Saint Augustin

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Louis BERTRAND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Inquietum est cor nostrum,

donec requiescat in te !...

Notre cœur est inquiet, mon Dieu,

jusqu’à ce qu’il se repose en Toi !...

(Confessions, I, I.)

 

 

 

 

 

 

 

SAINT AUGUSTIN

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PROLOGUE

 

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Saint Augustin n’est plus guère qu’un nom fameux. En dehors des milieux théologiques ou érudits, on a cessé de le lire. Telle est la vraie gloire : on admire les saints, comme les grands hommes, de confiance. Ses Confessions elles-mêmes, on n’en parle généralement que par ouï-dire.

Expierait-il, sous cette indifférence, le regain de gloire dont il brilla au XVIIe siècle, lorsque les jansénistes l’associèrent, avec un invincible entêtement, à la défense de leur cause ? Le renom d’austérité chagrine et de contentieuse et ennuyeuse prolixité qui se lie au souvenir des écrivains de Port-Royal, – Pascal excepté, – aurait-il rejailli sur l’œuvre d’Augustin enrôlé malgré lui dans les rangs de ces pieux sectaires ? Pourtant, s’il y a des hommes qui ne lui ressemblent pas et que, probablement, il eût poursuivis de toute son éloquence et de toute sa dialectique, ce sont les jansénistes. Sans doute, il eût dit avec dédain : « le parti de Jansen », de même qu’autrefois, dans son attachement à l’unité catholique, il disait : « le parti de Donat ».

Avouons aussi que le seul aspect de ses œuvres épouvante, – qu’il s’agisse des énormes in-folios en deux colonnes de l’édition bénédictine, ou des volumes encore si compacts et beaucoup plus nombreux des éditions récentes. Derrière ce rempart d’imprimés, il est bien défendu contre les curiosités profanes. Il faut du courage, et de la persévérance, pour s’engager dans ce dédale de textes, tout hérissés de théologie, d’exégèse et de métaphysique. Mais, quand on a franchi le seuil de la farouche enceinte, quand on s’est accoutumé à l’ordonnance et à la figure de l’édifice, on ne tarde pas à se prendre d’une ardente sympathie, puis d’une admiration grandissante pour l’hôte qui l’habite. Le visage hiératique du vieil évêque s’anime, devient étrangement vivant, presque moderne d’expression. On découvre, sous les textes, une des existences les plus passionnantes, les plus mouvementées, les plus riches en enseignements, que nous offre l’histoire. Ces renseignements s’adressent à nous, répondent à nos préoccupations d’hier ou d’aujourd’hui. Cette existence, le siècle où elle s’est déroulée, nous rappellent notre siècle et nous-mêmes. Le retour de circonstances semblables a amené des situations et des caractères semblables : c’est presque notre portrait. Nous sommes tout près de conclure qu’à l’heure présente, il n’est pas de sujet plus actuel que saint Augustin.

Il est au moins un des plus intéressants. Quoi de romanesque, en effet, comme cette existence errante de rhéteur et d’étudiant, que le jeune Augustin promena de Thagaste à Carthage, de Carthage à Milan et à Rome, et qui, commencée dans les plaisirs et le tumulte des grandes villes, s’acheva dans la pénitence, le silence et le recueillement d’un monastère ? Et d’autre part, quel drame plus haut en couleur et plus utile à méditer que cette agonie de l’Empire à laquelle Augustin assista et que, de tout cœur fidèle à Rome, il aurait voulu conjurer ? Quelle tragédie enfin plus émouvante et plus douloureuse que cette crise d’âme et de conscience qui déchira sa vie ? À l’envisager dans son ensemble, on peut dire que la vie d’Augustin ne fut qu’une lutte spirituelle, un combat dame. C’est le combat de tous les instants, l’incessante psychomachie, que dramatisaient les poètes d’alors, et qui est l’histoire du Chrétien de tous les temps. L’enjeu du combat, c’est une âme. Le dénouement, c’est le triomphe final, la rédemption d’une âme.

Ce qui rend la vie d’Augustin si complète et si réellement exemplaire, c’est qu’il soutint le bon combat non seulement contre lui-même, mais contre tous les ennemis de l’Église et de l’Empire. S’il fut un docteur et un saint, il fut aussi le type de l’homme d’action à une des époques les plus découragées. Qu’il ait triomphé de ses passions, cela, en somme, ne regarde que Dieu et lui. Qu’il ait prêché, écrit, remué les foules, agité les esprits, cela peut paraître indifférent à ceux qui rejettent sa doctrine. Mais qu’a travers les siècles son âme brûlante de charité échauffe encore les nôtres, qu’à notre insu, il continue à nous former, et que, d’une façon plus ou moins lointaine, il soit encore le maître de nos cœurs, et, à de certains égards, de nos esprits, voilà qui nous touche les uns et les autres, indistinctement. Non seulement Augustin a toujours sa grande place dans la communion vivante de tous les baptisés, mais l’âme occidentale est marquée à l’empreinte de la sienne.

D’abord, sa destinée se confond avec celle de l’Empire finissant. Il a vu sinon la disparition totale, du moins l’évanouissement graduel de cette chose admirable que fut l’Empire romain, image de l’unité catholique. Or, nous sommes les débris de l’Empire. D’ordinaire, nous nous détournons avec dédain de ces siècles pitoyables, qui subirent les invasions barbares. Pour nous, c’est le Bas-Empire, une époque de honteuse décadence, qui ne mérite que nos mépris. Cependant, c’est de ce chaos et de cette abjection que nous sommes sortis. Les guerres de la République romaine nous touchent moins que les brigandages des chefs barbares qui détachèrent notre Gaule de l’Empire et qui, sans le savoir, préparèrent l’avènement de la France. Que nous font, en définitive, les rivalités de Marius et de Sylla ? La victoire d’Aetius sur les Huns dans les plaines catalauniques nous intéresse bien davantage. Enfin, c’est être injuste pour le Bas-.Empire que d’y voir seulement une époque de faiblesse, de lâcheté et de corruption. Ce fut aussi une époque d’activité effrénée, féconde en aventuriers de grande envergure, dont quelques-uns se montrèrent héroïques. Même les plus dégénérés des derniers empereurs ne perdirent jamais le sentiment de la grandeur et de la majesté romaines. Jusqu’à la fin, ils emploient toutes les ruses de leur diplomatie à empêcher les chefs barbares de se croire autre chose que des serviteurs de l’Empire. Honorius, traqué dans Ravenne, s’obstine à refuser à Alaric le titre de chef de la milice, par son obstination, livrer Rome au pillage et risquer sa propre vie.

Par sa fidélité à l’Empire, Augustin se manifeste déjà l’un des nôtres, un Latin d’Occitanie. Mais des analogies plus étroites le rapprochent de nous. Son siècle ressemble beaucoup à celui-ci. Pour peu que nous entrions dans la familiarité de ses livres, nous reconnaissons en lui une âme fraternelle, qui a souffert, senti, pensé à peu près comme nous. Il est venu dans un monde finissant, à la veille du grand cataclysme qui allait emporter toute une civilisation : tournant tragique de l’histoire, période troublée et souvent atroce, qui dut être bien dure à vivre pour tous et qui dut paraître désespérée aux esprits les plus fermes. La paix de l’Église n’était pas encore établie, les consciences étaient divisées. On hésitait entre la croyance d’hier et la croyance de demain. Augustin fut un de ceux qui eurent le courage de choisir et qui, ayant choisi leur foi, la proclamèrent sans faiblir. Un culte millénaire allait s’éteindre, dépossédé par un culte jeune, à qui l’éternité est promise. Combien d’âmes délicates eurent à souffrir de cette scission, qui les détachait de leurs origines et qui les obligeait, pensaient-elles, à trahir leurs morts avec la religion des ancêtres ! Tous les froissements que les sectaires d’aujourd’hui infligent aux âmes croyantes, beaucoup durent les éprouver alors. Les sceptiques souffraient de l’intransigeance des autres. Mais le pire, – comme aujourd’hui, – ce dut être d’assister au débordement de sottises qui, sous le couvert de la philosophie, de la religion ou de la thaumaturgie, prétendaient à la conquête des esprits et des volontés. Dans cette mêlée des doctrines et des hérésies les plus extravagantes, dans cette orgie d’intellectualisme creux, ils eurent la tête solide, ceux qui surent résister à l’ivresse publique. Au milieu de tous ces gens qui divaguent, Augustin nous apparaît admirable de bon sens.

Cet intellectuel, ce mystique n’était pas seulement un homme de prière et de méditation. La raison prudente de l’homme d’action et de l’administrateur corrigeait en lui les écarts d’une subtilité dialectique souvent excessive. Comme nous nous en flattons, il avait le sens des réalités, il avait la pratique de la vie et des passions. Comparée à l’expérience d’un Bossuet, combien celle d’un Augustin était plus étendue ! Avec cela, une sensibilité frémissante, qui est encore la nôtre, la sensibilité des époques d’extrême culture, où l’abus de la pensée a multiplié les causes de souffrance, en exaspérant le besoin de la volupté : « L’âme antique était rude et vaine. » Elle était bornée surtout. Celle d’Augustin est tendre et sérieuse, avide de certitudes et de jouissances qui ne trompent point. Elle est vaste et sonore ; les moindres ébranlements s’y propagent en vibrations profondes et y rendent le son de l’infini. Augustin, avant sa conversion, a les inquiétudes de nos romantiques, les mélancolies et les tristesses sans cause, les grands élans nostalgiques qui bouleversaient nos pères. Il est très près de nous.

Il a élargi nos âmes de Latins, en nous réconciliant avec le Barbare. Le Latin, comme le Grec, ne comprenait que lui-même. Le Barbare n’avait pas le droit de s’exprimer dans la langue de l’Empire. Le monde était divisé en deux parts qui voulaient s’ignorer l’une l’autre. Augustin a fait entrer dans notre conscience les régions innomées, les pays vagues de qui plongeaient autrefois dans les ténèbres de la barbarie. Par lui s’est consommée l’union du génie sémitique et du génie occidental. Il nous a servi de truchement avec la Bible. Les rauques paroles hébraïques se sont adoucies en passant par sa bouche élégante de rhéteur. Il nous a apprivoisés avec la parole de Dieu. C’est un Latin qui nous parle de l’Éternel.

D’autres, sans doute, l’avaient fait avant lui. Mais aucun n’y avait mis une pareille onction, un accent de tendresse aussi pénétrant. La violence suave de sa charité emporte l’adhésion des cœurs. Il ne respirait que charité. Après saint Jean, il fut l’Apôtre de l’amour.

Sa voix infatigable domine tout l’Occident. Le moyen âge l’entendra encore. Pendant des siècles, on recopie ses sermons et ses traités, on les répète dans les cathédrales, on les commente dans les sommes théologiques. On adopte jusqu’à sa théorie des arts libéraux. Tout ce que l’on conservera de l’héritage antique, on le tiendra d’Augustin. C’est le grand docteur. Aveu lui se précise la définition doctrinale du catholicisme. On pourra dire, pour marquer les trois principales étapes de la vérité en marche : le Christ, saint Paul, saint Augustin. Le dernier est plus près de notre faiblesse. Il est vraiment notre père spirituel. Il nous a enseigné la langue de la prière. Les formules de l’oraison augustinienne sont encore sur les lèvres pieuses.

Ce génie universel qui, pendant quarante ans, fut le porte-voix de la catholicité, a été aussi l’homme d’un siècle et d’un pays. Augustin de Thagaste est le grand Africain.

Nous pouvons être fiers de lui et l’adopter comme une de nos gloires, nous qui, depuis près d’un siècle, continuons, dans sa patrie, un combat semblable celui qu’il y a soutenu pour l’unité romaine, nous qui considérons l’Afrique comme un prolongement de la patrie française. Plus qu’aucun écrivain, il a exprimé le tempérament et le génie de son pays. Cette Afrique bariolée, avec son mélange éternel de races réfractaires les unes aux autres, son particularisme jaloux, les contrariétés de ses aspects et de son climat, la violence de ses sensations et de ses passions, la gravité de son caractère et la mobilité de son humeur, son esprit positif et frivole, sa matérialité et son mysticisme, son austérité et sa luxure, sa résignation à la servitude et ses instincts d’indépendance, son appétit de l’empire, tout cela se reflète en traits saisissants dans l’œuvre d’Augustin. Non seulement il a exprimé sa patrie, mais, dans la mesure où il l’a pu, il a réalisé son vieux rêve de domination. Cette suprématie que Carthage avait disputée si longuement et si chèrement à Rome, elle a fini par l’obtenir, grâce à Augustin, dans l’ordre spirituel. Tant qu’il a vécu, l’Église d’Afrique a été la maîtresse des Église d’Occident.

 

Pour moi, si j’ose me citer en un sujet pareil, j’ai eu la joie de saluer en lui, outre le docteur et le saint que je vénère, le type idéal du Latin d’Afrique. Cette image que j’avais vue s’ébaucher autrefois, parmi les mirages du Sud, en suivant les chariots de mes rudes héros, je l’ai vue enfin se préciser, s’épurer, s’ennoblir et grandir jusqu’au ciel, en suivant les traces d’Augustin.

Et, quand bien même l’enfant de Thagaste, le fils de Monique n’aurait pas mêlé si profondément sa vie à la nôtre ; quand il serait, pour nous, un étranger né en pays lointain, il n’en resterait pas moins une des âmes les plus aimantes et les plus lumineuses qui aient lui parmi nos ténèbres et qui aient réchauffé nos tristesses, – une des créatures les plus humaines et les plus divines qui soient passées parmi nos chemins.

 

 

 

 

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PREMIÈRE PARTIE

 

 

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LES ENFANCES

 

 

 

 

Sed delectabat ludere.

Je n’aimais qu’à jouer.

(Confessions, I, IV.)

 

 

 

 

I

 

 

UN MUNICIPE AFRICAIN

 

 

De petites rues toutes blanches, qui montent vers des buttes argileuses, profondément ravinées par les pluies torrentielles de l’hiver ; entre la double file des maisons, éblouissantes au soleil matinal, des échappées de ciel d’un bleu très doux ; et, çà et là, dans la frange d’ombre épaisse qui borde les seuils, des formes blanches accroupies sur des nattes, des silhouettes indolentes, drapées de couleurs claires, ou engoncées dans des lainages sombres et bourrus ; un cavalier qui passe, à demi plié sur sa selle, le grand chapeau du Sud rejeté derrière les épaules, et pressant du talon l’amble élégant de sa monture, – telle nous voyons, aujourd’hui, Thagaste, telle elle apparaissait sans doute au voyageur, du temps d’Augustin.

Comme la ville française bâtie sur ses ruines, le municipe africain occupait une sorte de plateau resserré entre trois mamelons. L’un deux, le plus élevé, qui est encore défendu par un bordj, devait l’être, dans l’antiquité, par un castellum. Des eaux abondantes arrosent le sol. Quand on arrive des régions pierreuses de Constantine et de Sétif, ou de la grande plaine dénudée de la Medjerda, Thagaste donne une impression de fraîcheur. Le lieu est riant, plein de verdure et d’eaux vives. Aux Africains, il offre une image des pays du Nord qu’ils ne connaissent pas, avec ses montagnes boisées, couvertes de pins, de chênes-liège et de chênes zéens. L’aspect est celui d’une contrée montagneuse et forestière, – forestière surtout. C’est un pays de chasseurs. Le gibier y foisonne : les sangliers, les lièvres, les grives, les cailles, les perdrix. À l’époque d’Augustin, les bêtes sauvages y étaient vraisemblablement plus nombreuses qu’aujourd’hui. Lorsqu’il compare ses adversaires, les donatistes, à des lions rugissants, il en parle en homme qui savait ce que c’est qu’un lion.

À l’Est et à l’Ouest, de vastes étendues boisées, des ballons arrondis, des ruisseaux et des torrents qui sillonnent les vallées et les ravins : voilà Thagaste et ses environs, – le monde, tel qu’il se manifesta aux yeux d’Augustin enfant. Mais, vers le Sud, la végétation s’éclaircit, des sommets arides surgissent, écrasés en cônes obtus, ou amincis en tables de la Loi : la stérilité du désert perce à travers l’opulence des masses végétales. Ce pays verdoyant a des coins âpres et sévères. La lumière africaine l’adoucit pourtant. Le vert des chênes et des pins se moire de teintes changeantes et chaudes qui sont une caresse et une volupté pour l’œil. On sent bien qu’on est dans un pays de soleil.

À tout le moins, c’est un pays fortement caractérisé, qui s’oppose, d’une façon saisissante, aux régions voisines. Cette Numidie forestière, avec ses cours d’eau, ses prairies où paissent des vaches, diffère, autant qu’il est possible, de la Numidie sétifienne, immense plaine désolée, où les chaumes des champs à céréales, les steppes sablonneuses se déroulent, en ondulations monotones, jusqu’à la barrière nébuleuse de l’Atlas, qui ferme l’horizon. Et cette plaine rugueuse et triste forme à son tour un contraste frappant avec la région maritime de Bougie et d’Hippone, qui est d’une mollesse et d’une gaîté presque campaniennes. Des oppositions si tranchées entre les cantons d’une même province expliquent sans doute les traits essentiels du caractère numide. L’évêque Augustin, qui a porté sa crosse pastorale d’un bout à l’autre de ce pays, qui en fut l’âme agissante et pensante, lui a dû peut-être les contrastes et la diversité de sa riche nature.

Thagaste, assurément, n’y faisait point figure de capitale. C’était un municipe de second ou de troisième ordre, mais à qui son éloignement des grands centres donnait une certaine importance. Les municipes voisins, Thubursicum, Thagura, étaient de petites villes. Madaure et Théveste, plus considérables, n’avaient peut-être pas la même importance commerciale. Thagaste se trouvait au croisement de plusieurs grandes voies romaines.

Le petit Augustin put y admirer, avec les enfants de son âge, les courriers et les équipages de la poste impériale qui stationnaient devant les auberges de la ville. Ce qui paraît certain, c’est que Thagaste, en ce temps-là, comme aujourd’hui, était un lieu de transit et de trafic, station intermédiaire entre les villes du Sud et les villes maritimes, comme entre celles de la Proconsulaire et de la Numidie. De même que la Souk-Ahras actuelle, Thagaste devait être, avant tout, un marché. Les céréales et les vins numides s’y échangeaient contre les troupeaux de l’Aurès, les cuirs, les dattes, les sparteries des régions sahariennes. Les marbres de Simitthu, les bois de citronnier, dont on faisait des tables précieuses, passaient sans doute par là. Les forêts voisines pouvaient fournir des matériaux de construction à tout le pays. Thagaste était l’emporium de la Numidie forestière, l’entrepôt et le bazar, où le nomade vient encore s’approvisionner, où il contemple, avec un ravissement enfantin, les merveilles dues à l’esprit inventif des artisans des villes.

Des images d’abondance et de joie entourèrent donc le berceau d’Augustin. Le sourire de la beauté latine l’accueillit aussi dès ses premiers pas. Certes, Thagaste n’était point ce qui s’appelle une belle ville. Les débris antiques qu’on y a découverts sont d’une facture plutôt médiocre. Mais il faut si peu de chose pour donner l’essor à une imagination d’enfant bien doué ! En tout cas, Thagaste avait des thermes pavés de mosaïques et sans doute décorés de statues : Augustin s’y baignait avec son père. Et il est probable encore qu’à l’exemple de sa voisine Thubursicum et des autres municipes de même rang, elle avait son théâtre, son forum, ses nymphées, son amphithéâtre. On n’a rien retrouvé de tout cela. Quelques stèles, des chapiteaux, des fûts de colonnes, une pierre avec une inscription, qui appartint à une église catholique, – voilà tout ce qui subsiste, du moins jusqu’aujourd’hui.

Ne demandons pas l’impossible. Thagaste avait des colonnes, peut-être toute une rue bordée d’une double colonnade, comme à Timgad. Cela suffit pour enchanter ti les veux d’un petit garçon imaginatif. Une colonne même mutilée, même à peine dégrossie, conserve une noblesse. C’est comme une libre mélodie qui chante parmi les lourdes masses de la bâtisse. Maintenant encore, dans nos villages algériens, la seule vue d’une colonne brisée nous charme et nous exalte, blanc fantôme de beauté, qui surgit des ruines, parmi les masures modernes.

Thagaste avait des colonnes...

 

 

 

 

II

 

 

LA FAMILLE D’UN SAINT

 

 

C’est dans cette petite ville amène, ombragée, et polie, dès longtemps, par les arts de Rome, que vivaient les parents d’Augustin.

Patricius, son père, nous présente un assez beau type d’Africain romanisé. Il appartenait à l’ordre des décurions au « très splendide conseil municipal de Thagaste » splendidissimus ordo Thagastensis, comme dit une inscription de Souk-Ahras. Ces épithètes emphatiques ont beau rentrer dans l’ordinaire phraséologie officielle, elles n’en reflètent pas moins le prestige dont ces fonctions étaient revêtues. Patricius était, dans son municipe, une manière de personnage. Son fils nous avoue qu’il était pauvre ; mais nous soupçonnons le saint évêque d’exagérer par humilité chrétienne. Il possédait certainement plus des vingt-cinq arpents de terre, sans lesquels on ne pouvait remplir la charge de curiale. Il avait des vignes, des vergers, dont Augustin se rappelait plus tard les fruits savoureux et abondants. Enfin, il entretenait un certain train de maison. Il est vrai qu’en Afrique la domesticité n’a jamais été un grand luxe. Cependant, les fils de Patricius avaient un pédagogue, un esclave commis spécialement à leur surveillance, comme les enfants de bonne famille.

On nous assure que le père d’Augustin, étant curiale, devait être ruiné. Les curiales, qui levaient l’impôt et qui en répondaient, étaient obligés de combler, de leurs propres deniers, le déficit des sommes perçues. Patricius aurait été une des nombreuses victimes de ce système désastreux. Mais il y avait, sans doute, bien des exceptions. Ensuite, rien, dans les souvenirs d’Augustin, lie nous autorise à croire que son père ait connu, je ne dis pas la misère, mais la gêne. Ce qui semble le plus probable, c’est qu’il vivotait du revenu de son bien, en petit propriétaire rural. En Afrique, on se contente de peu. Sauf quand l’année est exceptionnellement mauvaise, après une période de sécheresse persistante, ou une invasion de sauterelles, la terre rend toujours de quoi nourrir son maître.

Chasser, monter à cheval, parader à l’occasion, surveiller ses métayers et ses esclaves agricoles, bâcler un des marchés où triomphe l’astuce africaine, telles étaient les occupations de Patricius. Il se laissait vivre en somme sur son petit domaine. Parfois, des accès d’activité, des colères furibondes emportaient cet homme indolent. Il était violent et brutal. Dans ces moments-là, il frappait en aveugle. Il aurait même souffleté ou roué de coups sa femme, si la réserve de celle-ci, sa dignité et sa douceur de chrétienne ne lui eussent imposé. Ne jugeons pas de ces façons d’après les nôtres nous n’y comprendrions rien. Les mœurs antiques, les mœurs africaines surtout, étaient un déconcertant mélange de raffinement extrême et d’inconsciente brutalité.

C’est pourquoi il ne faudrait pas trop nous exagérer les débordements de Patricius, auxquels son fils fait une discrète allusion.

Patricius était païen. Cela explique, en partie, le relâchement de sa conduite. Dire qu’il est resté fidèle au paganisme jusqu’à la fin de sa vie, ce serait sans doute aller trop loin. Ce conseiller municipal de Thagaste ne devait pas être un païen très convaincu. Les raisons d’ordre intellectuel et spéculatif le touchaient médiocrement. Ce n’était point un disputeur comme son fils. Il était païen par routine, par conservatisme inné de bourgeois et de propriétaire, qui s’attache obstinément à ses traditions de caste et de famille. Il l’était aussi par prudence et par diplomatie. Beaucoup de grands seigneurs terriens continuaient à défendre et à pratiquer le paganisme, probablement pour des motifs analogues à ceux de Patricius lui-même. Celui-ci ne voulait pas se brouiller avec les personnages importants et influents du pays. Il pouvait avoir besoin de leur protection pour sauver son modeste patrimoine de la rapacité du fisc. Ensuite, les emplois les plus honorifiques étaient, encore inséparables des sacerdoces païens. Le père d’Augustin se croyait donc fort avisé en ménageant une religion qui était toujours si puissante et qui récompensait si bien ses adeptes.

Pourtant, il est incontestable qu’en ces années-là le paganisme, politiquement parlant, était en mauvaise posture. Il était mal vu du gouvernement. Depuis la mort de Constantin, les « sacrés Empereurs » lui faisaient une guerre acharnée. En 353, à la veille de la naissance d’Augustin, Constance promulgua un édit qui ordonnait à nouveau la fermeture des temples et l’abolition des sacrifices, – et cela, sous peine de mort et de confiscation. Mais, dans les provinces éloignées, comme la Numidie, l’action du pouvoir central était lente et incertaine. Elle s’y exerçait souvent par des intermédiaires hostiles ou indifférents au christianisme. L’aristocratie locale et sa clientèle s’en moquaient plus ou moins ouvertement. Dans leurs immenses villas, derrière les murailles de leurs parcs, les riches propriétaires offraient des sacrifices, organisaient des processions et des fêtes, comme si de rien n’était.

Patricius savait tout cela. Et, d’autre part, il pouvait constater la marche envahissante de la religion nouvelle. Pendant la première moitié du ive siècle, Thagaste avait été conquise par les schismatiques du parti de Donat. Depuis l’édit de Constance contre les donatistes, les habitants de la petite ville, par crainte des rigueurs impériales, étaient revenus au catholicisme. Mais la pacification était loin d’être complète et définitive. À la suite de l’édit, toute la région de l’Aurès avait été en révolution. L’évêque de Bagai, retranché dans sa ville épiscopale et dans sa basilique, avait soutenu un véritable siège contre les troupes romaines. Un peu partout, la lutte se poursuivait sourdement entre donatistes et catholiques. Thagaste, sans cloute, n’était pas à l’abri de ces divisions. À ceux qui le pressaient de recevoir le baptême, le père d’Augustin pouvait répondre, avec une déférence ironique : « J’attends que vous soyez d’accord, pour savoir où est la vérité. » Au fond, ce païen assez tiède ne ressentait pas une répugnance invincible contre le christianisme.

Ce qui le prouve d’abord, c’est qu’il épousa une chrétienne.

Comment Monique devint-elle la femme de Patricius ? Comment ces deux êtres, qui se ressemblaient si peu, entre lesquels il y avait enfin une si grande différence d’âge, sans parler de tout le reste, unirent-ils leurs destinées ? Ce sont là des questions que les gens de Thagaste n’auraient même pas songé à se poser. Patricius se maria pour faire comme tout le monde, – et aussi parce qu’il était plus que quadragénaire, que sa mère était vieille et que, bientôt, elle ne serait plus capable de diriger sa maison.

Monique aussi avait encore sa mère. Les deux vieilles femmes s’abouchèrent ensemble, avec beaucoup de politesse et de formules cérémonieuses, et, parce que la chose leur paraissait raisonnable et pleine de convenance, elles décidèrent le mariage. Patricius avait-il jamais vu la jeune fille qu’il allait prendre, selon la coutume, pour avoir des enfants et conduire son ménage ? Il se peut bien que non. Était-elle jolie, riche ou pauvre ? Ces considérations, il les jugeait secondaires, le mariage n’étant point une affaire de cœur, mais un devoir traditionnel à remplir. Il suffisait que l’union fût convenable.

Ce qu’il y a de sûr, en tout cas, c’est que Monique était très jeune. Elle avait vingt-deux ans lorsque naquit Augustin, qui, probablement, n’était pas son premier-né. Peut-être avait-elle dix-sept ou dix-huit ans, au plus, lorsqu’elle épousa Patricius. Elle aurait eu d’abord un fils, Navigius, que nous retrouverons plus tard à Milan, et aussi une fille, dont nous ne savons même pas le nom, qui devint religieuse et supérieure d’un monastère dans le diocèse d’Hippone. Ces deux autres enfants de Monique et de Patricius sont, pour nous, des physionomies effacées. Ils disparaissent dans le rayonnement du grand frère illustre.

 

Monique contait volontiers à son fils chéri ses souvenirs. Il nous en a transmis quelques-uns.

Elle avait été élevée durement, selon la mode d’alors. Ses parents étaient chrétiens, et chrétiens catholiques, depuis plusieurs générations. Ils avaient résisté à l’entraînement du schisme de Donat : c’étaient des gens obstinés dans leur conviction, – caractère aussi fréquent en Afrique que son opposé, le type du Numide ou du Maure versatile et volage. Il n’est pas indifférent qu’Augustin soit sorti de cette race opiniâtre. La grâce de Dieu aidant, c’est par là qu’il s’est sauvé : par la trempe énergique de sa volonté.

Cependant, si la foi de la jeune Monique, dès ses premières années, fut si entière, c’est moins aux leçons de sa mère qu’elle le dut qu’aux exhortations d’une vieille servante, dont elle parlait toujours avec reconnaissance. Cette vieille tenait dans la famille de ses maîtres une place semblable à celle que tient encore aujourd’hui, dans les familles turques, la nourrice, la dada, respectée de toute la domesticité.

Elle était née dans la maison, sans doute, et elle-même avait vu naître tous les enfants. Elle avait porté sur son clos le père de Monique, quand il était petit, comme les femmes kabyles ou les bédouines nomades portent encore leurs nourrissons. C’était une esclave dévouée et quelque peu fanatique, véritable chien du foyer, qui, dans son zèle de gardien, aboie plus que de raison contre l’étranger qui passe : telle la négresse, dans les maisons arabes d’aujourd’hui. Elle est souvent meilleure musulmane, plus hostile au chrétien, que ses maîtres. Celle-ci avait assisté aux dernières persécutions, elle avait peut-être visité les confesseurs dans les prisons, peut-être vu couler le sang des martyrs. Ces scènes terribles et exaltantes étaient restées dans sa mémoire. Quels récits enflammés la vieille servante devait en faire à ses jeunes maîtresses, quelles vivantes leçons de constance et d’héroïsme ! Monique l’écoutait avidement.

À cause de sa grande foi, cette simple esclave était vénérée presque comme une sainte par ses maîtres, qui lui avaient confié la conduite de leurs filles. Elle se montrait une gouvernante sévère, intransigeante sur la discipline. Avec elle, il n’y avait guère que des choses défendues, – et tel était son ascendant sur ses élèves, que celles-ci avaient perdu jusqu’au désir de ces choses défendues. Elle les empêchait de boire, même de l’eau, en dehors des repas. Supplice cruel pour de petites Africaines ! Thagaste n’est pas loin du Pays de la Soif. Mais la vieille leur disait :

« Maintenant, vous buvez de l’eau, parce que vous n’avez pas de vin à votre disposition. Plus tard, quand vous serez mariées, maîtresses des caves et des celliers, vous mépriserez l’eau, et votre habitude de boire vous entraînera ! »

Monique faillit réaliser la prédiction de la bonne femme. Elle n’était pas encore mariée. Comme elle était très sage et très sobre, on l’envoyait à la cave puiser le vin dans les jarres. Avant de le verser dans la bouteille, elle y trempait le bout des lèvres. N’ayant pas l’habitude du vin, elle n’aurait pu en boire davantage : c’était trop fort pour son gosier. Elle faisait cela, non par goût, mais par espièglerie, pour jouer un bon tour à ses parents qui avaient confiance en elle, et puis enfin parce que c’était défendu. Chaque fois, elle buvait une gorgée de plus, tant et si bien qu’elle finit par trouver cela bon et qu’elle en vint à boire des tasses entières. Un jour, la servante, qui l’accompagnait à la cave, se disputa avec elle. Monique riposta vivement. Sur quoi, la fille traita Monique d’ivrognesse !... Ivrognesse ! ce mot injurieux humilia si profondément l’amour-propre de la future sainte, qu’elle se corrigea de sa passion naissante. Augustin ne nous dit point que ce fut par piété, mais parce qu’elle sentit la laideur d’un tel vice.

Il y a une certaine rudesse dans cette histoire enfantine, la rudesse des mœurs antiques, à laquelle se mêle toujours de la décence ou de la dignité. Le Christianisme achèvera de polir l’âme de Monique. À l’époque où nous sommes, si elle est déjà une adolescente très pieuse, elle est encore loin d’être la grande chrétienne qu’elle deviendra plus tard.

 

Lorsqu’elle épousa Patricius, c’était une fille réservée et froide en apparence, exacte à remplir ses devoirs religieux, même un peu rigoriste, exagérant l’austérité chrétienne, en haine de toutes les brutalités et de tout le relâchement que le paganisme autorisait. Néanmoins, cette âme rigide savait se plier aux nécessités. Monique avait du tact, de la souplesse et, à l’occasion, un sens pratique très fin et très raisonnable, dont elle donna maintes preuves dans l’éducation et la conduite de son fils Augustin. Cette âme, dure pour elle-même, voilait l’intransigeance de sa foi sous une douceur inaltérable qui était, en elle, plutôt l’œuvre de la grâce qu’un don naturel.

Nul doute que ses allures et son caractère n’aient beaucoup choqué Patricius au début de leur mariage. Il le regretta peut-être. Qu’avait-il besoin de cette nonne à ses côtés ! L’un et l’autre devaient souffrir des ordinaires froissements qui ne tardaient pas à se produire dans ces sortes d’unions entre païens et chrétiens.

Certes, on n’était plus au temps de Tertullien, au siècle héroïque des persécutions, où les femmes chrétiennes se glissaient dans les prisons, pour baiser les entraves des martyrs. (Comme la femme se revanchait alors de la longue contrainte du gynécée ! Et quel scandale pour un mari élevé à la romaine !) Mais les pratiques de la vie chrétienne établissaient une sorte de divorce intermittent entre deux époux de religion différente. Monique sortait fréquemment, seule ou accompagnée d’une servante dévouée. Il fallait assister aux offices, courir la ville pour visiter les pauvres, distribuer les aumônes. Et il y avait les jours de jeûne, qui revenaient deux ou trois fois par semaine, enfin le grand jeûne du carême : empêchement fâcheux, quand le mari voulait donner à dîner précisément ces jours-là ! Aux vigiles des fêtes, Monique passait une partie de la nuit à la Basilique. Régulièrement, le dimanche sans doute, elle se rendait au cimetière, ou à quelque chapelle élevée à la mémoire d’un martyr, qui, souvent, y était enterré : on appelait d’ailleurs ces chapelles des « mémoires », memoriæ.

Ces chapelles étaient nombreuses, – trop nombreuses même au gré des chrétiens sévères. Monique allait de l’une à l’autre, portant, dans un couffin, des boulettes de viande hachée, du pain et du vin trempé d’eau. Elle y retrouvait des amies. On s’asseyait autour des tombes, dont quelques-unes étaient creusées en forme de tables, on déballait les provisions et l’on mangeait et buvait pieusement en l’honneur des martyrs. C’était là, chez les chrétiens, un reste de superstition païenne. Ces pieuses agapes dégénéraient souvent en écœurantes orgies. Augustin, devenu évêque d’Hippone, aura bien du mal à en déshabituer ses ouailles.

La tradition en persistera quand même. Tous les vendredis, les femmes musulmanes d’Afrique continuent à visiter les cimetières et les marabouts. Comme au temps de sainte Monique, on s’assied autour des tombes, si fraîches sous leur revêtement de faïences peintes, à l’ombre des cyprès et des eucalyptus. On croque des friandises, on bavarde, on rit, on est heureuses : les maris ne sont pas là.

Monique s’acquittait de ces visites dans un sincère esprit de dévotion, bien loin d’y chercher une occasion de débauche et de dissipation. Elle se bornait à boire un peu de vin, très discrètement : elle se souvenait toujours de son péché de jeunesse. D’ailleurs, ce vin coupé d’eau, qu’elle apportait de la maison, était tiède, quand elle arrivait au cimetière : c’était une boisson médiocrement délicieuse et qui ne devait guère flatter la sensualité. Elle distribuait le reste aux indigents, avec le contenu de son couffin, et elle s’en revenait modestement au logis.

Si sobre et si réservée qu’elle fût, ses sorties prêtaient néanmoins à la médisance. Patricius s’en offusquait, et de bien d’autres choses encore.

Sa vieille mère exaspérait ses soupçons en lui rapportant les méchants propos et même les calomnies des servantes contre sa femme. À force de patience, de douceur, de prévenances, Monique finit par désarmer sa belle-mère et par la convaincre de sa conduite irréprochable. La vieille s’emporta contre les servantes qui avaient menti, et les dénonça à son fils. Patricius, en bon père de famille, les fit fouetter, pour leur apprendre à ne plus mentir. Grâce à cette correction exemplaire et à la sagesse de la jeune femme, la paix se rétablit dans le ménage.

Les amies de Monique s’étonnaient que la bonne harmonie ne fût pas troublée plus souvent, du moins d’une manière apparente, entre les deux époux. Tout le monde, à Thagaste, connaissait le tempérament colérique et violent de Patricius. Et pourtant on ne disait point, on ne remarquait pas qu’il battît sa femme. Les autres matrones, qui avaient des maris plus doux, étaient néanmoins battues par eux. Quand elles venaient chez Monique, elles lui montraient les traces des coups qu’elles avaient reçus, leurs figures tuméfiées par les soufflets, et elles se répandaient en invectives contre les hommes, accusaient leurs débauches, qui, disaient-elles, étaient cause de ces mauvais traitements.

« Prenez-vous-en à votre langue ! » ripostait Monique.

Selon elle, il fallait fermer les yeux sur les désordres des maris, et, quand ils se mettaient en colère, éviter de leur répondre. Le silence, la soumission étaient des armes souveraines. Et comme, étant jeune femme, elle avait un certain enjouement naturel, elle ajoutait en riant :

« Rappelez-vous ce qu’on vous a lu, le jour de votre mariage. On vous a dit que vous êtes les servantes de vos maris. Ne vous révoltez pas contre vos maîtres !... »

Il y avait là peut-être une fine critique du code païen, si dur dans ses prescriptions. Mais la loi romaine était, en cela, d’accord avec l’Évangile. Chrétienne fervente, la femme de Patricius ne lui reprocha jamais ses infidélités. Tant de douceur et de résignation touchèrent le mari brutal et débauché, qui d’ailleurs était brave homme et qui avait bon cœur. La pudeur de Monique finissait par la rendre belle à ses yeux. Il l’aimait, si l’on peut dire, à force de la respecter et de l’admirer. En somme, il aurait eu mauvaise grâce d’être mécontent d’une femme si peu gênante et qui était une maîtresse de maison accomplie : nous la verrons à l’œuvre, plus tard, à Cassiciacum. Elle servait même, à son insu, l’intérêt de son époux, en lui conciliant la faveur des chrétiens de Thagaste, tandis qu’il pouvait dire aux païens qui blâmaient son mariage :

« Ne suis-je pas l’un des vôtres ?

Malgré tout ce qui le séparait de Monique, Patricius était un heureux mari.

 

 

 

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III

 

 

NATIVITÉ

 

 

Augustin vint au monde le 13 novembre de l’an du Christ 354.

C’était un petit enfant de plus dans cette Afrique insouciante et féconde, où les enfants naissent et meurent comme des feuilles. Mais le fils de Monique et de Patricius était prédestiné : il ne devait pas mourir au berceau, comme tant d’autres petits Africains.

Même s’il n’eût point été réservé pour de grandes choses, s’il n’eût été qu’une tête dans la foule, la venue de ce petit enfant devrait encore nous émouvoir : c’est une question importante, pour le chrétien, que la destinée de la plus obscure et de la plus humble des âmes. Quarante ans après, Augustin médite, dans ses Confessions, sur ce menu fait banal de sa naissance, qui passa presque inaperçu pour les habitants de Thagaste, et cela lui apparaît, en vérité, comme un grand évènement, non point parce qu’il s’agit de lui, évêque et docteur de l’Église, mais parce que c’est une âme qui, à ce point imperceptible de la durée, entra dans le monde.

Comprenons bien la pensée d’Augustin : les âmes ont été rachetées par une victime d’un prix infini. Elles ont elles-mêmes un prix infini. Rien de ce qui se passe en elles ne peut être indifférent. Leurs péchés les plus véniels, leurs plus faibles élans de vertu sont décisifs pour l’éternité de leur sort. Tout leur sera compté par le juste Juge. Le vol d’une pomme pèsera peut-être autant dans la balance du jugement que le rapt d’une province ou d’un royaume. La malice de l’intention fait la malice du péché. Or le sort d’une âme, créée par Dieu, en dépend. Dès lors, tout, dans une vie humaine, prend un sérieux, une importance extrême. Dans l’histoire d’une créature, tout vaut la peine d’être examiné, pesé, médité, et, peut-être aussi, pour l’édification des autres, raconté.

Voilà une façon toute nouvelle de concevoir la vie, et, par contrecoup, d’entendre l’art. De même que les esclaves, grâce au christianisme, sont entrés dans la cité spirituelle, de même les réalités les plus chétives vont, avec lui, entrer dans la littérature. Les Confessions seront le premier modèle de l’art des temps nouveaux. Un réalisme profond et magnifique, parce qu’il plonge jusqu’au divin, bien distinct, en tout cas, de notre réalisme superficiel de dilettantes, – va sortir de cette conception neuve. Sans doute, pour Augustin, toute chose contient de la beauté, en tant qu’elle est un reflet de l’ordre et de la pensée du Verbe. Mais elle contient aussi un autre caractère plus essentiel : elle a une valeur, une signification morales. Toute chose, en effet, peut être l’agent de la chute ou de la rédemption d’une âme. La plus infime de nos actions peut avoir sur notre destinée des répercussions infinies. Considérés sous cet angle, les choses et les êtres se mettent à vivre d’une vie à la fois plus solidaire et plus intime, plus individuelle et plus générale. Tout se tient, et pourtant tout est séparé. Notre salut ne regarde que nous, et pourtant il se lie, par la charité, à celui de nos frères.

Voyons, dans cet esprit, le berceau d’Augustin. Regardons-le avec les yeux d’Augustin lui-même et, peut-être aussi, de Monique. Penché sur l’image débile du petit enfant qu’il a été, il se pose toutes, les grandes questions désespérantes, que l’humanité agite depuis des millénaires. Le mystère de la vie et de la mort se présente à lui, formidable. Il en est tourmenté jusqu’à l’angoisse et jusqu’à l’égarement : « Laisse-moi, mon Dieu, parler à ta miséricorde, moi qui ne suis que cendre et poussière. Laisse-moi parler, puisque c’est à ta miséricorde et non à l’homme, qui se moquerait de moi, que je m’adresse. Et toi aussi peut-être, tu te ris de moi, mais, par un tendre retour, tu me prendras en pitié. Qu’est-ce donc que je veux dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j’ignore d’où je suis venu ici, c’est-à-dire dans cette vie mortelle, ou plutôt dans cette mort vivante, car je ne sais quel nom lui donner... Or voici que, depuis longtemps, mon enfance est morte, – et moi je vis !... Mais, avant ce temps, mon Dieu, toi, mes délices, ai-je été quelque part, ai-je été quelque chose ?... »

On songe, ici, à la prosopopée fameuse de Pascal : « Je ne sais ni qui m’a mis au monde, ni ce qu’est le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses... Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. »

Les phrases des Pensées ne sont que l’écho des phrases des Confessions. Mais combien le ton est différent ! Le réquisitoire de Pascal contre l’ignorance humaine est impitoyable. Le Dieu de Port-Royal a le visage dur et fermé de l’antique Destin : il se dérobe dans les nuées, et ne se montre qu’à sa fin pour relever sa pauvre créature. Chez Augustin, l’accent est tendre, confiant, vraiment filial, et, s’il est inquiet, on y sent frémir un espoir invincible. Au lieu d’accabler l’homme sous la main de fer du Justicier, il lui fait sentir la bonté du Père, qui a tout préparé, bien avant sa venue, pour le petit enfant misérable : « Seigneur, les consolations de ta miséricorde m’ont reçu dans la vie, comme me l’ont appris mes parents selon la chair... »

Cet enfant, né d’une mère chrétienne, et qui devait être le grand défenseur de la foi, ne fut point baptisé en naissant. C’était là une coutume de l’ancienne Église, et, en particulier, de d’Afrique. On reculait le plus possible le baptême, dans la conviction que les péchés commis après le sacrement étaient beaucoup plus graves que ceux commis avant. Gens positifs, les Africains prévoyaient bien qu’ils pécheraient encore, même après le baptême ; mais ils entendaient pécher au meilleur compte et diminuer les frais de la pénitence. Cette pénitence, au temps d’Augustin, était loin d’être aussi sévère qu’au siècle précédent. Néanmoins, le souvenir des rigueurs anciennes persistait toujours, et l’habitude était prise de différer le baptême, pour ne pas trop décourager les pécheurs.

Fidèle observatrice des coutumes de son pays et des traditions de son Église, Monique se conforma donc à l’usage. Peut-être eut-elle à lutter aussi contre l’opposition de son mari, qui, resté païen, ne voulait pas donner trop de gages aux chrétiens, ni se compromettre aux yeux de ses coreligionnaires par cet excès de zèle chrétien, qui consistait à faire baptiser un enfant, contrairement à la confirme. Un moyen terme s’offrait : c’était d’inscrire le nouveau-né parmi les catéchumènes. Selon le rite de la première initiation, le signe de la croix fut tracé sur le front d’Augustin, et le sel symbolique déposé sur ses lèvres. Ainsi, on ne le baptisa point. Peut-être s’en est-il ressenti toute sa vie. La pudeur baptismale lui manqua. Devenu évêque, il ne dépouillera jamais complètement le vieil homme, qui avait trempé dans toutes les impuretés païennes. Certaines de ses paroles ont une crudité blessante pour les oreilles chastes. L’influence du milieu africain n’explique pas tout. Il est trop manifeste que le fils de Patricius ne connut point la complète virginité de l’âme.

On lui donna les noms d’Aurelius Augustinus. Le premier était-il son nom de famille, nous l’ignorons. Les Africains n’ont jamais appliqué que d’une façon très fantaisiste les règles de l’onomastique romaine. En tout cas, ce nom était fort répandu en Afrique. L’évêque de Carthage, primat de la province et ami d’Augustin, s’appelait, lui aussi, Aurelius. De pieux commentateurs ont voulu y lire comme un présage de sa gloire future d’orateur. Ils ont remarqué que le mot aurum, or, est contenu dans Aurelius : allusion prophétique à la bouche d’or du grand prédicateur d’Hippone.

Les premières phrases latines qu’il répéta, il les entendit prononcer par sa mère et par les servantes, qui devaient aussi parler le punique, la langue courante du peuple et de la petite bourgeoisie. Le punique, il l’apprit sans y penser, en jouant avec les enfants de Thagaste, de même que les fils de nos colons apprennent l’arabe, en jouant avec les petits garçons en chéchias.

Il est chrétien, il est évêque, déjà docteur révéré, consulté par la catholicité entière, et il nous raconte tout cela. Il le raconte avec un accent grave et contrit, avec la préoccupation évidente d’attribuer à Dieu, comme à la cause unique, tous les bienfaits qui ont accueilli son enfance, et aussi de déplorer ses misères et ses fautes, suite de la chute originelle. Et pourtant, on devine bien que ces souvenirs lointains et si doux ont encore, pour lui, un charme, contre lequel il n’arrive pas à se défendre complètement...

 

 

 

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IV

 

 

LES PREMIERS JEUX

 

 

« Je n’aimais qu’à jouer », nous dit Augustin, en nous racontant ces lointaines années.

Quoi d’étonnant, si cette facile et souple intelligence, qui pénétra sans effort et comme d’instinct la science encyclopédique de son temps, qui se trouvait à l’aise au milieu des abstractions les plus ardues, a d’abord conçu la vie comme un jeu ?

Les amusements des petits Africains d’aujourd’hui ne sont ni très nombreux ni très variés. Ils n’ont pas l’imagination inventive. Leurs camarades français leur ont, en cela, beaucoup appris. S’ils jouent aux billes, à la marelle, aux barres, c’est à l’imitation des Roumis. Et pourtant, ils sont extrêmement joueurs. Les jeux de hasard surtout les attirent. Ils y passent des heures entières, couchés à plat ventre dans un coin d’ombre, et ils y apportent une intensité de passion extraordinaire. Toute leur attention y est absorbée ; ils y déploient les ruses de leur esprit précocement délié, si vite enlisé dans la matière.

Augustin, se remémorant les jeux de son enfance, ne nous parle que de noix, de balles et d’oiseaux. Captiver un oiseau, cette chose légère, ailée et brillante, c’est l’envie de tous les enfants dans tous les pays du monde. Mais en Afrique, où les oiseaux abondent, petits et grands les aiment. Dans les cafés maures, dans les plus misérables gourbis, des cages de roseaux, toutes bruissantes de pépiements et de battements d’ailes, sont suspendues aux murs. Des cailles, des merles, des rossignols y sont emprisonnés. Le rossignol, l’oiseau chanteur par excellence, si difficile à apprivoiser, est l’hôte de luxe ; l’habitant privilégié de ces cages rustiques. Avec la rose, il fait partie essentielle de la poésie arabe. Les bois de Thagaste étaient pleins de rossignols. Nul doute qu’Augustin enfant n’ait senti palpiter entre ses mains les petites gorges mélodieuses des oiseaux chanteurs. Ses sermons, ses plus graves traités en ont conservé le souvenir. Il en tire un témoignage en faveur du Verbe créateur qui a mis partout de la beauté et de l’harmonie. Dans le chant du rossignol, il retrouve comme un écho de la musique des mondes.

S’il aimait les oiseaux, en poète qui s’ignore, aimait-il autant à jouer aux noix ? Les « noix » ne sont qu’un jeu gracieux et malin, trop malin pour un petit garçon désintéressé et idéaliste. Il y faut de la présence d’esprit et de la circonspection. Les hommes mûrs s’y adonnent, comme les enfants. Une marche d’escalier, le pavé d’une cour sert de table aux joueurs. On étale sur la pierre trois coquilles et un petit grain de poix. Alors, dans un va-et-vient éblouissant, les mains brunes et prestes voltigent d’une coquille à l’autre, les sassent, les brouillent, escamotent le grain de poix, tantôt sous celle-ci, tantôt sous celle-là : il s’agit de deviner sous laquelle le petit grain s’est logé. Grâce à des procédés astucieux, le joueur habile sait le coller à ses doigts ou à l’intérieur de la coquille, et l’adversaire perd tout à coup. On triche avec une tranquille impudeur. Augustin trichait aussi : ce qui ne l’empêchait pas de dénoncer âprement les tricheries de ses partenaires.

Enfin, il n’eût pas été complètement de son pays, s’il n’eût, à l’occasion, menti et volé. Il mentait à son pédagogue et aux maîtres d’école. Il volait à la table de ses parents, à la cuisine et au cellier. Mais il volait en gentilhomme, pour faire des cadeaux et s’attacher des compagnons de jeux : il dominait ses camarades par des présents, trait de caractère essentiel chez ce futur dominateur des âmes. Des mœurs un peu rudes comme celles-là façonnent des natures libres et hardies. Ces enfants d’Afrique étaient beaucoup moins couvés, beaucoup moins morigénés qu’aujourd’hui. Monique avait d’autres soucis que de surveiller ses garçons. C’était, pour eux, continuellement, la vie au grand air, qui fait les corps vigoureux et durs. Il faut se représenter Augustin et ses compagnons comme de jeunes chats sauvages.

Cette sauvagerie se donnait carrière à la balle et, en général, à tous les jeux où l’on se partage en deux camps, où il y a des vainqueurs et des prisonniers, où l’on se bat à coups de bâton et à coups de pierres. Les jets de pierres sont une habitude invétérée chez les petits Africains. Maintenant encore, dans les villes, notre police est obligée de sévir contre ces féroces bambins. Au temps d’Augustin, à Cherchell, l’antique Césarée de Maurétanie, la population enfantine était divisée en deux partis hostiles, qui se lapidaient réciproquement. À de certaines fêtes, les pères et les grands frères se joignaient aux enfants : le sang, coulait, il y avait des morts.

L’évêque Augustin se rappelle sévèrement les « superbes victoires » qu’il remportait dans ces sortes de joutes. Mais j’ai peine à croire qu’un enfant aussi délicat (il fut malade presque toute sa vie) ait pu se plaire beaucoup à ces ébats brutaux. Si l’exemple des autres l’y entraînait, il devait les prendre surtout par le côté de l’imagination. Dans ces batailles où l’on se mesurait entre Romains et Carthaginois, entre Grecs et Troyens, il se croyait Scipion ou Hannibal, Achille ou Hector. Il goûtait déjà en rhéteur l’enivrement d’un triomphe, que lui disputaient chèrement des camarades plus forts et plus pourvus de muscles.

Il n’avait pas toujours le dessus, sauf peut-être quand il corrompait l’ennemi. Mais une jeune âme ardente comme la sienne ne pouvait guère se contenter de demi-victoires : il lui fallait exceller. Alors, il cherchait sa revanche dans les jeux où l’esprit a la plus grande part. Il écoutait les contes avec délices et les répétait à son tour à ses petits amis, essayant sur un auditoire puéril ce charme de parole qui, plus tard, allait lui soumettre les foules. On jouait aussi au théâtre, aux gladiateurs, aux chevaux et aux cochers. Certains camarades d’Augustin étaient les fils de riches citoyens qui donnaient de fastueuses réjouissances à leurs compatriotes. À l’approche des représentations dramatiques, des jeux de l’arène ou du cirque, une fièvre d’imitation s’emparait de ce petit monde enfantin. Tous les enfants de Thagaste singeaient les acteurs, les mirmillons ou les chasseurs de l’amphithéâtre, comme les jeunes Espagnols d’aujourd’hui singent les toreros.

Au milieu de ces plaisirs, Augustin tomba malade : il avait la fièvre, ressentait de violentes douleurs d’estomac. On crut qu’il allait mourir. Il paraît que lui-même, en cette extrémité, réclama le baptême. Monique s’empressait déjà pour lui faire administrer le sacrement, lorsque, subitement, contrairement à toute attente, l’enfant se rétablit. Le baptême fut de nouveau différé, toujours pour la même raison : diminuer la gravité des fautes que le jeune Augustin ne manquerait pas de commettre. Sa mère, qui les prévoyait sans doute, s’inclina encore une fois devant la coutume.

L’autorité de Patricius s’affirma peut-être, cette fois-là, d’une façon plus tranchante. Le catholicisme, à cette époque, était en mauvaise posture. Le court règne de Julien venait d’inaugurer une turbulente réaction païenne. Partout on rouvrait les temples, on recommençait les sacrifices. D’autre part, les donatistes soutenaient secrètement les païens. Leurs séides plus ou moins avoués, les Circoncellions, bandes de paysans fanatiques, rôdaient par tout le pays numide, attaquant les catholiques, pillant, incendiant leurs fermes et leurs villas. Le moment était-il bien choisi pour une éclatante profession de foi catholique, pour s’inscrire dans les rangs du parti vaincu ?

Le petit Augustin ignorait tous ces calculs de la prudence maternelle et de la diplomatie paternelle : il réclama le baptême, nous dit-il. Cela nous paraît étonnant chez un enfant si jeune. Mais il vivait dans une maison dont toute la domesticité était chrétienne. Il entendait les discours des amis de Monique, peut-être aussi de ses grands-parents, qui étaient des catholiques austères et fidèles. Enfin son âme était naturellement religieuse. Tout s’explique par là : il demanda le baptême pour faire comme les grandes personnes, et parce qu’il était prédestiné. Les enfants élus ont de ces brusques illuminations. Ils pressentent, à de certains moments, te qu’ils seront un jour. En tout cas, Monique dut voir ce signe avec joie.

Il guérit, reprit sa vie d’enfant, partagée entre le jeu, le vagabondage et l’école.

L’école ! triste souvenir pour Augustin. On l’envoyait chez le primus magister, le maître primaire, véritable croquemitaine, armé d’une longue gaule, qui s’abattait, impitoyable, sur les écoliers dissipés. Assis autour de lui sur des bancs, ou accroupis sur des nattes, les enfants chantaient en chœur : « Un et un font deux, deux et deux font quatre », – odieux refrain qui assourdissait tout le voisinage. L’école était quelquefois un simple hangar, ou une pergola champêtre, que des toiles tendues protégeaient tant bien que mal contre le soleil et la pluie, une masure louée à bas prix, ouverte à tous les vents, avec une moustiquaire accrochée devant la porte. On devait y geler en hiver et y rôtir en été. Augustin s’en souvient comme d’un ergastule de l’enfance.

Il détestait l’école et ce qu’on y enseignait : l’alphabet, le calcul, les rudiments de la grammaire latine et grecque. Il avait l’étude en horreur, celle du grec surtout. Cet écolier, qui devint à son tour un maître, répugnait aux disciplines scolaires. Esprit intuitif et primesautier, il ne pouvait s’astreindre aux lenteurs des méthodes. Il se butait aux difficultés, ou les pénétrait d’un seul coup.

Il était souvent puni, battu, – et battu cruellement. Les verges du magister lui inspiraient une terreur inexprimable. Quand, roué de coups, il venait se plaindre à ses parents, ceux-ci riaient, se moquaient de lui, même la pieuse Monique. Alors le pauvre enfant, ne sachant plus à qui recourir, se rappelait que sa mère et les servantes lui avaient parlé d’un Être très puissant et très bon, qui défend l’orphelin et l’opprimé. Il lui disait de tout son cœur :

« Mon Dieu, faites que je ne sois pas fouetté à l’école. »

Mais le bon Dieu ne l’exauçait point, parce qu’il n’était pas sage. Augustin s’en désespérait.

Il faut croire que ces châtiments enfantins étaient bien cuisants, puisque, quarante ans après, il les dénonce avec abomination. Pour lui, ce sont des supplices comparables à la torture du chevalet et des ongles de fer. Rien n’est petit pour les enfants, surtout pour un sensitif comme Augustin. Leur sensibilité et leur imagination leur grossissent démesurément toutes choses.

Le fils de Monique souffrait autant de la férule qu’il jouissait de ses triomphes au jeu. S’il était glorieux comme Scipion dans les batailles d’enfants, il se considérait sans doute comme un martyr, un saint Laurent ou un saint Sébastien, quand il recevait le fouet. Il ne pardonna jamais que chrétiennement aux maîtres d’école de l’avoir brutalisé.

Néanmoins, – et en dépit de ses dégoûts pour l’étude niai comprise, – son intelligence précoce frappait tout le monde. Il convenait de ne point négliger des dons si heureux. Monique, sans doute, s’en avisa la première et conseilla à Patricius de faire étudier Augustin.

Les affaires du curiale n’étaient pas brillantes : il entrevit peut-être que son fils, pourvu d’un métier libéral, pourrait les relever. Augustin, rhéteur ou avocat en renom, serait le sauveur et le bienfaiteur de la famille. La rhétorique, en ce temps-là, menait à tout. Les municipalités et même le trésor impérial payaient de gros traitements aux professeurs d’éloquence. Certains d’entre eux, qui parcouraient les villes en conférenciers, amassaient des fortunes considérables. À Thagaste, on se citait avec admiration l’exemple du rhéteur Victorinus, un Africain, un compatriote, qui se faisait applaudir de l’autre côté de la mer et qui avait sa statue sur le forum romain. Autrefois, Fronton de Cirta, un autre Africain, n’avait-il pas été le précepteur de Marc-Aurèle, qui l’avait comblé d’honneurs et de richesses, élevé enfin au consulat ? Pertinax lui-même, un simple grammairien, n’était-il pas devenu proconsul d’Afrique, puis empereur de l’Ionie ? Quels stimulants pour les ambitions provinciales !...

Les parents d’Augustin raisonnèrent comme des bourgeois d’aujourd’hui. Escomptant l’avenir, et si gênés qu’ils fussent, ils se résignèrent à s’imposer des sacrifices pour son éducation. Les écoles de Thagaste étant insuffisantes, on décida qu’on enverrait à Madaure cet enfant de belle espérance.

 

 

 

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V

 

 

L’ÉCOLIER DE MADAURE

 

 

Un monde nouveau s’ouvrait pour Augustin : c’était peut-être sa première sortie de Thagaste.

Sans doute, Madaure n’en est pas très éloignée : il y a, tout au plus, dix lieues entre les deux villes. Mais, pour les enfants, il n’est point de petits voyages. On suivait la route militaire qui allait d’Hippone à Théveste, – une grande voie romaine pavée de larges dalles aux abords des villes, et soigneusement cailloutée sur tout le reste du parcours. Dressé sur la haute selle de son cheval, Augustin, qui allait devenir un infatigable voyageur et, pendant toute sa vie d’évêque, courir sans cesse les chemins d’Afrique, – Augustin s’initia à la poésie de la Route : poésie à jamais perdue pour nous !

Qu’elles étaient amusantes, fertiles en spectacles, les routes africaines de ce temps-là ! On s’arrêtait dans des auberges aux murs épais comme des remparts de citadelles, avec leurs cours intérieures bordées d’écuries en arcades, pleines de ballots et de harnais entassés, avec l’abreuvoir et la citerne au milieu, et les petites chambres ouvertes sur le balcon en pourtour, où montait une odeur d’huile et de fourrage, et le va-et-vient des gens et des bêtes de somme, l’entrée majestueuse des chameaux courbant leurs longs cols sous le cintre du porche. On causait avec les marchands qui arrivaient du Sud, qui apportaient les nouvelles des pays nomades, qui contaient des histoires. Et l’on repartait sans hâte pour l’étape prochaine, on croisait les longues files de chariots qui menaient des vivres aux soldats des garnisons frontières, ou qui conduisaient vers les villes maritimes l’annone du peuple romain, – ou bien, de loin en loin, la chaise à porteurs ou à mulets d’un évêque en tournée, la litière aux courtines closes d’une matrone ou d’un grand personnage. Soudain, on s’écartait, les attelages se rangeaient au bord de la route, pour laisser passer, bride abattue, dans un nuage de poussière, un messager de la poste impériale...

Certainement, cette route d’Hippone à Théveste était une des plus fréquentées et aussi des plus pittoresques de la province : c’en était une des principales artères.

D’abord, l’aspect de la contrée est assez semblable à celui des environs de Thagaste. Le paysage montagneux et forestier continue à déployer ses mamelonnements et ses nappes de verdures. On longe, par intervalles, la vallée profondément encaissée de la Medjerda. Au bas des pentes en précipices, on entend bruire la rivière sur les cailloux de son lit torrentueux, – et ce sont des pentes abruptes parmi les fourrés de genévriers, les racines émergeantes des pins en parasol. Puis, à mesure qu’on descend, le sol se fait plus pauvre, les espaces dénudés se multiplient. Enfin, sur un renflement de terrain, Madaure apparaissait, toute blanche au milieu d’une vaste plaine, d’un gris fauve, où l’on ne voit plus rien aujourd’hui qu’un mausolée en ruines, les débris d’une forteresse byzantine et de vagues vestiges évanescents.

C’est le premier étage du grand plateau qui s’étend vers Théveste et le massif de l’Aurès. Au sortir des régions bocagères de Thagaste, la nudité en est saisissante. Çà et là, des vaches maigres pâturent quelques touffes d’herbes poussées au bord d’un oued desséché. De petits ânes en liberté se sauvent au galop vers des tentes de nomades, noires et poilues comme d’énormes chauves-souris étalées dans la blondeur des terres. Auprès, le haïk rouge d’une femme surgit, unique tache éclatante qui rompe l’uniformité grisâtre de la plaine. On sent, ici, l’âpreté numide : c’est presque la désolation désertique.

Mais, du côté de l’Est, des architectures de montagnes bizarrement sculptées relèvent la platitude de l’horizon. Sur les fonds clairs du ciel, se découpent des escarpements en dents de scie, un cône pareil au simulacre mystique de Tanit. Vers le Sud, des érosions de roches isolées s’éparpillent, comme de gigantesques piédestaux découronnés de, leurs statues, ou comme des buffets d’orgues dressées là pour capter et pour moduler la plainte des grands vents de la steppe.

Ce pays-ci est marqué d’un caractère autrement énergique que celui de Thagaste. On y a plus d’air, de lumière et d’espace. La végétation peut en être indigente : on n’en voit que mieux les belles formes de la terre. Rien n’y arrête ou n’y amortit les effets merveilleux de la lumière... Et qu’on ne dise pas que les yeux d’Augustin furent indifférents à tout cela, lui qui écrivait, après sa conversion et dans toute l’austérité de sa pénitence : Si les choses sensibles n’avaient pas une âme, on ne les aimerait pas tant.

C’est ici, à Madaure, à Thagaste, pendant les années avides de l’adolescence, qu’il amassa les germes de sensations et d’images qui, plus tard, écloront en métaphores ardentes et bouillonnantes dans ses Confessions, ses homélies et ses paraphrases de l’Écriture. Après, il n’aura plus le temps, où il ne pourra plus. La rhétorique étendra, pour lui, son voile de banalité sur la floraison continuelle du monde. L’ambition le détournera de ces spectacles qui ne se révèlent qu’aux cœurs désintéressés. Puis, la foi le prendra tout entier. Il ne percevra plus la création que par intermittences, dans une sorte de rêve métaphysique, et, pour ainsi dire, à travers la gloire du Créateur. En ces années de jeunesse, au contraire, elle le pénétrait avec une violence et une douceur extrême. La beauté fugitive et charmante des choses se révélait à lui dans sa fraîcheur : novissimarum rerum fugaces pulchritudines, earumque suavitates. Cette frénésie de la sensation se retrouvera chez le grand docteur chrétien et se traduira dans les figures ardentes et colorées de son style. Certes il ne fut pas un descripteur profane, soucieux de composer des phrases qui font image ou d’ordonner des tableaux brillants : toutes ces recherches lui sont étrangères. Mais, d’instinct, par la seule vertu de son chaud tempérament d’Africain, il fut une manière de poète impressionniste et métaphysicien.

Si le paysage bucolique de Thagaste s’est reflété dans certains passages, – les plus doux ou les plus familiers, – des Confessions, toute la partie haute de l’œuvre d’Augustin rencontre ici, dans cette plaine aride et lumineuse de Madaure, son commentaire symbolique. Comme elle, la pensée d’Augustin n’a point d’ombres. Comme elle aussi, elle se colore de reflets étranges et splendides, qui semblent venir d’ailleurs, d’un foyer invisible aux regards humains.

Nul écrivain moderne n’a plus célébré la lumière, – non pas seulement la lumière immortelle de la béatitude, – mais celle des champs d’Afrique, celle de la terre et de la mer, et personne n’en a parlé avec plus d’abondance et d’émerveillement. C’est qu’en aucun pays du monde, pas même en Égypte, aux pays roses de Karnak et de Louqsor, la lumière n’est plus pure ni plus admirable que dans ces grandes plaines désolées de la Numidie et des régions sahariennes. N’y a-t-il pas un enchantement pour des yeux de métaphysicien dans ces jeux de la lumière, ces tissus de couleurs innommables qui semblent immatérielles comme les jeux de la pensée ? Le décor vaporeux et flottant est fait de rien : des lignes, des nuances, de la splendeur diffuse. Et toutes ces apparitions fugaces et prestigieuses s’éteignent avec le soleil, rentrent dans l’ombre, comme les concepts dans les profondeurs obscures de l’intelligence qui se repose...

Non moins que ce pays sévère jusqu’à la tristesse, mais brûlant et splendide, la ville de Madaure dut frapper Augustin.

C’était une vieille cité numide, qui se montrait fière de son antiquité. Longtemps avant la conquête romaine, elle était déjà une forteresse du roi Syphax. Les vainqueurs s’y installèrent ensuite, et, au second siècle de notre ère, Apulée, le plus illustre de ses nourrissons, pouvait déclarer non sans orgueil, devant un proconsul, que Madaure était une très florissante colonie. Sans doute, cette vieille ville n’était pas aussi romanisée que ses voisines, Timgad et Lambèse, qui étaient de création récente et qui avaient été bâties d’un seul coup, par décret administratif. Mais elle pouvait l’être autant que Théveste, ville non moins ancienne et où la population était probablement aussi mêlée. Comme Théveste, elle avait ses temples à pilastres et à portiques corinthiens, ses arcs de triomphe (on en mettait partout), son forum entouré d’une galerie couverte et peuplé de statues. Les statues aussi étaient prodiguées en ce temps-là.

Nous en connaissons au moins trois, dont Augustin nous parle dans une de ses lettres : un dieu Mars sans son harnais de guerre et un autre armé de pied en cap ; en face, une statue d’homme, de style réaliste, avançait trois doigts pour conjurer le mauvais œil. Ces effigies familières étaient restées très présentes dans la mémoire d’Augustin. Le soir, ou à l’heure de la sieste, il s’était couché sous leurs piédestaux, il avait joué aux dés ou aux osselets dans l’ombre fraîche du dieu Mars ou de l’Homme aux doigts tendus. On était bien, pour jouer ou pour dormir, sur les dalles de marbre du portique.

Parmi ces statues, il s’en trouvait une peut-être qui attirait les regards de l’adolescent et qui excitait toutes ses ambitions naissantes, – celle d’Apulée, le grand homme de Madaure, l’orateur, le philosophe, le thaumaturge, dont on parlait d’un bout à l’autre de l’Afrique. À force de la contempler, d’entendre l’éloge du grand écrivain local, le jeune écolier aurait-il senti s’éveiller sa vocation ? Aurait-il eu, dès cette époque, la velléité confuse de devenir, un jour, un autre Apulée, un Apulée chrétien, – d’éclipser la réputation de ce païen célèbre ? Ces impressions et ces admirations de jeunesse ont toujours une influence plus ou moins marquée sur l’orientation d’un talent.

En tout cas, Augustin ne pouvait faire un pas dans Madaure sans se heurter à la légende d’Apulée. Ses compatriotes l’avaient presque divinisé. On le considérait non seulement comme un grand savant, mais comme un mage d’une puissance extraordinaire. Les païens le comparaient au Christ, le mettaient même au-dessus. Pour eux, il avait fait des miracles bien plus surprenants que ceux de Jésus ou d’Apollonius de Tyane. Et l’on se racontait comme vraies, comme arrivées, les extravagantes histoires de ses Métamorphoses. On ne voyait partout que sorcières, hommes changés en bêtes, bêtes ou gens frappés de quelque maléfice. Dans les auberges, on épiait d’un mil soupçonneux les gestes de la servante qui versait à boire ou qui offrait un plat. Peut-être un philtre était-il mêlé au fromage et au pain qu’elle apportait sur la table. C’était un milieu de crédulité exaltée et délirante. La folie des païens gagnait les chrétiens eux-mêmes. Augustin, qui avait traversé ce milieu-là, aura bien de la peine, plus tard, à garder son ferme bon sens, dans un tel débordement de prodiges.

Pour l’instant, la fantaisie des contes l’enthousiasmait au moins autant que le surnaturel. Il vivait à Madaure dans un monde merveilleux, où tout charmait ses sens et son esprit, où tout excitait son précoce instinct de la Beauté.

Plus que Thagaste sans doute, Madaure portait l’empreinte du génie constructeur des Romains. Aujourd’hui encore, leurs descendants, les Italiens, sont les maçons de l’Univers, après en avoir été les architectes. Le peuple de Rome fut le peuple bâtisseur par excellence. Il est celui qui éleva et qui ordonna des villes sur le même modèle et selon le même idéal qu’une harangue ou un poème. Il inventa réellement la maison, mansio, non seulement l’abri où l’on demeure, mais l’édifice qui demeure, qui triomphe des années et des siècles, vaste ensemble monumental et décoratif, qui existe autant et peut-être plus pour la joie des yeux que pour l’utilité. La Maison, la Ville-aux-rues-profondes et bien ordonnées étaient pour le nomade africain, – le barbare qui passe sans se fixer jamais, – un grand sujet d’ébahissement. Il les détestait sans doute comme les repaires du soldat et du publicain, ses oppresseurs ; mais il les admirait jalousement comme l’image fidèle d’une race qui, lorsqu’elle entre dans un pays, veut s’y asseoir pour l’éternité, et qui prétend joindre la magnificence et la beauté à l’affirmation de sa force.

Les ruines romaines, qui parsèment le sol de l’Algérie moderne, nous humilient par leur faste, nous autres qui nous flattons de reprendre la tâche de l’Empire et de continuer sa tradition. Elles sont, pour notre médiocrité, un reproche permanent, une perpétuelle exhortation à la grandeur et à la beauté. Nul doute que les architectures de Rome n’aient produit sur Augustin, sur ce jeune Africain encore inculte, la même impression qu’aujourd’hui sur un Français, ou sur un homme du Nord. Certainement elles façonnèrent à son insu sa pensée et sa sensibilité ; elles prolongèrent pour lui la leçon des grammairiens et des rhéteurs latins.

Tout cela n’était pas précisément très chrétien. Mais, dès ces premières années d’école, Augustin se détachait de plus en plus du christianisme, – et les exemples qu’il avait sous les yeux, à Madaure, ne pouvaient guère l’encourager dans sa foi. C’était un milieu peu édifiant pour un adolescent catholique, qui avait l’imagination vive, le tempérament voluptueux, et qui aimait les lettres païennes. La majeure partie de la population n’était composée que de païens, surtout dans l’aristocratie. Les décurions continuaient à présider les fêtes en l’honneur des vieilles idoles.

Ces fêtes étaient fréquentes. On saisissait le moindre prétexte pieux pour enguirlander de feuillages les portes des maisons, pour saigner le porc ou égorger le mouton du sacrifice. Le soir, on illuminait les places et les carrefours. Les petites bougies brûlaient sur tous les seuils. Pendant les mystères de Bacchus, les curiales eux-mêmes conduisaient les réjouissances populaires. C’était un carnaval africain, brutal et coloré. On s’enivrait, on simulait la folie. Par jeu, on assaillait les passants et on les dévalisait. Les coups sourds des tambourins, les ritournelles hystériques et nasillardes des flûtes excitaient une grosse exaltation à la fois sensuelle et mystique. Et tout s’apaisait parmi les tasses et les outres de vin, les graisses et les viandes des banquets en plein air.

Même en un pays sobre comme l’Afrique, les fêtes païennes n’étaient guère que des occasions de ripailles et d’orgies. Augustin, qui, après sa conversion, n’a que des sarcasmes pour ce carnaval de Madaure, s’y laissa entraîner sans doute comme beaucoup d’autres chrétiens. Les gens riches et influents donnaient l’exemple. On craignait de les désobliger en faisant bande à part. Et puis on ne résistait pas à la douceur des festins.

Peut-être même était-il mené à ces agapes par ses propres surveillants. Car enfin à qui l’avait-on confié ? Sans doute à un hôte de Patricius, un païen comme lui. Ou bien logeait-il chez son maître, un grammairien, qui tenait pension d’écoliers ? Presque tous ces pédagogues étaient païens eux aussi. Faut-il s’étonner que, dans un tel entourage, les leçons chrétiennes de Monique et des nourrices de Thagaste se soient effacées peu à peu de l’esprit d’Augustin ? Bien des années après, un vieux grammairien de Madaure, Maximus, lui écrivait sur un ton d’affectueux reproche : « Tu t’es éloigné de nous : A secta nostra deviasti. » Voulait-il insinuer qu’à cette époque, Augustin aurait glissé au paganisme ? Rien de plus improbable. Lui-même nous assure que le nom du Christ resta toujours « gravé dans son cœur ». Mais, étant à Madaure, il se mêlait en indifférent aux païens et aux chrétiens.

D’ailleurs, l’enseignement qu’il recevait était tout pénétré de paganisme. Sans doute, il commença par y choisir ce qui lui plaisait, selon son habitude. Les esprits comme le sien se précipitent impétueusement sur ce qui peut leur servir de nourriture : ils rejettent tout le reste, ou le subissent de mauvaise grâce. C’est ainsi qu’il persévéra dans son aversion pour le grec : il fut un médiocre helléniste. D’instinct, il détestait les Grecs. Selon le préjugé occidental, ces hommes d’Orient étaient tous des coquins ou des baladins. En Africain positif, Augustin les considéra toujours comme des beaux esprits chimériques. En somme, ce n’étaient pas des gens sérieux, à qui l’on pût se fier. Le patriotisme tout local des auteurs grecs classiques agaçait aussi ce citoyen romain qui s’était accoutumé à considérer l’univers comme sa patrie : il les trouvait bien mesquins de s’intéresser si fort à des histoires de petites villes. Lui, il voyait plus haut et plus loin. Il est vrai qu’en cette seconde moitié du IVe siècle, l’hellénisme élargi et conscient de lui-même s’opposait de plus en plus à la latinité, surtout politiquement. Il formait un bloc impénétrable et hostile aux Occidentaux. Maison de plus, pour un Africain romanisé, de ne pas aimer les Grecs.

Il déchiffrait donc péniblement l’Iliade et l’Odyssée, se dépitant contre les difficultés d’une langue étrangère qui lui voilait la trame des beaux récits fabuleux. Il en existait pourtant des abrégés en usage dans les écoles, espèces de sommaires de la guerre de Troie, composés par des grammairiens latins, sous les bizarres pseudonymes de Darès le Phrygien et de Dictys de Crète. Mais ces résumés étaient bien arides pour une imagination comme celle d’Augustin. Il préférait de beaucoup l’Énéide, le poème le plus admiré des Africains, à cause de l’épisode consacré à la fondation de Carthage. Virgile était sa passion. Il le lisait et le relisait sans cesse, le savait par cœur. Jusqu’à la fin de sa vie, dans ses écrits les plus austères, il cite des vers, des passages entiers de son poète bien-aimé. L’aventure de Didon surtout l’émouvait jusqu’aux larmes. Il fallait lui arracher le livre des mains.

C’est qu’il y avait une harmonie secrète entre l’âme de Virgile et l’âme d’Augustin. Tous deux étaient tendres et graves. Lui, le grand poète, et lui, l’humble écolier, ils eurent compassion de la reine carthaginoise ; ils auraient voulu la sauver, adoucir au moins son malheur, faire fléchir un peu l’insensibilité d’Énée et la rigueur des destins. Mais quoi ? L’amour est une maladie sacrée, un châtiment envoyé par les dieux. Il est juste, après tout, que la coupable subisse sa peine jusqu’au bout. Et puis de si grandes choses vont résulter de ce pauvre amour ! Le sort de deux Empires en dépend. Qu’est-ce qu’une femme devant Rome et Carthage ? Enfin, elle doit périr : les Dieux l’ont voulu... Il y avait, dans tout cela, une émotion contenue, une profondeur de sentiment, un accent religieux qui remuaient le cœur d’Augustin encore ignorant de lui-même. Cette obéissance du héros virgilien à la volonté céleste avertissait déjà, en lui, l’humilité du chrétien futur.

Certes, en ces troubles années de l’adolescence, Augustin n’entrevoyait que confusément la haute signification religieuse du poème de Virgile. Entraîné par sa nature fougueuse, il s’abandonnait au charme déchirant de cette histoire romanesque ; il la vivait littéralement avec l’héroïne. C’étaient de vrais cris qu’il poussait, lorsque ses maîtres lui donnaient à développer, en prose latine, les imprécations de Didon mourante...

 

 

 

 

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VI

 

 

LES VACANCES DE THAGASTE

 

 

Dans la ville d’Apulée, le fils de la chrétienne Monique devenait un franc païen.

Il revint chez ses parents, sans doute à l’époque des vacances. Mais ces vacances se prolongèrent peut-être une année entière. Il avait terminé ses humanités. Les grammairiens de Madaure ne pouvaient plus rien lui apprendre. Pour couronner ses études, il lui fallait suivre les cours de quelque rhéteur en renom. Or il n’y avait de bons rhéteurs qu’à Carthage. C’était une mode, un point d’honneur aussi pour les familles numides que d’envoyer leurs enfants achever leur éducation dans la capitale de la province. Patricius le désirait vivement pour son fils, qui, à Madaure, s’était révélé un très brillant élève et qu’on ne pouvait laisser en si beau chemin. Mais la vie d’étudiant coûtait cher, et Patricius n’avait pas d’argent. Ses affaires étaient toujours fort embarrassées. Il était obligé d’attendre les rentrées de ses fermages, de pressurer ses métayers, et, en désespoir de cause, de solliciter des avances pécuniaires d’un riche patron. Cela demandait du temps et de la diplomatie.

Les jours, les mois se passaient, et Augustin, désœuvré, entraîné par les camaraderies faciles, se laissait aller aux plaisirs de son âge, comme les jeunes bourgeois de Thagaste : plaisirs un peu rudes et peu variés, tels qu’on pouvait se les procurer dans un petit municipe de ce temps-là, tels qu’ils sont restés pour les indigènes d’aujourd’hui, qu’ils vivent de la vie citadine ou de la vie rurale : chasser, monter à cheval, jouer aux jeux de hasard, festiner et boire, ils ne souhaitent rien au delà.

Lorsque, dans ses Confessions, Augustin s’accuse de ses débauches d’adolescent, il emploie les expressions les plus flétrissantes. Il en parle avec horreur et dégoût. Nous sommes tentés, encore une fois, de croire qu’il exagère par excès de contrition chrétienne. Certaines personnes, mises en défiance par ce ton véhément, en arrivent même à contester la valeur historique des Confessions. Elles font remarquer que, lorsque l’évêque d’Hippone les écrivit, ses sentiments et ses idées avaient changé. Il ne voyait plus du même œil ni dans le même esprit les évènements de sa jeunesse. Cela est trop sûr : il se jugeait alors en chrétien, et non en froid historien, qui ne dépasse pas le fait brutal. Lui, il essayait de démêler les origines et de suivre les conséquences de la plus humble de ses actions, parce que cela est d’une importance extrême pour le salut. Mais son jugement, si sévère qu’il soit, n’entame point la réalité du fait lui-même. D’ailleurs, dans une nature comme la sienne, des actes indifférents pour d’autres avaient un retentissement hors de proportion avec l’acte lui-même. La malice du péché dépend de la conscience qu’on en a et de la complaisance qu’on y met.

Augustin analyse, avec une justesse impitoyable, les effets du mal : « Je me laissais emporter çà et là, je me répandais dans les choses, je m’écoulais comme une eau vaine. » Au lieu de se concentrer et de se recueillir dans l’Amour unique, il se dispersait, il s’évanouissait dans la multitude des affections basses. Et, pendant ce temps, « tu te taisais, mon Dieu ! » Ce silence de Dieu, c’est le signe terrible de l’endurcissement, de la perdition sans espérance. C’était la dépravation complète de la volonté : il n’avait même plus de remords.

Le voilà donc comme détaché de son âme d’enfant, comme séparé de lui-même. L’objet de sa foi juvénile n’a plus de sens pour lui. Il ne comprend plus. Cela lui est, d’ailleurs, indifférent. Ainsi racontée par lui, cette première crise de la vie d’Augustin sort de l’autobiographie : elle prend une signification générale. Une fois pour toutes, sous une forme définitive et en quelque sorte classique, avec sa subtile expérience de médecin des âmes, il a diagnostiqué la crise de la quinzième année. Ce n’est pas la raison qui détourne de Dieu l’adolescent. L’incrédulité ne fait que fournir des excuses à la vie nouvelle qu’il mène.

Ainsi lancé, Augustin ne pouvait s’arrêter à mi-chemin du plaisir : il ne se donnait jamais à moitié. Dans ces vulgaires débauches de mauvais garçon, il lui fallait encore exceller, il voulait être le premier comme sur les bancs de l’école. Il excitait et entraînait ses camarades. Ceux-ci l’entraînaient à leur tour. Parmi eux se trouvait cet Alypius, qui fut l’ami de toute sa vie, qui partagea ses fautes et ses erreurs, qui le suivit même dans sa conversion et qui devint évêque de Thagaste. Ces deux futurs pasteurs du Christ vagabondaient alors avec les brebis perdues.

On passait la nuit sur les places, à jouer ou à rêvasser devant des tasses de boissons fraîches. On flânait là, couchés sur des nattes, une couronne de feuillage autour de la tête, un chapelet de jasmin au cou, une rose ou un œillet piqués au-dessus de l’oreille. On ne savait quelle escapade imaginer pour tuer le temps. C’est ainsi qu’un beau soir la bande joyeuse s’avisa de saccager le poirier d’un voisin de Patricius. Ce poirier se trouvait tout près de la vigne du père d’Augustin. Les garnements secouèrent les poires. On y mordit sans en connaître le goût, qui fut jugé médiocre, et on jeta aux porcs tout le butin.

Dans ce vol, commis uniquement pour le plaisir, Augustin voit un trait de malice satanique. Il commit bien d’autres méfaits sans doute, où tout l’agrément consistait aussi dans la joie diabolique d’enfreindre la loi. Son ardeur de dissipation ne connaissait point de repos. Monique s’aperçut-elle de ce changement dans son Augustin ? Le garçon, devenu grand, échappait à la surveillance du gynécée.

On peut s’étonner, – Augustin aussi s’étonne, – qu’elle n’ait pas songé alors à le marier. En Afrique, on se marie de bonne heure. Mais Monique, qui n’était pas encore une sainte, se comporta, dans cette circonstance, en bourgeoise avisée et pratique : une femme serait une chaîne pour un jeune homme comme Augustin, dont la destinée s’annonçait si brillante. Un mariage prématuré compromettrait son avenir. Avant tout, il importait qu’il devînt un rhéteur illustre, qu’il relevât le prestige de sa famille. Tout cédait, pour elle, devant cette considération. Elle espérait du moins que le fougueux étudiant voudrait bien être sage par surcroît.

Cette manière de voir était également celle de Patricius. « Et ainsi, dit Augustin, mon père ne s’inquiétait pas, ô mon Dieu, si je croissais dans ton amour, ni si j’étais chaste, pourvu que je devinsse éloquent... Ma mère et lui allaient même jusqu’à me lâcher la bride dans mes amusements... » Pourtant, Patricius venait de se faire inscrire (bien tardivement) parmi les catéchumènes. Les instances de sa femme l’avaient gagné à la foi catholique. Mais ses sentiments n’en étaient pas devenus beaucoup plus chrétiens : « Il ne pensait guère à toi, mon Dieu ! » avoue son fils, qui pourtant se réjouit de sa conversion.

S’il se décida à se convertir, ce fut probablement par politique. Depuis la mort de Julien l’Apostat, le paganisme semblait décidément vaincu. L’empereur Valentinien venait d’édicter des peines sévères contre les sacrifices nocturnes. En Afrique, le comte Romanus persécutait les donatistes. Tout ce qu’il y avait de chrétiens à Thagaste était catholique. À quoi bon s’obstiner dans une résistance inutile et dangereuse ?... Peut-être la fin de Patricius, – qui était proche, – fut-elle aussi édifiante que la souhaitait Monique. En tous cas, ce n’était pas lui qui, à ce moment-là, aurait modéré Augustin dans ses plaisirs : il ne songeait qu’à la fortune future du jeune homme. Monique seule pouvait avoir sur lui quelque influence, et elle-même était fascinée par son avenir profane. Sans doute elle se disait, pour rassurer sa conscience, que ses études frivoles serviraient indirectement à son fils en le ramenant à Dieu, qu’un jour viendrait où le rhéteur célèbre se ferait l’avocat du Christ...

Si scandalisée qu’elle fût de sa conduite, il paraît bien, cependant, qu’elle commença alors à se rapprocher de lui, à s’occuper de cet enfant comme de son préféré. L’union complète de la mère et du fils ne s’affirma que beaucoup plus tard. Trop de vieilles coutumes empêchaient encore, dans une famille, l’intimité étroite entre les hommes et les femmes. Et cette intimité, il ne siérait guère de nous la représenter d’après celle qui peut exister entre une Mère et un fils d’aujourd’hui.

Rien des gâteries, des indulgences, des faiblesses coupables qui amollissent la tendresse maternelle et qui la rendent nuisible à l’énergie d’un caractère viril. Monique était austère et quelque peu rude. Si elle s’abandonnait, c’était uniquement devant Dieu. Pourtant, il est bien certain que, dans le fond de son cœur, elle aimait Augustin, non pas seulement comme un futur membre du Christ, mais humainement, comme une femme sevrée d’amour dans un mariage mal assorti peut aimer son enfant. Froissée par la brutalité des mœurs païennes, elle reportait sur cette jeune tête toute son affection inemployée : elle aimait en Augustin l’être qu’elle aurait voulu pouvoir aimer en son mari.

Bien des considérations personnelles se mêlaient sans doute au sentiment profond et désintéressé qu’elle avait pour lui : elle cherchait instinctivement auprès du fils un appui contre les violences du père. Elle devinait qu’il serait le soutien de sa vieillesse, et puis enfin elle pressentait obscurément ce qu’il serait un jour. Tout cela contribuait à préparer l’entente, la conspiration de plus en plus fervente d’Augustin et de Monique. Et ainsi l’un et l’autre nous apparaissent dès cette époque tels qu’ils apparaîtront à la postérité : comme les prototypes du Fils et de la Mère chrétienne. Grâce à eux, la dure loi antique s’est relâchée de sa rigueur. Plus de barrière entre la mère et son enfant. Ce ne sont plus de vains rites extérieurs qui rapprochent les membres d’une même famille : ils communient en esprit et en vérité. Le cœur parle au cœur. La société des âmes est fondée, et les liens du foyer en sont resserrés, comme ils ne l’avaient jamais été aux temps anciens. On ne travaille plus seulement ensemble pour des choses matérielles, on s’associe pour aimer, – et pour s’aimer davantage. Le fils appartient davantage à sa mère.

Dès cette époque où nous sommes, Monique entreprenait déjà cette conquête de l’âme d’Augustin. Elle priait ardemment pour lui. L’adolescent ne s’en souciait guère : la reconnaissance ne lui viendra qu’après sa conversion. Il ne songeait alors qu’à l’amusement. Il en oubliait même son avenir. Mais Monique et Patricius y songeaient constamment, – Patricius surtout, qui se donna beaucoup de mal pour permettre à l’étudiant désœuvré de terminer ses études. Enfin il réunit la somme nécessaire, emprunta peut-être de quoi la compléter à un riche propriétaire, qui était le patron de petits bourgeois de Thagaste, – ce fastueux Romanianus, à qui Augustin, par gratitude, dédia un de ses premiers traités. Le jeune homme put se mettre en route pour Carthage.

Il partait seul, avide de science et de gloire, le cœur troublé de désirs sans objet et de mélancolie sans cause. Qu’allait-il devenir dans la grande ville inconnue ?

 

 

 

 

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DEUXIÈME PARTIE

 

 

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L’ENCHANTEMENT DE CARTHAGE

 

 

 

 

Carthaginem veni.

Je vins à Carthage...

(Confessions, III, I.)

 

 

 

 

I

 

 

CARTHAGE

 

 

« Je vins à Carthage, et, partout, autour de moi, crépitait, comme une huile bouillante, l’effervescence des amours honteuses. »

Ce cri de repentir, poussé, vingt-cinq ans plus tard, par Augustin converti, n’étouffe pas complètement celui de son admiration pour la vieille capitale de son pays. On la sent, qui perce entre les lignes, cette admiration patriotique. Carthage fit sur lui une impression très forte. Il lui donna son cœur et lui resta fidèle jusqu’à la fin. Ses ennemis, les donatistes, l’appelaient « le disputeur carthaginois ». Évêque d’Hippone, il est constamment sur la route de Carthage, pour prêcher, discuter, conférer avec ses collègues, solliciter auprès des personnages officiels. Quand il n’y est pas, il en parle sans cesse dans ses homélies et ses traités, il lui emprunte ses comparaisons : « Vous qui êtes allés à Carthage... » dit-il fréquemment à ses auditeurs. Aller à Carthage, c’était, pour l’enfant de la petite Thagaste, un peu comme, pour nos provinciaux, d’aller à Paris. Cartaginem veni ; il y a, dans ces simples mots, une pointe de naïve emphase, qui trahit l’ébahissement de l’étudiant numide fraîchement débarqué dans la grande ville.

C’était, en effet, une des cinq grandes capitales de l’Empire : il y avait Rome, Constantinople, Antioche, Alexandrie, – Carthage. Carthage était la capitale maritime de toute la Méditerranée occidentale. Avec ses larges rues toutes neuves, ses villas, ses temples, ses palais, ses ports, sa population bigarrée et cosmopolite, elle étonna et ravit l’écolier de Madaure. Elle acheva de le dépayser et de le déniaiser. Augustin dut s’y sentir tout d’abord comme perdu.

Il était là, livré à lui-même, n’ayant personne pour le conseiller et le diriger. Il nous parle bien de son compatriote, ce Romanianus, le patron de son père et des gens de Thagaste, comme d’un grand ami généreux, qui l’aurait accueilli chez lui, lorsque, pauvre., il venait achever ses études dans une ville étrangère, – qui l’aurait aidé, non seulement de sa bourse, mais de son amitié. Malheureusement, l’allusion n’est pas très claire. Elle semble indiquer pourtant qu’Augustin, en arrivant à Carthage, aurait logé d’abord chez Romanianus. Rien d’improbable à ce que celui-ci y eût une maison, où il passait les mois d’hiver le reste de l’année, il était dans ses villas de Thagaste. Cet opulent mécène ne se serait pas contenté de donner un viatique à Augustin, quand, il quitta sa ville natale, il l’aurait encore hébergé dans sa maison de Carthage. Telle était la rançon de ces énormes fortunes de l’antiquité : elles obligeaient à des largesses continuelles. Avec le morcellement de la richesse, nous sommes devenus beaucoup plus égoïstes.

En tout cas, Romanianus, occupé de plaisirs et d’affaires, ne pouvait pas être un mentor bien sérieux pour le fils de Monique. Augustin était donc son maître, ou à peu près.

Avec sa sensibilité vive, il était une proie pour Carthage. La ville le prit tout entier, par son charme et sa beauté, par ses promesses de plaisir facile. Elle amollit ce jeune provincial habitué à la vie rustique et plus sévère de son municipe, elle détendit le Numide contracté par la rudesse de son climat, elle rafraîchit ses yeux brûlés de soleil dans l’abondance de ses eaux et la suavité de ses horizons.

La vieille Tanit phénicienne y régnait toujours. Depuis la reconstruction de son temple par les Romains, elle s’était transformée en « Virgo Cælestis ». Cette Vierge Céleste était la grande Impure vers qui montaient encore, quatre cents ans après la naissance du Christ, les adorations de la terre africaine. Couchée entre ses lacs, au bord de la mer, Carthage s’alanguissait dans la tiédeur humide de ses vapeurs, comme dans l’atmosphère suffocante de ses étuves.

Destructrice des énergies, elle était un enchantement pour les yeux. Du haut de l’escalier monumental qui conduisait au temple d’Esculape, au sommet de l’Acropole, Augustin pouvait voir à ses pieds la ville énorme et régulière, avec sa ceinture, qui s’élargissait à l’infini, de jardins, d’eaux bleues, de plaines blondes et de montagnes. S’il s’arrêtait sur les degrés, à l’heure du soleil couchant, les deux ports, arrondis en forme de coupes, resplendissaient, dans la margelle des quais, comme des lentilles de rubis. À gauche, le lac de Tunis, immobile, sans une ride, aussi riche en féeries lumineuses qu’une lagune vénitienne, se moirait de nuances délicates et magnifiques. En face, de l’autre côté du golfe, où se bombaient les voiles des navires, à travers l’espace ventilé et vibrant, les montagnes de Rhadès élevaient contre le ciel leurs architectures aériennes.

Pour un jeune homme qui rêve de la gloire, quelle perspective sur le monde ! Et quel lieu plus enivrant que cette colline de Byrsa, où s’entassent et se superposent, en couches profondes, tant de souvenirs héroïques ! Les grandes plaines poudreuses qui s’enfoncent, là-bas, vers les sables du désert, les montagnes, – les îles, les promontoires, tout s’abaisse devant la Colline chantée par Virgile et semble lui rendre hommage. Elle tient en respect les hordes innombrables du continent barbare, elle est la maîtresse de la mer. Rome elle-même, du haut de son Palatin, surgit moins impériale.

Plus qu’aucun des autres jeunes gens assis avec lui sur les bancs du rhéteur, Augustin écouta l’exhortation muette qui sortait des ruines antiques et des palais nouveaux de Carthage. La ville perfide et féline savait le secret d’enchaîner les volontés. Elle le tentait par tout l’étalage de ses plaisirs. Mais, pour une âme comme la sienne, elle, tenait en réserve des séductions plus subtiles. Elle le prenait par ses théâtres, par les vers de ses poètes et les mélodies de ses musiciens. Il pleurait aux comédies de Térence et de Ménandre...

Tel était alors Augustin, livré à la folie de sa dix-huitième année : un cœur gâté de littérature romanesque, un esprit impatient de courir toutes les aventures intellectuelles, dans la ville la plus corruptrice et la plus ensorcelante des siècles païens, au milieu d’un des paysages les plus splendides qui soient au monde.

 

 

 

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II

 

 

LA ROME AFRICAINE

 

 

Carthage n’offrait pas seulement des plaisirs à Augustin : elle était encore, pour une intelligence aussi vive et aussi envahissante que la sienne, un extraordinaire sujet de méditations.

Mieux que Madaure et les villes numides, elle l’initia à la grandeur romaine. Là, comme ailleurs, les Romains s’étaient préoccupés de frapper l’esprit des peuples vaincus par l’étalage de leur force et de leur magnificence. Avant tout, ils visaient au colossal. Les villes bâties par eux présentaient ce caractère décoratif et monumental qui était celui des villes grecques de l’époque hellénistique et qu’ils avaient encore exagéré, – caractère qui n’allait point sans emphase ni surcharge, mais qui étonnait d’abord : c’était l’essentiel à leurs yeux. En somme, leur idéal n’était pas sensiblement différent de celui de nos édilités modernes. Aligner des rues qui se coupent à angle droit, créer des villes régulières comme des échiquiers, Multiplier les perspectives et les grandes masses architecturales, – toutes les cités romaines de cette époque trahissent un souci pareil, avec un plan presque identique.

Conçue d’après ce type, la nouvelle Carthage faisait oublier l’ancienne. On demeurait d’accord qu’elle ne le cédait qu’à Rome. Les auteurs africains lui prodiguent les plus hyperboliques éloges : pour eux, elle est « la splendide, l’auguste, la sublime Carthage ». Qu’il y ait bien de la badauderie ou de l’exagération patriotique dans ces louanges, cela est fort probable. Mais il est certain que la capitale romaine de la province d’Afrique n’était pas moins considérable que la vieille métropole des Hannon et des Barca. Presque aussi peuplée que Rome, elle était à peine moins étendue. Encore faut-il se rappeler que, n’ayant pas eu de remparts jusqu’à l’invasion vandale, elle débordait dans la campagne. Avec ses jardins, ses villas, ses nécropoles, elle couvrait à peu près toute la péninsule, aujourd’hui dépeuplée.

Elle aussi, elle avait son capitole et son palatin sur la colline de Byrsa, où s’élevait sans doute un temple consacré à la triade capitoline de Jupiter, Junon et Minerve, non loin du grand temple d’Esculape, métamorphose moderne du vieil Eschmoûn punique. Voisin des sanctuaires, le palais du proconsul dominait Carthage, du haut des rampes de l’Acropole. Le forum était au pied de la colline, probablement dans le voisinage des ports, – un forum construit et ordonné à la romaine, avec ses boutiques de changeurs et de banquiers disposées sous les galeries du pourtour, avec la traditionnelle effigie de Marsyas et une multitude de statues dédiées aux illustrations locales : Apulée y avait sans doute la sienne.

Plus loin, la Place Maritime, où affluaient les étrangers récemment débarqués et les flâneurs de la ville en quête de nouvelles, où les libraires exposaient les livres et les pamphlets du jour. On y voyait une des curiosités de Carthage, – une mosaïque représentant des monstres fabuleux, des hommes sans tête, et des hommes n’ayant qu’une jambe et un pied, un pied immense sous lequel ils s’abritaient du soleil, en se couchant sur le clos, comme sous un parasol. On les nommait, pour cette raison, des sciopodes. Augustin, qui s’était arrêté comme tout le monde devant ces figures grotesques, les rappelle quelque part à ses lecteurs... Dans la partie basse de la ville, en bordure de la mer, et sur les deux collines proches de l’Acropole, s’espaçaient une foule d’édifices dont les auteurs anciens nous ont conservé les noms et qu’ils ont sommairement décrits. Grâce au zèle des archéologues, il est devenu impossible aujourd’hui de savoir où ils se trouvaient.

Les sanctuaires païens étaient nombreux : celui de la déesse Cælestis, la grande patronne de Carthage, occupait une étendue de deux mille pas. Il comprenait, outre l’hiéron proprement dit où se dressait la statue de la déesse, des jardins, des bois sacrés, des cours entourées de portiques. Sous le nom de Saturne, l’antique Moloch phénicien avait aussi son temple. On l’appelait le Vieux, nous dit Augustin, et son culte était en décadence. En revanche, Carthage, comme Alexandrie, possédait un autre sanctuaire fort à la mode, un Serapeum, où se déployait la pompe des rites égyptiens, célébrés par Apulée.

À côté des lieux sacrés, les lieux de divertissement : le théâtre, l’Odéon, le cirque, le stade, l’amphithéâtre, – celui-ci de dimensions pareilles à celles du Colisée romain, avec ses arcades superposées, ses sculptures réalistes représentant des figures d’animaux et d’artisans. Puis, les édifices d’utilité publique : les citernes colossales de l’Est et de la Malga, le grand aqueduc, qui, après un parcours de quatre-vingt-dix kilomètres, déversait l’eau du Zaghouan dans les réservoirs de Carthage. Enfin, les thermes, dont nous connaissons quelques-uns, ceux d’Antonin et de Maximien, ceux de Gargilius, où se réunit un des plus importants conciles de l’histoire ecclésiastique africaine. Les basiliques chrétiennes étaient également nombreuses à l’époque d’Augustin. Les auteurs en mentionnent dix-sept : il est probable qu’il en existait davantage. La seule dont on ait retrouvé des vestiges importants, celle de Damons-el-Karita, était vaste et richement décorée.

D’autres édifices ont totalement échappé à l’histoire. Il est à supposer pourtant que Carthage, de même que Rome, possédait un septizonium, édifice décoratif, à plusieurs rangées de colonnes superposées, qui encadraient un château d’eau : on prétend que celui de Rome n’était qu’une copie de celui de Carthage. Des rues droites, pavées de larges dalles, s’entrecroisaient autour de ces monuments, formaient un réseau de grandes avenues, très claires et très aérées. Quelques-unes étaient célèbres, dans le monde ancien, ou par leur beauté, ou par leur animation commerçante : la rue des Orfèvres, la rue de Saturne, la rue de la Santé, la rue Céleste, ou rue de Junon. Le marché aux figues, le marché aux légumes, les greniers publics étaient aussi parmi les centres principaux de la vie carthaginoise.

Nul doute que l’aspect de Carthage, avec ses monuments, ses places, ses avenues, ses jardins publics, ne fût celui d’une grande capitale et qu’il ne répondît pleinement à l’idéal de force et de magnificence un peu brutales que les Romains imposaient partout.

En même temps qu’elle éblouissait le jeune provincial de Thagaste, la Rome africaine lui révélait la vertu de l’ordre, – l’ordre social et politique. Métropole de l’Afrique occidentale, Carthage entretenait une armée de fonctionnaires, qui se partageaient l’administration jusque dans ses plus petits détails. D’abord, les représentants du pouvoir central, les magistrats impériaux, – le proconsul, sorte de vice-empereur, qui avait autour de lui une véritable cour, une maison civile et militaire, un conseil privé, un officium comprenant une foule de dignitaires et d’agents subalternes. Puis, le vicaire d’Afrique, qui avait sous ses ordres les gouverneurs des autres provinces africaines, et dont l’officium était peut-être encore plus nombreux que celui du proconsul.

Après cela, les magistrats municipaux, qu’assistait le conseil des décurions, – le sénat de Carthage. Ces sénateurs carthaginois faisaient figure de personnages considérables, avec qui leurs collègues de Rome étaient en coquetterie et que les empereurs s’appliquaient à ménager. Sous leur haute surveillance, se groupaient tous les services urbains : la voierie, les bâtiments, la perception des taxes municipales, la police, qui comprenait jusqu’à des gardiens du forum. Puis les services de l’armée et de la marine. Port d’attache d’une flotte frumentaire qui transportait à Ostie les blés africains, Carthage pouvait affamer Rome, s’il lui plaisait. Les grains et les huiles de tout le pays s’amassaient dans ses docks, – les magasins de l’armorie, que dirigeait un préfet spécial, ayant sous ses ordres toute une hiérarchie de scribes et de surveillants.

Sans doute, Augustin dut entendre, à Carthage, maintes récriminations contre cet abus de fonctionnarisme. Une ville si bien administrée n’en était pas moins une excellente école pour un jeune homme qui devait cumuler plus tard les fonctions d’évêque, de juge et d’administrateur. La bienfaisance de l’ordre, de ce qu’on appelait « la paix romaine », le frappait sans doute d’autant plus qu’il venait d’une région turbulente, fréquemment bouleversée par les agitations des sectes religieuses et par les brigandages des nomades, pays limitrophe des régions sahariennes, où l’action du pouvoir central s’exerçait plus difficilement qu’à Carthage et dans les villes maritimes. Pour sentir les beautés de l’administration, rien n’est tel que de vivre dans des pays où tout est livré à la force ou au bon plaisir. Les Barbares qui s’approchaient de la civilisation romaine étaient saisis d’admiration pour le bel ordre qu’elle faisait régner. Mais ce qui les étonnait surtout, c’était l’ubiquité de l’Empire.

Un homme, quelle que fût sa race ou sa patrie, ne pouvait qu’être fier d’appartenir à la cité romaine. Il était chez lui dans toutes les contrées du monde soumises à la domination de Rome. Notre Europe morcelée en nationalités ne comprend plus guère ce sentiment d’orgueil si différent de nos étroits patriotismes. Pour en éprouver quelque chose, il faut aller aux colonies : là le moindre des nôtres peut se croire souverain par son seul titre de citoyen de la métropole.

Dans le monde antique, ce sentiment-là était très fort. Carthage, où le prestige de l’Empire apparaissait dans tout son éclat, le développa sans nul doute chez Augustin. Il n’avait qu’à regarder autour de lui, pour apprécier l’étendue du privilège conféré par Rome à ses citoyens. Des hommes venus de tous les pays, sans acception de races, étaient comme associés à l’Empire, collaboraient à la grandeur de la chose romaine. Si le proconsul qui habitait alors le palais de Byrsa, le célèbre Symmaque, appartenait à une vieille famille italienne, celui qu’il représentait, l’empereur Valentinien, était le fils d’un soldat de Pannonie. Le comte Théodose, le général qui réprimait en Maurétanie l’insurrection de Firmus, était un Espagnol ; et l’armée qu’il avait conduite en Afrique se composait, en majorité, de Gaulois. Plus tard, sous Arcadius, un autre Gaulois, Rufin, sera le maître de tout l’Orient.

Un esprit réfléchi comme celui d’Augustin ne pouvait rester indifférent devant ce spectacle du monde ouvert par Rome à l’ambition de tous les hommes de talent. Il avait une âme de poète, prompte à l’enthousiasme : la vue des Aigles dressées sur l’Acropole de Carthage lui laissa une impression ineffaçable. Il s’habitua à voir grand, à s’affranchir de ses préjugés de race et de toutes les étroitesses de l’esprit local. Devenu chrétien, il ne s’enfermera pas, comme les donatistes, dans son église d’Afrique : il rêvera d’égaler l’Empire terrestre du Christ à celui des Césars.

Pourtant, cette unité romaine ne doit pas nous faire illusion. Derrière la façade imposante qu’elle offrait d’un bout à l’autre de la Méditerranée, la diversité des peuples avec leurs mœurs, leurs traditions, leur religion particulière, subsistait toujours, en Afrique plus qu’ailleurs. La population de Carthage était étonnamment mélangée. Le caractère hybride de ce pays sans unité s’y reflétait dans la bigarrure des foules carthaginoises. Tous les échantillons des races africaines s’y coudoyaient dans les rues, depuis le nègre amené de son Soudan natal par les marchands d’esclaves, jusqu’au Numide romanisé. L’afflux sans cesse renouvelé des trafiquants et des aventuriers cosmopolites augmentait encore cette confusion. Et ainsi Carthage était une Babel de races, de coutumes, de croyances et d’idées. Augustin, qui était, dans son fond, un mystique, mais aussi un dialecticien passionné pour les discussions brillantes, Augustin trouvait là un abrégé vivant des religions et des philosophies de son temps. Pendant ces années d’études et de recueillement, il va amasser tout un butin de science et d’observations, qu’il saura utiliser par la suite.

Dans les sanctuaires et les écoles, sur les places et dans les rues, il put voir défiler les disciples de tous les systèmes, les suppôts de toutes les superstitions, les dévots de tous les cultes. Il entendait les clameurs aigres des disputes, le tumulte des rixes et des émeutes. Quand on était à bout d’arguments, on s’assommait entre adversaires. L’autorité avait bien de la peine à rétablir l’ordre. Logicien intrépide, Augustin devait être pressé de prendre parti dans ces querelles. Mais on ne s’improvise pas une foi du jour au lendemain. En attendant l’illumination de la vérité, il observait la Babel carthaginoise.

Il y avait d’abord le culte officiel, le plus apparent et le plus brillant peut-être, celui de la Divinité des empereurs, qui se perpétuait même sous les Césars chrétiens. Chaque année, à la fin d’octobre, les délégués élus de toute la province, ayant à leur tête le sacerdos provinciæ, le prêtre provincial, arrivaient à Carthage. Leur chef, revêtu d’une robe brodée de palmes, couronne d’or en tête, faisait son entrée solennelle dans la ville. C’était une véritable invasion, chaque député traînant derrière soi un cortège de clients et de serviteurs. Avec leur goût de la pompe et de la couleur, les Africains profitaient de l’occasion pour se livrer à tout un étalage de ruineuses somptuosités : riches costumes, chevaux de prix splendidement caparaçonnés, processions, sacrifices, banquets publics, jeux à l’amphithéâtre et au cirque. Ces étrangers causaient dans la ville un tel encombrement, que l’autorité impériale dut leur interdire, sous des peines sévères, d’y séjourner plus de cinq jours. Mesures très prudentes : des collisions étaient inévitables, dans ces moments-là, entre païens et chrétiens. Il convenait de disperser au plus tôt de telles foules, où couvaient toujours des émeutes.

Non moins suivies étaient les fêtes de la Vierge Céleste : survivance du culte national, elles étaient chères au cœur des Carthaginois. Augustin y assistait avec ses camarades. « Nous y accourions, dit-il, de tous les côtés. » Il y avait grande affluence de peuple dans la cour intérieure qui précédait le temple. La statue, sortie de son sanctuaire, était placée, devant le péristyle, sur une espèce de reposoir. La Grande Mère des dieux, la déesse de Bérécinthe était fêtée avec une solennité pareille. Tous les ans, le peuple de Carthage allait la laver dévotement dans la mer. Sa statue, portée dans une litière de parade, habillée d’étoffes précieuses, frisée et fardée, traversait les rues de la ville.

Le culte d’Isis était un nouveau prétexte à processions : le Serapeum faisait concurrence au temple de Cælestis. Les Africains, s’il faut en croire Tertullien, ne juraient que par Sérapis. Peut-être que Mithra avait aussi des sectateurs à Carthage. En tout cas, les religions occultes y étaient abondamment représentées. La thaumaturgie devenait de plus en plus le fond même du paganisme. Jamais l’haruspicine n’avait été plus florissante. Tout le monde fouillait en secret les entrailles des victimes, ou pratiquait les conjurations magiques. Quant aux devins et aux astrologues, ils exerçaient ouvertement leur industrie. Augustin lui-même les consultait, comme tous les Carthaginois. La crédulité publique était sans bornes.

En face des cultes païens, les sectes issues du christianisme pullulaient. Sans doute l’Afrique n’a donné naissance qu’à un petit nombre d’hérésies : les Africains n’avaient pas l’esprit subtil des Orientaux et ils n’étaient point des spéculatifs. Mais bien des hérésies orientales avaient pénétré à Carthage.

Augustin dut y rencontrer encore des Ariens, quoique l’arianisme, à cette époque, tendît à disparaître de l’Afrique. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le catholicisme orthodoxe était dans une situation fort critique. Les donatistes lui enlevaient les fidèles et les basiliques : ils étaient certainement la majorité. Ils dressaient autel contre autel. Si Genethlius était l’évêque des catholiques, Parmenianus était celui des donatistes. Et ils se prétendaient plus catholiques que leurs adversaires : ils se vantaient d’être l’Église, la seule, l’unique, l’Église du Christ. Mais déjà ces schismatiques se subdivisaient en une foule de sectes. À l’époque où Augustin étudiait à Carthage, Rogatus, l’évêque de Ténès, venait de se séparer avec éclat de la communion de Parmenianus. Un autre donatiste, Tyconius, publiait des livres où il contestait plusieurs des théories chères aux apologistes de son parti. Le doute troublait les consciences. Au milieu de ces controverses, où trouver la vérité ? Chez qui était la tradition apostolique ?

Pour mettre le comble à cette anarchie, une secte, qui se réclamait, elle aussi, du christianisme, – le manichéisme, – commençait à faire de nombreux adeptes en Afrique. Suspecte à l’autorité, elle cachait une partie de ses doctrines, les plus scandaleuses et les plus subversives. Or, ce mystère dont elle s’entourait contribuait encore, au succès de sa propagande.

Parmi tous ces apôtres qui prêchaient leur évangile, ces dévots qui battaient le tambour devant leur dieu, ces théologiens qui s’injuriaient et s’excommuniaient entre eux, Augustin apportait le scepticisme superficiel de sa dix-huitième année. Il ne voulait plus de la religion où sa mère l’avait élevé. Il était beau parleur, dialecticien habile ; il avait hâte de s’émanciper, de conquérir la liberté de sa pensée comme celle de sa conduite, et il entendait jouir de sa jeunesse. Avec de tels dons et dans des dispositions semblables, il ne pouvait que choisir, entre toutes ces doctrines, celle qui servirait le mieux les qualités de son esprit, tout en flattant ses prétentions intellectuelles et en léchant la bride à ses instincts.

 

 

 

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III

 

 

ÉTUDIANT DE CARTHAGE

 

 

Quelles que fussent les séductions de la grande ville, Augustin savait trop bien qu’on ne l’y avait point envoyé pour s’amuser ou pour philosopher en dilettante. Pauvre, il avait son avenir à assurer, sa fortune à faire. Sa famille comptait sur lui. Il n’ignorait pas non plus la situation difficile des siens et au prix de quels sacrifices ils lui avaient fourni les moyens de terminer ses études. Forcément, il fut un étudiant qui travaille.

Avec son extraordinaire facilité, il émergea tout de suite parmi ses condisciples. Dans l’école du rhéteur, dont il suivait les cours, il était, nous dit-il, « le major », non seulement le premier, mais le chef.de ses camarades. Il primait en tout. La rhétorique était, alors, extrêmement embrassante : elle avait fini par absorber toutes les parties de l’enseignement, jusqu’aux sciences et à la philosophie. Augustin se vante d’avoir appris tout ce qu’on pouvait apprendre chez les maîtres de son temps : la rhétorique, la dialectique, la géométrie, la Musique, les mathématiques. Ayant parcouru tout le cycle scolaire, il comptait ensuite faire ses études de droit et, grâce à son talent de parole, entrer au barreau : pour un jeune homme bien doué, c’était le plus court et le plus sûr chemin de la richesse et des honneurs.

Malheureusement pour lui, à peine était-il installé à Carthage, que son père mourut. Cette mort remettait son avenir en question. Sans les subsides paternels, comment poursuivre ses études ? La succession de Patricius devait être des plus embarrassées. Mais Monique, obstinée dans ses projets ambitieux pour son fils, sut triompher de toutes les difficultés : elle continua sa pension à Augustin. Romanianus, le mécène de Thagaste, sans doute sollicité par elle, vint encore une fois au secours de l’étudiant en détresse. Tranquillisé sur son sort, celui-ci reprit, d’un cœur léger, sa vie studieuse et dissipée.

Il ne semble pas, en effet, que ce deuil familial lui ait causé un bien grand chagrin. Dans ses Confessions, il mentionne la mort de son père en deux mots, et, pour ainsi dire, entre parenthèses, comme un évènement prévu et sans importance. Et pourtant il lui devait beaucoup. Patricius s’était gêné, et s’était donné de la peine, afin de pourvoir à son éducation. Mais, avec le bel égoïsme de la jeunesse, il estimait peut-être que c’était assez d’avoir bien profité des sacrifices paternels, et il se dispensait de la reconnaissance. Enfin son affection pour son père devait être un peu tiède. Il y avait entre eux de trop profondes contrariétés de nature. Dès ces années-là, Monique occupait tout le cœur d’Augustin.

Pourtant, l’influence de Monique elle-même était bien faible sur ce grand garçon de dix-huit ans. Il avait oublié ses leçons et ne s’inquiétait guère si sa conduite ajoutait aux soucis de la veuve, qui se débattait alors contre les créanciers de son mari. Il était bon fils, au fond, et il aimait ardemment sa mère ; mais il cédait à l’entraînement inévitable des camaraderies.

Ses camarades, il nous les a dépeints, après sa conversion, comme d’effroyables mauvais sujets. Il est trop sévère sans doute. Ces jeunes gens n’étaient ni meilleurs ni pires qu’ailleurs. Ils étaient turbulents, comme dans les autres villes de l’Empire. Des règlements impériaux prescrivaient à la police d’avoir l’œil sur eux, de surveiller leurs relations et leur conduite. Ils devaient ne pas s’affilier à des associations illicites, ne pas trop fréquenter les théâtres, ne pas perdre leur temps en débauches et en festins. S’ils se comportaient de façon par trop scandaleuse, ils seraient battus de verges et renvoyés à leurs parents. À Carthage, ils formaient une bande d’indisciplinés qui s’intitulaient eux-mêmes : les Démolisseurs. Leur grand plaisir était d’aller faire du bruit au cours d’un professeur, d’envahir la salle et de tout briser sur leur passage. Ils s’amusaient aussi à brimer les nouveaux, à se moquer de leur naïveté et à leur jouer mille tours. Les choses n’ont guère changé depuis ce temps-là. Les condisciples d’Augustin sont tellement pareils aux étudiants d’aujourd’hui, que les expressions les plus modernes se présentent d’elles-mêmes pour traduire leurs folies.

Sage, en somme, et respectueux du bon ordre, comme il convenait à un futur professeur, Augustin réprouvait les violences des Démolisseurs. Cela ne l’empêchait pas de se plaire dans leur société. Il se désolait de ne point leur ressembler tout à fait : croyons-le, du moins, puisqu’il nous l’assure. Avec une modestie inconsciente, où se mêlait pourtant beaucoup de vanité juvénile, il se rangeait dans le troupeau. Il écoutait le conseil de la sagesse vulgaire, si funeste aux âmes de sa sorte : « faire comme les autres ». Il fit donc comme les autres, il connut leurs débauches, ou il se l’imagina, car si bas qu’il descendît, il ne pouvait rien commettre de vil.

Et puis la nostalgie des âmes prédestinées s’emparait de lui. Il entrevoyait confusément que ces amours humaines étaient indignes de lui et que, s’il lui fallait un maître, il était né pour servir un autre Maître. Il avait envie de quitter la platitude d’en bas, de s’évader enfin des misérables masures où, pour un instant, il avait abrité son cœur, de tout brûler derrière lui, pour s’épargner la lâcheté de revenir, et d’aller planter sa tente plus loin, plus haut, il ne savait où, sur quelque montagne inaccessible, où l’air est glacé, mais où l’on a devant soir toute la lumière et tout l’espace....

Il y avait d’ailleurs en lui un instinct profond qui était comme le contrepoids de son exubérante sentimentalité : le sens de la beauté. Cela seul aurait suffi pour l’arrêter sur la pente des désordres. L’anarchie et le trouble de la passion répugnaient à son intelligence éprise d’ordre et de clarté.

Mais il y avait encore autre chose : le fils du propriétaire de Thagaste était aussi plein de bon sens. Il avait gardé au moins cela de l’héritage paternel. Petit bourgeois sévèrement élevé selon l’austère et frugale discipline de la province, il se ressentait de son éducation : la vie de folies et d’aventures, où se complaisaient ses amis, ne pouvait le séduire indéfiniment. Et puis, les fonctions auxquelles il aspirait, celles d’avocat ou de professeur, l’obligeaient par avance à un certain décorum dans sa tenue. Lui-même nous en avertit : au milieu de ses pires débordements, il tenait à passer pour un homme comme il faut, elegans et urbanus. Urbanité de parole et de manières, élégance discrète et de bon ton, tel était l’idéal de ce futur professeur de rhétorique.

Le souci de son avenir, joint à ses désillusions rapides, assagit bientôt l’étudiant. Sa tête restait libre pour l’étude et la méditation. L’apprenti rhéteur avait le culte de son métier. Jusqu’à son dernier souffle, et quoi qu’il ait fait pour s’en déprendre, il continua, comme tous ses contemporains, à aimer la rhétorique. Il a manié les mots en ouvrier du verbe, qui en sait tout le prix et qui en connaît toutes les ressources. Même après sa conversion, s’il condamne la littérature profane comme une empoisonneuse des âmes, il absout la beauté de la langue : « Je n’accuse pas les mots, dit-il : les mots sont des vases choisis et précieux. J’accuse le vin d’erreur que des docteurs ivres nous versaient dans ces belles coupes. »

À l’école, il déclamait avec délices. On l’applaudissait, le maître le citait en exemple à ses émules. Ces triomphes scolaires lui en présageaient d’autres, plus illustres et plus retentissants. Ainsi la vanité littéraire et l’ambition combattaient, dans son cœur, l’illusion de l’amour, toujours vivace. Et puis enfin, il fallait vivre : les subsides de Monique étaient forcément parcimonieux, la générosité de Romanianus n’était point inépuisable. Il s’ingéniait à grossir sa petite bourse d’écolier. Il écrivait des vers pour les concours poétiques. Peut-être même donnait-il déjà des leçons à des condisciples moins avancés.

Si le besoin d’aimer tourmentait son cœur sentimental, il essayait de l’apaiser dans l’amitié. Il fut un ami passionné et fidèle jusqu’à la mort. Dès cette époque, il a noué des amitiés qui ne se délieront plus. Il a près de lui son compatriote Alypius, le futur évêque de Thagaste, qui l’avait suivi à Carthage et qui le suivra plus tard à Milan ; Nébride, compagnon non moins cher, qui devait mourir prématurément ; Honorat, qu’il entraîna dans ses erreurs et qu’il s’efforça plus tard de détromper ; enfin cet autre compatriote, ce mystérieux jeune homme, dont il ne nous a pas dit le nom, et dont il allait pleurer la perte, comme jamais on ne pleura la mort d’un ami.

On vivait dans une familiarité de tous les instants, dans une ferveur et une exaltation continuelles. On était assidu au théâtre, où Augustin repaissait son avidité d’émotions tendres et d’aventures romanesques. On faisait de la musique, on répétait les mélodies à la mode entendues à l’Odéon et sur les innombrables scènes de Carthage : les Carthaginois, même les gens du peuple, étaient fous de musique. Dans ses lettres pastorales, l’évêque d’Hippone se souviendra du maçon qui, sur son échafaudage, ou du cordonnier qui, dans son échoppe, chantait les airs des musiciens en renom. On se promenait sur les quais ou sur la Place Maritime, en contemplant les colorations de la mer, cette splendeur des eaux au soleil couchant, qu’un jour Augustin célébrera avec un lyrisme inconnu aux poètes païens. On discutait surtout, on commentait la lecture récente, on élevait de prestigieux projets d’avenir. On coulait une vie heureuse et charmante, traversée tout à coup de superbes pressentiments.

Avec quelle abondance de cœur le chrétien pénitent nous l’évoque : « Ce qui, dit-il, m’attachait le plus à mes amis, c’était le charme de converser et de rire ensemble, de nous rendre tour à tour d’affectueux services, de lire ensemble des livres qui parlent de douces choses, de dire des riens et de plaisanter aimablement, de nous disputer parfois, mais sans colère, comme on le fait avec soi-même, et de relever ainsi, par de rares contestations, le plaisir d’être ordinairement d’accord ; de nous instruire mutuellement, de désirer avec impatience l’ami absent, de goûter la joie de son retour. Nous nous aimions les uns les autres de tout notre cœur, et ces témoignages d’amitié, qui s’exprimaient par le visage, par la voix, par les yeux, par mille autres signes, étaient entre nous comme des flammes ardentes, qui opéraient la fusion de nos âmes, et, de plusieurs, n’en faisaient qu’une... »

On le comprend, des liaisons comme celles-là avaient dégoûté pour jamais Augustin de ses bruyants camarades d’autrefois : il ne fréquentait plus les Démolisseurs. Le petit cercle où il se plaisait était calme et enjoué. La gaieté s’y tempérait de gravité africaine. Je le vois, lui et ses amis, un peu comme ces étudiants en théologie, ou ces jeunes lettrés arabes, qui, paresseusement couchés sur les coussins d’un divan, s’entretiennent de poésie, en roulant entre leurs doigts les, grains d’ambre de leurs chapelets, ou qui, drapés de leurs simarres de soie blanche, se promènent sous les arcades d’une mosquée, l’air sérieux et recueilli, le geste élégant et mesuré, la parole harmonieuse et courtoise, avec quelque chose de discret, de poli et de clérical, déjà, dans le ton et les manières.

En somme, c’était la vie païenne, dans ce qu’elle avait de meilleur et de plus doux, que goûtait alors Augustin. Le réseau subtil des habitudes et des occupations journalières l’enveloppait petit à petit. Il risquait de s’engourdir dans cette molle existence, lorsque, tout à coup, un grand sursaut le souleva... Ce fut un hasard, mais, à ses yeux, un hasard providentiel, qui lui mit entre les mains l’Hortensius de Cicéron. Augustin allait avoir dix-neuf ans, il était toujours étudiant : selon l’ordre adopté dans les écoles, le moment était venu pour lui de lire et d’expliquer ce dialogue philosophique. Nulle curiosité ne l’y poussa. S’il prit ce livre, ce fut par conscience de bon écolier, parce qu’il figurait au programme. Il l’ouvrit, s’y engagea sans doute avec une tranquille indifférence. Soudain, une grande lumière inattendue resplendit entre les lignes. Son cœur battit. Toute son âme s’élança vers ces phrases chargées d’un sens éblouissant et révélateur. Il se réveillait de son long assoupissement. Une vision merveilleuse l’illuminait.

Aujourd’hui que ce dialogue est perdu, nous ne pouvons plus guère comprendre les raisons d’un tel enthousiasme, et nous tenons l’orateur romain pour un médiocre philosophe. Nous savons pourtant par Augustin lui-même que ce livre contenait un éloge éloquent de la sagesse. Et puis, les mots ne sont rien sans l’âme du lecteur : tout ce qui tombait dans celle d’Augustin y rendait un son prolongé et magnifique. Il faut croire aussi que, juste à ce moment où il ouvrit le livre, il était mûr pour en recevoir cette exaltante impression. Dans ces minutes-là, où le cœur, ignorant de lui-même, se gonfle comme la mer avant l’orage, où l’être déborde de toutes ses richesses intérieures, il suffit de la n’oindre lueur pour les lui révéler, du moindre choc pour faire éclater toutes ces forces prisonnières.

Par une pieuse et fidèle reconnaissance, il nous a du moins conservé quelques phrases de ce dialogue qui l’émut si profondément. Il admire, en particulier, ce passage, où l’auteur, après une longue discussion, conclut en ces termes : « Si, comme le prétendent les anciens philosophes, – qui sont aussi les plus grands et les plus illustres, – nous avons une âme immortelle et divine, il convient de penser que, plus elle aura persévéré dans sa voie, c’est-à-dire dans la raison, dans l’amour et la recherche de la vérité, moins elle se sera engagée et souillée dans les erreurs et les passions humaines, plus il lui sera facile de s’élever et de remonter au ciel... »

Des phrases semblables, lues dans de certaines dispositions, devaient, en effet, bouleverser ce jeune homme qui allait bientôt avoir la nostalgie du cloître et qui allait être le fondateur du monachisme africain. Donner toute sa vie à l’étude de la sagesse, s’efforcer vers la contemplation de Dieu, vivre ici-bas d’une vie presque divine, – Augustin était appelé à réaliser au nom du Christ cet idéal impossible de la sagesse païenne. En lisant l’Hortensius, il l’avait entrevu tout à coup. Et cet idéal lui paraissait si beau, si digne du sacrifice de tout ce qu’il avait aimé, que plus rien d’autre ne comptait pour lui. Il méprisait la rhétorique, ces vaines études auxquelles elle l’obligeait, ces honneurs et cette gloire qu’elle lui promettait. Qu’était-ce que cela au prix de la sagesse ! Il se sentait prêt, pour elle, à renoncer au monde...

Mais ces élans héroïques ne se soutiennent guère chez les natures aussi mobiles et aussi impressionnables que celle d’Augustin. Pourtant ils ne sont pas tout à fait inutiles. On a ainsi, dès la première jeunesse, de ces révélations confuses de l’avenir. On pressent le port où l’on abordera un jour, on voit la tâche à remplir, l’œuvre à élever, et cela se dresse devant vous dans le ravissement de tout l’être. L’image radieuse a beau s’éclipser pendant des années peut-être, le souvenir en persiste au milieu des pires abaissements ou des pires médiocrités. Celui qui, une seule fois, l’a vue passer ne peut plus vivre absolument comme les autres.

Cette fièvre calmée, Augustin se prit à réfléchir. Les philosophes anciens lui promettaient la sagesse. Mais le Christ aussi la promettait ! N’y avait-il pas entre eux une conciliation possible ? Et l’idéal évangélique n’était-il pas, au fond, plus humain que celui des philosophies païennes ? S’il essayait de s’y soumettre, d’accorder en lui la foi de son enfance et ses ambitions de jeune intellectuel ? Être sage à la façon de sa mère, de ses grands-parents, des bonnes servantes de Thagaste, de toutes les humbles âmes chrétiennes dont on lui avait appris à révérer les vertus, – et, en même temps, égaler un Platon par la force de la pensée, – quel rêve ! Était-ce possible ?... Il nous dit lui-même que l’illusion fut brève et que, d’abord, il se refroidit pour l’Hortensius, à cause qu’il n’y trouvait point le nom du Christ. Il s’abuse probablement. À cette époque, il n’était pas si chrétien. Il cède à la tentation d’une belle phrase : quand il écrivit ses Confessions, il n’en avait pas encore perdu complètement l’habitude.

Mais ce qu’il y a de vrai, c’est que, sentant l’insuffisance de la philosophie païenne, il se retourna un instant vers le christianisme. Le dialogue cicéronien, en décevant sa soif de vérité, lui donna l’idée de frapper à la porte de l’Église et de s’enquérir s’il n’y avait pas, de ce côté-là, un chemin praticable pour lui. C’est pourquoi la lecture de l’Hortensius est, aux yeux d’Augustin, une des grandes dates de sa vie. Bien qu’il soit retombé dans ses erreurs, il se tient compte à lui-même de son effort. Il y reconnaît le premier signe et comme la promesse de sa conversion : « Déjà, dit-il, je m’étais levé, mon Dieu, pour retourner vers toi ! »

Il commença donc à étudier les Saintes Écritures, avec la velléité plus ou moins sérieuse de s’y instruire. Mais aller à la Bible en passant par Cicéron, c’était prendre le chemin des écoliers. Augustin s’y égara. Ce style populaire, direct, qui ne se préoccupe que de dire les choses et non de la façon de les dire, ne pouvait que rebuter l’élève des rhéteurs de Carthage, l’imitateur des harmonieuses périodes cicéroniennes. Non seulement il avait le goût trop gâté de littérature, mais il y avait aussi trop de littérature dans cette pose de jeune homme, qui, un beau matin, se met en route pour conquérir la sagesse. Il fut puni de son manque de sincérité, d’humilité surtout. Il ne comprit rien à l’Écriture : « Je trouvai, dit-il, un livre impénétrable à l’orgueilleux, mais qui pourtant ne se dévoile pas tout entier aux humbles d’esprit, un livre dont le seuil est bas, mais qui grandit à mesure qu’on y pénètre et dont le sommet se cache dans un mystère. Alors, je n’étais pas homme à courber la tête pour y entrer !... »

Il se rebuta bien vite. Il tourna le dos à la Bible, comme il avait rejeté l’Hortensius, et il s’en fut chercher pâture ailleurs. Néanmoins, le branle était donné à son esprit. Il ne devait plus connaître le repos, jusqu’à ce qu’il eût trouvé la vérité. Cette vérité, il la demandait à toutes les sectes et à toutes les Églises. C’est ainsi qu’en désespoir de cause il se jeta dans le manichéisme.

On s’est étonné que cet esprit droit et positif se soit enfoncé dans une doctrine aussi tortueuse, aussi louche, contaminée de fables aussi grossièrement absurdes. Mais on oublie peut-être qu’il y avait de tout dans le manichéisme. Les chefs de la secte ne livraient pas d’un coup l’ensemble de la doctrine à leurs catéchumènes : l’initiation totale comportait plusieurs degrés. Or Augustin ne fut jamais que simple auditeur dans l’Église des manichéens. Ce qui attirait à eux les esprits d’élite, c’est qu’ils commençaient : par se donner pour des rationalistes. Confondre le domaine de la foi avec celui de la science et de la philosophie, telle est la tendance des hérésiarques et des libres penseurs de tous les temps.

Les manichéens versaient dans cette erreur. Ils s’en allaient partout, criant : « Vérité, vérité ! » C’était bien l’affaire d’Augustin, qui ne cherchait que cela. Il se précipita aux prêches de ces charlatans, impatient de recevoir enfin cette « vérité » si bruyamment annoncée. À les en croire, elle était contenue dans un rainas de gros livres, écrits par leur prophète sous l’inspiration du Saint-Esprit. Il y en avait toute une bibliothèque. Pour éblouir la foule, ils en exhibaient quelques-uns, qui étaient fort importants, monumentaux comme des tables de la Loi, richement reliés en vélin et historiés d’éclatantes enluminures. Comment douter que la révélation intégrale ne fût renfermée dans de si beaux volumes ? On se sentait tout de suite plein de respect pour une religion qui pouvait produire en sa faveur le témoignage d’un tel monceau d’écritures.

Cependant les prêtres ne les ouvraient point. Afin de tromper l’impatience de leur auditoire, ils l’amusaient en critiquant les livres et les dogmes des catholiques. Cette critique préalable était le premier degré de leur enseignement. Ils relevaient, à foison, dans la Bible, des incohérences, des absurdités, des interpolations : selon eux, toute une partie des Écritures aurait été falsifiée par les Juifs. Mais ils triomphaient surtout à signaler les contradictions des Évangiles. Ils les sapaient à coups de syllogismes. On comprend que ces jeux de logicien aient immédiatement séduit le jeune Augustin. Avec son extraordinaire subtilité dialectique, il y devint bientôt très fort, plus fort même que ses maîtres. Il prenait la parole dans les assemblées, s’escrimait contre un texte, le réfutait péremptoirement et réduisait ses adversaires au silence. Il était applaudi, comblé de louanges. Une religion qui lui valait de tels succès ne pouvait être que la vraie.

Lorsque, devenu évêque, il essaie de s’expliquer comment il a pu être manichéen, il ne trouve que ces deux raisons : « La première, dit-il, c’est une amitié qui a fait son chemin en moi sous je ne sais quelle apparence de bonté et qui me fut comme une corde jetée autour du cou... La seconde, c’étaient ces funestes victoires que je remportais presque toujours dans les discussions. »

Mais il y en a une autre, qu’il a exprimée ailleurs et qui est peut-être d’un plus grand poids : le relâchement des mœurs autorisé par le manichéisme. Cette doctrine professait, en effet, que nous ne sommes pas responsables du mal qui s’accomplit en nous. Nos vices et nos péchés sont l’œuvre du Principe mauvais, le Dieu des ténèbres ennemi du Dieu de la lumière. Or, au moment où Augustin se faisait inscrire comme « auditeur » chez les manichéens, il avait particulièrement besoin d’excuser sa conduite par une morale si indulgente et si commode : il se liait avec celle qui devait être la mère de son enfant.

 

 

 

 

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IV

 

 

LA VOLUPTÉ DES LARMES

 

 

Augustin approchait de sa vingtième année. Il avait terminé ses études de rhétorique dans le délai voulu. Selon les idées du temps, un jeune homme devait être sorti de l’école à l’âge de vingt ans. Sinon, il était considéré comme fruit sec et renvoyé d’office à sa famille.

On peut être surpris qu’un étudiant aussi bien doué qu’Augustin n’ait pas achevé plus tôt sa rhétorique. Mais, après son séjour à Madaure, il avait perdu près d’une année à Thagaste. Ensuite, la vie de Carthage avait tant de charmes pour lui que, sans doute, il ne se pressait pas trop de la quitter. Quoi qu’il en soit, le moment était venu de choisir décidément une carrière. Les désirs de ses parents, les conseils de ses maîtres, comme ses ambitions et ses aptitudes personnelles le poussaient, nous le savons, vers le barreau. Et voilà que, soudain, ses projets d’avenir se modifient. Non seulement il renonce à la profession d’avocat, mais, au moment où tout semblait lui sourire, au seuil de la jeunesse, il abandonne Carthage, pour venir s’enterrer, en qualité de grammairien, dans son petit municipe natal.

Comme il a négligé de s’expliquer sur les motifs de cette brusque détermination, nous en sommes réduits à des conjectures. Il est probable que sa mère, prise dans des embarras domestiques ; ne pouvait plus lui servir sa pension. Elle avait d’ailleurs d’autres enfants à établir, un fils et une fille. Augustin allait connaître, sinon la pauvreté, du moins la gêne : il lui fallait gagner sa vie au plus vite. Dans ces conditions, le parti le plus expéditif qui s’offrait, c’était de vendre à son tour la science qu’il avait achetée chez ses maîtres. Pour vivre, il ouvrirait boutique de paroles, comme il dit dédaigneusement. Mais, écolier de la veille, il ne pouvait songer décemment à professer dans une grande ville comme Carthage, à entrer en concurrence avec tant de maîtres en renom. S’il ne voulait pas végéter, force lui était donc de se rabattre sur un poste plus modeste.

Or, son protecteur Romanianus l’appelait à Thagaste. Cet homme riche avait un fils déjà grand, qu’il convenait de mettre au plus tôt entre les mains d’un précepteur. Augustin, si souvent obligé par le père, était tout désigné pour remplir cet emploi auprès de l’adolescent. En outre, Romanianus, qui appréciait le talent d’Augustin, devait être jaloux de l’attirer et de le retenir à Thagaste. Soucieux des intérêts de son municipe, il désirait enfin y fixer un sujet si brillant. Il demanda donc à son protégé de revenir dans son pays, pour y ouvrir une école de grammairien. Il lui promettait des élèves et surtout l’appui de son crédit, qui était considérable. Monique, – c’est à supposer, – joignit ses instances à celles du grand chef de la municipalité de Thagaste. Augustin céda.

Eut-il beaucoup de peine à se résoudre à cet exil ? Renoncer à Carthage et à ses plaisirs, c’était une extrémité bien pénible pour un jeune homme de vingt ans. De plus, il est à peu près certain que, dès cette époque, il avait déjà contracté cette liaison qui devait durer si longtemps. Et pourtant, il partit, il passa près d’une année à Thagaste.

Une particularité de la jeunesse et même de la vie tout entière d’Augustin, c’est la facilité avec, laquelle il se déprend et rompt ses habitudes, – les sentimentales autant que les intellectuelles. Chemin faisant, il usa bien des doctrines avant de s’arrêter dans la vérité catholique ; et même après, au cours d’une existence qui fut longue, dans ses écrits théologiques et polémiques, il s’est démenti et corrigé plus d’une fois. Ses Rétractations en sont la preuve. On dirait que l’accoutumance lui pèse, comme un empiétement sur sa liberté, que la figure des lieux où il habite lui devient odieuse, comme une menace de servitude. Il sent confusément que sa vraie patrie est ailleurs, et que, s’il doit se reposer quelque part, c’est dans la maison de son Père céleste : « Inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te !... Notre cœur est inquiet, mon Dieu, jusqu’à ce qu’il se repose en toi ! » Bien avant saint François d’Assise, il pratiqua la règle mystique : « En étranger et en pèlerin. »

Certes, en sa vingtième année, il est encore loin d’être un mystique. Mais il éprouve déjà cette inquiétude qui va lui faire passer la mer, courir l’Italie, de Rome à Milan. C’est un impulsif. Il ne résiste pas aux mirages de son cœur ou de son imagination. Il est toujours prêt à partir. La route et ses hasards le tentent. Il est avide d’inconnu. Il se laisse emporter avec ivresse par le vent qui passe. Dieu l’appelle ; il obéit, sans savoir où il va. Ce jeune homme agité, troublé de passions contraires, qui ne se sent chez lui nulle part, a déjà une âme d’apôtre.

Cette mobilité d’humeur fut probablement la vraie cause de son départ pour Thagaste. Mais d’autres raisons plus apparentes, plus accessibles à une conscience juvénile, le guidèrent aussi. Sans doute, il n’était pas fâché, lui si jeune, de reparaître dans sa petite ville avec le prestige et l’autorité d’un maître. Ses camarades d’autrefois allaient devenir ses élèves. Et puis les manichéens l’avaient fanatisé. Entraîné par le zèle bouillant du néophyte, grisé par ses triomphes dans les réunions publiques de Carthage, il prétendait briller devant ses compatriotes et peut-être les convertir : il partait avec des intentions de prosélytisme. Croyons enfin que, malgré sa vie dissipée et la passion nouvelle qui occupait son cœur, il ne revint pas à Thagaste sans une affectueuse arrière-pensée pour sa mère.

L’accueil que Monique lui ménageait allait bien le déconcerter. Depuis son veuvage, la femme de Patricius s’était singulièrement avancée dans les voies de la perfection chrétienne. L’Église d’alors ne se contentait pas d’offrir aux veuves le secours moral de ses sacrements et de ses consolations, elle accordait, avec certaines prérogatives, une dignité particulière à celles qui faisaient vœu de continence.

Comme les vierges consacrées, elles occupaient, dans les basiliques, une place d’honneur séparée de celle des autres matrones par une balustrade. Elles portaient un costume spécial. Leurs mœurs, forcément, devaient se montrer dignes de tous les respects extérieurs dont on les entourait. L’austérité de Monique s’était accrue avec la ferveur de sa foi. Elle donnait l’exemple aux paroissiens de Thagaste. Docile à la direction ecclésiastique, empressée à servir ses frères, multipliant les aumônes, autant que lui permettait sa condition, elle était assidue aux offices de la basilique. Deux fois par jour, matin et soir, on l’y voyait, exacte à l’heure de la prière et du sermon. Elle ne venait point là, nous dit son fils, pour se mêler aux conciliabules et aux commérages des dévotes, mais pour entendre la parole de Dieu dans les homélies et pour que Dieu l’entendît dans ses oraisons.

La veuve avait dû imposer à son entourage la règle sévère qu’elle-même observait. Dans ce milieu rigide de la maison paternelle, l’étudiant de Carthage, avec ses allures émancipées, dut causer un pénible étonnement. Monique sentit tout de suite qu’elle et son fils ne se comprenaient plus. Peut-être soupçonnait-elle déjà sa liaison. Elle commença par lui en faire des remontrances. Augustin se révolta. Ce fut bien pis, lorsque, avec sa présomption de jeune professeur frais émoulu de l’école, avec la tranchante et agressive assurance de l’hérésiarque, il se vanta bien haut d’être manichéen. Monique, profondément blessée dans sa piété et dans sa tendresse maternelle, le somma de renoncer à ses erreurs. Il s’obstina, ne répondit que par des sarcasmes aux exhortations de la pauvre femme.

Alors, elle dut croire que la séparation était définitive, qu’Augustin avait commis un crime irréparable. En chrétienne d’Afrique, absolue dans sa foi et passionnée pour sa défense, elle considéra son fils comme un ennemi public. Elle eut horreur de sa trahison. Peut-être aussi que, guidée par la divination de son cœur, elle voyait plus clair dans l’âme d’Augustin que lui-même. Elle s’affligeait de ce qu’il se méconnût à ce point, et repoussât la Grâce qui voulait le conquérir à l’unité catholique. Comme, non content de se perdre, il mettait les autres en péril, discutait, pérorait devant ses amis, abusant des séductions de sa parole pour jeter le trouble dans les consciences, Monique prit une grande détermination : elle interdit à Son fils de manger à sa table et de coucher sous son toit. Elle le chassa de sa maison.

Ce dut être un très gros scandale dans Thagaste. Il ne paraît pas cependant qu’Augustin s’en soit beaucoup ému. Dans tout l’enivrement de sa fausse science, il avait cette espèce d’inhumanité qui pousse l’intellectuel à faire litière des sentiments les plus profonds et les plus doux, pour les sacrifier à son idole abstraite. Non seulement il ne s’inquiétait guère si son apostasie faisait pleurer sa mère, mais il ne se souciait pas davantage de concilier les chimères de son cerveau avec la réalité vivante de son âme et des choses. Ce qui le gênait, il le niait tranquillement, satisfait s’il avait bien parlé et pris l’adversaire au lacet de ses syllogismes.

Mis en interdit par Monique, il alla s’installer tout simplement chez Romanianus. L’hospitalité fastueuse qu’il y reçut le consola bien vite d’être exilé de la maison paternelle. Enfin, si son amour–propre avait subi un affront, l’orgueil de vivre dans la familiarité d’un personnage aussi considérable était, pour un jeune homme vaniteux, une très abondante compensation.

Ce Romanianus excitait, en effet, l’admiration de tout le pays par son luxe et ses prodigalités. Il devait bientôt s’y ruiner, ou du moins susciter des envieux acharnés à sa ruine. À la tête des décurions, il était le protecteur non seulement de Thagaste, mais des villes voisines : c’était le grand patron, l’homme influent, qui tenait dans sa clientèle à peu près toute la contrée. La municipalité, par reconnaissance et par flatterie, avait fait graver son nom sur des tables d’airain et lui avait élevé des statues. Elle lui avait même conféré des pouvoirs supérieurs aux pouvoirs municipaux. C’est que Romanianus ne marchandait pas ses largesses à ses concitoyens. Il leur donnait des combats d’ours, et autres spectacles jusqu’alors inconnus à Thagaste. Il ne plaignait pas les banquets publics, et, tous les jours, on trouvait, chez lui, table ouverte. Les convives étaient grassement servis. Après avoir mangé ses dîners, ils puisaient dans la bourse de l’amphitryon. Romanianus avait l’art d’obliger discrètement et même de prévenir les demandes délicates. Aussi, on le proclamait, d’une voix unanime, « le plus humain, le plus libéral, le plus raffiné et le plus heureux des hommes ».

Généreux pour sa clientèle, il ne s’oubliait pas lui-même. Il s’était fait bâtir une villa, qui, par l’étendue des bâtiments, était un véritable palais, avec des thermes revêtus de marbres précieux. Il passait son temps au bain, au jeu ou à la chasse, enfin il menait le train et la vie d’un grand propriétaire terrien de ce temps-là.

Sans doute, ses villas africaines n’avaient ni la beauté ni la valeur d’art des grandes villas italiennes, qui étaient des espèces de musées dans un cadre de nature grandiose ou joli. Mais elles ne manquaient point d’agrément. Comme celle de Romanianus, quelques-unes étaient construites et décorées avec luxe. Très vastes, elles englobaient parfois un véritable canton ; et, parfois aussi, la villa proprement dite, la maison d’habitation du maître, était fortifiée, ceinte de mitrailles et de tours, comme un château féodal. Sur les portes cochères ou les portes d’entrée, on lisait en belles majuscules : « Propriété d’un tel. » Souvent l’inscription se répétait sur les murs d’un enclos ou d’une ferme, qui, en réalité, appartenait à un client du grand propriétaire. À l’abri du nom seigneurial, ces petites gens se défendaient mieux contre les exactions du fisc, ou bénéficiaient des immunités de leurs patrons. Ainsi se constituait, sous le couvert du patronat, une sorte de féodalité africaine. Le père d’Augustin, qui possédait des vignes, était sûrement un des clients de Romanianus.

Centre d’une exploitation agricole, la villa africaine entretenait sur ses terres toute une population d’esclaves, de tâcherons et de métayers. On y voyait la maison du chef des bergers à côté de celle du garde forestier. Des parcs de chasse, défendus par des barrières en treillis, enfermaient des gazelles. Des huileries, des pressoirs et des caves pour le vin faisaient suite aux thermes et aux communs. Puis, le corps de logis, avec sa porte monumentale, son belvédère à plusieurs étages, comme dans les villas romaines, ses galeries intérieures et ses pavillons d’angle. Devant, se déployaient des pelouses, des jardins aux allées régulières bordées de buis taillés, qui conduisaient à des bassins et à des jets d’eau, ou bien à des pergolas soutenant des berceaux de feuillages, à des nymphées ornées de colonnes et de statues. Dans ces jardins, il y avait un endroit réservé qu’on appelait « le coin du philosophe ». La maîtresse de maison y venait lire ou rêver. Elle y disposait sa chaise, ou son pliant, à l’ombre d’un palmier. Son « philosophe » la suivait, portant son ombrelle et tenant en laisse son petit chien favori.

On conçoit que, dans une de ces belles villas, Augustin ait supporté sans trop de chagrin les rigueurs maternelles. Pour s’y trouver bien, il n’avait qu’à suivre sa pente naturelle, qui était, nous dit-il, l’épicuréisme. Il est trop certain qu’à cette époque il n’aimait et ne cherchait que la volupté. Chez Romanianus, il se laissait aller à toute la douceur de la vie, suavitates illius vitæ, – partageant les plaisirs de son hôte et fie s’occupant de ses élèves qu’à ses moments perdus. Il devait être aussi peu grammairien que possible : il n’en n’avait pas le temps. Avec la tyrannique amitié des gens riches, qui ne savent à quoi s’occuper, Romanianus l’accaparait sans doute du matin au soir. On chassait ensemble, on banquetait, on lisait des vers, on discutait sous les charmilles des jardins, ou dans « le coin du philosophe ».

Et, naturellement, le manichéen de la veille s’évertuait à endoctriner et à convertir son mécène, autant du moins qu’un homme léger comme Romanianus pouvait être converti. Augustin s’accuse de l’avoir « précipité » dans ses propres erreurs. Augustin, probablement, n’était, point si coupable. Son opulent ami ne semble pas avoir eu des convictions très solides. Selon toute vraisemblance, il était païen, un païen sceptique, ou hésitant, comme il y en avait beaucoup en ce temps-là.

Entraîné par Augustin, il s’approcha du manichéisme, puis, lorsque celui-ci abandonna le manichéisme pour la philosophie platonicienne, nous voyons Romanianus se poser en philosophe. Plus tard, Augustin redevenu catholique l’achemine à sa suite vers le catholicisme. Cet homme du monde était une de ces têtes frivoles qui ne vont jamais au fond des choses, pour qui les idées ne sont, que des passe-temps, et qui considèrent les philosophes ou les gens de lettres comme des amuseurs. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il écoutait Augustin avec plaisir et se laissait influencer par lui. S’il coqueta avec le manichéisme, c’est parce qu’Augustin l’éblouit de ses raisonnements et de ses belles phrases. Le charme de cet orateur de vingt ans était déjà extraordinaire.

Augustin menait donc une vie de délices chez Romanianus. Tout l’y enivrait : ses triomphes de parole, l’admiration de ses auditeurs, la flatterie du luxe qui l’entourait. Pendant ce temps, Monique s’affligeait de sa conduite et demandait à Dieu de l’arracher à ses erreurs. Elle commençait à se repentir de l’avoir éloigné et, avec sa clairvoyance de chrétienne, elle jugeait que la maison de Romanianus n’était pas bonne pour l’enfant prodigue : il valait mieux le rappeler. Il risquait moins de se corrompre auprès d’elle.

À force de prier, elle eut un rêve qui hâta sa détermination. « Il lui sembla être debout sur une règle de bois ; et voici qu’elle vit venir à elle un jeune homme tout brillant de lumière et qui, joyeux, lui souriait, tandis qu’elle était plongée dans une tristesse profonde. Alors le jeune homme lui demanda la cause de son affliction et de ses larmes continuelles... Et ma mère, dit Augustin, lui ayant répondu qu’elle pleurait ma perdition, il lui commanda de bannir toute crainte et de faire attention que là ou elle était, moi aussi j’étais. Ma mère, ayant obéi, m’aperçut, en effet, à ses côtés, debout sur la même règle. »

Transportée de joie par cette promesse d’en haut, Monique demanda à son fils de revenir à la maison. Il revint en effet ; mais, avec des arguties de sophiste, le rhéteur chicana contre sa mère ; il essaya de lui ravir son bonheur. Il lui dit :

« Puisque, d’après ton rêve, nous devons être tous deux sur la même règle, cela prouve que tu deviendras manichéenne.

– Non, répliqua Monique : il n’a pas dit que je serais où tu es, mais que tu serais où je suis. »

Augustin avoue que ce ferme bon sens fit sur lui une certaine impression. Néanmoins, il ne se convertit pas. Neuf ans encore, il allait rester manichéen.

En désespoir de cause, Monique supplia un évêque de sa connaissance, homme très versé dans les Écritures, d’engager une discussion avec son fils et de lui démontrer la fausseté de sa doctrine. Mais telle était la réputation d’Augustin comme orateur et comme dialecticien, que le saint homme n’osa pas se mesurer contre un si rude jouteur. Il répondit fort sagement à la mère qu’un esprit si subtil et si pénétrant ne pouvait persévérer longtemps dans de grossières erreurs. Et il alléguait son propre exemple, car lui aussi avait été manichéen. Monique insista, en pleurant. Sur quoi l’évêque, à la fois excédé de ses instances et touché par ses pleurs, lui répondit, avec une rudesse tempérée de bonhomie et de compassion :

« Allons, laisse-moi ! Continue à vivre ainsi. Il est impossible que le fils de telles larmes soit perdu ! »

Filius istarum lacrymarum : le fils de telles larmes !... Est-ce l’évêque campagnard ou le rhéteur Augustin qui, dans un élan de reconnaissance, a trouvé ce mot sublime ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, plus tard, Augustin vit, dans ces larmes de sa mère, comme un premier baptême, d’où il sortit régénéré. Après l’avoir enfanté selon la chair, Monique, par ses prières et ses gémissements, l’enfanta à la vie spirituelle. Monique pleurait à cause d’Augustin. Monique pleurait pour Augustin.

Cela nous étonne chez cette mère si sévère, cette Africaine un peu rude. Les expressions de larmes, de pleurs et de gémissements reviennent si souvent dans les écrits de son fils, que nous sommes tentés d’abord de les prendre pour de pieuses métaphores, des figures de rhétorique sacrée. Nous soupçonnons que les larmes de Monique sont tirées de la Bible, qu’elles imitent les larmes pénitentielles du roi David. Mais ce serait une erreur que de le croire. Monique pleurait de vrais pleurs. Dans ses ardentes oraisons, elle en arrosait les pavés de la basilique, elle en humectait la balustrade où elle appuyait son front. Cette femme austère, cette veuve strictement voilée dont personne n’apercevait plus le visage, dont le corps n’avait plus de forme sous l’amas des étoffes grises ou noires qui l’enveloppaient de la tête aux pieds, cette chrétienne rigide cachait un cœur plein d’amour. Un amour comme celui-là était alors une chose toute neuve.

Qu’une Africaine pousse la piété jusqu’au fanatisme, qu’elle s’efforce de conquérir son fils à sa foi, qu’elle le déteste et le repousse avec des imprécations, s’il s’en est écarté, voilà ce qui s’est vu de tout temps en Afrique. Mais qu’une mère s’afflige à l’idée que l’âme de son enfant est perdue pour une autre vie, qu’elle s’épouvante et se désespère à penser qu’elle goûtera une félicité dont il sera exclu, qu’elle entrera dans un lieu de délices où son enfant ne sera pas, cela ne s’était point encore vu. « Là où je serai, là aussi tu seras », près de moi, contre mon cœur, nos cieux cœurs confondus dans un même amour : cette union des âmes poursuivie par delà la tombe, c’est toute l’espérance et toute la douceur chrétiennes.

Augustin n’était plus ou n’était pas encore chrétien. Mais par ses larmes, il est le vrai fils de sa mère. Ce don des pleurs que saint Louis de France, avec tant de ferveur et de contrition, suppliait Dieu de lui accorder, le fils de Monique l’eut avec surabondance :

 

Pour lui pleurer avait des charmes.

 

Il s’enivrait de ses pleurs. Précisément pendant qu’il était à Thagaste, il perdit un ami follement aimé. Cette mort ouvrit, en lui, la source des larmes. Ce ne sont pas encore les larmes saintes qu’il répandra plus tard devant Dieu, mais de pauvres larmes humaines, plus pitoyables peut-être pour notre faiblesse.

Qu’était-ce que cet ami ? Il nous l’a dit en termes très vagues. Nous savons seulement qu’ils avaient le même âge, qu’ils s’étaient connus dès l’enfance et avaient fréquenté les mêmes écoles, qu’ils venaient de passer une année ensemble, – probablement à Carthage, – que ce jeune homme, entraîné par lui, était devenu manichéen, et qu’enfin tous deux s’aimaient passionnément. Dans un sens plus profond, Augustin rappelle, à propos de lui, le mot d’Horace sur son ami Virgile : « dimidium animæ, c’était la moitié de mon âme. »

Or ce jeune homme tomba gravement malade de la fièvre. Comme il était à toute extrémité, on lui administra le baptême, selon la coutume. Il s’en trouva soulagé et presque guéri : « Aussitôt que je pus lui parler, – dit Augustin, – ce qui fut possible aussitôt qu’il put parler lui-même, car je ne le quittais pas, et nous ne pouvions nous passer l’un de l’autre, j’essayai de tourner en ridicule, espérant qu’il s’en moquerait avec moi, ce baptême qu’il avait reçu, privé de connaissance et de sentiment... Mais il eut horreur de moi, comme d’un ennemi, et, avec une liberté aussi surprenante que soudaine, il me déclara que, si je voulais être son ami, je devais cesser de lui tenir un pareil langage. Stupéfait et déconcerté d’une telle réponse, je contins tous les mouvements qui m’agitaient, me proposant d’attendre le rétablissement de sa santé et de ses forces, pour engager la discussion que je voulais avoir avec lui... »

Ainsi, en ce grave moment, celui qu’on appellera « le disputeur carthaginois » regrette de ne pouvoir se mesurer, dans un tournoi dialectique, avec son ami moribond. Le poison intellectuel avait à ce point perverti son esprit, qu’il lui ôtait presque le sentiment des convenances ! Mais, si s’a tète, comme il l’avoue, était bien gîtée, son cœur restait intact. Son ami mourut peu de jours après, et il n’était pas là. Augustin en fut accablé.

Son chagrin s’exaspéra jusqu’à l’égarement et jusqu’au désespoir : « La douleur de cette perte couvrit mon cœur de ténèbres. Je ne voyais que la mort partout. Ma patrie m’était un supplice, et la maison paternelle une incroyable calamité. Tout ce que j’avais partagé avec mon ami me devenait, lui absent, une indicible torture. Mes veux le cherchaient et ne le trouvaient nulle part. Tout m’était en horreur, parce qu’il n’y était pas et que rien ne pouvait plus me dire : Le voici ! Il va venir ! comme pendant sa vie, quand il était loin de moi... »

Alors Augustin se remettait à sangloter plus fort, il éternisait ses sanglots, ne trouvant de consolation que dans les larmes. La tendresse, contenue chez Monique, s’abandonnait chez lui et s’exagérait. La modération chrétienne lui était alors inconnue, comme la mesure du goût antique. On l’a comparé souvent aux plus touchants génies, à Virgile, à Racine, qui, eux aussi, eurent le don des larmes. Mais la tendresse d’Augustin est plus effrénée, et, si l’on peut dire, plus romantique. Elle atteint même, parfois, à une exaltation maladive.

Être tendre, comme Augustin l’était alors, ce n’est pas seulement sentir avec une sensibilité excessive les moindres blessures, les touches les plus légères de l’amour ou de la haine, ce n’est pas seulement se donner avec effusion, c’est se complaire dans le don de soi-même, c’est pleurer pour la volupté des larmes, c’est mettre dans la tendresse une sorte de dilettantisme égoïste. Augustin, ayant perdu son ami, prend le monde en aversion. Il se répète : « Rien ne m’est plus que la douleur. Ma douleur m’est précieuse et chère. » Et, ainsi, il ne veut pas être consolé.

Mais que, peu à peu, les affres de la séparation s’apaisent, il s’apercevra lui-même qu’il joue avec son chagrin, qu’il se fait de ses pleurs une jouissance : « Mes larmes, dit-il, avaient succédé à mon ami dans les délices de mon cœur. » Ainsi, l’ami est presque oublié. Augustin a beau détester la vie parce que son ami n’est plus là, il confesse, naïvement, qu’il n’aurait pas voulu la perdre pour la rendre au mort. Il soupçonne que ce que l’on raconte d’Oreste et de Pylade se sacrifiant l’un pour l’autre n’est qu’une fable. Finalement, il en arrive à écrire : « Peut-être aussi craignais-je de mourir, de peur de faire mourir avec moi tout entier celui, que j’avais tant aimé. » Dans ses Rétractations, lui-même a condamné cette phrase comme de pure rhétorique. Il n’en est pas moins vrai que le plus grand chagrin peut-être de toute sa vie, – ce chagrin si sincère et si douloureux, qui lui avait « déchiré et ensanglanté rame », s’acheva sur une belle phrase.

Il faut dire aussi que, dans une nature aussi fougueuse que la sienne, la douleur, comme l’amour, s’épuisait vite. Lorsque le calme lui fut revenu, tout lui parut décoloré. Thagaste lui devint insupportable. Avec son tempérament impulsif, sa mobilité d’humeur, il conçut tout de suite un projet : revenir à Carthage, y ouvrir une école de rhéteur. Toujours prêt à partir, Augustin ne balança guère. Il est plus que probable qu’il ne consulta point Monique. Il fit part de ses intentions au seul Romanianus. Celui-ci, qui, pour toute espèce de raisons, aurait désiré le retenir à Thagaste, se récria d’abord. Mais le jeune homme objecta son avenir, ses ambitions de gloire : allait-il ensevelir tout cela dans un obscur municipe ?

Romanianus céda, et, généreux comme on ne l’est plus, il fit, cette fois encore, tous les frais du voyage.

 

 

 

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V

 

 

LE SILENCE DE DIEU

 

 

Augustin allait passer neuf ans à Carthage, – neuf ans qu’il gaspilla en obscures besognes, en disputes stériles ou funestes pour lui-même et les autres, enfin dans un complet oubli de sa véritable vocation. « Et pendant ce temps, tu te taisais, mon Dieu ! » s’écriait-il déjà en se remémorant ses premiers écarts de jeunesse. Maintenant, le silence de Dieu s’appesantit. Et pourtant, même en ces années-là, son âme en détresse n’avait pas cessé de l’appeler : « Où étais-je alors, Seigneur, tandis que je te cherchais ? – Tu étais devant moi. Mais je m’étais éloigné de moi-même, et, je ne me trouvais pas. Combien moins encore pouvais-je te trouver ! »

Ce fut assurément la période la plus inquiète, et, par moments, la plus douloureuse de sa vie. À peine revenu à Carthage, il se vit aux prises avec des difficultés matérielles sans cesse renaissantes. Non seulement il lui fallait vivre, mais faire vivre les siens. Était-il déjà père avant de quitter Thagaste, c’est bien possible. Du moins il ne tarda guère à l’être.

Le nouveau-né fut appelé Adéodat. Il y a une sorte d’ironie involontaire dans ce nom, alors très répandu, d’Adéodat, ou « Donné de Dieu ». Ce fils de son péché, comme l’appelle Augustin, – ce fils qu’il n’avait point désiré et dont l’annonce fut, pour lui, une surprise pénible, – ce pauvre enfant était un cadeau du ciel, dont le père surtout se serait bien passé. Et puis, quand il le vit, il en eut une grande joie et il le chérit vraiment comme le Donné de Dieu.

La mère d’Adéodat justifiait-elle un attachement qui devait se soutenir pendant plus de dix ans ? Le mystère dont Augustin a voulu que la femme qu’il avait le plus aimée fût enveloppée pour toujours, nous est à peu près impénétrable. Sans doute, elle était de condition très humble, pour ne pas dire très inférieure, puisque Monique jugea impossible de faire régulariser par le mariage cette union trop mal assortie.

Pour nourrir les siens, le voilà donc, décidément, « vendeur de paroles ! » Malgré sa jeunesse (il avait à peine vingt ans), le stage qu’il avait fait à Thagaste en qualité de grammairien lui permettait de prendre rang parmi les rhéteurs carthaginois. Grâce à Romanianus, il eut tout de suite des élèves. Le mécène de Thagaste lui confia ses fils : ce jeune Licentius dont il avait commencé l’éducation, et un de ses frères sans doute moins âgé que lui. Selon toute vraisemblance, les deux adolescents étaient en pension chez Augustin. Un petit fait, que nous a conservé leur maître, semble le prouver.

Une cuillère s’étant perdue dans la maison, Augustin chargea Licentius d’aller consulter, pour la retrouver, un devin qui avait alors une grande réputation à Carthage, – un certain Albicérius. Cette commission ne s’expliquerait guère, si le jeune homme n’avait été l’hôte et le commensal de son jeune professeur.

Un autre de leurs condisciples nous est connu : c’est Eulogius, qui fut, plus tard, rhéteur à Carthage et dont Augustin nous a raconté un songe extraordinaire. Enfin Alypius, un peu plus jeune que lui, son ami, « le frère de son cœur », comme il l’appelle. Alypius venait de suivre ses leçons à Thagaste. Après la brusque désertion du professeur, le père de l’étudiant s’était fâché, et il avait défendu à son fils, envoyé à Carthage, de fréquenter l’école d’Augustin. Mais il était bien difficile de séparer pour longtemps des amis si fervents. Alypius, petit à petit, triompha des résistances paternelles, et il redevint l’élève de son camarade.

Lorsqu’il ouvrit son école, la culture d’Augustin, qui venait à peine de quitter les bancs, ne pouvait pas être bien profonde. Ses fonctions l’obligèrent à apprendre tout ce qu’il ignorait. En enseignant, il s’instruisit lui-même. Il fit alors la plupart des lectures qui, par la suite, vont alimenter ses traités et ses écrits polémiques. Lui-même nous dit qu’il lut, en ce temps-là, tout ce qu’il fut possible de lire. Il est très fier d’avoir déchiffré et compris tout seul, sans les explications d’aucun maître, les Catégories d’Aristote, qui passaient pour une des œuvres les plus abstruses du Stagirite. À une époque où l’enseignement était surtout oral, et où les livres étaient relativement rares, il est clair qu’Augustin ne fut point ce que nous entendons aujourd’hui par un « bourreau de lecture ». Nous ignorons si Carthage possédait beaucoup de bibliothèques et quelle était la valeur de ces bibliothèques. Il n’en est pas moins vrai que l’auteur de la Cité de Dieu est le dernier des écrivains latins qui aient eu une culture vraiment encyclopédique. Il forme le trait d’union entre les temps modernes et l’antiquité profane. Le moyen âge ne connaîtra guère la littérature classique que par les citations ou les allusions d’Augustin.

Ainsi, malgré les soins du métier et de la famille, ses préoccupations intellectuelles ne l’abandonnaient pas. La conquête de la vérité restait toujours son ambition dominante. Il espérait encore la trouver dans le manichéisme ; mais il commençait à penser qu’elle se faisait bien attendre. Les chefs de la secte devaient se défier de lui. Ils redoutaient son esprit subtil et pénétrant, si prompt à trouver le point faible d’une thèse ou d’un raisonnement. C’est pourquoi ils différaient de l’initier à leurs doctrines secrètes. Augustin demeurait simple auditeur dans leur église. Pour tromper l’activité dévorante de son intelligence, ils la détournaient vers la controverse et la discussion critique des Écritures. Se prétendant chrétiens, ils en adoptaient une partie et rejetaient, comme interpolé ou falsifié, tout ce qui ne s’accordait pas avec leur théologie. Augustin, nous le savons, triomphait dans ce genre de disputes, et il tirait vanité d’y exceller.

Quand, las de cette critique négative, il réclamait de ses évangélistes une nourriture plus substantielle, on lui proposait quelque dogme exotérique, capable de séduire une imagination juvénile par sa couleur poétique ou philosophique. Le catéchumène n’en était point satisfait, mais il s’en contentait faute de mieux. Très joliment, il compare ces ennemis de l’Écriture à des oiseleurs, qui remplissent avec de la terre et qui tarissent toutes les sources où les oiseaux vont boire, puis qui dressent leurs appeaux au bord d’une mare, la seule qu’ils n’aient pas comblée. Les oiseaux s’y précipitent, non que l’eau en soit meilleure, mais parce qu’il n’y en a plus d’autre et qu’ils ne savent où aller boire. Ainsi Augustin, ne sachant où étancher sa soif de vérité, l’apaisait, comme il pouvait, dans le panthéisme confus des manichéens.

Ce qu’il y a d’admirable, c’est que, si peu convaincu lui-même, il convertissait tout le monde dans son entourage. Grâce à lui, ses amis devinrent manichéens : Alypius un des premiers, puis Nébride, le fils d’un grand propriétaire des environs de Carthage, Honorat, Marcianus, peut-être aussi les plus jeunes de ses élèves, Licentius et son frère, – toutes victimes de sa parole qu’il s’efforcera plus tard d’arracher à leurs erreurs. Si puissant était le charme qu’il exerçait, si profonde surtout la crédulité publique !

Ce IVe siècle n’est déjà plus un siècle de grande foi chrétienne. En revanche, le paganisme agonisant se signale par une recrudescence de basse crédulité et de superstition. Comme l’Église combattait énergiquement l’une et l’autre, il n’est.pas surprenant que les païens surtout en aient été contaminés. La vieille religion finit par sombrer dans la magie. Les plus grands esprits de l’époque, les philosophes néo-platoniciens, l’empereur Julien lui-même, sont des thaumaturges, ou tout au moins des adeptes des sciences occultes. Augustin, alors séparé du christianisme, subissait l’entraînement général, avec les jeunes gens de son entourage. Nous l’avons vu tout à l’heure faire consulter le devin Albicérius à propos d’une cuillère perdue. Mais cet intellectuel croyait aussi aux magiciens et aux astrologues.

On a retrouvé à Carthage des lamelles de plomb où sont inscrites des conjurations magiques contre des chevaux qui devaient courir au cirque. Comme les cochers carthaginois, Augustin recourait à ces pratiques frauduleuses et clandestines pour s’assurer le succès. À la veille d’un concours poétique, il s’aboucha avec un magicien, qui lui proposa, moyennant une somme à débattre, de sacrifier un certain nombre d’animaux pour lui obtenir le prix. Là-dessus, Augustin se récria, déclarant que, recevoir une couronne d’or immortelle, il lui défendait de faire périr une mouche pour lui. Au fond, la magie répugnait à la droiture de son esprit, comme à la sensibilité de ses nerfs, par tout ce qu’elle avait de louche et de brutal dans ses opérations. D’ordinaire, elle se confondait avec l’haruspicine, et elle comportait une partie de cuisine et d’anatomie sacrée, qui révoltait les délicats : dissection des chairs, inspection des entrailles, sans parler de rabotage et de l’égorgement des victimes. Des fanatiques, comme Julien, se livraient avec délices à ces manipulations dégoûtantes. Ce que nous connaissons de l’âme d’Augustin nous explique trop bien qu’il s’en soit écarté avec horreur.

L’astrologie le séduisait au contraire par son apparence scientifique. Ses adeptes s’intitulaient « mathématiciens », et ainsi elle semblait emprunter aux sciences exactes quelque chose de leur solidité. Augustin en conférait souvent avec un médecin de Carthage, Vindicianus, homme de grand sens et de grand savoir, qui parvint même aux honneurs proconsulaires. En vain celui-ci démontrait-il au jeune rhéteur que les prétendues prophéties des mathématiciens étaient l’effet du hasard ; en vain son ami Nébride, moins crédule que lui, joignait-il ses arguments à ceux du savant médecin. Augustin s’obstinait dans sa chimère. Son esprit raisonneur découvrait d’ingénieuses justifications pour les prétentions des astrologues.

Ébloui par tous les mirages intellectuels, il vagabondait ainsi d’une science à l’autre, en se répétant, dans son cœur, la devise de ses maîtres manichéens : « Vérité, vérité ! » Mais quels que fussent pour lui les attraits de la vie spéculative, il avait d’abord à assurer sa vie matérielle. La vue de son enfant le rappelait au sentiment des réalités. Gagner de l’argent et, pour cela, se pousser, se mettre en évidence, augmenter sa réputation, Augustin y travaillait de toutes ses forces. C’est ainsi qu’il concourut pour le prix de poésie dramatique. Il fut déclaré vainqueur. Son vieil ami, le médecin Vindicianus, alors proconsul, posa, nous dit-il, la couronne sur sa « tète malade ». Ce futur Père de l’Église écrivant pour le théâtre, – et quel théâtre que celui d’alors ! – ce n’est pas une des moindres étrangetés de cette existence si agitée et, au premier abord, si contradictoire.

Vers la même époque, et toujours par ambition littéraire, il composa un traité d’esthétique, sur le Beau et le Convenable, qu’il dédia à un de ses collègues illustres, le Syrien Hiérius, « orateur de la ville de Rome », – un des professeurs de l’enseignement officiel, appointé soit par la municipalité romaine, soit par le trésor impérial. Ce rhéteur levantin faisait merveille dans la capitale de l’Empire. Sa renommée avait franchi les cercles universitaires et mondains et passé la mer. Augustin l’admirait de confiance, comme tout le monde. Il est clair qu’à cette époque il ne concevait pas de fortune plus éclatante pour lui que d’être nommé, lui aussi, à l’égal d’un Hiérius, orateur de la ville de Rome. Par la suite, l’évêque d’Hippone, tout en condamnant la vanité de ses ambitions juvéniles, dut faire de bien ironiques réflexions sur leur modestie. Comme il s’était méconnu ! Un Augustin avait rêvé d’égaler un jour cet obscur pédagogue, dont personne, sans lui, n’aurait plus parlé ! Les instinctifs de sa sorte se trompent ainsi perpétuellement sur le but et les moyens à employer. Mais ils ne s’abusent qu’en apparence. Par des voies mystérieuses, mie volonté plus forte que la leur les conduit là où ils doivent aller.

Ce premier livre d’Augustin s’est perdu, sans que nous puissions dire s’il y a lieu de le regretter. Lui-même nous le rappelle sur un ton fort détaché et dans des termes assez vagues : il apparaît néanmoins que cette esthétique était à base de métaphysique manichéenne. Mais ce qu’il y a de significatif pour nous dans cet essai de jeunesse, c’est que, la première fois qu’Augustin a fait œuvre d’écrivain, ç’a été pour essayer de définir et pour exalter la Beauté.

Il ne connaissait pas encore, au moins directement et dans le texte, les dialogues de Platon, et déjà il est platonicien de tendance. Il l’était naturellement. Son christianisme sera une religion toute de lumière et de beauté. Pour lui, la suprême Beauté est identique au suprême Amour : « Qu’aimons-nous, demandait-il à ses amis, qui ne soit la Beauté ! Num amamus aliquid, nisi pulchrum ? » Encore, à la fin de sa vie, dans sa Cité de Dieu, lorsqu’il s’appliquera à nous rendre intelligible le dogme de la résurrection de la chair, il pensera que notre corps doit ressusciter dépouillé de ses tares terrestres, dans toute la splendeur du type humain parfait.

 

Un succès médiocre accueillit ce livre de début. Augustin ne nous dit même pas si le célèbre Hiérius lui en fit des compliments, et il a l’air de nous donner à entendre qu’il n’eut point d’autre admirateur que lui-même. De nouvelles désillusions, des déboires plus sérieux modifièrent peu à peu ses dispositions d’âme et ses projets d’avenir. Après des années d’efforts, il constatait qu’il n’était guère plus avancé qu’au début. Il n’y avait pas à se leurrer de vains prétextes : il devenait évident pour tous que le rhéteur Augustin ne réussissait pas.

À quoi cela tenait-il ? Étaient-ce les aptitudes professorales qui lui manquaient ? Peut-être n’avait-il pas le don de l’autorité, qui est le premier de tous et le plus indispensable pour un professeur. Ce qui lui convenait, sans doute, c’était un petit auditoire d’élite, qu’il excellait à charmer, plutôt qu’il ne le dominait. Les classes nombreuses et bruyantes n’étaient pas son affaire.

À Carthage, ces classes de rhétorique étaient particulièrement difficiles à tenir, puisque les écoliers s’y montraient plus turbulents qu’ailleurs. À tout instant, les Démolisseurs les envahissaient, pour y faire leur tapage. Augustin, qui s’était abstenu de ces brimades lorsqu’il était étudiant, se voyait obligé de les subir comme professeur. En cela, il n’était pas plus maltraité que ses confrères, chez qui les mêmes vacarmes se produisaient : c’était l’habitude et en quelque sorte la règle dans les écoles de Carthage. Cependant un peu plus d’autorité ne lui aurait pas nui aux yeux de cette jeunesse indisciplinée. Mais il avait de plus graves défauts pour un professeur qui veut réussir : il n’était pas intrigant et ignorait l’art de se faire valoir.

Peut-être aussi, comme rhéteur, ne possédait-il point les qualités qui plaisaient alors au public païen. On sait quelle importance les anciens attribuaient aux avantages physiques de l’orateur. Or, d’après une vieille tradition, Augustin était petit, débile : jusqu’à sa mort, il s’est plaint de sa mauvaise santé. Il avait la voix faible, la poitrine délicate, la gorge souvent prise. Cela le desservait sûrement devant des auditoires habitués à toute l’emphase.extérieure et à tout l’apparat de l’éloquence romaine. Enfin sa phrase écrite ou parlée était dépourvue du brillant, des ingénieuses recherches d’expression qui plaisaient dans les cercles lettrés et mondains. Cet écrivain d’une fécondité inépuisable n’est point du tout un styliste. À cet égard, il est inférieur à un Apulée, à un Tertullien, s’il les laisse bien loin derrière lui pour la sincérité et la profondeur du sentiment, le lyrisme, la couleur, l’emportement des métaphores, et, avec cela, l’onction, la suavité de l’accent. Toujours est-il que, malgré ses efforts pour y atteindre, il ignorait ce que les rhéteurs de son temps entendaient par le beau style. C’est pourquoi ses écrits, comme ses déclamations, n’étaient pas très goûtés.

Néanmoins, de bons juges l’appréciaient à sa valeur, devinaient les dons, encore enveloppés, qui étaient en lui, et dont il mésusait prématurément. Il était reçu chez le proconsul Vindicianus, qui causait volontiers avec lui, qui lui témoignait une bonté toute paternelle. Augustin avait de belles relations. Il en eut toute sa vie. Son urbanité et l’élégance de ses manières lui ouvraient les portes les plus difficiles. Mais, justement parce qu’il était estimé en haut lieu, il sentait d’autant plus péniblement qu’il n’avait pas, devant le grand public, la place qu’il méritait. Son humeur, peu à peu, s’aigrissait. Dans ces dispositions chagrines, il n’envisageait plus les choses avec la même confiance ni la même sérénité. Ses inquiétudes d’esprit le reprenaient.

Ses idées, d’abord, s’en ressentirent. Il conçut des doutes de plus en plus précis touchant le manichéisme. Il commença par suspecter l’austérité, un peu théâtrale, dont se prévalaient si fort les initiés de la secte. Mais c’est encore peu de chose. Lui-même alors n’était pas si vertueux. D’habitude, un intellectuel fait bon marché de la pratique et ne s’embarrasse guère de conformer sa conduite à ses principes.

Le pire, pour lui, c’est que la physique manichéenne, ramassis de fables plus ou moins symboliques, lui parut tout à coup ruineuse. Il venait de lire des livres d’astronomie, et il constatait que la cosmologie des manichéens, – de ces hommes qui se proclamaient rationalistes, – se trouvait en contradiction avec la science. Le manichéisme était atteint dans son principe, du moment qu’il contredisait la raison confirmée par l’expérience.

Augustin fit part de ses doutes non seulement à ses amis, mais aux prêtres de la secte. Ceux-ci s’en tirèrent par des échappatoires et par les plus éblouissantes promesses : un évêque manichéen, un certain Faustus, allait passer à Carthage. C’était un homme d’une science consommée. Sûrement il réfuterait sans peine toutes les objections possibles. Il confirmerait dans leur foi les jeunes « auditeurs... ». Augustin et, ses amis attendirent donc ce Faustus comme un véritable Messie. Leur déception fut immense. Le prétendu docteur était un ignorant, qui n’avait nulle notion des sciences ni de la philosophie, et dont tout le bagage intellectuel se réduisait à un peu de grammaire. Beau parleur et bel esprit, il pouvait tout au plus causer agréablement de littérature.

Cette déception, jointe à ses déboires de carrière, détermina, chez Augustin, une crise d’âme et de conscience. Ainsi, cette Vérité, après laquelle il soupirait depuis si longtemps, qu’on lui avait tant promise, cette Vérité n’était qu’un leurre ! Il fallait se résigner à ne pas savoir !... Alors, à quoi s’occuper, puisque la vérité se dérobait ? La fortune et les honneurs l’en consoleraient peut-être. Mais il en était bien loin. Il sentait qu’il faisait fausse route, qu’il s’enlisait à Carthage, comme il s’était enlisé à Thagaste. À tout prix, il importait de réussir !...

Et puis, il succombait à un de ces moments de lassitude, où l’on n’espère plus se sauver que par un parti désespéré. Il était excédé de son milieu et de son entourage. Ses amis, qu’il connaissait trop, n’avaient plus rien à lui apprendre, ne pouvaient pas l’aider dans l’unique recherche qui le passionnât. Et sa liaison lui pesait. Voilà neuf ans que durait le tête-à-tête. Son enfant était à cet âge ingrat qui indispose plutôt un jeune père qu’il ne réveille en lui une tendresse déjà vieille. Sans doute, il ne voulait point l’abandonner. Mais il avait besoin de changer d’air, de s’en aller ailleurs, pour respirer plus à l’aise, reprendre cœur à la tâche.

Alors l’idée lui vint de tenter fortune à Rome. C’était là que se faisaient les réputations littéraires. Il y rencontrerait sans doute de meilleurs juges qu’à Carthage. Il finirait bien par entrer dans l’enseignement officiel, où il aurait un traitement fixe : ce serait au moins le présent assuré. Probablement, Augustin caressait déjà ce projet, lorsqu’il envoya à Hiérius, orateur de la ville de Rome, son traité sur le Beau : grâce à cette politesse, il escomptait l’appui éventuel du rhéteur illustre. Enfin ses amis, Honorat, Marcianus et les autres, l’engageaient fort à chercher à Rome un théâtre cligne de lui. Alypius, qui, en ce moment, y terminait ses études de droit et qui devait déplorer leur séparation, l’y appelait instamment, en lui promettant le succès.

Encore une fois, Augustin était prêt à partir. Bientôt sa résolution fut prise, il allait quitter les siens, jusqu’au moment où son nouvel état lui permettrait de les faire venir auprès de lui. Il nous assure que le principal motif qui l’ait décidé à ce départ, c’est que les étudiants de Rome passaient pour moins indisciplinés et moins turbulents que ceux de Carthage. Évidemment, c’était une raison de poids pour un professeur qui répugne à faire la police de sa classe. Mais, outre celles que nous avons dites, il y en eut d’autres qui durent influencer aussi sa détermination.

En réalité, il ne se sentait pas en sûreté à Carthage : Théodose venait d’édicter contre les manichéens des peines très sévères. Non seulement il les condamnait à mort, mais il avait institué une véritable Inquisition, chargée spécialement d’espionner et de poursuivre ces hérétiques. Augustin jugea-t-il qu’il se cacherait mieux à Rome, où il était inconnu, que dans une ville où il s’était signalé par les excès de son prosélytisme ? En tout cas, son départ autorisa des calomnies, que, bien des années après, ses adversaires donatistes ne manquèrent point de ramasser, en les dénaturant. Ils l’accusèrent d’avoir fui devant la persécution : il se serait dérobé, disait-on, à une sentence prononcée contre lui par le proconsul Messianus. Augustin n’eut pas de peine à réfuter ces allégations. Mais il semble résulter de tous ces faits qu’une prudence bien avisée lui conseillait de passer la mer au plus vite.

Il allait donc s’embarquer. Espérons que, malgré sa sublime insouciance des choses matérielles, il pourvut aux moyens d’existence de la femme et de l’enfant qu’il laissait derrière lui. Quant à sa mère, l’idée seule de Rome, comme celle d’une autre Babylone, épouvantait cette Africaine austère. Quels dangers spirituels son fils n’allait-il pas courir ! Elle aurait voulu le garder auprès d’elle, pour le ramener à la foi et aussi pour l’aimer : Augustin avait été son seul amour humain. Et puis il était sans doute le principal soutien de la veuve : que deviendrait-elle sans lui ?

Le fugitif dut ruser avec Monique pour mettre son projet à exécution. Elle ne le quittait plus, l’emprisonnait de ses bras, le conjurait, avec des larmes, de rester.

Le soir de l’embarquement, elle le suivit sur le port, bien qu’Augustin, pour dépister ses soupçons, lui eût menti. Il prétendait qu’il allait accompagner jusqu’au bateau un ami qui partait. Monique, défiante, s’attachait à ses pas. La nuit tombait. Cependant, le navire, mouillé dans une petite anse, au nord de la ville, ne bougeait pas. Les marins attendaient, pour mettre à la voile, que la brise se levât. Il faisait un temps humide et lourd, comme d’habitude, en Méditerranée, aux mois d’août et de septembre. Pas un souffle n’agitait l’air. Les heures passaient. Monique, accablée par la chaleur et la fatigue, défaillait. Alors Augustin, perfidement, lui conseilla d’aller passer la nuit dans une chapelle du voisinage, puisque le bateau, c’était certain, ne lèverait pas l’ancre avant l’aube. Elle se décida, non sans peine, à se reposer dans cette chapelle, une memoria consacrée à saint Cyprien, le grand martyr et le grand patron de Carthage.

Comme la plupart des sanctuaires africains de ce temps-là et des « marabouts » d’aujourd’hui, elle devait être entourée ou précédée d’une cour, avec un portique en arcades, où l’on pouvait se coucher. Monique s’assit par terre sous l’amas de ses voiles, au milieu des pauvres gens et des voyageurs qui, par cette soirée étouffante, étaient venus, comme elle, chercher un peu de fraîcheur auprès des reliques du bienheureux Cyprien. Elle pria pour son enfant, offrant à Dieu « le sang de son cœur », le suppliant de le lui conserver : car, « beaucoup plus que d’autres mères, dit Augustin, elle aimait à me voir auprès d’elle ». Et, en véritable fille d’Ève, « elle redemandait avec douleur ce fils qu’elle avait enfanté dans là douleur ». Elle pria longtemps, puis, à bout d’émotions, elle s’endormit. Sans le savoir, le portier de la chapelle veilla, durant cette nuit, non pas seulement la mère du rhéteur Augustin, mais l’aïeule d’une innombrable lignée d’âmes : cette humble femme qui sommeillait là, par terre, sur les dalles d’une cour, portait dans son cœur toute la tendresse des mères futures.

Tandis qu’elle dormait, Augustin, furtivement, était monté sur le navire. Le silence et la magnificence nocturnes l’oppressaient. Parfois, le cri des hommes d’équipage prenait un accent étrange dans cette immensité miroitante. Le golfe de Carthage resplendissait au loin, sous l’embrasement des constellations, sous le ruissellement d’une voie lactée toute blanche comme les fleurs d’un jardin céleste. Mais Augustin avait le cœur lourd, plus lourd que l’air appesanti par la canicule et l’humidité marine, – lourd du mensonge et de la cruauté qu’il venait de commettre : il voyait déjà le réveil et la détresse de sa mère. Sa conscience était trouble, bouleversée de remords et de mauvais pressentiments. Cependant ses amis essayaient de l’égayer, l’exhortaient au courage et à l’espérance. Marcianus, en l’embrassant, lui cita un vers de Térence :

 

Ce jour, qui t’apporte une vie nouvelle, réclame, en toi, un homme nouveau.

 

Augustin souriait tristement. Enfin, on partit. Le vent s’était levé, le vent du grand voyage, qui l’emportait vers l’inconnu... Tout à coup, au souffle du large, il tressaillit. Sa force et sa confiance rebondirent. Partir ! Quelle ivresse pour tous ceux qui ne peuvent pas s’attacher à un coin de terre, qui se savent instinctivement d’ailleurs, qui passent toujours « en étrangers ou en pèlerins », et qui s’en vont avec allégresse, comme s’ils rejetaient un fardeau derrière eux. Augustin était de ceux-là, – de ceux qui, parmi les plus beaux enchantements de la route, ne cessent jamais de songer au retour. Mais il ignorait où Dieu allait le conduire. Marcianus avait raison : une vie nouvelle commençait vraiment pour lui, mais ce n’était point celle qu’ils espéraient l’un et l’autre.

Celui qui partait en rhéteur, pour vendre des paroles, allait revenir en apôtre, pour conquérir des âmes.

 

 

 

 

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TROISIÈME PARTIE

 

 

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LE RETOUR

 

 

 

« Et ecce ibi es in corde eorum, in corde confitentium tibi, et projicientium se in te, et plorantium in sinu tuo, post rias suas difficiles...

Et voici, mon Dieu, que tu es là, dans leur cœur, dans le cœur de ceux qui te confessent leurs misères, qui se jettent entre tes bras et qui pleurent dans ton sein, après s’être égarés par les voies mauvaises. »

(Confessions, V, II.)

 

 

 

 

I

 

 

LA VILLE D’OR

 

 

À peine arrivé à Rome, Augustin tomba malade : c’est vraisemblablement au mois d’août ou au commencement de septembre, avant la rentrée des cours, qu’il y arriva, c’est-à-dire à l’époque des fièvres et des chaleurs, alors que tous les Romains qui pouvaient quitter la ville s’enfuyaient vers les stations estivales de la côte.

Comme tous les grands centres cosmopolites de ce temps-là, Rome était malsaine. Les maladies de l’univers entier, apportées par l’afflux continuel des étrangers, trouvaient, pour s’épanouir, un terrain propice. Aussi les habitants avaient-ils, comme nos contemporains, la phobie des contagions. On se sauvait prudemment des gens contaminés, qu’on abandonnait à leur malheureux sort. Si, par pudeur, on dépêchait un esclave au chevet d’un malade, on l’envoyait tout de suite aux étuves, on le faisait désinfecter de la tête aux pieds, avant de lui rouvrir la porte de la maison.

Augustin eut du moins la chance d’être bien soigné, puisqu’il en réchappa. Il était descendu chez un de ses frères manichéens, un « auditeur » comme lui, brave homme qui demeura son hôte pendant tout son séjour à Rome. Néanmoins, il fut très éprouvé par la fièvre, au point d’être en danger de mort. « Déjà, je m’en allais, – dit-il, – et j’étais perdu. » Il s’épouvante à l’idée d’avoir vu la mort de si près, et dans un moment où il était si loin de Dieu, – si loin, en vérité, qu’il ne songea même pas à demander le baptême, ainsi qu’il avait fait, en pareil cas, quand il était petit. Quel coup irréparable ç’aurait été pour Monique ! Il en frémit encore, en se rappelant le péril : « Si le cœur de ma mère eût été frappé d’une telle blessure, il n’aurait jamais guéri. Car je ne puis assez dire de quelle âme elle m’aimait. » Mais Monique priait. Augustin fut sauvé. Il attribue son salut aux supplications ardentes de sa mère, qui, demandant à Dieu la guérison de son âme, obtint, sans le savoir, celle de son corps.

Sitôt convalescent, il dut se mettre en campagne pour recruter des élèves. Il lui fallut solliciter maint personnage important, frapper à mainte porte inhospitalière. Ce triste début, cette crise presque mortelle dont il relevait à peine, ces corvées obligatoires, tout cela ne lui rendait pas Rome aimable. Il paraît bien qu’il ne s’y est jamais plu, et que, jusqu’à la fin de sa vie, il lui a gardé rancune de son mauvais accueil. Dans toute la masse de ses écrits, il est impossible de découvrir un mot d’éloge pour la beauté de la Ville éternelle, tandis qu’au contraire, à travers ses invectives contre les vices de Carthage, on sent percer sa complaisance secrète pour la Rome africaine. La vieille rivalité entre les deux villes n’était pas éteinte après tant de siècles. Au fond, Augustin, en bon Carthaginois, – et parce qu’il était Carthaginois, – n’aimait pas Rome.

Les circonstances les plus défavorables se réunissaient comme à plaisir pour l’en dégoûter. Il s’y installait aux approches de la mauvaise saison. Les pluies de l’automne s’étaient mises à tomber. Les matinées et les soirées étaient froides. Avec sa poitrine délicate, son tempérament frileux d’Africain, il dut souffrir de ce climat humide et glacial. Rome lui apparut comme une ville du Nord. Les yeux encore tout pleins de la chaude lumière de son pays, de la blancheur joyeuse des rues de Carthage, il errait comme un exilé entre les sombres palais romains, attristé par les murs gris et les pavés boueux. Des comparaisons involontaires et perpétuelles entre Carthage et Rome le rendaient injuste pour celle-ci. Il lui trouvait un aspect dur, tendu, déclamatoire, et, devant l’âpreté de la campagne romaine, il évoquait la riante banlieue carthaginoise, avec ses jardins, ses villas, ses vignes et ses olivaies, ceinte, de toutes parts, du resplendissement de la mer et des lagunes.

Et puis Rome ne pouvait pas être un séjour bien enchanteur pour un pauvre maître de rhétorique qui venait y chercher fortune. D’autres étrangers s’en étaient plaints avant lui. Toujours monter, descendre les escaliers et les rampes souvent très raides de la ville aux sept collines, courir de l’Aventin aux jardins de Salluste, des Esquilies au Janicule ! Se meurtrir les pieds aux cailloux pointus des venelles en pentes ! Ces courses étaient épuisantes, et cette ville n’en finissait pas. Carthage aussi était grande, – presque aussi grande. Mais Augustin n’y était point en solliciteur. Il s’y promenait en flânant. Ici, le mouvement des foules, la cohue des attelages dérangeaient et exaspéraient sa nonchalance de Méridional.

À tout instant, on risquait d’être écrasé par des chars lancés au galop dans des rues étroites : c’était alors la manie des élégants de courir en poste. Ou bien on était obligé de s’arrêter pour livrer passage à la litière d’une matrone, escortée de sa maison, depuis les esclaves des métiers et les gens de cuisine, jusqu’à la menue valetaille, toute cette armée évoluant sous les ordres d’un chef qui tenait à la main une baguette, insigne de ses fonctions.

Quand la voie était redevenue libre et qu’enfin on avait atteint le palais du personnage influent qu’on allait visiter, on n’y entrait point sans graisser le marteau. Pour se faire présenter au maître, il convenait d’acheter les bonnes grâces de l’esclave nomenclateur, qui non seulement vous introduisait, mais qui, d’un mot, pouvait vous recoin-mander, ou vous desservir. Encore, après toutes ces précautions, n’était-on point assuré de la bienveillance du patron. Certains de ces grands seigneurs, qui n’appartenaient pas toujours aux vieilles familles romaines et qui se piquaient d’un nationalisme intransigeant, affectaient de traiter avec hauteur les étrangers. Les Africains n’étaient pas très bien vus à Rome, surtout dans les milieux catholiques. Augustin dut en faire la désagréable expérience.

Le soir, à travers les grandes rues brillamment éclairées (il paraît que l’éclairage de Rome rivalisait avec la lumière du jour), il revenait exténué au logis de son hôte, le manichéen. D’après une antique tradition, ce logis était situé dans le quartier du Vélabre, dans une rue qui s’appelle encore aujourd’hui la Via greca, et qui longe la très vieille église de Santa-Maria-in-Cosmedin : quartier pauvre, où grouillait toute une pouillerie orientale, où descendaient les immigrants des pays levantins : Grecs, Syriens, Arméniens, Égyptiens. Les entrepôts du Tibre n’en étaient pas très éloignés : les manœuvres, les portefaix et les bateliers du port abondaient sans doute dans cette région. Quel milieu pour celui qui avait été, à Thagaste, l’hôte du fastueux Romanianus, et, à Carthage, le familier du proconsul ! Quand il avait remonté les six étages de son logeur, tout grelottant devant le brasero anal allumé, à la lueur parcimonieuse d’une petite lampe de bronze ou d’argile, dans le froid humide qui tombait des murs, il sentait davantage sa détresse et son isolement.  Il détestait Rome et la sotte ambition qui l’y avait amené.

Et pourtant, Rome devait toucher vivement ce lettré, cet esthéticien si épris de la beauté. Bien que le transfert de la cour à Milan l’eût privée d’une partie de son animation et de son éclat, elle était encore tout illuminée de ses grands souvenirs, et jamais elle n’avait été plus belle. Il semble impossible qu’Augustin n’en ait pas été frappé, en dépit de ses préventions d’Africain. Si bien bâtie que fût la nouvelle Carthage, elle ne pouvait se comparer à une ville plus que millénaire, qui, à toutes les époques de son histoire, avait eu le goût princier des bâtiments, et qu’une longue série d’empereurs n’avait cessé d’embellir.

Lorsque Augustin débarqua d’Ostie, il vit se dresser devant lui, fermant la perspective de la Voie appienne, le Septizonium de Septime Sévère, imitation sans doute plus grandiose de celui de Carthage. Ce vaste édifice, probablement un château d’eau de dimensions gigantesques, avec ses ordres de colonnes superposées, était comme le portique par où s’ouvrait le plus merveilleux et le plus colossal ensemble d’architectures que l’ancien monde ait connu. La Rome moderne n’offre rien qui en approche, même de loin. Dominant le forum romain et les forums des empereurs, – dédales de temples, de basiliques, de portiques et de bibliothèques, – le Capitole et le Palatin surgissaient comme deux montagnes de pierre travaillée et sculptée, sous l’entassement de leurs palais et de leurs sanctuaires.

Tous ces blocs enracinés dans le sol, suspendus et pyramidant aux flancs des collines, ces alignements interminables de colonnes et de pilastres, cette profusion de marbres précieux, de métaux, de mosaïques, de statues, d’obélisques, – il y avait dans tout cela quelque chose d’énorme, une démesure qui inquiétait le goût et qui terrassait l’imagination. Mais c’était surtout la surabondance de l’or et des dorures qui étonnait le visiteur. Dès ses origines besogneuses, Rome s’était signalée par son avidité de l’or. Quand elle put disposer de celui des nations vaincues, elle en mit partout, avec un faste un peu indiscret de parvenue. Néron, en bâtissant la Maison d’or, réalisa son rêve. Elle eut des portes d’or pour son Capitole. Elle dora ses statues, ses bronzes, les toitures de ses temples. Tant d’or, répandu parmi les surfaces et les arêtes brillantes des architectures, éblouissait et fatiguait les yeux : Acies stupet igne metalli, dit Claudien. Pour les poètes qui l’ont chantée, Rome est la Ville d’or, – aurata Roma.

Un Grec, comme Lucien, avait peut-être le droit de se scandaliser devant cette débauche architecturale, cette beauté trop écrasante et trop riche. Un rhéteur de Carthage, comme Augustin, n’éprouvait à cette vue que l’admiration chagrine et secrètement jalouse de l’empereur Constance, lorsque, pour la première fois, il visita sa capitale.

De même, sans doute, que le César byzantin, et que tous les provinciaux, il passa en revue les curiosités, les monuments célèbres qu’on signalait aux étrangers : le temple de Jupiter-Capitolin, les thermes de Caracalla et de Dioclétien, le Panthéon, le temple de Rome et de Vénus, la place de la Paix, le théâtre de Pompée, l’Odéon et le Stade. S’il s’en ébahissait, il songeait aussi à ce que la République avait tiré des provinces pour édifier ces merveilles, il se disait : « C’est nous qui les avons payées ! » En effet, tout l’univers avait fourni pour que Rome fût belle. Depuis quelque temps, une hostilité sourde couvait dans le cœur des provinciaux contre la tyrannie du pouvoir central, surtout depuis qu’il était incapable d’assurer la paix et que les Barbares menaçaient les frontières. Fatigués de tant d’insurrections, de guerres, de massacres et de pillages, ils en venaient à se demander si cette grande machine compliquée de l’Empire valait tout le sang et tout l’argent qu’elle coûtait.

En outre, Augustin approchait de la crise qui allait le rendre à la foi catholique : il avait été chrétien, et, comme tel, élevé dans des principes d’humilité. Avec ses dispositions, il jugeait peut-être qu’à Rome, l’orgueil et la vanité de la créature s’arrogeaient une place excessive, pour ne pas dire sacrilège. Ce n’étaient pas seulement les empereurs qui disputaient aux dieux le privilège de l’immortalité, c’était n’importe qui, pourvu qu’on fût riche, ou qu’on eût une célébrité quelconque. Parmi les dorures criardes, aveuglantes des palais et des temples, que de statues, que d’inscriptions s’efforçant de perpétuer une mémoire obscure, ou les traits d’un inconnu ! Sans doute à Carthage, où l’on copiait Rome, comme dans toutes les grandes villes, les inscriptions et les statues foisonnaient aussi sur le forum, sur les places et dans les thermes publics. Mais ce qui n’avait pas choqué Augustin dans sa patrie, le choquait dans une ville étrangère. Ses yeux dépaysés s’ouvraient sur des défauts que l’accoutumance lui avait voilés jusque-là.

Enfin, à Rome, la folie des statues et des inscriptions sévissait certainement beaucoup plus qu’ailleurs. Le pullulement des statues sur le forum y produisait un tel encombrement, qu’on dut à plusieurs reprises les mettre en coupe réglée et déménager les plus insignifiantes. Les hommes de pierre chassaient les hommes vivants, refoulaient les dieux dans leurs temples. Et les inscriptions des murailles étourdissaient l’esprit d’un tel bruit de louange humaine, que l’ambition ne rêvait plus rien au delà. C’était une espèce d’idolâtrie qui révoltait les chrétiens austères, et qui devait troubler déjà, en Augustin, la pudeur d’une âme ennemie de l’enflure et du mensonge.

Les vices du peuple de Rome, qu’il était obligé de coudoyer, lui infligeaient d’autres froissements plus pénibles. Et d’abord les indigènes détestaient les étrangers. Au théâtre, on criait : « À bas les métèques ! » Fréquemment, des accès de xénophobie aiguë causaient des émeutes dans la ville. Quelques années avant l’arrivée d’Augustin, la crainte de manquer de vivres avait fait expulser, comme bouches inutiles, tous les étrangers résidant à Rome, même les professeurs. La famine y était un mal endémique. Et puis ce peuple de fainéants était toujours affamé. La goinfrerie et l’ivrognerie des Romains excitaient l’étonnement et aussi la répulsion des races sobres de l’Empire, des Grecs comme des Africains. On mangeait partout, dans les rues, au théâtre, au Cirque, autour des temples.

Le spectacle était tellement ignoble et l’intempérance publique si scandaleuse, que le préfet Ampélius dut rendre un arrêté interdisant, aux gens qui se respectaient de manger dans la rue, aux marchands de vin d’ouvrir leurs boutiques avant 10 heures du matin et aux vendeurs ambulants de débiter de la viande cuite avant une heure déterminée de la journée. Mais ce fut peine perdue. La religion elle-même encourageait cette gloutonnerie. Les sacrifices païens n’étaient guère que des prétextes à ripailles. Sous Julien, qui abusait des hécatombes, les soldats s’enivraient et se gorgeaient de viandes dans les temples, d’où ils sortaient en titubant : des passants, réquisitionnés de force, devaient les transporter sur leurs épaules jusqu’à leurs casernes respectives.

Pour comprendre l’austérité et l’intransigeance de la réaction chrétienne, il importe de se rappeler tout cela. Ce peuple de Rome, comme tous les païens en général, était effroyablement matériel et sensuel. La difficulté de s’affranchir de la matière et des sens sera le plus grand obstacle qui va retarder la conversion d’Augustin. Et pourtant, lui, il était un intellectuel et un délicat ! Que penser de la foule ? Ces gens-là ne songeaient qu’à boire, à manger et à faire la débauche. Quand ils sortaient de la taverne ou du bouge, ils n’avaient pour s’exalter que les obscénités des mimes, les culbutes des cochers dans le Cirque, ou les boucheries de l’amphithéâtre. Ils y passaient la nuit sous les vélums tendus par l’édilité. Leur passion pour les courses de chevaux et pour les gens de théâtre, bien que refrénée par les empereurs chrétiens, se perpétua jusqu’après le sac de Rome par les Barbares. Au moment de la famine qui fit expulser les étrangers, on excepta de cette proscription en masse trois mille danseuses, avec leurs choristes et leurs chefs d’orchestre.

L’aristocratie ne montrait pas des goûts beaucoup plus relevés. À part quelques esprits cultivés, sincèrement amoureux des lettres, le plus grand nombre ne voyait dans la pose littéraire qu’une élégance facile. Ceux-là s’engouaient d’un auteur inconnu ou ancien, dont les livres étaient devenus introuvables. Ils les faisaient rechercher, recopier soigneusement. Eux « qui avaient horreur de l’étude à l’égal du poison », ils ne parlaient que de leur écrivain favori : les autres n’existaient pas pour eux. En réalité, la musique avait supplanté la littérature : « Les bibliothèques étaient closes comme des sépulcres. » Mais on s’éprenait d’un orgue hydraulique, on commandait aux luthiers « des lyres grandes comme des chars ».

Pure grimace, au fond, que cette manie musicante. En réalité, on ne s’intéressait qu’aux sports : courir, faire courir, élever des chevaux, entraîner des athlètes ou des gladiateurs. Par passe-temps, on collectionnait des étoffes orientales. La soie était alors à la mode, comme les pierres précieuses, les émaux, les lourdes orfèvreries. On avait des enfilades d’anneaux à tous les doigts. On se promenait en robes de soie, brochées de figures d’animaux, un parasol dans une main, un éventail à franges d’or dans l’autre. Les costumes et les modes de Constantinople envahissaient la vieille Rome et le reste du monde occidental.

D’immenses fortunes, réunies sur quelques têtes, à la suite d’héritages ou de concussions, permettaient de soutenir un luxe insensé. Comme les milliardaires américains d’aujourd’hui, qui possèdent des villas et des propriétés dans les deux hémisphères, ces grands seigneurs romains en possédaient dans tous les pays de l’Empire. Symmaque, qui était préfet de la Ville pendant le séjour d’Augustin, avait des domaines considérables non seulement en Italie et en Sicile, mais jusqu’en Maurétanie. Et pourtant, malgré toute leur fortune et tous les privilèges dont ils jouissaient, ces gens riches n’étaient ni heureux ni tranquilles. Au moindre soupçon d’un pouvoir despotique, leurs vies et leurs biens étaient menacés. Accusations de magie, de lèse-majesté, de complots contre l’empereur, tous les prétextes étaient bons pour les dépouiller. Au cours du précédent règne, celui de l’impitoyable Valentinien, la noblesse romaine avait été décimée par le bourreau. Un vice-préfet, Maximinus, s’était fait une sinistre réputation d’habileté dans l’art d’inventer des suspects : sous une des fenêtres du prétoire, il avait fait suspendre, au bout d’une ficelle, une corbeille destinée à recueillir les dénonciations. La corbeille fonctionnait nuit et jour.

Évidemment, lorsque Augustin s’établit à Rome, cet abominable régime s’était un peu adouci. Mais la délation était toujours dans l’air. Enveloppé par cette atmosphère de défiance, d’hypocrisie, de vénalité et de cruauté, nul doute que le Carthaginois ne se soit livré à d’amères réflexions sur la corruption romaine. Si brillante que fût sa façade, l’Empire n’était pas beau à voir de près.

Surtout, il avait la nostalgie de son pays. Lorsqu’il se promenait sous les ombrages du Janicule ou des Jardins de Salluste, il se disait déjà à lui-même ce qu’il répétera plus tard à ses auditeurs d’Hippone : « Prenez un Africain, mettez-le dans un lieu de fraîcheur et de verdure, il n’y restera pas. Il faut qu’il s’en aille et qu’il revienne à son désert brûlant. » Lui, il avait mieux à regretter qu’un désert brûlant. Devant la Ville d’or étendue à ses pieds et l’horizon des monts Sabins, il se remémorait la douceur des crépuscules sur le lac de Tunis, l’enchantement des nuits de lune sur le golfe de Carthage, – et cet étonnant paysage, que l’on découvre du haut de la terrasse de Byrsa, et que toute la grandeur de la campagne romaine ne pouvait lui faire oublier.

 

 

 

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II

 

 

LA SUPRÊME DÉSILLUSION

 

 

Le nouveau professeur avait fini par trouver un certain nombre d’élèves, qu’il réunissait chez lui : il pouvait vivre à Rome, – sinon y faire vivre la femme et l’enfant qu’il avait laissés à Carthage. En cela, son hôte et ses amis manichéens lui avaient rendu de fort utiles services. Quoique réduits à cacher leurs croyances, depuis l’édit de Théodose, les manichéens étaient nombreux dans la ville. Ils formaient une Église occulte, fortement organisée, et dont les adeptes avaient des intelligences dans toutes les classes de la société romaine. Augustin s’y présenta peut-être comme chassé d’Afrique par la persécution. On devait des compensations à ce jeune homme, qui avait souffert pour la bonne cause.

Celui qui l’aida le plus à se faire connaître et à recruter des étudiants fut son ami Alypius, « le frère de son cœur », qui l’avait précédé à Rome, pour y suivre des cours de droit, selon le désir de ses parents. Manichéen lui-même, converti par Augustin, appartenant à une des premières familles de Thagaste, il n’avait pas tardé à occuper dans l’administration impériale une place importante. Il était assesseur du Trésorier général, ou « Comte des Largesses d’Italie », et jugeait en matière fiscale. Grâce à son crédit, comme à ses relations dans les milieux manichéens, il était un ami précieux pour le nouveau débarqué, un ami qui pouvait l’obliger non seulement de sa bourse, mais aussi de ses conseils. Ayant assez peu de goût ou d’aptitudes pour la spéculation, cet Alypius était un esprit pratique, une âme droite et foncièrement honnête, dont, l’influence fut excellente sur son bouillant camarade. De mœurs très chastes, il lui prêcha la sagesse. Et, même dans les études abstraites, les controverses religieuses où celui-ci l’entraînait, son ferme bon sens modérait les écarts d’imagination, les excès de subtilité qui détournaient parfois Augustin de la saine raison.

Malheureusement, ils étaient l’un et l’autre très occupés, – le juge et le rhéteur, – et, bien que leur amitié se soit encore affermie pendant leur séjour à Rome, ils ne se voyaient point autant qu’ils l’eussent désiré. Peut-être aussi que leurs plaisirs n’étaient pas les mêmes. Alypius avait la passion de l’amphithéâtre, passion que réprouvait son ami. Déjà, à Carthage, Augustin l’avait dégoûté du cirque. Mais, à peine arrivé à Rome, il s’éprit des combats de gladiateurs. Des camarades l’y conduisirent malgré lui, presque de force. Il déclara donc qu’il assisterait aux jeux, puisqu’on l’y traînait, mais il paria qu’il fermerait les yeux tout le temps de la lutte et que rien ne pourrait l’obliger à les ouvrir. Il s’assit sur les gradins avec ceux qui l’avaient amené, les paupières closes, se refusant à regarder. Tout à coup, un cri formidable monta, le cri de la foule saluant la chute du premier blessé : ses paupières se relevèrent d’elles-mêmes, il vit le sang couler : « En même temps, dit Augustin, il but la cruauté avec la vue du carnage, et il ne se détourna point, mais il y fixait son regard, et il devenait fou, – et il ne savait plus,... et il se délectait dans l’atrocité criminelle de cette lutte et il s’enivrait dans cette volupté du sang. »

Ces phrases haletantes des Confessions semblent palpiter encore du féroce émoi de la foule. Elles nous traduisent, directement l’espèce de plaisir qu’on venait chercher autour de l’arène. Spectacle salutaire, au fond, pour de futurs chrétiens, pour toutes les âmes que révoltait la brutalité des mœurs païennes ! L’année même où Augustin était à Rome, des prisonniers de guerre, des soldats sarmates, condamnés à s’entre-tuer dans l’amphithéâtre, préférèrent le suicide à cette mort ignominieuse. Il y avait là de quoi le faire réfléchir, lui et ses amis. Les iniquités foncières sur lesquelles reposait le monde antique, – l’écrasement de l’esclave et du vaincu, le mépris de la vie humaine, – ils les touchaient du doigt, lorsqu’ils assistaient aux tueries de l’amphithéâtre. Tous ceux dont le cœur se soulevait de dégoût et d’horreur devant ces scènes d’abattoir, tous ceux qui aspiraient à un peu plus de douceur, à un peu plus de justice, tous ceux-là étaient des recrues désignées pour l’armée pacifique du Christ.

Pour Alypius, en particulier, il ne fut pas mauvais d’avoir connu par expérience cette ivresse du sang : il n’en aura que plus de honte de lui-même, quand il tombera aux pieds du Dieu de miséricorde. Et il ne lui servit pas moins d’avoir éprouvé à ses dépens la rigueur de la justice des hommes, d’en avoir constaté les vices et les lacunes, dans l’exercice de ses fonctions de juge. Étudiant à Carthage, il faillit être condamné à mort, sur une fausse accusation de vol, – le vol d’un morceau de plomb ! Déjà, on le conduisait, sinon au supplice, du moins à la prison, lorsque l’intervention d’un sénateur de ses amis l’arracha à la foule menaçante. À Rome, assesseur du Comte des Largesses, il dut résister à une tentative de corruption, en y risquant sa place et sans doute quelque chose de pis. La vénalité et la malhonnêteté administratives étaient des maux si communs, si profondément enracinés, que lui-même fut sur le point d’en subir la contagion. Désirant se faire copier des manuscrits, il eut la tentation de mettre la dépense au compte du Trésor. Cette indélicatesse avait, à ses yeux, une excuse assez relevée, et il était sûr de l’impunité. Néanmoins, il se ressaisit après réflexion, et, il renonça à s’offrir une bibliothèque aux frais de l’État.

Augustin, qui nous raconte ces anecdotes, en tire la même moralité que nous : c’est que, pour un homme qui allait être évêque, et, comme tel, administrateur et juge, ce stage dans l’administration publique fut une bonne école préparatoire. La plupart des grands chefs de cette génération chrétienne étaient, eux aussi, d’anciens fonctionnaires : avant de recevoir l’ordination, ils avaient été mêlés aux affaires ou à la politique, avaient largement vécu de la vie du siècle : tel est le cas de saint Ambroise, de saint Paulin de Nole, d’Augustin lui-même et de ses amis, Évode et Alypius.

Cependant, si absorbés par leurs fonctions que fussent nos deux Africains, il est à peu près certain que les préoccupations d’ordre intellectuel primaient, pour eux, toutes les autres. Pour Augustin, du moins, cela est sûr. Il dut étonner le bon Alypius, lorsqu’en arrivant à Rome, il lui avoua qu’il était presque détaché du manichéisme. Et il lui exposa ses doutes sur la physique et la cosmogonie de leurs maîtres, ses soupçons sur l’immoralité cachée de la secte. Quant à lui, les controverses, qui étaient le fort des manichéens, ne l’éblouissaient plus. Déjà, à Carthage, il avait entendu un catholique, un certain Helpidius, leur opposer des textes de l’Écriture, qu’ils n’avaient pu réfuter. Enfin, l’évêque manichéen de Rome lui fit, dès le début, une mauvaise impression. C’était, nous dit-il, un homme d’extérieur rustique, sans culture ni politesse dans les manières. Sans doute, ce paysan mal appris n’avait point accueilli le jeune professeur selon ses mérites. Celui-ci en fut froissé.

Alors, sa dialectique aiguisée et son esprit satirique (Augustin resta, jusqu’à la fin de sa vie, un moqueur redoutable) s’exercèrent sur le dos de ses coreligionnaires. Provisoirement, il avait admis comme indiscutables les principes fondamentaux du manichéisme : d’abord, l’hostilité primordiale des deux substances, le Dieu de la Lumière et le Dieu des Ténèbres ; ensuite, cet autre dogme que des parcelles du premier, après une victoire momentanée du second, étaient captives dans certaines plantes et dans certaines liqueurs. D’où la distinction des aliments purs et des aliments impurs. Étaient purs tous ceux qui renfermaient une part de la Lumière divine, impurs tous ceux qui en étaient privés. La pureté des mets se trahissait par certaines qualités de saveur, d’odeur et d’éclat. Mais, aujourd’hui, Augustin trouvait bien de l’arbitraire dans ces distinctions et bien de la naïveté dans cette croyance que la Lumière divine pouvait habiter un légume. « N’ont-ils pas honte, disait-il, de chercher Dieu avec leur palais ou avec leur nez ? Et si sa présence se décèle par une luminosité particulière, la bonté de la saveur ou de l’odeur, pourquoi admettre tel mets et condamner tel autre, qui est tout aussi lumineux, savoureux et parfumé ?...

« Oui, pourquoi regardent-ils le melon doré comme sorti des trésors de Dieu, et pourquoi exclure la graisse dorée d’un jambon, ou le jaune d’un œuf ? Pourquoi la blancheur de la laitue leur proclame-t-elle la Divinité, et pourquoi celle de la crème ne leur dit-elle rien du tout ? Et pourquoi cette horreur des viandes ? Car enfin le cochon de lait rôti nous offre une couleur brillante, une odeur agréable et un goût appétissant, – indice parfait, selon eux, de la présence de la Divinité... » Une fois lancée sur ce thème, la verve d’Augustin ne s’arrêtait plus. Il se laissait même aller à des plaisanteries, dont le goût aristophanesque offenserait les pudeurs modernes.

Ces arguments, à vrai dire, n’entamaient pas le fond de la doctrine, et, s’il convient de juger une doctrine d’après ses œuvres, les manichéens pouvaient se retrancher derrière l’austérité de leur morale et de leur conduite. En face du catholicisme plus accommodant, ils affichaient une intransigeance de puritains. Cependant, à Carthage, Augustin s’était rendu compte que cette austérité n’était, la plupart du temps, qu’hypocrisie. À Rome, il fut complètement édifié.

Les Élus de la secte se prévalaient fort de leurs jeûnes et de leur abstention des viandes. Or il devenait manifeste que ces dévots personnages, sous de pieux prétextes, se crevaient littéralement de bombances et d’indigestions. Selon leur croyance, en effet, l’œuvre pie par excellence consistait à délivrer des parcelles de la Lumière divine emprisonnée dans la matière par l’artifice du Dieu des Ténèbres. Étant les Purs, ils purifiaient la matière, en l’absorbant dans leur corps. Manger, c’était délivrer de la Lumière. Les fidèles leur apportaient des provisions de fruits et de légumes, leur servaient de véritables festins, afin qu’en les mangeant ils missent en liberté un peu de la substance divine.

Évidemment, ils s’abstenaient de toute chair, – la chair étant l’habitacle du Dieu ténébreux, – et aussi du vin fermenté, qu’ils appelaient « le fiel du Diable ». Mais comme ils se dédommageaient sur le reste ! Augustin s’égaie fort de ces gens qui croiraient pécher, s’ils prenaient, pour toute nourriture, un petit morceau de lard aux choux arrosé de deux ou trois gorgées de vin pur, mais qui se font servir, dès 3 heures de l’après-midi, toute espèce de fruits et de légumes, et les plus exquis, et relevés d’abondantes épices (les épices passaient, chez les manichéens, pour très riches en principes ignés et lumineux). Puis, le palais enflammé par le poivre, ils se désaltéraient largement avec du vin cuit ou miellé, des jus d’oranges, de citrons ou de raisins. Et ils réitéraient ces agapes à la tombée de la nuit. Ils avaient une préférence pour certains gâteaux, et surtout pour les truffes et les champignons, légumes plus spécialement mystiques.

Un tel régime mettait la gourmandise humaine à une rude épreuve. Maints scandales éclatèrent dans la communauté de Rome. Des Élus se rendirent malades, en dévorant des quantités prodigieuses de mets qu’on leur avait apportés à purifier. Comme il était sacrilège d’en laisser perdre, les malheureux se forcèrent à engloutir le tout. Il y eut même des victimes : des enfants, bourrés de friandises, moururent étouffés. Car les enfants, créatures innocentes, étaient considérés comme doués de vertus purificatrices toutes particulières.

Augustin commençait à s’indigner de ces extravagances. Pourtant, ces folies mises à part, il continuait à croire à l’ascétisme des Élus, ascétisme si rigoureux, que le commun des fidèles jugeait impossible de le mettre en pratique. Et voici qu’il apprenait d’étranges choses sur l’évêque Faustus, ce Faustus qu’il avait attendu à Carthage comme un Messie. Le saint homme, tout en prêchant le renoncement, s’accordait à lui-même bien des douceurs : il couchait sur la plume, ou sur de moelleuses couvertures en poil de chèvre. Et ces puritains n’étaient même pas intègres. L’évêque manichéen de Rome, ce rustre qui avait si fort déplu à Augustin, allait être convaincu d’avoir volé la caisse commune. Enfin des rumeurs circulaient, accusant les Élus de se livrer à des abominations dans leurs réunions secrètes. Ce fut, pour Augustin, la désillusion suprême.

Malgré cela, il ne se sépara point ouvertement de la secte. Il restait à son rang d’auditeur dans l’Église manichéenne. Ce qui l’y retenait, c’étaient des considérations spécieuses d’intellectuel. Avec sa distinction des deux substances, le manichéisme lui offrait une solution commode du problème du mal et de la responsabilité humaine. Ni Dieu ni l’homme n’étaient responsables du péché ni du mal, puisque c’était l’autre substance, celle des Ténèbres, qui les accomplissait dans l’homme et dans le monde. Augustin, qui continuait à pécher, continuait aussi à se trouver fort bien d’une telle morale et d’une telle métaphysique. Et puis, il n’était pas de ces esprits entiers et tranchants qui éprouvent le besoin de rompre en visière bruyamment avec ce qu’ils regardent comme l’erreur. Nul n’a combattu les hérésies avec plus de vigueur, avec une patience plus infatigable que lui. Mais il y mettait des ménagements. Il savait, par expérience, combien il est facile de se tromper, et il le disait charitablement à ceux qu’il désirait convaincre : il n’avait rien d’un saint Jérôme.

Ensuite, des raisons personnelles l’engageaient à ne pas se brouiller avec ses coreligionnaires qui l’avaient soutenu, soigné même, à son arrivée à Rome, et qui, d’ailleurs, pouvaient lui rendre encore des services : nous le verrons tout à l’heure. Augustin n’était point, comme son ami Alypius, un esprit pratique ; mais il avait du tact, et, malgré toute l’impétuosité et toute la fougue de sa nature, une certaine souplesse, qui lui permettait d’évoluer, sans trop de heurts, au milieu des conjonctures les plus embarrassantes. Par une instinctive prudence, il persista donc dans son indécision. Peu à peu, lui qui, autrefois, s’était jeté avec tant d’ardeur à la poursuite de la Vérité, il glissa au scepticisme, – le scepticisme des Académiques, sous sa forme commune.

En même temps qu’il perdait le goût de la spéculation, de nouveaux déboires de métier achevaient de le décourager. Si les étudiants de Rome étaient moins tapageurs que ceux de Carthage, ils avaient la déplorable habitude de quitter leurs maîtres sans les payer. Augustin fut bientôt victime de ces escroqueries : il perdait son temps et ses paroles. À Rome, comme à Carthage, il constatait qu’il ne pouvait pas vivre de sa profession. Quel parti prendre ? Allait-il retourner dans son pays ? Il se désespérait, lorsqu’une chance imprévue se présenta.

La municipalité de Milan mit au concours une chaire de rhétorique. C’était le salut pour lui, s’il l’obtenait. Depuis longtemps, il souhaitait d’entrer dans l’enseignement public. Recevant un traitement fixe, il n’aurait plus à s’occuper du recrutement de s’a classe, ni à compter avec la mauvaise foi de ses élèves. Tout de suite, il se fit inscrire parmi les candidats. Mais le seul mérite ne suffisait point pour réussir, pas plus en ce temps-là qu’aujourd’hui. Il fallait encore intriguer. Ses amis, les manichéens, s’en chargèrent pour lui. Ils le recommandèrent chaudement au préfet Symmaque, qui, probablement présidait le concours. Augustin l’emporta. Par une plaisante ironie de la destinée, il dut sa place à des gens qu’il se préparait à quitter, qu’il allait même attaquer bientôt, et aussi à un homme qui était l’adversaire en quelque sorte officiel du christianisme. Le païen Symmaque faisant nommer à un poste important un futur évêque catholique, il y a de quoi être surpris ! Mais Symmaque, qui avait été proconsul à Carthage, protégeait, à Rome, les Africains. En outre, il est à supposer que les manichéens lui avaient signalé leur candidat comme hostile aux catholiques. Or, en cette année 384, le préfet venait d’entrer en lutte ouverte contre le catholicisme. Il crut donc faire un bon choix en nommant Augustin.

Ainsi, un enchaînement de circonstances, sa volonté n’entrait que pour peu de chose, allait conduire le jeune rhéteur à Milan, et même beaucoup plus loin, – là où il ne voulait pas aller, où les prières de Monique l’appelaient sans relâche : « Là où je suis, là aussi tu seras ! » Au moment où il quitta Rome, il ne s’en doutait guère. Il comprenait seulement qu’il avait enfin conquis son indépendance matérielle et qu’il était devenu un fonctionnaire considérable. Il en eut tout de suite la preuve flatteuse : c’est aux frais de la municipalité milanaise et dans les équipages impériaux qu’il traversa l’Italie pour rejoindre son nouveau poste.

 

 

 

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III

 

 

LA RENCONTRE AMBROISE ET D’AUGUSTIN

 

 

Avant de partir, et pendant le trajet de Rome à Milan, Augustin dut se répéter plus d’une fois le vers de Térence, que son ami Marcianus lui avait cité, en guise d’encouragement et de conseil, au moment où il s’embarquait pour l’Italie :

 

Ce jour, qui t’apporte une vie nouvelle, réclame en toi un homme nouveau.

 

Il avait trente ans. Le temps des folies juvéniles était passé. L’âge, les désillusions, les difficultés de la vie avaient mûri son caractère. Voici qu’il devenait un homme posé, un fonctionnaire en vue, dans une très grande ville, qui était la seconde capitale de l’Empire d’Occident et la résidence habituelle de la Cour. S’il voulait éviter de nouvelles contrariétés dans sa carrière, il lui importait d’adopter une ligne de conduite dûment réfléchie.

Et d’abord, il était temps de jeter la défroque du manichéisme. Un manichéen aurait fait scandale dans une ville où la majorité de la population était chrétienne, où la Cour était catholique, quoiqu’elle ne cachât point ses sympathies pour l’arianisme. Depuis longtemps, Augustin n’était plus manichéen de conviction. Il n’avait donc pas à feindre, pour rentrer dans une Église qui le comptait encore officiellement parmi ses catéchumènes. Sans doute, il était un catéchumène bien tiède, puisqu’il inclinait, par intermittence, au scepticisme. Mais il jugeait convenable de rester, au moins provisoirement, dans la communion catholique, où sa mère l’avait élevé, jusqu’au jour où quelque certitude éclatante dissiperait ses doutes.

Saint Ambroise était alors l’évêque catholique de Milan. Augustin se préoccupait fort de se concilier ses bonnes grâces. Ambroise était une véritable puissance politique, un personnage considérable, un orateur célèbre dont la renommée rayonnait à travers tout le monde romain. Il appartenait à une famille illustre. Son père avait été préfet du prétoire des Gaules. Lui-même, avec le titre de consulaire, gouvernait les provinces d’Émilie et de Ligurie, lorsque le peuple de Milan le proclama évêque malgré lui. Baptisé, ordonné prêtre et consacré coup sur coup, il ne résigna ses fonctions civiles qu’en apparence : du haut de sa chaire épiscopale, il représentait toujours la plus haute autorité du pays.

Dès son arrivée à Milan, Augustin s’empressa d’aller visiter son évêque. Tel que nous le connaissons, il dut se rendre auprès d’Ambroise avec un grand élan de cœur. Son imagination aussi s’était échauffée. Dans sa pensée, c’était un lettré, un orateur, un écrivain fameux, presque un confrère qu’il allait voir. Le jeune professeur admirait, dans l’évêque Ambroise, toute la gloire qu’il ambitionnait et tout ce qu’il croyait être déjà lui-même. Il s’imaginait que, tout de suite, et quelle que fût l’inégalité de leurs conditions, il se trouverait de plain-pied avec ce grand personnage et qu’il causerait familièrement avec lui, comme il faisait à Carthage, avec le proconsul Vindicianus. Il se disait encore qu’Ambroise était prêtre, c’est-à-dire médecin des âmes : il comptait lui confier ses misères spirituelles, les angoisses de son esprit et de son cœur. Il attendait de lui un réconfort, sinon la guérison.

Or il fut déçu. Bien que, dans tous ses écrits, il parle du « saint évêque de Milan » avec des sentiments de vénération et d’admiration sincères, il laisse deviner que celui-ci trompa son attente. Si l’évêque manichéen de Rome l’avait rebuté par ses façons rustiques, Ambroise le déconcerta à la fois par sa politesse, sa bienveillance, et par la réserve, peut-être involontairement hautaine, de son accueil. « Il me reçut, dit Augustin, paternellement et, comme évêque, il se réjouit assez de mon arrivée : peregrinationem meam satis episcopaliter dilexit. »

Ce « satis episcopaliter » a tout l’air d’une petite malice à l’adresse du saint. Il est infiniment probable que saint Ambroise accueillit Augustin, non pas précisément comme le premier venu, mais comme une brebis de son troupeau et non comme orateur de talent, et qu’enfin il lui témoigna la même bienveillance « épiscopale » qu’il accordait, par devoir, à toutes ses ouailles. Il est bien possible aussi qu’Ambroise se soit défié, au début, de cet Africain, nommé professeur municipal sur la recommandation du païen Symmaque, son adversaire personnel. Pour les catholiques italiens, il ne venait rien de bon de Carthage : ces Carthaginois étaient, en général, des manichéens ou des donatistes, sectaires d’autant plus dangereux qu’ils se prétendaient orthodoxes et que, mêlés aux fidèles, ils les contaminaient hypocritement. Enfin, le grand seigneur qu’était Ambroise, l’ancien gouverneur de Ligurie, le conseiller des Empereurs, dut laisser percer une certaine commisération ironique pour ce « marchand de paroles », ce jeune rhéteur encore tout gonflé de ses prétentions.

Quoi qu’il en soit, c’est une leçon d’humilité que saint Ambroise donna, sans le vouloir, à Augustin. La leçon ne fut pas comprise. Le professeur de rhétorique ne retint qu’une chose de cette visite, c’est que l’évêque de Milan l’avait bien reçu. Et, comme la vanité humaine attribue tout de suite une importance extrême aux moindres avances des gens illustres ou puissants, Augustin en éprouva de la reconnaissance : il se mit à aimer Ambroise presque autant qu’il l’admirait, et il l’admirait pour des raisons toutes profanes. « Il me paraissait, dit-il, un homme heureux selon le monde, honoré par ce qu’il y avait de plus élevé sur la terre. »

En ces années-là, l’évêque de Milan pouvait passer, en effet, pour un homme heureux selon le monde. Il était l’ami du très glorieux et très victorieux Théodose ; il avait été le mentor du jeune empereur Gratien, récemment assassiné, et, bien que l’impératrice Justine, dévouée aux ariens, intriguât contre lui, il était encore très écouté dans le Conseil de Valentinien II, un petit, empereur de treize ans, que son entourage de païens et d’ariens essayait d’entraîner dans une réaction anticatholique.

Juste au moment où Augustin arrivait à Milan, il put se rendre compte, à l’occasion d’un débat retentissant, du crédit et de l’autorité dont jouissait Ambroise.

Deux ans auparavant, Gratien avait fait enlever de la Curie la statue et l’autel de la Victoire, alléguant que cet emblème païen et ses accessoires n’avaient plus leur raison d’être dans une assemblée en majorité chrétienne. Du même coup, il retirait, avec leurs immunités, les revenus des collèges sacerdotaux et en particulier ceux des Vestales, supprimait, au bénéfice du fisc, les allocations accordées pour l’exercice du culte, confisquait les biens des temples et défendait aux prêtres de recevoir en legs des propriétés immobilières.

C’était la séparation complète de l’État et de l’ancien culte. La minorité païenne du Sénat, le préfet Symmaque à sa tête, protesta contre cet édit. Une délégation fut envoyée à Milan pour faire entendre à l’empereur les doléances des païens. Gratien refusa de la recevoir. On pensa que son successeur, Valentinien II, étant plus faible, serait plus accommodant. Une nouvelle députation sénatoriale vint lui apporter une requête rédigée par Symmaque, véritable morceau oratoire, que saint Ambroise lui-même admire ou feint d’admirer. Cette harangue, lue dans le Conseil impérial, y produisit une vive impression. Mais Ambroise intervint de toute son éloquence. Il réclama le droit commun pour les païens comme pour les chrétiens, et c’est lui qui l’emporta. La Victoire ne fut pas rétablie dans la Curie romaine, pas plus que les biens des temples ne furent restitués.

Cet avantage remporté par le catholicisme dut frapper vivement Augustin. Il devenait clair que, désormais, c’était la religion d’État. Et, d’autre part, lui qui enviait si fort les heureux du monde, il pouvait constater que la religion nouvelle apportait à ses adeptes, avec la foi, la richesse et les honneurs. À Rome, il avait écouté les médisances des païens et de ses amis manichéens contre les papes et leur clergé. On s’égayait aux dépens des clercs mondains et captateurs d’héritages. On se racontait que le pontife romain, serviteur du Dieu des pauvres, menait un train de vie fastueux et que le luxe de sa table rivalisait avec celui de la table impériale. Le préfet Prætextatus, païen opiniâtre, disait malignement au pape Damase : « Nommez-moi évêque de Rome, et je me fais tout de suite chrétien ! »

Assurément, les médiocres raisons humaines sont impuissantes à déterminer comme à expliquer une conversion sincère. La conversion est un fait divin. Mais des raisons humaines ordonnées en vue de ce fait, par une Volonté mystérieuse, peuvent au moins y préparer une âme. En tout cas, il n’est pas indifférent qu’Augustin, arrivant à Milan avec des pensées d’ambition, y ait vu le catholicisme entouré d’un tel prestige en la personne d’Ambroise. Cette religion, qu’il avait méprisée jusque-là, lui apparaissait comme une religion triomphante, qu’il faisait bon servir.

Si des considérations pareilles arrêtaient l’attention d’Augustin, elles n’avaient aucune prise sur sa conscience. Bon pour un intrigant de cour de se convertir par intérêt. Lui, il voulait tout ou rien, – et le bien le plus indispensable, à ses yeux, c’était la certitude de la vérité. Quoiqu’il n’y crût plus guère et qu’il ne pensât point la trouver chez les catholiques, il assistait néanmoins aux homélies d’Ambroise. Il y vint d’abord en amateur de beau langage, avec la curiosité un peu jalouse d’un homme de métier qui en regarde un autre faire ses preuves. Il tenait à juger par lui-même si l’orateur sacré était à la hauteur de sa réputation. La substantielle et solide éloquence de cet ancien fonctionnaire, de cet homme d’État qui était avant tout un homme d’action, domina immédiatement le rhéteur frivole. Sans doute, celui-ci ne trouvait point, dans les serinons d’Ambroise, le brillant ni les caresses de parole qui l’avaient séduit autrefois dans ceux du manichéen Faustus mais ils avaient une onction qui l’attirait. Augustin écoutait l’évêque avec plaisir. Cependant, s’il aimait à l’entendre parler, il continuait à dédaigner là doctrine qu’il prêchait.

Puis, peu à peu, cette doctrine s’imposa à ses méditations : il s’aperçut qu’elle était plus sérieuse qu’il ne l’avait pensé jusque-là, du moins qu’elle était défendable. Ambroise avait inauguré en Italie la méthode exégétique des Orientaux. Il découvrait dans l’Écriture des sens allégoriques, tantôt édifiants, tantôt profonds, toujours satisfaisants pour un esprit raisonneur. Augustin, qui avait un penchant à la subtilité, goûtait fort ces explications ingénieuses, quoique souvent forcées. Enfin les singularités morales que les manichéens reprochaient tant aux Livres saints, Ambroise les justifiait par des considérations historiques : ce que Dieu ne permettait plus aujourd’hui, il avait pu le permettre autrefois, eu égard à l’état des mœurs. Cependant, de ce que la Bible n’était ni absurde ni contraire à la morale, cela ne prouvait pas qu’elle fût vraie. Augustin ne sortait point de ses doutes.

Il aurait souhaité qu’Ambroise l’aidât à en sortir. Plusieurs fois, il essaya d’en conférer avec lui. Mais l’évêque de Milan était un personnage si occupé ! – « Il m’était impossible de l’aborder, dit Augustin, pour l’entretenir de ce que je voulais, comme je le voulais, séparé que j’étais de son oreille et de ses lèvres par une foule de gens qui l’importunaient de leurs affaires et qu’il assistait dans leurs nécessités. Le peu de temps qu’il n’était pas avec eux, il l’employait à réparer les forces de son corps par les aliments nécessaires, ou celles de son esprit par la lecture. Mais, quand il lisait, ses yeux parcouraient les pages, son cœur s’ouvrait pour les comprendre, sa voix seule et ses lèvres demeuraient en repos. Il m’arriva souvent qu’étant venu le visiter (car tout le monde pouvait entrer chez lui sans être annoncé), je le trouvais lisant en silence et jamais autrement. Je m’asseyais et, après être resté longtemps sans rien dire (qui eût osé troubler un lecteur si absorbé ?), je me retirais, présumant que, pendant les courts instants qu’il pouvait saisir, pour délasser son esprit fatigué du tracas de tant d’affaires étrangères, toute distraction nouvelle lui serait importune. Peut-être aussi était-ce dans la crainte qu’un auditeur attentif et embarrassé ne le surprît en quelque passage obscur et ne le mît dans la nécessité de l’expliquer, ou de discuter quelques questions plus difficiles, et de perdre dans ces explications le temps qu’il destinait à d’autres lectures... Au surplus, quelle que fût l’intention qui le fît agir, elle ne pouvait être que bonne dans un homme d’une si haute vertu... »

On ne saurait commenter plus finement, – ni plus malicieusement aussi, – l’attitude de saint Ambroise vis-à-vis d’Augustin, que ne le fait, ici, Augustin lui-même. Lorsqu’il écrit cette page, les évènements qu’il raconte sont déjà lointains. Mais il est chrétien, il est évêque à son tour ; il comprend maintenant ce qu’il ne pouvait comprendre alors. Il sent bien, au fond, que si Ambroise s’est dérobé, c’est que lui Augustin, n’était pas mûr pour engager avec un croyant une discussion profitable : l’humilité du cœur et de l’esprit lui manquait. Mais, sur le moment, il dut prendre les choses d’une tout autre manière, et éprouver quelque peine, pour ne pas dire davantage, de l’indifférence apparente de l’évêque.

Qu’on se représente un jeune écrivain d’aujourd’hui, assez rassuré sur son mérite, mais inquiet de son avenir, qui vient demander les conseils d’un illustre aîné : il y a quelque chose de cela dans la démarche d’Augustin auprès d’Ambroise, sauf que le caractère en est beaucoup plus grave, puisqu’il s’agit, non de littérature, mais du salut d’une âme. À cette époque-là, même lorsqu’il consultait Ambroise en matière sacrée, ce qu’Augustin voyait surtout en lui, c’était l’orateur, c’est-à-dire, à ses yeux, un émule plus âgé... Il entre. On l’introduit sans l’annoncer, comme tout le monde, dans le cabinet du grand homme. Celui-ci ne se dérange pas de sa lecture pour le recevoir, ne lui adresse même pas la parole...

Que pouvait penser d’un tel accueil le professeur de rhétorique de la ville de Milan ? On le devine assez clairement à travers les lignes des Confessions. Il se disait qu’Ambroise, comme évêque, avait charge d’âmes, et il s’étonnait que l’évêque, si grand seigneur qu’il fût, ne s’empressât nullement de lui prodiguer les secours spirituels. Et, comme il ignorait encore la charité chrétienne, il se disait aussi que, sans doute, Ambroise ne se jugeait pas de taille à se mesurer avec un dialecticien de sa force et que d’ailleurs il connaissait mal les Écritures (il avait dû, en effet, dès son élévation si brusque à l’épiscopat, s’improviser une science hâtive). S’il se refusait à la controverse, Augustin en concluait qu’il avait peur d’être embarrassé.

Saint Ambroise ne se doutait pas, à coup sûr, de ce qui se passait dans l’esprit du catéchumène. Il planait trop haut, pour se préoccuper de misérables blessures d’amour-propre. Dans son ministère, il était tout à tous, et il aurait cru déroger à l’égalité chrétienne en accordant à Augustin un traitement de faveur. Si les brèves couver-salions qu’il eut avec le jeune rhéteur lui révélèrent quelque chose de son caractère, il n’en conçut peut-être pas une trop bonne opinion. Ce tempérament exalté d’Africain, ce vague à l’âme, ces mélancolies stériles, ces perpétuelles hésitations devant la foi, tout cela ne pouvait que déplaire à un Romain positif comme Ambroise, à un ancien fonctionnaire habitué au commandement.

Quoi qu’il en soit, Augustin, par la suite, ne s’est pas permis le moindre reproche à l’adresse d’Ambroise. Au contraire, il le comble partout des plus grands éloges, il le cite sans cesse dans ses traités, il se retranche derrière son autorité. Il le nomme « son père ». Une fois pourtant, à propos de l’abandon spirituel où il se trouvait à Milan, il lui est échappé comme une plainte discrète, qui semble bien viser Ambroise. Après avoir rappelé avec quelle ardeur il cherchait la vérité en ce temps-là, il ajoute : « On aurait donc eu alors, en moi, un disciple on ne peut mieux disposé et plus docile, s’il s’était trouve quelqu’un pour m’instruire. »

Cette phrase, qui contraste si fort avec tant de passages laudatifs des Confessions sur saint Ambroise, paraît bien l’expression de l’humble vérité. Si Dieu se servit d’Ambroise pour convertir Augustin, il est probable qu’Ambroise, personnellement, ne fit rien, ou pas grand-chose, pour cette conversion.

 

 

 

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IV

 

 

PROJETS DE MARIAGE

 

 

À mesure qu’il se rapproche du but, Augustin semble, au contraire, s’en éloigner. Telles sont les démarches secrètes du Dieu qui prend les âmes comme un voleur : il fond sur elles à l’improviste. Jusqu’à la veille du jour où le Christ viendra le prendre, Augustin est obsédé par le monde et par le souci d’y être en bonne place.

Bien que les homélies d’Ambroise l’excitent à réfléchir sur cette grande réalité historique qu’est le Christianisme, il n’y distingue encore que des lueurs confuses. Il a renoncé à son scepticisme superficiel, sans croire à rien de précis. Il se laisse aller à une sorte d’agnosticisme fait de paresse d’esprit et de découragement. Quand il descend au fond de sa conscience, c’est tout au plus s’il y retrouve la croyance à l’existence de Dieu et à sa providence, notions tout abstraites, qu’il est incapable de vivifier. Mais à quoi bon tant spéculer sur la Vérité et sur le Souverain Bien ! Commençons d’abord par vivre !

Maintenant que son avenir est assuré, Augustin s’inquiète d’arranger sa vie au mieux de sa tranquillité. Il n’a plus de très grandes ambitions. L’essentiel, pour lui, c’est de se ménager une petite existence paisible et agréable, on dirait presque bourgeoise. Quoique modeste, sa fortune présente lui suffit déjà : il se hâte d’en jouir.

C’est ainsi qu’à peine installé à Milan, il fit venir d’Afrique Adéodat et sa mère. Il avait loué un appartement dans une maison attenant à un jardin. Le propriétaire, qui n’y habitait point, lui laissait la jouissance de tout le logis. Une maison, le rêve du Sage ! Et un jardin, au pays de Virgile ! Le professeur Augustin dut être bien heureux ! Sa mère ne tarda pas à le rejoindre. Puis, peu à peu, toute une tribu africaine l’envahit, s’imposa à son hospitalité : Navigius, son frère, ses deux cousins, Rusticus et Lastidianus, son ami Alypius, qui ne pouvait se résoudre à le quitter, et probablement aussi Nébride, un autre de ses amis de Carthage.

Rien de plus conforme aux mœurs de l’époque. Le rhéteur de la ville de Milan avait une situation qui pouvait passer pour brillante aux yeux de ses parents pauvres, il était en relations avec des personnages considérables, tout près de la cour impériale, source des faveurs et des largesses : aussitôt la famille accourut pour se mettre dans sa clientèle et sous sa protection, bénéficier de sa fortune nouvelle et de son crédit. Et puis, ces exodes d’Africains et d’Orientaux dans les pays du Nord se produisent toujours de la même façon. Il suffit que l’un d’eux y réussisse : il fait immédiatement la tache d’huile.

La personne la plus importante de ce petit phalanstère africain était, sans contredit, Monique, qui avait pris la direction morale et matérielle de la maison. Elle n’était pas très âgée, – à peine cinquante-quatre ans, – elle tenait extrêmement à son pays. Pour qu’elle l’eût quitté, qu’elle eût affronté les fatigues d’un long voyage, par mer et par terre, il fallait qu’elle eût de bien graves raisons. La pauvreté, où elle était tombée depuis la mort de son mari, n’expliquerait pas suffisamment qu’elle se fût expatriée. Elle possédait encore un peu de bien à Thagaste : elle y pouvait vivre en somme. Les vrais motifs de son départ sont d’un autre ordre. D’abord, elle aimait passionnément son fils, au point de ne pouvoir se passer de sa présence. Rappelons-nous le mot si touchant d’Augustin : « Beaucoup plus qu’aucune autre mère, elle aimait à m’avoir auprès d’elle. » Ensuite, elle voulait le sauver. Elle croyait fermement que telle était sa tâche en ce monde.

Dès cette époque, elle n’est plus la veuve de Patricius, elle est déjà sainte Monique. Vivant comme une nonne, elle jeûnait, priait, se mortifiait. À force de méditer les Écritures, elle avait développé en elle le sens des réalités spirituelles, au point que, bientôt, elle étonnera Augustin lui-même. Elle avait des visions, peut-être des extases. Pendant la traversée de Carthage à Ostie, le bateau qui la portait fut assailli par une tempête. Le danger devenait angoissant, et les hommes d’équipage ne cachaient pas leur inquiétude. Mais Monique, intrépidement, les réconfortait : « On arriverait au port sains et saufs. Dieu, affirmait-elle, lui en avait donné l’assurance. »

Si, dans sa vie de chrétienne, elle connut d’autres minutes plus divines, celle-là fut vraiment la plus héroïque. À travers le sobre récit d’Augustin on entrevoit la scène : cette vieille femme couchée sur le pont, parmi les passagers à demi morts de fatigue et d’épouvante, et qui, tout à coup, rejette ses voiles, se dresse devant la mer en démence, et, avec une flamme soudaine sur sa pâle figure, dit aux matelots : « Que craignez-vous ? Nous arriverons. J’en suis sûre ! » Le bel acte de foi !

À cet instant solennel, où elle vit la mort de si près, elle eut la claire révélation de sa destinée : elle sut, avec la plus entière évidence, qu’elle était chargée d’un message pour son fils et que, ce message, son fils le recevrait, malgré tout, malgré la fureur des vagues, malgré son cœur lui-même.

Quand cet émoi sublime se fut apaisé, il lui en resta la certitude que, tôt ou tard, Augustin allait changer ses voies. Il s’était égaré, il se méconnaissait. Ce métier de rhéteur était indigne de lui. Le Maître du champ l’avait choisi pour être l’un des grands ouvriers de sa moisson. Depuis longtemps, Monique pressentait le rôle exceptionnel qu’Augustin devait jouer dans l’Église. Pourquoi gaspiller son talent et son intelligence à vendre de vaines paroles, quand il y avait des hérésies à combattre, la Vérité à mettre en lumière, quand les donatistes enlevaient aux catholiques les basiliques africaines ? Qu’était-ce enfin que le rhéteur le plus illustre devant un évêque, protecteur des cités, conseiller des empereurs, représentant de Dieu sur la terre ? Augustin pouvait être tout cela. Et il s’obstinait dans son erreur ! Il fallait redoubler d’efforts et de prières pour l’en arracher. C’était pour elle-même aussi qu’elle luttait, pour la plus chère de ses espérances maternelles. Enfanter une âme à Jésus-Christ, – et une âme d’élection, qui sauverait à son tour des âmes sans nombre, – elle n’avait vécu que pour cela. C’est pourquoi, sur le pont du navire, brisée par le tangage, renversée par les paquets d’eau et les coups de la rafale, elle disait aux matelots : « Que craignez-vous ? Nous arriverons. J’en suis sûre !... »

À Milan, elle fut, pour l’évêque Ambroise, une paroissienne exemplaire. Elle assistait à tous ses sermons, était « suspendue à ses lèvres, comme à une source d’eau vive, qui jaillit jusqu’à la vie éternelle ». Cependant, il ne semble point que le grand évêque ait mieux compris la mère que le fils : il n’en avait pas le temps. Pour lui, Monique était une bonne femme d’Afrique, un peu bizarre peut-être dans sa dévotion et adonnée à mainte pratique superstitieuse. Elle continuait, par exemple, comme c’était la coutume à Carthage et à Thagaste, de porter sur les tombeaux des martyrs des corbeilles pleines de pain, de vin et de pultis. Quand elle se présenta, avec sa corbeille, à l’entrée d’une des basiliques milanaises, le portier l’empêcha d’aller plus loin, alléguant la défense de l’évêque, qui avait solennellement condamné ces pratiques comme entachées d’idolâtrie. Du moment que c’était défendu par Ambroise, Monique, la mort dans l’âme, se résigna à remporter son panier : Ambroise, à ses yeux, était l’apôtre providentiel qui conduirait son fils au salut. Cependant, elle eut beaucoup de peine à renoncer à cette vieille coutume de son pays. Sans la crainte de déplaire à l’évêque, elle y eût persévéré.

Celui-ci lui savait gré de son obéissance, de sa ferveur et de sa charité. Quand, par hasard, il rencontrait son fils, il le félicitait d’avoir une telle mère. Augustin, qui ne méprisait pas encore la louange humaine, attendait sans doute qu’Ambroise le complimentât à son tour. Mais Ambroise ne le louait point, – et peut-être qu’il s’en trouvait mortifié.

Lui aussi, d’ailleurs, était toujours très occupé : il n’avait guère le temps de mettre à profit les pieuses exhortations de l’évêque. Son métier et ses relations lui prenaient toute sa journée. Le matin, il faisait son cours. L’après-midi était consacré aux visites amicales et aux démarches auprès des gens en place, qu’il sollicitait pour lui-même ou pour ses proches. Le soir, il préparait sa leçon du lendemain. Malgré cette vie agitée et si pleine, qui paraissait combler toutes ses ambitions, il ne parvenait point à étouffer le cri de son cœur en détresse. Au fond, il ne se sentait pas heureux.

D’abord, il est douteux que Milan lui ait plu davantage que Rome. Il y souffrait du froid. Les hivers milanais sont extrêmement rigoureux, surtout pour un Méridional. Des brouillards épais montent des canaux et des prairies marécageuses qui entourent la ville. Les neiges des Alpes sont toutes proches. Ce climat, encore plus humide et plus glacial que celui de Rome, ne valait rien pour sa poitrine. À tout instant, sa gorge était prise : il était obligé d’interrompre ses déclamations, nécessité désastreuse pour un homme dont c’est le métier de parler. Ces indispositions se renouvelaient si fréquemment, qu’il en venait à se demander s’il pourrait continuer longtemps ainsi. Il se voyait déjà contraint de renoncer à sa profession. Alors, dans ses heures de découragement, il faisait table rase de toutes ses ambitions de jeunesse : en désespoir de cause, le rhéteur aphone entrerait dans une administration de l’Empire. L’idée d’être un jour gouverneur de province n’excitait pas en lui de trop vives répugnances. Quelle chute pour lui ! – Oui, mais c’est la sagesse ! ripostait la voix mauvaise conseillère, celle qu’on est tenté d’écouter quand on doute de soi.

L’amitié, comme toujours, consolait Augustin de ces pensées désolantes. Il avait auprès de lui le « frère de son cœur », le fidèle Alypius, et aussi Nébride, ce jeune homme si passionné pour les discussions métaphysiques. Nébride avait quitté ses riches domaines de la banlieue carthaginoise et une mère qui l’aimait, uniquement pour vivre avec Augustin, à la recherche de la vérité. Romanianus aussi était là, mais pour un motif moins désintéressé. Le mécène de Thagaste, après ses prodigalités ostentatoires, voyait sa fortune compromise. Un ennemi puissant, qui lui avait suscité un procès, travaillait à sa perte. Romanianus était venu à Milan pour se défendre devant l’Empereur et se concilier l’appui des hauts personnages de la cour. Et ainsi il fréquentait assidûment Augustin.

En dehors de ce petit, cercle de compatriotes, le professeur de rhétorique avait de brillantes connaissances dans l’aristocratie de la ville. Il était lié notamment avec ce Manlius Théodore, que célébra le poète Claudien, et à qui lui-même dédiera prochainement un de ses livres. Ancien proconsul à Carthage, où sans doute il avait rencontré Augustin, cet homme riche vivait alors retiré à la campagne, partageant ses loisirs entre l’étude des philosophes grecs, des platoniciens surtout, et la culture de ses vignes et de ses oliviers.

Ici, comme à Thagaste, dans ces belles villas assises aux bords des lacs italiens, le fils de Monique s’abandonnait encore une fois à la douceur de vivre : « J’aimais la vie heureuse », avoue-t-il en toute simplicité. Plus que jamais, il se sentait épicurien. Il l’aurait été sans réserves, s’il n’eût gardé l’appréhension de l’au-delà. Mais, quand il était le convive de Manlius Théodore, en face des montagnes riantes de Côme, qui s’encadraient dans les hautes fenêtres du triclinium, il ne songeait guère à l’au-delà. Il se disait : « Pourquoi souhaiter l’impossible ? Il faut si peu de chose pour remplir une âme humaine ! » La contagion énervante du luxe et du bien-être le corrompait doucement. Il devenait pareil à ces gens du monde qu’il savait si bien charmer par sa parole.

Comme les gens du monde de tous les temps, ces victimes prochaines des Barbares se faisaient un rempart de leurs petites félicités quotidiennes contre toutes les réalités offensantes ou attristantes, laissaient sans réponse les questions essentielles, ne se les posaient même plus, et ils se disaient : « J’ai de beaux livres, une maison bien chauffée, des esclaves bien stylés, une salle de bain joliment décorée, une voiture agréable : la vie est douce. Je n’en souhaite pas une autre. À quoi bon ? Celle-ci me suffit. » Dans ces moments où sa pensée lasse renonçait, Augustin, pris au piège des jouissances faciles, désirait ressembler tout à fait à ces gens-là, être l’un d’eux. Mais, pour être l’un d’eux, il fallait un emploi plus relevé que celui de rhéteur, et, d’abord, mettre dans sa conduite tout le décorum, toute la régularité extérieure que le monde exige. C’est ainsi que, peu à peu, l’idée lui vint sérieusement de se marier.

La mère d’Adéodat était le seul obstacle à ce projet : il s’en débarrassa.

Ce fut tout un drame domestique, qu’il s’est efforcé de cacher, mais qui dut lui être extrêmement pénible. De ce drame, Monique fut sans contredit l’acteur principal, bien que, vraisemblablement, les amis d’Augustin y aient joué aussi leur rôle. Sans doute, ils remontrèrent au professeur de rhétorique qu’il nuisait à sa considération, comme à son avenir, en conservant cette femme auprès de lui. Mais les raisons de Monique étaient plus pressantes et d’une tout autre valeur.

D’abord il est naturel qu’elle ait souffert, dans sa dignité maternelle comme dans sa conscience de chrétienne, de subir à ses côtés la présence de cette femme. Si vaste qu’on suppose la maison où habitait la tribu africaine, des froissements étaient inévitables entre ses hôtes. Ordinairement des conflits d’autorité pour la direction du ménage divisent la belle-mère et la bru qui vivent sous le même toit. Quels sentiments Monique pouvait-elle nourrir envers une femme qui n’était pas sa bru, et qu’elle considérait comme une intruse ? Elle n’envisageait point, d’ailleurs, la possibilité de régulariser par le mariage la liaison de son fils : cette personne était de condition par trop inférieure. On a beau être une sainte, on n’oublie pas qu’on est la veuve d’un curiale, et qu’une famille bourgeoise qui se respecte ne se mésallie point, en admettant parmi les siens la première venue. Mais ces considérations étaient secondaires à ses yeux. La seule qui ait réellement agi sur son esprit, c’est que cette femme retardait la conversion d’Augustin. À cause d’elle, – Monique le voyait bien, – il ajournait indéfiniment son baptême : il importait de l’en délivrer au plus tôt.

Afin de le mettre, en quelque sorte, en présence du fait accompli, elle lui chercha une fiancée. Elle découvrit une jeune fille qui réunissait, comme on dit, toutes les conditions et qui réalisait toutes les espérances d’Augustin : elle avait une dot suffisante pour n’être pas à charge à son mari. Sa fortune, jointe au traitement du professeur, permettrait au couple de vivre dans une agréable aisance. Des promesses furent échangées de part et d’autre. Dans le désarroi moral où Augustin se trouvait alors, il laissait sa mère travailler à ce mariage.

Dès lors, la séparation s’imposait. Comment la pauvre créature, qui lui était restée fidèle pendant tant d’années, accepta-t-elle ce renvoi ignominieux ?

Quoi qu’il en soit, elle se montra admirable, en cette circonstance, cette délaissée, cette misérable, qu’on jugeait indigne d’Augustin. Elle était chrétienne : elle devina peut-être (une femme aimante peut avoir de ces divinations) qu’il s’agissait non seulement du salut d’un être cher, mais d’une mission divine à laquelle il était prédestiné. Elle se sacrifia, pour qu’Augustin fût un apôtre et un saint, – un grand serviteur de Dieu. Elle s’en retourna donc dans son Afrique.

Malheureusement la fiancée d’Augustin était trop jeune pour qu’il pût l’épouser avant deux ans. Incapable d’être sage jusque-là, il retomba dans ses égarements.

Monique fut cruellement déçue dans ses pieuses intentions. En vain espérait-elle beaucoup de bien de ce mariage tout proche, le silence de Dieu lui témoignait qu’elle faisait fausse route. Elle implorait une vision, un signe qui l’avertît sur les suites de cette union projetée : elle n’était point exaucée.

« Ainsi, dit Augustin, mes péchés se multipliaient. » Mais il ne se bornait pas à pécher, il entraînait encore par son exemple ses amis Alypius et Nébride. Néanmoins, ils sentaient le vide de leur cœur et la détresse de leur esprit : « Nous étions, dit-il, trois bouches affamées, qui ne s’ouvraient que pour déplorer leur mutuelle indigence, et qui attendaient de toi, mon Dieu, leur nourriture au temps marqué. Et, dans toute l’amertume que ta miséricorde répandait sur nos actions mondaines, si nous voulions considérer la fin de nos souffrances, nous ne voyions que ténèbres. Alors, nous nous détournions, en gémissant, et nous disions : Combien de temps encore cela durera-t-il ?... »

 

Un jour, la rencontre d’un menu fait banal leur fit sentir plus cruellement leur misère.

Augustin, en sa qualité de rhéteur municipal, venait de prononcer le panégyrique officiel de l’empereur. La nouvelle année commençait : toute la ville était en liesse. Cependant il était triste, ayant conscience d’avoir débité beaucoup de mensonges, et surtout parce qu’il désespérait d’être heureux. Ses amis l’accompagnaient. Soudain, en traversant une rue, ils aperçurent un mendiant, complètement ivre, qui se livrait à une folle joie. Ainsi, cet homme était heureux ! Quelques sous avaient suffi pour lui donner la félicité parfaite, tandis qu’eux, les philosophes, en dépit des plus grands efforts et malgré toute leur science, ils s’agitaient inutilement vers le bonheur. Sans doute, quand l’ivrogne serait dégrisé, il se trouverait plus malheureux qu’avant. Qu’importe si ce misérable bonheur, même illusoire, peut exalter à ce point un pauvre être, l’élever ainsi au-dessus de lui-même ! Cette minute au moins, il l’aura vécue en toute béatitude. Et la tentation venait à Augustin de faire comme le mendiant, de jeter par-dessus bord son fatras philosophique, – et de se mettre à vivre tout simplement, puisque la vie est bonne quelquefois.

Mais un instinct plus fort lui disait : « Il y a autre chose ! – Si c’était vrai ? – Peut-être que tu pourrais le savoir. » Cette pensée le tourmentait sans relâche. Avec des intermittences de ferveur et de découragement, il se mit à chercher « cette autre chose ».

 

 

 

 

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V

 

 

LE CHRIST AU JARDIN

 

 

« J’étais las de dévorer le temps et d’être dévoré par lui » : toute la crise d’âme que va subir Augustin peut se résumer en ces quelques mots si ramassés et si forts. Ne plus se répandre dans la multitude des choses vaines, ne plus s’écouler avec les minutes qui passent, mais se recueillir, s’évader de la dispersion pour s’établir dans l’incorruptible et dans l’éternel ; briser les chaînes du vieil esclave qu’il est toujours, afin de s’épanouir en liberté, en pensée, en amour : voilà le salut auquel il aspire. Si ce n’est pas encore le salut chrétien, il est sur la voie qui y conduit.

On peut se complaire à tracer une sorte de graphique idéal de sa conversion, resserrer en une chaîne solide les raisons qui le firent aboutir à l’acte de foi : lui-même peut-être a trop cédé à cette tendance, dans ses Confessions. En réalité, la conversion est un fait intérieur, – et, – répétons-le encore, – un fait divin, qui échappe à toute discipline rationnelle. Avant d’éclater à la lumière, il se prépare’ longuement dans cette région obscure de l’âme, qu’on appelle aujourd’hui la subconscience. Or personne n’a plus vécu ses idées qu’Augustin, à ce moment-là de sa vie. Il les a prises, quittées, reprises, obstiné en son désespérant effort. Elles reflètent, sans ordre, la mobilité de son âme, les agitations qui en troublaient les profondeurs. Et pourtant, il ne faut pas que ce fait intérieur soit en contradiction violente avec la logique. La tête ne doit pas empêcher le cœur. Chez le futur croyant, un travail parallèle s’accomplit dans l’ordre du sentiment et dans celui de la pensée. Si nous ne pouvons pas en reproduire les marches et les contremarches, en suivre la ligne continuellement brisée, nous pouvons du moins en marquer les principales étapes.

Rappelons-nous l’état d’esprit d’Augustin, lorsqu’il vint à Milan. Il était sceptique, de ce scepticisme qui considère comme inutile toute spéculation sur le fond des choses et pour qui la science n’est qu’une approximation du vrai. Vaguement déiste, il ne voyait en Jésus-Christ qu’un homme sage entre les sages. Il croyait à Dieu et à sa providence : ce qui fait que, tout en étant rationaliste de tendance, il admettait l’intervention divine dans les choses humaines, – le miracle : ceci est un point important, par où il se différencie des modernes.

Puis, il écouta les prédications d’Ambroise. La Bible ne lui paraissait plus absurde ni contraire à la morale. Cette exégèse tantôt allégorique, tantôt historique, était acceptable, en somme, pour de bons esprits. Mais ce qui frappait surtout Augustin, c’était, avec la sagesse, l’efficacité pratique de l’Écriture. Ceux qui vivaient selon la règle chrétienne étaient non seulement des gens heureux, mais, comme le dira Pascal, de bons fils, de bons époux, de bons pères de famille, de bons citoyens. Il commençait à soupçonner que la vie d’en bas n’est supportable et ne prend un sens que suspendue à celle d’en haut. De même que, pour les nations, la gloire est le pain quotidien, de même, pour l’individu, le sacrifice à quelque chose qui dépasse le monde est le seul moyen de vivre dans le monde.

Ainsi Augustin corrigeait peu à peu les idées fausses que les manichéens lui avaient inculquées touchant le catholicisme. Il avouait qu’en l’attaquant, il avait « aboyé contre une pure chimère de son imagination charnelle ». Cependant il éprouvait beaucoup de peine à se débarrasser de tous ses préjugés manichéens. Le problème du mal restait, pour lui, insoluble en dehors du manichéisme. Dieu ne pouvait pas être l’auteur du mal.

Cette vérité admise, il en vint à penser qu’il n’existe pas de choses mauvaises en soi, comme l’enseignaient ses anciens maîtres, – mauvaises par la présence en elles d’un principe corrupteur. Toutes les choses, au contraire, sont bonnes, quoique à des degrés différents. Les imperfections apparentes de la création perceptible par nos sens s’évanouissent dans l’harmonie du tout. Le crapaud et la vipère entrent dans l’économie d’un monde parfaitement ordonné. Mais il n’y a pas que le mal physique, il y a aussi le mal que nous faisons et le mal que nous souffrons. Le crime et la douleur sont de terribles arguments contre Dieu. Or les chrétiens professent que l’un est le produit de la seule volonté humaine, de la liberté dépravée par la faute originelle, et que l’autre est permise par Dieu, en vue de la purification des âmes. C’était une solution sans doute, mais qui suppose la croyance aux dogmes de la chute et de la rédemption. Augustin n’y croyait pas encore. Il était trop orgueilleux pour reconnaître la déchéance de son vouloir et la nécessité d’un sauveur : « L’enflure, – dit-il, – l’enflure de mon visage me fermait les yeux. »

Néanmoins, c’était un grand pas de fait que d’avoir rejeté le dogme fondamental du manichéisme, celui de la double substance du bien et du mal. Désormais, pour Augustin, il n’existe plus qu’une substance, – unique et incorruptible, – le Bien, qui est Dieu. Mais cette substance divine, il la conçoit encore en pur matérialiste, tellement il est dominé par ses sens. Dans sa pensée, elle est corporelle, étendue et infinie. Il se l’imagine comme une sorte d’océan sans limite, où, pareil à une énorme éponge, baignerait le monde, qu’elle pénètre de partout.

Il en était là, lorsqu’un de ses amis, « homme gonflé d’un orgueil démesuré », lui mit entre les mains quelques dialogues de Platon, traduits en latin par le célèbre rhéteur Victorinus. Remarquons-le en passant : Augustin, à trente-deux ans, rhéteur par métier et philosophe par goût ; n’avait pas encore lu Platon. Cela prouve une fois de plus combien l’enseignement des anciens, semblable en cela à celui des Musulmans d’aujourd’hui, était oral. Jusqu’alors, il n’avait connu Platon que par ouï-dire. Il le lut donc, et ce lui fut comme une révélation.

Il apprit qu’il peut exister une réalité, en dehors de toute représentation spatiale. Il conçut Dieu comme inétendu et pourtant infini. Le sens de la spiritualité divine lui était donné. Puis la nécessité primordiale du Médiateur ou du Verbe s’imposa à son esprit. C’est le Verbe qui a créé le monde. C’est par le Verbe que le monde et Dieu et toutes choses, y compris nous-mêmes, nous sont intelligibles. Quelle surprise ! Platon et saint Jean se rencontraient : « Au commencement était le Verbe : In principio erat Verbum ! » dit le quatrième Évangile. Mais ce n’était pas seulement un évangéliste, c’était presque tout l’essentiel de la doctrine du Christ qu’Augustin découvrait dans les dialogues platoniciens. Il distinguait bien les différences profondes, mais, pour l’instant, il était frappé surtout par les ressemblances, et cela l’éblouissait. Ce qui le ravissait d’abord, c’est la beauté du monde, construit à sa propre image par le Démiurge : Dieu est la Beauté, le monde est beau comme Celui qui l’a fait. Cette vision métaphysique transportait Augustin, tout son cœur bondissait vers cet Être ineffablement beau. Soulevé d’enthousiasme, il s’écrie : « Je m’étonnais de t’aimer, mon Dieu, et non plus en vain fantôme. Si je n’étais pas encore capable de jouir de toi, j’étais emporté vers toi par ta beauté. »

Mais un tel ravissement ne se soutenait point : « Je n’étais pas capable de jouir de toi. » Voilà l’objection capitale d’Augustin contre le platonisme. Il sentait bien qu’au lieu de toucher Dieu, d’en jouir, il ne sortait pas des purs concepts de son esprit, qu’il s’égarait toujours dans les fantasmagories de l’idéalisme. À quoi bon renoncer aux réalités illusoires des sens, si ce n’est point pour en posséder de plus solides ? Son intelligence, son imagination de poète pouvaient être séduites par le mirage platonicien, son cœur n’était point rassasié. « Autre chose, dit-il, est d’apercevoir, du haut d’un pic sauvage, la patrie de la paix, autre chose de marcher dans le chemin qui y conduit. »

Ce chemin, c’est saint Paul qui le lui montrera. Il commença à lire assidûment les Épîtres, et, à mesure qu’il les lisait, il prenait conscience de l’abîme qui sépare la philosophie de la Sagesse, – celle-là qui assemble les idées des choses, celle-ci qui, par delà les idées, conduit jusqu’aux réalités divines, auxquelles les autres sont suspendues. L’Apôtre enseignait à Augustin qu’il ne suffit pas d’entrevoir Dieu à travers le cristal des concepts, mais qu’il faut, en esprit et en vérité, s’unir à Lui, – le posséder, jouir de Lui. Et, pour s’unir au Bien, il est nécessaire que l’âme se mette en l’étal convenable pour une telle union, qu’elle se purifie et qu’elle se guérisse de toutes ses maladies charnelles, qu’elle reconnaisse sa place dans le monde et qu’elle s’y tienne. Nécessité de la pénitence, de l’humilité, du cœur contrit et humilié. Seul, le cœur contrit et humilié verra Dieu. – « Le cœur brisé sera guéri, dit l’Écriture, le cœur superbe sera mis en pièces. » – Ainsi, l’intellectuel qu’était Augustin devait changer de méthode, et il sentait que ce changement était juste. Si l’écrivain, pour écrire de belles choses, doit se mettre préalablement dans une sorte d’état de grâce, où non seulement des actions basses, mais d’indignes pensées lui deviennent impossibles, de même le chrétien, pour concevoir les vérités divines, doit purifier et préparer son œil intérieur par la pénitence et l’humilité. Augustin, en lisant saint Paul, se pénétrait de cette idée. Mais, ce qui l’émouvait surtout dans les Épîtres, c’en était l’accent paternel, la douceur, l’onction cachée sous la rudesse inculte des phrases. Il en était charmé. Quelle différence avec les philosophes ! – « Nulle trace, dans leurs pages si célèbres, ni de l’âme pieuse, ni des larmes de la pénitence, ni de ton Sacrifice, ô mon Dieu, ni des tribulations de l’esprit... Personne n’y entend le Christ qui appelle : « Venez à moi, vous tous qui souffrez ! » Ils dédaignent d’apprendre de Lui qu’il est doux et humble de cœur, car « vous avez caché ces vérités aux habiles et aux savants ; et vous les avez révélées aux petits ».

Mais c’est peu de s’abaisser : il importe avant tout de se guérir de ses passions. Or les passions d’Augustin étaient, pour lui, « de vieilles amies ». Comment pourrait-il s’en séparer ? Le courage lui manquait pour cette médication héroïque. Quand, cédant aux exhortations de l’apôtre, il essayait de conformer sa conduite à la nouvelle méthode de son esprit, « les vieilles amies » accouraient pour le supplier, de n’en rien faire : « Elles me tiraient, dit-il, par le vêtement de ma chair, et elles murmuraient à mon oreille : – Est-ce que tu nous quittes ? Quoi ! dès ce moment, nous ne serons plus avec toi, pour jamais ? Non erimus tecum ultra in æternum ?... Et, dès ce moment, telle chose que tu sais bien, et telle autre chose encore ne te sera plus permise, – pour jamais, pour l’éternité ?... »

L’éternité ! Quel mot ! Augustin était saisi d’épouvante. Puis, ayant réfléchi, il leur disait : « Je vous connais, je vous connais trop ! Vous êtes le Désir sans espérance, le gouffre sans fond, que rien ne rassasie. J’ai assez souffert à cause de vous ! » Et le dialogue angoissé reprenait : « Qu’importe ! Si le seul bonheur possible pour toi, c’est de souffrir à cause de nous ! – Bon pour les lâches !... Pour moi, il y a un autre bonheur que le vôtre, il y a autre chose : j’en suis sûr ! » Alors les amies, un moment déconcertées par ce ton d’assurance, chuchotaient d’une voix plus basse : « Si pourtant tu perdais ce misérable bonheur pour une chimère encore plus creuse !... D’ailleurs tu t’abuses sur ta force : tu ne pourras pas, tu ne pourras jamais te passer de nous ! » Elles avaient touché le point douloureux : Augustin n’avait que trop conscience de sa faiblesse. Les vieilles amies perfides chuchotaient toujours : « Attends encore ! Les biens que tu méprises ont leurs charmes : ils offrent même de grandes douceurs. Tu ne dois pas en détacher ton cœur à la légère, car il serait honteux pour toi d’y revenir ensuite. » Ces biens qu’il allait abandonner, il se les énumérait, il les voyait resplendir devant lui et se teindre des couleurs les plus captivantes : le jeu, les festins somptueux, la musique, les chants, les parfums, les livres, la poésie, les fleurs, la fraîcheur des forêts (il se rappelait les bois de Thagaste et les chasses avec Romanianus), enfin tout ce qu’il avait aimé, – jusqu’à « cette candeur de la lumière, si amie des yeux humains ».

Pris entre ces tentations et l’ordre de sa conscience, Augustin ne pouvait pas se décider, et il s’en désespérait. Sa volonté affaiblie par le péché était incapable de lutter contre elle-même. Et ainsi il continuait à subir la vie et à être « dévoré par le temps ».

La vie de ce temps-là, si elle était insupportable pour les gens paisibles, volontairement éloignés des affaires et de la politique, cette vie de l’Empire finissant offrait un spectacle scandaleux pour un esprit droit et une âme fière comme était Augustin. Cela aurait dû le dégoûter tout de suite de rester dans le monde. À Milan, tout près de la cour, il se trouvait, en bonne place pour voir ce que l’ambition et la cupidité humaines peuvent engendrer de bassesse et de férocité.

Si le présent n’était pas beau, l’avenir s’annonçait désespéré. L’Empire romain n’existait plus que de nom. Des étrangers, accourus de tous les pays de la Méditerranée, exploitaient les provinces sous son nom. L’armée était presque complètement aux mains des Barbares. C’étaient des tribuns goths qui faisaient le service d’ordre autour de la basilique où saint Ambroise s’était renfermé avec son peuple, pour résister aux ordres de l’impératrice Justine, qui voulait donner cette église aux ariens. L’Empire, même affaibli, restait toujours une admirable machine à dominer les hommes et à extraire l’or des peuples. Aussi les ambitieux et les aventuriers, d’où qu’ils vinssent, aspiraient-ils à la pourpre : elle valait encore qu’on y risquât sa peau. Plus que les patriotes, désolés de cet état de choses (et il y en eut de très énergiques), les gens de rapine et de violence étaient intéressés au maintien de l’Empire. Les Barbares eux-mêmes désiraient y entrer pour le rançonner plus impunément.

Quant aux empereurs, même chrétiens sincères, ils étaient obligés de devenir d’affreux tyrans, pour défendre leurs vies sans cesse menacées. Jamais les supplices ne furent plus fréquents, ni plus cruels qu’à cette époque. À Milan, on avait pu montrer à Augustin, près du cubiculum impérial, les loges où le précédent empereur, le colérique Valentinien, entretenait deux ourses, Miette d’Or et Innocence, qui étaient ses exécuteurs sommaires. Il les nourrissait de la chair des condamnés. Peut-être Miette d’Or vivait-elle toujours. Innocence, – notons l’atroce ironie du nom, – avait été rendue à la liberté de ses forêts natales, en récompense de ses bons et loyaux services.

Augustin, qui rêvait toujours d’être fonctionnaire, allait-il se mêler à ce monde de fourbes, d’assassins et de bêtes brutes ? À les voir de près, il sentait sa bonne volonté faiblir. Comme tous ceux qui appartiennent à des générations fatiguées, il devait être dégoûté de l’action et des vilenies qu’elle entraîne. À l’approche ou au lendemain des grandes catastrophes, il y a ainsi une contagion de pessimisme noir, qui glace les âmes délicates. En outre, il était malade : circonstance favorable pour un désabusé, s’il caresse des pensées de détachement. Dans les brouillards de Milan, sa poitrine et sa gorge se délabraient de plus en plus. Enfin, il est probable que, comme rhéteur, il n’y réussissait pas mieux qu’à Rome. Il y avait là une espèce de fatalité pour les Africains. Si grande que fût leur réputation dans leur pays, c’en est fait, dès qu’ils avaient passé la mer. Apulée, le grand homme de Carthage, l’avait expérimenté à ses dépens. On s’était moqué de sa rauque prononciation carthaginoise. Pareille chose arriva pour Augustin. Les Milanais tournaient en ridicule son accent d’Afrique. Il se trouvait même, parmi eux, des puristes pour découvrir des solécismes dans ses phrases.

Mais ces misères d’amour-propre, ce dégoût croissant des hommes et de la vie étaient peu de chose, au regard de ce qui se passait en lui. Augustin avait mal à l’âme. Son inquiétude habituelle devenait une souffrance de tous les instants. À de certains moments, il était, assailli par ces grandes vagues de tristesse qui déferlent tout à coup du fond de l’inconnu. Nous croyons, en ces minutes-là, que le monde entier se rue sur nous. La vague le roulait, il se relevait meurtri. Et il sentait se tendre en lui une volonté nouvelle qui n’était pas la sienne, et sous laquelle l’autre, la volonté pécheresse, se débattait. C’était comme l’approche d’un être invisible, dont le contact l’oppressait d’une angoisse pleine de délices. Cet être voulait éclore en lui, mais le poids de ses vieilles fautes l’en empêchait. Alors son fuie criait de douleur.

Dans ces moments-là, avec quelle volupté il se bisait bercer par les chants d’église ! Les chants liturgiques étaient alors une nouveauté en Occident. L’année même où nous sommes, saint Ambroise venait de les inaugurer dans les basiliques milanaises.

La jeunesse des hymnes ! On ne peut y songer sans émotion. On envie Augustin de les avoir entendues dans leur fraîcheur virginale. Ces beaux chants, qui allaient monter pendant tant de siècles et qui planent toujours aux voûtes des cathédrales, prenaient leur vol pour la première fois. On se refuse à penser qu’un jour ils replieront leurs ailes et qu’ils se tairont. Puisque les corps humains, temples du Saint-Esprit, revivront en gloire, on voudrait croire, avec Dante, que les hymnes, temples du Verbe, sont immortelles et qu’elles retentiront encore dans l’éternité. Sans doute, parmi les vallons crépusculaires du Purgatoire, les âmes dolentes continuent à chanter le Te lucis ante terminum, de même que, dans les cercles d’étoiles où tournent sans fin les Bienheureux, s’élancent à jamais les accents jubilatoires du Magnificat...

Même sur ceux qui ont perdu la foi, le pouvoir de ces hymnes est invincible : « Si tu savais, disait Renan, le charme que les magiciens barbares ont su enfermer dans ces chants !... Rien qu’à les entendre, mon cœur se fond ! » Le cœur d’Augustin, qui n’avait pas encore la foi, se fondait, lui aussi, en les entendant : « Comme j’ai pleuré, mon Dieu, à tes hymnes et à tes cantiques ! Comme j’étais exalté par les douces voix de ton Église ! Elles pénétraient dans mes oreilles, et la vérité se répandait dans mon cœur, et l’élan de ma piété rebondissait plus fort, et mes larmes coulaient, et cela me faisait du bien. »

Son cœur se soulageait de son oppression, tandis que son esprit était ébranlé par la divine musique. Augustin aimait passionnément la musique. À cette époque, il conçoit Dieu comme le grand Musicien des mondes, et, bientôt, il écrira que « nous sommes une strophe dans un poème ». En même temps, les figures vivantes et fulgurantes des psaumes, par delà les métaphores banales de la rhétorique qui encombraient sa mémoire, réveillaient, au fond de lui, son imagination sauvage d’Africain et lui donnaient l’essor. Et puis, l’accent si tendre de la plainte, dans ces chants sacrés : « Deus ! Deus ! meus !... Ô Dieu ! ô mon Dieu ! » La Divinité n’était plus une froide chimère, un fantôme qui se recule dans un infini inaccessible : elle devenait la possession même de l’âme aimante. Elle se penchait sur la pauvre créature meurtrie, elle la prenait dans ses bras, et elle la consolait avec des mots paternels.

Augustin pleurait de tendresse et de ravissement, mais aussi de désespoir. Il pleurait sur lui-même. Il voyait qu’il n’avait pas le courage d’être heureux du seul bonheur possible. De quoi s’agissait-il, en effet, pour lui, sinon de conquérir cette « vie heureuse », qu’il poursuivait depuis si longtemps ? Ce qu’il avait cherché, c’était le don total de son âme, c’était de se réaliser complètement. Or, cette plénitude de soi, elle n’est qu’en Dieu : in Deo salutari meo. Les âmes que nous avons blessées ne sont à l’unisson, avec nous et avec elles-mêmes, qu’en Dieu... Et le doux symbolisme chrétien l’invitait par ses plus accueillantes images : les Ombrages du Paradis, la Fontaine d’eau vive, le Rafraîchissement dans le Seigneur, le Rameau vert de la Colombe, annonciatrice de la paix... Mais les passions résistaient toujours : « Demain ! Attends encore un peu ! Est-ce que nous ne serons plus avec toi pour jamais ? Non erimus tecum ultra in æternum ?... » Quel son lugubre dans ces syllabes, – et combien effrayant pour une âme timide ! Elles tombaient, lourdes comme du bronze, sur celle d’Augustin.

Il fallait en finir. Il fallait que quelqu’un le forçât à sortir de son indécision. Instinctivement, conduit par cette volonté mystérieuse qu’il sentait naître en lui, il alla trouver, pour lui conter sa détresse, un vieux prêtre nommé Simplicianus, qui avait converti ou dirigé, dans sa jeunesse, l’évêque Ambroise. Sans doute, il lui parla de ses lectures récentes, – et notamment de ses lectures platoniciennes, – et de tous les efforts qu’il faisait pour entrer dans la communion du Christ : il s’avouait convaincu, mais incapable de passer à la pratique de la vie chrétienne.

Alors, très habilement, en bon connaisseur des âmes, qui savait que la vanité n’était pas morte chez Augustin, Simplicianus lui proposa en exemple justement le traducteur de ces Dialogues de Platon, qu’il venait de lire avec tant d’enthousiasme : ce fameux Victorinus cet orateur si admiré et si savant, qui avait sa statue sur le forum romain. Lui aussi, ce rhéteur, il croyait que la foi est possible sans les œuvres. Il était chrétien seulement de tête, par un reste d’orgueil philosophique et aussi par crainte de se compromettre aux yeux de l’aristocratie de Rome, encore presque tout entière païenne. Simplicianus lui remontrait en vain l’illogisme de sa conduite, lorsque, tout à coup, il se décida. Le jour du baptême des catéchumènes, l’homme illustre monta sur l’estrade préparée dans la basilique pour la profession de foi des nouveaux convertis, et là, comme le dernier des fidèles, il prononça la sienne devant tout le peuple assemblé. Ce fut un coup de théâtre. La foule, transportée par ce beau geste, acclama le néophyte. Partout, on criait : « Victorinus ! Victorinus !... »

Augustin écoutait ce petit récit, dont tous les détails étaient si heureusement choisis pour agir sur une imagination comme la sienne : la statue sur le forum romain, l’estrade du haut de laquelle l’orateur avait parlé un langage si nouveau et si inattendu, les acclamations triomphales de la foule : « Victorinus ! Victorinus ! » Déjà, il s’y voyait lui-même. Il était dans la basilique, sur l’estrade, en présence de l’évêque Ambroise ; il prononçait, lui aussi, sa profession de foi, et le peuple de Milan battait des mains : « Augustin ! Augustin ! » Mais un cœur contrit et humilié pouvait-il se complaire ainsi à la louange humaine ? Si Augustin se convertissait, ce serait uniquement pour Dieu et devant Dieu ! Il repoussa bien vite la tentation... Néanmoins, cet exemple venu de si haut lui fit une très forte et très salutaire impression. Il y aperçut comme une indication providentielle, une leçon de courage qui le concernait personnellement.

À quelque temps de là, il reçut la visite d’un compatriote, un certain Pontitianus, haut fonctionnaire du Palais. Augustin se trouvait seul à la maison, avec son ami Alypius. On prit des sièges pour causer, et par hasard les yeux du visiteur rencontrèrent les Épîtres de saint Paul posées sur une table de jeu. La conversation partit de là. Pontitianus, qui était chrétien, célébra l’ascétisme et, en particulier, les prodiges de sainteté accomplis par Antoine et ses compagnons dans les déserts d’Égypte : c’était un sujet d’actualité. À Rome, dans les milieux catholiques, on ne parlait que des solitaires égyptiens, et aussi du nombre de plus en plus grand de ceux qui se dépouillaient de leurs biens, pour vivre dans le renoncement absolu. À quoi bon les garder, ces biens que l’avarice du fisc avait si tôt fait de confisquer et que les Barbares guettaient de loin ! Les brutes qui descendaient de Germanie s’en empareraient tôt ou tard. Et même, en admettant qu’on pût les sauver, en garder la jouissance toujours précaire, est-ce que la vie d’alors valait la peine d’être vécue ? Il n’y avait plus rien à espérer pour l’Empire. Les temps de la grande désolation étaient proches !...

Pontitianus, sentant l’effet de ses paroles sur ses auditeurs, en vint à leur raconter une aventure tout intime. Il se trouvait à Trèves, où il avait suivi la cour impériale. Or, un après-midi que l’empereur était au cirque, il se promenait aux environs de la ville avec trois de ses amis, comme lui fonctionnaires du Palais. Deux d’entre eux, s’étant séparés des autres et errant dans la campagne, rencontrèrent une cabane habitée par quelques ermites. Ils entrèrent, aperçurent un livre, la Vie de saint Antoine. Ils le lurent, et ce fut, pour eux, la conversion foudroyante, instantanée. Résolus à se joindre sur l’heure aux solitaires, les deux courtisans ne reparurent point au Palais. Et c’étaient des fiancés !...

Le ton de Pontitianus, en rapportant ce drame de conscience, dont il avait été témoin, trahissait une émotion singulière, qui se communiquait à Augustin. Les paroles du visiteur résonnaient en lui comme des coups de bélier. Il se reconnaissait dans les deux courtisans de Trèves. Lui aussi, il était las du monde ; lui aussi, il était fiancé ! Allait-il faire comme l’empereur, rester au cirque, occupé de vains plaisirs, tandis que d’autres se tournaient vers l’unique félicité ?

Lorsque Pontitianus se retira, Augustin était dans un trouble inexprimable. L’âme repentante des deux courtisans avait passé dans la sienne. Sa volonté se dressait douloureusement contre elle-même et se torturait. Brusquement, il saisit le bras d’Alypius et lui dit avec une exaltation extraordinaire :

« Que faisons-nous ? Oui, que faisons-nous ? N’as-tu pas, entendu ? Les ignorants se lèvent, ils ravissent le ciel, et nous, avec nos doctrines sans cœur, voilà que nous roulons dans la chair et le sang ? »

Alypius le regardait avec stupeur : « C’est qu’en effet, dit-il, mon accent avait quelque chose d’insolite. Mon front, mes yeux, mon teint, l’altération de ma voix exprimaient ce qui se passait en moi, bien plus que mes paroles. » S’il pressentait, à cet émoi de sa chair, l’imminence de la céleste approche, il n’éprouvait, en cet instant, qu’une violente envie de pleurer, et il avait besoin de solitude pour pleurer en liberté. Il descendit au jardin. Alypius, inquiet, le suivit de loin, s’assit en silence, à côté de lui, sur le banc où il s’était arrêté. Augustin ne remarqua même point la présence de son ami. Son agonie intérieure recommençait. Toutes ses fautes, toutes ses souillures passées se représentèrent à son esprit, et, sentant combien il leur était encore attaché, il s’indignait contre sa lâche faiblesse. Oh ! s’arracher à toutes ses vilenies ! En finir une bonne fois !...

Soudain, il se leva. Ce fut comme un souffle de tempête qui passait sur lui. Il se précipita au fond du jardin, tomba à genoux sous un figuier, et, la face contre terre, il éclata en sanglots. De même que l’olivier de Jérusalem qui abrita la veillée suprême du divin Maître, le figuier de Milan vit tomber sur ses racines une sueur de sang. Augustin’ haletant sous l’étreinte victorieuse de la Grâce, gémissait : « Jusques à quand ?... Jusques à quand ?... Demain ? Demain ?... Pourquoi pas tout de suite ? Pourquoi pas, sur l’heure, sortir de mes hontes ?... »

À ce moment, une voix d’enfant, venue de la maison voisine, se mit à répéter en cadence : Prends et lis ! Prends et lis ! Augustin tressaillit : qu’était-ce que ce refrain ? Était-ce une cantilène que les petits garçons ou les petites filles du pays eussent coutume de chanter ? Il ne s’en souvenait point, il ne l’avait jamais entendue... Aussitôt, comme sur un ordre divin, il se releva de terre, courut à la place où Alypius était toujours assis, et où il avait laissé les Épîtres de saint Paul. Il ouvrit le livre, et le premier verset qui s’offrit à ses yeux fut celui-ci : Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair ! La chair !... Le verset sacré le visait directement, lui, Augustin, encore si charnel ! Ce commandement, c’était la réponse d’en haut...

Il marqua du doigt le passage, ferma le livre. Ses angoisses avaient cessé. Une grande paix l’inondait : tout était fini ! – D’un visage tranquille, il apprit à Alypius ce qui venait de s’accomplir, et, sans plus tarder, il entra dans la chambre de Monique, pour le lui dire aussi. La sainte n’en fut point surprise. Depuis longtemps, elle savait tout d’avance : « Là où je suis, là aussi tu seras. » Mais elle laissa éclater sa joie. Son message était rempli. Elle pouvait chanter son cantique d’actions de grâces et rentrer dans la paix de Dieu.

Cependant, le bon Alypius, toujours avisé et pratique, avait rouvert le livre et montré à son ami la suite du verset, que, dans son exaltation, il avait négligé de lire. L’Apôtre disait : Soutenez celui qui est encore faible dans la foi. Cela aussi s’adressait à Augustin. C’était trop sûr : sa foi nouvelle était encore bien chancelante. Que la présomption ne l’aveuglât point ! Oui, sans doute, de toute son âme, il voulait être chrétien : il lui restait maintenant à le devenir.

 

 

 

 

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QUATRIÈME PARTIE

 

 

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LA VIE CACHÉE

 

 

 

« Fac me, Pater, quærere te !

Fais, ô mon Père, que je te cherche ! »

(Soliloques, I, I.)

 

 

 

 

I

 

 

LE DERNIER SOURIRE DE LA MUSE PAÏENNE

 

 

Enfin touché par la grâce, Augustin allait-il décidément se convertir avec éclat comme son confrère, l’illustre Victorinus ?

Il n’ignorait pas que ces conversions retentissantes ont une vertu exemplaire qui entraîne les foules. Et, si « contrit et humilié » que fût son cœur, il savait bien qu’il était, dans Milan, un personnage considérable. Quel bruit, s’il donnait sa démission de professeur de rhétorique, pour vivre selon l’ascétisme chrétien !... Mais il préféra éviter à la fois le scandale des uns et la louange tapageuse des autres. Dieu seul et quelques amis très chers seraient témoins de sa pénitence.

Vingt jours à peine le séparaient des vacances. Il patienterait jusque-là. Ainsi, les parents de ses élèves ne pourraient l’accuser de les avoir abandonnés avant la fin de l’année scolaire, et, comme l’état de sa santé s’aggravait, il aurait une excuse valable pour se démettre de ses fonctions. L’humidité du climat lui avait donné une sorte de bronchite chronique, que l’été n’avait pas guérie. Il éprouvait de la peine à respirer, sa voix s’était affaiblie et voilée, au point qu’il se demandait si les poumons n’étaient pas attaqués. Augustin avait réellement besoin de se soigner. C’était un motif plus que suffisant pour interrompre ses cours. Ayant rempli ses obligations professionnelles jusqu’au bout, – et il nous assure qu’il lui fallut, pour cela, du courage, – il descendit de sa chaire, avec l’intention formelle de n’y plus remonter.

Le voilà donc libre de toute attache mondaine. Désormais, il pourra, dans le silence et la retraite, se préparer au baptême. Et pourtant il fallait vivre ! Augustin avait plus que jamais charge d’âmes : son enfant, sa mère, son frère, ses cousins. Lourd fardeau sous lequel il se débattait depuis longtemps. Il est probable que, cette fois encore, Romanianus, qui était à Milan, vint à son secours. On se rappelle que le mécène de Thagaste avait accueilli avec empressement ce projet de monastère laïque, dont Augustin et ses amis s’étaient jadis engoués, et qu’il avait promis d’y contribuer de sa fortune. La retraite d’Augustin était un commencement de réalisation de ce projet, sous une nouvelle forme. Romanianus y fut sans doute favorable. En tous cas, il le pria de continuer ses leçons à son fils Licentius. Un autre jeune homme, Trygetius, lui demanda la même faveur. Augustin n’entendait donc pas résigner tout à fait ses fonctions. Provisoirement du moins, – de professeur officiel, il était devenu professeur libre.

C’était le vivre assuré. Il ne lui manquait plus que le couvert. Un ami, un collègue, le grammairien Verecundus, le lui offrit gracieusement. Verecundus s’acquittait ainsi d’un service qu’Augustin venait de lui rendre tout récemment. Sur les instances de celui-ci, Nébride, leur ami commun, avait consenti à suppléer dans sa classe le grammairien, qui se voyait dans la nécessité de prendre un congé. Quoique riche, plein de talent et très désireux de paix et de solitude, Nébride accepta de remplacer Verecundus dans ce modeste emploi, uniquement par complaisance. On ne saurait trop admirer la générosité et la bonhomie de ces mœurs antiques et chrétiennes : l’amitié, en ce temps-là, ignorait les étroitesses et les mesquineries de nos égoïsmes.

Or Verecundus possédait, dans la banlieue milanaise, une villa nommée Cassiciacum. Il proposa à Augustin d’y passer les vacances et même de s’y établir à demeure, avec tous les siens, à charge d’administrer la propriété et d’en surveiller les travaux.

On voudrait retrouver les traces de cette maison hospitalière où le futur moine de Thagaste et d’Hippone fit ses adieux au monde. Cassiciacum a disparu. Il est permis à l’imagination de la rebâtir idéalement dans les plus beaux endroits `de la luxuriante campagne qui entoure Milan. Si, cependant, le jeune Licentius n’a pas trop sacrifié à la métaphore dans ces vers où il rappelle à Augustin « les soleils révolus parmi les hautes montagnes de l’Italie », il est probable que le domaine de Verecundus était situé sur les premières ondulations montagneuses qui aboutissent à la chaîne de la Brianza. Aujourd’hui encore, les riches Milanais ont, de ce côté-là, leurs maisons de campagne.

Cette grasse Lombardie dut apparaître aux yeux d’Augustin et de ses compagnons comme une autre Terre promise.

Le pays, merveilleusement fertile et cultivé, est un verger perpétuel, où foisonnent les arbres fruitiers, et que sillonnent, en tous sens, des canaux à l’eau profonde, lente et poissonneuse. Partout, des murmures d’eaux courantes : musique délicieuse pour des oreilles africaines. Des odeurs de menthe et d’anis, des prairies à l’herbe haute et drue où l’on entre jusqu’aux genoux. Çà et là, de petits vallons très encaissés, avec leurs nappes de verdures bocagères, où tranchent les panaches roses des tilleuls et les feuillages bronzés des noisetiers, où les sapins du Nord dressent déjà leurs noires aiguilles. À l’horizon, confondus en une seule masse violette, les étages successifs des Alpes couvertes de neige, et, plus près du regard, des pics abrupts, des murailles dentelées, sillonnées de sombres crevasses, qui font paraître plus éclatant l’or fauve de leurs parois. Non loin dorment les lacs enchantés. On dirait qu’une splendeur émane de leurs eaux, et, par delà les escarpements qui les emprisonnent, se répand dans tout le ciel, tantôt un peu froid, – d’un azur suave et mélancolique à la Vinci, – tantôt d’un bleu ardent où flottent de gros nuages soyeux et roux, comme dans les fonds de tableaux du Véronèse. La beauté de la lumière allège et transfigure la trop lourde opulence de la terre.

Où qu’on place le domaine de Verecundus, on y découvrait quelque morceau de ce grand paysage. Quant à la villa elle-même, Augustin nous en a dit suffisamment, pour que nous la voyions assez bien. C’était sans doute un de ces vieux logis rustiques, que leurs propriétaires n’habitent que quelques mois de l’année, à l’époque la plus chaude, et qui, le reste du temps, sont livrés aux ébats des souris et des rats. Sans prétentions architecturales, elle avait été agrandie et remaniée, uniquement pour la plus grande commodité de ses hôtes.

Nul souci de la symétrie : la porte principale n’occupait point le milieu du corps de bâtiments, et il y avait une autre porte sur l’un des côtés. Le seul luxe de cette maison de campagne était peut-être la salle de bains. Ces bains, tout modestes qu’ils fussent, rappelaient pourtant à Augustin la décoration des gymnases : est-ce à dire qu’il s’y trouvait de riches pavements, des mosaïques et des statues ? C’était chose commune dans les villas romaines. Les Italiens de tous les temps ont toujours eu beaucoup de goût pour les statues et les mosaïques. Peu exigeants sur la qualité, ils se rattrapent sur la quantité. Et, quand ils ne peuvent pas s’en offrir, il leur suffit de s’en donner l’illusion, en peinture. Je m’imagine assez volontiers la villa de Verecundus peinte à fresque du haut en bas, à l’intérieur et à l’extérieur, comme les maisons pompéiennes et les modernes villas milanaises.

Il n’est pas question de jardins d’agrément à Cassiciacum. Ainsi que dans une ferme, tous les environs immédiats devaient être en potagers, en prairies ou en cultures. Un pré, – rien d’une pelouse de château, – descendait devant la maison, que protégeaient du soleil et du vent quelques massifs de châtaigniers. On s’asseyait sur l’herbe, à l’ombre d’un de ces grands arbres, et l’on devisait joyeusement, en écoutant la chanson intermittente d’un ruisseau, qui coulait sous les fenêtres des bains. On vivait là en pleine nature, d’une vie presque rustique. Tout le charme de Cassiciacum était fait de silence, de paix, de fraîcheur surtout. La poitrine fatiguée d’Augustin y respirait un air plus pur qu’à Milan, où l’humide chaleur estivale est accablante. Son âme, avide de recueillement, y trouvait une retraite en harmonie avec ses aspirations nouvelles, – solitude champêtre, dont la douceur virgilienne flattait encore son imagination de lettré. Les jours qu’il y passa furent, pour lui, des jours bénis. Longtemps après, il s’en souvient avec émotion, et, dans un élan de reconnaissance pour son hôte, il prie Dieu de lui payer sa dette : « Tu le lui rendras, Seigneur, au jour de la résurrection des justes... Tu rendras à Verecundus, en retour de son hospitalité dans cette campagne de Cassiciacum, où nous nous reposâmes en Toi, au sortir de l’été brûlant du siècle, tu lui rendras la fraîcheur et les ombrages éternellement verts de ton paradis... »

Ce fut un moment unique dans la vie d’Augustin. Au lendemain de la crise intellectuelle qui a ébranlé jusqu’à son corps, on dirait qu’il savoure les délices de la convalescence. Il se détend, et, comme il le dit lui-même, il se repose. Son exaltation est tombée, mais sa foi reste toujours aussi ferme. D’un esprit calme et souverainement lucide, il juge son état, il voit nettement tout ce qui lui reste à faire pour devenir un chrétien accompli. D’abord, se familiariser avec l’Écriture, résoudre certaines questions pressantes, – par exemple, celle de l’âme, de sa nature et de ses origines, – qui l’obsèdent en ce moment-là. Puis réformer sa conduite, changer les habitudes de sa pensée, et, si l’on peut dire, désaffecter son esprit, encore tout pénétré d’influences païennes : tâche délicate, malaisée, parfois douloureuse, qui demandait plus d’un jour.

Après vingt siècles de christianisme, et malgré nos prétentions à tout comprendre, nous ne concevons pas très bien quel abîme nous sépare du paganisme. Quand par hasard nous en retrouvons des traces dans certaines régions arriérées du Midi, nous nous effarons, nous ne le reconnaissons plus, tellement il est loin de nous, et nous attribuons au catholicisme ce qui n’est qu’une survivance des vieilles mœurs abolies. Augustin, lui, était tout près d’elles. Lorsqu’il se promenait par les prés et les bois de Cassiciacum, les Faunes et les Sylvains de l’antique mythologie hantaient sa mémoire et s’offraient presque à ses yeux. Il ne pouvait faire un pas sans rencontrer une de leurs chapelles, ou se heurter à une borne encore toute grasse de l’huile dont la superstition des paysans l’avait arrosée. Comme lui, l’antique terre païenne n’avait pas encore revêtu complètement le Christ des temps nouveaux. Il ressemblait à cet Hermès Criophore qui symbolisait gauchement le Sauveur sur les murailles des Catacombes. De même que le Porteur des boucs se transformait peu à peu en Bon Pasteur, l’évêque d’Hippone se dégageait lentement du rhéteur Augustin.

Il en avait conscience, en cet automne languissant de Cassiciacum, – cet automne qui était lourd de toutes les pourritures de l’été, mais qui annonçait déjà la grande paix de l’hiver. Les feuilles jaunies des châtaigniers s’amoncelaient au bord des chemins. Elles obstruaient le ruisseau qui coulait près de la salle de bains, et, pendant quelque temps, l’eau prisonnière s’arrêtait de chanter. Augustin tendait l’oreille. Son âme aussi était obstruée, – engorgée par tous les détritus de sa pensée et de ses passions. Mais il savait que, bientôt, le chant de sa vie nouvelle allait reprendre sur un mode triomphal, et il se répétait les paroles du psaume : « Cantate mihi canticum novum : Chantez-moi un cantique nouveau. »

Malheureusement, Augustin, à Cassiciacum, n’avait pas que le souci de son âme et de son salut : il en avait mille autres. Il en sera ainsi pendant toute son existence. Jusqu’au bout, il aspirera à la solitude, à la vie en Dieu, et jusqu’au bout Dieu lui imposera la charge de ses frères. Ce grand esprit vivra surtout par la charité.

Chez Verecundus, non seulement il était maître de maison, mais il avait à diriger et à administrer tout un domaine rural. Il est probable que chacun des hôtes de la villa s’y employait avec lui. On se partagea les rôles. Le bon Alypius, qui était au courant des affaires et qui connaissait les arcanes de la procédure, se chargea des relations extérieures, – des achats et des ventes, probablement aussi de la comptabilité. Sans cesse, il était sur la route de Milan. Augustin tenait la correspondance, distribuait, chaque matin, leur travail aux tâcherons de la ferme. Monique s’occupait du ménage, ce qui n’était pas une mince besogne dans une maison où, tous les jours, on était neuf à table. Mais la sainte s’acquittait de ses humbles fonctions avec une bonté et une abnégation touchantes : « Elle prenait soin de nous, dit Augustin, comme si nous eussions tous été ses enfants, et elle nous servait comme si chacun de nous eût été son père. »

Regardons-les un peu, ces « enfants » de Monique. Outre Alypius, que nous connaissons déjà, il y avait le jeune Adéodat, l’enfant du péché, – « mon fils Adéodat, dont le génie promet de grandes choses, si mon amour pour lui ne m’abuse pas ». Ainsi parle son père. Ce petit garçon était, paraît-il, un prodige, comme le sera, plus tard, le petit Blaise Pascal : « L’esprit de cet enfant m’épouvantait : Horrori mihi erat illud ingenium », dit encore son père. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il fut une âme angélique. Quelques mots de lui nous ont été conservés par Augustin. Ils embaument comme une gerbe de lis.

Plus près de la terre sont les autres membres de la famille : Navigius, son oncle, brave homme dont nous ne savons rien, sinon qu’il avait une maladie de foie, – l’ictère du colon africain, – et que, pour ce motif, il s’abstenait des plats sucrés. Rusticus et Lastidianus, les deux cousins, personnages aussi effacés que des figurants de tragédie. Enfin, les élèves d’Augustin : Trygetius et Licentius. Le premier, qui venait de faire un stage dans l’armée, était passionné pour l’histoire, « comme un vétéran ». Bien que son maître lui ait donné la parole dans quelques-uns de ses dialogues, sa physionomie reste, pour nous, imprécise. Il n’en est pas de même pour Licentius. Le fils de Romanianus, le mécène de Thagaste, fut le disciple chéri d’Augustin. On s’en aperçoit. Toutes les phrases qu’il lui a consacrées ont une chaleur d’accent, une couleur et un relief qui saisissent.

Ce Licentius se présente à nous comme le type de l’enfant gâté et du fils de famille, pétulant, vaniteux, présomptueux, très familier, ne se privant pas, à l’occasion, de plaisanter son professeur. Avec cela, étourdi, sujet à de brusques engouements, superficiel et un peu brouillon. Au demeurant, le meilleur fils du monde : mauvaise tête, mais bon cœur. C’était un franc païen, et je crois qu’il le resta toute sa vie, malgré les exhortations d’Augustin et celles du doux Paulin de Nole, qui le chapitrait en prose et en vers. Gros mangeur et beau buveur, il faisait pénitence à la table plutôt frugale de sainte Monique. Mais, quand la fièvre de l’inspiration s’emparait de lui, il en oubliait le boire et le manger et, dans sa soif poétique, il aurait tari, – nous dit son maître, – toutes les fontaines de l’Hélicon. Licentius versifiait avec passion : « C’est un poète presque parfait », écrit Augustin à Romanianus. L’ancien rhéteur savait son monde et comme il faut parler au père d’un élève riche, surtout quand il est votre bienfaiteur. À Cassiciacum, sous les yeux indulgents d’Augustin, l’élève mettait en vers la romanesque aventure de Pyrame et de Thisbé. Il en déclamait des morceaux devant les hôtes de la villa, car il avait une belle voix sonore. Puis il plantait là le poème commencé et, subitement, il s’éprenait de tragédies grecques, auxquelles, d’ailleurs, il ne comprenait rien : ce qui ne l’empêchait pas d’en rompre la tête à tout venant. Un autre jour, c’étaient les chants d’Église, alors dans toute leur nouveauté, qui l’enthousiasmaient. Ce jour-là, du matin au soir, on entendait Licentius chanter des cantiques.

À ce propos, Augustin raconte, avec une bonhomie candide, une certaine anecdote, qui, aujourd’hui, a besoin de toute l’indulgence du lecteur pour se faire accepter. Comme elle nous introduit au plus intime de ces mœurs mi-païennes, mi-chrétiennes, qui étaient encore celles d’Augustin, je la rapporterai dans sa simplicité.

Un soir donc, après le dîner, Licentius, étant sorti, se dirigea vers un retrait mystérieux, et là, tout à coup, il se mit à chanter ce verset de psaume : Dieu des vertus, convertis-nous, montre-nous ta face, et nous serons sauvés ! Depuis quelque temps, en effet, il ne chantait plus autre chose. Il répétait ce verset à satiété, comme on fait d’une mélodie nouvellement apprise. Mais la pieuse Monique, qui l’entendit, ne put supporter que, dans pareil lieu, on chantât des paroles aussi saintes. Elle rabroua le coupable. Sur quoi, le jeune écervelé répliqua assez lestement :

« Suppose, bonne mère, qu’un ennemi m’ait enfermé dans cet endroit : est-ce que tu crois que Dieu ne m’aurait pas écouté tout de même ?... »

Le lendemain il n’y songeait plus et, quand Augustin lui rappela l’incident, il déclara n’en avoir nul remords.

« Pour moi, reprit l’excellent maître, je n’en suis point choqué... En effet, ni cet endroit même, qui a scandalisé ma mère, ni les ténèbres ne sont trop en disconvenante avec ce cantique. Car d’où penses-tu que nous demandions à Dieu de nous retirer, pour nous convertir et contempler son visage ? N’est-ce pas de cette sentine des sens, où nos âmes sont plongées, et de ces ténèbres, dont l’erreur nous enveloppe ?... »

Et comme ce jour-là, on discutait sur l’ordre établi par la Providence, Augustin en prit prétexte pour faire à son élève un petit sermon édifiant. L’espiègle Licentius, ayant écouté le sermon, conclut non sans malice :

« Voyez un peu, quel concours admirable de circonstances pour me prouver que rien n’arrive, sinon dans le plus bel ordre et pour notre plus grand bien ! »

Cette réponse nous donne le ton de l’entretien entre Augustin et ses élèves. Néanmoins, si libre et enjouée que fût leur conversation, elle était toujours solide et visait à instruire. N’oublions pas que le rhéteur de Milan est encore professeur. Pendant la plus grande partie de la journée, il n’était occupé que des deux jeunes gens qu’on lui avait confiés. Dès qu’il avait expédié les affaires de la ferme, causé avec ses paysans et donné ses ordres aux ouvriers, il reprenait son métier de rhéteur. Le matin, on expliquait ensemble les Églogues de Virgile. Le soir, on discutait philosophie. Quand le temps était beau, on descendait dans la prairie, et la discussion se poursuivait à l’ombre des châtaigniers. S’il pleuvait, on se réfugiait dans la salle de repos attenant aux bains : il y avait là des lits, des coussins, des sièges moelleux, commodes pour la causerie, et la température égale des étuves voisines était bonne pour les bronches d’Augustin.

Nul apprêt dans ces dialogues, rien qui sente l’école. La dispute partait des choses qu’on avait sous les yeux, parfois d’un évènement menu et fortuit. Une nuit qu’Augustin ne dormait pas, – il avait des insomnies fréquentes, – la discussion fut commencée au lit. Car le maître et ses élèves couchaient dans la même chambre. L’oreille dressée dans les ténèbres, il faisait attention au murmure intermittent du ruisseau. Et il cherchait à s’expliquer ces intermittences... Soudain, Licentius s’agita sous ses couvertures, et, ramassant à tâtons un morceau de bois qui traînait, il tapa contre le pied de son lit, pour mettre en fuite les souris. Donc, il ne dormait pas, lui non plus, ni Trygetius, qui se retournait aussi dans son lit. Augustin en fut ravi : il avait deux auditeurs. Incontinent, il leur posa la question : « Pourquoi ces intermittences dans le cours du ruisseau ? N’obéissent-elles pas à une loi secrète ?... » Un thème de controverse était trouvé. Pendant plusieurs jours, on discuta sur l’ordre des choses.

Une autre fois, avant d’entrer dans la salle de bains, ils s’arrêtèrent pour regarder une bataille de coqs. Augustin fit remarquer aux jeunes gens « un certain ordre plein de convenance dans tous les mouvements de ces animaux privés de raison » :

« Voyez le vainqueur, leur dit-il. Son chant est fier. Ses membres ramassés font la roue, en signe orgueilleux de domination. Et voyez le vaincu, sans voix, le cou déplumé, l’attitude honteuse. Tout cela a je ne sais quelle beauté, en harmonie avec les lois de la nature... »

Nouvel argument en faveur de l’ordre : la discussion de la veille va rebondir.

Cette petite scène familière vaut la peine que nous nous y arrêtions, nous aussi. Elle nous montre un Augustin, non seulement très épris de la beauté, mais très attentif au spectacle du monde qui l’entoure. Les combats de coqs sont encore fort à la mode dans cette société romaine de la fin de l’Empire. La sculpture y avait, depuis longtemps, trouvé de gracieux sujets. Quand on lit ce passage d’Augustin, on se rappelle, entre autres motifs semblables, cette urne funéraire de Latran, où l’on voit représentés deux petits garçons, l’un qui pleure sur son coq vaincu, l’autre qui presse tendrement entre ses bras et qui baise le sien, le coq vainqueur, reconnaissable à la couronne qu’il tient dans ses ergots.

Augustin est toujours très près de ces humbles réalités. À tout instant, les choses extérieures font irruption dans le dialogue du maître et de ses disciples... Ils sont au lit par une nuit pluvieuse de novembre. Peu à peu, une lueur vague colore les fenêtres. Ils se demandent si c’est la lune, ou la pointe de l’aube... Ailleurs, le soleil se lève dans toute sa splendeur, et l’on décide qu’on ira dans le pré s’asseoir sur l’herbe. Ou bien le ciel se rembrunit : on apporte les lumières. Ou encore, c’est l’apparition du diligent Alypius, qui arrive de Milan...

De même qu’il note au passage ces détails fugitifs, Augustin accueille tous ses hôtes dans ses dialogues, il les admet à la discussion : sa mère, son frère, ses cousins, Alypius entre deux voyages d’affaires, et jusqu’à l’enfant Adéodat. Il connaît le prix du bon sens populaire, la divination d’un cœur pur, ou d’une âme pieuse nourrie dans la prière. Souvent Monique entrait dans la salle où l’on discutait, pour annoncer que le dîner était servi, ou pour tout autre motif. Son fils la priait de rester. Modestement, elle s’étonnait d’un tel honneur.

« Mère, dit Augustin, est-ce que tu n’aimes pas la vérité ? Alors, pourquoi rougirais-je de te donner une place parmi nous ? Même si tu n’aimais la vérité que médiocrement, je devrais encore te recevoir et t’écouter. À plus forte raison, puisque tu as pour elle un plus grand amour que pour moi, et je sais de quel amour tu m’aimes !... Rien ne saurait te détacher de la vérité, ni la crainte, ni la douleur, quelle qu’elle soit, ni la mort même. N’est-ce pas, de l’aveu de tous, le plus haut degré de la philosophie ? Comment hésiter, après cela, à me déclarer ton disciple ? »

Et Monique, toute confuse d’un tel éloge, de répondre avec une affectueuse brusquerie :

« Tais-toi ! Jamais tu n’as débité de plus grands mensonges ! »

La plupart du temps, ces entretiens étaient de purs jeux dialectiques, selon le goût de l’époque, des jeux un peu pédants, et subtils jusqu’à la fatigue. Le bouillant Licentius ne s’y plaisait pas toujours. Il avait des distractions fréquentes, dont son maître le tançait. Mais enfin, celui-ci entendait à la fois amuser ses deux nourrissons et exercer leur intelligence. À la fin d’une discussion, il leur disait en riant :

« À cette heure, le soleil m’avertit de remettre dans la corbeille les jouets que j’avais apportés pour les enfants... »

Remarquons-le en passant : c’est la dernière fois, – avant les siècles qui vont venir, d’universel silence intellectuel ou de scolastique aride, – c’est la dernière fois qu’on agite de hautes questions sur ce ton de badinage élégant et avec cette liberté d’esprit. La tradition commencée par Socrate sous les platanes de l’Ilissus va se clore, avec Augustin, sous les châtaigniers de Cassiciacum.

Et pourtant, quels que soient l’enjouement et la fantaisie de la forme, le fond de ces dialogues sur les Académiques, sur l’Ordre et sur la Vie heureuse, est sérieux, très sérieux même. La meilleure preuve de l’importance qu’Augustin y attachait, c’est que, par la suite, il les publia, après avoir pris soin de les faire sténographier. Des notarii assistaient à ces discussions et n’en laissaient rien perdre. L’avènement du scribe, du notaire, date de cette époque. L’administration du Bas-Empire fut effroyablement paperassière. À son contact, l’Église le devint aussi. Ne nous en plaignons pas trop, si cette manie écrivante nous a valu, avec beaucoup de fatras, de précieux documents historiques. En ce qui concerne Augustin, ces procès-verbaux des conférences de Cassiciacum ont au moins le mérite de nous renseigner sur l’état d’âme du futur évêque d’Hippone, en un moment décisif de sa vie.

Malgré leur apparence d’exercices scolaires, ces Dialogues nous révèlent, en effet, les préoccupations intimes d’Augustin au lendemain de sa conversion. En ayant l’air de réfuter les Académiques, il combat les erreurs dont il a si longtemps souffert. Il définit son idéal nouveau. Non, la recherche de la vérité, sans l’espoir de l’atteindre, ne saurait procurer le bonheur. Et le bonheur véritable n’est qu’en Dieu. Et s’il existe un ordre dans les choses, il faut mettre de l’ordre aussi dans son âme, pour la rendre capable de contempler Dieu. Il faut apaiser en elle le tumulte des passions : d’où la nécessité de la réforme intérieure et, finalement, de l’ascétisme.

Mais Augustin se rend bien compte que ces vérités ont besoin d’être adaptées à la faiblesse des deux jeunes gens qu’il instruit, et aussi du commun des hommes. En ces années-là, il n’a pas encore l’intransigeance que lui donnera bientôt une plus haute vertu, intransigeance d’ailleurs combattue sans cesse par sa charité et par des ressouvenirs tenaces de lettré. En matière de morale mondaine et d’éducation, il formule alors la règle de conduite que la sagesse chrétienne de l’avenir adoptera : « Si vous avez toujours l’ordre à cœur, dit-il à ses élèves, il faut retourner à vos vers. Car la connaissance des sciences libérales, mais une connaissance sobre et réglée, forme des hommes qui aimeront la vérité... Mais il est d’autres hommes, ou, pour mieux dire, d’autres âmes, qui, bien que retenues dans leurs corps, sont recherchées, pour des noces immortelles, par le meilleur et le plus beau des époux. Ces âmes, il ne leur suffit pas de vivre, elles veulent vivre heureuses... Pour vous, allez, en attendant, retrouver vos Muses ! »

Allez retrouver vos Muses : le beau mot ! Qu’il est humain et qu’il est sage ! Voilà nettement indiqué le double idéal de ceux qui continuent à vivre dans le monde selon la loi chrétienne de sobriété et de modération, – et de ceux qui aspirent à vivre en Dieu. Quant à Augustin, son choix est fait. Il ne retournera plus en arrière. Ces dialogues de Cassiciacum, c’est son adieu suprême à la Muse païenne.

 

 

 

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II

 

 

L’EXTASE DE SAINTE MONIQUE

 

 

On passa l’hiver à Cassiciacum. Si absorbé qu’il fût par les travaux de la villa et par le souci de ses élèves, Augustin s’occupait surtout de la grande affaire de son salut.

Les Soliloques, qu’il écrivait alors, reproduisent jusqu’au ton passionné des méditations auxquelles il se livrait habituellement pendant ses veillées et ses nuits d’insomnie. Il cherchait Dieu en gémissant : « Fac me, Pater, quærere te : Fais, ô mon Père, que je te cherche ! » Mais il le cherchait encore plus en philosophe qu’en chrétien. Le vieil homme n’était pas mort en lui. Il n’avait pas dépouillé complètement le rhéteur ni l’intellectuel. Il restait le cœur trop tendre, qui avait tant sacrifié aux affections humaines. Dans ces ardents dialogues entre sa raison et lui, on sept bien que la raison n’est pas tout à fait maîtresse : « Je n’aime maintenant que Dieu et l’âme », déclare Augustin avec une pointe de présomption. Et sa raison, qui le connaît, de répondre : « Tu n’aimes donc pas tes amis ? – J’aime l’âme : comment pourrais-je ne pas les aimer ? » Que manque-t-il à cette phrase d’un sentiment exquis et déjà si détaché, pour donner un son purement chrétien ? À peine une nuance d’accent.

Lui-même commençait à s’apercevoir qu’il fallait moins philosopher et se rapprocher davantage de l’Écriture, – en écouter la sagesse avec un cœur contrit et humilié. Sur les indications d’Ambroise, qu’il avait consulté par lettre, il entreprit de lire les prophéties d’Isaïe, comme celui de tous les livres sacrés qui contient l’annonce la plus claire de la Rédemption. Les difficultés qu’il y rencontra le découragèrent : il en remit la lecture à plus tard. Entre temps, il avait envoyé à la municipalité de Milan sa démission de professeur de rhétorique. Puis, quand le Moment fut venu, il adressa, par écrit, à l’évêque Ambroise la confession de ses erreurs et de ses fautes, en lui marquant son intention bien arrêtée de recevoir le baptême. Il le reçut sans bruit, le 25 avril, aux fêtes de Pâques de l’année 387, avec son fils Adéodat et son ami Alypius. Celui-ci s’y était préparé pieusement, s’infligeant les plus rudes austérités, jusqu’à marcher pieds nus, en hiver, sur le sol glacé.

Voilà donc les solitaires de Cassiciacum de retour è Milan. Les deux élèves d’Augustin l’avaient quitté. Trygetins était sans doute reparti pour l’armée. Licentius s’installait à Rome. Mais un autre compatriote, un Africain de Thagaste, Evodius, ancien agent d’affaires de l’empereur, vint s’adjoindre au petit groupe des nouveaux convertis. Evodius, futur évêque d’Uzale, en Afrique, et baptisé avant Augustin, était un homme d’une piété scrupuleuse et d’une foi entière. Il s’entretenait dévotement avec son ami, qui, au sortir du baptême, goûtait tout l’apaisement de la Grâce. On parlait de cette communauté que saint Ambroise avait fondée ou organisée aux portes de Milan, et, par comparaison avec une vie si austère, Augustin s’apercevait que celle qu’il avait menée à Cassiciacum était encore entachée de paganisme. Il fallait aller jusqu’au bout de la conversion, vivre en cénobite, à la façon d’Antoine et des solitaires de la Thébaïde. Alors il réfléchit qu’il possédait toujours un peu de bien à Tagaste, une maison, des champs. On s’y établirait, on vivrait là dans le renoncement, comme des moines. La pureté du petit Adéodat le prédestinait à cette existence ascétique. Quant à Monique, qui, depuis longtemps, avait pris le voile des veuves, elle n’avait rien à changer à ses habitudes pour mener, auprès de son fils et de son petit-fils, une vie toute sainte. D’un commun accord, on décida qu’on se rembarquerait pour l’Afrique et qu’on y mettrait ce projet à exécution.

Ainsi, au lendemain de son baptême, Augustin n’a qu’un désir, s’ensevelir dans la retraite, vivre d’une vie humble et cachée, partagée entre l’étude de l’Écriture et la contemplation de Dieu. Dans la suite, ses ennemis l’accusèrent de s’être converti par ambition, en vue des honneurs et des richesses de l’épiscopat. C’est une calomnie toute gratuite. Sa conversion fut des plus sincères, des plus désintéressées, – et aussi des plus héroïques : il avait trente-trois ans. Quand on songe à tout ce qu’il avait aimé, à tout ce qu’il abandonnait, on ne peut que courber la tête et fléchir le genou devant la haute vertu d’un tel exemple.

La caravane se mit en route, dans le courant de l’été, et traversa l’Apennin pour s’embarquer à Ostie. La date de cet exode n’a pu être précisée. Peut-être Augustin et ses compagnons fuyaient-ils devant les bandes de l’usurpateur Maxime, qui, dès la fin d’août, franchit les Alpes, et marcha sur Milan, tandis que le jeune Valentinien se réfugiait à Aquilée avec toute sa cour. En tout cas, c’était un voyage fatigant, surtout en cette saison chaude. Monique arriva très affaiblie. Une fois à Ostie, on dut attendre le départ d’un bateau pour l’Afrique. L’occasion propice ne se présentait pas tous les jours. À cette époque-là, on était à la merci de la mer, du vent, et de mille autres circonstances. Le temps ne comptait point, on le dépensait avec prodigalité. On voyageait à petites journées, en longeant les côtes, où les escales se prolongeaient au gré du patron. Sur ces navires, – des balancelles à peine pontées, – si la traversée était interminable et peu sûre, elle était surtout fort, incommode. On ne se hâtait pas d’en subir les tortures, on les espaçait le plus possible par des relâches multipliées. Pour toutes ces raisons, nos Africains firent un assez long séjour à Ostie. Ils descendirent sans doute chez des frères chrétiens, des hôtes d’Augustin et de Monique, dans une maison tranquille, loin du bruit et des foules cosmopolites, qui encombraient les hôtelleries du port.

Placée à l’embouchure du Tibre, Ostie était à la fois le port et l’entrepôt de Rome. Les, navires de l’annone y apportaient les huiles et les blés d’Afrique. C’était un lieu de transit pour le commerce, un point de débarquement pour les émigrants de toutes les parties de la Méditerranée.. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un misérable village. Mais, à quelque distance de cette bourgade, les fouilles des archéologues ont fait surgir, en ces derniers temps, les vestiges d’une grande ville. À l’entrée, ils ont découvert une nécropole, avec des tombeaux en arcosolia, où fut peut-être déposé le corps de sainte Monique, – et, dans cette nécropole, une belle statue mutilée, – un Génie funéraire ou une Victoire aux larges ailes repliées comme celles des anges chrétiens. Puis, le forum avec ses boutiques, la caserne des vigiles, des thermes, un théâtre, plusieurs grands temples, des rues à galeries, pavées de larges dalles, des magasins pour les marchandises : on y reconnaît encore, alignés contre les murs, les trous dans lesquels s’emboîtaient les panses des amphores. Tous ces débris éveillent l’idée d’un centre populeux, où le mouvement du trafic et de la navigation était intense.

Dans cette ville bruyante, Augustin et sa mère trouvaient pourtant le moyen de se recueillir, de s’unir par la méditation et la prière. Au milieu de cette agitation un peu vulgaire, parmi cette rumeur de marine et de commerce, se place une scène mystique où l’amour purifié de la mère et du fils nous apparaît comme dans une lumière d’apothéose. Ils eurent, à Ostie, comme un avant-goût de l’union éternelle en Dieu. C’était dans la maison où ils étaient descendus. Ils causaient doucement, appuyés à une fenêtre, qui s’ouvrait sur le jardin... Mais la scène a été popularisée par le tableau trop fameux d’Ary Scheffer. On se le rappelle : deux figures pâles, exsangues, dépouillées de chair, où ne vivent que des yeux ardents élancés vers l’azur, – un azur dense, impénétrable, lourd de tous les secrets de l’éternité. Nul objet sensible, rien, absolument rien ne les distrait de leur contemplation. La mer elle-même, quoique indiquée par le peintre, se confond presque avec la ligne bleue de l’horizon. Deux âmes et le ciel, – voilà tout le sujet.

C’est de la poésie vivante figée dans de la pensée abstraite. L’attitude des personnages, – noblement assis et non plus appuyés au rebord de la fenêtre, – a pris, dans le tableau de Scheffer, on ne sait quoi d’apprêté, de légèrement théâtral. Et l’ensemble est d’une sécheresse froide, qui contraste avec la chaleur lyrique du récit des Confessions.

Pour moi, j’avais toujours cru, – peut-être sur la foi de ce tableau, – que la fenêtre de la maison d’Ostie s’ouvrait, par-dessus le jardin, jusqu’à la perspective de la mer. La mer, symbole de l’infini, devait être présente, – me semblait-il, – à l’entretien suprême de Monique et d’Augustin. À Ostie même, j’ai dû abandonner cette idée trop littéraire : la mer y est invisible. Sans doute, à cette époque, le rivage n’était pas aussi ensablé qu’il l’est aujourd’hui. Mais la côte est tellement basse que, tout près de l’embouchure actuelle du Tibre, on ne devine la proximité de la mer que par le reflet des vagues dans l’atmosphère, une sorte de halo nacré, qui tremble au bord du ciel. Maintenant, j’incline à penser que la fenêtre de la maison d’Ostie était plutôt tournée vers le vaste horizon mélancolique de l’Agro romano : « Nous parcourûmes, l’une après l’autre, – dit Augustin, – toutes les choses corporelles, jusqu’au ciel lui-même. » N’est-il pas vraisemblable de supposer que ces choses corporelles, – ces formes de la terre, avec ses plantes, ses fleuves, ses villes et ses montagnes, – ils les avaient sous les yeux ? Le spectacle austère qui se déroulait devant leur regard était d’accord, en tout cas, avec les dispositions de leurs âmes.

Cette grande plaine désolée n’a rien d’opprimant, rien qui retienne la vue sur des détails trop matériels. Les couleurs en sont pâles et légères, comme sur le point de s’évanouir. D’immenses étendues stériles, uniformément fauves, où brille, çà et là, un peu de rose, un peu de vert ; des genêts, des ajoncs près des berges de la rivière, ou quelques boschetti aux feuillages poussiéreux, qui tranchent faiblement dans la blondeur du sol. À droite, une forêt de pins. À gauche, les ondulations des collines romaines expirent dans un vide d’une tristesse infinie. Au fond, la masse violette des monts Albains, aux contours voilés et très doux, se dessine confusément sur le cristal limpide et souriant du ciel.

Accoudés à la fenêtre, Augustin et Monique regardaient. C’était au crépuscule sans doute, à l’heure où les fenêtres méridionales s’ouvrent à la fraîcheur, après une journée brûlante. Ils regardaient : « Nous admirions, dit Augustin, la beauté de tes œuvres, ô mon Dieu !... » Nome était là-bas, derrière les collines, avec ses palais, ses temples, le resplendissement de ses dorures et de ses marbres. Mais l’image lointaine de la Ville impériale ne pouvait vaincre cette tristesse éternelle qui monte de l’Agro. Un air de nostalgie funèbre pesait sur cette lande, prête à sombrer sous l’envahissement des ombres. Ces vaines apparences corporelles qui se défaisaient d’elles-mêmes, comme il était facile de s’en détacher !... « Alors, reprend Augustin, nous portâmes plus haut nos esprits. » (Il parle comme si lui et sa mère s’étaient élevés, d’un vol égal, à la contemplation. Plus probablement, il y fut entraîné par Monique, depuis longtemps familière avec les voies spirituelles, habituée aux visions, aux colloques mystiques avec son Dieu...) Où était-il ce Dieu ? Toutes les créatures interrogées par leur pressante supplication leur répondaient : « Quære super nos !... Cherche au-dessus de nous ! » Ils cherchaient, ils montaient toujours : « Nous parvînmes à nos âmes, mais nous les dépassâmes pour atteindre, Seigneur, à cette région d’inépuisable abondance, où tu rassasies éternellement Israël du pain de Vérité... Or, tandis que nous parlions, et que nous nous élancions, affamés, vers cette région divine, par un bond de tout notre cœur, nous y touchâmes un instant... Puis, en soupirant, nous retombâmes, y laissant attachées les prémices de notre esprit, et nous redescendîmes à ces balbutiements de nos lèvres, – à cette parole mortelle, qui commence et qui finit... »

« Nous retombâmes ! » L’inexprimable vision s’était éclipsée. Mais un grand silence s’était fait en eux, silence des choses, silence de l’âme. Et ils se disaient :

« Si ce silence pouvait se prolonger, toutes les autres visions inférieures se dissoudre, et cette vision unique emporter l’âme, l’absorber et l’abîmer dans la joie de la contemplation, de telle sorte que la vie éternelle fût semblable à cet instant d’intelligence, qui nous a fait soupirer d’amour, – ne serait-ce pas là l’accomplissement de cette parole : « Entre dans la joie de ton Seigneur ? » – Et quand y entrerons-nous ? N’est-ce point, ô mon Dieu, lorsque nous ressusciterons d’entre les morts ?... »

Ils reprenaient terre peu à peu. Les couleurs mourantes du couchant s’éteignaient dans les brumes de l’Agro. Le monde entrait dans la nuit. Alors Monique, touchée d’un infaillible pressentiment, dit à Augustin :

« Mon fils, pour moi, il n’y a plus rien qui me charme en cette vie. Je ne sais, en vérité, ce que je fais ici-bas, ni pourquoi j’y suis encore !... Une seule chose me faisait souhaiter d’y rester quelque temps, c’était le désir de te voir, avant de mourir, chrétien et catholique. Mon Dieu a comblé ce désir au delà de mes vœux !... Que fais-je donc ici ?... »

Elle le sentait : son message était rempli. Elle avait épuisé, comme dit Augustin, toute l’espérance du siècle, consumpta spe sæculi. Pour elle, le départ était proche. Cette extase fut celle d’une mourante, qui a levé un coin du voile et qui n’est déjà plus de cette terre.

En effet, cinq ou six jours après, elle tomba malade. Elle avait les fièvres. Le climat d’Ostie était fiévreux, comme il l’est encore aujourd’hui, et il était malsain habituellement, à cause de tous ces étrangers qui apportaient là les contagions de l’Orient. En outre, les fatigues d’un long voyage, en plein été, avaient exténué cette femme vieille avant l’âge. Elle dut s’aliter. Bientôt son état empira, au point qu’elle perdit tout à fait connaissance. On crut qu’elle agonisait. Tous s’empressaient autour de son lit : Augustin, son frère Navigius, Evodius, les deux cousins de Thagaste, Rusticius et Lastidianus. Mais, tout à coup, elle tressaillit, se souleva l’air égaré :

« Où étais-je ? » dit-elle.

Puis, voyant la consternation sur les visages, devinant qu’elle était perdue, elle prononça d’une voix ferme :

« Vous enterrerez ici votre mère ! »

Navigius, épouvanté par cette image de la mort, protesta, de tout son amour filial :

« Non, mère, tu guériras ! Tu reverras la patrie, tu ne mourras pas sur la terre étrangère ! »

Elle le regarda avec des yeux douloureux, comme affligée de ce qu’il parlait si peu chrétiennement, et, se tournant vers Augustin :

« Entends-tu ce qu’il dit ? »

Et, après un silence, elle reprit d’une voix plus ferme, comme pour dicter à ses fils ses dernières volontés :

« Enterrez ce corps où vous voudrez, et ne vous en mettez point en peine ! La seule chose que je vous demande, c’est de vous souvenir de moi à l’autel du Seigneur, partout où vous serez !... »

C’était le sacrifice suprême ! Comment une Africaine, si attachée à son pays, pouvait-elle accepter d’être ensevelie en terre étrangère ? Dans cette société, où les idées païennes demeuraient encore vivaces, le lieu de la sépulture était une grosse affaire. Monique, comme toutes les autres veuves, avait pris soin de la sienne. À Thagaste, elle avait fait préparer sa place, à côté de son mari Patricius. Et voilà que, maintenant, elle paraissait y renoncer. Les compagnons d’Augustin s’étonnaient d’une telle abnégation. Quant à lui, il admirait que la Grâce eût transformé à ce point l’âme de sa mère. Et, songeant à toutes les vertus de sa vie, à la ferveur de sa foi, – dès cet instant, il ne douta point qu’elle ne fût une sainte.

Elle languit encore quelque temps. Enfin, le neuvième jour de sa maladie, elle expira à l’âge de cinquante-six ans.

Augustin lui ferma les yeux. Une douleur immense gonflait son cœur. Pourtant, lui qui avait les larmes si promptes, il eut le courage de ne point pleurer... Tout à coup, un sanglot perçant éclata dans la chambre mortuaire : c’était le jeune Adéodat qui se lamentait à la vue du cadavre. Il sanglotait d’une façon tellement déchirante, que les assistants, démoralisés par la détresse de cette plainte, furent obligés de le faire taire. Cela frappa si profondément Augustin, que, bien des années après, le brisement de ce sanglot résonnait encore à son oreille. « Il me sembla, – dit-il, – que c’était mon âme d’enfant, qui s’échappait ainsi avec les gémissements de mon fils. » Pour lui, – de tout l’effort de sa raison en lutte contre son cœur, – il ne voulait considérer que la gloire où la Sainte venait d’entrer. Ses compagnons étaient dans les mêmes sentiments... Aussitôt Evodius saisit un psautier et, devant le corps à peine refroidi de Monique ; il entonna le psaume : « Je chanterai, Seigneur, ta miséricorde et ta justice. » Tous ceux qui étaient dans la maison reprenaient les versets du chant sacré.

Cependant, on entraîna Augustin dans une pièce voisine, tandis que les ensevelisseurs procédaient à la toilette funèbre. Ses amis et ses proches l’entouraient. Il consolait les autres et lui-même. Selon l’usage, il discourait sur la délivrance de l’âme fidèle, sur la béatitude qui lui est promise. On, aurait pu croire qu’il était insensible : « Mais moi, mon Dieu, tout en parlant, je m’approchais de ton oreille, où nul ne pouvait m’entendre, je me reprochais ma faiblesse, et je m’efforçais d’arrêter le flux de ma douleur... Hélas ! je savais tout ce que je comprimais dans mon cœur. »

Même à l’église, où l’on offrit le sacrifice pour l’âme de Monique, puis au cimetière, devant le cercueil, il ne pleura point. Par une pudeur toute chrétienne, il craignait de scandaliser ses frères, en imitant la désolation des païens et de ceux qui meurent sans espérance. Mais cet effort même qu’il faisait pour retenir ses larmes lui devenait une autre souffrance. Sa journée s’acheva dans une tristesse noire, une tristesse qu’il n’arrivait point à secouer et sous laquelle il étouffait. Alors, se souvenant du proverbe grec : « le bain chasse les soucis », l’idée lui vint, pour en finir, d’aller aux thermes. Il entra au tepidarium, s’allongea sur la plaque brûlante. Remède inutile : « L’amertume de mon chagrin ne sortit point de mon cœur avec la sueur qui coulait de mes membres. » Les serviteurs l’enveloppèrent de linges tièdes et le conduisirent au lit de repos. Accablé par la fatigue et par tant d’émotions, il s’endormit d’un lourd sommeil. Le lendemain, au réveil, une alacrité nouvelle remplissait tout son être. Des vers chantaient dans sa mémoire : c’étaient les premières paroles de l’hymne confiante et joyeuse de saint Ambroise :

 

          Dieu créateur de toutes choses,

          Modérateur des cieux, qui revêts

          Le jour de splendeur et de beauté, –

          Donne à la nuit la grâce du sommeil,

          Afin que le repos rende nos membres fatigués

          À leur labeur coutumier,

          Relève nos âmes abattues

          Et les délivre des angoisses et des deuils !...

 

Soudain, à ce mot de deuils, la pensée de sa mère morte ressurgit en lui, avec le regret de toute la tendresse dont il était privé. Un flot de désespoir le roula. Il s’abattit, en sanglotant, sur son lit, et il pleura enfin toutes les larmes qu’il refoulait depuis si longtemps.

 

 

 

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III

 

 

LE MOINE DE THAGASTE

 

 

Près d’une année s’écoula avant qu’Augustin se remît en route. On s’explique mal ce retard. Pourquoi différa-t-il ainsi son retour en Afrique, lui qui était si pressé de fuir le monde ?

Il est probable que la maladie de Monique, le soin de ses funérailles et d’autres affaires à régler le retinrent à Ostie jusqu’au seuil de l’hiver. Le temps était redevenu mauvais, la mer dangereuse. La navigation s’interrompait régulièrement dès le mois de novembre, quelquefois même plus tôt, dès les premiers jours d’octobre, si les tempêtes de l’équinoxe étaient exceptionnellement violentes. Il fallut attendre la belle saison. Puis on apprit que les flottes de l’usurpateur Maxime, alors en guerre contre Théodose, bloquaient les côtes d’Afrique. Les voyageurs risquaient d’être capturés par l’ennemi. Pour toutes ces raisons, Augustin ne put s’embarquer avant la fin de l’été suivant.

Dans l’intervalle, il s’établit à Rome. Il y employa ses loisirs à se documenter sur les manichéens, ses frères de la veille. Converti au catholicisme, il devait prévoir des attaques passionnées de la part de ses anciens coreligionnaires. Pour leur fermer la bouche, il réunit contre eux un volumineux dossier, bourré des plus récents scandales. Il se préoccupa aussi d’approfondir leurs doctrines, afin de les mieux réfuter : le dialecticien ne sommeillait jamais en lui. Entre temps, il visitait les monastères romains, en étudiait la règle et l’organisation, y cherchant un modèle pour le couvent qu’il projetait toujours de fonder dans son pays. Enfin, dans le courant d’août ou de septembre 388, il revint à Ostie, où il trouva un bateau qui partait pour Carthage.

Quatre ans auparavant, vers la même époque, il faisait le même voyage en sens inverse. La traversée était belle, on percevait à peine le mouvement du navire. C’est le temps des grands calmes en Méditerranée. Jamais elle n’est plus féerique que dans ces mois d’été. Le ciel, légèrement teinté de bleu, se confond avec la mer toute blanche, étalée en une large nappe sans rides, moire liquide et souple, où passent des frissons d’ambre et des rousseurs orangées, quand le soleil se couche. Nulle forme précise, seulement des reflets d’une suavité étrange, des vapeurs nacrées, la douceur de l’azur à l’infini.

Augustin, à Carthage, s’était accoutumé à la magnificence de ces spectacles marins. En ce moment, la mer avait la même face apaisée et radieuse qu’il lui avait vue quatre ans plus tôt. Mais combien, depuis, son âme était changée ! Au lieu du trouble et du mensonge qui déchiraient son cœur et qui l’enténébraient, la lumière sereine de la Vérité, et, plus profond que celui de la mer, le grand apaisement de la Grâce. Augustin rêvait. Au loin, les îles Lipari s’enfonçaient dans les ombres crépusculaires, le cratère fumeux du Stromboli n’était plus qu’un point noir, cerné entre le double azur du, ciel et des vagues. Ainsi, le souvenir de ses passions, de toute sa vie antérieure, sombrait sous la montée victorieuse de la paix céleste. Il croyait que cet état délicieux allait se prolonger, emplir toute la durée de sa vie nouvelle : il ne savait rien au monde de plus doux...

Encore une fois, il se méconnaissait. Sur le plancher fragile de ce bateau qui le portait, il ne sentait pas la force de l’énorme élément, assoupi sous ses pieds, et qui allait se déchaîner au premier souffle du vent, – et il ne sentait pas non plus la surabondance d’énergie qui gonflait. son cœur renouvelé par la Grâce, – énergie qui allait susciter une des existences les plus complètes, les plus ardentes, les plus riches de pensée, de charité et d’œuvres, qui aient illuminé l’histoire. Tout à son rêve de cloître, au milieu des amis qui l’entouraient, il se répétait sans doute la parole de l’Écriture : « Voici qu’il est bon et doux que des frères habitent sous le même toit... » Il pressait les mains d’Alypius et d’Evodius, tandis que des larmes montaient à ses yeux...

Le soleil avait disparu. Toute l’étendue frigide, désertée par la lumière, s’éteignait dans l’angoisse confuse de la nuit tombante.

 

Enfin, après avoir longé les côtes de la Sicile, ils arrivèrent à Carthage. Augustin ne fit qu’y passer. Il avait hâte de revoir Thagaste et de s’y ensevelir dans la retraite. Cependant des signes favorables l’y accueillirent et semblèrent l’encourager dans sa résolution. Un songe avait annoncé son retour à son ancien élève, le rhéteur Elogius. Il assista aussi à la guérison miraculeuse d’un avocat de Carthage, Innocentius, chez qui il était descendu avec ses compagnons.

Il partit donc pour Thagaste aussitôt qu’il le put. Tout de suite, il s’y rendit populaire, en donnant aux pauvres le peu qui lui restait de l’héritage paternel, selon le précepte évangélique. En quoi consista au juste ce dépouillement volontaire, il ne nous l’a point dit en termes suffisamment explicites. Il parle d’une maison et de quelques petits champs, paucis agellulis, qu’il aurait aliénés. Pourtant, il ne cessa point d’y demeurer, tout le temps qu’il fut à Thagaste. Il est probable qu’il vendit, en effet, ces quelques lopins de terre, qu’il possédait encore, et qu’il distribua le produit de la vente aux indigents. Quant à la maison, il l’aurait cédée, avec ses dépendances, à la communauté catholique de sa ville natale, à condition d’en conserver l’usufruit et de recevoir, en échange, ce qui était nécessaire à sa subsistance et à celle de ses frères.

À cette époque, beaucoup de personnes pieuses procédaient ainsi, lorsqu’elles donnaient leurs biens à l’Église. Les biens d’Église étaient intangibles et exempts d’impôts, c’était une manière détournée de se soustraire soit aux rapines du fisc, soit aux confiscations arbitraires ou aux expropriations à main armée. En tout cas, les âmes détachées du monde et avides de repos trouvaient, dans ces donations, un moyen héroïque de s’épargner le souci d’une fortune ou d’une propriété à gérer. Quand ces fortunes et, ces propriétés étaient considérables, les généreux donateurs éprouvaient, nous dit-on, une véritable délivrance à s’en débarrasser.

La question matérielle une fois réglée, Augustin s’occupa d’aménager, dans sa maison, un monastère à la ressemblance de ceux qu’il avait vus à Rome et à Milan. Son fils Adéodat, ses amis Alypius et Evodius, Sévère qui devint évêque de Milève, partageaient sa solitude. Mais il y avait sûrement, auprès de lui, d’autres solitaires, auxquels il fait allusion dans ses lettres. Leur règle était sans doute encore un peu lâche. Les frères de Thagaste n’étaient point soumis à la claustration. Tout se bornait, pour eux, à des jeûnes, à un régime spécial, à des prières et à des méditations en commun.

Dans cette retraite à demi rustique (le monastère se trouvait aux portes de la ville), Augustin était heureux : il avait enfin réalisé le projet qui lui tenait au cœur depuis si longtemps. Se recueillir, prier, étudier l’Écriture surtout, l’approfondir jusque dans ses parties les plus secrètes, la commenter avec cette ferveur et cette piété, dont l’Africain a, de tout temps, entouré ce qui est écrit, – il lui semblait qu’il y avait là, pour lui, de quoi remplir toutes les minutes de sa vie. Mais ce n’est pas en vain que, pendant près de vingt ans, on a enseigné, disserté, discuté, écrit. Augustin a beau s’être converti : à Thagaste, comme à Cassiciacum, il se souvient toujours de l’école. Pourtant, il fallait en finir une bonne fois. Le nouveau moine fit ce qu’on pourrait appeler son testament de professeur.

Il acheva alors ou il revit des traités didactiques, qu’il avait commencés à Milan et qui embrassaient tous les arts libéraux : la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la géométrie, l’arithmétique, la philosophie, la musique. De tous ces livres, il ne termina que le premier, le traité sur la grammaire, – les autres n’étaient que des résumés : ils sont, aujourd’hui, perdus. En revanche, nous avons conservé les six livres sur la musique, commencés aussi à Milan, et qu’il acheva, comme en se jouant, pendant ses loisirs de Thagaste. Ce sont des dialogues entre lui et son élève, le poète Licentius, sur la métrique et la versification. Mais nous savons par lui-même qu’il se proposait de pousser plus loin son œuvre, et, dans une seconde partie, d’écrire sur la mélodie, c’est-à-dire sur la musique proprement dite. Il n’en trouva jamais le temps : « Quand une fois, dit-il, le fardeau des affaires ecclésiastiques me fut imposé, toutes ces douces choses me sont tombées des mains. »

Ainsi le moine Augustin ne se repose de la prière et de la méditation, que pour s’occuper de musique et de poésie. Il a cru devoir s’en excuser : « En cela, je n’ai eu qu’une intention. Sans vouloir arracher brusquement les jeunes gens ou les personnes d’un autre âge, que Dieu a douées d’un bon esprit, aux idées sensibles et aux lettres charnelles, auxquelles il leur est difficile de ne pas être attachées, – j’ai essayé, par les leçons du raisonnement, de les en détourner peu à peu, et, par amour de l’immuable vérité, de les attacher au Dieu, seul maître de toutes choses... Celui qui lira ces livres verra que, si j’ai fréquenté les poètes et les grammairiens, c’est plutôt forcé par les nécessités du voyage que par le désir de me fixer au milieu d’eux... Telle est la voie que j’ai choisie pour marcher avec les faibles, n’étant pas très fort moi-même, plutôt que de me précipiter dans le vide avec des ailes encore débiles...

Encore une fois, comme tout cela est humain, et sage, – et modeste aussi ! Augustin n’a rien d’un fanatique. Nulle conscience plus droite que la sienne, plus obstinée même à déraciner l’erreur. Mais il sait qu’il est homme, que la vie d’ici-bas est un voyage parmi d’autres hommes, faibles comme lui, et il s’accommode aux nécessités du voyage. Oui, sans doute, pour le chrétien parvenu au suprême renoncement, qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que la science, « qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel » ? Pourtant, ces lettres et ces sciences charnelles sont autant d’échelons ménagés à notre faiblesse, pour l’élever insensiblement jusqu’au monde intelligible. Prudent conducteur des âmes, Augustin ne veut pas brusquer l’ascension. En ce qui concerne la musique, il serait peut-être encore plus indulgent pour elle que pour les autres arts : car « c’est par les sons que l’on saisit le mieux quel est, dans toute espèce de mouvements, le pouvoir des nombres ; et leur étude, nous conduisant ainsi par degré jusqu’aux secrets les plus intimes et les plus élevés de la vérité, découvre, à ceux qui l’aiment et la recherchent, la Sagesse et la Providence divines en toutes choses... » Il y reviendra toujours, à cette musique tant aimée, il y reviendra malgré lui. Sévèrement, il se reprochera, plus tard, le plaisir qu’il goûte aux chants : le vieil instinct persistera quand même. Il était né musicien. Il le restera jusqu’à son agonie.

À ce moment de sa vie, s’il ne rompt pas tout à fait avec les arts et les lettres profanes, c’est, avant tout, pour des raisons de convenance pratique. Une autre préoccupation perce encore à travers ces traités didactiques : celle de prouver aux païens qu’on peut être chrétien sans être pour cela un barbare et un illettré. En face de ses adversaires, la position d’Augustin est extrêmement forte. Aucun d’eux n’était en mesure de rivaliser avec lui ni pour l’étendue des connaissances, ni pour la diversité heureuse, ni pour la richesse des dons intellectuels. Tout l’héritage antique, il l’avait entre ses mains. Il pouvait dire aux païens : « Ce que vous admirez chez vos écrivains et vos philosophes, je l’ai fait mien. Le voilà ! Reconnaissez sur mes lèvres l’accent de vos orateurs ! Eh bien ! tout cela, que vous prisez si haut, moi je le méprise ! La science du monde n’est rien sans la sagesse du Christ ! »

Évidemment, la rançon de cette culture universelle, peut-être, sur certains points, trop embarrassante, Augustin l’a payée : il a souvent abusé de sa science, de sa virtuosité oratoire et dialectique. Qu’importe si, même dans ces excès, il n’est guidé que par le souci des âmes, par le désir de les édifier et de leur souffler son ardeur de charité ? À Thagaste, il discute avec ses frères, avec son fils Adéodat. Il est toujours le maître : il en a conscience ; mais, dans ce rôle périlleux, que d’humilité ! La conclusion du livre du Maître, qu’il écrivit alors, c’est que toutes les paroles de celui qui enseigne sont inutiles, si le Maître intérieur n’en révèle la vérité à celui qui écoute.

Sous le manteau bourru du moine, il continue donc son métier de rhéteur. Il est venu à Thagaste avec l’intention de se retirer du monde et de vivre en Dieu, – et le voilà qui dispute, qui desserte, et qui écrit plus que jamais ! Le monde le poursuit et l’obsède jusque dans sa retraite. Il se dit que, là-bas, à Rome, à Carthage, à Hippone, il y a des gens qui pérorent sur les forums et dans les basiliques, qui chuchotent dans les conciliabules secrets, et qui séduisent de pauvres esprits désarmés contre l’erreur. Au plus vite, il faut confondre ces imposteurs, les démasquer, les réduire au silence. De tout son cœur, Augustin se jette à cette tâche, où il excelle. Il attaque, surtout, ses anciens amis, les manichéens. Il écrit plusieurs traités contre eux. À voir l’acharnement qu’il y met, on juge de la place que le manichéisme avait tenu dans sa pensée, et aussi des progrès de la secte en Afrique.

Cette campagne fut même la cause de tout un renouvellement dans sa manière d’écrire. Afin d’atteindre les lecteurs les plus incultes, il se mit à employer la langue populaire, ne reculant pas devant un solécisme, lorsque ce solécisme lui paraissait indispensable pour expliquer sa pensée. Ce dut être, pour lui, une cruelle mortification. Jusque dans ses derniers écrits, il tint à prouver que nulle élégance de langage ne lui était étrangère. Mais sa véritable originalité n’est pas là. Quand il fait du beau style, sa période est lourde, empêtrée, souvent obscure. Au contraire, rien de plus vif, de plus clair, de plus coloré, et, comme nous disons aujourd’hui, de plus direct que la langue familière de ses sermons et de certains de ses traités. Cette langue-là, il l’a vraiment créée. Avec son besoin d’éclaircir, de commenter et de préciser, il a senti combien le latin classique est malhabile à décomposer les idées et à en traduire les nuances. Et ainsi, dans un latin populaire, déjà tout près des langues romanes, il a ébauché la prose analytique, qui est l’instrument de la pensée occidentale moderne.

Non seulement il bataille contre les hérétiques, mais son inquiète amitié franchit sans cesse les murs de sa cellule, pour voler vers les absents chers à son cœur. Il faut qu’il s’épanche auprès de ses amis, qu’il leur livre ses méditations : ce nerveux, ce malade, qui dormait mal, passait une partie de ses nuits à méditer. L’argument qu’il a trouvé dans son insomnie d’hier, ses amis le sauront. Il les comble de ses lettres. Il écrit à Nébride, à Romanianus, à Paulin de Nole, à des inconnus et à des gens illustres, en Afrique, en Italie, en Espagne, en Palestine. Un moment viendra où ses lettres seront dé véritables encycliques, qu’on lira dans tout le monde chrétien. Il a écrit tellement, qu’il est souvent à court de papier. Il n’a pas assez de tablettes pour y consigner ses notes. Il en demande à Romanianus. Ses belles tablettes, celles d’ivoire, sont épuisées : il s’est servi de la dernière pour une lettre de cérémonie, et il s’excuse, auprès de son ami, de lui écrire sur un méchant bout de vélin.

Avec cela, il s’occupe des affaires de ses concitoyens. Augustin, à Thagaste, est un personnage. Les bonnes gens du municipe n’ignorent point qu’il est éloquent, qu’il a des relations étendues, qu’il est au mieux avec les puissances. Ils réclament sa protection ou son entremise. Peut-être même l’obligent-ils à les défendre en justice. Ils sont fiers de leur Augustin. Et, comme ils ont peur que quelque ville voisine ne leur ravisse leur grand homme, ils font la garde autour de sa maison : ils l’empêchent de trop se montrer dans le voisinage. D’accord avec eux, Augustin, lui aussi, se cachait le plus possible, redoutant qu’on le fît évêque ou prêtre malgré lui. Car, en ce temps-là, c’était le’ danger que couraient les chrétiens riches, ou de talent. Les riches donnaient leurs biens aux pauvres, quand ils étaient entrés dans les ordres. Les hommes de talent défendaient les intérêts de la communauté, ou lui attiraient d’opulents donateurs. Pour toutes ces raisons, les églises besogneuses ou mal administrées guettaient, comme une proie, le célèbre Augustin.

Malgré cette surveillance, ce perpétuel tracas d’affaires, les travaux de toute sorte dont il se chargeait, il goûtait à Thagaste une paix qu’il ne retrouvera jamais plus. On dirait qu’il se recueille et qu’il rassemble toutes ses forces, avant le grand labeur épuisant de son apostolat. Dans cette campagne numide, si verdoyante et si fraîche, où mille souvenirs d’enfance l’entouraient, où il ne pouvait faire un pas sans rencontrer l’image toujours vivante de sa mère, il s’élevait vers Dieu avec plus de confiance. Lui qui cherchait, dans les choses sensibles, des échelons, pour monter aux réalités spirituelles, il regardait encore cette nature familière avec des yeux amis. Des fenêtres de sa chambre, il voyait les pins de la forêt arrondir leurs têtes comme de petites coupes de cristal à la tige mince et svelte. Sa poitrine cicatrisée respirait délicieusement les odeurs résineuses des beaux arbres. Il écoutait en musicien les ramages des oiseaux. Les scènes changeantes de la vie rustique l’émouvaient toujours. C’est à cette époque qu’il écrivait : « Dis-moi, est-ce que le rossignol ne te semble pas moduler sa voix à ravir ? Est-ce que son chant, si nombreux, si suave, si bien d’accord avec la saison, n’est pas la voix même du printemps ?... »

 

 

 

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IV

 

 

AUGUSTIN PRÊTRE

 

 

Cette halte fut de courte durée. Bientôt va commencer, pour Augustin, l’ère des tribulations, celle des luttes et des voyages apostoliques.

Et d’abord il eut à pleurer son fils Adéodat, ce jeune homme qui promettait de si grandes choses. Il est infiniment probable, en effet, que le jeune moine mourut à Thagaste, dans l’intervalle des trois années que son père y passa. La douleur d’Augustin fut profonde ; mais, comme pour la mort de sa mère, il domina son chagrin de toute la force de son espérance chrétienne. Sans doute, il aimait son fils autant qu’il était fier de lui. On se souvient dans quels termes il a parlé de ce génie adolescent, dont la précocité l’épouvantait. Peu à peu, sa douleur s’apaisa, pour faire place à la plus douce résignation. Quelques années après, il écrira, à propos d’Adéodat : « Seigneur, tu l’as promptement retiré de cette terre ; mais c’est d’un esprit tranquille que je pense à lui. Mon souvenir n’est mêlé d’aucune crainte, ni pour l’enfant, ni pour l’adolescent qu’il fut, ni pour l’homme qu’il eût été. »

Aucune crainte ! Quelle différence avec les habituels sentiments de ces jansénistes, qui se crurent ses disciples ! Tandis qu’Augustin pense à la mort de son fils avec une joie calme et grave qu’il dissimule à peine, ces messieurs de Port-Royal ne pensaient au jugeaient de Dieu qu’avec tremblement. Leur foi ne ressemblait guère à la foi lumineuse et confiante d’Augustin. Pour lui, le salut c’est la conquête de la joie.

À Thagaste, il vivait en joie. Chaque matin, en s’éveillant devant les pins de la forêt, embuée par la rosée de l’aube, il pouvait dire de tout son cœur : « Mon Dieu, donne-moi la grâce de demeurer ici, sous ces ombrages de paix, en attendant ceux de ton paradis ! » Mais on continuait à l’épier. Une foule de gens avaient intérêt à ce que cette lumière ne restât pas cachée sous le boisseau. Peut-être qu’un piège lui fut délibérément tendu. En tout cas, il eut l’imprudence de quitter sa retraite pour aller à Hippone. Il s’imaginait y être en sûreté, parce que, cette ville étant pourvue d’un évêque, on n’y avait aucun prétexte pour -le faire consacrer malgré lui.

Un habitant d’Hippone, un agent d’affaires de l’empereur, implorait son assistance spirituelle. Des doutes, prétendait-il, le retardaient encore sur la voie de la conversion totale. Augustin seul serait capable de l’aider à en sortir. Celui-ci, escomptant déjà une nouvelle recrue pour son monastère de Thagaste, se décida à se rendre à l’appel de ce fonctionnaire.

Or, s’il y avait un évêque à Hippone, – un certain Valérius, –- les prêtres manquaient. En outre, Valérius prenait de l’âge. Grec d’origine, il savait mal le latin et ignorait totalement le punique : gros empêchement, pour lui, dans ses fonctions de juge, d’administrateur et de catéchiste. La connaissance des deux langues était indispensable à un ecclésiastique, en un pays comme celui-là, où la majorité de la population rurale ne parlait que le vieil idiome carthaginois. Tout cela prouve que le catholicisme se trouvait en mauvaise posture dans le diocèse d’Hippone. Non seulement il y avait disette de prêtres, mais l’évêque était un étranger, mal familiarisé avec les usages d’Afrique. L’opinion réclamait, à sa place, un homme du pays, jeune, actif, suffisamment muni d’érudition et d’éloquence pour tenir tête aux hérétiques, comme aux schismatiques du parti de Donat, – et aussi suffisamment habile pour gérer les intérêts de l’église d’Hippone et surtout pour les faire prospérer. N’oublions pas qu’à cette époque, aux yeux de la multitude des misérables, le christianisme est d’abord la religion qui donne du pain. Dès ce temps-là, l’Église s’employait de son mieux à résoudre l’éternelle question sociale.

Pendant le séjour d’Augustin à Hippone, Valérius fit, dans la basilique, un sermon, où il déplorait justement ce manque de prêtres dont souffrait la communauté. Mêlé aux auditeurs, Augustin écoutait, confiant dans son incognito. Mais le secret de sa présence avait transpiré. Tandis que l’évêque prêchait, des gens le désignèrent. Aussitôt, des énergumènes se saisirent de lui et le traînèrent au pied de la chaire épiscopale, en criant :

« Augustin prêtre ! Augustin prêtre ! »

Telles étaient les habitudes démocratiques des églises d’alors. On en voit assez les inconvénients. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’Augustin aurait risqué sa vie en résistant, et que l’évêque aurait provoqué une émeute en lui refusant la prêtrise. En Afrique, on ne badine pas avec les passions religieuses, surtout, lorsque la politique et l’intérêt les exaspèrent. Au fond, l’évêque était enchanté de cette brutale capture, qui allait lui valoir un si éminent collaborateur. Séance tenante, il ordonna le moine de Thagaste. Et ainsi, comme dit son élève Possidius, le futur évêque de Guelma, « cette lampe brillante qui recherchait les ténèbres de la solitude fut placée sur le lampadaire... » Augustin, qui reconnaissait dans cette aventure le doigt de Dieu, s’inclina donc devant la volonté populaire. Néanmoins, il se désespérait et pleurait à l’idée de la charge qu’on voulait lui imposer. Alors quelques assistants, se méprenant sur le sens de ses larmes, lui dirent, pour le consoler :

« Oui, tu as raison : la prêtrise est indigne de tes mérites ; mais tu peux être certain que tu seras notre évêque ! »

Augustin savait tout ce que la multitude entendait par là et ce qu’elle exigeait de son évêque. Lui qui rêvait de sortir du monde, il s’effrayait des soucis pratiques qu’il lui faudrait assumer. Et la partie spirituelle de son administration ne l’effrayait pas moins. Parler de Dieu ! Annoncer la parole de Dieu ! Il se jugeait indigne d’un si haut ministère. Il y était si mal préparé ! Pour remédier, autant qu’il le pouvait, à ce défaut de préparation, il aurait souhaité qu’on lui accordât un peu de loisir jusqu’à la Pâque suivante. Dans une lettre adressée à Valérius et, sans doute, destinée à être rendue publique, il exposa humblement les raisons pour lesquelles il demandait un délai. Elles étaient si justes et si honorables pour lui, que très probablement l’évêque céda. Le nouveau prêtre reçut l’autorisation de se retirer dans une maison de campagne voisine d’Hippone. Ses ouailles, qui se défiaient de leur pasteur, ne lui auraient pas permis de s’éloigner trop.

Le plus tôt possible, il entra en fonctions. Peu à peu, il devint le véritable coadjuteur de l’évêque, qui se déchargea sur lui de la prédication et du soin d’administrer le baptême aux catéchumènes. Parmi les prérogatives épiscopales, c’étaient les deux plus importantes. Les évêques y tenaient extrêmement. Quelques collègues de Valérius se scandalisèrent même de ce qu’il permît à un simple prêtre de prendre la parole devant lui, dans son église. Bientôt, d’autres évêques, frappés des avantages de cette innovation, imitèrent l’initiative de Valérius et permirent à leurs clercs de prêcher, même en leur présence. Tant d’honneurs n’enivrèrent point le prêtre d’Hippone. Il en sentait surtout les périls, et il les considérait comme une épreuve infligée par Dieu : « On m’a fait violence, disait-il, sans doute en punition de mes fautes ; car, pour quel autre motif pourrais-je croire qu’on m’ait confié la seconde place au gouvernail, moi qui ne savais même pas tenir une rame !... »

Cependant, il n’avait point renoncé à ses intentions de vie cénobitique. Prêtre, il entendait, rester moine. C’était un crève-cœur pour lui que d’avoir été contraint d’abandonner son monastère de Thagaste. Il fit part de ses regrets à Valérius, qui, comprenant l’utilité d’un couvent comme séminaire de futurs prêtres, lui donna un verger appartenant à l’église d’Hippone, pour y établir une nouvelle communauté. Ainsi fut fondé ce monastère, qui allait fournir un grand nombre de clercs et d’évêques à toutes les provinces d’Afrique.

Parmi les ruines d’Hippone, vieille cité romaine et phénicienne, on cherche, sans grand espoir de le retrouver jamais, l’emplacement du monastère d’Augustin. On voudrait le voir sur cette colline où se déversait autrefois, dans des citernes colossales, l’eau, amenée par un aqueduc, des montagnes prochaines, et où se dresse, aujourd’hui, une basilique toute neuve, qui, de la haute mer, attire les regards. Derrière la basilique, un couvent, où les Petites Sœurs des Pauvres entretiennent une centaine de vieillards. Ainsi se perpétue, au milieu des Africains musulmans, le souvenir du grand marabout chrétien. On aurait peut-être souhaité là un édifice d’un goût plus purement et plus sobrement antique. Mais, en somme, la piété de l’intention suffit. Cet hospice convient parfaitement pour évoquer la mémoire de l’illustre évêque qui ne fut que charité. Quant à la basilique, l’Afrique a fait tout ce qu’elle a pu, afin de la rendre digne de lui. Elle lui a donné ses marbres les plus précieux, et, pour l’encadrer, un de ses plus beaux paysages.

C’est le soir surtout, au moment du crépuscule, que le paysage prend toute sa valeur et tout son charme signifiant. Les rougeurs du couchant découpent le profil noir des montagnes qui dominent la vallée de la Seybouse. Glacée de reflets, la rivière pâle descend avec lenteur vers la mer. Le golfe, immensément, resplendit, pareil à une plaque de sel étrangement rosée. Dans cette atmosphère sans vapeurs, la netteté des rivages, l’immobilité figée des lignes ont quelque chose de saisissant. C’est comme un aspect inconnu et virginal de la planète. Puis, les constellations s’allument avec un éclat, une matérialité hallucinante. Le Chariot, couché au bord de l’Edough, semble un chariot d’or, en marche à travers les vallons du ciel. Une paix profonde enveloppe la campagne agricole et pastorale, où montent, par intervalles, les aboiements des chiens de garde...

Mais on peut le placer n’importe où, aux environs d’Hippone, ce monastère d’Augustin : partout la vue est aussi belle. De tous les points de la plaine, gonflée par l’amas des ruines, on aperçoit la mer : une large baie, arrondie en courbes molles et suaves comme celle de Naples. Tout autour, un cirque de montagnes : les étages verdoyants de l’Edough, aux pentes forestières. Le long des chemins en corniche, de grands pins sonores, où passe la plainte éolienne du vent marin. Azur de la mer, azur du ciel, nobles feuillages italiques, c’est un paysage lamartinien, sous un soleil plus brûlant. La gaieté des matins y est un rafraîchissement pour le cœur et les yeux, lorsque la lumière naissante rit sous les coupoles peintes des maisons et que des voiles d’ombre bleue flottent entre les murs, éclatants de blancheur, des ruelles montantes.

Parmi les citronniers et les oliviers d’Hippone, Augustin aurait pu couler des jours heureux, comme à Thagaste. La règle, qu’il avait instituée dans son couvent et à laquelle il se soumettait le premier, n’était ni trop relâchée, ni trop austère, – telle enfin qu’elle devait être pour des hommes qui ont vécu dans la culture des lettres et des travaux de l’esprit. Nulle affectation d’excessive austérité. Augustin et ses moines portaient des vêtements et des chaussures très simples, mais convenables à un évêque et à des clercs. Comme les laïques, ils se couvraient du byrrhus, manteau à capuchon qui semble bien l’ancêtre du burnous arabe. Tenir le juste milieu entre la recherche et la négligence du costume, observer la mesure en tout, voilà ce que voulait Augustin. Le poète Rutilius Namatianus, qui attaquait alors, avec une sombre ironie, les moines sordides et lucifuges, n’aurait pu qu’admirer, dans le monastère d’Hippone, une décence et une sobriété qui rappelaient les mœurs antiques, en ce qu’elles avaient de meilleur. Pour la table, pareille modération. On y servait habituellement des légumes, et quelquefois de la viande, quand il y avait des malades ou des étrangers. On y buvait un peu de vin, contrairement aux prescriptions de saint Jérôme, qui condamnait le vin comme un breuvage diabolique. Lorsqu’un moine manquait à la règle, il était privé de sa part de vin.

Par un reste d’élégance chez Augustin, – ou peut-être parce qu’il n’en possédait pas d’autres, – les couverts dont il se servait étaient d’argent. En revanche, la vaisselle et les plats étaient en terre cuite, en bois ou en albâtre vulgaire. Très sobre dans le boire et le manger, Augustin, à table, ne paraissait attentif qu’à la lecture ou à la discussion. Peu lui importait ce qu’il mangeait, pourvu que cette nourriture n’excitât point la sensualité. Il avait coutume de répéter aux chrétiens qui affichaient un rigorisme pharisaïque : « C’est la pureté du cœur qui fait la pureté des aliments. » Enfin, avec son perpétuel souci de charité, il proscrivait, au réfectoire, toute médisance dans les conversations. En ce temps de luttes religieuses, on se dénigrait férocement entre clercs. Augustin avait fait inscrire, sur le mur, un distique ainsi conçu :

 

       Celui qui se plaît à déchirer la vie des absents,

       Qu’il sache qu’il est indigne de s’asseoir à cette table.

 

« Un jour, dit Possidius, quelques-uns de ses amis intimes, de ses collègues mêmes dans l’épiscopat, ayant oublié cette sentence, il les reprit vivement et s’écria, tout ému, qu’il allait effacer ces vers du réfectoire, ou se lever de table et se retirer dans sa cellule. J’étais présent avec plusieurs autres, quand ce fait s’est passé. »

Ce n’étaient pas seulement des médisances, des dissensions intérieures qui troublaient la tranquillité d’Augustin. Il cumulait les fonctions de prêtre, de supérieur de couvent et d’apôtre. Il lui fallait prêcher, instruire les catéchumènes, batailler contre les dissidents. La ville d’Hippone était très agitée, pleine d’hérétiques, de schismatiques, de païens. Ceux du parti de Donat triomphaient, chassaient les catholiques de leurs églises et de leurs propriétés. Quand Augustin arriva dans le pays, le catholicisme y était bien bas. Et puis, les indéracinables manichéens continuaient à y recruter des prosélytes. Il ne cesse pas d’écrire des traités, de disputer contre eux, de les accabler sous la logique minutieuse de son argumentation. À la demande des donatistes eux-mêmes, il eut, à Hippone, dans les thermes de Sossius, une conférence avec un de leurs prêtres, un certain Fortunatus : il le réduisit au silence et à la fuite. Les manichéens ne se découragèrent pas pour cela : ils envoyèrent un autre prêtre.

Si les ennemis de l’Église se montraient tenaces, les propres ouailles d’Augustin étaient singulièrement turbulentes, difficiles à gouverner. La faiblesse du vieux Valérius avait dû laisser s’introduire bon nombre d’abus dans la communauté. Bientôt le prêtre d’Hippone eut un avant-goût des difficultés qui l’attendaient dans son épiscopat.

À l’exemple d’Ambroise, il entreprit d’abolir la coutume des festins dans les basiliques et sur les tombeaux des martyrs. C’était là une survivance du paganisme, dont les fêtes s’accompagnaient de bombances et d’orgies. À chaque solennité (elles étaient fréquentes), les païens mangeaient dans les cours et sous les portiques qui, entouraient les temples. En Afrique surtout, ces repas publics donnaient lieu à des scènes répugnantes de gloutonnerie et d’ivrognerie. D’habitude, l’Africain est très sobre, mais, quand il se décarême, il devient terrible. On le voit bien aujourd’hui dans les grandes fêtes musulmanes, lorsque les riches distribuent des bas morceaux de boucherie aux indigents de leurs quartiers. Dès que ces gens, habitués à boire de l’eau et à manger un peu de farine bouillie, ont goûté à la viande ou bu seulement une tasse de vin, il est impossible de les tenir : ce sont des rixes, des coups de couteau, la ruée générale dans les bouges. Qu’on se représente cette débauche populaire s’étalant dans les cimetières et dans les cours des basiliques, et l’on comprendra qu’Augustin se soit efforcé de mettre un terme à de pareils scandales.

Il se concerta, pour cela, d’abord avec son évêque, Valérius, puis avec le primat de Carthage, Aurélius, qui sera désormais son plus ferme auxiliaire dans sa lutte contre les schismatiques.

Pendant le carême, – le sujet étant de circonstance, – il parla contre ces orgies païennes : ce qui souleva, au dehors, bien des protestations. Pâques se passa sans encombre. Mais, le lendemain de l’Ascension, le peuple d’Hippone avait coutume de célébrer ce qu’il appelait « la Réjouissance » par des buveries et des ripailles traditionnelles. La veille, jour de la fête religieuse, Augustin, intrépidement, parla contre « la Réjouissance ». On interrompit le prédicateur. Quelques-uns crièrent qu’on en faisait autant à Rome, dans la basilique de Saint-Pierre. À Carthage, on dansait autour de la tombe de saint Cyprien. Au nasillement des flûtes, parmi les coups sourds des tambourins, des mimes se livraient à des contorsions, tandis que les assistants chantaient, en claquant des mains... Augustin savait tout cela. Il déclara que ces abominations avaient pu être tolérées autrefois, pour ne pas décourager les païens de se convertir, mais que, dorénavant, le peuple, devenu tout entier chrétien, devait s’en abstenir. Enfin, il trouva des accents d’une éloquence si touchante, que son auditoire fondit en larmes. Il crut le procès gagné.

Le lendemain tout fut à recommencer. Des meneurs avaient travaillé la foule, tellement, qu’une émeute était à prévoir. À l’heure de l’office, Augustin, précédé de son évêque, se rendit néanmoins à la basilique. Au même moment, les donatistes banquetaient dans leur église, qui était à proximité. Derrière les murs de la leur, les catholiques entendirent le vacarme du festin. Il fallut les adjurations les plus pressantes du coadjuteur pour les empêcher d’imiter leurs voisins. Les derniers murmures se calmèrent, et la cérémonie s’acheva dans le chant des hymnes sacrées.

Augustin l’emportait, mais le conflit en était venu au point qu’il avait dû menacer le peuple de donner sa démission, et, comme il l’écrivait à Alypius, de « secouer sur lui la poussière de ses vêtements ». Tout cela était de bien mauvais augure pour l’avenir. Lui qui considérait déjà la prêtrise comme une épreuve, il voyait approcher l’épiscopat avec terreur.

 

 

 

 

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CINQUIÈME PARTIE

 

 

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L’APÔTRE DE LA PAIX ET DE L’UNITÉ CATHOLIQUE

 

 

 

 

« Dic eis ista ut plorent... et sic eos rape tecum ad Deum, quia de spirite ejus hæc dicis eis, si dicis ardens igne caritatis.

Dis-leur cela, ô mon âme, pour les faire pleurer... et emporte-les ainsi, avec toi, vers Dieu, car tu leur parleras par son esprit, si tes paroles sont brûlantes du feu de la charité... »

(Confessions, IV, XII.)

 

 

 

 

I

 

 

L’ÉVÊQUE D’HIPPONE

 

 

Dans son monastère, Augustin continuait à être guetté par les Églises voisines, qui voulaient l’avoir pour évêque. On l’enlèverait à la première occasion. Le vieux Valénius, redoutant une surprise, engageait son prêtre à se cacher. Mais il savait, par l’exemple même d’Augustin traîné à la prêtrise malgré lui, que les meilleures précautions sont inutiles contre des gens décidés à tout. Le plus sûr était de prévenir le danger.

Il se résolut donc à partager l’épiscopat avec Augustin, à le faire sacrer de son vivant et à le désigner comme son successeur. C’était contraire à la coutume d’Afrique et, de phis, aux canons du concile de Nicée (il est vrai que Valérius, comme Augustin lui-même, ignorait ce dernier point). Mais enfin, on pouvait faire fléchir la règle en considération des mérites exceptionnels du prêtre d’Hippone. Le vieil évêque commença par pressentir Aurélius, le primat de Carthage, et, quand il se fut assuré du consentement et de l’appui de ce haut personnage, il profita d’une solennité religieuse pour annoncer au peuple ses intentions.

Quelques évêques du voisinage, – parmi lesquels Mégalius, évêque de Guelma et primat de Numidie, – s’étant réunis à Hippone, pour sacrer un collègue, Valérius déclara publiquement dans la basilique qu’il désirait s’associer Augustin. C’était, depuis longtemps, le vœu de ses ouailles. Au fond, en réclamant cet honneur pour son prêtre, le vieux prélat ne faisait que céder à la voix populaire. Immédiatement, ses paroles furent accueillies par des acclamations. À grands cris, les fidèles demandèrent qu’Augustin fût sacré.

Seul, Mégalius protesta. Il se fit même l’écho de certaines calomnies, pour écarter le candidat comme indigne. Une telle attitude n’a rien de surprenant. Ce Mégalius était vieux (il allait mourir quelque temps après), et, comme tous les vieillards, il voyait de mauvais œil les innovations. Déjà, contrairement aux usages établis, Valérius avait accordé à Augustin le droit de prêcher en sa présence. Et voici que, par une nouvelle dérogation, il prétendait placer deux évêques à la fois sur le siège d’Hippone ! Quels que fussent ses talents, on en avait assez fait pour ce jeune prêtre, – un récent converti, d’ailleurs, et qui, chose plus grave, était un transfuge des manichéens. Que ne racontait-on pas sur les abominations qui se perpétraient dans les mystères de ces gens-là ? Jusqu’à quel point Augustin y avait-il trempé ? On clabaudait contre lui, un peu partout, à Hippone comme à Carthage (où il s’était compromis par ses excès de zèle), dans les milieux catholiques comme dans les milieux donatistes. Défenseur jaloux de la hiérarchie et de la discipline, Mégalius accueillit sans doute avec un certain plaisir ces rumeurs malveillantes. Il y trouvait un prétexte pour faire, comme on dit, marquer le pas à Augustin. Les gens médiocres éprouvent toujours une joie secrète à humilier autrui sous la règle commune.

Augustin se disculpa victorieusement. Mégalius reconnut son erreur. Il fit mieux : non seulement il s’excusa auprès de celui qu’il avait calomnié, mais il demanda solennellement pardon à ses collègues de les avoir abusés sur de faux bruits. Probablement que, dans l’intervalle de l’enquête, il avait appris à mieux connaître le collaborateur de Valérius. Le charme d’Augustin, joint à l’austérité de sa vie, agit sur le vieillard chagrin et modifia ses dispositions. Quoi qu’il en soit, c’est par Mégalius, évêque de Guelma et primat de Numidie, qu’Augustin fut sacré évêque d’Hippone.

Il était consterné de son élévation. Il l’a dit et redit maintes fois. Nous pouvons l’en croire sur parole. Cependant les honneurs et les avantages de l’épiscopat étaient alors si considérables, que ses ennemis purent le représenter comme un ambitieux. Rien ne s’accordait moins avec son caractère. Au fond, Augustin n’aspirait qu’à demeurer en repos. Depuis sa retraite à Cassiciacum, il avait renoncé à la fortune comme à la gloire littéraire. Son unique désir était de vivre dans la contemplation des vérités divines, de se rapprocher de Dieu : « Videte et gustate quam mitis sit Dominus : Voyez et goûtez combien le Seigneur est doux ! » C’est peut-être, de toute l’Écriture, le verset qu’il préfère, celui qui répond le mieux au vœu intime de son âme, celui qu’il cite le plus souvent dans ses sermons. Ensuite, étudier les Saintes Lettres, en scruter les moindres syllabes, puisque toute vérité y est contenue, – une vie entière n’est pas de trop pour un pareil labeur. Pour cela, il fallait briser toutes les attaches avec le monde, se réfugier farouchement dans la solitude du cloître.

Mais ce chrétien sincère s’analysait avec trop de clairvoyance, pour ne pas reconnaître qu’il y avait en lui une tendance dangereuse à l’isolement. Il goûtait trop de plaisir à se retrancher de la société des hommes, pour s’ensevelir dans l’étude et la contemplation. Lui qui avouait un penchant secret à la mollesse épicurienne, n’allait-il pas, sous le couvert de la piété, continuer à vivre en dilettante et en voluptueux ? L’action, seule, pouvait le sauver de l’égoïsme. D’autres, sans doute, satisfont à la loi de charité en priant, en se mortifiant pour leurs frères. Mais, quand on a, comme lui, des facultés extraordinaires de persuasion et d’éloquence, une telle vigueur de dialectique, une culture si étendue, tant de puissance contre l’erreur, – n’est-ce point offenser Dieu que de négliger ses dons, et n’est-ce point manquer gravement à la charité que de refuser à ses frères le secours d’une pareille force ?

En outre, il savait bien qu’on ne va point à la vérité sans un cœur purifié. Ses passions, si violentes, n’allaient-elles pas, après un moment de répit, le tourmenter avec plus de frénésie qu’avant sa conversion ? Pour cela encore, l’action était le grand remède. Il vit dans les obligations de l’épiscopat un moyen d’ascèse, – une sorte de purification héroïque. Il s’accablerait volontairement de tels soucis et de tels travaux, qu’il n’aurait plus le temps d’écouter la voix perfide de ses « vieilles amies ». Réussit-il à les faire taire tout de suite ? Cette grâce inouïe lui fut-elle accordée ? Ou bien la lutte se poursuivit-elle dans le secret de sa conscience ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que ces terribles passions, qui avaient bouleversé sa jeunesse, il n’en est plus question dans sa vie. Depuis qu’il est tombé à genoux sous le figuier de Milan, son cœur de péché est comme mort. Il s’est délivré de presque toutes les faiblesses du vieil homme, non pas seulement de ses vices, mais de ses défauts les plus excusables, – à part, peut-être, un vieux reste de vanité littéraire et intellectuelle.

Au premier aspect, ses livres ne nous révèlent plus, en lui, que le docteur et, déjà, le saint. Ce qu’on y voit d’abord, c’est une intelligence toute nue, une âme toute pure, embrasée du seul amour divin. Pourtant le cœur aimant et tendre, qu’il avait été, échauffe toujours ses discussions et ses exégèses les plus abstraites. On ne tarde pas à en sentir la chaleur, la puissance d’effusion. Augustin n’y prend pas garde. Il ne pense plus à lui, il ne s’appartient phis. S’il a accepté l’épiscopat, c’est pour se donner tout entier à l’Église, pour être tout à tous. Il est l’homme-verbe, l’homme-plume, le porte-parole de la Vérité. Il devient l’homme des foules misérables sur qui le Sauveur épanchait sa pitié. Il est à elles, pour les convaincre et les guérir de l’erreur. Il est une force qui va, sans relâche, pour la plus grande gloire du Christ. Évêque, pasteur, conducteur d’âmes, il ne veut plus être que cela.

Mais que la tâche était lourde à cet intellectuel, qui, jusque-là, n’avait vécu que dans le commerce des livres et des idées ! Au lendemain de sa consécration, il dut l’envisager avec plus d’épouvante que jamais. Pendant ses nuits d’insomnie, ou à l’heure de la récréation, dans le jardin du monastère, il y songeait avec angoisse. Les yeux ouverts dans les ténèbres de sa cellule, il cherchait à préciser une théorie sur la nature et l’origine de l’âme ; ou bien, à la tombée du crépuscule, entre les branches des oliviers, il voyait « la mer revêtir des nuances changeantes comme des voiles aux mille couleurs, tantôt verte d’un vert aux dégradations infinies, tantôt pourpre, tantôt d’azur... » Et son âme, facilement lyrique, s’élevait aussitôt de ces splendeurs matérielles à la région invisible des Idées. Puis, immédiatement, il se ressaisissait : il ne s’agissait pas de cela. Il se disait qu’il était désormais l’évêque Augustin, qu’il avait charge d’âmes, qu’il devait pourvoir aux besoins de son troupeau. Il lui faudrait lutter dans un combat de tous les instants. Alors il combinait ses plans d’attaque et de défense. Il embrassait d’un coup d’œil l’énormité de l’œuvre qui l’attendait.

Œuvre écrasante en vérité ! Il était évêque d’Hippone, mais un évêque presque sans ouailles, si l’on comparait la communauté rivale des donatistes. L’évêque des dissidents, Proculeianus, se targuait d’être le véritable représentant de l’orthodoxie, et, comme il avait pour lui l’avantage du nombre, il faisait certainement plus grande figure dans la ville que le successeur de Valerius, avec toute sa science et toute son éloquence. L’église des schismatiques, nous l’avons vu, était voisine de l’église catholique. Leurs clameurs troublaient les sermons d’Augustin. Peut-être depuis les lois de Théodose, la situation s’était-elle légèrement améliorée dans Hippone. Mais il n’y avait pas si longtemps que ceux du parti de Donat y tenaient le haut du pavé. Un peu avant l’arrivée du nouvel évêque, le clergé donatiste défendait à ses fidèles de cuire le pain des catholiques. Un boulanger fanatique avait même refusé celui d’un diacre catholique, qui était son propriétaire. Ces schismatiques se croyaient assez forts pour mettre en interdit ceux qui n’étaient pas de leur communion.

 

D’un bout à l’autre de l’Afrique, la déroute du catholicisme semblait un fait accompli. Tout récemment, une seule fraction du parti donatiste avait pu envoyer trois cent dix évêques au concile de Bagaï, qui devait juger les dissidents de leur propre secte. Parmi ces évêques, celui de Timgad, le terrible Optatus, se signalait par son zèle sanguinaire, parcourant la Numidie et même la Proconsulaire à la tête de bandes armées, incendiant les fermes et les villas, rebaptisant de force les catholiques, organisant partout la terreur.

Augustin n’ignorait rien de tout cela, et, quand il cherchait du secours du côté des autorités locales, il se disait tristement qu’il n’avait aucune aide à espérer du comte Gildon, qui, depuis près de dix ans, tyrannisait Carthage et l’Afrique. Ce Gildon était un indigène, un Maure, à qui les ministres du jeune Valentinien II avaient cru habile de confier le gouvernement militaire de la province. Connaissant la faiblesse de l’Empire, le Maure ne songeait qu’à se tailler, en Afrique, une principauté indépendante. Il favorisait ouvertement le donatisme, qui était le parti le plus nombreux et le plus influent. L’évêque de Timgad, Optatus, ne jurait que par lui, le considérait comme son maître et son « dieu ». Aussi l’avait-on surnommé « le Gildonien ».

Contre de tels ennemis, l’autorité impériale ne pouvait agir que par intermittence. Augustin le savait. Il savait que l’Empire d’Occident était dans une position critique. Théodose venait de mourir en pleine guerre contre l’usurpateur Eugène. Les Barbares, qui composaient, en majorité, les armées romaines, se montraient de plus, en plus menaçants. Alaric, campé dans le Péloponnèse, se préparait à envahir l’Italie. Cependant, le tout-puissant ministre du jeune Honorius, le demi-barbare Stilicon, s’appliquait à ménager les catholiques, leur donnait l’assurance qu’il leur continuerait la protection de Théodose. C’est donc vers le pouvoir central que va se tourner Augustin. Lui seul pouvait faire régner un peu d’ordre dans les provinces, – et puis enfin les nouveaux empereurs étaient fermement attachés à la défense du catholicisme. L’évêque catholique d’Hippone va s’efforcer, en conséquence, d’entretenir les meilleures relations avec les représentants de la Métropole, – les proconsuls, les vicaires, les comtes, les tribuns ou les notaires envoyés par l’Empereur, en qualité de commissaires du Gouvernement.

Nul soupçon de flatterie dans sa conduite, nulle idolâtrie du pouvoir. À Milan, Augustin avait vu la cour d’assez près pour savoir ce que valaient les fonctionnaires impériaux. Simplement, il s’adaptait de son mieux aux nécessités du moment. Pourtant, dans le secret de son cœur, il aurait souhaité que ce pouvoir fût plus fort, afin de prêter à l’Église un concours plus efficace. D’ailleurs, ce lettré, élevé dans le culte de la majesté romaine, était d’instinct un fidèle serviteur des Césars. Homme d’autorité et de tradition, il professait que l’obéissance aux princes est une chose due : « C’est, dit-il, un pacte général de la société humaine que d’obéir à ses rois. » Dans un de ses sermons, il compare la pensée, qui commande au corps, à l’empereur assis sur son trône, et, du fond de son palais, dictant des ordres qui mettent en mouvement tout l’Empire. Image purement idéale du souverain de ce temps-là, mais qui plaisait à son imagination de Latin. Hélas ! Augustin n’avait pas d’illusion sur les effets des édits impériaux : il savait trop le cas qu’on en faisait, particulièrement en Afrique.

Ainsi il n’avait guère à compter sur l’appui du pouvoir pour la défense de la paix et de l’unité catholique. Il ne devait se confier qu’en lui-même, – et toute sa force était dans sou intelligence, dans sa charité, dans son âme profondément fraternelle. Ardemment, il voulait que le catholicisme fût une religion d’amour, ouverte à tous les peuples de la terre, comme l’avait voulu lui-même son divin fondateur. Une intelligence lumineuse et dominatrice, une charité infatigable, voilà les armes d’Augustin. Et cela suffit. Cela lui donne une supériorité accablante sur tous les hommes de son temps. Au milieu d’eux, – païens et chrétiens, – il apparaît comme un colosse. De quelle hauteur il écrase non seulement les gens d’école qui ont été ses confrères, – les Nectarius de Guelma ou les Maxime de Madaure, – mais les plus célèbres d’entre les écrivains de l’époque, – les Symmaque et les Ammien Marcellin ! Après la lecture d’un traité d’Augustin, on est atterré de la médiocrité intellectuelle de ces derniers païens. Le rétrécissement de leur esprit, la platitude de leur pensée est quelque chose qui confond. Même l’illustre Apulée, – qui appartient à l’âge d’or de la littérature africaine, – l’auteur de la Doctrine de Platon, célèbre la philosophie de l’Être suprême en des termes qui rappellent les professions de foi de notre pharmacien Homais.

Et, dans l’entourage immédiat d’Augustin, parmi les évêques ses collègues, il n’y en a pas un qu’on puisse, même de loin, lui comparer. Sauf Nébride peut-être, ses amis les plus chers, Alypius, Évodius ou Sévère, ne sont que des disciples, pour ne pas dire des serviteurs de sa pensée. Le primat de Carthage, Aurélius, administrateur énergique, caractère ferme et droit, s’il n’est pas de la taille d’Augustin, est du moins capable de le comprendre et de le soutenir. Les autres sont de braves gens, comme ce Samsucius, évêque de Tours, à peu près illettré, mais plein de jugement et d’expérience, et, à ce titre, consulté avec déférence par son confrère d’Hippone. Ou bien, ce sont des intrigants, des débauchés, des hommes d’affaires, comme ce Paulus, évêque de Cataqua, qui se lançait dans des spéculations aventureuses, fraudait le fisc et, par son train de vie fastueux, ruinait son diocèse. D’autres, parmi les donatistes, sont de véritables soudards, moitié brigands, moitié fanatiques, comme le Gildonien Optatus, évêque de Timgad : figure anticipée du marabout musulman, qui prêche la guerre sainte contre les catholiques, razziant, tuant, incendiant, convertissant à coups de sabre et à coups de matraque.

Au milieu de ces violents et de ces médiocres, Augustin va s’efforcer de réaliser complètement le type admirable de l’évêque, à la fois père spirituel, protecteur et soutien de ses ouailles. Il s’est promis de ne rien sacrifier de son idéal de perfection chrétienne. Évêque, il restera moine, comme pendant sa prêtrise. Outre le monastère qu’il a établi dans le jardin de Valérius, et où il ne peut décemment recevoir ses hôtes et ses visiteurs, il en établira un autre dans sa maison épiscopale. Autant que les devoirs de sa charge le lui permettront, il se conformera à la règle monastique. Il priera, étudiera l’Écriture, définira les dogmes, réfutera les hérésies. En même temps, il ne veut rien négliger de sa tache matérielle. Il a des bouches à nourrir, des biens à gérer, des procès à examiner. Il s’occupera de tout cela. Pour ce mystique et ce spéculatif, cela va être une immolation continuelle.

D’abord, donner à ses pauvres le pain quotidien. Comme toutes les communautés d’alors, celle d’Hippone devait entretenir un peuple de mendiants. Souvent, la caisse diocésaine était vide, Augustin est obligé de tendre la main, de lancer, du haut de sa chaire, de pathétiques appels à la charité. Puis, ce sont des hospices à fonder pour les malades, une hôtellerie pour les indigents de passage. L’évêque installe ses services d’assistance dans des maisons léguées à l’Église d’Hippone. Par économie, il évite les constructions nouvelles. Cela grèverait trop lourdement son budget. Ensuite, le plus gros de tous ses soucis, – l’administration des biens d’église. Pour augmenter ces biens, il exige que ses clercs renoncent à tout ce qu’ils possèdent en faveur de la communauté, donnant ainsi aux fidèles l’exemple de la pauvreté volontaire. Des particuliers, il accepte aussi des donations. Mais il lui arrive fréquemment d’en refuser, par exemple celle d’un père ou d’une mère qui, dans un moment de colère, déshéritait ses enfants. Il ne voulait pas profiter des mauvaises dispositions des parents pour dépouiller des orphelins. Ou bien, il lui répugnait d’engager l’Église dans des procès avec le fisc, en recevant certains héritages. Un négociant d’Hippone lègue-t-il au diocèse sa part d’intérêts dans le service des bateaux de l’annone, Augustin est d’avis qu’il faut refuser cette part. En cas de naufrage, on serait obligé de rembourser au Trésor le blé perdu, ou bien, pour prouver que l’équipage n’est nulle-nient responsable de la perte du bateau, de faire infliger la question au capitaine et aux matelots survivants. Augustin ne veut pas en entendre parler :

« Voyez-vous, disait-il, un évêque armateur ?... un évêque tortionnaire ? Non, non, cela ne convient pas à un serviteur de Jésus-Christ ! »

Le peuple d’Hippone n’était point de cet avis. On blâmait les scrupules d’Augustin. On l’accusait de compromettre les intérêts de l’Église. Un jour, il dut s’en expliquer en chaire :

« Je sais bien, mes frères, que vous dites souvent entre vous : « Pourquoi personne ne donne-t-il rien à l’Église d’Hippone ? Pourquoi les mourants ne la font-ils pas leur héritière ? – C’est que l’évêque Augustin est trop bon, c’est qu’il rend tout aux enfants, c’est qu’il n’accepte rien. » Je l’avoue, je n’accepte que les donations qui sont bonnes et pieuses. Quiconque déshérite un fils pour faire l’Église son héritière, qu’il cherche quelqu’un qui veuille accepter ses dons. Ce n’est pas moi qui le ferai, et, grâce à Dieu, je l’espère, ce ne sera personne... Oui, j’ai refusé beaucoup de donations ; mais j’en ai accepté beaucoup. Faut-il vous les énumérer ? Je ne citerai qu’un exemple. J’ai accepté l’héritage de Julien. Pourquoi ? Parce qu’il est mort sans enfants... »

L’auditoire trouvait que son évêque était vraiment bien délicat.

Ils lui reprochaient encore de ne pas savoir attirer ni flatter les riches donateurs. Augustin n’admettait pas non plus qu’on forçât un étranger de passage à recevoir la prêtrise, et, par conséquent, à abandonner ses biens aux pauvres. Tout cela, au fond, était très sage, non pas seulement selon l’esprit de l’Évangile, mais selon la prudence humaine. Si Augustin, pour le bon renom de son Église, ne voulait pas encourir l’accusation de cupidité et d’avarice, il ne craignait rien tant que les procès. Accepter à la légère les héritages et les donations qui s’offraient, c’était s’exposer à des chicanes dispendieuses. Mieux valait y renoncer que de perdre à la fois son argent, et sa réputation. Ainsi se conciliait, dans cet homme de prière et de méditation, le bon sens pratique avec le haut désintéressement de la morale chrétienne.

L’évêque était désintéressé, ses ouailles étaient cupides. Le peuple de ce temps-là désirait que l’Église s’enrichît, parce qu’il était le premier à profiter de sa richesse. Or cette richesse consistait surtout en immeubles et en terres. Le diocèse d’Hippone avait à administrer de nombreuses maisons et d’immenses fundi, sur lesquels vivait toute une population d’artisans et d’esclaves affranchis, d’ouvriers agricoles et même d’ouvriers d’art, fondeurs, brodeurs, ciseleurs sur métaux. Dans les domaines de l’Église, ces petites gens étaient à l’abri de l’impôt et des recors du fisc, et, sans doute, ils trouvaient le régime épiscopal plus doux, plus paternel que le régime civil.

Par une cruelle ironie, Augustin, qui avait fait vœu de pauvreté et donné aux pauvres son patrimoine, Augustin, élu évêque d’Hippone, devenait donc un grand propriétaire. Sans doute, il avait sous ses ordres des intendants chargés de faire valoir les biens du diocèse. Cela ne le dispensait point d’entrer dans le détail de l’administration et de surveiller ses agents. Il entendait les doléances non seulement de ses paysans, mais de ceux qui appartenaient à d’autres domaines et qui étaient rançonnés par des gérants malhonnêtes. En tout cas, mille indices nous prouvent que rien de la vie rustique ne lui était étranger.

À cheval ou à mulet, il cheminait pendant des lieues dans la campagne d’Hippone, pour visiter ses vignes et ses olivaies. Il regardait, se renseignait, interrogeait les laboureurs, entrait dans les pressoirs et dans les moulins. Il connaissait le raisin bon à manger et le raisin bon à faire du vin. Il signalait les silos creusés dans des terrains trop humides, ce qui exposait le blé à germer. En vrai propriétaire, il était au courant de la procédure, attentif aux termes des contrats. Il savait les formules usitées pour les ventes ou les donations. Il veillait à ce qu’on enterrât du charbon autour des bornes qui délimitaient les champs, afin que, si la borne venait à disparaître, on en retrouvât l’emplacement. Et, comme il était poète, il recueillait en passant tout un butin d’images agrestes qui égayaient ensuite ses homélies. Il empruntait des comparaisons ingénieuses aux citronniers, « que l’on voit donner des fleurs et des fruits toute l’année, si on les arrose constamment », – ou bien à la chèvre, « qui se dresse sur ses deux pieds de derrière, pour brouter les feuilles amères de l’olivier sauvage ».

Ces promenades au grand air, si fatigantes qu’elles fussent, étaient en somme un délassement pour son cerveau surmené. Mais, parmi ses fonctions épiscopales, il en était une qui l’excédait jusqu’au dégoût. Tous les jours, il devait écouter les plaideurs et rendre des arrêts. En vertu des récentes constitutions impériales, l’évêque jugeait en matière civile : besogne fastidieuse et interminable dans un pays où la chicane sévit avec fureur et obstination. Les plaideurs poursuivaient Augustin, envahissaient sa maison, comme ces fellahs aux burnous terreux qui encombrent nos prétoires de leurs guenilles.

Dans le secretarium de la basilique, ou sous le portique de la cour attenant à l’église, Augustin siégeait, tel le cadi musulman dans la cour de la mosquée.

En soumettant les chrétiens à la juridiction de l’évêque, les empereurs n’avaient fait que régulariser une vieille coutume des temps apostoliques. Suivant le conseil de saint Paul, les prêtres s’appliquaient à apaiser les différends entre fidèles. Plus tard, quand leur nombre se fut considérablement accru, les empereurs adoptèrent un système assez semblable à celui des « Capitulations » en pays de suzeraineté ottomane. Les procès entre clercs et entre laïcs ne pouvaient être équitablement jugés par des civils, qui étaient très souvent des païens. Et, d’ailleurs, les partis se réclamaient de principes théologiques ou de lois religieuses que l’arbitre ignorait la plupart du temps. Dans ces conditions, il est assez naturel que l’autorité impériale ait dit aux plaignants : « Débrouillez-vous ensemble ! »

Justement, à l’époque où Augustin occupait le siège d’Hippone, Théodose venait d’étendre encore les prérogatives juridiques des évêques. Le malheureux juge était débordé par les procès. Quotidiennement, il donnait audience jusqu’à l’heure de son repas et, quelquefois, toute la journée, quand il jeûnait. À ceux qui l’accusaient de paresse, il répondait :

« Je puis affirmer, sur mon âme, que, pour ma commodité personnelle, j’aimerais beaucoup mieux, à certaines heures de la journée, comme cela est établi dans les monastères bien réglés, m’occuper de quelque travail manuel et avoir le reste du temps libre pour lire, pour prier, pour méditer sur les Lettres divines, que de me voir embarrassé dans les complications et les ennuis des procès !... »

La coquinerie des plaideurs l’indignait. En chaire, il leur adressait des conseils pleins de sagesse chrétienne, mais qui devaient être médiocrement écoutés. Un procès, selon lui, était une perte de temps et une cause de tribulation. Mieux valait donner de l’argent à son adversaire, que de perdre son temps, et de compromettre sa tranquillité. Et ce n’était point encourager l’injustice, ajoutait bonnement le prédicateur : car le voleur serait volé à son tour par un plus voleur que lui.

Ces raisons paraissaient peu convaincantes. Les chicaneurs ne se décourageaient point. Au contraire, ils obsédaient l’évêque de leurs instances. Dès qu’il paraissait, ils s’approchaient en tumulte, l’entouraient, lui baisaient la main et l’épaule, avec des protestations de respect et de soumission, le pressaient, le contraignaient de s’occuper de leurs affaires. Augustin cédait. Mais, le lendemain, dans un prône véhément, il leur criait :

« Discedite a me, maligni !... Éloignez-vous de moi, méchants, et laissez-moi étudier en paix les commandements de mon Dieu ! »

 

 

 

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II

 

 

CE QU’ON ENTENDAIT DANS LA BASILIQUE DE LA PAIX

 

 

Essayons de voir Augustin dans sa chaire et dans sa ville épiscopale.

Nous ne pouvons guère nous les représenter que par analogie. Hippone la royale a totalement disparu. Bône, qui l’a remplacée, en est éloignée environ d’une demi-lieue, et les débris qu’on a exhumés du sol de la ville morte sont bien insuffisants. Mais l’Afrique est riche en ruines chrétiennes, en basiliques surtout. Rome n’a rien de pareil à nous offrir. Et cela se comprend. Les basiliques romaines, toujours vivantes, se sont métamorphosées au cours des siècles, ont revêtit tour à tour les costumes imposés par la mode. Celles d’Afrique sont demeurées telles qu’elles étaient, – du moins dans leurs grandes lignes, – au lendemain de l’invasion arabe, telles que les avaient vues les yeux d’Augustin. Ce sont des ruines sans doute, quelques-unes très mutilées, mais dont nulle reconstruction n’a altéré le plan ni changé la physionomie.

Les vestiges d’Hippone et de ses églises étant effacés ou profondément ensevelis, il faut, pour nous en faire une idée approchante, nous tourner vers une autre ville africaine, qui a moins souffert du temps et des dévastations. Théveste, avec sa basilique, – la mieux conservée, la plus belle et la plus grande de toute l’Afrique, – peut nous restituer un peu de la figure, de la couleur et de l’atmosphère d’Hippone, en ces dernières années du IVe siècle.

L’antique Théveste était bien plus étendue que la ville actuelle, la Tébessa française. Celle-ci, même réduite au périmètre de la forteresse byzantine, élevée sous Justinien, étonne encore le visiteur par un aspect singulièrement original. Au milieu des immenses plaines d’alfa qui l’entourent, avec son enceinte quadrangulaire, ses chemins de ronde et ses tours trapues, elle apparaît aussi archaïque, aussi étrange que notre Aigues-Mortes au milieu de sa lande marécageuse. Rien n’est riche et joyeux à l’œil comme la patine qui recouvre ses ruines, une véritable dorure qu’on dirait appliquée de main d’homme.

Elle a un petit temple, qui est une merveille, et qu’on a comparé à la Maison carrée de Nîmes. Mais combien les pierres en sont plus chaudes, plus vivantes ! Les fûts des colonnes et les pilastres du péristyle, écorcés par le temps, semblent écailleux et pleins de sève comme des troncs de palmiers. Les acanthes des chapiteaux retombent comme des bouquets de palmes roussis par l’été.

Tout proche, au bout d’une rue étroite, bordée de masures modernes et sordides, l’arc de triomphe de Septime Sévère et de Caracalla ouvre son arche lumineuse, et, dominant la sobre masse architecturale, appuyé sur de frêles colonnettes aériennes, un léger édicule resplendit, pareil à un tabernacle de vermeil ou à un coffret d’ivoire jauni.

Alentour, des formes long drapées se pressent. Les burnous numides ont la blancheur des toges. Ils en ont aussi les beaux plis. À les voir, on se sent tout à coup dépaysé, on recule très loin à travers les siècles. La vision antique, sitôt esquissée, se précise. Là-bas, un cavalier, vêtu de blanc, s’encadre, avec son cheval blanc, dans le cintre surbaissé d’une porte. Il passe, et, sur le mur blanc de la tour voisine, sa silhouette se fixe un instant, comme un bas–relief sur le marbre d’une frise.

En dehors de l’enceinte byzantine, la basilique, avec ses dépendances, est une autre ville, presque aussi grande que l’actuelle Théveste, close, elle aussi, d’une ceinture de tours et de remparts. On est frappé tout de suite par la couleur opulente des pierres, – un rose pâli et blondi au soleil, – puis par le robuste appareil et la perfection de la structure. Comme dans les temples grecs, les pierres se superposent en assises régulières : tout se tient par le poids des blocs et le poli des surfaces.

Les proportions sont monumentales. On n’a épargné, pour la bâtisse, ni les matériaux ni l’espace. D’abord, en avant de la basilique, une vaste cour rectangulaire, avec des terrasses en bordure, un portique dans le fond, quatre grandes pièces d’eau, dans le milieu, pour rafraîchir le promenoir. Une avenue, dallée et flanquée de deux portails, séparait cette cour de la basilique proprement dite, à laquelle on accédait par un escalier encadré de deux colonnes. L’escalier conduisait à l’atrium, que décorait un portique corinthien. Au centre, la piscine des ablutions, grande vasque monolithe découpée en forme de trèfle à quatre feuilles. Trois portes faisaient communiquer l’atrium et la basilique, que des rangées de colonnes en marbre vert divisaient en trois nefs. Des tribunes se déployaient sur les bas-côtés. Le sol était couvert de mosaïques. Dans le fond de l’abside, derrière l’autel, s’élevait la chaire épiscopale.

Autour de cet édifice central se groupait un grand nombre d’autres constructions un baptistère, plusieurs chapelles, dont une voûtée, en forme de trèfle à trois feuilles, probablement consacrée à des martyrs locaux ; un cimetière, un couvent avec ses cellules et ses fenêtres étroites comme des meurtrières, des écuries, des hangars et des greniers. À l’abri de ses murailles et de ses tours, au milieu de ses annexes et de ses jardins, la basilique de Théveste ressemblait déjà à un de nos grands monastères du moyen âge, et aussi, par certains côtés, aux grandes mosquées de l’Islam, celle de Cordoue ou celle de Damas, avec leurs cours entourées d’arcades, leurs vasques des ablutions, leurs promenoirs plantés d’orangers. Les fidèles et les pèlerins étaient là chez eux. Ils pouvaient passer la journée, étendus sur les dalles des portiques, à flâner ou à dormir, dans l’ombre bleue des colonnes et la fraîcheur des parterres d’eau. L’église était, au sens absolu du mot, la Maison de Dieu, ouverte à tous.

Il est probable que les basiliques d’Hippone n’avaient ni l’ampleur, ni la magnificence de celle-ci. Elles n’étaient pas non plus très nombreuses. À l’époque où Augustin fut ordonné prêtre, c’est-à-dire lorsque les donatistes se trouvaient encore en majorité dans la ville, il semble bien que la communauté orthodoxe ne possédait plus qu’un seul sanctuaire, la Basilica major, ou Basilique de la Paix. Son nom d’ailleurs l’indique. La « Paix », c’était le nom officiel du catholicisme. « Basilique de la Paix » signifiait tout simplement « Basilique catholique ». N’était-ce point dire que les autres appartenaient aux dissidents ? Plus tard, après les édits d’Honorius, ils restituèrent sans doute à l’Église la basilique Léontienne, fondée par Léontius, évêque d’Hippone et martyr. Une troisième fut construite par Augustin, pendant son épiscopat : la basilique des Huit-Martyrs.

C’est dans la Major, ou cathédrale, qu’Augustin prêchait habituellement. La prédication était non seulement une charge, mais une prérogative épiscopale. Seul, – nous l’avons vu, – l’évêque avait le droit de prêcher dans son église. Cela vient de ce que les diocèses africains de ce temps-là, quoique relativement étendus, n’étaient guère plus peuplés qu’une de nos grandes paroisses d’aujourd’hui. La situation d’un évêque était celle d’un de nos curés. Il y en avait presque autant que de villages, et on les comptait par centaines.

Quoi qu’il en soit, la prédication, véritable ministère apostolique, était une tâche épuisante. Presque tous les jours, Augustin prêchait, – et souvent, plusieurs fois par jour : rude métier pour un homme dont la poitrine était si délicate. Aussi lui arrive-t-il fréquemment de réclamer le silence de son auditoire, afin de ménager un peu sa voix. Il parlait sans apprêt, dans une langue voisine de la langue populaire. Des sténographes recueillaient ses sermons, tels qu’il les improvisait : de là des redites et des longueurs qui étonnent le lecteur non averti. Nul plan apparent dans ces homélies. Quelquefois le temps manque à l’orateur pour développer sa pensée. Alors il remet la suite au lendemain. Ou bien, ayant préparé un sujet, il en traite un autre, obéissant à une inspiration soudaine, frappé par un verset de l’Écriture qu’on vient de lire. D’autres fois, il en commente plusieurs passages de suite, sans le moindre souci d’unité ni de composition.

Écoutons-le dans cette basilique de la Paix, où, pendant trente-cinq ans, il n’a pas cessé d’annoncer la parole de Dieu... Le chant des psaumes vient d’expirer. À l’extrémité de l’abside, de son siège adossé au mur, Augustin se lève, et sa pâle figure se détache sur les fonds d’or de la mosaïque. De là, comme du haut d’une chaire, il domine l’assistance, par-dessus l’autel, simple table de bois, fixée dans le pavé de la grande nef.

L’assistance est debout, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Entre la balustrade qui les sépare de la foule, se tiennent les veuves et les vierges consacrées, enveloppées de leurs voiles noirs ou mauves. Quelques matrones un peu trop parées se penchent aux premiers rangs des tribunes. Leurs joues sont fardées, leurs paupières et leurs sourcils empâtés de noir, leurs gorges et leurs oreilles surchargées de bijoux. Augustin les a vues : tout à l’heure, il leur fera la leçon. D’avance, l’auditoire est frémissant de sympathie et de curiosité. De toute sa foi, de toute sa passion, il collabore avec l’orateur. Il est turbulent aussi. Il manifeste ses émotions et ses sentiments avec une entière liberté. Les habitudes démocratiques de ces églises africaines nous surprennent aujourd’hui. On y fait du bruit, comme au théâtre ou au cirque. On applaudit, on interrompt le prédicateur. Certains lui posent des objections, lui citent des passages de la Bible.

Augustin est ainsi en perpétuelle communication avec son auditoire. Personne n’a moins plané que lui. Il épie les jeux de physionomie, les gestes de son public. Il lui parle familièrement. Lorsque son sermon s’est un peu prolongé, il s’inquiète de savoir si ses auditeurs sont fatigués : il les a ternis debout si longtemps ! L’heure du déjeuner approche. Les ventres sont à jeun, les estomacs sont impatients. Alors il leur dit avec une bonhomie affectueuse :

« Allez, mes très chers, allez réparer vos forces, je ne dis pas celles de vos esprits, car je vois qu’ils sont infatigables, mais celles de vos corps, qui sont les serviteurs de vos âmes. Pour qu’ils remplissent bien leur office, allez donc refaire vos corps, et, quand ils seront refaits, revenez ici prendre votre nourriture spirituelle. »

À de certains jours, un coup de sirocco a passé sur la ville. Les fidèles, pressés dans les nefs, étouffent, sont tout en sueur. Le prédicateur lui-même, qui s’est fort échauffé, a la face ruisselante. Ses vêtements sont trempés. À ce signe, il reconnaît qu’il a été encore une fois bien long. Il s’en excuse modestement. Ou bien, il plaisante, en rude apôtre, que ne rebutent point les émanations d’une foule entassée :

« Ah ! dit-il, quelle odeur ! J’ai dû parler longtemps aujourd’hui ! »

Ces façons débonnaires lui conquéraient les cœurs des simples gens qui l’écoutaient. Il a conscience du charme qu’il exerce sur eux, et de la sympathie qu’ils lui rendent, en remerciement de sa charité :

« Mes frères, leur dit-il, vous avez aimé à venir m’entendre. Mais qu’avez-vous aimé ? Si c’est moi, cela même est bien, car je veux être aimé de vous, si je ne veux pas être aimé pour moi-même. Moi, je vous aime dans le Christ. À votre tour, aimez-moi en Lui ! Que notre mutuel amour gémisse de concert vers Dieu, – et c’est cela qui est le gémissement de la Colombe dont parle l’Écriture !... »

Bien qu’il prêche du haut de son siège épiscopal, il tient à ce que ses ouailles le considèrent, chrétiennement, comme leur égal. Il se montre aussi peu évêque que possible :

« Tous les chrétiens sont les serviteurs du même maître... J’ai été à la place où vous êtes, vous qui m’écoutez ! Et maintenant, si, du haut de cette chaire, je distribue le pain céleste aux serviteurs de notre commun Maître, – il y a quelques années seulement, je recevais avec eux, dans une place inférieure, cette nourriture spirituelle. Évêque, je parle à des laïques, mais je sais à combien de futurs évêques je parle !... »

Par l’accent fraternel de sa parole, il se met donc de plain-pied avec son auditoire. Ce n’est point à la chrétienté, à l’Église universelle, ou à je ne sais quel auditeur abstrait, qu’il s’adresse, mais à des Africains, à des gens d’Hippone, à des paroissiens de la Basilique de la Paix. Il sait les allusions, les comparaisons tirées des coutumes locales, qui pourront frapper leur esprit. Le jour de la fête de sainte Crispina, une martyre du pays, ayant développé trop copieusement son homélie, il en demande pardon en ces termes :

« Imaginez, mes frères, que je vous aie conviés à célébrer le jour de la naissance de la bienheureuse Crispina et que j’aie prolongé le festin outre mesure. La même chose ne pouvait-elle pas vous arriver, si quelque militaire vous eût invités à dîner et qu’il vous eût obligés à boire plus que de raison ? Laissez-moi en faire autant pour la parole de Dieu, dont il faut que vous soyez enivrés et rassasiés ! »

Comme les banquets de naissance, les mariages fournissent à l’orateur de vivantes allégories. Ainsi, dit-il, quand une noce se célèbre dans une maison, des orgues jouent devant le seuil, des musiciens et des danseurs se mettent à chanter et à mimer leurs chants. Quelle misère pourtant que ces réjouissances terrestres, si vite passées ! « Dans la maison de Dieu, la fête est continuelle ! »

Sans cesse, à travers les commentaires des psaumes, surgissent des comparaisons pareilles, des paraboles capables d’émouvoir des imaginations africaines. Mille détails empruntés aux mœurs locales, à la vie journalière, animent les exégèses de l’évêque d’Hippone. Les millets et les chevaux, qui ruent quand on leur administre un remède, symbolisent, pour lui, les donatistes récalcitrants. Les petits ânes têtus et malins, qui trottent dans les ruelles étroites des casbahs algériennes, se montrent çà et là, dans ses serinons. On y sent la piqûre des moustiques. Les mouches insupportables se collent, en plaques grouillantes, sur les tables et sur les murs. Puis, ce sont les maladies et les pharmacopées du pays : les ophtalmies et les collyres. Quoi encore ? les tarentes qui courent au plafond, le long des solives ; les lièvres qui débusquent tout à coup, entre les pieds des chevaux, dans les grandes plaines numides. Ailleurs, il rappelle à son auditoire les hommes qui portent une boucle d’oreille en guise d’amulette, ou bien, – comparaison parlante pour ce peuple de marins, – les associations entre commerçants et navigateurs.

Les évènements du jour, les menus faits du moment se glissent dans ses serinons. Pendant l’office d’aujourd’hui, on donne, au cirque, des courses de chevaux, ou, dans l’arène, des combats de fauves ou de gladiateurs. Et, ainsi, il y aura peu de monde à la basilique : « Tant mieux, dit Augustin, cela reposera ma poitrine ! » Ou bien, on annonce, en ville, qu’on verra au théâtre des attractions sensationnelles, – un décor qui représentera la mer. Le prédicateur raille les absents qui désertent l’église pour aller contempler ce trompe-l’œil : « Ils auront, dit-il, la mer sur la scène ; nous autres, nous aurons notre port en Jésus-Christ ! » – Ce samedi, pendant qu’il prêche, des femmes juives, qui fêtent le jour du Sabbat, se mettent à danser et à chanter sur les terrasses des maisons voisines. De la basilique, on entend le claquement des crotales et le ronflement des tambourins : « Elles feraient bien mieux, dit Augustin, de travailler et de filer la laine ! »

Il commente les catastrophes qui bouleversaient alors le monde romain, et dont la nouvelle se propageait avec une étonnante rapidité : les barbares d’Alaric sont entrés dans Rome et l’ont mise à feu et à sang ; à Jérusalem, la terre a tremblé : l’évêque Jean organise, dans toute la Chrétienté, des souscriptions en faveur des sinistrés ; à Constantinople, on a vu dans le ciel des globes de feu ; le Sérapéum d’Alexandrie vient d’être détruit dans une émeute...

Tout cela se succède, en vives images, et sans ordre apparent, dans les sermons d’Augustin. Ce n’est pas lui qui diviserait sa matière en trois points, s’interdisant de passer au second avant d’avoir doctement démontré le premier. Qu’il commente les Psaumes ou les Évangiles, ses homélies ne sont que des explications de l’Écriture, qu’il interprète tantôt dans le sens littéral, tantôt dans le sens allégorique. Avouons-le : ses exégèses allégoriques nous rebutent par leur excessive subtilité, quelquefois par leur mauvais goût, et, quand il s’en tient à la lettre de son texte, il tombe dans des minuties grammaticales qui lassent l’attention. Nous ne le suivons plus. Nous trouvons que son auditoire était bien complaisant d’écouter si longtemps, – et debout, – ces interminables dissertations... Et puis, tout à coup, un grand mouvement oratoire et lyrique nous emporte, un vent qui souffle des hautes montagnes et qui balaie, en un clin d’œil, comme une poussière, tous ces raisonnements ténus.

Il y a des lieux communs qu’il affectionne et aussi tel livre de l’Écriture, par exemple le Cantique des Cantiques et l’Évangile de saint Jean, l’un qui satisfait, en lui, l’intellectuel, l’autre, le mystique de l’amour. Il confronte le verset du psaume : « Je t’ai engendré avant l’étoile du matin », avec le début sublime du quatrième Évangile : « Au commencement, était le Verbe. » Il ne tarit pas sur la beauté du Christ : « Speciosus forma præ filiis hominum : Tu surpasses en beauté les plus beaux des enfants des hommes. » C’est pourquoi il redit sans cesse, avec le Psalmiste : « Seigneur, j’ai cherché à voir ton visage : Quæsivi vultum tuum, Domine ! » Et l’orateur, transporté d’enthousiasme, d’ajouter : « Magnifique parole ! Rien ne pouvait être dit de plus divin. Ceux-là le sentent, qui aiment véritablement. »

Un autre de ces thèmes favoris, c’est la douceur de Dieu : « Videte et gustate quam mitis sit Dominus : Voyez et goûtez combien le Seigneur est doux ! » Rien n’égale la volupté de cette contemplation, de cette vie en Dieu. Augustin la conçoit en musicien qui a pénétré le secret des nombres : « Que votre vie, dit-il, soit un chant ininterrompu !... Nous ne chantons pas seulement de la voix et des lèvres, quand nous modulons un cantique ; mais il y a, en nous, un chant intérieur, parce qu’il y a aussi, en nous, Quelqu’un qui écoute... »

Pour vivre de cette vie harmonieuse et divine, il faut sortir de soi, il faut se livrer tout entier dans un grand élan de charité :

« Pourquoi, s’écrie-t-il, pourquoi hésitez-vous à vous donner, par crainte de vous perdre ? C’est, au contraire, en ne vous donnant point que vous vous perdez. La Charité elle-même vous parle par la bouche de la Sagesse et vous rassure contre la terreur que vous inspire cette parole : « Donnez-vous vous-même ! » Si quelqu’un voulait vous vendre un fonds de terre, il vous dirait : « Donnez-moi votre or ! » et, pour un autre objet : « Donnez-moi votre argent, donnez-moi votre monnaie ! » Écoutez ce que la Charité vous dit par la bouche de la Sagesse : « Mon fils, donne-moi ton cœur ! » – Donne-moi, dit-elle. Quoi donc ? « Mon fils, donne-moi ton cœur !... Ton cœur n’était pas heureux, quand il dépendait de, toi, quand il était à toi, car il était entraîné par des frivolités, les amours impures et pernicieuses. C’est de là qu’il faut retirer ton cœur ! » Où l’élever ? Où le mettre ? « Donne-moi ton cœur, dit la Sagesse, qu’il soit à moi, et il t’appartiendra pour toujours !... »

Après le chant de l’amour, le chant de la Résurrection : « Cantate mihi canticum novum : Chantez-moi un cantique nouveau ! » Augustin répète ces paroles à satiété. – « Nous- voulons ressusciter d’entre les morts ! » criaient les âmes avides d’éternité. Et l’Église répondait : « Je vous le dis en vérité, vous ressusciterez d’entre les morts ! Résurrection des corps, résurrection des âmes, vous renaîtrez tout entiers ! » – Nul dogme n’a été commenté plus passionnément par Augustin. Nul ne plaisait davantage aux fidèles de ce temps-là. Sans cesse, ils réclamaient qu’on les affermît dans la certitude de l’immortalité et du fraternel revoir en Dieu.

Avec quelle allégresse intrépide il montait, ce chant de la Résurrection, dans ces claires basiliques africaines, tout inondées de lumière, sous leur parure éclatante de mosaïques et de marbres aux mille couleurs ! Et quel langage ingénu et confiant parlaient, ces figures symboliques qui peuplaient leurs murailles, – les agneaux paissant parmi des touffes d’asphodèles, les colombes, les arbres verts du Paradis ! Comme dans les paraboles évangéliques, les oiseaux des champs et des basses-cours, les fruits de la terre devenaient les figures des vertus et des vérités chrétiennes. Leurs formes purifiées accompagnaient l’homme dans son ascension vers Dieu. Autour des chrismes mystiques s’enroulaient des guirlandes de cédrats, de poires, de grenades. Les coqs, les canards, les perdrix, les flamants cherchaient leur pâture dans les prairies paradisiaques peintes sur les murs des églises et des nécropoles.

Ces jeunes basiliques étaient vraiment les temples de la Résurrection, où toutes les créatures de l’Arche sauvée des eaux avaient trouvé leur refuge. Jamais plus, dans les siècles qui suivront, l’humanité ne connaîtra cette joie candide d’avoir triomphé de la mort, cette jeunesse de l’espérance.

 

 

 

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III

 

 

LE FARDEAU ÉPISCOPAL

 

 

Augustin n’est pas seulement le plus humain de tous les saints, c’est aussi un des plus aimables, dans tous les sens de ce mot banalisé, – aimable selon le monde, aimable selon le Christ.

Pour en juger, il faut le suivre dans ses rapports avec ses ouailles, ses correspondants, même avec ceux qu’il attaque, les ennemis les plus acharnés de la foi. La prédication, l’administration temporelle, la justice ne représentaient qu’une partie de ce fardeau épiscopal, sarcina episcopatus, sous lequel il a tant gémi. Il lui fallait encore catéchiser, baptiser, diriger les âmes pieuses, prémunir les fidèles contre l’erreur, discuter avec tous ceux qui menaçaient la catholicité. Augustin était une lumière de l’Église. Il le savait.

De son mieux, avec une conscience et une charité admirables, il fait face à toutes ces tâches. Dieu sait ce qu’il en a coûté à cet intellectuel d’accomplir rigoureusement jusqu’aux plus humbles fonctions de son ministère. Son grand désir aurait été de passer sa vie dans l’étude de l’Écriture et la méditation des dogmes. Ce n’était nullement par dilettantisme spéculatif, mais parce qu’il estimait cette science nécessaire à celui qui annonce la parole divine. La plupart des prêtres de ce temps-là arrivaient au sacerdoce sans préparation préalable. Ils devaient s’improviser au plus vite toute une éducation sacrée. On reste confondu devant le labeur énorme que dut fournir Augustin, pour parfaire la sienne. Bientôt même, il domina toute la science exégétique et théologique de son temps. Dans son ardeur pour les Lettres divines, il ne connaissait plus le sommeil.

Et pourtant, il ne dédaignait aucune de ses besognes. Comme le dernier de nos curés, il préparait les néophytes aux sacrements. Il fut un catéchiste incomparable, si clairvoyant et si scrupuleux, que ses instructions peuvent encore servir de modèles aux catéchistes d’aujourd’hui. Et il ne s’occupait pas seulement des gens cultivés, en aristocrate de l’intelligence, abandonnant à ses diacres le soin du menu peuple de Dieu. Tous avaient droit à ses leçons, aussi bien les simples paysans que les riches et les lettrés. Un jour, un colon qu’il endoctrinait le planta là au milieu de son discours. Le pauvre homme, qui avait jeûné et qui écoutait, debout, son évêque, mourait de faim et sentait ses jambes fléchir : il aima mieux s’enfuir que de tomber d’inanition aux pieds du savant prédicateur.

Avec son expérience des hommes, Augustin s’enquérait soigneusement de la qualité de ses catéchumènes, adaptant ses exhortations au caractère de chacun. S’agit-il de citadins, de Carthaginois, habitués à vivre au théâtre ou dans les tavernes, ivrognes et paresseux, il leur parle autrement qu’à des rustres, qui n’ont jamais quitté le gourbi natal. S’il a affaire à des gens du monde, ayant le goût des lettres, il n’omet point de leur vanter les beautés de l’Écriture, quoique, dit-il, ce soit là un faible mérite au prix des vérités qu’elle renferme. Les plus difficiles, les plus redoutables, à ses yeux, de tous les catéchumènes, ce sont les professeurs, – les rhéteurs et les grammairiens. Ces gens-là sont tout gonflés de vanité, tout bouffis d’orgueil intellectuel (Augustin en savait quelque chose). Il faudra les secouer fortement, et, d’abord, leur prêcher l’humilité de l’esprit.

Le bon saint va plus loin. Il ne s’inquiète pas seulement des âmes, mais aussi des corps de ses auditeurs. Sont-ils à leur aise pour l’écouter ? Dès qu’on les sent fatigués, qu’on n’hésite point à les faire asseoir, comme cela se pratique dans les basiliques d’outre-mer :

« Notre arrogance serait-elle supportable, dit-il, si nous empêchions de s’asseoir en notre présence des hommes qui sont nos frères, et, encore plus, des hommes que nous devons nous efforcer, avec toute la sollicitude possible, de rendre nos frères !... »

Si l’on s’aperçoit qu’ils bâillent, « il sied de leur dire des choses qui réveillent leur attention, ou qui dissipent les pensées tristes qui auraient pu s’emparer de leur esprit ». Le catéchiste doit montrer tantôt une joie calme, – la joie de la certitude, – tantôt une allégresse qui entraîne la conviction, toujours « cette gaieté du cœur que nous devons avoir en instruisant ». Même si nous sommes tristes, nous aussi, pour une raison ou pour une autre, rappelons-nous que Jésus-Christ est mort pour ceux qui nous écoutent. Est-ce que la pensée de lui amener des disciples ne suffira pas à nous rendre joyeux ?

L’évêque Augustin donnait l’exemple à ses prêtres. C’était peu d’avoir préparé la conversion de ses catéchumènes, avec cette finesse de psychologue, cette charité toute chrétienne : il les accompagnait jusqu’au bout et les exhortait encore devant la piscine baptismale.

Comme il est changé ! On songe, au convive de Romanianus et de Manlius Théodore, au jeune homme qui suivait les chasses de Thagaste et qui dissertait de littérature et de philosophie, pour des auditeurs de choix, devant les beaux horizons du lac de Côme. Le voilà avec des paysans, des esclaves, des marins et des marchands. Et il se plaît en leur société. C’est son troupeau. Il doit le chérir de toute son âme, en Jésus-Christ. Quel effort et quelle victoire sur lui-même une attitude si nouvelle nous représente ! Car, en vérité, cet amour des humbles ne lui était point naturel. Il dut y mettre une volonté héroïque, aidée par la Grâce.

Une abnégation pareille se trahit chez le directeur de consciences qu’il devint. En cela, il était obligé de se donner plus complètement. Il était à la merci des âmes qui l’interrogeaient, qui le consultaient comme leur médecin. Il s’emploie à les conseiller et, sans relâche, à faire la police des mœurs. Entreprise presque décourageante que de plier des païens endurcis, des Africains surtout, à la discipline chrétienne. Continuellement, Augustin leur reproche leur ivrognerie, leur goinfrerie, leur luxure. Les gens du peuple n’étaient pas les seuls à s’enivrer et à faire bombance. Les riches, dans leurs festins, se crevaient littéralement de mangeaille. L’évêque d’Hippone ne manque pas une occasion de les rappeler à la sobriété.

Plus fréquemment, il les rappelle à la chasteté. Il écrit, à ce sujet, de longues lettres, qui sont de véritables traités. Les mœurs du temps et du pays s’y révèlent à plein. Dans cette société en pleine transformation, des cas de conscience se posaient continuellement pour les chrétiens rigides. Augustin doit répondre à toutes les questions, descendre dans les plus petits détails de la casuistique.

Est-il défendu, même quand on meurt de faim, de manger des viandes consacrées aux idoles ? Peut-on passer des traités avec des chameliers ou des convoyeurs indigènes, qui jurent par leurs dieux d’observer le contrat ? Peut-on mentir en de certaines circonstances ?... Pour pénétrer chez les hérétiques, en feignant d’être un des leurs, et, ainsi, pouvoir les espionner et les dénoncer ?... L’évêque d’Hippone proscrit sévèrement tous ces moyens louches ou honteux, toutes ces compromissions contraires à la pure morale évangélique, mais sans affectation d’intransigeance et de rigorisme, en rappelant que la malice du péché consiste uniquement dans l’intention et dans le consentement de la volonté. Enfin, il faut tolérer ou subir ce qu’on est impuissant à empêcher.

D’autres questions, qu’il est impossible de rapporter, nous donnent une singulière idée de la corruption des mœurs païennes. Augustin avait fort à faire de maintenir l’observance chrétienne dans un milieu pareil, où les chrétiens eux-mêmes étaient plus ou moins contaminés de paganisme. Mais si le troupeau des pécheurs ou des tièdes était malaisé à conduire, celui des dévots l’était peut- être davantage.

Il y avait les veufs ou les veuves, les vierges consacrées, qui vivaient chine façon trop mondaine ; les religieuses, qui se rebellaient contre leur directeur ou leur supérieure ; les moines, anciens esclaves qui ne voulaient plus travailler, ou charlatans qui exploitaient la crédulité publique, en vendant des amulettes et des onguents miraculeux ; puis les femmes mariées qui donnaient leurs biens aux pauvres sans le consentement de l’époux ; et aussi les vierges ou les continentes orgueilleuses, qui méprisaient et qui condamnaient le mariage.

Ensuite, la foule des âmes pieuses qui interrogeaient Augustin sur des points de dogme, qui voulaient tout savoir, tout élucider : celles qui avaient la prétention, dès ici-bas, de contempler Dieu face à face, de connaître comment nous ressusciterons, et qui demandaient si les anges ont des corps... Augustin se plaint qu’on l’importune, lui qui a tant d’autres soucis en tête, qu’on l’arrache à ses études. Mais, charitablement, il s’efforce de donner satisfaction à tous.

Ainsi, il était obligé de correspondre avec un grand nombre de personnes. Outre ses amis et ses collègues, il écrit à des inconnus et à des étrangers, à de hauts dignitaires, comme à des gens d’humble condition : aux proconsuls, aux comtes et aux vicaires d’Afrique, au très puissant Olympius, le maître des offices de l’empereur Honorius ; ou encore « à la très honorable dame Maxima », – « aux très illustres dames Proba et Juliana », « à la très sainte dame Albina », qui appartiennent à la noblesse provinciale, ou à la plus haute aristocratie romaine. À qui n’écrit-il pas ?...

Et ce qu’il y a d’admirable dans ces lettres, c’est qu’il n’y répond point à la légère, pour s’acquitter d’une obligation ennuyeuse. Presque toutes sont pleines d’un enseignement substantiel, longuement médité. Beaucoup étaient destinées à la publicité : ce sont de véritables mandements. Néanmoins, si grave qu’en soit le ton, le lettré et le mondain d’autrefois s’y trahissent encore. Selon la mode du temps, ses correspondants accablaient l’évêque des plus hyperboliques éloges. Il les accepte avec des cérémonies, mais enfin il les accepte, comme témoignages de la charité de ses frères. Bonnement, il s’efforce de les payer de retour. Ne nous scandalisons pas trop si nos gens de lettres d’aujourd’hui ont avili la louange, à force de la prodiguer et de l’exagérer. Les plus austères contemporains d’Augustin, et Augustin lui-même, les dépassent de beaucoup dans l’art et dans l’abus de l’admiration.

Toujours élégant et fleuri, Paulin de Nole lui écrivait : « Vos lettres sont un collyre, d’illumination répandu sur les yeux de mon esprit. » Augustin, qui lui reprochait la rareté des siennes, ripostait, en des phrases que n’eussent point désavouées nos précieuses : « Quoi ! Vous me laissez passer deux étés, – et deux étés d’Afrique, – avec une telle soif !... Plaise à Dieu que vous admettiez à l’opulent festin de votre livre le long jeûne que vous m’avez fait souffrir de vos écrits, pendant toute une année ! Si ce festin n’est pas encore préparé, je ne cesserai de me plaindre, à moins qu’en attendant, vous ne m’envoyiez quelque chose pour me soutenir... »

Un certain Audax, qui sollicitait du grand homme l’honneur d’une lettre particulière, l’appelait « l’oracle de la Loi », l’assurait que le monde entier le célébrait et l’admirait, et, à bout d’arguments, l’adjurait en vers de « laisser tomber sur lui la rosée de sa divine parole ». Augustin, avec modestie et bénignité, lui renvoie ses compliments, non sans glisser dans sa réponse une petite malice : « Permettez-moi de vous faire remarquer que votre cinquième vers a sept pieds. Votre oreille vous-a-t-elle trompé, ou vouliez-vous voir si j’étais encore capable de juger de ces choses ?... » Vraiment, il en est toujours capable, et il n’est pas mécontent qu’on le sache. Un jeune Grec, nommé Dioscore, de passage à Carthage, l’interroge sur la philosophie de Cicéron. Augustin s’indigne qu’on ose déranger un évêque pour de semblables bagatelles. Puis, peu à peu, il se radoucit, et, entraîné par sa vieille passion, il finit par adresser au jeune homme toute une dissertation sur ce beau sujet.

Ce sont là d’innocents travers. À côté de ces lettres trop littéraires, ou érudites, ou profondes, il en est d’autres simplement exquises, comme celle qu’il écrivit à une jeune fille de Carthage, qui s’appelait Sapida. Elle avait brodé une tunique pour son frère. Celui-ci étant mort, elle supplia Augustin de vouloir bien porter cette tunique, en lui disant que ce serait, pour elle, une grande consolation dans sa douleur. Avec bonne grâce, l’évêque y consentit. « J’accepte ce vêtement, lui dit-il, et, avant de t’écrire, j’ai déjà commencé à le porter... » Puis, doucement, il compatit à sa peine, il l’exhorte à la résignation et à l’espérance : « Il ne faut pas reprocher aux hommes de pleurer les morts qui leur sont chers... Quand on pense à eux, et que, par la force de l’habitude, on les cherche encore autour de soi, le cœur se déchire et les pleurs coulent, comme le sang de notre cœur déchiré... »

Enfin, avec des paroles magnifiques, il lui chante l’hymne de la Résurrection :

« Ma fille, ton frère vit par son âme, s’il dort dans sa chair. Est-ce que celui qui dort ne se réveillera point ? Dieu, qui a reçu son âme, la rétablira dans son corps, qu’il lui a ôté, non pour le détruire, mais pour le lui rendre un jour... »

 

Cette correspondance, pourtant si volumineuse, n’est rien à côté de ses innombrables traités dogmatiques ou polémiques. Ce fut l’œuvre de sa vie, c’est par eux que la postérité l’a connu. Le théologien et le polémiste ont fini par cacher l’homme, en Augustin. Aujourd’hui, l’homme nous intéresse peut-être davantage. Et c’est un tort. Lui, il n’eût pas admis un seul instant qu’on préférât ses Confessions à ses traités sur la Grâce. Étudier, commenter l’Écriture, en tirer des définitions plus précises des dogmes, il ne conçoit point de plus haut emploi de son esprit ni d’obligation plus importante pour un évêque. Croire pour comprendre, comprendre pour mieux croire, c’est un mouvement sans fin de l’intelligence qui va de la foi à Dieu et de Dieu à la foi. Il se jette dans ce grand labeur, sans ombre de préoccupation littéraire, avec une entière abnégation de ses goûts, de ses opinions personnelles : il s’y oublie complètement lui-même.

Une seule fois, il a songé à lui, c’est précisément dans ces Confessions, dont les modernes comprennent si mal l’esprit et où ils cherchent toute autre chose que les intentions de l’auteur. Il les composa au lendemain de son élévation à l’épiscopat, pour se justifier des calomnies répandues sur sa conduite. Il semble qu’il ait voulu dire à ses détracteurs : « Vous me croyez coupable : je le suis en effet, et plus peut-être que vous ne pensez, mais non pas comme vous pensez. » Une grande idée religieuse transfigure cette défense personnelle. C’est moins une confession ou une excuse de ses fautes, au sens actuel du mot, que la glorification perpétuelle de la miséricorde divine. C’est moins la honte de ses péchés que la gloire de Dieu qu’il confesse.

Après cela, il n’a plus pensé à la Vérité et à l’Église, – aux ennemis de la Vérité et de l’Église : aux manichéens, aux ariens, aux pélagiens, aux donatistes surtout. Il ne laisse pas passer une erreur sans la réfuter, un libelle sans y répondre. Constamment, il est sur la brèche. On pourrait le comparer, en beaucoup de ses écrits, à un de nos journalistes de combat. Dans ce métier souvent ingrat, il apporta une vigueur et une subtilité dialectiques extraordinaires : toujours et partout, il fallait qu’il eût le dernier mot. Il y mettait de l’éloquence, beaucoup plus encore de charité, – et, parfois même, de l’esprit. Il y mettait enfin une patience que rien ne décourageait. Cent fois il a répété les mêmes choses. Ces fastidieuses redites, à quoi le contraignait l’obstination de ses adversaires, étaient pour lui une véritable souffrance. Sans se lasser, chaque fois qu’il le fallait, il reprenait la démonstration interminable. Du moment que la vérité était en jeu, Augustin ne se reconnaissait pas le droit de se taire.

On se moquait, en Afrique et ailleurs, de ce qu’on appelait sa manie écrivante. Lui-même, dans ses Rétractations, s’épouvante du nombre de ses ouvrages. Il médite la parole de l’Écriture, que lui objectaient plaisamment les donatistes : « Væ multum loquentibus : Malheur à ceux qui parlent beaucoup ! » Mais, prenant Dieu à témoin, il lui disait : « Væ tacentibus de te : Malheur à ceux qui se taisent de Toi !... » Les circonstances étaient telles, aux yeux d’Augustin, que le silence est une lâcheté. Et ailleurs il ajoutait : « On peut m’en croire si l’on veut : J’aime bien mieux m’occuper à lire qu’à composer des livres... »

En tout cas, sa modestie était évidente : « Moi-même, avoue-t-il, je suis presque toujours mécontent de ce que je dis. » Aux hérétiques, il déclarait, faisant un retour sur ses propres erreurs : « Je sais par expérience combien il est facile de se tromper. » En matière de dogmes, lorsqu’il y a doute, il ne prétend pas imposer ses explications, il les propose aux lecteurs. Que d’humilité intellectuelle dans cette prière qui termine son grand ouvrage sur la Trinité : « Seigneur mon Dieu, Trinité une, si j’ai dit, dans ces livres, quelque chose qui vienne de Toi, que Toi et les tiens le reconnaissent ! Si, au contraire, cela vient de moi, que Toi et les tiens me le pardonnent ! »

Que de tolérance et de charité encore dans ces exhortations aux fidèles de son diocèse qui, autrefois persécutés par les donatistes, brûlaient de prendre leur revanche :

« Mes frères, la voix de votre évêque retentit à vos oreilles : il vous supplie, vous tous qui êtes dans cette Église, de vous garder d’insulter ceux qui n’y sont pas, mais plutôt de prier, pour qu’ils entrent dons votre communion... »

Ailleurs, il rappelle à ses prêtres qu’il faut prêcher les Juifs, dans un esprit d’amour et de mansuétude, sans s’inquiéter de savoir s’ils vous écoutent avec reconnaissance ou indignation : « Nous ne devons point, dit-il, nous élever orgueilleusement contre ces rameaux brisés de l’arbre du Christ... »

 

Cette charité et cette modération ne diminuaient en rien la fermeté de son caractère. Il le prouva de façon éclatante, dans le débat qu’il eut avec saint Jérôme, à propos d’un passage de l’Épître aux Galates et de la nouvelle traduction de la Bible que celui-ci venait d’entreprendre. Le solitaire de Bethléem voyait une « feinte » de saint Paul dans le passage en question : Augustin disait un « mensonge ». Que devenait alors la véracité évangélique, si, en tel endroit, l’Apôtre avait menti ? Et n’était-ce point autoriser, par là, toutes les fantaisies exégétiques des hérésiarques, qui rejetaient, comme interpolés ou falsifiés, tels versets des Livres saints en contradiction avec leurs doctrines ?...

Quant à la version nouvelle de la Bible, elle mettait le trouble dans les églises d’Afrique, où l’on était accoutumé à l’antique version des Septante. Les contre-sens, signalés par Jérôme dans la traduction ancienne, déconcertaient les fidèles, les induisaient à soupçonner de fausseté toute l’Écriture. Pour des raisons de prudence très louables, Augustin, dans cette double affaire, défendait à la fois l’orthodoxie et la tradition.

Jérôme riposta sur un ton des plus agressifs et des plus malgracieux. Il accusa nettement l’évêque d’Hippone d’être jaloux de lui et de vouloir se tailler une réputation de science à ses dépens. En face de son adversaire plus jeune et plus souple, il prenait des airs de vieux lutteur encore capable d’écraser quiconque aurait l’audace de l’attaquer. Il lui lançait cette phrase grosse de menaces : « Le bœuf fatigué n’en est que plus ferme sur ses quatre pieds. »

Augustin n’en maintenait pas moins son opinion, et il se bornait à répondre avec douceur : « Quelque chose que je dise, non seulement je suis toujours prêt à recevoir fraternellement vos observations sur ce qui pourrait vous blesser et serait contraire à vos sentiments dans mes écrits, mais je vous demande même vos conseils avec la plus vive instance... »

 

 

 

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IV

 

 

CONTRE « LES LIONS RUGISSANTS »

 

 

Un jour (c’était au début de son épiscopat), Augustin visitait, aux environs d’Hippone, un colon catholique, dont la fille, endoctrinée par les donatistes, venait de se faire inscrire parmi leurs vierges consacrées. Le père avait d’abord jeté les hauts cris contre la transfuge, et, pour la ramener à de meilleurs sentiments, il s’était mis à la rouer de coups. Augustin, instruit de cette affaire, blâma la brutalité du colon, déclarant que, pour lui, il ne recevrait la jeune fille dans la communauté que si elle y rentrait librement. Il s’était donc rendu sur les lieux, pour tâcher d’arranger les choses, lorsqu’en traversant un domaine qui appartenait à une matrone catholique, il rencontra un prêtre donatiste de l’église d’Hippone. Aussitôt le prêtre se mit à l’insulter, lui et ceux qui l’accompagnaient, à vociférer :

« À bas les traîtres ! À bas les persécuteurs ! »

Et il vomissait des abominations contre la matrone elle-même à qui le champ appartenait. Augustin, par prudence autant que par charité chrétienne, ne répondit pas. Il empêcha même les gens de sa suite de faire un mauvais parti à l’insulteur.

Ces incidents se reproduisaient presque tous les jours. Dans le même moment, les donatistes d’Hippone rebaptisaient à grand bruit un autre apostat de la communauté catholique. C’était un mauvais sujet, qui battait sa vieille mère et à qui l’évêque reprochait sévèrement cette conduite monstrueuse.

« Puisque c’est ainsi, avait riposté l’individu, je vais me faire donatiste ! »

Par bravade, il continuait à maltraiter la pauvre vieille, en proférant les pires menaces. Il lui criait avec une fureur sauvage :

« Oui, je me ferai donatiste, et je boirai ton sang ! »

En effet, le jeune bandit passa au parti de Donat. Comme c’était la coutume des hérétiques, il fut rebaptisé solennellement dans leur basilique, et il s’exhiba sur la tribune, revêtu de la robe blanche des purifiés. Le scandale fut grand dans Hippone. Augustin, indigné, fit adresser des représentations à Proculeianus, l’évêque donatiste : « Quoi ! Cet homme, ensanglanté d’un meurtre dans sa conscience, allait se promener pendant huit jours en habits blancs, comme un modèle d’innocence et de pureté !... » Mais Proculeianus ne daigna pas répondre.

Ces procédés cyniques étaient peu de chose au prix des vexations que les donatistes infligeaient quotidiennement à leurs adversaires. Non seulement on débauchait les ouailles d’Augustin, mais les colons de l’Église catholique étaient sans cesse molestés sur leurs domaines, pillés, rançonnés, incendiés par des bandes de brigands fanatiques, qui, d’un bout à l’autre de la Numidie, organisaient la terreur.

Soutenus secrètement par les donatistes, ils s’intitulaient eux-mêmes : « Les athlètes du Christ. » Les catholiques leur avaient donné le nom injurieux de « circoncellions », ou rôdeurs de celliers, parce qu’ils avaient l’habitude de mettre à sac les caves et les greniers. Des troupes de femmes hystériques et fanatisées s’étaient jointes à eux, courant les campagnes comme de véritables bacchantes, déchirant les malheureux qui tombaient entre leurs mains, brûlant les fermes et les récoltes, lâchant les tonneaux de vin et d’huile, et couronnant ces exploits par des orgies. Quand ils voyaient flamber une meule dans la campagne, les colons s’affolaient ; les circoncellions n’étaient pas loin. Bientôt, ils surgissaient, brandissant leurs matraques et poussant leur cri de guerre : « Deo laudes ! Louange à Dieu ! » – « Votre cri, leur disait Augustin, est plus redouté des nôtres que le rugissement des lions. »

Il fallait bien se défendre contre ces bêtes féroces, résister aux empiétements et aux coups de force des hérétiques. Ceux-ci, pour intimider les évêques catholiques, leur déclaraient brutalement :

« Nous n’entendons point discuter avec vous, et nous voulons rebaptiser à notre guise. Nous voulons tendre des pièges à vos brebis et les déchirer comme des loups. Pour vous, si vous êtes de bons bergers, taisez-vous ! »

Augustin n’était pas homme à se taire, – ni à dépenser ses efforts dans de petites querelles locales. Il voyait grand, il ne s’emprisonnait pas dans les limites de son diocèse. Il savait que la Numidie et une bonne partie de l’Afrique étaient aux mains des donatistes, qu’ils avaient à Carthage un primat rival du primat catholique, qu’ils avaient même envoyé à Rome un pape de leur communauté. Enfin ils étaient le nombre. Une Église dissidente se superposait partout à l’Église orthodoxe, quand elle ne réussissait pas à l’étouffer. Il importait d’arrêter à tout prix les progrès de la secte. Nulle tâche plus pressante aux yeux d’Augustin. Il s’agissait d’abord, pour lui et ses fidèles, d’assurer leur propre existence, puisqu’on les attaquait jusque dans leurs champs et dans leurs maisons. Dès son arrivée à Hippone, comme simple prêtre, il se jeta intrépidement dans la lutte. Dès lors, il n’eut plus de cesse que le donatisme ne fût vaincu et refoulé. Rétablir partout la paix et l’unité catholique, ce fut le grand labeur de son épiscopat.

Qu’étaient-ce donc que ces terribles donatistes, auxquels nous nous heurtons sans cesse, depuis le commencement de cette histoire ?

Il y avait bientôt un siècle qu’ils agitaient et désolaient l’Afrique. Au lendemain de la grande persécution de Dioclétien, la secte naquit et se développa avec une rapidité étonnante. Pendant cette persécution, on avait pu constater le relâchement moral de l’Église d’Afrique. Un grand nombre de laïques apostasièrent, et bon nombre de clercs et d’évêques livrèrent aux autorités païennes, avec les objets du culte, les Écritures et les archives des communautés. En Numidie, à Constantine particulièrement, des scènes scandaleuses se produisirent. La lâcheté du clergé fut lamentable. L’opinion publique flétrit du nom de traditeurs ou traîtres ceux qui avaient faibli et remis aux païens les livres sacrés.

Le danger passé, les Numides, dont la conduite avait été si peu brillante, voulurent payer d’audace et, avec une impudence superbe, prouver qu’ils avaient été plus braves que les autres. Ils se mirent à crier au traditeur contre quiconque leur déplaisait, et spécialement contre ceux de Carthage et de la Proconsulaire. Au fond, c’était la vieille rivalité entre les deux Afriques, celle de l’Est et celle de l’Ouest.

Sous le règne de Constantin, – la paix étant revenue, – lorsqu’il s’agit d’élire un nouvel évêque de Carthage, l’archidiacre Cæcilianus, qui s’était mis sur les rangs, fut accusé d’avoir empêché les fidèles de visiter les martyrs dans leurs prisons. Les purs prétendaient que, de concert avec Mensurius, son évêque, il avait livré aux autorités romaines les Saintes Écritures, pour être brûlées. L’élection s’annonçait houleuse. Les partisans de l’archidiacre, redoutant l’hostilité des évêques numides, n’attendirent point leur arrivée. Ils brusquèrent les choses. Cæcilianus fut élu et consacré par trois évêques du voisinage, dont un certain Félix d’Abthugni.

Aussitôt le clan opposé protesta, d’accord avec les Numides. Ils avaient à leur tête une riche Espagnole, nommée Lucilla, une dévote exaltée, qui, paraît-il, portait constamment sur elle un os d’un martyr, d’ailleurs suspect. Avant de recevoir l’Eucharistie, elle baisait sa relique avec ostentation. L’archidiacre Cæcilianus, pour lui avoir interdit cette dévotion comme superstitieuse, se fit de la fanatique Espagnole une ennemie acharnée. On renouvela contre lui toutes les accusations d’autrefois, et on ajouta que Félix d’Abthugni, qui l’avait consacré, était un traditeur : donc l’élection était nulle, par le seul fait de l’indignité d’un des prélats consécrateurs. Lucilla ayant acheté une partie des évêques réunis en concile, Cæcilianus fut déposé, et le diacre Majorinus élu à sa place. Bientôt, celui-ci fut remplacé par Donat, homme actif, intelligent et énergique, qui organisa si habilement la résistance et qui incarna si bien l’esprit de la secte, qu’il lui laissa son nom. Le donatisme entrait désormais dans l’histoire.

Mais Cæcilianus avait pour lui les évêques d’outre-mer et le gouvernement impérial. Le pape de Rome et l’empereur le reconnaissaient comme légitimement élu. D’ailleurs, il se disculpa de tous les griefs formulés contre lui. Enfin, une enquête, conduite par l’autorité laïque, démontra que Félix d’Abthugni n’était point un traditeur. Les donatistes en appelèrent à Constantin, puis à deux conciles convoqués successivement à Rome et à Arles. Partout ils furent condamnés. De plus le concile d’Arles déclara que la qualité de celui qui confère les sacrements n’influe nullement sur leur validité. Ainsi le baptême et l’ordination, même conférés par un traditeur, étaient canoniquement inattaquables.

Cette décision fut accueillie comme une hérésie abominable par les donatistes. C’était, en effet, une vieille tradition africaine, admise par saint Cyprien lui-même, qu’un prêtre indigne ne saurait administrer les sacrements. Le préjugé local ne céda point : on rebaptisa tous ceux qui l’avaient été par des catholiques, c’est-à-dire par les partisans des traditeurs.

Mais la question théologique se compliquait d’une question matérielle à peu près insoluble. Puisqu’ils étaient résolus à se séparer de la communion catholique, les évêques donatistes allaient-ils abandonner, avec leur titre, leurs basiliques et les biens de leurs églises ? En admettant qu’ils fussent désintéressés, il y avait, derrière eux, la foule des clients et des colons qui tiraient leur subsistance de l’Église, qui vivaient sur ses domaines. Jamais ces gens-là ne permettraient qu’un parti rival détournât les aumônes, s’installât sur leurs terres et dans leurs gourbis, les expulsât de leurs cimetières et de leurs basiliques. D’autres raisons, peut-être encore plus profondes, amenaient les donatistes à persévérer dans le schisme. Ces dissensions religieuses flattaient le vieil esprit de division, qui, à toutes les époques, a été le mauvais génie de l’Afrique. L’Africain a toujours éprouvé le besoin de s’isoler en çofs ennemis les uns des autres. On se déteste d’un village à l’autre, – pour rien, pour le plaisir de se haïr et de s’assommer mutuellement.

Au fond, voilà tout le donatisme : c’est un accès suraigu d’individualisme africain. Ces révoltés n’ont rien innové en matière de dogme. Ils n’eussent même pas été des hérétiques, sans leur prétention à rebaptiser. Ils se bornaient à conserver une position depuis longtemps acquise, à garder leurs églises et leurs propriétés, ou à prendre celles des catholiques, sous prétexte qu’ils en étaient eux-mêmes les possesseurs légitimes. Avec cela, ils affectaient un respect de la tradition, une austérité dans les mœurs et la discipline, qui en faisaient de véritables puritains. Oui, ils étaient les purs, les intransigeants, qui, seuls, n’avaient pas plié devant les fonctionnaires romains. Tout cela plaisait fort aux mécontents et aux brouillons, caressait l’instinct populaire dans sa tendance au particularisme.

C’est pourquoi la secte devint peu à peu maîtresse de presque tout le pays. Puis elle se subdivisa, s’émietta en petites Églises, qui s’excommuniaient les unes les autres. Dans le sud de la Numidie, Timgad et Bagaï étaient les citadelles du donatisme orthodoxe, si l’on peut dire. Carthage, avec son primat, en était le centre officiel. Mais, dans la Byzacène et la Tripolitaine, il y avait des maximianistes, en Maurétanie, des rogatistes, qui s’étaient séparés de la Grande Église. Ces diversions du schisme répondaient assez bien aux compartiments naturels de l’Afrique du Nord. Il faut croire qu’il y a incompatibilité d’humeur entre ces diverses régions. Aujourd’hui encore, Alger se pique de ne point penser comme Constantine, qui ne pense point comme Bône ou comme Tunis.

Peut-on voir dans le donatisme un mouvement nationaliste ou séparatiste dirigé contre la domination romaine ? Ce serait transporter dans l’antiquité des idées toutes modernes. Pas plus à l’époque d’Augustin que de nos jours, il n’existait de nationalité africaine. Mais si les sectaires ne songeaient nullement à se séparer de Rome, il n’en est pas moins vrai qu’ils étaient en rébellion contre ses représentants, aussi bien dans l’ordre temporel que dans l’ordre spirituel. Supposé que Rome leur eût cédé, – chose impossible d’ailleurs, – c’était capituler devant les prétentions des Africains, qui voulaient être les maîtres, chez eux, tant de leurs biens que de leurs croyances. Qu’auraient-ils pu souhaiter de plus ? Peu leur importait le maître nominal, pourvu qu’ils eussent la réalité de la domination. En somme, le donatisme est une revendication régionaliste très fortement caractérisée. Fait remarquable : c’est parmi les indigènes, ignorants du latin, que se recrutaient bon nombre de ses adeptes.

 

Telle était la situation de l’Église d’Afrique, quand Augustin fut nommé évêque d’Hippone. Il la jugea tout de suite, avec sa clairvoyance, son ferme bon sens, son large coup d’œil de citoyen romain affranchi des petitesses de l’esprit local, son idéalisme de chrétien supérieur aux contingences et aux considérations matérielles... Quoi ! le catholicisme allait devenir une religion africaine, une secte fermée, misérablement attachée à la lettre de la tradition, aux pratiques extérieures du culte ? C’était pour cela, pour régner sur un petit coin du monde, que le Christ était mort ?... Non, non, le Christ est mort pour le Inonde entier. Son Église n’a pas d’autres limites que l’univers. Et puis, que devient, avec ce parti pris d’exclusion, le grand principe de la charité ? C’est par la charité surtout que nous sommes chrétiens. La foi, sans l’amour, est une foi inagissante, une foi morte !...

Augustin devinait aussi les conséquences de la séparation spirituelle : il les avait déjà sous les yeux. L’Église est la grande source, non seulement de l’amour, mais aussi de l’intelligence. Coupé de cette source vivifiante, le donatisme allait se dessécher et se rabougrir comme un rameau détaché de l’arbre. Le sens profond de ses dogmes allait s’appauvrir, en même temps que ses œuvres se vidaient de l’esprit de charité. Entêtement, étroitesse, inintelligence, fanatisme et cruauté, voilà les fruits inévitables du schisme. Augustin connaissait la rudesse et l’ignorance de ses adversaires, – même des plus lettrés d’entre eux : il pouvait se demander avec angoisse ce que deviendrait l’Église d’Afrique privée du bienfait de la culture romaine, isolée de ce grand courant intellectuel qui réunissait toutes les Églises d’outre-mer.

Enfin, il connaissait ses compatriotes ; il savait que les donatistes, même vainqueurs, même seuls maîtres du pays, tourneraient contre eux la fureur qu’ils assouvissaient contre les catholiques, et qu’ils ne cesseraient point de s’entre–déchirer. Voilà près de cent ans qu’ils mettaient l’Afrique à feu et à sang. C’était, à bref délai, le retour à la barbarie. Séparés du catholicisme, ils se séparaient en réalité de l’Empire et même de la civilisation. Et c’est ainsi qu’en combattant pour l’unité catholique, Augustin combattit pour l’Empire et pour la civilisation.

En face de ces barbares et de ces sectaires, son attitude ne pouvait être, un seul instant, douteuse. Il devait s’efforcer de les ramener à l’Église. Restait à examiner les moyens les plus efficaces.

Pour un orateur comme lui, la prédication pouvait être une arme excellente. Son éloquence, sa dialectique, son érudition profane et sacrée lui donnaient une supériorité énorme sur les apologistes du parti adverse. Il retint certainement dans l’Église beaucoup de catholiques, qui étaient prêts à l’apostasie. Mais, devant la multitude des schismatiques, tous ces beaux dons étaient à peu près perdus. Le peuple ne s’inquiétait nullement d’apprendre de quel côté se trouvait la vérité. Ils étaient donatistes, comme ils étaient Numides ou Carthaginois, sans savoir pourquoi, parce que tout le monde l’était autour d’eux. Beaucoup auraient pu répondre comme ce grammairien de Constantine, qui disait aux enquêteurs, avec une astucieuse naïveté :

« Je suis professeur de littérature romaine, grammairien latin. Mon père a été décurion à Constantine, mon aïeul était soldat et avait servi dans la garde. Notre famille est de sang maure... Moi, j’ignore l’origine du schisme : je suis un fidèle quelconque dans le peuple des chrétiens. Comme j’étais à Carthage, l’évêque Secundus y vint tin jour. On trouva, dit-on, que l’évêque Cæcilianus avait été ordonné irrégulièrement par je ne sais qui, et on élut contre lui un autre évêque. C’est ainsi qu’à Carthage commença le schisme. Je ne puis bien connaître l’origine du schisme, parce que notre cité n’a toujours eu qu’une seule Église. S’il y a eu un schisme, nous n’en savons rien du tout... »

Quand un grammairien s’exprimait ainsi, que pouvaient bien penser les colons, les artisans et les esclaves ? Ils faisaient partie d’un domaine ou d’un quartier où l’on n’avait jamais professé d’autre foi que la leur. Ils étaient donatistes comme leurs patrons ou leurs voisins, comme les gens du çof auquel ils appartenaient de père en fils. Le côté théologique de la querelle les laissait tout à fait indifférents. Si Augustin essayait de discuter avec eux, ils refusaient de l’entendre et le renvoyaient à leurs évêques. C’était un mot d’ordre.

De leur côté, les évêques se dérobaient à toute discussion. Augustin tenta vainement d’avoir une conférence avec son collègue donatiste d’Hippone, Proculeianus. Si quelques-uns se montraient de meilleure composition, les réticences, les échappatoires de l’adversaire, quelquefois des circonstances fortuites rendaient la dispute complètement vaine. À Thubursicum, les assistants firent un tel bruit dans le local où Augustin conférait avec l’évêque Fortunius, qu’on ne pouvait plus s’entendre. D’autres fois, l’entretien dégénérait en tournoi oratoire, où l’on s’épuisait à ferrailler contre des mots, au lieu de s’attaquer au fond des choses. Augustin sentait qu’il y perdait son temps. Les évêques donatistes lui opposaient d’ailleurs une obstination contre laquelle tout venait se briser :

« Laissez-nous dans nos erreurs, disaient-ils ironiquement. Si nous sommes perdus à vos yeux, pourquoi nous cherchez-vous ? Nous ne voulons pas être sauvés !... »

Et ils défendaient à leurs ouailles de saluer les catholiques, de leur adresser la parole, d’entrer dans leurs églises ou dans leurs maisons, de s’asseoir au milieu d’eux. Ils mettaient en interdit leurs adversaires. Le primat donatiste de Carthage, Primianus, invité par les catholiques à une conférence, répondit superbement :

« Les fils des martyrs ne peuvent pas se réunir avec la race des traîtres ! »

Dans ces conditions, il n’y avait plus, comme moyen pacifique, que la controverse écrite. Augustin s’y montra infatigable. C’est là surtout, dans ses lettres et dans ses traités contre les donatistes, qu’il n’a pas craint de se répéter. Il savait qu’il avait affaire à des sourds, – et à des sourds qui ne voulaient pas entendre : il était obligé de forcer la voix. Avec une abnégation admirable, il a ressassé cent fois les mêmes arguments, il a cent fois repris l’historique de la querelle depuis ses origines, répandant sur les arguties et les chicanes de ses contradicteurs une telle lumière, qu’il devait emporter la conviction des esprits les plus obtus : « Non, redisait-il, Cæcilianus ne fut pas un traditeur, ni Félix d’Abthugni, qui le consacra évêque. Les documents sont là pour le prouver. Et, quand bien même ils l’auraient été, est-ce que la faute d’un seul peut être imputable à l’Église tout entière ?... Alors, pourquoi baptisez-vous les catholiques, sous prétexte que leurs prêtres sont des traditeurs et, comme tels, indignes d’administrer les sacrements ? C’est le sacrifice de Jésus-Christ et non la vertu du prêtre qui fait l’efficacité du baptême. S’il en était autrement, à quoi bon la Rédemption ? Enfin, par la mort volontaire du Christ, tous les hommes ont été appelés au salut. Le salut n’est pas le privilège des seuls Africains. Catholique, l’Église doit embrasser le monde entier. »

 

À la longue, ces perpétuelles redites finissent par sembler fastidieuses aux lecteurs modernes : de toutes ces discussions, il se dégage, pour nous, un ennui dense et intolérable. Mais songeons que tout cela était singulièrement vivant pour les contemporains d’Augustin, que ces développements ingrats étaient lus avec passion. Et puis, enfin, il s’agissait de l’unité de l’Église et ensuite, – nous ne saurions trop le répéter, – de l’intérêt de l’Empire et de la civilisation.

Contre une telle force persuasive, les donatistes faisaient la conspiration du silence. Leurs évêques défendaient aux fidèles de lire les écrits d’Augustin. Bien plus, ils lui cachaient leurs propres libelles, pour qu’il lui fût impossible d’y répondre. Mais Augustin s’ingéniait à les découvrir. Il les réfutait, faisait recopier et afficher ses réponses sur les murs des basiliques. Les copies couraient la province et tout le monde romain.

C’eût été fort bien si la querelle avait eu un caractère purement spéculatif. Mais de gros intérêts matériels, des rancunes, des haines terribles étaient en jeu. Insensiblement, Augustin fut amené à passer de la polémique verbale à l’action directe, – à la défense d’abord, puis à l’attaque.

Tandis que lui et ses collègues s’évertuaient à prêcher la paix, les évêques donatistes n’arrêtaient pas d’exciter leurs ouailles à la guerre sainte. Augustin reçut même des menaces de mort. Au cours d’une de ses tournées pastorales, il faillit être assassiné. Des gens en embuscade le guettaient. Par un hasard providentiel, il se trompa de chemin et ne dut la vie qu’à cette méprise.

Son élève Possidius, alors évêque de Guelma, fut moins heureux. Traqué dans une maison par l’évêque donatiste Crispinus, il s’y défendit de son mieux. On mit le feu au logis pour l’en faire sortir. Sur le point d’être brûlé vif, il sortit en effet. La bande donatiste s’empara de lui et l’aurait assommé, sans l’intervention de Crispinus lui-même, qui redoutait des poursuites en cas de meurtre. Mais les assaillants avaient saccagé la propriété, massacré tout ce qu’il y avait de chevaux et de mulets dans les écuries. À Bagaï, l’évêque Maximianus fut poignardé dans sa basilique. Des forcenés brisèrent l’autel, et, avec les débris, se mirent à frapper la victime, qu’ils laissèrent pour morte sur le carreau. Les catholiques ayant relevé le corps, les donatistes le leur arrachèrent des mains et le précipitèrent du haut d’une tour, d’où il tomba sur un fumier, qui amortit la chute : le malheureux respirait encore, et, par miracle, il en réchappa.

Entre temps, les circoncellions, armés de leurs matraques, continuaient à piller et à incendier les fermes. Ils torturaient les propriétaires, pour leur extorquer leur argent. À coups de fouet, ils leur faisaient tourner la meule, comme à des bêtes de somme. Derrière eux, les prêtres donatistes envahissaient les terres et les églises des catholiques. Incontinent, ils rebaptisaient les colons (notons l’analogie de ces pratiques avec celles des musulmans africains d’aujourd’hui, qui, en pareilles circonstances, commencent par convertir de force les colons chrétiens). Ensuite, ils purifiaient les basiliques, en raclaient les murs, lavaient le pavé à grande eau, et après avoir démoli l’autel, passaient du sel sur l’emplacement. C’était une désinfection complète. Les donatistes traitaient les catholiques comme des pestiférés.

De tels faits criaient vengeance. Augustin, qui, jusque-là, avait répugné à solliciter la vindicte des pouvoirs publics, dut céder aux circonstances et aussi à la pression de ses collègues. Des conciles réunis à Carthage demandèrent à l’empereur des mesures exceptionnelles contre les donatistes, qui se riaient de toutes les lois portées contre les hérétiques : quand on les citait devant les tribunaux, ils démontraient aux juges, – lesquels étaient souvent des païens incompétents, – qu’ils appartenaient, en réalité, à la seule Église orthodoxe. Il fallait en finir avec cette équivoque, aboutir une bonne fois à la condamnation catégorique du schisme. D’accord avec le primat Aurélius, Augustin fut le grand inspirateur de ces assemblées.

Ne jugeons point de sa conduite selon les idées modernes, et ne nous hâtons pas de crier à l’intolérance. Lui et les évêques catholiques se conformaient, en cela, à la vieille tradition qui avait été celle de tous les gouvernements païens. Rome, en particulier, put bien reconnaître toutes les religions locales, tous les cultes étrangers, elle ne permit jamais qu’aucun de ses sujets refusât de s’associer au culte officiel de l’Empire. Les persécutions contre les chrétiens et les juifs n’eurent point d’autre motif. Devenu religion d’État, le christianisme devait, bon gré mal gré, réclamer des peuples la même obéissance. Pour des raisons politiques faciles à comprendre, – pour empêcher des émeutes et assurer la tranquillité publique, les empereurs y tenaient extrêmement. Même si les évêques se fussent abstenus de toute plainte, le gouvernement impérial aurait agi sans eux et réprimé les désordres causés par les hérétiques.

Enfin, voyons la situation et les hommes tels qu’ils étaient alors en Afrique. C’étaient les catholiques que l’on persécutait, – et cela avec une fureur et une cruauté révoltantes : ils étaient bien obligés de se défendre. Ensuite, l’organisation de la propriété dans ces pays rendait les conversions en masse singulièrement faciles. Des multitudes de colons, d’artisans et d’esclaves agricoles vivaient sur les domaines immenses d’un seul propriétaire. Indifférents aux questions de dogmes, ils étaient donatistes uniquement parce que le maître l’était. Pour transformer en brebis paisibles ces loups dévorants, il suffisait souvent que le maître se convertît. Le grand bien de la paix dépendait d’une contrainte exercée contre quelques-uns. Quand tous les jours on courait le risque d’être assassiné ou incendié par des énergumènes inconscients, la tentation était bien forte de recourir à un remède si simple et si prompt. Augustin et ses collègues finirent par s’y décider. D’ailleurs, ils n’avaient pas le choix des moyens. Il leur fallait sévir, sous peine d’être supprimés eux-mêmes par l’adversaire.

Avant d’user de rigueur, on résolut cependant de lancer un suprême appel à la conciliation. Les catholiques proposèrent aux donatistes de se réunir en une conférence, où loyalement ils examineraient leurs griefs réciproques. Comme les considérations personnelles ou intéressées étaient le plus grand obstacle à l’entente, ils promirent que tout évêque donatiste converti garderait son siège. Là où deux évêques, l’un schismatique, l’autre orthodoxe, se trouvaient en présence, ils s’arrangeraient à l’amiable pour gouverner le diocèse à tour de rôle. En cas d’impossibilité, il fut convenu que le catholique se démettrait en faveur de son confrère. Augustin contribua de toute son éloquence à faire adopter cette motion quasiment héroïque pour bon nombre de prélats moins détachés que lui des biens terrestres. Il faut avouer qu’il était difficile de pousser plus loin l’abnégation.

Après bien des tiraillements et des hésitations de la part des schismatiques, la conférence se réunit à Carthage, au mois de juin 411, sous la présidence d’un commissaire impérial, le tribun Marcellinus. Encore une fois, les donatistes se virent condamnés. Sur le rapport du commissaire, un décret d’Honorius les assimila définitivement aux hérétiques. Défense leur était faite de rebaptiser et de s’assembler, sous peine d’amende ou de confiscation. Les colons et les esclaves réfractaires seraient passibles de châtiments corporels, et enfin les clercs, punis de la déportation.

L’effet de ces lois nouvelles ne tarda pas à se faire sentir : il répondit pleinement au vœu des évêques orthodoxes. Beaucoup de populations rentrèrent ou feignirent de rentrer dans la communion catholique. Ce résultat était, en grande partie, l’œuvre d’Augustin, qui, depuis vingt ans, y travaillait par la prédication et la controverse. Mais, comme c’était à prévoir, il n’abusa point de son triomphe. Tout de suite, il s’appliqua à prêcher la modération aux vainqueurs. Il n’avait pas attendu pour cela la défaite de l’ennemi. Déjà, dix ans plus tôt, alors que les donatistes traquaient partout les catholiques, il disait aux prêtres de sa communion :

« Mes frères, retenez bien ceci pour le pratiquer et le prêcher avec une imperturbable douceur : aimez les hommes, tuez le mensonge ! Reposez-vous sur la vérité sans orgueil, combattez pour elle sans cruauté ! Priez pour ceux que vous reprenez et à qui vous montrez leur erreur ! »

Cependant la victoire du parti de la paix n’était pas aussi complète qu’on aurait pu le croire d’abord. Çà et là, bien des fanatiques s’obstinaient dans leur résistance. Les circoncellions, exaspérés, se signalaient par une recrudescence de folies et d’atrocités. Ils torturaient et mutilaient les catholiques qu’ils pouvaient saisir. Raffinement de cruauté encore inédit, ils remplissaient les yeux de leurs victimes avec de la chaux et ils y versaient du vinaigre. Dans les environs d’Hippone, le prêtre Restitutus fut assassiné. Un évêque eut la langue et la main coupées. Si les villes étaient à peu près tranquilles, la terreur recommençait à régner dans les campagnes.

Les autorités romaines s’efforçaient de mettre un terme à ces brigandages. Quand elles parvenaient à les capturer, elles châtiaient durement les coupables. Augustin, dans sa charité, intercédait pour eux auprès des juges. Il écrivait au tribun Marcellinus :

« Nous ne voulons pas que des serviteurs de Dieu soient vengés par des supplices semblables à ceux qu’on leur a fait souffrir. Nous ne nous opposons point à ce qu’on enlève à des coupables le moyen de mal faire mais nous croyons qu’il suffira, sans leur ôter la vie, ni les priver d’aucun membre, de les détourner de leur agitation insensée par la répression des lois, en les ramenant au calme de la raison, ou enfin d’empêcher leurs œuvres criminelles, en les employant à quelque ouvrage utile... Remplissez en cette circonstance, juge chrétien, le devoir d’un père, et, tout en réprimant l’injustice, n’oubliez pas l’humanité... »

Cette mansuétude d’Augustin se manifesta particulièrement dans sa rencontre avec Emeritus, l’évêque donatiste de Cherchell, – ou, comme elle s’appelait alors, de Césarée de Maurétanie, – un des plus obstinés parmi les réfractaires. Son attitude, vis-à-vis de cet ennemi irréconciliable, fut non seulement humaine, mais courtoise, pleine de bonne grâce et de la plus délicate charité.

Ceci se passait à l’automne de 418, sept ans après la grande conférence de Carthage. Augustin avait soixante-quatre ans. Comment, à cet âge, lui dont la santé était toujours si chancelante, entreprit-il ce long voyage d’Hippone à Césarée ? Nous savons seulement que le pape Zosime l’avait chargé d’une mission auprès de l’église de cette ville.

Avec son zèle infatigable, toujours prêt à marcher pour la gloire du Christ, le vieil évêque vit sans doute dans ce voyage une nouvelle occasion d’apostolat. Il se mit donc en route, malgré les chemins peu sûrs, en ces temps si troublés, malgré les chaleurs accablantes de la saison (on était à la fin de septembre). Il parcourut deux cents lieues à travers l’interminable plaine numide et les régions montagneuses de l’Atlas, prêchant dans les églises, s’arrêtant dans les villes et les bourgades, pour régler des questions d’intérêt, poursuivi sans cesse par mille tracas d’affaires et par les criailleries des plaideurs et des mécontents. Enfin, après plusieurs semaines de fatigues et de tribulations, il arriva à Cherchell, où il fut l’hôte de Deuterius, métropolitain de Maurétanie.

Or Emeritus, l’évêque dépossédé, vivait mystérieusement dans la banlieue, redoutant toujours quelque coup de force des autorités. Quand il sut les intentions bienveillantes d’Augustin, il sortit de sa cachette et se montra en ville. Les deux prélats se croisèrent sur une place de Césarée. Augustin, qui l’avait vu autrefois à Carthage, le reconnut, vola au-devant de lui, le salua, et, tout de suite, il lui proposa de causer amicalement :

« Entrons à l’église, dit-il : cette place n’est guère convenable pour un entretien entre deux évêques. »

Flatté, Emeritus y consentit. La conversation se poursuivit sur un ton si cordial, qu’Augustin se réjouissait déjà d’avoir reconquis le schismatique. Deuterius, suivant la ligne de conduite adoptée par les évêques catholiques, parlait de se démettre et de lui restituer son siège. Il était entendu que, le surlendemain, Emeritus accepterait une discussion publique, dans la cathédrale, avec son collègue d’Hippone. Il fut exact au rendez-vous. Un grand concours de peuple se pressait pour entendre les deux orateurs. La basilique était comble. Alors Augustin, se tournant vers le donatiste impénitent, lui dit avec douceur :

« Éméritus, mon frère, vous êtes ici présent. Vous avez assisté à notre conférence de Carthage. Si vous y avez été vaincu, pourquoi donc venez-vous ici, en ce moment ? Si, au contraire, vous pensez n’avoir point été vaincu, dites-nous ce qui vous fait croire que vous avez eu l’avantage !... »

Que s’était-il passé, depuis l’avant-veille, dans l’esprit d’Emeritus ? Toujours est-il qu’il trompa l’espoir d’Augustin et du peuple de Césarée. Aux invitations les plus fraternelles et les plus pressantes, il ne répondit que par des phrases évasives. Finalement, il se renferma dans un mutisme farouche, dont il fut impossible de le faire sortir.

Augustin s’en retourna sans avoir converti l’hérétique. Ce lui fut sans doute une déception douloureuse. Il n’en montra néanmoins aucun ressentiment : il s’occupa même de pourvoir à la sûreté du réfractaire, dans la crainte charitable que le peuple ameuté ne lui fît subir quelque avanie. Pourtant, quand il songeait aux résultats obtenus depuis bientôt trente ans qu’il luttait contre le schisme, il pouvait se rendre ce témoignage qu’il avait bien travaillé pour l’Église. Le donatisme, en somme, était vaincu, et vaincu par lui... Allait-il pouvoir enfin se reposer, du seul repos qui convînt à une âme de sa sorte, dans la méditation et l’étude assidue des Écritures ? Pourrait-il, désormais, vivre un peu moins en évêque et un peu plus en moine ? C’était toujours le vœu ardent de son cœur...

Mais, à Hippone, de nouvelles et de pires épreuves l’attendaient.

 

 

 

 

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SIXIÈME PARTIE

 

 

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EN FACE DES BARBARES

 

 

 

 

« Et nunc veniant omnes quicumque amant Paradisum, locum quietis, locum securitatis, locum perpetuæ felicitatis, locum in quo non pertimescas Barbarum...

« Et maintenant qu’ils viennent, tous ceux qui aiment le Paradis, le lieu du repos, le lieu de la sécurité, le lieu de l’éternelle félicité, le lieu où le Barbare n’est plus à craindre...

(Sermon sur la Persécution des Barbares, VII, 9.)

 

 

 

 

I

 

 

LE SAC DE ROME

 

 

Dans le courant du mois de juin 403, un évènement extraordinaire avait bouleversé l’ancienne capitale de l’Empire. Le jeune Honorius, accompagné du régent Stilicon, venait y célébrer son triomphe sur Alaric et l’armée des Goths mise en déroute à Pollentia.

Une pompe triomphale, c’était un spectacle bien extraordinaire, en effet, pour les Romains de ce temps-là. Ils en avaient tellement perdu l’habitude ! Et non moins insolite était la présence de l’Empereur au Palatin. Depuis le règne de Constantin, les palais impériaux étaient déserts. C’est à peine si, en un siècle, ils avaient reçu quatre fois la visite du maître.

Rome ne pouvait se résigner à l’abandon de ses princes. La cour ayant été transportée à Milan, puis à Ravenne, elle se considérait comme découronnée. À plusieurs reprises, le Sénat avait supplié Honorius de se montrer au moins à ses sujets romains, sinon de venir habiter au milieu d’eux, puisque des raisons politiques s’y opposaient. Ce projet de voyage avait toujours été différé. Au fond, les Césars chrétiens n’aimaient pas Rome et se défiaient de son peuple et de son Sénat encore à demi païens. Il fallait cette victoire inespérée sur les Barbares, pour décider enfin Honorius et ses conseillers. Le sen-liment du danger commun avait rapproché momentanément les deux religions antagonistes, et voici qu’elles semblaient se réconcilier dans une même allégresse patriotique. Les haines anciennes étaient oubliées. Enfin l’aristocratie païenne espérait de Stilicon un traitement plus favorable. Pour toutes ces raisons, le César triomphant fut accueilli à Rome avec une joie délirante.

La cour, partie de Ravenne, avait traversé l’Apennin. On s’était arrêté aux bords du Clitumne, où, dans les temps antiques, on venait chercher les grands bœufs blancs que les triomphateurs sacrifiaient au Capitole. Mais les dieux de la patrie étaient vaincus : cette fois, il n’y aurait pas de bœuf opime sur leurs autels. Les païens y songeaient avec amertume.

De là, par Narni et la vallée du Tibre, on descendit dans la plaine. Le pas cadencé des légions sonna sur les larges dalles de la Voie flaminienne. On franchit le pont Milvius, – et la vieille Rome apparut comme une ville toute neuve. En prévision d’un siège, le régent avait fait réparer la muraille d’Aurélien. Les briques rouges de l’enceinte et des tours fraîchement maçonnées éclataient au soleil. Enfin, en suivant la Via lata, le cortège s’achemina vers le Palatin.

La foule s’écrasait dans cette longue rue étroite, refluait dans les ruelles adjacentes. Les femmes en atours se pressaient aux balcons et jusque sur les terrasses des palais. Tout de suite, les spectateurs remarquèrent que le Sénat ne précédait point le char impérial. Stilicon, qui tenait à le ménager, l’avait dispensé, contrairement à la coutume, de marcher à pied devant le triomphateur. On commentait avec Satisfaction cette mesure habile, où l’on voyait la promesse de nouvelles libertés. Mais des applaudissements et des acclamations enthousiastes saluèrent au passage le jeune Honorius, qui partageait avec Stilicon l’honneur du char triomphal.

La splendeur inouïe de sa trabée, où les broderies à l’aiguille disparaissaient sous la profusion et le chatoiement des pierreries, excitait l’ébahissement de la multitude. Le diadème, chef-d’œuvre d’orfèvrerie, écrasait ses tempes. Des pendeloques d’émeraudes cliquetaient de chaque côté de son cou un peu gras, d’une mollesse presque féminine, qui le fit aussitôt comparer à Bacchus. On lui trouvait une figure avenante et même un air martial, avec ses épaules carrées et son cou trapu. Cet Espagnol dégénéré, qui devait mourir d’hydropisie, ce fils de Théodose aimait, en ce temps-là, les exercices violents, la chasse et les chevaux. Mais, déjà, il s’alourdissait d’une graisse malsaine. Sa carrure, la boursouflure de sa chair dormaient l’illusion de la force à ceux qui le voyaient de loin. Il fit sur les Romains, sur les jeunes gens surtout, une impression excellente.

Mais, plus peut-être que l’empereur, on admira l’armée, sauvegarde de la patrie. Les légions, à la suite du prince, avaient à peu près déserté la capitale. Les troupes d’élite y étaient presque inconnues. Et, ainsi, le défilé de la cavalerie fut un spectacle tout nouveau pour le peuple. On se récriait devant les cataphractaires, éblouissants dans la cotte de mailles qui les revêtait de la tête au pied. Sur leurs montures, caparaçonnées de métal, ils avaient l’air de statues équestres, de cavaliers d’argent montés sur des chevaux da bronze. Les étendards des draconnaires, longs serpents d’étoffe qui sifflaient au vent, provoquaient d’enfantines exclamations. On se montrait du doigt les cimiers des casques, empanachés de plumes de paons, et les écharpes de soie écarlate, qui se gonflaient sur la cambrure des cuirasses dorées...

La pompe militaire s’engouffra dans le Forum, remonta la Voie sacrée, et, après avoir passé sous les arcs de triomphe des anciens empereurs, s’arrêta au palais de Septime Sévère. La foule attendait Honorius dans le Stade. Lorsqu’il apparut au balcon de la loge impériale, des vivats effrénés retentirent sur tous les gradins. L’empereur, diadème en tête, s’inclina devant le peuple. Alors ce fut une tempête d’acclamations. Rome ne savait comment manifester son bonheur d’avoir enfin reconquis son maître.

À la veille des pires catastrophes, elle eut cette suprême journée de gloire, d’orgueil éperdu et de foi invincible dans ses destinées. L’ivresse publique encourageait les plus folles espérances. Le poète Claudien, qui était du voyage, se faisait l’interprète de ces dangereuses illusions : « Relève-toi, disait-il à Rome, relève-toi, je t’en supplie, Reine vénérable. Aie confiance dans la faveur des Dieux. Ô ville, rejette les craintes misérables de la vieillesse, toi qui es immortelle comme les cieux !... »

 

Pourtant, le péril barbare menaçait toujours. La victoire, d’ailleurs indécise, de Pollentia n’avait rien terminé. Alaric était en fuite dans les Alpes, mais il guettait les circonstances favorables pour redescendre en Italie et arracher à la cour de Ravenne des concessions d’argent et de dignités. Appuyé sur son armée d’aventuriers et de mercenaires, comme lui à la solde de l’Empire, il pratiquait auprès d’Honorius une sorte de chantage perpétuel. Si le gouvernement impérial refusait de lui payer les sommes qu’on lui devait, assurait-il, pour l’entretien de ses troupes, il se paierait lui-même par la force. Rome, où s’accumulaient, depuis tant de siècles, des richesses fabuleuses, était, pour lui et les siens, une proie toute désignée. Depuis longtemps, il la convoitait, et, pour s’encourager à ce hardi coup de main, comme pour y entraîner ses soldats, il prétendait que le Ciel lui avait donné mission de châtier et de détruire la nouvelle Babylone. Dans ses forêts de Pannonie, il aurait entendu des voix mystérieuses, qui lui disaient : « Va, et tu détruiras la Ville ! »

Ce chef de bandes n’avait rien d’un conquérant. Il comprenait qu’il n’était nullement taillé pour revêtir la pourpre : lui-même sentait son infériorité irrémédiable de Barbare. Mais il sentait aussi qu’il n’était pas né davantage pour obéir. S’il sollicitait le titre de maître de la milice et s’il s’obstinait à offrir ses services à l’Empire, c’était afin de le dominer plus sûrement. Repoussé, dédaigné par la cour, il essayait de se grandir à ses propres yeux comme à ceux du vulgaire, en se donnant des allures de justicier, d’homme fatal, qui marche en aveugle à un but terrible désigné par la colère divine. Souvent, il lui arrivait d’être dupe de son rôle. Cette âme trouble de Barbare était sujette aux terreurs les plus superstitieuses.

En dépit de ces rodomontades, il est certain qu’au fond Rome l’épouvantait. Il n’osait guère l’attaquer. Et d’abord l’opération n’était pas commode pour lui. Son armée de mercenaires ne possédait point un outillage suffisant pour le siège de cette énorme ville, dont les lignes de défense embrassaient un tel périmètre. Il dut s’y reprendre à deux fois, avant de se décider à l’investir sérieusement. La première fois, en 408, il se contenta d’affamer les Romains, en arrêtant le service des vivres. Il avait établi son camp sur les rives du Tibre, de manière à intercepter la navigation entre la capitale et les magasins d’approvisionnements installés près de l’embouchure du fleuve. Des remparts, on voyait aller et venir les soldats barbares, avec leurs casaques de peau de mouton, teintes en rouge cru. Affolée, l’aristocratie s’enfuyait vers ses villas de Campanie, de Sicile ou d’Afrique. On emportait avec soi tout ce qu’on pouvait. On se réfugiait dans les îles les plus proches, jusqu’en Sardaigne et en Corse, malgré leur réputation d’insalubrité. On se cachait même dans les rochers dû littoral. La terreur était si grande, que le Sénat souscrivit à toutes les exigences d’Alaric. On lui paya une énorme indemnité, moyennant quoi il consentit à se retirer.

L’année suivante, il usa du même moyen d’intimidation pour imposer un empereur de son choix et se faire conférer par lui ce titre de maître des milices qu’il ambitionnait depuis si longtemps. Enfin, en 410, il frappa le coup suprême.

Le Barbare savait ce qu’il faisait et qu’il ne risquait pas grand-chose en mettant le blocus devant Rome. Tôt ou tard, la famine lui en ouvrirait les portes. Tous ceux qui l’avaient pu, les riches surtout, avaient quitté la ville. Pas de garnison pour la défendre. Il ne restait derrière les murs qu’une plèbe paresseuse, inhabile aux armes, affaiblie encore par de longues privations. Néanmoins, dans un sursaut de patriotisme, cette population décimée et misérable résista avec la dernière énergie. Le siège fut long. Commencé sans doute avant le printemps, il ne se termina qu’à la fin de l’été. Dans la nuit du 24 août 410, à la lueur des éclairs et au roulement du tonnerre, Alaric pénétra dans Rome par la porte Salaria. Encore est-il certain qu’il n’y réussit que par trahison. Il fallut qu’on lui livrât sa proie.

Le sac de Rome dura, paraît-il, trois jours et trois nuits. Une partie de la ville fut incendiée. Toutes les horreurs, coutumières en pareil cas, les vaincus les subirent : destructions féroces et stupides, assassinats isolés, carnages en masse, tortures et mutilations. Mais, au fond, les Barbares n’en voulaient qu’à l’or des Romains. Ils se conduisirent en véritables voleurs de grands chemins. S’ils torturaient leurs victimes, sans différence d’âge ou de sexe, c’était pour leur arracher le secret de leurs trésors. On prétend même que l’avarice romaine fournit, en cette occasion, d’admirables exemples de constance. Certains aimèrent mieux se laisser supplicier jusqu’au dernier souffle que de dénoncer leurs cachettes. Enfin, quand Alaric jugea son armée suffisamment gorgée de butin, il donna le signal du départ et se remit en route avec ses charrettes pleines.

Gardons-nous d’envisager ces évènements selon nos idées modernes. La prise de Rome par Alaric ne fut point un désastre national. Ce fut un colossal brigandage. Le Goth ne songeait aucunement à détruire l’Empire. Ce n’était qu’un mercenaire en révolte, – un mercenaire ambitieux sans doute, mais surtout un pillard.

À suite de ce coup de main contre la Ville éternelle, la contagion du pillage se propagea de proche en proche, gagna jusqu’aux fonctionnaires et jusqu’aux sujets de Rome. Au milieu de l’anarchie générale, qui semblait assurer l’impunité, personne ne se gênait phis. En Afrique particulièrement, où le vieil instinct de piraterie sommeille toujours, on se mit à rançonner les Romains et les Italiens fugitifs. Beaucoup de riches y étaient venus chercher un asile, se croyant plus en sûreté, une fois qu’ils auraient mis la mer entre eux et les Barbares. La renommée de leurs richesses, démesurément gonflées par la rumeur populaire, les avait précédés. On citait, parmi eux, des patriciens comme les Valerii, dont les biens étaient tellement immenses et les palais si luxueux, qu’ils ne trouvaient point d’acquéreurs. Ces archimillionnaires en fuite devenaient une aubaine miraculeuse pour le pays. On les exploita sans vergogne.

Tout le premier, le gouverneur militaire de l’Afrique, le comte Heraclianus, s’empressa de détrousser les émigrés italiens. À la descente du bateau, il faisait saisir les matrones illustres et ne les relâchait qu’après leur avoir extorqué une forte rançon. Celles qui ne pouvaient pas payer, il les vendait à des marchands d’esclaves, des Grecs ou des Syriens. Quand l’exemple partait de si haut, les subordonnés se disaient sans doute qu’ils auraient eu bien tort de garder la moindre pudeur. D’un bout à l’autre de la province, chacun s’évertuait à tirer le plus possible des malheureux fugitifs. À Hippone, les propres paroissiens d’Augustin entreprirent d’arracher une donation à un de ces fastueux Valerii, dont les propriétés lassaient le vol d’un milan, – à Pinien, l’époux de sainte Mélanie la Jeune. Ils voulurent le faire ordonner prêtre malgré lui, ce qui, comme on sait, équivalait à l’abandon de ses biens en faveur de la communauté catholique. Augustin, qui s’y opposait, dut capituler devant la foule. Ce fut presque une émeute dans la basilique.

Telles étaient les répercussions lointaines de la prise de Rome par Alaric. Carthaginois et Numides volaient les Romains comme de simples Barbares.

Or, comment se fait-il que ce monstrueux pillage ait pris, aux yeux des contemporains, les proportions d’une catastrophe mondiale ? Car enfin rien n’était absolument perdu. L’Empire restait toujours debout. Après le départ d’Alaric, les Romains étaient rentrés dans leur ville et ils s’occupaient à en relever les ruines. Bientôt, la populace en vint à crier bien haut que, si on lui rendait les jeux du cirque et de l’amphithéâtre, elle considérerait le passage des Goths comme un mauvais rêve.

Il n’en est pas moins certain que cet évènement sensationnel avait causé une véritable stupeur dans tout le monde méditerranéen. Les imaginations étaient frappées. L’idée que Rome ne pouvait être prise, qu’elle était intangible et presque sacrée, dominait tellement les esprits, qu’on se refusait à admettre la sinistre nouvelle. On ne réfléchissait pas que le sac de la ville par les Barbares aurait dû être prévu depuis longtemps, que Rome, démunie de garnison, abandonnée par l’armée impériale, devait attirer fatalement la cupidité des Goths, que le pillage enfin d’une place sans défense, déjà affaiblie par la famine, n’était pas une prouesse bien glorieuse, bien difficile ni bien extraordinaire. On ne considérait que le fait brutal : la Ville éternelle avait été prise et incendiée par des mercenaires. On restait sous le coup de l’émotion excitée par les récits des fuyards. Augustin, dans un de ses serinons, nous a transmis un écho de la panique générale :

« Des choses horribles, dit-il, nous ont été racontées : il y a eu des ruines, des incendies, des rapines, des meurtres, des tortures. Cela est vrai, nous l’avons entendu maintes fois, nous avons gémi sur tous ces malheurs, nous avons pleuré souvent, et c’est à peine si nous avons pu nous en consoler !... »

Évidemment, cette prise de Rome était un terrible avertissement pour l’avenir. Mais l’esprit de parti exagéra singulièrement l’importance et la signification du désastre. Pour les païens, comme pour les chrétiens, cela devint un thème à déclamations, un lieu commun de polémique religieuse. Les uns et les autres voyaient dans cet évènement une manifestation de la vengeance céleste :

« Quand nous faisions des sacrifices à nos dieux, disaient les païens, Rome était debout, Rome était heureuse. Maintenant que nos sacrifices sont interdits, vous voyez ce que Rome est devenue !... »

Et ils s’en allaient répétant que le christianisme était responsable de la ruine de l’Empire.

De leur côté, les chrétiens répondaient : « D’abord Rome n’a pas péri, elle est toujours debout. Elle a été seulement châtiée, et si elle l’a été, c’est parce qu’elle est encore à demi païenne, Dieu a voulu l’avertir par cette punition effroyable (et on raffinait sur la description des horreurs commises) ! Qu’elle se convertisse, qu’elle revienne aux vertus de ses ancêtres, et elle sera de nouveau la maîtresse des peuples ! »

Voilà ce que disaient Augustin et les évêques. Cependant, le troupeau des fidèles n’était qu’à demi convaincu. On avait beau leur remontrer que les chrétiens de Rome et même bon nombre de païens avaient été épargnés au nom du Christ, que le barbare Alaric avait entouré d’une protection et d’une vénération toutes spéciales les basiliques des saints apôtres, – on ne pouvait s’empêcher de songer que beaucoup de chrétiens avaient péri dans le sac de la ville, et qu’enfin tous les habitants avaient été dépouillés de leurs biens... Était-ce ainsi que Dieu protégeait les siens ? Quel avantage trouvait-on à être chrétien, si l’on était traité comme les idolâtres ?...

Cet état d’esprit devenait extrêmement favorable à un retour offensif du paganisme. Depuis les lois si dures de Théodose, qui prohibaient, même à l’intérieur des maisons, le culte des anciens dieux, leurs défenseurs n’avaient pas manqué une occasion de protester contre les rigueurs impériales.

À Carthage, il y avait des batailles continuelles, dans les rues, entre païens et chrétiens, voire des émeutes. Dans la colonie de Sufetula, soixante chrétiens avaient été massacrés. L’année qui précéda la prise de Rome, il y eut des troubles païens à Guelma. Des maisons appartenant à l’église furent brûlées, un prêtre tué dans la bagarre. Dès que la surveillance de l’autorité se relâchait, ou que les circonstances politiques leur semblaient propices, les païens s’empressaient d’afficher leurs croyances. Tout récemment encore, dans Rome bloquée par Alaric, le nouveau consul Tertullus avait jugé à propos de ressusciter les vieux usages. Avant d’entrer en charge, il observa gravement, dans leurs cages, les poulets sacrés, traça des cercles dans le ciel avec le bâton augural et consulta le vol des oiseaux. Enfin, un oracle païen circulait avec persistance dans la foule, assurant qu’après un règne de trois cent soixante-cinq ans, le christianisme serait vaincu. Les siècles de la grande désolation étaient révolus : l’ère de la revanche allait commencer pour les dieux proscrits.

Ces symptômes belliqueux n’échappaient point à la vigilance d’Augustin. Il ne s’indignait pas seulement de ce que le paganisme fût si lent à mourir : il redoutait encore que la faiblesse de l’Empire ne lui permît de reprendre un semblant de vie. Il fallait en finir avec lui, comme on en avait fini avec le donatisme. Une nouvelle campagne sollicitait le vieil apôtre : il va y consacrer le meilleur de ses forces, jusqu’à la veille de sa mort.

 

 

 

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II

 

 

LA CITÉ DE DIEU

 

 

Pendant treize ou quatorze ans, à travers mille occupations et mille soucis, au milieu des transes et des alertes perpétuelles qui tenaient en éveil les Africains de ce temps-là, Augustin travailla à sa Cité de Dieu, la plus formidable machine de guerre qu’on ait dressée contre le paganisme, et aussi le plus complet arsenal de preuves et de réfutations où les polémistes et les apologistes catholiques aient jamais puisé.

Nous n’avons pas à entrer dans le détail de cette œuvre immense, nous qui nous attachons uniquement à étudier l’âme d’Augustin et qui ne retenons guère de ses livres que les parties où palpite un peu de cette âme ardente, celles qui sont toujours vivantes pour nous autres hommes du XXe siècle, qui contiennent des enseignements ou des façons de sentir toujours capables de nous toucher. Or l’attitude d’Augustin en face du paganisme est une des plus révélatrices de sa nature et de son caractère. Et elle peut être encore la nôtre en face d’une conception du monde et de la vie, qu’on peut bien ruiner pour un temps, mais qui renaît, aussitôt que le sens de la spiritualité s’oblitère ou s’affaiblit :

 

        Paganisme immortel, es-tu mort ? On le dit.

        Mais Pan, tout bas, s’en moque, et la Chimère en rit.

 

Comme nous, Augustin, élevé par une mère chrétienne, ne le connaissait que littérairement, et, si l’on peut dire, esthétiquement. Des souvenirs d’école, des émotions et des admirations de lettré, voilà ce que la vieille religion représentait pour lui. Néanmoins, il avait sur nous, pour le bien connaître, un grand avantage : le spectacle des superstitions et des mœurs païennes était encore sous ses yeux.

Que les aventures voluptueuses, romanesques ou poétiques des anciens dieux, que leurs statues, leurs temples, tous les arts issus de leur religion, l’aient séduit et enthousiasmé avant sa conversion, cela est trop certain. Mais cette mythologie et cette plastique étaient choses secondaires alors, même aux yeux d’un païen. Le sérieux, l’essentiel de la religion n’était pas là. Le paganisme, religion de la Beauté, est une invention de nos modernes esthètes : on n’y songeait guère du temps d’Augustin.

Bien avant lui, le Romain Varron, le grand compilateur des antiquités religieuses du paganisme, distinguait trois espèces de théologies : celle du théâtre, comme il l’appelle, ou mythologie fabuleuse, à l’usage des poètes, des dramaturges, des sculpteurs et des baladins. Inventée par eux, elle n’est qu’une fantaisie, un jeu de l’imagination, un ornement de la vie. La seconde est la théologie civile, – sérieuse, solide celle-là, et qui réclame le respect et la piété de tous : « C’est celle que les citoyens dans les villes et surtout les prêtres doivent connaître et pratiquer. Elle apprend quels dieux il faut honorer publiquement, quelles cérémonies et quels sacrifices il faut faire en leur honneur. » – Enfin, la troisième, la théologie physique, ou métaphysique, est réservée aux philosophes et aux esprits d’élite : elle est purement spéculative. La seule importante, vraiment religieuse, qui comporte, pour le croyant, l’obligation, c’est la seconde, la théologie civile.

Or nous ne voulons pas en tenir compte. Ce que nous nous obstinons à considérer comme le paganisme, c’est ce que Varron lui-même appelait une « religion de théâtre » : matière d’opéra, prétexte à ballets, à décors et à figurations. Transposée par nos poètes, cette mythologie se gonfle, à l’occasion, d’un mysticisme ou d’un symbolisme vagues. Amusettes de beaux esprits ! Le paganisme vivant, contre lequel Augustin a lutté, que les foules ont défendu au prix de leur sang, auquel les humbles ont cru et que les plus grands politiques jugeaient indispensable à la sauvegarde des cités, – ce paganisme-là est autre chose. Comme toutes les religions possibles, il impliquait et il imposait non seulement des croyances, mais des rites, des sacrifices et des fêtes. Et c’est cela qu’Augustin, comme les chrétiens d’alors, repoussait avec dégoût et déclarait intolérable.

Il voyait, ou il avait vu de ses yeux les réalités du culte païen, – et la plus répugnante de toutes pour nos sensibilités modernes, celle des sacrifices. À l’époque où il écrivait la Cité de Dieu, les sacrifices privés, comme les sacrifices publics, étaient interdits. Cela n’empêchait point les dévots d’enfreindre la loi, chaque fois qu’ils le pouvaient. Ils se cachaient plus ou moins, quand ils sacrifiaient devant un temple, une chapelle, ou dans une propriété particulière. Les rites ne pouvaient pas s’accomplir selon toutes les prescriptions minutieuses des Livres pontificaux. Ce n’était plus qu’une ombre des cérémonies d’autrefois. Mais, dans son enfance, par exemple, sous le règne de Julien, Augustin avait pu assister à des sacrifices célébrés avec toute la pompe et selon toutes les exigences rituelles. C’étaient de véritables scènes de boucherie. Oublions, de grâce, la frise du Parthénon et ses sacrificateurs aux belles lignes. Si nous voulons avoir la traduction littérale de cette plastique et retrouver l’image moderne d’une hécatombe, il faut aller aux abattoirs de la Villette.

Parmi ces amoncellements de viandes dépecées, ces flaques de sang répandu, le mystique Julien se laissait emporter par une sorte d’ivresse : à son gré, il n’y avait jamais assez de bêtes égorgées ou abattues. Rien n’apaisait sa fureur de carnage sacré. Les païens eux-mêmes se moquaient de cette manie sacrifiante. Pendant les trois années que dura son règne, les autels ruisselèrent de sang. Les bœufs, par centaines, s’abattaient sur les pavés des temples, et les tueurs égorgeaient tellement de moutons et de menu bétail, qu’on renonçait à les compter. Des milliers d’oiseaux blancs, pigeons ou mouettes, furent détruits, au jour le jour, par la piété du prince. On l’appelait le Victimaire, et, quand il partit pour son expédition contre les Perses, on remit en circulation une épigramme composée autrefois contre Marc-Aurèle (l’empereur philosophe !), pareillement prodigue d’hécatombes : À Marcus César, les bœufs blancs ! C’en est fait de nous, si tu reviens vainqueur. On prédisait que Julien, à son retour, allait dépeupler les étables et les pâturages.

La populace, qui prélevait sa large part dans ces tueries, encourageait naturellement de tels excès de dévotion. À Rome, sous Caligula, on immola en trois mois plus de cent soixante mille victimes, près de deux mille par jour. Et ces massacres s’accomplissaient sur le parvis des temples, en pleine ville, sur les forums, sur des places étroites, encombrées d’édicules et de statues. Qu’on se représente la scène, en été, entre des murs chauffés à blanc, au milieu des odeurs et des mouches. Les spectateurs et les victimes se coudoyaient, pressés les uns contre les autres, dans ces espaces restreints. Un jour, Caligula, assistant à un sacrifice, fut éclaboussé par le sang d’un phénicoptère à qui l’on coupait le cou. Mais l’auguste César n’était pas si délicat : lui-même opérait, dans ces cérémonies, armé du maillet et revêtu de la courte blouse des tueurs. L’ignominie de tout cela révoltait les chrétiens et quiconque avait les nerfs un peu sensibles. La boue sanglante où l’on pataugeait, le grésillement des graisses, les fades effluves des chairs, c’était un écœurement. Tertullien se bouchait le nez devant « les bûchers puants », où rôtissaient les victimes. Et saint Ambroise se plaignait de ce que, dans la Curie romaine, les sénateurs chrétiens fussent obligés de respirer la fumée et de recevoir en pleine figure les cendres de l’autel élevé devant la statue de la Victoire.

Les manipulations de l’haruspicine représentaient, aux yeux des chrétiens, une abomination pire. Dissection des viscères, inspection des entrailles, ces pratiques étaient fort à la mode dans toutes les classes de la société. Les païens, en général, s’occupaient plus ou moins de magie. On n’était guère philosophe sans être thaumaturge. Il y avait là comme une concurrence déloyale aux miracles chrétiens. Les ambitieux ou les mécontents ouvraient le ventre des animaux, pour savoir quand l’empereur mourrait et qui serait son successeur. Mais, sans aller jusqu’à la magie, l’haruspicine faisait partie intégrante des sacrifices. Sitôt le dépeçage achevé, les devins commençaient la consultation des entrailles. Les consultants les tournaient et les retournaient avec une anxieuse attention. L’opération pouvait durer longtemps. Plutarque raconte que Philippe, roi de Macédoine, sacrifiant un bœuf, sur l’Ithome, avec Aratus de Sicyone et Démétrius de Pharos, voulut interroger les entrailles de la victime touchant l’opportunité d’une mesure stratégique. L’haruspice lui remit le paquet fumant entre les mains. Le roi le plaça sous les yeux de ses compagnons, qui en tirèrent des pronostics contradictoires. Il écouta le pour et le contre, tenant toujours les entrailles du bœuf entre ses mains. Enfin, il se rangea à l’avis d’Aratus, puis, tranquillement, il repassa le paquet au sacrificateur...

Sans doute, ces rites ne se pratiquaient plus ouvertement du temps d’Augustin. Néanmoins, ils avaient une importance capitale dans l’ancienne religion, laquelle ne demandait qu’à les restaurer. On comprend la répulsion qu’ils inspiraient à l’auteur de la Cité de Dieu. Lui qui n’aurait pas voulu tuer une mouche, pour s’assurer la couronne d’or au concours de poésie, il regardait avec horreur ces bouchers, ces charcutiers et ces cuisiniers sacrés. Il rejetait à l’égout la tripaille des sacrifices, et il montrait fièrement aux païens la pure oblation du Pain et du Vin eucharistiques.

Mais ce qu’il a surtout attaqué, parce que le scandale en était présent et permanent, c’était la goinfrerie, l’ivrognerie et la lubricité des païens. Ne nous exagérons pas trop ces vices, – du moins les deux premiers. Augustin ne pouvait pas en juger comme nous. Il est certain qu’à nous modernes, les Africains de son temps, – comme d’ailleurs ceux d’aujourd’hui, – eussent paru des gens sobres. Les accès d’intempérance dont il les accuse ne se produisaient que par intervalles, à l’occasion d’une fête publique ou d’une solennité familiale. Mais alors ils étaient terribles, Qu’on songe aux orgies à huis clos de nos Arabes !

Il n’en est pas moins vrai que les vices païens s’étalaient cyniquement sous le couvert de la religion. Les débauches populaires d’ivrognerie et de gloutonnerie étaient l’accompagnement obligatoire des fêtes et des sacrifices. Une fête religieuse, c’était un festin, une foison de victuailles, les tonneaux de vin débouchés dans la rue. Cela s’appelait les Plats, Fercula, ou bien la Réjouissance, Lætitia. Le pauvre monde, qui ne connaissait la viande que de vue, en mangeait ces jours-là, et il buvait du vin. Les effets de cette abondance insolite se faisaient sentir immédiatement. Tout le peuple était ivre. Les riches, dans leurs maisons, y mettaient peut-être plus de cérémonie : au fond, c’était la même brutalité.

Évidemment, la religion n’était que le prétexte de ces excès. Augustin va trop loin, lorsqu’il rend les dieux responsables de ce déchaînement de sensualité. La vérité, c’est qu’ils ne faisaient rien pour l’entraver. Cependant les obscénités, qu’il rejette si âprement à la face des païens, les spectacles libidineux, les chants, les danses, tout cela tenait plus ou moins à l’essence du paganisme. Le théâtre, comme les jeux du cirque et de l’arène, était d’institution divine.

Augustin, qui dénonce ces turpitudes, n’a point forcé la note de son réquisitoire pour les besoins de la cause. Si l’on veut savoir, avec plus de détails, de quels spectacles on se régalait au théâtre, ou quelles étaient les mœurs de certaines confréries pieuses, il n’est que de lire ce qu’en raconte Apulée, le plus dévot des païens. Il se délecte visiblement à ces récits, ou si, parfois, il s’indigne, il n’accuse que la dépravation des hommes : les dieux planent très haut au-dessus de toutes ces misères. Pour Augustin, au contraire, les dieux sont d’abominables démons, qui se repaissent de luxures et d’obscénités, comme ils sont avides du sang et de la graisse des sacrifices.

Il met ainsi le doigt sur la plaie vive du paganisme : son immoralité foncière, ou, si l’on aime mieux, son amoralité. De même que notre scientisme d’aujourd’hui, il est incapable de prescrire une morale. Il ne s’en préoccupe même pas. Ce qu’Augustin a écrit, à ce sujet, dans la Cité de Dieu, est peut-être l’argument le plus fort qu’on ait jamais opposé au polythéisme. En tout cas, des pages comme celle-ci sont extrêmement opportunes à méditer :

«... Quant aux amis et aux adorateurs de ces dieux, dont ils se glorifient d’imiter les vices et les crimes, s’inquiètent-ils de la corruption et de la décadence profonde de la République ? En aucune façon. Qu’elle subsiste, disent-ils, qu’elle prospère par le nombre de ses troupes, qu’elle soit glorieuse par ses victoires ; ou, mieux encore, qu’elle jouisse de la paix et de la sécurité, cela suffit. Que nous importe le reste ! Ce qu’il nous faut surtout, c’est que chacun puisse toujours augmenter ses richesses, pour subvenir aux prodigalités de chaque jour, et pour donner aux puissants la facilité de dominer le faible. Que les pauvres se courbent devant les riches, pour avoir du pain, ou pour vivre sous leur tutelle, dans une tranquille oisiveté ; que les riches abusent des pauvres comme d’instruments à leur service, et pour faire parade de leur clientèle. Que le peuple applaudisse, non point ceux qui prennent ses intérêts, mais ceux qui lui procurent des plaisirs. Que rien de pénible ne soit commandé, que rien d’impur ne soit défendu... Que les provinces n’obéissent point à leurs gouverneurs, comme aux surveillants de leur moralité, mais comme aux maîtres de leur fortune et aux pourvoyeurs de leurs plaisirs. Qu’importe que cette soumission manque de sincérité et repose sur une crainte servile et mauvaise ! Que les lois protègent plutôt la vigne que les bonnes mœurs. Que l’on élève de vastes et splendides palais ; que, nuit et jour, chacun selon.sa fantaisie ou son pouvoir, on joue, on boive, on vomisse, on fasse la débauche. Partout, les claquements rythmés des danses, les cris, la liesse éhontée, le bouillonnement de tous les plaisirs, les plus cruels ou les plus honteux, dans les théâtres. Celui qui blâmera ces plaisirs sera condamné comme un ennemi public. Si quelqu’un entreprend de les réformer ou de les bannir, la multitude aura toute liberté d’étouffer sa voix, de le chasser, de lui ôter la vie même. En revanche, ceux qui ont procuré au peuple ces plaisirs et qui en autorisent la jouissance, voilà les dieux véritables !... »

Cependant, Augustin le reconnaît, nombre de bons esprits, parmi les païens, des philosophes, et, au premier rang, Platon, se sont efforcés de moraliser la religion. Le docteur chrétien rend au platonisme un magnifique hommage. Mais ces hautes doctrines ne sont guère sorties des écoles, ou bien cet enseignement moral, dont se vante le paganisme, n’a guère franchi les limites des sanctuaires. « Qu’on ne vienne pas, dit-il, nous objecter quelques chuchotements mystérieux enseignés dans le secret et soufflés à l’oreille d’un très petit nombre d’initiés, lesquels renfermaient je ne sais quelles leçons de probité et de vertu. Mais qu’on nous montre, qu’on nous désigne les temples consacrés à ces réunions pieuses, d’où étaient bannis les jeux accompagnés de postures lascives et de chants licencieux... Qu’on nous montre les lieux où les divinités donnaient des enseignements aux peuples, pour leur apprendre à réprimer l’avarice, à dompter l’ambition et à refréner la luxure, où enfin les malheureux pouvaient apprendre ce dont le poète Perse recommande si vivement la connaissance :

 

      Apprenez, misérables, apprenez la raison des choses,

      Ce que nous sommes, quel est le but de la vie,

      L’ordre établi... ce que Dieu

      Demande de nous et quelle est notre place dans le monde.

 

« Qu’on nous dise donc en quel endroit les dieux donnaient habituellement de telles leçons et où se rendaient souvent leurs adorateurs pour les recueillir. Nous autres, nous vous montrons nos églises, bâties uniquement pour cela, partout où la religion du Christ est répandue. »

Quoi d’étonnant que des hommes, si étrangers à la haute moralité et si profondément enfoncés dans la matière, se soient plongés aussi dans les plus grossières superstitions. Le matérialisme des mœurs finit toujours par engendrer une basse crédulité. Ici, Augustin triomphe. Il fait passer sous nos yeux, en un défilé burlesque, l’innombrable armée des dieux auxquels les Romains ont cru. Il y en a tant, qu’il les compare à des nuées de moucherons. Quoique, dit-il, il ne puisse pas les citer tous, il s’amuse à nous stupéfier par le nombre prodigieux de ceux qu’il découvre. Traînée par lui au grand jour, toute une plèbe divine sort de l’obscurité et de l’oubli, où, peut-être, elle dormait depuis des siècles : les divinités chétives qui travaillent dans les champs, qui font pousser le blé et qui le protègent de la rouille, celles qui surveillent les enfants, celles qui veillent sur le foyer, celles qui gardent la maison. Chez les païens, on ne peut faire un pas, exécuter un mouvement, sans le secours d’un dieu ou d’une déesse. Les hommes et les choses sont comme ligotés et emprisonnés par les dieux.

« Dans une maison, dit malignement Augustin, il n’y a qu’un portier. Ce n’est qu’un homme, et il suffit à son emploi. Mais il y faut trois dieux : Forculus pour la porte, Cardea pour les gonds, Limentinus pour le seuil. Sans doute, Forculus tout seul n’aurait pas été capable de s’occuper à la fois du seuil, de la porte et des gonds. »

Cet Africain, qui avait si profondément le sens de l’unité et de l’infinité insondable de Dieu, s’indigne de cet émiettement sacrilège de la substance divine. Mais les païens, à la suite de Varron, lui répondaient qu’il convient de distinguer, entre tous ces dieux, ceux qui sont de pures imaginations de poètes et ceux qui sont des êtres réels, les dieux de la fable et les dieux de la religion. « Alors, disait déjà Tertullien, si l’on choisit les dieux comme on démêle les oignons, il est clair que tout ce qui n’est pas choisi est condamné... » – Tertullien a trop d’esprit ! reprend Augustin. Les dieux rejetés comme fabuleux ne sont pas condamnés pour cela. En réalité, ils sont taillés dans la même étoffe que les vrais : « Les pontifes n’ont-ils pas, comme les poètes, un Jupiter barbu et un Mercure imberbe ?... Le vieux Saturne, le jeune Apollon sont-ils tellement la propriété des poètes, qu’on ne voie aussi leurs statues dans les temples ?... »

Les philosophes, à leur tour, ont bien pu protester contre le pullulement des dieux fabuleux et proclamer, comme Platon et Porphyre, qu’il n’existe qu’un seul Dieu, âme de l’univers, ils n’en admettent pas moins des dieux inférieurs et, entre les dieux et les hommes, des intermédiaires ou des messagers, qu’ils appellent les démons. Ces êtres hybrides, qui tiennent à l’humanité par leurs passions et à la divinité par le privilège d’être immortels, il faut les apaiser par des sacrifices, les interroger et se les concilier par des conjurations magiques. Et voilà à quoi aboutit le suprême effort de la sagesse païenne : à des évocations d’esprits, aux louches pratiques des devins et des thaumaturges. C’est cela que les païens défendent, dont ils réclament le maintien avec tant d’obstination et de fanatisme !

« Non, non, dit Augustin, cela ne mérite point de survivre. Ce n’est pas l’abandon de ces croyances et de ces pratiques superstitieuses qui a causé la décadence de l’Empire. Si vous demandez qu’on rouvre les temples de vos dieux, c’est parce qu’ils sont indulgents à vos passions. Au fond, vous vous moquez d’eux et de l’Empire : ce que vous voulez, c’est la liberté et l’impunité pour vos vices. La voilà, la vraie cause de la décadence ! Peu importent de vaines simagrées devant des autels et des statues. Redevenez chastes, sobres, courageux, pauvres comme vos ancêtres. Ayez des enfants, soumettez-vous au service militaire, et vous vaincrez comme eux ! Or, toutes ces vertus, le christianisme les prescrit et les encourage. Quoi qu’en disent certains hérétiques, la religion du Christ n’est contraire ni au mariage ni au métier des armes. Les patriarches de l’ancienne Loi se sont sanctifiés dans le mariage, et il y a des guerres justes et saintes. »

Et quand bien même, en dépit de tous les efforts pour le sauver, l’Empire serait condamné, est-ce une raison de désespérer ? On doit prévoir la fin de la cité romaine. Comme toutes les choses de ce monde, elle est sujette à la vieillesse et à la mort. Elle mourra donc, un jour. Loin de nous abattre, fortifions-nous contre cette catastrophe par le sentiment de l’éternel. Affermissons-nous sur ce qui ne passe point. Au-dessus de la cité terrestre, s’élève la cité de Dieu, qui est la communion des âmes saintes, la seule où l’on goûte une joie parfaite et immortelle. Efforçons-nous d’en être les citoyens, de vivre de la seule vie qui mérite ce nom. Celle d’ici-bas n’est que l’ombre d’une ombre...

Les âmes de ce temps-là étaient merveilleusement préparées pour écouter de telles exhortations. À la veille des invasions barbares, ces chrétiens, pour qui le dogme de la Résurrection de la chair était peut-être la plus forte raison de croire, ces désabusés, qui assistaient avec angoisse à la fin du monde, devaient considérer la vie présente comme un mauvais songe, dont il fallait sortir au plus vite.

 

Au moment même où Augustin commençait à écrire sa Cité de Dieu, son ami Evodius, évêque d’Uzale, lui contait l’histoire que voici :

« Il avait pour secrétaire un très jeune homme, le fils d’un prêtre du voisinage. Ce jeune homme était entré d’abord, en qualité de sténographe, dans les bureaux du proconsul d’Afrique. Evodius, redoutant pour lui la contagion d’un pareil milieu, et s’étant assuré d’abord de son absolue chasteté, lui offrit de le prendre à son service. Dans la maison de l’évêque, où il n’était guère occupé qu’à lire les Lettres divines, sa foi s’exalta tellement, qu’il n’aspirait plus qu’à mourir : Quitter cette vie, être avec le Christ, c’était son vœu le plus ardent. Ce vœu fut exaucé. Après seize jours de maladie, il mourut chez ses parents.

« Or, deux jours après ses funérailles, une vertueuse femme de Figes, servante de Dieu, veuve depuis douze ans, eut un rêve, dans lequel elle vit un diacre mort depuis quatre ans, qui, avec des serviteurs et des servantes de Dieu, vierges ou veuves, préparait un palais. Cette demeure était tellement ornée, qu’elle resplendissait de lumière et qu’on aurait cru qu’elle était toute d’argent. La veuve ayant demandé pour qui on faisait ces préparatifs, le diacre lui répondit que c’était pour un jeune homme mort la veille, et fils d’un prêtre. Dans le même palais, elle vit un vieillard vêtu de blanc, qui ordonnait à deux autres personnes, également vêtues de blanc, d’aller au sépulcre de ce jeune homme, d’en tirer le corps et de le porter au ciel. Lorsque le corps eut été tiré du tombeau et porté au ciel, il s’éleva, dit-elle, du sépulcre une gerbe de roses-vierges, des roses qu’on nomme ainsi parce qu’elles ne s’ouvrent jamais... »

Ainsi, le fils du prêtre avait choisi la meilleure part. À quoi bon rester dans ce monde abominable, où l’on risquait d’être incendié et assassiné par les Goths et les Vandales, alors que, dans l’autre, les anges vous préparaient des palais de lumière ?

 

 

 

_________

 

 

 

 

 

III

 

 

LA DÉSOLATION BARBARE

 

 

Au moment où Augustin achevait sa Cité de Dieu, il entrait dans sa soixante-douzième année. C’était en 426. Cette année-là, il se produisit, à Hippone, un évènement considérable, dont le procès-verbal fut inséré dans les actes publics de la communauté :

« Le six des calendes d’octobre, – disent les Actes, – le très glorieux Théodose étant consul pour la douzième fois et Valentinien Auguste pour la seconde, – Augustin, évêque, accompagné de Religianus et de Martinianus, ses collègues dans l’épiscopat, ayant pris place dans la basilique de la Paix, à Hippone, et les prêtres Saturnins, Leporius, Barnabé, Fortunatianus, Lazare et Héraclius étant présents, avec tout le clergé et un grand concours de peuple, – Augustin, évêque, a dit :

– « Il faut nous occuper sans retard de l’affaire que j’ai annoncée hier à Votre Charité, et pour laquelle j’ai voulu que vous fussiez ici en grand nombre, comme je vois que vous y êtes venus. Car si je voulais vous entretenir d’autre chose, vous seriez moins attentifs, vu l’attente où vous êtes.

« Mes frères, nous sommes tous mortels en cette vie, et nul homme ne connaît son dernier jour... Dieu a voulu que je vinsse habiter cette ville dans la vigueur de mon âge. Mais, de jeune que j’étais alors, me voilà vieux maintenant, et, comme je sais qu’à la mort des évêques, la paix est troublée par des rivalités ou par l’ambition (j’en ai eu souvent la preuve, et je m’en suis affligé), je dois, autant qu’il dépend de moi, prévenir un tel malheur pour votre cité... Je viens donc vous déclarer à tous que ma volonté, que je crois aussi être celle de Dieu, est d’avoir pour successeur le prêtre Héraclius... »

« À ces mots le peuple s’est écrié :

« – Grâces à Dieu ! Louange au Christ ! »

« Cette acclamation a été répétée vingt-trois fois.

« – Christ, exauce-nous ! Conserve-nous Augustin ! »

« Ce cri a été répété seize fois.

« – Sois notre père ! Sois notre évêque ! »

« Ce cri a été répété huit fois.

« Le peuple ayant fait silence, l’évêque Augustin a repris en ces termes :

« – Je n’ai pas besoin de vous faire l’éloge d’Héraclius. Autant je rends justice à sa sagesse, autant je dois épargner sa modestie... Comme vous le voyez, les secrétaires de l’Église recueillent ce que nous disons et ce que vous dites. Mes paroles et vos acclamations ne tombent pas à terre. En un mot, ce sont des actes ecclésiastiques que nous rédigeons présentement, et je veux par là, autant que cela est permis à l’homme, confirmer ce que je viens de vous déclarer... »

« Ici le peuple s’écria :

« – Grâces à Dieu ! Louange au Christ !... »

« – Sois noire père, et qu’Héraclius soit notre évêque ! »

« Après un nouveau silence, Augustin, évêque, a repris :

«  – J’entends ce que vous voulez dire. Mais je ne veux pas qu’il arrive pour lui ce qui est arrivé pour moi. Beaucoup d’entre vous savent ce qui fut fait alors... J’ai été ordonné évêque du vivant de mon père et évêque, le vieillard Valérius, de bienheureuse mémoire, et j’occupai le siège avec lui. J’ignorais comme lui que cela fût défendu par le concile de Nicée. Je ne veux donc pas qu’on blâme dans Héraclius, mon fils, ce qui a été blâmé en moi. »

« Alors, le peuple s’est écrié treize fois :

« – Grâces à Dieu ! Louange au Christ ! »

« Après un moment de silence, Augustin, évêque, a continué :

« – Il restera donc prêtre, jusqu’à ce qu’il plaise à Dieu qu’il soit évêque. Mais, avec l’aide et la miséricorde du Christ, je ferai désormais ce que je n’ai pu faire jusqu’à présent... Vous vous souvenez de ce que je voulais, il y a quelques années, et que vous ne m’avez pas permis. Pour un travail sur les Saintes Écritures, dont mes frères et mes pères les évêques avaient daigné me charger dans les deux conciles de Numidie et de Carthage, je devais n’être dérangé par personne pendant cinq jours de la semaine. C’était chose convenue entre vous et moi. L’acte en avait été rédigé, et vous l’aviez approuvé, après en avoir entendu la lecture. Mais votre promesse dura peu. Je fus bientôt assailli et envahi par vous. Je ne suis plus libre d’étudier comme je le veux. Avant et après–midi, je suis embarrassé dans vos affaires temporelles. Je vous en conjure donc et je vous en supplie par le Christ, souffrez que je reporte le fardeau de tous ces soins sur ce jeune homme, le prêtre Héraclius, que je désigne, en Son nom, pour mon successeur dans l’épiscopat... »

«  Sur quoi le peuple s’est écrié vingt-six fois :

«  – Nous te rendons grâces de ton choix ! »

« Et le peuple ayant fait silence, Augustin, évêque, a dit :

«  – Je vous remercie de votre charité et de votre bienveillance, ou plutôt j’en rends grâces à Dieu. Ainsi donc, mes frères, qu’on s’en remette désormais à Héraclius pour toutes les choses qu’on me soumettait auparavant. Toutes les fois qu’il aura besoin d’un conseil, ni mes soins ni mon secours ne lui feront défaut... De cette façon, sans qu’il vous manque rien, je pourrai consacrer le reste de vie qu’il plaira à Dieu de me laisser encore, non à la paresse et au repos, mais à l’étude des Saintes Écritures. Ce travail sera utile à Héraclius et, par là, à vous-mêmes. Que personne ne porte donc envie à mon loisir, car ce loisir sera très occupé...

« Il ne me reste plus qu’à vous prier, du moins ceux qui le pourront, de signer ces actes. Votre assentiment m’est indispensable : veuillez me le témoigner par vos acclamations. »

« À ces mots, le peuple s’est écrié :

« – Qu’il en soit ainsi ! Qu’il en soit ainsi !... »

« L’assemblée ayant fait silence, Augustin, évêque, termina, en disant :

« – C’est bien ! Maintenant, rendons nos devoirs à Dieu. Tandis que nous lui offrirons le Sacrifice, et, pendant cette heure de supplication, je recommande à Votre Charité de laisser de côté toute affaire et tous soins personnels et de prier le Seigneur pour cette Église, pour moi et pour le prêtre Héraclius. »

 

La sécheresse et la phraséologie officielle de ce document ne parviennent point à effacer le relief et la couleur de cette scène populaire. À travers les pieuses formules d’acclamation, on entrevoit le caractère difficile des ouailles d’Augustin. Ce troupeau tant chéri et tant morigéné par lui n’était pas plus commode à conduire maintenant qu’au début de son épiscopat. Certes, ce n’était point une sinécure que de diriger et d’administrer le diocèse d’Hippone ! L’évêque est littéralement le serviteur des fidèles. Non seulement il faut qu’il les nourrisse et qu’il les habille, qu’il s’occupe de leurs affaires, de leurs querelles et de leurs procès, mais qu’il leur appartienne corps et âme. Ils surveillent jalousement l’emploi de son temps, ils lui demandent compte de ses absences. Quand Augustin va prêcher à Carthage ou à Utique, il s’en excuse auprès de ses paroissiens. Pour entreprendre une étude sur les Écritures, – et une étude dont il est chargé par deux conciles, – il a besoin de leur permission, ou tout au moins de leur assentiment.

Enfin, à soixante-douze ans, après trente et un ans d’épiscopat, il obtient d’eux le droit de se reposer un peu. Mais quel repos ! Lui-même le dit : « Ce sera un loisir bien occupé », qui va remplir ces cinq jours de vacances par semaine. Il se propose d’étudier, de méditer l’Écriture, et cela encore dans l’intérêt de ses ouailles, de son clergé et de l’Église entière. C’est le rêve le plus cher de toute sa vie, – le projet qu’il n’a jamais pu mettre à exécution. Au premier abord, cela nous étonne. Nous nous disons : « Qu’avait-il donc fait jusque-là, dans ses traités, dans ses lettres, dans ses sermons, à travers tout ce flot de paroles et d’écritures que ses ennemis lui reprochaient, sinon d’étudier et de commenter les Saintes Lettres ? » Mais dans la plupart de ces écrits et de ces homélies, ou bien il n’expose que partiellement la vérité, ou bien il réfute des hérésiarques. Ce qu’il voudrait, ce serait étudier la vérité pour elle-même, sans se soucier ni s’embarrasser des erreurs à confondre, et surtout la pénétrer, autant que possible, dans son étendue et dans toute sa profondeur, en finir avec cette éristique desséchante et irritante, et refléter dans un vaste Miroir la plus pure et totale lumière des dogmes divins.

Il n’en trouva jamais le temps : il dut se borner à un manuel de morale pratique, qu’il publia, sous ce titre, avant de mourir, – et qui est aujourd’hui perdu. Encore une fois, les hérésiarques le détournaient de la vie spéculative. Pendant ses dernières années, au milieu des plus cruelles alarmes, il eut à combattre les ennemis de la Grâce et les ennemis de la Trinité, Arius et Pélage. Celui-ci avait trouvé dans un jeune évêque italien, Julien d’Éclane, un brillant disciple, qui fut, pour le vieil Augustin, un rude adversaire. Quant à l’arianisme, qu’on avait pu croire éteint en Occident, voici que les invasions barbares lui donnaient un regain de vitalité.

L’instant était grave pour le catholicisme comme pour l’Empire. Les Goths, les Alains, les Vandales, après avoir dévasté la Gaule et l’Espagne, s’apprêtaient à passer en Afrique. S’ils renouvelaient contre l’Italie les tentatives d’Alaric et de Radagaise, bientôt ils seraient les maîtres de tout l’Occident. Or ces barbares étaient ariens. À supposer, – et cela semblait de plus en plus probable, – que l’Afrique et l’Italie vinssent à succomber après la Gaule et l’Espagne, c’en était fait du catholicisme occidental. Car les envahisseurs traînaient leur religion dans leurs bagages, et ils l’imposaient aux vaincus. Augustin, qui avait conçu l’espoir d’égaler l’empire terrestre du Christ à celui des Césars, allait assister à la ruine de l’un et de l’autre. Son imagination épouvantée lui exagérait encore le péril trop réel et trop menaçant. Il dut vivre des heures d’angoisse, dans l’attente de la catastrophe.

Au moins que la vérité fût sauve, qu’elle surnageât dans ce flot d’erreurs, qui se répandait comme une inondation à la suite du flot barbare ! De là vient sans doute l’obstination infatigable que mit le vieil évêque à combattre, une dernière fois, les hérésies. S’il s’acharna, en particulier, contre Pélage, si, dans sa théorie de la grâce, il poussa ses principes jusqu’à leurs extrêmes conséquences, la hantise du péril barbare y fut probablement pour quelque chose. Cette âme si douce, si mesurée, si délicatement humaine, formula une doctrine impitoyable qui est en contradiction avec son caractère. Mais il estimait sans doute qu’en face des ariens et des pélagiens, ces ennemis du Christ, qui, demain peut-être, seraient les maîtres de l’Empire, on ne pouvait trop affirmer la nécessité de la Rédemption et la divinité du Rédempteur.

Augustin continuait donc à écrire, à discuter et à réfuter. Un moment vint où il dut songer à combattre autrement que par la plume. Sa vie, celle de son troupeau étaient en jeu. Il fallait pourvoir à la défense matérielle de son pays et de sa ville. En effet, quelque temps avant la grande ruée des Vandales, des hordes avant–courrières de Barbares africains avaient commencé à ravager les provinces. Les circoncellions n’étaient pas morts, leurs bons amis, les donatistes, non plus. Ces sectaires, encouragés par l’anarchie générale, sortaient de leurs retraites et se montraient plus insolents et plus agressifs que jamais. Peut-être espéraient-ils des Vandales ariens, qui approchaient, un appui effectif contre l’Église romaine, ou au moins la reconnaissance de ce qu’ils croyaient être leurs droits. À tout instant, des bandes de Barbares débarquaient d’Espagne. Derrière ces troupes errantes elle brigands ou de soldats irréguliers, les vieux ennemis de la paix et de la civilisation romaine, les nomades du Sud, les Maures de l’Atlas, les montagnards kabyles se précipitaient sur les campagnes et sur les villes, pillant, tuant et brûlant tout sur leur passage. Ce fut une désolation : « Des pays, autrefois prospères et peuplés, ont été, dit Augustin, changés en solitudes. »

Finalement, au printemps de l’année 429, sous la conduite de leur roi Genséric, les Vandales et les Alains, après s’être réunis sur la côte d’Espagne, passèrent le détroit de Gibraltar. Cette fois, ce fut la dévastation en grand. Une armée de 80 000 hommes se mit à saccager méthodiquement les provinces africaines. Cherchell, déjà bien éprouvée lors de la révolte du Maure Firmus, fut de nouveau prise et brûlée. Toutes les villes et les places fortes du littoral succombèrent l’une après l’autre. Seule Constantine, du haut de son rocher, continuait à défier les envahisseurs. Pour affamer les habitants, qui désertaient les villes et les fermes et qui se réfugiaient dans les gorges de l’Atlas, les Barbares détruisirent les moissons, incendièrent les greniers, coupèrent les vignes et les arbres fruitiers. Et, pour les forcer à sortir de leurs cachettes, ils mettaient le feu aux forêts qui couvraient les pentes des montagnes.

Ces destructions stupides allaient contre le but des Vandales, puisqu’ils tarissaient ainsi les richesses naturelles de l’Afrique, ces richesses dont le renom les avait attirés. L’Afrique, pour eux, était le pays de l’abondance, où l’on boit du vin plus qu’à sa soif, où l’on mange du pain de froment. C’était le pays de la vie large, facile et heureuse. C’était le grenier de la Méditerranée, la grande pourvoyeuse de Rome. Mais leur avidité imbécile de l’or les amenait à ruiner des provinces où ils comptaient pourtant s’établir. Ils procédèrent en Afrique comme ils avaient procédé à Rome, sous Alaric. Afin d’arracher leur or aux habitants, ils leur infligèrent les mêmes tortures qu’aux riches Romains. Ils en inventèrent de pires. Les enfants étaient fendus en deux, comme bêtes de boucherie, sous les yeux de leurs parents. Ou bien on leur écrasait la tête contre les murs et les pavés.

L’Église passant pour très riche et, peut-être, ayant fini par englober dans ses domaines la plus grande part de la propriété foncière, c’est contre elle surtout que les barbares s’acharnèrent. Les prêtres et les évêques furent tourmentés avec des raffinements de cruauté inouïs. On les emmenait comme esclaves, à la suite de l’armée, afin de tirer des fidèles de fortes rançons pour le rachat de leurs pasteurs. On les obligeait à porter les bagages, avec les chameaux et les mulets, et, quand ils défaillaient, on les piquait avec la pointe des lances. Beaucoup s’abattaient au bord de la route pour ne plus se relever. Mais il est certain aussi que le fanatisme ajoutait encore à la cruauté et à la cupidité des Vandales. Ces ariens en voulaient particulièrement aux catholiques, qui, d’ailleurs, représentaient pour eux la religion et la domination romaines. C’est pourquoi ils s’attaquaient surtout aux basiliques, aux couvents, aux hospices, à tous les biens d’Église. Partout, le culte public était suspendu.

Le récit de ces atrocités précédait, dans Hippone, l’arrivée des Barbares. On aurait dû s’y attendre et se préparer à les recevoir avec une morne résignation. Depuis un siècle, l’Afrique ne connaissait plus la tranquillité. Après les insurrections de Firmus et de Gildon, on venait de subir les ravages des nomades du Sud et des montagnards berbères. Et le temps n’était pas si loin, où les circoncellions vous obligeaient à être perpétuellement sur le qui–vive. Mais, cette fois, tout le monde sentait que la grande débâcle était proche. On s’affolait à la nouvelle qu’une ville ou un château fort avait été emporté par les Vandales, que telle ferme ou telle villa du voisinage était en flammes.

Au milieu de la consternation générale, Augustin s’efforçait de garder son sang-froid. Lui, il voyait plus loin que les désastres matériels, et, à chaque nouvelle rumeur de massacre ou d’incendie, il avait coutume de répéter à ses clercs et à ses ouailles la parole du Sage :

« Est-ce une si grande affaire pour un grand cœur que de voir tomber des pierres et des poutres, et mourir des hommes mortels ?... »

On l’accusait d’être insensible. On ne le comprenait pas. Alors que tout son entourage s’affligeait des maux présents, il en déplorait déjà les conséquences, et cette clairvoyance était plus douloureuse pour lui que le ressentiment des horreurs quotidiennes commises par les Barbares. Son disciple Possidius, l’évêque de Guelma, qui était près de lui, en ces tristes moments, lui appliquait naïvement le mot de l’Ecclésiaste : « Plus on a de science, plus on a de peine. » Augustin souffrait, en effet, plus que les autres, parce qu’il réfléchissait davantage sur la catastrophe. Il devinait bien que l’Afrique allait être perdue pour l’Empire et, par conséquent, pour l’Église. Dans son esprit, l’une ne se séparait pas de l’autre. Que faire contre la force brutale ? Toute l’éloquence et toute la charité du monde échoueraient contre cet élément déchaîné qu’était la masse vandale. On ne convertirait pas plus les Barbares qu’on n’avait converti les donatistes. La force devait être l’unique recours contre la force.

Alors, en désespoir de cause, l’homme de Dieu se retourna encore une fois vers César. Le moine fit appel au soldat. Il adjura Boniface, le comte d’Afrique, de sauver Rome et l’Église.

Ce Boniface, assez louche personnage, était un beau type de soudard et de fonctionnaire de Bas-Empire. Thrace d’origine, il unissait la duplicité de l’Oriental à tous les vices du Barbare. Il était robuste, habile aux exercices du corps, comme les soldats de ce temps-là, débordant de vigueur et de santé, et même brave à l’occasion. Avec cela, aimant le vin et la débauche, buvant et mangeant en vrai païen. Envoyé d’abord en Afrique en qualité de tribun, c’est-à-dire de commissaire du gouvernement impérial, probablement pour faire appliquer les décrets d’Honorius contre les donatistes, il reçut bientôt, avec le titre de comte, le commandement des forces militaires de la province.

En réalité, sous prétexte de protéger le pays, il se mit à le piller, comme c’était de tradition chez les fonctionnaires romains. Son officium, encore plus cupide que lui, l’entraînait à des actes que l’évêque d’Hippone, pourtant très soucieux de le ménager, lui reproche à mots couverts. Pour s’assurer de la fidélité de son entourage, il était obligé de lui passer bien des voleries et des brigandages. D’ailleurs lui-même volait. Il devait fermer les yeux pour se faire pardonner ses propres gabegies. Complice de cette bande de pillards, il n’avait plus assez d’autorité pour les retenir.

Comment Augustin a-t-il pu croire au dévouement et à la sincérité de cet aventurier tout plein de gros appétits, au point de placer sur lui ses suprêmes espérances ? Augustin connaissait bien les hommes, il flairait de loin les natures basses ou hypocrites. D’où vient donc que celui-ci l’ait trompé ?

D’abord, l’évêque d’Hippone avait besoin de lui, lorsqu’il arriva à Carthage, en qualité de tribun, pour mettre les donatistes à la raison. D’ordinaire, on voit en beau les gens qui vous rendent des services. Ensuite, le tribun, pour flatter l’évêque et, en même temps, la cour dévote de Ravenne, affichait un grand zèle en faveur du catholicisme. Sa première femme, qui était très pieuse, et qu’il paraît avoir beaucoup aimée, l’encourageait sans doute dans ces sentiments. Lorsqu’elle mourut, il eut un tel accès de désespoir, que, très sincèrement peut-être, il se jeta dans une dévotion exaltée. Peut-être aussi son crédit baissait-il à Ravenne, où l’on devait connaître ses exactions et soupçonner ses menées ambitieuses. En tout cas, soit qu’il fût réellement dégoûté du monde, ou qu’il jugeât prudent de se faire oublier alors, il parlait déjà de donner sa démission et de vivre dans la retraite comme un moine. C’est en ce moment qu’Augustin et Alypius l’exhortèrent à ne point abandonner l’armée d’Afrique.

Ils rencontrèrent le général en chef à Thubunæ, dans le sud de la Numidie, où sans doute il pourchassait les nomades. Notons encore une fois l’ardeur voyageuse d’Augustin jusqu’à la veille de sa mort. Le trajet était long et dangereux d’Hippone à Thubunæ. Pour que le vieil évêque se soit imposé une pareille fatigue, il fallait qu’il jugeât la situation bien inquiétante. Là, Boniface joua-t-il la comédie, ou, vraiment, était-il si accablé par son deuil, que le monde lui devenait intolérable et que, sérieusement, il songeait à changer de vie ? Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il tint aux deux prélats les propos les plus édifiants. Quand ils entendirent le comte d’Afrique parler du cloître avec componction et de son désir d’y entrer, ils trouvèrent une telle piété un peu surprenante chez un militaire. D’ailleurs, ces belles intentions cadraient niai avec leurs plans. Ils lui remontrèrent qu’on pouvait très bien faire son salut dans l’armée, lui citèrent l’exemple de David, le roi guerrier. Enfin ils lui dirent tout ce qu’ils attendaient de son initiative et de sa fermeté. Ils le supplièrent de protéger les églises et les couvents contre les nouvelles attaques des donatistes et surtout contre les Barbares d’Afrique. En ce moment, ceux-ci débordaient toutes les anciennes lignes de défense et ravageaient les territoires d’Afrique.

Boniface se laissa convaincre sans peine, promit tout ce qu’Augustin et Alypius voulurent. Mais il ne bougea pas. Son attitude est, désormais, des plus étranges. Il est à la tête de toutes les forces militaires de la province, et il ne fait rien pour châtier les pillards africains. On dirait qu’il ne songe qu’à s’enrichir, lui et les siens. Le pays est si bien mis en coupe réglée par eux, que, suivant le mot d’Augustin, il ne reste plus rien à prendre.

Cette inertie autorisa des bruits de trahison. Il n’est pas impossible, en effet, que, dès les premières années de son commandement, il ait caressé le projet de se tailler en Afrique une principauté indépendante. Aurait-il, pour cette raison, ménagé les hordes indigènes, afin de s’assurer leur concours, en cas de conflit avec les armées de l’Empire ? Quoi qu’il en soit, sa conduite n’était pas nette. Quelques années plus tard, il descend sur les côtes d’Espagne pour guerroyer contre les Vandales sous les ordres de Castinus, maître des milices, et il épouse une princesse barbare, arienne de religion. Il est vrai que la nouvelle comtesse d’Afrique se convertit au catholicisme. Mais son premier enfant fut baptisé par des prêtres ariens, lesquels rebaptisèrent, en même temps, des esclaves catholiques appartenant à la maison de Boniface. Ce mariage vandale, ces complaisances pour l’arianisme excitèrent un grand scandale parmi les orthodoxes. Les rumeurs de trahison recommencèrent à circuler.

Sans doute, Boniface se prévalait beaucoup de sa fidélité à l’impératrice Placidie. Mais il était pris entre les Barbares tout-puissants et l’Empire débilité. Il tenait à rester en bonne intelligence avec les deux pouvoirs ennemis, quitte à passer du côté du plus fort, quand le moment serait venu. Cette diplomatie suspecte causa sa ruine. Son rival Aetius l’accusa de haute trahison auprès de Placidie. La cour de Ravenne le déclara ennemi de l’Empire, et une armée fut envoyée contre lui. Boniface n’hésita pas : il se mit en rébellion ouverte contre Rome.

Augustin fut atterré de cette désertion. Mais comment faire entendre raison à cet homme violent, qui avait au moins pour lui les apparences du bon droit, ayant été calomnié peut-être auprès de l’impératrice, et qui trouvait tout naturel de se venger de ses ennemis ? Ses succès récents l’avaient encore grisé. Il venait de battre les deux généraux chargés de le réduire, et, ainsi, il était le maître de la situation en Afrique. Qu’allait-il faire ? On pouvait redouter les pires résolutions de la part de ce vainqueur ulcéré et avide de vengeance... Augustin se décida pourtant à lui écrire. Sa lettre est un chef-d’œuvre de tact, de prudence, et aussi de fermeté chrétienne et pastorale.

Il eût été dangereux de déclarer à ce rebelle triomphant : « Tu as tort. Ton devoir est de te réconcilier avec l’empereur ton maître. » Boniface aurait pu répondre à Augustin : « De quoi te mêles-tu ? La politique n’est point ton affaire. Occupe-toi de ton église ! » – C’est pourquoi Augustin, très habilement, lui parle, d’un bout à l’autre de sa lettre, uniquement en évêque, zélé pour le salut d’un fils très cher en Jésus-Christ. Ainsi, en se renfermant dans ses attributions de directeur spirituel, il atteignait plus sûrement et plus complètement son but, et, comme médecin des âmes, il osait rappeler à Boniface des vérités qu’il n’aurait jamais osé lui exprimer comme conseiller.

Selon Augustin, la disgrâce du comte et les malheurs qui en ont résulté pour l’Afrique viennent surtout de son attachement aux biens temporels. C’est son ambition et sa cupidité, celle de ses partisans, qui ont causé tout le mal. Qu’il se détache des biens périssables, qu’il empêche les vols et les brigandages de ses subordonnés ! Lui qui voulait vivre autrefois dans la continence, qu’il garde au moins la chasteté conjugale ! Enfin, qu’il se souvienne de la foi jurée ! Augustin ne veut pas entrer dans la querelle de Boniface avec Placidie, il ne préjuge pas des torts de l’un ou de l’autre. Il se borne à dire au général en révolte : « Si vous avez reçu tant de biens de l’Empire romain, ne lui rendez pas le mal pour le bien. Si, au contraire, vous en avez reçu du mal, ne lui rendez pas le mal pour le mal... »

Évidemment, l’évêque d’Hippone ne pouvait guère donner d’autres conseils au comte d’Afrique. Le rôle de conseiller politique, en ces conjonctures si embarrassées, était extrêmement délicat. Comment engager un général victorieux à mettre bas les armes devant les vaincus ? Cependant Augustin, jugeant la situation du seul point de vue chrétien, avait trouvé le moyen de dire tout l’essentiel, tout ce qui importait pour le moment.

De quelle façon Boniface prit-il cette lettre, en somme, si courageuse ? Ce qu’il y a de sûr, c’est que ses dispositions n’en furent point modifiées. Il lui était bien difficile de reculer et de se soumettre, d’autant plus qu’un nouveau corps d’armée, sous les ordres de Sigisvultus, ne tarda point à être expédié contre lui. Une véritable fatalité le contraignait à rester en rébellion contre Rome. Se crut-il perdu, comme on l’a répété, ou bien, grâce à ses relations de famille, – n’oublions pas que sa seconde femme était une barbare, – s’était-il depuis longtemps concerté avec Genséric pour le partage de l’Afrique ? On l’en accusa. Toujours est-il qu’en apprenant l’arrivée de Sigisvultus et du nouveau corps expéditionnaire, il appela les Vandales à son secours. Ce fut la grande invasion de 429.

Bientôt les Barbares entrèrent en Numidie. Les régions limitrophes d’Hippone furent menacées. Terrorisés, les habitants fuyaient en masse devant l’ennemi, abandonnant les villes. Ceux qui s’étaient laissé surprendre se précipitèrent dans les églises, en implorant l’assistance des prêtres et des évêques. Ou bien, résignés à mourir, ils réclamaient le baptême à grands cris, se confessaient, faisaient publiquement pénitence. Le clergé, nous l’avons vu, était particulièrement visé par les Vandales : ils sentaient que les prêtres catholiques étaient l’âme de la résistance. Ceux-ci, dans l’intérêt même de l’Église, devaient-ils se réserver pour des temps plus calmes et se dérober par la fuite à la persécution ? Beaucoup se retranchaient derrière la parole du Christ : « Si vous êtes persécutés dans une ville, fuyez dans une autre. »

Mais Augustin blâma énergiquement la lâcheté des déserteurs. Dans une lettre adressée à son collègue Honoratus et destinée à être lue par tout le clergé d’Afrique, il déclara que les évêques et les prêtres ne devaient point abandonner leurs églises ni leurs diocèses, mais y rester jusqu’au bout, – jusqu’à la mort et jusqu’au martyre, – pour accomplir les fonctions de leur ministère. Si les fidèles peuvent se retirer en lieu sûr, que leurs pasteurs les accompagnent, sinon qu’ils meurent au milieu d’eux. Ils auront du moins la consolation d’avoir assisté les moribonds à leur dernier moment, surtout d’avoir empêché les apostasies qui se produisaient couramment sous le coup de la terreur. L’essentiel pour Augustin, qui prévoit l’avenir, c’est que, plus tard, après l’écoulement du flot vandale, le catholicisme puisse refleurir en Afrique. Pour cela, il faut que les catholiques restent dans le pays et que le plus grand nombre possible persévère dans la foi. Autrement, l’œuvre de trois siècles serait à recommencer.

On admire cette fermeté, cette lucidité d’esprit chez un vieillard de soixante-quinze ans, que des troupeaux de fugitifs démoralisés assiégeaient continuellement de leurs plaintes et de leurs lamentations. La situation devenait de plus en plus critique. Le cercle d’investissement se rétrécissait. Cependant, au milieu de ces angoisses, Augustin eut une lueur d’espoir : Boniface se réconcilia avec l’Empire. Dès lors, son armée, se retournant contre les Barbares, pourrait protéger Hippone et peut-être sauver l’Afrique.

Augustin travailla-t-il à cette réconciliation ? Il est hors de doute qu’il la souhaitait ardemment. Dans une lettre au comte Darius, envoyé spécialement de Ravenne pour traiter avec le général rebelle, il félicite chaleureusement ce plénipotentiaire impérial de sa mission pacifique : « Vous êtes envoyé, lui dit-il, pour empêcher l’effusion du sang. Réjouissez-vous donc, illustre et très cher fils en Jésus-Christ, réjouissez-vous donc de ce bien si grand, si véritable, et jouissez-en dans le Seigneur, qui vous a fait ce que vous êtes et qui vous a confié une tâche si importante et si belle. Que Dieu confirme le bien qu’il nous a fait par vous !... » À quoi Darius répondait : « Puissiez-vous, mon Père, former pendant longtemps encore de tels vœux pour l’Empire, pour la République romaine !... »

Mais la cause de l’Empire était perdue en Afrique. Si la rentrée en grâce du révolté fit naître quelques illusions chez Augustin, elles ne durèrent pas longtemps. Boniface, après avoir vainement négocié le retrait des troupes vandales, fut battu par Genséric et obligé de se renfermer dans Hippone, avec une armée de Goths mercenaires. Ainsi, c’étaient des Barbares qui allaient défendre contre d’autres Barbares une des dernières citadelles romaines de l’Afrique ! Dès la fin de mai 430, Hippone fut bloquée à la fois du côté de la terre et du côté de la mer.

Augustin se résignait péniblement à cette suprême humiliation et à toutes les horreurs qu’il faudrait subir, si la ville était prise. Chrétiennement, il s’en remettait à la volonté de Dieu, et il répétait à son entourage la parole du Psaume : « Tu es juste, Seigneur, et tes jugements sont équitables. » Une foule de prêtres fugitifs, et, parmi eux, Possidius, l’évêque de Guelma, s’étaient réfugiés dans la maison épiscopale. Un jour qu’il désespérait, Augustin, étant à table avec eux, leur dit :

« En présence de ces calamités, je demande à Dieu : de délivrer cette ville du siège, ou, si tels ne sont pas ses desseins, de donner à ses serviteurs la force nécessaire pour accomplir sa volonté, ou, tout au moins, de m’enlever de ce monde et de me recevoir dans son sein. »

Mais il est plus que probable que, chez lui, ces défaillances n’étaient que passagères, et que, dans ses serinons, comme dans ses entretiens avec Boniface, il s’appliquait à stimuler le courage du peuple et du général. Sa correspondance contient toute une série de lettres adressées, vers cette époque, au comte d’Afrique, et qui respirent, çà et là, une véritable ardeur belliqueuse : ces lettres sont très certainement apocryphes. Néanmoins, elles expriment quelque chose des sentiments que devaient éprouver alors le peuple d’Hippone et Augustin lui-même. Une de ces lettres félicite emphatiquement Boniface d’un avantage remporté sur les Barbares.

« Votre Excellence n’ignore pas, je crois, que je suis étendu sur mon lit et que je souhaite l’arrivée de mon dernier jour. Je me réjouis de votre victoire. Je vous adjure de sauver la cité romaine. Gouvernez vos soldats comme un bon comte. Ne présumez point de vos propres forces. Mettez votre gloire dans Celui qui donne le courage, et vous n’aurez jamais à craindre aucun ennemi. Adieu ! »

Peu importent les termes. Quels qu’aient été les derniers adieux d’Augustin au défenseur d’Hippone, il lui a tenu sans doute un langage approchant de celui-ci. En tout cas, la postérité a voulu croire que l’évêque moribond conserva jusqu’au bout sa fière attitude en face de la Barbarie. Ce serait abuser des mots que de le représenter comme un patriote, au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Il n’en est pas moins vrai que cet Africain, que ce chrétien fut un admirable serviteur de Rome. Jusqu’à sa mort, il en a gardé le culte, parce que l’Empire, à ses yeux, c’était l’ordre, la paix, la civilisation, l’unité de la foi dans l’unité de la domination.

 

 

 

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IV

 

 

SAINT AUGUSTIN

 

 

Le troisième mois du siège, il tomba malade. Il avait la fièvre, une fièvre infectieuse sans doute. Les gens de la campagne, les soldats blessés qui, après la déroute de Boniface, s’étaient réfugiés dans Hippone, avaient dû y apporter des germes de contagion. On était d’ailleurs à la fin d’août, la saison des épidémies, des chaleurs humides et des soirées accablantes, l’époque de l’année la plus dangereuse et la plus pénible pour les malades.

Tout de suite, Augustin s’alita. Mais, même là, sur le lit où il allait mourir, on ne le laissait pas tranquille. Des gens vinrent lui demander ses prières pour des possédés. Le vieil évêque s’attendrit, pleura, supplia Dieu de lui accorder cette grâce, et les malheureux déments furent délivrés. Comme il est probable, cette guérison fit grand bruit dans la ville. Un homme lui amena un autre infirme à guérir. Augustin, accablé, répondit à l’homme :

« Mon fils, tu vois mon état. Si j’avais quelque pouvoir sur les maladies, je commencerais par me guérir moi-même. »

L’individu insista : il avait eu un songe. Une voix mystérieuse lui avait dit : « Va trouver Augustin : il imposera les mains à ton malade, et celui-ci sera guéri ! » Il le fut en effet. Ce sont là, il me semble, les seuls miracles que le saint ait accomplis de son vivant. Mais qu’est-ce que cela, si l’on considère le perpétuel miracle de sa charité et de son apostolat ?

 

Bientôt, la maladie de l’évêque empira. Enfin, il obtint qu’on ne le dérangeât plus, et qu’on lui permît de se préparer à la mort, dans le silence et le recueillement. Pendant les dix jours qu’il vécut encore, personne ne pénétra dans sa cellule, excepté les médecins et les serviteurs qui lui apportaient un peu de nourriture. Il en profita pour se repentir de ses fautes. Car il avait coutume de dire à ses clercs que, « même après le baptême, des chrétiens ou des prêtres, quelque saints qu’ils fussent, ne devaient jamais sortir de la vie sans en avoir fait une confession générale ». Afin de s’exciter à la contrition, il avait ordonné qu’on lui recopiât sur des feuilles les Psaumes de la Pénitence et que l’on disposât ces feuilles sur le mur de sa chambre. De son chevet, il les lisait continuellement.

Le voilà donc seul, en face de lui-même et de Dieu ! Moment solennel pour le grand vieillard.

Il évoquait sa vie passée, et ce qui le frappait d’abord et le contristait, c’était l’écroulement de toutes ses espérances humaines. Les ennemis de l’Église, que, pendant quarante ans, il avait combattus presque sans relâche et qu’il avait pu croire vaincus, tous ces ennemis relevaient la tête : les donatistes, les ariens, les Barbares. Par les Barbares, les ariens allaient être les maîtres de l’Afrique. Les églises, reconstituées aux prix de si longs efforts, seraient encore une fois détruites. Et voici que l’autorité qui aurait pu les soutenir, sur laquelle il avait trop compté peut-être, celle de l’Empire, s’effondrait, elle aussi ! C’en était fait de l’ordre, de la paix matérielle, de ce minimum de sécurité qui est indispensable à toute œuvre spirituelle. D’un bout à l’autre du monde occidental, la Barbarie triomphait...

Parfois, au milieu de ces méditations douloureuses du moribond, des sonneries de clairons éclataient : il y avait une alerte aux remparts. Et ces sonneries, dans le demi-délire de la fièvre, prenaient, pour lui, un accent lugubre, comme les trompettes annonciatrices du Jugement. Oui, on pouvait craindre que le Jour de Colère ne fût arrivée. Était-ce vraiment la fin du monde, ou seulement la fin d’un monde ?... Certes, on voyait alors assez d’horreurs et de calamités, pour qu’on ne songeât au lendemain qu’avec épouvante. Bien des signes annoncés par l’Écriture effrayaient les imaginations : les dévastations, les guerres, les persécutions contre l’Église se multipliaient avec une continuité et une cruauté terrifiantes. Néanmoins, tous les signes prédits n’étaient pas là. Que de fois déjà l’humanité a été trompée dans ses terreurs et dans ses espérances ! En réalité, et bien que tout présage la fin du siècle, on ne sait ni le jour ni l’heure du Jugement. C’est pourquoi il faut veiller sans cesse, selon la parole du Christ !... Mais ; si cette épreuve de la guerre barbare doit passer comme les autres, qu’elle est pénible, pour l’instant ! Qu’elle est dure surtout pour Augustin, qui voit par elle presque toute son œuvre renversée !

Au moins, cette pensée le consolait que, depuis sa conversion, pendant quarante ans et plus, il avait fait tout ce qu’il avait pu, il avait œuvré pour le Christ, même au delà des forces. Il se disait qu’il laissait après lui le fruit d’un labeur immense, toute une œuvre apologétique et dogmatique qui prémunirait contre l’erreur ce qui resterait de son troupeau et de l’Église d’Afrique. Lui-même avait fondé une église exemplaire, sa chère église d’Hippone, que, de son mieux, il avait façonnée à la règle divine. Et il avait fondé aussi des couvents, une bibliothèque pleine de livres, enrichie encore tout récemment par les libéralités du comte Darius. Il avait instruit des clercs, qui, au lendemain des désastres, répandraient le bon grain de Vérité. Des livres, des monastères, des prêtres, des aliments substantiels et sûrs pour les esprits, des refuges et des guides pour les âmes, voilà ce qu’il léguait aux ouvriers de l’avenir. Tout était prêt pour les semailles futures... Et, avec un peu de joie mêlée à sa peine, il lisait sur la muraille, dans l’angle de son lit, le verset du psaume : « Exibit homo ad opus suum et operationem suam usque ad vesperum... L’homme sortira pour aller à sa tâche, et il travaillera jusqu’au soir. » Lui aussi, il avait travaillé jusqu’au soir.

Si, maintenant, la récompense terrestre semblait lui échapper, si tout s’abîmait autour de lui, si sa ville épiscopale était assiégée, si lui-même, quoique vaillant encore, – « il avait conservé, dit Possidius, l’usage de tous ses membres, avec une ouïe délicate et une vue parfaite », – si lui-même allait mourir trop tôt, c’était sans doute en expiation des fautes de sa jeunesse. À ce souvenir de ses égarements, ses larmes coulaient plus abondantes... Pourtant, quelle qu’eût été la folie de sa conduite d’alors, il y distinguait les marques certaines de sa vocation. Il se rappelait le désespoir et les pleurs de sa mère, mais aussi son exaltation en lisant l’Hortensius, son dégoût du monde et de tout, lorsqu’il avait perdu son ami. Dans le vieil homme, il reconnaissait l’homme nouveau. Et il se disait : « Quoi donc ? Mais c’était moi-même ! n’ai pas changé. Je me suis seulement retrouvé. Je n’ai changé que mes voies. Dès mon adolescence, au plus fort de mes erreurs, déjà, je m’étais levé, mon Dieu, pour retourner vers toi ! »

Sa pire folie, ç’avait été de vouloir tout comprendre. L’humilité de l’esprit lui manquait. Enfin, Dieu lui avait donné la, grâce de soumettre son intelligence à la foi. Il avait cru, et ensuite il avait compris, comme il avait pu, autant qu’il avait pu. D’abord, en toute simplicité, il avouait ce qu’il ne comprenait pas. Et puis la foi lui avait ouvert les chemins de l’intelligence. Il avait magnifiquement usé de sa raison, dans les limites assignées à la faiblesse mortelle. N’était-ce pas là le vœu superbe de sa jeunesse ? Comprendre ! Quel plus haut destin !

Aimer aussi ! Après l’avoir détaché des passions coupables, il avait bien usé de son cœur. Il songeait à tout ce qu’il avait répandu de charité sur son peuple et sur l’Église, à tout ce qu’il avait aimé en Dieu, – à tout ce qu’il avait fait, à toute la suite de son action inspirée et soutenue par l’amour divin... Oui, aimer, tout est là ! Les Barbares peuvent venir ! Le Christ n’a-t-il pas dit : « Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles ? » Tant qu’il y aura deux hommes assemblés pour l’amour de Lui, le monde ne sera pas complètement perdu, l’Église et la civilisation seront sauvées. La religion du Christ est un levain d’action, d’intelligence, de sacrifice et de charité. Si le monde n’est pas, aujourd’hui, condamné, si le jour du Jugement est encore lointain, c’est d’elle que sortiront les renaissances de l’avenir...

Ainsi, Augustin oubliait ses souffrances et ses déceptions humaines dans la pensée que, malgré tout, l’Église est éternelle. La Cité de Dieu recueille les débris de la Cité terrestre : « Le Goth n’enlève pas ce que garde le Christ : Non tollit Gothus quod custodit Christus ! » Et, ses souffrances augmentant, il ne voulait plus considérer que cette Cité impérissable, « où l’on se reposera, où l’on verra, où l’on aimera », – où l’on retrouvera tous les chers absents. Tous, il les appelait, en cette minute suprême : Monique, Adéodat, et celle qui avait failli se perdre à cause de lui, et tous ceux qu’il avait chéris...

Le 5 des calendes de septembre, l’évêque Augustin était bien bas. On priait pour lui dans les églises d’Hippone et surtout dans cette basilique de la Paix, où, pendant si longtemps, il avait prêché et travaillé pour les autres. Possidius de Guelma se trouvait dans la chambre de l’évêque, entouré de ses clercs et de ses moines. Ils unirent leurs prières aux siennes. Et, sans doute aussi, ils entonnèrent, pour la dernière fois devant lui, un de ces chants liturgiques qui, autrefois, à Milan, l’émouvaient jusqu’aux larmes, et que, depuis l’invasion, sous le coup de la terreur barbare, on n’osait plus chanter. Augustin, se défendant encore contre la douceur trop pénétrante de la mélodie, n’était attentif qu’au sens des paroles, et il se répétait :

« Mon âme a soif du Dieu vivant. Quand paraîtrai-je devant sa face ?... »

Ou encore :

« Celui qui est la vie est descendu sur cette terre. Il a souffert notre mort, et il l’a fait mourir par l’abondance de sa vie... La vie est descendue vers vous, – et vous ne voulez pas monter vers Elle, et vivre... »

Lui, il entrait dans la Vie et dans la Gloire. Il s’en allait doucement, au chant des hymnes et au murmure des prières... Peu à peu ses yeux se voilèrent, les traits de son visage se détendirent. Ses lèvres ne remuaient plus. Possidius, le disciple fidèle, se penchait sur lui : comme un patriarche de l’Écriture, Augustin de Thagaste « s’était endormi avec ses pères... ».

 

Et maintenant, quoi que vaille cet écrit, conçu et conduit dans un esprit de vénération et d’amour pour le saint, pour le grand cœur et la grande intelligence que fut Augustin, pour ce type unique de chrétien, le plus complet et le plus admirable peut-être qu’on ait jamais vu, – l’auteur ne peut que redire, en toute humilité, ce que disait, il y a quinze cents ans, l’évêque de Guelma, son premier biographe :

« Je demande instamment à la charité de ceux qui liront ce livre de s’unir à mes actions de grâces et à mes bénédictions envers le Seigneur, qui m’a inspiré la pensée de faire connaître cette vie aux présents et aux absents... et qui m’a donné le pouvoir de l’exécuter. Priez pour moi et avec moi, afin que je m’efforce, ici-bas, de suivre l’exemple de cet homme incomparable, avec qui Dieu m’a accordé le bonheur de vivre pendant un si long temps... »

 

 

FIN

 

 

 

P.-S. – Je ne puis citer ici tous les ouvrages dont j’ai plus ou moins profité. Mais je tiens à dire tout ce que je dois, d’abord à mon ami Stéphane Gsell, qui est un des maîtres de l’archéologie africaine, – puis à Paul Monceaux, l’historien si pénétrant et si coloré, dont les belles études embrassent toute la littérature latine d’Afrique, – à dom Leclercq, à dom Besse, dont les livres d’ensemble ou les monographies ont synthétisé tant de recherches érudites, ou éclairci tant de points obscurs dans l’histoire de l’Église d’Afrique, – enfin à M. Georges Goyau, qui a fait revivre en traits si saisissants la noble figure de sainte Mélanie.

 

 

Louis BERTRAND, Saint Augustin, 1913.

 

 

 

 

 

 

 

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