence, ce mystère se justifie assez en rétablissant l’ordre dans l’univers moral, en ramenant à l’unité des éléments jusqu’alors irréductibles, en donnant au problème de la douleur une solution équitable. Quand le péché n’était qu’une transgression à la loi, sa répression si sévère était incompréhensible, mais il est d’abord un crime contre l’Amour. Le Sacrifice de la Croix n’est plus seulement un sacrifice compensatoire, car la justice n’est plus seule intéressée, n’étant pas la seule outragée : au crime contre l’Amour, l’amour répond à sa manière et selon son essence par un don total, infini. Où se fera donc l’union du Créateur et de la créature, de la victime et du bourreau ? Dans la douleur, qui leur est commune à tous deux.

Nous sommes au centre de ce drame immense, nous sommes au cœur même de la Très Sainte Trinité. Quoi donc ? En Dieu même, cette espèce d’incompréhensible orage ? Cela vous paraît incroyable en effet, parce que vous n’imaginez qu’un bon Dieu raisonneur, une intelligence organisatrice. Mais la définition de Dieu n’est pas celle-là d’abord : Il est d’abord charité. Dieu est l’Amour absolu. L’Amour absolu ! Au mouvement de notre misérable cœur, tâchez de mesurer cette force inouïe ! Nous vivons à l’aise, inconscients, au milieu de ce tourbillon formidable dont le moindre écart de son inflexible spire, s’il était toutefois possible, irait déracinant les mondes. Pour l’amour, rien n’est médiocre, tout est grand. La plus petite part de ce qu’il aime lui est non moins précieuse, urgente, nécessaire. La raison rebrousse au seul penser de ce prodigieux appel qui a fécondé le chaos, qui emporterait le plus puissant des anges comme un fétu et qui vient pourtant expirer, suppliant, insatiable, inassouvi, à l’oreille d’un petit enfant !

M. Leroux me veut convaincre de lui avoir servi le Désespoir au fond de mon plat d’enfer. Ce témoignage me remplit de joie. Il me prouve que j’ai dépassé la littérature, atteint la part réservée d’une âme. Il y a sans doute d’autres âmes, en petit nombre (et mon pauvre Donissan est l’une de ces âmes-là) que la malice du péché remplit d’une excessive terreur : ce n’est pas pour elles que j’écris. Mais c’est d’elles que j’écris, c’est leur terreur que je propose à tant d’hommes, non pas indignes de la vérité, mais qui cherchent encore dans les passions le grand message dont leurs cœurs sont avides. Ils en sont à vouloir moins le plaisir que la douleur, qui est au fond. Douleur incompréhensible, mon cher Leroux, tant qu’on ne veut voir en elle que la juste rétribution de la faute. Elle est cela sans doute : elle est autre chose aussi. Elle est le pain que Dieu partage avec l’homme. Elle est l’image temporelle de la possession divine à laquelle nous sommes appelés. Pourquoi vous effrayez-vous des paroles si simples par quoi j’essaye de rendre sensible une vérité élémentaire, à savoir que Dieu demande à ses amis privilégiés ce qu’il a donné lui-même, une souffrance de surcroît ? Une parole pourrait nous sauver, mais l’amour a d’autres voies que la raison ou plutôt va la rejoindre bien au delà de notre entendement. Il n’avait à donner qu’une parole. Il a donné Sa Vie. Certes, l’auteur du Mal n’est pas l’homme. L’Ange rebelle n’a dit non qu’une fois, mais une fois pour toutes et dans un acte irréparable où toute sa substance est engagée. La partie ne se joue plus aux enfers ; elle se joue désormais au cœur de l’Homme-Dieu, où l’humanité a sa racine, ce cœur percé d’une lance, et où notre race, elle-même ouverte, mêle son sang prodigué sans mesure. Pour nous tous qui ne savons pas – ou si mal ! –, qui vivons comme des bêtes, aussi totalement ignorants du signe dont nous sommes marqués, quelques-uns souffrent et meurent, non pas en vain. Du désespoir qui l’exerce jusqu’au martyre, mon pauvre Donissan n’est point tout à fait irresponsable, car il a fait, sans le savoir, un vœu sacrilège. Mais il est dans l’ordre que Dieu fasse servir cette faute à ses desseins. Ne l’ai-je pas dit ? Ne l’ai-je pas écrit ? Ce désespéré jette l’espérance à pleines mains.

À dire vrai, je ne méprise pas moins l’incrédule satisfait ou l’érudit capable de raisonner sur l’amour de Dieu, en vingt volumes, avec un sang-froid de collectionneur d’espèces rares. Parlons mieux : je méprise l’un, je hais l’autre de tout le poids de ma forte vie. Qui m’accuse d’avoir voulu faire du curé de Lumbres un saint ; plus encore : le Saint ? Des nigauds qui courent à travers les livres à la recherche d’un sujet de roman. Je vois tel d’entre eux administrer son petit vice et sa petite vertu, jouer à la hausse et à la baisse, avec un flair de vieux banquier. Voudrait-on que je me dépense pour ces jeunes avares ? Je ne saurais entrer de biais dans le Mal ni dans le Bien. On ne peut vivre hors du réel. Et le réel, le positif de la vie, ce n’est pas quelques instants d’exaltation sensuelle ou intellectuelle, ou même de vague religiosité, c’est cette nappe profonde de la douleur qui tout à coup jaillit à la surface, comme l’eau d’un fleuve souterrain. Ceux qu’on admire ont bouché toutes les issues, vivent au sec. Quelle injure, par exemple, quel affront à l’homme que ce scepticisme dont nous savons bien qu’il aboutit au vice le plus morne ! La confidence du vieillard, commencée parmi les bibelots les plus rares, et qui s’achève dans un mauvais lieu sordide, où il se travaille en vain pour susciter en lui quelque chose de mort, – on ne sait quoi, – sa virilité ou son âme.

 

 

 

Georges BERNANOS.

 

Paru en 1926 dans Le Roseau d’or.

 

 

 

 

 

 

 

 

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