Sainte Bernadette de Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Berthe BERNAGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Penchée vers l’âtre à peine rougeoyant, la maman Soubirous déclara :

– Il n’y a plus de bois.

Or, les Soubirous, pauvres, ne s’adressaient guère au marchand de bois. Justement, c’était jeudi, jour de congé à l’école. Les deux petites Soubirous répondirent : « Si nous allions en ramasser au bord du Gave ? » Mais il faisait froid et noir, en ce lendemain des Cendres de l’année 1858. Les nuages étaient bas au-dessus de Lourdes, le sol glissait, et l’aînée des fillettes avait un rhume. Madame Soubirous hésitait donc, lorsqu’une petite amie, Jeanne Abadie, qui était venue jouer avec Bernadette et Antoinette et mourait d’envie de se promener, proposa de les escorter. Oui, à trois, on pouvait partir. Mais que Bernadette l’enrhumée mette son capulet blanc.

Les voilà donc qui descendent à grand fracas de sabots et toutes bavardes en leur patois. Une bonne femme leur crie : « Allez donc dans la prairie de Massabielle ; on a coupé des peupliers ; bien sûr, vous trouverez des branchettes près de la grotte. » Car il y a, dans le rocher, une jolie grotte très connue des bergers et des pêcheurs de truites ; elle est tapissée de lierre et ornée d’églantiers. Mais ce n’est pas la saison des fleurs d’églantiers... Quel froid ! Dire qu’il va falloir, pour gagner la prairie, traverser ce petit canal d’eau glacée !

Braves comme de vraies montagnardes, Jeanne et Antoinette se déchaussent et passent. Mais Bernadette est une frêle petite fille, sujette à l’asthme. Entendant les autres crier au froid, elle demande à Jeanne, son aînée d’un an et si forte, de la prendre sur son dos. Elle est bien accueillie ! « Tu m’ennuies ; reste donc où tu es, peureuse ! »

Et Jeanne s’éloigne gaiement avec Antoinette. Résignée, Bernadette s’assoit vis-à-vis de la grotte, quitte ses sabots, puis un bas – humble bas durci par les reprises. Soudain, elle entend un grand coup de vent. Oh ! l’églantier bouge, dans la grotte ! Elle se lève, un pied nu, la pauvrette, et voit s’épandre un nuage couleur d’or ; peu après, une dame en blanc vient se poser sur l’églantier. Elle fait signe d’approcher.

Bernadette a toujours son chapelet en poche. Elle le tire et commence les Ave, sans savoir pourquoi. Or, la Dame a aussi un chapelet ; elle l’égrène comme Bernadette, mais ne disant que les Gloria Patri. Qu’elle est belle en sa jeunesse ! Seize ou dix-sept ans ; des yeux bleus dans un ravissant visage. Elle porte une robe blanche ceinturée de bleu, un voile ; sur chacun de ses pieds nus brille une rose d’or. Le chapelet fini, elle fait signe à l’enfant de venir plus près mais Bernadette n’ose. Alors tout disparaît : belle dame, nuage d’or. Et Bernadette reste à genoux. C’est ainsi que la retrouvent les petites glaneuses de bois, pas du tout contentes d’elle. On le lui dit vertement, on lie en trois fagots les branchettes et on remonte vers Lourdes.

Chemin faisant, Bernadette, pressée de questions, conta son aventure dont les autres se moquèrent. « Mais vous garderez le secret, au moins ? » Allez donc retenir la langue de deux fillettes ! Pendant la prière du soir Bernadette fondit en larmes ; alors sa sœur divulgua le secret. « Pauvre de moi », s’écria la mère. Et, d’accord avec son mari, elle lui défendit de jamais retourner à Massabielle. Au besoin, les gifles apprendraient l’obéissance.

Cette prière du soir... Combien son décor devait sembler affreux à la petite, en comparaison de la grotte lumineuse ! On appelait le « Cachot » la pièce où vivaient les Soubirous avec leurs quatre enfants. Et, en effet, c’était dans la misérable chambre grillagée de l’ancienne maison d’arrêt qu’était venu échouer l’ancien meunier Soubirous, ruiné par son indolence et son imprévoyance. Impossible de tomber plus bas, socialement. Mais ces Soubirous restaient une race toute pure et fière, race d’honnêtes gens qui n’accepteront jamais une aumône. Pourtant, chez eux, quel dénuement ! Une seule chaise ; comme table, une pierre plate débordant du mur, trois lits pour six personnes, le taudis enfin, où l’on a faim, où l’on a froid. Et le nom même de celui-ci fait honte : le Cachot !

Bien entendu, les enfants élevés là n’étaient pas trop robustes, surtout l’aînée. À quatorze ans, Bernadette en paraissait dix, malgré de fréquents séjours en montagne chez sa nourrice qui en avait pitié. Mais quelle mignonne fillette avec ses grands yeux de velours noir à l’ombre du mouchoir qui enserrait ses cheveux, son sourire gai ! Elle ne savait encore ni lire ni écrire, et de la religion, que le chapelet ; alors sa nourrice qui tentait de l’instruire pour la lumière communion se fâchait : « Tu ne seras jamais qu’une sotte et une ignorante. » Et elle de se jeter à son cou : « Au moins, je peux aimer le Bon Dieu et dire mon chapelet. »

C’était une ravissante petite âme franciscaine, cette bergère. Elle chérissait son troupeau, et surtout les agnelets. Parmi ceux-ci elle avait même son préféré. « Parce qu’il est tout petit ; j’aime tout ce qui est petit. » En les gardant, elle ramassait les violettes, les marguerites, les œillets sauvages, élevait de petits autels de mousse dédiés à Notre-Dame, et disait son chapelet jusqu’au moment où un agneau s’amusait à démolir d’un coup de tête l’autel fleuri. Alors elle prenait son tricot.

Telle est la petite Bernadette en ce soir du 11 février 1858 : pauvreté, simplicité, pureté, humilité. Un cristal, un simple cristal au travers duquel peut passer le divin.

Reverra-t-elle jamais la belle Dame ? Le dimanche suivant, harcelée par les fillettes, la mère finit par permettre de retourner à Massabielle. Mais, cette fois, on emporte de l’eau bénite. Toutes trois s’agenouillent devant la grotte, récitant le chapelet. Soudain, le visage de Bernadette s’illumine : « La voilà ! » Les autres, bien vexées de ne rien voir, lui passent la bouteille d’eau bénite ; elle en asperge la Dame, hardiment : « Si vous êtes de Dieu, dit-elle, approchez. » Et la Dame approche, toute souriante, de sa petite amie...

Elle vint ainsi dix-huit fois, la Dame. Accompagnée par une foule toujours plus nombreuse – à la cinquième apparition vingt-mille personnes... déjà les foules de Lourdes –, Bernadette était seule à voir, à entendre. Les autres ne distinguaient que son visage irradié. Trois « secrets » lui furent confiés, secrets qu’elle ne répéta jamais à personne, pas plus qu’une prière qu’elle récita, chaque jour, jusqu’à sa mort. D’autres choses furent dites pour qu’elle les répétât : « Je veux voir ici du monde. Allez dire aux prêtres qu’on m’élève ici une église et qu’on y vienne en procession. Qu’on prie pour les pécheurs. Qu’on fasse pénitence. »

Le 25 février, la Dame lui commanda de boire et de se laver « à la fontaine ». L’enfant alla vers le ruisseau. Mais un geste l’arrêta. « Pas ici, mais là... » Or, en ce coin de la grotte, il n’y avait que la terre desséchée. Docile, Bernadette se mit à gratter la terre et, tout-à-coup, sous son doigt, une eau jaillit, boueuse d’abord, mais le lendemain, elle était limpide... et guérissante déjà : un ouvrier carrier en prit pour laver son œil droit fendu par un éclat de roche, et il vit !

Mais le clergé se tenait sur une prudente réserve, et la pauvre Bernadette avait beau répéter au curé de Lourdes : « La Dame veut », il répondait : « Je ne la connais pas, ta Dame ; qu’elle dise d’abord son nom. »

Le 25 mars, fête de l’Annonciation, par un beau temps printanier, la petite fille supplia plus encore que de coutume : « Ma Dame, veuillez avoir la bonté de me dire qui vous êtes et quel est votre nom. » Trois fois, tandis que chantaient les eaux vives du Gave, Bernadette renouvela sa question, et la Dame souriait. Enfin elle ouvrit les bras d’un geste large de mère et répondit doucement : « Je suis l’Immaculée Conception. »

Pauvre Bernadette, elle n’avait jamais entendu ces mots-là, promulgués cependant en dogme quatre années auparavant. Tremblant de les oublier, elle répéta tout le long de la route menant au presbytère : « Immaculée Conception ». Et elle arriva, triomphante : « Je sais le nom. »

– C’est la Sainte Vierge ? demanda le curé.

– Non, monsieur le curé, répondit l’enfant naïve. Elle a dit : « Je suis l’Immaculée Conception. »

– En es-tu bien sûre ?

Et il murmura, tout pâle : « C’est elle ! »...

Le 16 juillet, sans que Bernadette s’en doutât, ce fut l’adieu sur la terre. Jamais la Dame ne s’était montrée si belle qu’en ce soir radieux d’été, alors que l’Angelus chantait le long des montagnes : Ave Maria.

Que devint l’enfant privilégiée ? Après ces cinq mois de visions paradisiaques, il semble qu’elle dut avoir peine à se remettre à vivre. Non pas, car elle était une sainte, la petite Soubirous. Son Amie lui avait dit : « Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse dans ce monde, mais dans l’autre. » Elle ne fut pas heureuse, humainement, pas du tout heureuse, pendant les vingt ans qu’elle vécut encore et, si elle mérita le titre de sainte, ce n’est point parce qu’elle vit dix-huit fois la Sainte Vierge, mais parce qu’elle sut obéir à la grâce qui, après avoir comblé les âmes de joie, a coutume de les travailler par la souffrance, afin qu’elles acquièrent l’Amour.

Cette petite Bernadette... tandis qu’on s’occupe d’elle partout, à l’évêché, à la préfecture, et jusqu’à la cour de Napoléon III, soit pour l’exalter, soit pour la traiter de menteuse ou d’hallucinée, elle s’en va bien sage à l’école, son panier au bras. Elle est tout aussi effacée et humble qu’auparavant. Cela l’ennuie beaucoup qu’on l’interroge, qu’on l’embrasse, qu’on lui fasse toucher des chapelets. Et elle reste pauvre, malgré sa gloire. Un jour, son petit frère reçut d’elle une bonne gifle pour avoir accepté quarante sous d’étrangers qu’il avait accompagnés à la grotte. Plus tard, Monseigneur de Tarbes parvint à sauver la dignité de la famille en installant François Soubirous dans un moulin. Mais le père, la mère et les enfants trouvaient si simple de rester pauvres en leur Cachot ! Comme l’écrit madame Marie Gasquet : « L’humaine critique aura beau prodiguer des sarcasmes, la misère des Soubirous, loin d’être de celles qui avilissent, participe du mystère de Celui qui n’avait pas une pierre où reposer sa tête. Heureux les pauvres ! Heureux les Soubirous ! »

Cependant Bernadette, la privilégiée de Marie, devait être défendue contre les indiscrets qui la regardaient « comme une bête curieuse », disait la pauvrette. Les sœurs de Lourdes – sœurs de la Charité de Nevers – la recueillirent... Mais elle rêvait d’entrer au couvent « pour s’y cacher ». Ignorante et maladive à ce point, cela semblait difficile. Monseigneur de Nevers la fit pourtant admettre au noviciat. Y fut-elle heureuse ? Non... Ses Supérieures, craignant l’orgueil pour la petite voyante, la traitèrent toujours comme « une bonne à rien ». Pauvre petite humble, tour à tour laveuse de vaisselle, faiseuse de tisanes ! Et enfin malade, grande malade avec le sourire : asthme, rhumatismes, tumeur au genou, crachements de sang, carie des os, que de douleurs ! Elle disait, pour s’excuser de son impuissance à servir : « Mon emploi, c’est d’être malade. » Si l’on s’étonnait que Notre-Dame ne la guérît pas, elle sa préférée, elle répondait doucement : « Elle veut sans doute que je souffre. »

Elle devait attendre vingt-et-un ans après les apparitions pour que se réalisât son cher vœu : « retourner vers la Dame si belle que quand on l’avait vue, on voudrait mourir pour la revoir ».

Elle mourut le 16 avril 1879, en appelant pour la troisième fois, de même qu’elle lui avait demandé trois fois son nom, la Dame de la grotte, et en ajoutant, derniers mots d’humilité : « Priez pour moi, pécheresse, pauvre pécheresse... »

Pourtant la pécheresse était une sainte toute pure. Et la « bonne à rien » avait une fine, spirituelle, charmante intelligence. Peu de temps après son entrée en religion, elle savait lire, et même écrire, non sans fautes d’orthographe, mais dans un style dont la beauté surprend. Feuilletons son « Journal dédié à la Reine du Ciel », en mai 1866. Comment la petite bergère pouvait-elle trouver de tels accents : « Dans la souffrance physique ou morale d’une épouse de Jésus-Christ, on ne doit entendre que cette parole : Oui, mon Dieu, sans si, sans mais. » Et ailleurs : « Que le crucifix ne soit pas seulement sous mes yeux, sur ma poitrine, mais dans mon cœur, vivant en moi. » Et cette parole d’une beauté pascalienne : « Comment dire non à Jésus, quand Il me demande ma main pour la clouer ? »

L’aimons-nous assez, la connaissons-nous assez, cette Bernadette ? Tandis que, dans le monde entier, les foules accouraient vers la grotte de Lourdes, la petite voyante semblait disparaître : « La sainte Vierge s’est servie de moi comme d’un balai, disait-elle gaiement. Quand on n’en n’a plus besoin, on le remet dans un coin. » Mais voilà que le balai est sorti du coin ; sainte Bernadette, on avait besoin, en nos temps durs, que vous veniez en pleine lumière. Il nous faut des saints tout simples, enjoués et pourtant héroïques, supportant avec le sourire la pauvreté, l’injustice, la maladie, tout... parce qu’ils aiment. Petite fille, vous avez rencontré Notre-Dame en allant ramasser du bois : quelle ravissante union de l’humain et du divin ! Sur les routes montantes et rudes, nous allons tous ramasser du bois, de quelque manière. Petite Bernadette, nous amener à trouver la sainteté dans l’acceptation du devoir, n’est-ce point le plus habituel miracle de Lourdes où les âmes sont guéries si souvent, plus souvent encore que les pauvres corps ?

Lourdes... « Lourdes est une rose sur le pied de la Vierge, écrivait Maurice Barrès. Quelle douceur virgilienne dans ce culte d’une Vierge institué par une enfant auprès d’une eau courante ! Qui démêlera pourquoi de calmes régions, pareilles en douceur et en humilité, produisent la Jeannette de Domrémy et la Bernadette de Lourdes, enfants pures comme des perles et vers qui s’inclinent les personnes célestes ? »

Qui le démêlera ? Personne, car la grâce divine a ses préférences. Faisons comme Jeannette et Bernadette : quand les voix d’En-Haut nous appellent, écoutons-les. Ceux qui écoutent et répondent, ceux-là seuls deviennent des saints.

 

 

Berthe BERNAGE.

 

Paru dans la revue Marie en 1947.

 

 

 

 

 

 

 

 

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