Saint Martin, un exemple pour notre temps

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Anne BERNET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le soir du dimanche 8 novembre 397, au village de Candes,

saint Martin s’éteignait, dans sa quatre-vingt-et-unième

année. La tentation est grande de penser qu’il y peu de

leçons à tirer de la vie d’un homme que mille six cents ans

séparent de nous. Quelles expériences, quels problèmes

pourrions-nous avoir en commun ? Quels rapports pourraient

exister entre la France du XXe siècle finissant et

la Gaule du IVe ? Beaucoup plus qu’on l’imagine.

 

 

À SEIZE SIÈCLES de distance, l’état de l’empire romain et celui de l’Occident contemporain présentent d’assez troublantes similitudes. Et la vie de Martin a cela de poignant qu’elle répond à nombre des questions et des angoisses qui agitent notre époque. Car saint Martin a connu la difficulté d’être chrétien, non dans une société déchristianisée comme la nôtre, mais dans un monde qui commençait seulement à s’ouvrir au message de l’Évangile. Il s’est heurté à des autorités civiles, hérétiques pour les unes, ou, quand elles étaient catholiques, hostiles à l’intrusion des clercs dans les affaires politiques. Il a combattu l’insidieux ennemi de la jeune Église que fut l’arianisme. D’un diocèse qui, lorsqu’il en prit possession, était encore majoritairement païen, il fit une chrétienté. Tous ces combats, menés contre les puissances de la terre mais aussi contre celles des enfers, Martin les a gagnés. Parce qu’il ne dévia jamais d’une ligne de conduite qu’il s’était fixée en sa jeunesse : ne jamais rien accepter qui allât à l’encontre de la loi et de l’honneur de Dieu.

 

 

Enfance de Martin

 

Lorsque Martin vient au monde en 316 ou 317, dans la ville de Sabaria en Illyrie, trois ans seulement se sont écoulés depuis la signature, par Constantin et son beau-frère Licinius, de l’édit de Milan qui a mis un terme à la dernière et à la plus sanglante des persécutions déchaînées contre l’Église. Désormais protégé par l’empereur, le christianisme peut enfin se manifester au grand jour. Cependant, ce soudain changement de politique à l’égard des chrétiens laisse méfiants et réticents nombre de gens. Comment croire que les fidèles d’une religion présentée depuis des siècles comme ennemie de Rome et de l’empereur aient cessé de représenter un péril ? De la nocivité de la nouvelle foi pour l’Empire, le père de Martin est intimement persuadé. Officier de carrière, homme de tradition et de devoir, il ne comprend rien à cette doctrine de miséricorde et de douceur. Pis encore : il est resté marqué par l’attitude d’un certain nombre d’officiers et de soldats chrétiens, tels saint Sébastien, saint Marcel ou saint Maximilien, qui ont refusé les nouveaux édits ordonnant d’adorer Dioclétien divinisé de son vivant... Pour l’armée, au-delà du problème moral, l’attitude des chrétiens relevait de la mutinerie et méritait d’être châtiée. Le ralliement de l’empereur au Christ n’a pas modifié cette opinion, d’autant plus que nombre de conversions, en ces années 320, sont davantage motivées par le désir de faire carrière en flattant la puissance montante que par la foi. Aussi le père de Martin est-il plus que jamais convaincu d’une chose : les chrétiens sont, soit des arrivistes, soit des facteurs de troubles et de divisions graves. Pourtant, dans cette atmosphère d’hostilité familiale affichée, le petit garçon parvient à découvrir, on ne sait comment, la vérité sur le christianisme.

Martin est déjà suffisamment sensible à l’enseignement chrétien pour oser, à l’âge de quinze ans, affronter son père sur un point crucial : le choix de son avenir. En effet, pour ses parents, la question était réglée d’avance : fidèle à la tradition familiale, Martin serait officier de carrière. D’ailleurs, les édits impériaux faisaient obligation aux fils de militaires d’entrer dans l’armée. Or, depuis la persécution de Dioclétien, les chrétiens qui, jusque-là, s’étaient arrangés pour mener de front le métier des armes et la pratique de leur foi, ont rompu avec l’armée, au point de regarder les emplois militaires comme totalement incompatibles avec le statut de baptisé. C’est précisément ce que Martin ose dire en face à un père qui n’a vécu que pour le service, l’honneur et les aigles. L’affrontement est inévitable, et disproportionné : fort de la loi et de son autorité paternelle, le tribun livre son propre fils aux autorités militaires et, en 332, le fait incorporer de force. Il n’a pas pensé que, ce faisant, il émancipe l’adolescent, lui laissant toute liberté, délivré de sa tutelle, de réclamer le baptême.

En vérité, le jeune officier mettra plus de trois ans avant de se décider, étant en garnison à Amiens, à devenir chrétien. Et trois autres années, après son baptême, pour quitter l’armée. Ce n’est qu’à l’été 337 qu’il obtient, de l’empereur Constantin II, son congé. Encore sa demande, inopportune, puisqu’il a la maladresse de la formuler à la veille d’une bataille à laquelle il refuse de participer dans sa crainte d’être obligé de verser le sang, lui vaut-elle d’abord un blâme public sur le front de l’armée, une accusation de lâcheté qui le hantera toute sa vie, et une nuit de prison pour éviter qu’il déserte. La bataille n’ayant finalement pas eu lieu, l’empereur daigne rendre à la vie civile le jeune officier malgré lui.

 

 

Rencontre de saint Hilaire

 

Pour triompher des obstacles que la société et sa famille mettaient entre lui et une vocation religieuse de plus en plus claire, Martin n’aura eu recours qu’à la patience et à la prière, tout en prouvant sa fidélité. Il va désormais se heurter à un ennemi plus coriace qu’un père déçu ou une hiérarchie militaire somme toute accommodante.

Après un séjour d’une dizaine d’années à Trèves, Martin, en 347, accompagne l’évêque de cette ville, saint Maximin, quand celui-ci, malade, exprime le désir de rentrer mourir dans son pays natal, le Poitou. À Poitiers vit un jeune notable récemment converti, Hilaire. L’amitié qui naît entre Martin et lui ne sera plus rompue que par la mort d’Hilaire, en 368. De concert, les deux hommes tentent l’expérience d’acclimater en Gaule le monachisme oriental, dont Martin a eu la révélation à Trèves, au contact de l’évêque d’Alexandrie, saint Athanase, exilé pour sa lutte contre les thèses d’Arius. Car un nouveau péril a surgi, plus redoutable finalement pour l’Église que la persécution : l’hérésie.

On sait comment Arius, le curé de Baucalis d’Alexandrie, s’était mis à répandre dans l’Église, au cours des années 320, ses thèses personnelles selon lesquelles Notre-Seigneur n’était pas le Fils de Dieu et la seconde personne de la sainte Trinité, mais un homme meilleur que les autres, un modèle qui s’était mérité le titre purement honorifique de Fils de Dieu... Condamné à Nicée, l’arianisme avait cependant survécu, en se ralliant quelques évêques orientaux qui se trouvaient, malheureusement, compter parmi les proches de l’empereur. Constantin, vieillissant et poursuivi par de terribles remords après les meurtres de son fils, de sa femme et de son beau-frère, était tombé sous la coupe des hérétiques. Sous son successeur, Constance II, arien déclaré, les choses allèrent de mal en pis, au point que tout prélat n’adhérant pas aux thèses d’Arius risquait la destitution pure et simple. Quoiqu’assez lentement, l’arianisme avait fini par gagner l’Occident et la Gaule et trouvé son champion en la personne de Saturnin, le très ambitieux évêque d’Arles. Or, Hilaire et Martin n’entendaient pas laisser l’erreur se répandre, dussent-ils payer le prix de leur opposition.

Cette lutte, c’est d’ailleurs hors de Gaule qu’ils la mèneront et la gagneront. Hilaire, exilé en Orient, y portera de tels coups à l’hérésie que les Ariens préféreront le renvoyer dans son diocèse afin de limiter les dégâts. Quant à Martin, à Sabaria, sa ville natale où il était revenu dans l’espoir de convertir ses parents, comme à Milan où il passera plusieurs années, malgré les menaces, et même une condamnation au fouet, il n’aura de cesse de ramener les âmes à la foi catholique.

En fait, surmontées les difficultés occasionnées par une société qui cherche à se redéfinir, et dépassée la première grande crise arienne, ce que Martin souhaite, c’est offrir au monde un modèle de vie chrétienne. En effet, la seule sainteté dont l’Église ait encore fait l’expérience est celle que confère le martyre. Dans un monde délivré des persécutions, il faut ouvrir aux âmes d’autres voies vers le Ciel. De ce souci procédera la fondation, inspirée par les exemples de saint Antoine et de saint Pacôme en Égypte, du premier monastère d’Occident, Ligugé près de Poitiers, puis, quand Martin sera devenu évêque de Tours, celle de Marmoutier.

 

 

Martin évêque

 

Mais, si féconde que soit cette école de sainteté, là n’est pas encore la vocation définitive de Martin. Depuis son adolescence, il aspire à la retraite et à la vie contemplative. Or, Dieu attend autre chose de lui. En 371, l’abbé de Ligugé est arraché à son refuge et triomphalement porté au siège épiscopal de Tours, métropole de la Lyonnaise Troisième.

Ce n’est point une sinécure. Pendant un quart de siècle, Martin sera évêque de Tours et finira par s’imposer comme la plus haute autorité morale des Gaules. Mais à quel prix ! Il devra affronter l’hostilité d’une partie de son clergé et de nombreux prélats suffragants, qui redoutent son austérité, condamnation tacite de leur train de vie luxueux et de leur goût affiché pour le pouvoir et les mondanités, en ces années où l’évêque est à la fois dignitaire civil et religieux. Il devra porter l’Évangile à ces campagnes gauloises abandonnées au paganisme, que leur état de révolte endémique et leur imperméabilité à la langue latine rendent si difficiles à christianiser. Il devra contrer les pièges perpétuels et cruels du démon qui lui avait annoncé, découvrant en lui au temps de sa jeunesse un adversaire redoutable : Quoi que tu fasses, où que tu ailles, tu me trouveras en travers de ta route ! Il devra imposer son idée de la charité chrétienne. Si c’est au partage de son manteau d’officier, dont il abandonna la moitié à un mendiant d’Amiens, que Martin doit l’essentiel de son immense popularité, on sait rarement que ses contemporains, loin de l’admirer, le prirent pour un fou. En témoigne l’attitude de mépris de son propre diacre à l’évêché de Tours, qui lui reprochera longuement ses perpétuelles aumônes ; en témoignent les scènes avec son disciple et futur successeur, saint Brice, qui n’hésitait pas, quand il était de mauvaise humeur, et c’était fréquent, à qualifier Martin de « dément qui raconte et fait des insanités ».

En témoignent aussi les rapports difficiles entre l’évêque de Tours et le vice-préfet des Gaules, Avitien, un homme brutal adepte de la violence et de la répression systématique, qui s’irritait fort des interventions du prélat en faveur des condamnés.

En témoigne surtout la terrible crise, en 383-384, qui oppose Martin à l’usurpateur du pouvoir impérial, Maxime, à propos des priscillianistes. Chrétiens d’origine, les priscillianistes sont les disciples d’un prêtre espagnol, Priscillianus, qui s’était inspiré du manichéisme et des délires de l’hérétique égyptien Marc de Memphis, pour élaborer une religion à sa façon. Selon Priscillien, le Christ n’était pas le Fils de Dieu, mais une incarnation du dieu mauvais... Affirmation qui justifiait tous les blasphèmes et toutes les profanations. La Rédemption n’ayant pas eu lieu, il n’était qu’un moyen de se purifier : succomber à toutes les tentations et toutes les pulsions, se vautrer dans le mal pour mieux s’en libérer... On imagine où conduisaient de pareilles théories. Instruit des crimes des priscillianistes, Maxime les fit mettre à mort, après avoir promis à Martin, partisan de la douceur et de la charité en toutes circonstances, qu’il les épargnerait...

 

 

Une nouvelle forme de sainteté

 

Entre le saint et l’empereur commença un affrontement dont Martin, victime d’un abominable chantage, ne sortit pas vainqueur, à sa grande honte. Car Martin, s’il était aussi le plus prodigieux des thaumaturges et des exorcistes, restait un homme, avec ses moments de doute, de crises et ses – rares – faiblesses. Et sa grandeur n’en est que plus éclatante.

Cependant, en dépit de toutes les peines, de toutes les épreuves, de toutes les difficultés qui avaient été son partage sur cette terre, l’évêque de Tours, à peine mort, fut regardé comme un saint. Certes, les circonstances lui avaient interdit la gloire du martyre, bien qu’il l’eût recherchée avec constance, mais, comme l’écrivait son biographe, Sulpice Sévère :

« Il n’en a pas moins, sans verser son sang, atteint la plénitude du martyre. Car, pour l’espoir de l’éternité, de quelles douleurs humaines n’a-t-il pas supporté les souffrances ? » Pour toute l’Église, il ne faisait aucun doute que Martin de Tours avait inauguré une nouvelle forme de sainteté. Pour lui, le premier saint non martyr de l’histoire du catholicisme, on inventa un terme nouveau, celui de confesseur.

Mais, au-delà des miracles et des prodiges qui marquèrent sa vie et son éternité, au-delà de son rôle historique d’évangélisateur des campagnes gauloises et de fondateur du monachisme occidental, l’exemple de Martin qui s’impose à notre temps est d’abord dans sa capacité à dire non, quoi qu’il en coûte, à tout ce qui n’est pas conforme à l’idéal chrétien, à la doctrine catholique, à la foi. C’est précisément de ce don de discerner le bien du mal, le vrai du faux, de ce courage et de cette fidélité que l’Église et la France ont aujourd’hui besoin.

 

 

 

Anne BERNET.

 

Paru dans Fideliter

en janvier-février 1997.

 

 

 

 

 

 

 

 

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