Saint Ignace de Loyola

 

(1491-1556)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Gaëtan BERNOVILLE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La belle vallée d’Iraurgi, qui s’épanouit dans la province espagnole du Guipuzcoa, et semble n’être faite que pour résonner sous les pas des filles agiles, au son des tambourins, était emplie au milieu du XVe siècle du pire fracas militaire. Deux repaires guerriers en commandaient l’existence. Sur la colline, un peu au delà d’Azpeitia, se dressait le château d’Oñaz. Au pied de la colline, un autre château, celui de Loyola, fermait la vallée. Château ? Bien plutôt bastion. À peine quatre fines échauguettes. Ni pont-levis, ni chemin de ronde, ni tourelles. Nul ornement, sauf les loups du blason familial, n’égayait la nudité de la pierre. L’agrément était sacrifié aux sombres utilités de la guerre. La conception même de la défense se réduisait, avec une sommaire et brutale puissance, à la seule résistance du roc lisse, à peine fissuré d’étroits créneaux : créneaux vers Azpeitia toute proche, créneaux vers Azcoitia, de l’autre côté de la vallée, créneaux vers le col aux ombres bleues qui va vers Tolosa.

Oñaz soutenait Loyola. Loyola soutenait Oñaz. Un mariage avait, dès 1264, cimenté l’union. L’union, bien entendu, se faisait contre les autres et le pays en était enflammé. Au temps où les grands-parents paternels d’Ignace régnaient sur la vallée, la situation devint intenable. Juan Pérez de Loyola et quelques seigneurs amis, grisés de leur propre audace comme d’un champagne follement pétillant, trouvèrent magnifique en 1456 de jeter un défi à huit communes à la fois. Du coup le roi Henri IV se fâcha, fit raser jusqu’aux fondements le château d’Oñaz et condamna au même sort celui de Loyola. Il condescendit pour ce dernier à arrêter la démolition à moitié de la demeure, autorisant même à reconstruire le reste mais à condition d’user de tuiles et non de ces pierres dont il était fait jadis et qui semblaient de larges pans des Pyrénées.

Au cœur de ce bastion, diminué mais fier encore, naquit en 1491, ainsi environné de tumultueux souvenirs, Ignace de Loyola. Une si rude ascendance n’était point faite pour le conduire à de molles destinées. Ses parents entendaient d’ailleurs qu’il fût le digne fils de leur sang bouillant. La légende épique de la vallée enfiévra son imagination d’enfant. Plus tard, le seigneur Juan Velasquez de Cuellar, ami de son père, se chargea de changer ses rêves belliqueux en réalités d’estoc et de taille. Il amena le fils de son ami, devenu jeune homme, à Arevalo, dans la vieille Castille, et, en même temps qu’il l’initiait à la vie des cours et au charme d’un monde brillant, il le forma à vivre dangereusement.

En 1515, voici Ignace de retour à Azpeitia. Qu’est-il à cet âge, au premier coup d’œil ? Un jeune garçon semblable aux plus fiers compagnons de son époque et de sa race, en qui survit la flamme de la chevalerie, en qui le goût de l’attitude et du costume s’allie à une bravoure qui défie la mort, entouré de mille occasions de se battre et de resplendir et se jetant sur chacune avec une impétuosité qu’exalte encore quelque passion secrète. Ignace subit toutes les séductions de l’amour et de la jeunesse. Il brûle de combattre pour s’illustrer et de s’illustrer pour être aimé. Mais il porte en lui, sans s’en rendre compte, un héroïsme supérieur à celui de ses compagnons. Il est de ceux qui n’admettent pas que l’objet de leur poursuite soit inférieur à leur désir. Que cette disproportion vienne à leur apparaître et l’esprit de Dieu fond sur eux.

Un pareil tempérament ne permettait pas à Ignace de languir à Azpeitia. Juan Velasquez meurt et Ignace entend glorifier son souvenir en se montrant un élève au moins égal au maître. Il obtient du Vice-Roi de Navarre, le commandement d’une compagnie militaire, et, en 1517, piaffant et fumant d’impatience, il part pour Pampelune.

Quatre ans de vie de forteresse, coupés d’escarmouches. Et enfin ! voici la guerre... Tandis que l’armée navarraise est empêtrée dans la Castille, où les comunidades s’agitent, François Ier fait envahir la Navarre par André de Foix, seigneur de Lesparre. Pampelune est le premier objectif. La ville, démunie de ses troupes habituelles, est vite débordée. Elle ouvre ses portes. La garnison s’enferme dans la citadelle. Elle se sait insuffisante et, bien que composée de soldats tannés, boucanés par des guerres incessantes, elle veut céder devant l’impossible et se rendre ; mais au milieu d’elle, il y a le grand cœur d’Ignace et son fou désir de renommée. Le gouverneur lui-même sait la partie perdue, mais Ignace insiste. Sa joyeuse ardeur et son goût du risque sont tels que tous y cèdent. Il se confesse, car voici l’heure ou jamais de rendre ses comptes à Dieu. Les boulets français battent la muraille. La lutte est violente. La victoire passe et repasse les créneaux. Mais un boulet brise la jambe d’Ignace. La citadelle, que la volonté du héros maintenait seule debout, fléchit d’un seul mouvement. Lui tombé, l’ennemi passa.

Mais c’était un ennemi généreux. Les Français comblèrent Ignace de soins et de témoignages d’estime, puis au bout de quinze jours le firent reconduire à Loyola. Le mal empira, au point que plusieurs fois son entourage perdit tout espoir. Les chirurgiens l’opérèrent à plusieurs reprises. Ignace supporta ces opérations très douloureuses sans faiblir. Comme il ne savait pas encore ce qui mérite la souffrance, il fit même renouveler l’opération, alors que les os se remettaient déjà, pour ne pas subir la disgrâce de rester boiteux. Les vallées de son âpre pays ne produisaient pas d’âme femelle. Il était d’ailleurs d’une trempe exceptionnelle.

Ignace guérit par longues étapes. Tandis qu’il reprenait des forces, il était envahi par la méditation et les songes. Il lisait aussi, et comme on ne trouva pas pour lui l’Amadis de Gaule ou l’un de ces romans de chevalerie qu’il adorait, on lui passa une Vie du Christ et un recueil de vies de Saints. Alors commencèrent de lutter en lui, l’homme ancien, façonné par la vie des cours et des camps, et l’homme nouveau, aux contours encore indécis, mais qui s’accordait aux profondeurs ignorées de son âme. Tantôt, le texte éternel l’emportait, tantôt mille rêves de chevalerie dont le centre était quelque dame de merveilleuse beauté. Il aimait à imaginer que cette dame était Germaine de Foix en personne, la veuve de Ferdinand le Catholique, car son âme fuyait les mesures communes.

Peu à peu, il lui apparut qu’il n’est d’héroïsme complet que dans l’ascétisme d’une volonté qui se renonce, d’une âme qui se perd pour mieux se retrouver. Il oscillait d’un pôle à l’autre, mais l’un d’eux graduellement le fixait. Extraordinairement doué pour la méditation et la dissection spirituelle, il dominait ses balancements et en analysait avec acuité le rythme et les éléments. Le profil spirituel d’Ignace dégageait ainsi peu à peu ses fortes arêtes. Le tumulte guerrier et l’ivresse mondaine l’avaient empêché jusqu’ici de se reconnaître. À la faveur de la souffrance, son âme véritable surgit de l’ombre, comme une étrangère bien-aimée. Il nota qu’entre les deux courants qui le divisaient, celui des pensées mondaines le laissait, en se retirant, sans consolation, tandis que l’autre, où le service de Dieu avait seul place, le comblait d’une quiétude et d’un contentement durables, même après qu’il avait cessé d’y appliquer sa pensée. De ce fait, pour lui fulgurant, les Exercices et toute sa spiritualité devaient sortir, comme l’arbre du germe. L’esprit de Dieu, l’esprit du démon. Pour une âme généreuse, il n’est que de choisir.

Il cédait à la grâce comme un bon chevalier, ayant fait tout ce qu’il a pu, cède à un ennemi généreux. Les divagations anciennes s’évanouirent comme fumée et il ne songea plus qu’à imiter les saints. À l’horizon de ses rêves purifiés, Jérusalem lui apparut.

C’est là qu’il irait en esprit de pénitence d’abord, puis pour y recueillir la volonté précise de Dieu sur lui. Il n’eut dès lors de cesse qu’il ne fût parti. Malgré les instances de sa famille, à peine debout, avec cette même hâte joyeuse qu’il avait mise à gagner Pampelune, il sauta sur une mule et partit... Quelques minutes d’un trot dur et le château de Loyola n’était plus qu’un souvenir.

Il alla ainsi jusqu’à Barcelone, l’âme emplie de prières et la volonté exaltée par le désir de glorieuses aventures dont le bénéficiaire serait Dieu seul. Il fit une veillée à Notre-Dame de Aranzazu, un des hauts-lieux du pays natal, une autre à Montserrat. Cette dernière fut une vraie veillée des armes dont il s’acquitta selon les vieux rites de la chevalerie. Il suspendit au sanctuaire son épée, son poignard, tous les signes extérieurs d’une vie révolue. Il donna ses vêtements à un mendiant et s’habilla comme un pauvre homme.

Montserrat est la seconde de ses grandes étapes spirituelles. À cette heure, il n’est encore et ne veut être qu’un pèlerin, ainsi que lui-même s’intitule dans son autobiographie. Il ne savait pas au juste ce que Dieu voulait de lui. Il réagissait encore devant les hommes et les choses comme un chevalier de son temps. Son ambition, pour aller à Dieu, ne s’était pas dépouillée de l’orgueil et sa charité croyait pouvoir prendre le visage de la violence. Il n’envisageait la pénitence que corporelle et telle qu’un bel exploit plus que comme la rançon de ses péchés.

Un Maure qu’il rencontra en cours de route, manqua éprouver, à ses dépens, cette insuffisance de spiritualité : comme ils causaient, arçon contre arçon, le Maure en vint à contester la virginité de la Mère de Dieu. Il était roué et subtil en ses arguments ; Ignace lui répondit de son mieux mais tout donne à penser, que faute d’instruction, il s’en tira fort maladroitement. Sur quoi le Maure piqua des deux et fila au grand trot de son roussin. Ignace, mécontent de lui-même, pensa qu’il devait pour venger la Vierge Marie fendre le Maure en deux d’un de ces coups d’épée péremptoires que louent les Chansons de Geste. Mais serait-ce bien ? Serait-ce mal ? Il décida de s’en remettre à son coursier auquel il abandonna les rênes. Si, à la bifurcation prochaine, il prenait la grand-route, Ignace rejoindrait son contradicteur et l’occirait ; s’il prenait l’autre chemin, Ignace laisserait le Maure à ses chances. Le mulet choisit le deuxième parti, et le Maure fut ainsi sauvé.

Bien imparfaite était donc la vie spirituelle d’Ignace, mais ce qui était acquis chez lui, sans retour possible, c’était le don qu’il avait fait à Dieu de tout son être. Il avait formulé ce don avec une générosité splendide où il s’était engagé d’un seul coup. Ignace est au Christ et ne regardera plus en arrière. Il ne s’agit pour lui que de se trouver, de se définir, de discerner les plans de Dieu sur lui. Le fracas des armes et le chant des sirènes ne lui ont pas permis jusqu’ici d’entendre le bruit que menait en lui son âme immortelle. Les derniers fantômes seront bientôt exorcisés. Manrèse va l’en délivrer à jamais.

Ignace en effet ne resta pas à Barcelone. Il gagna vite Manrèse, toute proche. L’hôpital de la petite ville l’accueillit la nuit, mais, à longueur de journées, il vécut dans une grotte qui s’ouvrait non loin de Manrèse dans un escarpement. Dix mois, il y pria, il y pensa à la face de Dieu. Prodigieuse épopée spirituelle dont on ne peut parler qu’en balbutiant. Cependant, l’autobiographie d’Ignace, des révélations à ses confidents, nous ouvrent sur ce Sinaï quelques avenues de lumière. Et d’abord il se livra à la mortification corporelle la plus rude. Il était jadis très soigneux de sa chevelure : il la laissa pousser en désordre ; de ses ongles : il ne les tailla plus. Il voulut, par tout son corps, être semblable à la broussaille, à la pauvre terre, au chaos primitif où le limon était roi. Il poussa le jeûne aux extrêmes limites que permet la vie. Toutes vanités abolies, il prosterna son âme devant Celui qui la créa aux origines du monde. Cependant sa requête était précise et lucide son vouloir. Il ne voulait pas s’abolir, mais s’utiliser ; il voulait mourir mais pour renaître ; il aspirait à se sacrifier mais pour créer.

Il expérimenta, comme à Loyola, l’emprise alternée des deux esprits. L’esprit du Démon lui livra de durs assauts. Ignace alla si avant dans la tentation du désespoir que les abîmes ouverts à côté de sa grotte solitaire sollicitèrent son vertige. Il fut aussi torturé par des scrupules dont sa faculté aiguë d’analyse et d’introspection aggravaient l’action térébrante. Il voyait trop clair en lui pour n’avoir pas la perception du mot qui le délivrerait ; dans son humilité naissante, il attendait ce mot de son confesseur de Manrèse, qui ne le trouva pas.

Mais, d’autre part, l’Esprit de Dieu le saisissait et l’entraînait aux cieux. Il fut comblé de grâces inouïes, un jour surtout qu’il était assis et méditait au bord du Cardoner, la face tournée vers les eaux rapides. Ce jour-là, sans que nous sachions ce qui lui fut dit, il fut inondé d’une telle connaissance aussi bien des choses de la Foi que de celles de la science, que, dit-il, tout ce qu’il apprit par la suite jusqu’à la fin de sa vie ne pouvait atteindre à une telle abondance et à une telle lumière. Il eut aussi de nombreuses visions, qui s’offraient à lui en figures floues et fuyantes, mais dont le sens lui apparaissait clairement. Ainsi d’une forme blanche pourvue d’un grand nombre d’yeux étincelants, qui flottait souvent auprès de lui. Il connut que c’était l’esprit du mal et le chassait aussitôt en levant son bâton.

Ouvert à tous les vents de la contemplation et aux passages enivrants de la grâce divine, il poursuivait du même mouvement une méditation précise, minutieuse même, sur ses états d’âme dont il notait les phases successives. Ainsi écrivit-il d’un bout à l’autre une première rédaction des Exercices Spirituels, sorte de sublime brouillon qu’il complétera et rédigera définitivement plus tard, en France et en Italie.

Les Exercices sont directement le fruit de l’expérience ascétique et mystique de Manrèse et sans doute aussi de la connaissance qu’Ignace commençait d’acquérir des âmes. Des « personnes spirituelles » se groupaient déjà autour de lui à Manrèse. Les Exercices, dont il faut faire remonter l’inspiration première à la période méditative de Loyola, sont, plutôt qu’un manuel d’oraison, un bréviaire d’ascèse. Ils tendent à former le héros, selon les formules chrétiennes, l’homme dépouillé de l’esprit du monde, habité par la volonté de Dieu, le saint de conquête et d’assaut. Par une série de méditations intenses et concises, progressivement ordonnées, coupées de règles pratiques et de courtes prières, ils mènent l’homme du seuil de la récollection métaphysique au don entier de lui-même à l’œuvre divine. Une simple lecture, même attentive, ne livre pas la moelle des Exercices ; ils doivent être pratiqués, et, pour l’être convenablement, s’étendre sur quatre semaines, correspondant, dans l’esprit d’Ignace, à quatre grandes phases spirituelles. Ce traité succinct a eu, immédiatement et d’âge en âge, une action formidable. Maîtrise psychologique, pondération souveraine, sens aigu de la spiritualité, le petit livre témoigne d’un bout à l’autre de ces qualités exceptionnelles ; il exprime et condense les éléments principaux de la vie supérieure en formules d’une netteté de diamant. Ignace était extrêmement intelligent, mais quand on songe à l’ignorance où son existence antérieure le laissa des choses spirituelles, au caractère si élémentaire de sa vie intérieure, à la veille même de Manrèse, et que l’on retrouve, dix mois après, dans les pages nées de Manrèse, un tel maître de spiritualité chrétienne, on se rend bien compte que toutes les proportions sont ici bousculées et que Dieu lui-même a passé.

Ignace sortit de Manrèse armé. En mesure d’accomplir sa mission, il ne la connaît cependant pas encore, mais il a en mains la méthode qui a opéré sa propre transformation, le perfectionnera sans relâche et finira, complétée par l’expérience et l’observation de son temps, des hommes et des choses, par lui faire discerner la configuration précise et l’originalité de sa mission.

Pour le moment, il est loin de songer à fonder un Ordre, ni même à monter une petite équipe d’hommes héroïques. Inondé de grâces, il ne songe qu’à aller seul par les chemins, prêchant le Christ, condamnant le péché, invitant les âmes supérieures à grandir, en suivant la voie dont il sait maintenant les étapes. Il irait ainsi, pensait-il, s’arrêtant longuement quand le service de Dieu lui paraîtrait devoir y gagner, passant outre quand des obstacles matériels ou l’aridité incurable des âmes rendraient l’apostolat impossible. La volonté de Dieu remplaçait désormais pour lui l’espace et le temps. Ni la maladie ne l’arrêterait, elle qui le mena souvent aux portes de la mort, ni les persécutions ni les climats. Il était prêt à se transporter sans plan préconçu sur n’importe quel point du vaste monde.

Avant tout, il veut réaliser son vieux rêve de Terre-Sainte. Fin mars 1523, il embarque pour Jérusalem, mais il n’y peut rester. Les Franciscains qui ont la garde de la Terre-Sainte l’invitent, sans grande aménité, semble-t-il, à reprendre la mer. Revenu à Barcelone (en 1524), il continue à donner les Exercices, à convier les âmes à une réforme spirituelle profonde. Mais il est vite gêné par son manque d’instruction. La connaissance de la philosophie, de la théologie lui est indispensable et il en ignore tout. Par une décision qui révélerait à elle seule la trempe de sa volonté, cet homme de trente ans se met sur les bancs de l’école et durant deux années y apprend le latin. Il se rend à Alcala, puis à Salamanque pour se perfectionner dans les universités de ces deux villes. Comme il ne cessa de faire depuis son départ de Loyola, il ne vit que d’aumônes. Il prêche, il convertit. Autour de lui le peuple, émerveillé ou scandalisé, mène grand bruit.

C’est l’heure des Inquisiteurs. Ils vont soumettre Ignace aux interrogations les plus minutieuses. Tant qu’il restera en Espagne, ils ne lui laisseront pas de repos. À Alcala, par exemple, Ignace sera emprisonné, les fers aux pieds, pendant 42 jours. L’Inquisition espagnole rendait bien quelque service à la société chrétienne d’Espagne, notamment en faisant la vie dure aux alumbrados, demi-fous qui propageaient des hérésies incontestables et nuisibles à tous égards, mais son action était généralement sommaire, brutale et inintelligente. Le don de discernement leur manqua singulièrement en ce qui concerne Ignace. Érasme était le cauchemar des Inquisiteurs et ils en pensaient Ignace infesté ! Celui-ci était joyeux de souffrir pour Jésus-Christ et fit preuve d’une admirable patience mais il en vint vite à penser que ces inquisitions continuelles n’étaient un régime favorable ni à l’action apostolique, ni aux études, et il partit pour Paris.

Il fit le trajet à pied. En février 1528, le solitaire des rocs désolés de Manrèse vit s’épanouir à l’horizon les molles verdures d’Île-de-France. Sitôt à Paris, il reprit ses études. Les résultats de son premier labeur intellectuel en Espagne n’étaient pas brillants. Il y avait vécu davantage dans la familiarité des Inquisiteurs que d’Aristote. Méthodique et volontaire, il refait ses humanités au collège Montaigne. De 1528 à 1535, il poursuit ses études théologiques et philosophiques ; en 1534 il est maître ès-arts. On imagine les difficultés qu’il eut à vaincre. Il dut engager dans la lutte toutes ses ressources intellectuelles, toute son opiniâtreté. Aux obstacles d’ordre intellectuel s’ajoutait le problème de l’existence matérielle. Il fallait vivre et ce ne pouvait être qu’en mendiant. Il alla cependant deux fois en Flandre, en Angleterre, à la solde d’un riche marchand, pour y gagner quelques écus. L’Inquisition de Paris ne tarda pas à le repérer. Dès qu’il eut vu qu’une « affaire » se préparait, il prit les devants, en vieil habitué de l’institution, offrit toutes preuves utiles, et pria qu’on se hâtât, afin qu’il perdît le moins de temps possible. L’inquisition, heureusement, fonctionnait à Paris avec plus d’intelligence et de libéralité qu’en Espagne. L’affaire, bien que sérieuse, fut assez promptement vidée.

À Paris, Ignace acquiert la somme de connaissances indispensables. À Paris encore, se dessinent, sans qu’Ignace d’ailleurs en prît encore conscience, les premiers traits de la Compagnie future. Ignace a des compagnons et tous mettent leur vie spirituelle en commun. Autour d’Ignace sont groupés : Pierre Lefèvre – François de Xavier – Jacques Lainez – Alphonse Salmeron – Simon Rodriguez – Nicolas de Bobadilla et un peu plus tard Claude Le Jay – Pascal Broet – Jean Codure, brillante constellation, dont les astres sont de valeur inégale, mais certains de première grandeur. Leurs études terminées, ils font dans une chapelle, sur le flanc de Montmartre, un premier acte solennel de société, où il faut voir l’origine de la Compagnie. Ils font vœu de servir Dieu, de faire un pèlerinage à Jérusalem et, au retour de Terre-Sainte, d’aller se mettre à la disposition du Pape...

Par là se révèle une des intentions caractéristiques d’Ignace, un des traits originaux de la Compagnie future : dépendre directement du Pape. Des considérations temporaires et permanentes justifiaient pleinement cette manière de voir. En majorité, l’épiscopat de ce temps était ou corrompu ou médiocre et buté dans sa médiocrité. Dans ces conditions, faire dépendre directement de l’épiscopat l’apostolat des compagnons, c’était l’entraver d’autant de façons désagréables qu’il y avait de diocèses ou à peu près. On n’imagine pas, par exemple, sans frémir ce que fût devenue, à moins d’un miracle, l’action d’Ignace si elle eût relevé de Siliceo, cet archevêque de Tolède, dur et borné comme un caillou de l’Estramadure, et qui devait persécuter si durement la Compagnie naissante. Rome, c’était la stabilité, les longs desseins, le cœur même de toute réforme possible. Par ailleurs, Ignace devait déjà pressentir la nécessité d’équipes volantes qui dépendissent du seul pouvoir central, ce qui leur permettrait à la fois la mobilité et l’efficacité. À ce moment il ne songeait pas à établir de Constitutions et il est même remarquable que l’idée et la décision lui en soient venues si tard. Un petit groupe galvanisé par la volonté de servir le Christ, cimenté par sa propre volonté qui est dominatrice, Ignace ne voit pas encore au delà.

En 1537, les compagnons se retrouvent à Venise, après qu’Ignace eut fait un crochet par l’Espagne. Vainement, ils attendent pendant un an l’occasion de gagner la Terre-Sainte. La limite de leur vœu étant expirée, ils vont à Rome et, comme il était convenu, se mettent à la disposition du Pape. Ignace, que Dieu n’a cessé de combler de visions, d’illuminations et d’allégresse intérieure (au point qu’il en parcourut un jour les campagnes normandes en criant de joie), Ignace est à pied d’œuvre. Sa mission commence de se profiler sur un ciel troublé où roule l’orage de la Réforme.

Il a la providentielle fortune de rencontrer, en Paul III, un Pape qui inaugurait une nouvelle lignée pontificale, franchement orientée vers le règlement des affaires ecclésiastiques. L’Église avait besoin d’une réforme spirituelle étendue et profonde, après la succession sur le trône de saint Pierre d’une série de Papes enivrés du vin nouveau de la Renaissance. Paul III n’était certes pas un ascète ; la Renaissance l’avait marqué, lui aussi, d’une forte empreinte ; comme cardinal, avant d’ailleurs d’être prêtre, il avait eu une vie peu édifiante. Mais, avec l’âge, il se spiritualisa et donna le meilleur de ses préoccupations aux choses d’Église. Il fut aidé à ce relèvement de la dignité pontificale, par une intelligence naturellement méditative et pénétrante et par un vrai génie diplomatique qui lui avait déjà permis de ne se compromettre dans aucune des innombrables intrigues cardinalices, de rester dans les meilleurs termes avec ses six prédécesseurs et même de ne jamais prendre parti entre François Ier et Charles Quint, ce qui est bien le comble de la diplomatie. Le souci de maintenir un tel équilibre, en une si périlleuse époque, aiguisa singulièrement l’esprit d’observation dont il était doué. Il savait merveilleusement écouter et faire parler. Ce maigre vieillard aristocratique, aux yeux brillants et perçants, dont l’énergie de belle qualité mâtait constamment le tempérament coléreux, était fin connaisseur en hommes ; il eut tôt fait de reconnaître la trempe intellectuelle et morale d’Ignace. Il n’était pas lui-même à la hauteur de l’œuvre de la réforme catholique, mais il avait ce qu’il fallait pour distinguer, dans le fondateur de la Compagnie de Jésus, le réformateur dont l’intervention était, pour la société spirituelle de ce temps, une question de vie ou de mort.

Ignace ne quittera plus Rome. Le pèlerin, l’étudiant ont achevé leur course. Le grand chef religieux va naître. Une transformation spirituelle, d’une extraordinaire envergure, a mené, de 1521 à 1538, le chevalier nerveux et batailleur de Pampelune au rôle supérieur de Fondateur et d’Organisateur. Depuis Alcala et Salamanque, sans doute, depuis Paris surtout, l’idée d’une société, à tout le moins d’un Compagnonnage, a pris corps en lui. En cet esprit puissant, chaque pensée est soumise à une introspection dont la robuste et patiente méthode fait songer à la façon dont le soc de la charrue éventre et façonne le sillon. Tout un monde de pensées, de prières intérieures, d’analyses, d’« élections » présida à l’élaboration de la Compagnie de Jésus. En fait les grandes lignes devaient en être arrêtées quand il arriva à Rome. Dès 1539, les premiers compagnons décident de former un corps religieux et de faire vœu d’obéissance à un chef élu. Ils décidèrent aussi le vœu spécial d’obéissance au Souverain Pontife, et diverses conditions essentielles du fonctionnement de la Société. Ils sortaient cependant à peine d’une persécution, courte mais violente, qui les accabla dès leur arrivée à Rome, mais que la bienveillance de Paul III dissipa. La première formule de l’Institut, d’une concision et d’une densité admirables, fut soumise à Paul III, qui, après un examen serré, l’approuva en 1540.

Un an après, Ignace est élu premier général de la Compagnie. Il commence à préparer et méditer son chef-d’œuvre : les Constitutions. Simultanément naît et se développe une des plus fastueuses épopées spirituelles qui soient. Un à un les membres du petit corps d’élite, déjà notablement renforcé, et tout animé de l’esprit de son chef, rayonnent sur le continent connu. Entre tous étincelle ce chevalier magnifique et charmant, ce conquérant d’une avidité impériale, dont le cœur a des générosités de fils prodigue : François de Xavier. Ignace a distingué ses virtualités inouïes. Sachant qu’il ne faut rien de moins à cet être dévorant que le vaste monde, il lui désigne l’Orient. Aussitôt Xavier quitte Rome, se rend au Portugal et fond sur les Indes comme un bel oiseau de proie frémissant. Sur la seule côte des Moluques il fonde trente chrétientés, baptise trente mille personnes ; des villages entiers passent au Christ. Puis Xavier s’embarque pour le Japon mystérieux. Ignace suit les étapes du météore, seconde, d’une correspondance émouvante, sa course enflammée. Xavier tourne déjà ses regards vers la Chine, lourde et énigmatique derrière ses murailles. Il s’y jette impétueusement. Mais le corps exténué de Xavier ne peut plus répondre à l’impérissable jeunesse de son cœur. Xavier meurt, auprès d’un néophyte, sur la plage où l’a conduit l’immensité de son désir. Mais derrière lui, sur ses traces, de nouvelles équipes surgissent.

Quant au Portugal, il est vite conquis et forme une belle province. Ignace eut à y exercer ses facultés de discernement et de décision. Rodriguez, le provincial, était un homme austère et droit, mais dont les conceptions ascétiques manquaient de pondération. Ses excès spirituels amenèrent le Fondateur à lui prodiguer des avertissements où la charité le dispute à la plus fine et à la plus ferme intelligence des hommes. Ces avertissements n’ayant pas abouti, Ignace n’hésita pas à destituer Rodriguez et à réduire de moitié le nombre des membres de la Compagnie au Portugal. Il ne transigeait pas sur l’esprit et les règles de l’ordre.

Cependant, Melchior Cano ébranlait du tonnerre d’une éloquence sauvage, les chaires d’Espagne. C’était un dominicain de grand prestige, titulaire de la première chaire de théologie de Salamanque, homme éminent mais en qui une grande ferveur pour l’orthodoxie était portée à l’état pléthorique par le mouvement d’un sang naturellement tumultueux. Il tenait les « jésuites » pour les précurseurs de l’Antéchrist et le proclamait sans ambages. Il tentait de le prouver par des arguments dont la faiblesse étonne chez un homme de cette valeur, mais qui faisaient balle en raison de l’autorité personnelle de Cano et de sa violence même. L’étonnant évêque de Tolède, que l’on surnommait Siliceo, « l’évêque à tête de silex », appuya Cano et doubla l’offensive de celui-ci de l’action la plus entêtée et la plus brutale. Il alla jusqu’à interdire aux prêtres de la Compagnie de célébrer la messe et refusa de lire les Bulles Pontificales qui approuvaient l’ordre nouveau. Il ne fallut pas moins pour le réduire que l’intervention catégorique du Nonce, appuyé par Philippe II. Cette vive bourrasque, où éclatent l’âpre génie de l’Espagne et l’ardeur butée et sombre qu’elle apporta longtemps aux débats théologiques, fut passagère. Dans la province d’Espagne à la mort d’Ignace, 300 Jésuites, 16 collèges répondaient du succès.

En France, les progrès furent plus lents. L’Université de Paris multiplia les difficultés. Son opposition, moins inhumaine que celle de Melchior Cano, fut plus tenace et plus subtile. Mgr du Prat, évêque de Clermont, soutint la Compagnie avec intelligence et dévouement, mais elle ne put se développer qu’après la mort d’Ignace. En Belgique, il en fut de même.

En Allemagne, la tâche était formidable. Les Jésuites y avaient à lutter contre la corruption du clergé qui, comme partout en Europe, était profonde, et contre la Réforme dont l’Allemagne était précisément le foyer d’origine et de densité. Le Jay et Bobadilla s’attaquent à la source. C’est, en effet, auprès du haut clergé que s’exerce leur première activité. Bientôt s’ouvre le Concile de Trente. Ignace, sur l’appel de Paul III, y députe ses plus fins limiers théologiques : Lainez et Salmeron. Il sait choisir ses hommes, les porter au maximum de rendement et les placer au point qui convient. Doués d’un flair admirable quant à l’hérésie ou à la proposition douteuse, d’une habileté et d’un tact consommés dans la discussion, rompus à l’art de la transaction comme de la mise au point, ils firent, sur le plus complexe et le plus délicat des terrains, une besogne ravissante. Des personnalités de valeur côtoyaient au Concile de Trente bien des évêques incapables de mener les débats et même d’y intervenir. Ceux-ci recouraient sans cesse à Lainez et à Salmeron et souvent se contentèrent de réciter des textes préparés par eux.

La Compagnie, du vivant d’Ignace, poussa des pointes en Irlande et jusqu’au Brésil. Cependant en Italie, en Espagne, des collèges naissaient. Mixtes d’abord, c’est-à-dire formés de scolastiques et d’élèves du dehors, ils se divisèrent par la suite en scolasticats, ouverts aux seuls aspirants à la Compagnie et en collèges proprement dits, à l’usage des laïques désireux de faire leurs humanités.

Ainsi toutes les grandes articulations de la Compagnie de Jésus jouaient déjà du vivant d’Ignace. C’est merveille de voir avec quelle sûreté, quelle agilité d’observation, quelle maîtrise pour tout dire et quelle intuition prophétique, Ignace manœuvre ses pièces sur l’échiquier prodigieux. Et pourtant, il est attelé, dans le même temps, à un travail qui suffirait à l’immortaliser, je veux dire les Constitutions. L’esprit, le fonctionnement et les règles les plus précises de la Compagnie s’y trouvent formulés.

L’universalité du but y apparaît dès l’abord. Puis la mobilité, la variété des moyens. Tout ce qui peut servir à la gloire de Dieu rentre dans l’objectif de la Compagnie. L’envergure du but, la plasticité même de la manœuvre demandent un pouvoir central puissant, des hommes supérieurement formés, une élite de premier ordre. Toute la constitution de la Compagnie y tend.

Le général est élu à vie. Il a des pouvoirs si étendus qu’il nomme lui-même les Jésuites qui sont à la tête d’une province, ou Provinciaux, et même les recteurs de collèges et séminaires, les préposés aux maisons professes. Il les destitue et les déplace également de sa propre et seule autorité. Pas une communauté qui ne doive chaque année lui rendre compte de son administration. Pour éviter les abus d’un pouvoir aussi centralisé, Ignace a prévu quatre Assistants, conseillers d’office qui, si la conduite du Père Général pose un cas grave, peuvent au besoin convoquer la congrégation générale, composée de tous les provinciaux et de deux profès par province.

La sélection est poussée à l’extrême. Le futur Jésuite passe par des épreuves et des examens qui jouent l’office d’une série de filtres au bout desquels l’eau n’arrive que décantée et purifiée. Deux années de probation sont exigées, puis une période de très fortes études ou scolasticat et le fameux troisième an de probation ; enfin un dernier filtrage mène les scolastiques tantôt à la phalange d’élite des profès tantôt au rang de coadjuteurs spirituels. En cours de route, ceux qui sont inaptes au ministère ecclésiastique ou s’y dérobent par humilité, ont été dirigés sur des paliers spéciaux : ceux de coadjuteurs temporels approuvés, voués aux offices domestiques, ou ceux de coadjuteurs temporels formés.

Ainsi sélectionné, le Jésuite fait un vœu d’obéissance qui n’est ni plus ni moins strict que celui des autres congrégations, mais dont l’application est peut-être assurée par des méthodes et des moyens plus minutieusement étudiés. Par ailleurs, le vœu d’obéissance au Pape, pour les missions spéciales, constitue une caractéristique très nette du vœu d’obéissance dans la Compagnie.

Pour garantir la plénitude de cette formation intérieure, qui normalement doit porter l’homme au maximum de rendement, les pratiques de mortification extérieure ne sont autorisées que dans la mesure où elles n’entravent pas le fonctionnement de l’esprit et ne nuisent pas à l’activité d’un ministère très dur. Pour la même raison, il n’y a aucun office de chœur dans la Compagnie. Quant à la pauvreté, elle est rigoureuse.

Un tel exposé ne peut donner l’idée de la vie et de l’œuvre d’Ignace qu’à la façon dont peut suggérer l’océan le tracé d’une ligne d’horizon. L’œuvre est immense.

Elle épouse aussi strictement la personnalité de son créateur. Les règles qu’Ignace a tracées n’ont pas changé. Des additions de détail y ont seulement été portées. De toutes les congrégations, la Compagnie de Jésus est certainement celle qui a gardé le plus fortement, dans son ensemble, et dans chacune de ses parties, l’empreinte de son fondateur. Les puissantes conceptions d’Ignace défient le temps ; elles sont aussi valables et opportunes au XXe siècle qu’au XVIe, chose d’autant plus remarquable qu’elles sont orientées vers l’action dont les formes sont pourtant si changeantes.

Une telle œuvre fait se pencher avec une avide curiosité sur celui qui l’a conçue et réalisée telle. Or, la personnalité d’Ignace reste, par bien des côtés, mystérieuse. Moins peut-être qu’un autre saint, il s’est livré. Mon impression est qu’il y eut en lui des réserves morales inouïes dont ni ses confidences – très rares et qui lui furent d’ailleurs arrachées avec la plus grande peine – ni sa correspondance, ni les recherches de ses historiens ne nous ont donné l’idée ; on en peut seulement évaluer approximativement la richesse et la puissance d’après l’étendue et la solidité de l’empire spirituel qui en est né. Par toute son ascendance, Ignace était basque, et tenait, pour une bonne part, de sa race, avec une volonté un peu têtue, une grande réserve sur ses propres sentiments et sur le mouvement de sa vie intérieure. Il avait un goût prononcé pour la solitude et le silence. Jusque dans l’apostolat, il portait en lui un monde fermé. La grâce certes intervint dans son âme de foudroyante façon. Elle le façonna en dix mois, à Manrèse, au point d’en faire un homme nouveau, mais, comme sur tous, elle agit sur Ignace suivant sa propre ligne. Elle porta à un point surnaturel les parties fécondes de sa personnalité, mais, celle-ci, quelle était-elle ?

Elle n’était pas séduisante à proprement parler ou plutôt elle ne séduisait pas par le charme physique ou moral. Ignace était plutôt laid ; sa tête ronde de face, son profil pointu, la claudication dont il était affligé depuis le siège de Pampelune n’avaient rien qui pût attirer. Quant à son rayonnement moral, plusieurs de ses disciples ont assuré qu’il leur témoignait une tendre affection. Et nul doute, en effet, qu’il la ressentît ardemment dans son cœur, mais il était à l’ordinaire d’esprit minutieux dans le gouvernement pratique des hommes et d’une grande sévérité. Sa séduction propre était une séduction de puissance et de maîtrise, et surtout la séduction austère mais irrésistible de la sainteté. Celle-ci donnait à son regard une flamme inoubliable.

L’image d’Épinal que l’on se fait des saints, mène trop souvent à ne voir dans la personnalité « humaine » d’Ignace, fondateur et organisateur, qu’un esprit lucide et habile, et comme une sorte de chef de contentieux spirituel. Le vrai est qu’il fut un mystique de grande lignée. Aucune de ses résolutions qui ne fût précédée de longues oraisons. Il priait avec larmes et des visions le ravissaient. Jésus-Christ lui apparut maintes fois et la Vierge Marie. Il vit aussi un jour l’âme de son cher bachelier Hocez gagner les cieux.

Il est vrai encore qu’il fut doué du don le plus sûr de discernement et d’analyse des esprits comme du sens le plus pratique et le plus fin. Cette alliance de hautes facultés de contemplation et de facultés discursives agiles et aiguës est peut-être le caractère le plus saisissant du dynamisme Ignatien. Au cours de sa vie si active, parmi les soucis d’une énorme organisation, il ne cessa d’être environné de présences invisibles et de pressantes voix.

Naturellement généreux, possédé jusqu’aux moelles de l’esprit de chevalerie, il atteignit à l’abnégation la plus austère et à l’héroïcité constante du désir, de l’intention, de l’action. Ce cerveau puissant rayonnait des clartés d’une intelligence subtile, de cette intelligence qui est la vraie joie de l’univers, puisqu’elle donne le sens du maniement des hommes, le tact dans l’utilisation des circonstances, le sentiment des limites et de l’insurmontable. Ignace, dont la volonté fut de fer, n’a cependant jamais tenté de briser ce qu’il valait mieux tourner.

Son cœur est moins visible que celui de saint François d’Assise. Il était pourtant de feu et l’on trouve dans sa vie par éclairs des traits qui ont, sinon la puérilité exquise des Fioretti, du moins l’héroïque candeur de Don Quichotte. Ignace s’était donné tout entier. Pour ses compagnons, pour les hommes malheureux, il avait d’infinies tendresses et pour toutes les détresses du monde un dévouement sans limite, mais il avait à gouverner, il devait mener un empire, il agissait d’ailleurs, en des circonstances extraordinairement difficiles, sur de rudes hommes non sur des esprits. Et qu’il n’ait pas choisi d’être un mendiant inconnu par les chemins est sans doute le témoignage le plus magnifique de l’amour sans bornes qu’il portait aux âmes.

La personnalité d’Ignace, si forte et si âpre, a marqué son œuvre géante comme un cachet impose à jamais à la cire un profil romain. Or, à force précisément de s’être exprimée dans son œuvre, elle y disparaît en quelque sorte, mais à la façon dont une chose visible s’enfonce dans la lumière.

Ignace ne voulut d’ailleurs même pas qu’on s’aperçût de sa mort. Quand, en l’année 1556, tout l’avertit que l’heure était venue, il fit avertir le Pape qu’il allait bientôt s’en aller. Il ne rédigea ni ne fit rien d’exceptionnel. Il vaqua à la besogne quotidienne. Quand il sentit sous lui son corps céder sans reprise possible, il rentra à pas feutrés dans sa cellule et y mourut presque sans témoins, de la mort des très pauvres gens.

 

 

 

Gaëtan BERNOVILLE.

 

Recueilli dans La vie et les œuvres

de quelques grands saints, vol. II, 1926.

 

 

 

 

 

 

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