Saint Augustin

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Louis BERTRAND

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

LES ENFANCES

 

 

Telle nous voyons aujourd’hui Thagaste, telle elle apparaissait sans doute au voyageur du temps d’Augustin. C’était un municipe de second ou de troisième ordre, mais à qui son éloignement des grands centres donnait une certaine importance : lieu de transit et de trafic entre les villes du Sud et les villes maritimes.

Des images d’abondance et de joie entourèrent le berceau d’Augustin. Le sourire de la beauté latine l’accueillit dès ses premiers pas. C’est dans cette petite ville polie dès longtemps par les arts de Rome que vivaient les parents d’Augustin.

Patricius, son père, appartenait à l’ordre des décurions. Il possédait des vignes, des vergers et menait la vie d’un petit propriétaire rural. C’était un homme indolent et, à la fois, violent et brutal. Seules la réserve de sa femme, sa dignité et sa douceur de chrétienne pouvaient lui imposer.

Ce païen assez tiède et d’âge mûr avait épousé la jeune chrétienne Monique. Celle-ci avait été élevée durement, selon la mode du temps. Elle devait sa foi si ferme moins aux leçons de sa mère qu’aux exhortations d’une vieille esclave, vénérée presque comme une sainte par ses maîtres qui lui avaient confié la conduite de leurs filles. Elle les élevait avec la plus inflexible sévérité et corrigea Monique d’un penchant naissant pour le vin en la traitant durement d’ « ivrognesse » !

Lorsque Monique épousa Patricius, c’était une fille réservée et froide en apparence. Cette âme, dure pour elle-même, voilait l’intransigeance de sa foi sous une douceur inaltérable qui était, en elle, plutôt l’œuvre de la grâce qu’un don naturel. Malgré tout ce qui séparait Patricius de sa femme, il finit par l’aimer à force de la respecter et de l’admirer.

Augustin vint au monde le 13 novembre de l’an du Christ 354.

Cet enfant, né d’une mère chrétienne, et qui devait être le grand défenseur de la foi, ne fut pas baptisé en naissant. Selon une coutume de son pays, Monique le fit simplement inscrire parmi les catéchumènes.

Augustin fut nourri par des esclaves de la maison paternelle. Il se souvenait des jeux de ses nourrices et des mots enfantins qu’elles lui apprenaient à balbutier. Les premières phrases latines qu’il répéta, il les entendit prononcer par sa mère qui devait aussi parler le punique, la langue courante du peuple. « Je n’aimais qu’à jouer », dit-il, en racontant ses premières années. Rappelant ses jeux, il ne parle que de noix, de balles et d’oiseaux. Il menait, comme les enfants de son pays, cette vie au grand air qui fait les corps vigoureux et durs.

Au milieu de ces jeux de l’enfance, Augustin tomba malade. On crut qu’il allait mourir, et Monique s’empressait pour lui faire administrer le baptême ; mais il se rétablit et le baptême fut différé, afin de diminuer la gravité des fautes que l’enfant pourrait commettre. Enfin, il demanda lui-même le baptême et sa mère dut accueillir avec joie cette demande.

L’école laissa de tristes souvenirs à Augustin. Il en parle comme d’un ergastule de l’enfance. Il avait l’étude en horreur, celle du grec surtout. Il était souvent puni et battu cruellement. En dépit de ses dégoûts pour l’étude, son intelligence précoce frappait tout le monde ; aussi ses parents décidèrent-ils qu’on enverrait à Madaure, pour y poursuivre ses études, cet enfant de belle espérance.

Située dans une plaine aride et lumineuse, Madaure dut vivement frapper Augustin. C’était une vieille cité numide, fière de son antiquité qui portait l’empreinte du génie constructeur des Romains et qui dut façonner à son insu la pensée et la sensibilité du jeune écolier. Il vivait dans un milieu païen, assistait aux fêtes célébrées en l’honneur des idoles : l’enseignement qu’il recevait était tout pénétré de paganisme ; aussi se détachait-il de plus en plus du christianisme.

Augustin fut un brillant élève, mais, en Africain positif, il goûta peu les Grecs, les considérant comme des beaux esprits chimériques. Virgile, au contraire, était sa passion. Il le relisait jusqu’à le savoir par cœur.

Ses humanités terminées, il revint à Thagaste où ses vacances se prolongèrent jusqu’au moment où ses parents purent l’envoyer à Carthage, afin d’y recevoir, pour couronner ses études, les leçons de quelque rhéteur en renom.

 

 

 

II

 

L’ENCHANTEMENT DE CARTHAGE

 

 

Avec ses larges rues, ses temples, ses palais, ses ports, sa population cosmopolite, Carthage fit la plus vive impression sur Augustin. La ville voluptueuse le prit tout entier par son charme, sa beauté et toutes les séductions de l’esprit et des sens. Il y arrivait avec un grand désir d’augmenter sa science et d’acquérir de la renommée, mais aussi avec une vive soif d’amour et d’émotions sentimentales : « J’aimais à aimer », dit-il, dans ses Confessions en racontant cette période de sa vie.

Mieux que Madaure, Carthage l’initia à la grandeur romaine ; presque aussi peuplée que Rome et à peine moins étendue, elle avait aussi son Capitole et son Palatin sur la colline de Byrsa ; son Forum était construit à la romaine ; les sanctuaires païens y étaient nombreux, et aussi les lieux de divertissements, le théâtre, le cirque, le stade, l’amphithéâtre aussi vaste que le Colisée. En même temps qu’elle éblouissait le jeune provincial de Thagaste, la Rome africaine lui révélait la vertu de l’ordre social et politique et lui donnait une haute idée de la puissance de la métropole. Il s’habitua à voir grand, à s’affranchir de ses préjugés de race et des étroitesses de l’esprit local. Devenu chrétien, il rêvera d’égaler l’empire terrestre du Christ à celui des Césars.

Dans l’école du rhéteur dont il suivait les cours, il était non seulement le premier, mais le chef de ses camarades. Après avoir parcouru tout le cycle scolaire de son temps qui comprenait la rhétorique, la dialectique, la géométrie, la musique, les mathématiques, il voulait faire des études de droit pour entrer au barreau, ce qui était, pour un jeune homme bien doué, le plus court et sûr chemin de la richesse et des honneurs.

La mort de son père vint tout remettre en question. Patricius laissait une succession des plus embarrassées, mais Romanianus, le Mécène de Thagaste, sollicité sans doute par Monique, vint, comme il l’avait déjà fait, au secours du brillant étudiant. Ce deuil familial n’apporta donc nul changement aux études, ni à la vie de dissipation que menait Augustin.

II ne tarda pas à connaître le bonheur après lequel il soupirait depuis si longtemps : il aima avec tout l’emportement de sa nature et fut aimé ; mais il avait l’âme faite pour un amour plus haut.

Les désillusions de ses premières amours et le souci de son avenir l’arrachèrent bientôt à ce marécage de la chair.

Il essaya alors d’apaiser son cœur dans l’amitié. Il se lia avec Alypius, le futur évêque de Thagaste, et d’autres jeunes gens pour qui il fut un ami passionné et fidèle jusqu’à la mort. Il menait avec ses amis la vie païenne dans ce qu’elle avait de meilleur et de plus doux et risquait de s’engourdir dans cette molle existence quand, par un hasard qui lui parut ensuite providentiel, il lut l’Hortensius de Cicéron.

Ce dialogue philosophique, aujourd’hui perdu, contenait un éloge éloquent de la sagesse. Ce fut pour Augustin comme une révélation.

Donner toute sa vie à l’étude de la sagesse, vivre ici-bas d’une vie presque divine, cet idéal impossible de la sagesse païenne il était appelé à le réaliser au nom du Christ.

Il ne tarda pas à sentir l’insuffisance de la philosophie païenne ; il revint un instant vers le christianisme, et, bien qu’il soit retombé dans ses erreurs, il reconnaît que la lecture de l’Hortensius fut le premier signe et comme la promesse de sa conversion :

« Déjà, dit-il, je m’étais levé, mon Dieu, pour retourner vers toi ! »

Il se mit à étudier les Saintes Écritures, mais ce livre « impénétrable à l’orgueilleux » le rebuta bien vite, et il rejeta la Bible comme il avait rejeté l’Hortensius. Cependant, l’effort n’avait pas été vain ; il ne devait plus connaître le repos jusqu’à ce qu’il eût trouvé la vérité. Cette vérité, il crut enfin la trouver dans le manichéisme.

Ce qui le séduisit dans cette doctrine, c’est qu’elle confondait le domaine de la foi avec celui de la science et de la philosophie et autorisait le relâchement des mœurs. Or, c’était le moment où il se liait avec celle qui devait être la mère de son enfant.

Ses études terminées, il renonça au barreau et revint à Thagaste où l’appelait son protecteur, Romanianus, qui voulait faire ouvrir une école de grammaire et confier l’éducation de son propre fils à son protégé devenu un brillant sujet dont l’enseignement honorerait son municipe.

On peut s’étonner de voir Augustin quitter la femme qu’il aimait pour retourner à Thagaste ; sans doute sa mère y souhaitait elle aussi sa présence ; mais ce qui le décida surtout au départ, c’est qu’il avait déjà cette mobilité d’humeur qui lui faisait sentir confusément que sa vraie patrie était ailleurs. « Notre cœur est inquiet, mon Dieu, jusqu’à ce qu’il se repose en toi ».

L’accueil de sa mère allait bien le déconcerter. L’austérité de Monique s’était accrue avec la ferveur de sa foi. Quand elle le somma de renoncer à ses erreurs, comme il s’y refusa, elle le chassa de sa maison. Sans nul souci des larmes de sa mère, Augustin accepta l’hospitalité fastueuse que Romanianus s’empressa de lui offrir.

Bientôt cependant, Monique, voyant la vie de plaisir que son fils menait dans cette riche maison, se repentit de l’avoir éloigné.

Un rêve hâta sa détermination de le rappeler près d’elle. Debout sur une règle de bois, elle vit venir à elle un jeune homme brillant de lumière qui lui demanda la cause de sa tristesse. Elle lui répondit qu’elle pleurait la perdition de son fils ; le jeune homme reprit qu’elle devait bannir toute crainte parce que, là où elle était, son fils était aussi : elle l’aperçut, en effet, à ses côtés, debout sur la même règle.

Transportée de joie, elle demanda à son fils de revenir à la maison : ce qu’il fit ; mais il ne craignit pas de troubler sa mère en lui disant que puisqu’ils étaient tous deux sur la même règle, cela prouvait qu’elle deviendrait manichéenne comme lui, à quoi Monique répondit : « Non, il n’a pas dit que je serai où tu es, mais que tu serais où je suis. » Malgré l’impression que fit sur lui le ferme bon sens de sa mère, Augustin devait rester manichéen pendant neuf années encore. Vainement Monique supplia un évêque très versé dans les Écritures de démontrer à son fils la fausseté de cette doctrine. L’Évêque se contenta de lui dire : « Aie confiance, il est impossible que le fils de telles larmes soit perdu. » Cependant, la mort d’un ami très cher lui ayant « déchiré et ensanglanté l’âme », Augustin, rappelé sans doute par celle qui allait lui donner un fils, prit le parti de revenir à Carthage afin d’y ouvrir une école de rhéteur. Il devait y passer neuf ans, et ce fut la période la plus inquiète et parfois la plus douloureuse de sa vie. La naissance d’un fils devait resserrer sa liaison et lui donner quelque chose de la dignité conjugale.

Parmi ses élèves, Augustin comptait les fils de Romanianus et cet Alypius, plus jeune que lui et qui devait devenir son ami, « le frère de son cœur ». Toutefois le jeune rhéteur ne réussissait pas comme il l’avait espéré. Peut-être manquait-il d’autorité, les écoliers de Carthage étant des plus turbulents, peut-être aussi, étant petit et débile, manquait-il des avantages physiques qui, surtout alors, paraissaient indispensables à l’orateur. Ses inquiétudes d’esprit ne tardèrent pas à le reprendre. Il conçut des doutes sur le manichéisme ; ces doutes déterminèrent chez lui une crise de conscience. L’idée lui vint alors de tenter fortune à Rome. Vainement sa mère le conjurait de ne pas la quitter : il dut ruser avec elle pour mettre son projet à exécution. Le soir de l’embarquement, comme elle s’attachait à ses pas, il prétendit qu’il allait accompagner au bateau un ami qui partait et l’engagea à aller passer la nuit dans une chapelle voisine, le bateau, assurait-il, ne devant pas lever l’ancre avant l’aube.

Quand Monique s’éveilla, le bateau qui emportait son fils avait disparu à l’horizon.

Celui qui partait en rhéteur, allait revenir en apôtre pour conquérir des âmes.

 

 

 

III

 

LE RETOUR

 

 

À peine arrivé à Rome, Augustin, tomba malade ; la ville, comme tous les grands centres cosmopolites, étant malsaine. Il était descendu chez un de ses frères manichéens, et ne songea même pas à demander le baptême tant il était alors loin de la vérité ; mais Monique priait, son fils fut sauvé.

En bon Carthaginois, Augustin n’aima jamais Rome qui lui apparaissait comme une ville du Nord, et puis, pauvre maître de rhétorique à la recherche d’élèves, il venait y chercher fortune, et Rome était peu accueillante aux étrangers, aux Africains surtout. De plus, il approchait de la crise qui allait le rendre à la foi catholique, le peuple de Rome comme tous les païens en général était terriblement matériel et sensuel ; si brillante que fût sa façade, l’Empire n’était pas beau à voir de près ; devant la ville d’or étendue à ses pieds, Augustin se remémorait l’enchantement des nuits de lune sur le golfe de Carthage.

Ce fut grâce à son ami Alypius, « le frère de son cœur », qu’il parvint à se faire connaître et à réunir un nombre d’élèves suffisant pour le faire vivre. Alypius suivait des cours de droit ; de mœurs très chastes, il prêchait la sagesse à son ami ; mais il avait la passion de l’amphithéâtre, passion que réprouvait Augustin. Entraîné presque malgré lui par des camarades aux combats de gladiateurs, il paria qu’il assisterait à la lutte les yeux fermés. Tout à coup le cri formidable de la foule s’éleva, saluant le premier blessé. Il ouvrit les yeux, vit le sang couler et « but la cruauté avec la vue du carnage ». Mais il ne fut pas mauvais pour Alypius d’avoir connu cette ivresse du sang ; il n’en aura que plus de honte de lui-même quand il tombera aux pieds du Dieu de miséricorde ; de même que, devant devenir évêque et, comme tel, administrateur et juge, ce stage dans l’administration publique fut pour lui une bonne école préparatoire.

En arrivant à Rome, Augustin avait exposé à Alypius ses doutes sur la physique et la cosmogonie du manichéisme, et ses soupçons sur l’immoralité cachée de la secte ; cependant, il ne s’en sépare pas ouvertement, ses coreligionnaires l’avaient soutenu à son arrivée à Rome ; ils pouvaient encore lui venir en aide ; par une instinctive prudence, il persista dans son indécision.

Il dut pourtant bientôt constater qu’il ne pouvait pas vivre à Rome de sa profession ; les étudiants, moins tapageurs que ceux de Carthage, ayant la déplorable habitude de quitter leurs maîtres sans les payer. Il se désespérait lorsque la municipalité de Milan ayant mis au concours une chaire de Rhétorique, il se fit inscrire parmi les candidats et l’emporta, grâce peut-être à ses amis les manichéens qui le recommandèrent chaudement au préfet Symmaque.

Augustin avait alors trente ans. Les désillusions et les difficultés de la vie avaient mûri son caractère. Fonctionnaire dans la seconde capitale de l’Empire dont la majorité de la population était chrétienne, il ne devait pas tarder à rompre avec le manichéisme pour rentrer dans l’Église qui le comptait encore officiellement parmi ses catéchumènes.

Saint Ambroise était alors évêque de Milan. Sa renommée rayonnait à travers le monde romain.

Augustin se préoccupait fort de se concilier ses bonnes grâces. Il se présenta dans sa demeure dès son arrivée, comptant lui confier ses misères spirituelles et les angoisses de son esprit et de son cœur ; mais il fut déconcerté par la réserve de son accueil. Il se contenta donc d’assister aux homélies de l’évêque, d’abord en amateur de beau langage, puis, peu à peu, cette doctrine s’imposa à ses méditations, sans toutefois qu’il parvint à sortir de ses doutes. Vainement il espérait en conférer avec Ambroise, l’évêque se dérobait, comprenant que l’humilité du cœur et de l’esprit manquait à Augustin.

Son avenir matériel assuré, Augustin fit venir la femme qu’il avait laissée en Afrique et leur enfant. Sa mère ne tarda pas à le rejoindre ainsi que plusieurs de ses amis, parmi lesquels Alypius. Ils s’installèrent dans une maison attenant à un jardin et Monique prit la direction matérielle et morale de ce petit phalanstère africain. Ce qui l’avait décidée à quitter son pays, c’est son grand amour pour son fils qui, plus tard, faisait dire à celui-ci : « Beaucoup plus qu’aucune autre mère, elle aimait à m’avoir auprès d’elle. » Elle voulait surtout le sauver, croyant fermement que telle était sa tâche en ce monde. Pendant la traversée de Carthage à Ostie le bateau qui la portait fut assailli par une tempête, les matelots ne cachant pas leurs inquiétudes : « Que craignez-vous, leur dira-t-elle ? Nous arriverons, j’en suis sûre. »

Monique pressentait le rôle que son fils devait jouer dans l’Église. À Milan, elle fut pour Ambroise une paroissienne exemplaire ; le saint évêque était pour elle l’apôtre providentiel qui devait conduire son fils au salut. Elle comprenait que le plus grand obstacle à la conversion de son fils était la présence de la mère d’Adéodat. Convaincue que c’était pour elle un devoir impérieux d’amener Augustin à rompre une liaison qui ne pouvait être régularisée par le mariage à cause de la condition inférieure de la mère d’Adéodat, elle chercha une épouse pour son fils et la lui fit agréer. Dès lors la séparation s’imposait. Le drame douloureux de cette séparation, Augustin a voulu le taire par une pudeur bien compréhensible. Mais Monique s’était montrée trop complaisante aux calculs d’intérêt qui avaient guidé son fils dans ce projet de mariage. À cause de la jeunesse de la fiancée, ce mariage ne pouvait avoir lieu avant deux ans, si bien qu’Augustin retomba dans une vie de désordre : « Ainsi, dit-il, mes péchés se multipliaient. »

Cependant il commençait à soupçonner que la vie d’en-bas n’est supportable et ne prend un sens que suspendue à celle d’en-haut. Ce qui l’avait surtout frappé dans les prédications d’Ambroise c’était, avec la sagesse, l’efficacité pratique de l’Écriture, mais il eut beaucoup de peine à rejeter le dogme fondamental du manichéisme de la double substance du bien et du mal, pour admettre qu’il n’existe qu’une substance unique et incorruptible, le Bien qui est Dieu. Un de ses amis ayant mis entre ses mains les Dialogues de Platon, il retira de cette lecture le sens de la spiritualité divine et, plein d’enthousiasme, il s’écriait : « J’étais, mon Dieu, emporté vers toi par ta beauté », mais son ravissement ne se soutenait pas : « Autre chose est d’apercevoir du haut d’un pic sauvage la patrie de la paix, autre chose est de marcher dans le chemin qui y conduit. »

Ce chemin, c’est saint Paul qui le lui montrera. Il lut les Épîtres et prit connaissance de l’abîme qui sépare la philosophie de la sagesse : « Nulle trace, dans les pages des philosophes, ni de l’âme pieuse, ni des larmes de la pénitence, ni de ton Sacrifice, ô mon Dieu... Vous avez caché ces vérités aux habiles et aux savants, et vous les avez révélées aux petits. »

Ce qui coûtait le plus à Augustin, c’était de se guérir de ses passions qui étaient pour lui « de vieilles amies ». « Elles me tiraient, dit-il, par le vêtement de ma chair, et elles murmuraient à mon oreille : – Est-ce que tu nous quittes ? » Il sentait cependant comme l’approche d’un être invisible dont le contact l’oppressait d’une angoisse pleine de délices.

Cet être voulait éclore en lui, mais le poids de ses fautes l’en empêchait. Alors son âme criait de douleur.

Dans ces moments-là, avec quelle volupté il se laissait bercer par les chants d’église, ces chants liturgiques qui étaient alors une nouveauté en Occident ! « Comme j’ai pleuré, ô mon Dieu, à tes hymnes, à tes cantiques ! » Mais les passions résistaient toujours : « Demain, attends encore un peu. Est-ce que nous ne serons plus avec toi pour jamais ? » Et malgré tous les efforts qu’il faisait pour entrer dans la communion du Christ, il était incapable de passer à la pratique de la vie chrétienne.

Il reçut un jour la visite d’un compatriote, Pontitianus, haut fonctionnaire du Palais. Celui-ci, qui était chrétien, célébra l’ascétisme et, en particulier, les prodiges de sainteté accomplis par Antoine et ses compagnons dans les déserts d’Égypte avec une chaleur telle qu’après son départ Augustin saisit le bras d’Alypius qui assistait à l’entretien en lui disant : « N’as-tu pas entendu ? Ceux-là ravissent le ciel, et nous ?... », puis, se précipitant au fond du jardin il tomba à genoux sous un figuier et, la face contre terre, il éclata en sanglots. À ce moment, une voix d’enfant venue de la maison voisine se mit à répéter : « Prends et lis ! Prends et lis ! » Augustin tressaillit, et, comme sur un ordre divin, il se releva, revint vers Alypius, prit les Épîtres de saint Paul qu’il avait laissées près de lui. Il ouvrit le livre et lut le premier verset qui s’offrit à ses yeux : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ et ne cherchez point à contenter les désirs de la chair. » Ce commandement, c’était la réponse d’en-haut. Augustin ferma le livre. Ses angoisses avaient cessé. Une grande paix l’inondait. Il apprit à Alypius ce qui venait de s’accomplir, puis il entra chez sa mère pour le lui dire aussi. Monique ne fut pas surprise ; elle n’avait pas oublié le songe : « Là où je suis, là aussi tu seras », mais elle laissa éclater sa joie. Son message était accompli, elle pouvait chanter son cantique d’actions de grâce. De toute son âme, Augustin voulait être chrétien.

Il lui restait à le devenir.

 

 

 

IV

 

LA VIE CACHÉE

 

 

Augustin ne voulut pas d’une conversion retentissante : il préféra éviter le scandale des uns et la louange tapageuse des autres ; Dieu seul et ses amis très chers seraient témoins de sa pénitence. Il remplit ses fonctions professionnelles jusqu’aux vacances et descendit alors de sa chaire pour n’y plus remonter, sa santé étant du reste devenue très précaire.

Libre de toute attache mondaine, il voulut se préparer au baptême dans le silence et la retraite. Il avait cependant charge d’âmes ; son fils, sa mère, son frère, ses cousins.

Romanianus qui était à Milan vint encore à son aide et un ami, le grammairien Verecondus, lui offrit de s’établir à demeure, avec tous les siens, dans sa villa Cassiciacum, près de Milan.

Cette grasse Lombardie dut apparaître aux yeux d’Augustin et de ses compagnons comme une autre Terre promise. C’était sans doute un vieux logis rustique sans prétentions architecturales. Un pré descendait devant la maison ; on s’asseyait en devisant à l’ombre d’un des grands châtaigniers. Augustin respirait dans cette solitude champêtre un air favorable à sa santé ; son âme avide de recueillement y trouvait une retraite en harmonie avec ses aspirations nouvelles, Monique s’occupait du ménage avec une bonté, une abnégation touchante :

« Elle prenait soin de nous, dit Augustin, comme si nous eussions été tous ses enfants, et elle nous servait comme si chacun de nous eût été son père. »

Pour Augustin, si absorbé qu’il fût par les travaux de la villa et par le souci de ses élèves, il s’occupait surtout de la grande affaire de son salut. Il cherchait Dieu en gémissant : « Fais, ô mon Père, que je te cherche », disait-il dans les Soliloques qu’il écrivait alors.

Il envoya enfin sa démission de professeur de rhétorique ; puis il adressa par écrit, à l’évêque Ambroise, la confession de ses erreurs et de ses fautes en lui marquant son intention bien arrêtée de recevoir le baptême. Il le reçut aux fêtes de Pâques de l’année 387, avec son fils Adéodat et son ami Alypius. Il avait alors 33 ans.

Au lendemain de son baptême, il n’eut plus qu’un désir, s’ensevelir dans la retraite, vivre d’une vie humble et cachée. Il décida donc qu’ils retourneraient tous à Thagaste pour y vivre dans le renoncement comme des moines. La caravane se mit en route dans le courant de l’été pour aller s’embarquer à Ostie ; là, il fallut attendre le départ d’un bateau pour l’Afrique. Ils descendirent sans doute chez des frères chrétiens, dans une maison tranquille, loin des foules cosmopolites.

C’est dans cette maison que la mère et le fils eurent comme un avant-goût de l’union éternelle en Dieu. Ils causaient doucement, appuyés à une fenêtre ouvrant sur le jardin : « Nous admirions, dit Augustin, la beauté de tes œuvres, ô mon Dieu ! Puis nous portâmes plus haut nos esprits... nous parvînmes à nos âmes, mais nous les dépassâmes pour atteindre, Seigneur, à cette région d’inépuisable abondance, où tu rassasies éternellement Israël du pain de Vérité... or, tandis que nous parlions, et que nous nous élancions, affamés vers cette région divine, par un bond de tout notre cœur, nous y touchâmes un instant... puis, en soupirant, nous retombâmes, y laissant attachées les prémices de notre esprit, et nous redescendîmes à ces balbutiements de nos lèvres, à cette parole mortelle qui commence et qui finit. »

Touchée d’un infaillible pressentiment, Monique dit à Augustin : « Je ne sais, en vérité, ce que je fais ici-bas, ni pourquoi j’y suis encore, une seule chose me faisait souhaiter d’y rester quelque temps, c’était le désir de te voir, avant de mourir, chrétien et catholique. Mon Dieu a comblé ce désir au delà de mes vœux. » Comme le dit son fils, elle avait épuisé toute l’espérance du siècle. Cette extase fut celle d’une mourante. Quelques jours après, atteinte des fièvres, elle dut s’aliter. Elle adressa à ses fils ses dernières recommandations : « Enterrez ce corps où vous voudrez, et ne vous en mettez point en peine ! La seule chose que je vous demande, c’est de vous souvenir de moi à l’autel du Seigneur. » Elle expira à l’âge de 56 ans. Augustin lui ferma les yeux, sa douleur immense fut sans larmes ; il ne voulait considérer que la gloire où la sainte venait d’entrer.

Augustin fut retenu à Ostie pendant près d’une année. Arrivé à Thagaste, il donna aux pauvres le peu qui lui restait de l’héritage paternel ; ne retenant que ce qui était nécessaire à sa subsistance et à celle de ses frères et de son fils, il forma avec eux une communauté pratiquant le jeûne, la prière, la méditation, l’étude de l’Écriture. Il acheva alors les traités didactiques qu’il avait commencés à Milan : seuls, les six livres sur la Musique nous sont parvenus. Il écrivit aussi plusieurs traités contre les manichéens. Sa renommée se répandant dans tout le monde chrétien, il écrit à ses amis, à des gens illustres, des lettres qui sont de véritables encycliques.

Une nouvelle épreuve l’attendait dans sa ville natale, la mort de son fils Adéodat. Sa douleur fut profonde, mais il la domina de toute la force de son espérance chrétienne. Plus tard, son chagrin apaisé, il écrira : « Seigneur, tu l’as promptement retiré de cette terre, mais c’est d’un esprit tranquille que je pense à lui. Mon souvenir n’est mêlé d’aucune crainte ni pour l’enfant, ni pour l’adolescent qu’il fut, ni pour l’homme qu’il eût été. »

Un personnage d’Hippone ayant imploré son assistance spirituelle, il se rendit dans cette ville. Un jour, comme il assistait dans la basilique au sermon de l’évêque qui déplorait le manque de prêtres, il fut reconnu et les assistants s’écrièrent : « Augustin prêtre ! Augustin prêtre ! »

L’Évêque, un étranger, mal familiarisé avec les usages d’Afrique, enchanté de recruter un si éminent collaborateur, ordonna, séance tenante, le moine de Thagaste. Augustin se soumit à ce qui lui apparut comme la volonté de Dieu, quoiqu’il fût effrayé à la pensée des soucis pratiques qu’il lui faudrait assumer, et surtout de la partie spirituelle de son administration. Il ne tarda pas à devenir le véritable coadjuteur de l’évêque qui se déchargea sur lui de la prédication et du soin d’administrer le baptême aux catéchumènes. Mais, prêtre, il entendait rester moine ; il fonda donc un monastère qui allait donner un grand nombre de clercs et d’évêques à l’Afrique.

Le vieil évêque, Valérius, craignant qu’Augustin ne fût nommé, contre son gré, à un autre évêché, se résolut à partager l’épiscopat avec son précieux collaborateur. Il le fit donc sacrer de son vivant et désigner comme son successeur. Malgré les honneurs et les avantages de l’épiscopat, Augustin fut consterné de son élévation. Depuis sa conversion, son unique désir était de vivre dans la contemplation des vérités divines, d’étudier les Saintes Lettres, et, pour cela, de se réfugier dans la solitude du cloître. Mais, ayant accepté l’épiscopat, il se donna tout entier à l’Église et se fit tout à tous.

Évêque, pasteur, conducteur d’âmes, il ne sera plus que cela.

La tâche était lourde pour l’évêque d’Hippone. Les donatistes étaient le parti le plus nombreux et le plus influent de la ville. Augustin n’avait guère à compter sur l’appui du pouvoir pour la défense de la paix et de l’unité catholique : toute sa force était dans son intelligence et dans sa charité. Entouré de violents et de médiocres, il s’efforcera de réaliser le type admirable de l’évêque, à la fois père spirituel, protecteur et soutien de ses ouailles. Il a des bouches à nourrir, des biens à gérer, des procès à examiner ; pour ce mystique et ce spéculatif, ce sera une immolation perpétuelle. La prédication, ministère apostolique, était une tâche épuisante. Pendant 35 ans, dans la Basilique de la Paix, Augustin a prêché presque chaque jour, et souvent plusieurs fois par jour. Sa parole simple, hardie, familière, fraternelle, était accueillie avec la plus ardente sympathie.

Il était aussi obligé de correspondre avec un grand nombre de personnes : ses amis, des inconnus, des étrangers, de hauts dignitaires. Ses lettres sont pleines d’un enseignement substantiel longuement médité. Mais la postérité l’a surtout connu par ses innombrables traités. Le théologien et le polémiste ont fini par cacher l’homme. Aujourd’hui c’est l’homme qui nous intéresse davantage ; mais lui-même n’eût pas admis qu’on préférât les Confessions à ses traités sur la grâce. Il avait écrit ce livre au lendemain de son élévation à l’épiscopat pour se justifier des calomnies répandues sur sa conduite ; c’est moins une confession qu’une perpétuelle glorification de la miséricorde divine.

Le grand labeur de son épiscopat fut la lutte contre les hérétiques : ariens, manichéens, pélagiens, donatistes surtout dont la secte était devenue peu à peu maîtresse de tout le pays, et mettait l’Afrique à feu et à sang. En combattant pour l’unité catholique, Augustin combattait pour l’Empire et pour la civilisation.

 

 

 

V

 

EN FACE DES BARBARES

 

 

Le péril barbare menaçait l’Empire. En 450, Alaric pénétra dans Rome ; le sac de la ville dura trois jours et trois nuits. Ce ne fut point un désastre national, mais la faiblesse de l’Empire était favorable à un retour du paganisme ; aussi Augustin travailla-t-il pendant de longues années à sa Cité de Dieu, la plus formidable machine de guerre qu’on ait dressée contre le paganisme. Ce paganisme n’était pas une religion de la Beauté, comme le pensent les modernes esthètes ; il imposait des rites, des sacrifices et des fêtes qui étaient de véritables scènes de boucherie et qui inspiraient à Augustin la plus vive répulsion ; mais ce qu’il a surtout attaqué, ce sont les vices des païens : leur intempérance et leur lubricité. Il reconnaît cependant que, parmi eux, des philosophes, surtout Platon, se sont efforcés de moraliser la religion ; mais l’enseignement moral dont se vante le paganisme n’a guère franchi les limites des sanctuaires, tandis que partout où la religion du Christ est répandue, les églises sont bâties pour répandre la plus haute moralité.

La Cité de Dieu achevée, comme il entrait dans sa 72e année, Augustin déclara aux fidèles assemblés dans la Basilique de la Paix qu’il choisissait comme successeur dans l’épiscopat, le prêtre Héraclius afin qu’après lui avoir remis le fardeau des affaires temporelles, il pût se consacrer lui-même à l’étude des Saintes Écritures, ce qui avait été le rêve le plus cher de sa vie, le projet qu’il n’avait jamais pu mettre à exécution, détourné qu’il était de la vie spéculative par la nécessité de combattre les hérésiarques.

Le moment était grave pour le catholicisme comme pour l’Empire, les barbares après avoir dévasté la Gaule et l’Espagne s’apprêtaient à passer en Afrique ; or, ces barbares étaient ariens ; si l’Italie et l’Afrique succombaient sous leurs coups, c’en était fait du catholicisme occidental. Augustin qui avait conçu l’espoir d’égaler l’empire terrestre du Christ à celui des Césars, vivait des heures d’angoisse à la pensée qu’il allait assister à la ruine de l’un et de l’autre.

Le moment vint où il dut songer à la défense matérielle de son pays et de sa ville ; sa vie, celle de son troupeau étant en jeu. Les Vandales, sous la conduite de leur roi, Genséric, avaient passé le détroit de Gibraltar ; c’était la grande dévastation. Ces barbares ariens s’attaquaient surtout aux basiliques, aux couvents, aux hospices, à tous les biens d’Église ; partout le culte public était suspendu. Alors, en désespoir de cause, Augustin adjura Boniface de sauver Rome et l’Église.

Le comte d’Afrique, qui était à la tête de toutes les forces militaires de la province, se contenta de promesses, et ne fit rien pour châtier les pillards ; même, il ne tarda pas à se mettre en rébellion ouverte contre Rome et appela à son secours les Vandales qui ne tardèrent pas à menacer Hippone. Augustin blâma la lâcheté de ceux qui abandonnaient la ville, il déclara que les évêques et les prêtres devaient rester dans leurs diocèses jusqu’à la mort, jusqu’au martyre. Il eut une lueur d’espoir quand il vit le rebelle se réconcilier avec l’Empire ; mais le troisième mois du siège, il fut atteint d’une fièvre infectieuse. Même sur son lit de douleur, on ne le laissait pas tranquille ; on lui demanda des prières pour des possédés qui furent, en effet, guéris. Il guérit aussi un infirme en lui imposant les mains. Ce sont les seuls miracles que le saint ait accomplis de son vivant ; mais, depuis sa conversion, sa vie fut un perpétuel miracle de charité et d’apostolat.

Bientôt la maladie de l’évêque empire ; il ne songea plus qu’à se préparer à la mort dans le silence et le recueillement. Il avait fait disposer sur le mur de sa chambre des feuilles sur lesquelles étaient copiés les Psaumes de la Pénitence ; de son chevet, il les lisait continuellement. Seul en face de Dieu et de lui-même, il évoquait sa vie passée. Ce qui le contristait, c’était l’écroulement de toutes ses espérances humaines : par les barbares, les ariens allaient être les maîtres de l’Afrique, l’autorité qui aurait pu soutenir l’Église, l’Empire, s’effondrait.

Mais il savait, d’une foi invincible, que l’Église est éternelle ; la Cité de Dieu recueille les débris de la Cité terrestre : « Le Goth n’enlève pas ce que garde le Christ. » Ses souffrances augmentant, il ne voulut plus considérer que cette Cité impérissable, « où l’on se reposera, où l’on verra, où l’on aimera », où l’on retrouvera tous les chers absents.

Le 5 des calendes de septembre, celui qui avait été un admirable serviteur de l’Église et de l’Empire, Augustin de Thagaste, au chant des hymnes et au murmure des prières, entra dans la Vie et dans la gloire.

 

 

 

Louis BERTRAND.

 

Paru dans La vie et les œuvres de quelques grands saints,

Librairie de France, s. d.

 

 

 

 

 

 

 

 

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