Lord Byron

(1788-1824)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Alfred de BESANCENET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE PREMIER

 

APERÇU GÉNÉRAL

 

Il est des hommes qui, comme Janus, le dieu de la fable, se présentent au biographe avec un double visage ; forcé d’admirer l’un, on regrette de ne pouvoir laisser l’autre dans l’ombre. Lord Byron fut l’un de ces hommes.

Enfant privilégié de la Providence, il avait été comblé par elle de tous les dons. Pair d’Angleterre, grand propriétaire terrier, beau, distingué, mais ayant comme vice de naissance une légère claudication, il dut à cette infirmité, qui blessait son amour-propre, une bonne partie de l’acrimonie d’un caractère mécontent. Ce fut pour lui la piqûre d’abeille toujours cuisante, qui agace et irrite ; et pourtant, il avait été doué d’une imagination qui s’élevait aux conceptions les plus hardies, et pour les exprimer, il eut cette facture des vers tout à la fois éloquente et forte qui fait les grands poètes.

Mais si le poète fut grand, s’il a droit à une place à part parmi les écrivains illustres, l’homme public et privé eut toutes les faiblesses des natures perverties, livrées à toutes les passions.

Lorsque, dans la nuit, on se trouve en face d’un incendie, on se sent pris d’une admiration effrayée devant cette flamme qui embrase le ciel ; mais, à cette admiration, se mêle bien vite la pensée désolée des ruines qui s’amoncellent.

Byron fut pareil à cet incendie ; il eut la flamme du génie poétique ; mais, si l’on abaisse les yeux, que de douleurs, de désordres, de honte, dans cette existence sans règle, sans frein, sans Dieu ! et même dans l’œuvre littéraire qui éblouit d’abord, combien ne se montre-t-il pas d’ombres attristantes ! Ici, c’est la haine ou le doute ; là, le désespoir. On sent que ces trois ennemis du repos de l’âme ont toute la vie torturé son esprit. En lui, l’agitation du cerveau s’unit à l’agitation fébrile du corps. Il lui faut les exercices violents, les voyages ; le repos l’ennuie ; le mouvement est un besoin ; rien ne le fixe ; il change de pays comme il change de passions. Tout est caprice chez cet homme qui, après avoir été carbonaro en Italie, va finir sa vie en Grèce comme un héros d’Homère.

En dépit de quelques phrases sentimentales sur sa fille qu’il connut à peine, on peut affirmer que Byron n’eut pas de cœur. Il reniera son rang pour se dire révolutionnaire ; il reniera son pays et son Dieu.

La grandeur des devoirs chez un homme est en raison de la position qu’il occupe. Byron a manqué à tous ses devoirs ; aussi la postérité a le droit d’être sévère et de le montrer comme un triste exemple des fautes et des abaissements d’une grande intelligence, lorsque, comme le navigateur sans boussole, elle va au hasard dans la vie, sans jamais chercher au ciel l’étoile qui seule, peut guider et sauver.

 

 

 

CHAPITRE II

 

LA PREMIÈRE JEUNESSE

 

Georges Gordon, lord Byron, naquit à Londres, le 22 janvier 1788. Sa branche maternelle, comme sa lignée paternelle, était des plus illustres. Mais, sans vouloir blesser les susceptibilités de l’aristocratie anglaise, il faut bien reconnaître avec l’histoire que les généalogies les plus brillantes contiennent, à travers des actes de grands courages et de hautes vertus, des taches de sang

La famille Gordon descendait d’un des chefs normands venus à la suite de Guillaume le Conquérant ; elle avait eu sa part de prise. On retrouve ses membres dans toutes les guerres civiles et étrangères. Elle devint hérétique avec Henri VIII et reçut, à titre de récompense pour son abjuration du catholicisme, le domaine ecclésiastique de New-Stead-Abby en Écosse. Plus tard, Charles Ier devait l’élever à la pairie.

Sa mère appartenait par les femmes à la famille royale des Stuarts. Son mari l’avait laissée veuve à vingt-trois ans, et certes, il n’était pas de ceux qu’on regrette ou qu’on pleure. Homme de plaisirs, joueur, ayant dissipé la fortune d’une première femme, il avait épousé la seconde sans rien changer à sa vie de dissipation ; aussi, harcelé par ses créanciers, il s’était vu forcé, pour échapper à leurs exigences, de s’expatrier en France. La mort l’y surprit à Valenciennes. Georges le connut trop peu pour garder son souvenir. Fut-il pour sa mère le fils respectueux et soumis qui console des douleurs passées ? Non, son enfance fit couler plus de larmes qu’elle ne donna de joies ; on retrouvait dans le fils le germe des vices du père, et la tendresse maternelle fut impuissante en face de cette nature indomptable.

Le site sauvage de cette ancienne abbaye où se passa son enfance, la solitude des montagnes où il errait seul et comme enivré de liberté, la retraite volontaire où s’enferma sa mère contribuèrent aussi à développer chez lui cet esprit d’indépendance qui le poussa, plus tard, à s’insurger contre toute autorité, celle des hommes comme celle de Dieu. Poussant tout à l’extrême, il se passionna pour les exercices du corps, l’équitation, et tous les jeux dont les Anglais se sont fait une spécialité.

Intelligence brillante mais sans pondération, avec une absence complète de cette chose très prosaïque mais très utile que l’on nomme le jugement, il fut, au collège, un de ces élèves dont les maîtres gardent m mauvais souvenir. Taquin, porté à dire et à faire le mal, il lui fallait un souffre-douleur, une victime ; le très digne et inoffensif directeur de l’institution Harrow où sa mère l’avait placé, servit de plastron à ses premiers traits satiriques. Parce qu’il était lord, l’établissement garda cet insoumis, ce dédaigneux de la discipline. La mort de son oncle lui donnait par droit de naissance un siège au parlement. L’orgueil de l’écolier en fut gonflé jusqu’à la plus ridicule fatuité, et ce bambin de dix ans salua par une joie folle l’annonce de la mort de cet oncle, qui n’avait pas été lui-même un modèle de vertus.

Très jeune, il fut hanté par le démon de la poésie, car la muse qui, d’ordinaire, inspire la jeunesse et donne aux premiers essais une note plaintive et caressante, est bien chez lui remplacée par le démon de la satire. Ce démon méchant ne le quitta jamais.

À seize ans, il entre à l’Université de Cambridge. Là comme à Harrow, il est un étudiant capricieux, tantôt endormi dans la paresse, tantôt pris d’ardeur pour l’étude, et alors se plongeant dans les sciences abstraites, puis s’en lassant, s’absorbant dans la lecture des poètes anglais. Mais, bientôt, une perversité précoce le jette dans plaisirs qui, déjà, touchent à la débauche ; elle est pour lui ce ver qui ronge avant la maturité le fruit qui, trop tôt aussi, tombera de l’arbre.

Parfois, la raison, quand elle vient à l’homme, lui fait regretter les folies de l’étudiant ; Byron, lui, ne regrettera rien ; il ira dans la vie toujours desséchant son cœur et usant son corps.

Si, chez les Anglais, l’excentricité est un genre, une façon d’être particulière, dont on se fait une sorte de gloire, Byron la poussera à l’extrême. Dans les rues de Cambridge, il se fera suivre par un ourson, et en quittant l’école, il le léguera à l’élève qui lui succède.

Mais, lorsqu’il fait, à son entrée à New-Stead, retentir les voûtes de l’abbaye où les moines ont prié, des chants les plus obscènes, ce n’est plus de l’excentricité, c’est le dérèglement d’une nature corrompue ; lorsqu’il élèvera un mausolée à son chien, avec cette inscription : « À mon seul ami », il dira vrai, sans le vouloir peut-être. Ce sera l’expression de cette haine, de ce mépris pour l’humanité qu’il se plaira à témoigner dans ses vers.

Faut-il ne voir en lui qu’un Anglais excentrique, le jour où, à Athènes, il grimpera comme un clown en haut de la colonne du temple de Minerve, ainsi qu’à un mât de cocagne, pour effacer de sa main le nom de lord Elgin ? Non, c’est un orgueilleux jaloux qu’irrite un autre orgueil.

Là où il est bien l’Anglais tel qu’on le rencontre, touriste extravagant de témérité, c’est lorsque, renouvelant la folie de Léandre, il traverse le Bosphore à la nage.

Que penser enfin de la saine raison de ce grand seigneur qui, jeune, se déclare anarchiste, et va, courant le monde, poursuivant hautement le renversement de tous les gouvernements ? Quel que soit le mérite littéraire des pages qu’il a laissées, pages où le sens moral se trouve à peine, en admettant même qu’il s’y rencontre, Byron, en raison même des dons que lui avait prodigués le ciel, fut un grand coupable. On serait heureux de se dire que son courage, lors du soulèvement de la Grèce, rachète un peu les fautes de sa vie ; mais là encore, que d’orgueil !

 

 

 

CHAPITRE III

 

DÉBUTS LITTÉRAIRES ET PARLEMENTAIRES

 

À dix-neuf ans, alors qu’il était encore écolier de l’Université, Byron avait publié son premier livre de vers : Heures de loisir. Ce n’était pas un chef-d’œuvre, mais la facture des vers faisait pressentir un maître. Cependant, la Revue d’Édimbourg, qui pontifiait alors à la tête de la critique, et prétendait porter des jugements sans appel, ne tenant aucun compte de ce germe poétique qui se révélait pour tout esprit impartial, fustigea en magister pédant l’étudiant qui se permettait de versifier.

À la lecture de cet article aussi malveillant qu’injuste, Byron eut une colère folle, et son brûlant désir de vengeance lui fit tout oublier, même les plaisirs. De ce cerveau surexcité par la haine, sortit une satire étincelante d’esprit et de verve, mais méchante aussi jusqu’à la plus criante injustice. En critiquant à son tour les œuvres des contemporains, il bafoua et ridiculisa tous les auteurs de son temps. Plus cruellement sévère, pour beaucoup d’entre eux, que la Revue d’Édimbourg ne l’avait été pour lui, infiniment plus spirituel, montrant enfin dans cette œuvre de rancune un incontestable talent, il fit à beaucoup d’écrivains des blessures qu’ils durent douloureusement ressentir. Mais peu lui importait d’avoir atteint des innocents, pourvu qu’il se sentît vengé.

Le fiel de ce jeune homme qui n’avait respecté ni les renommées acquises, ni les positions faites, souleva une indignation générale. Il s’en préoccupa peu. Et pourtant, mineur, étudiant, il n’était pas encore hors de page. Pour braver cette indignation, il se montra plus que jamais capricieux, fantasque, avide de plaisirs, ostensiblement débauché ; il rappelait, dans cette Université dont il avait hâte de sortir, ces jeunes poulains hennissant contre les barrières qui leur mesurent l’espace.

Sa majorité fut pour lui l’aurore de la liberté : plus de freins à ses fantaisies, plus d’entraves à sa volonté. Mais bientôt, son château lui semble trop étroit et les bornes mêmes de sa patrie l’enserrent et l’étouffent. D’ailleurs, le sentiment de la patrie, l’attachement au foyer n’existent pas en lui ; jamais l’amour du sol natal ne fera vibrer une corde de cette lyre dont les notes seront terribles ou funèbres. Lui-même se dit : un citoyen du monde.

Il s’embarque pour l’Espagne, visite le Portugal, traverse la Méditerranée, s’arrête quelque temps en Albanie, puis passe en Grèce. Là, s’enthousiasmant pour l’Iliade et l’Odyssée, il veut, sur les lieux mêmes, suivre les héros d’Homère ; on le voit, près des ruines de Troie, scander en rapsode les vers du grand poète.

Ce grand élan tout poétique vient s’éteindre à Constantinople dans le sybaritisme de la vie orientale. Qu’on le remarque, il n’a pas de patrie. Ce citoyen du monde est l’incarnation de la formule : « Ubi bene, ubi patria. »

Pourtant, après trois ans de vie errante, l’ennui, autant qu’un caprice, le ramène en Angleterre. Plus que jamais, il se pose en révolutionnaire ; mais ce démocrate voyage et vit avec le faste d’un prince ; il entend que nul n’ignore, ni sa noblesse, ni son rang. Ce démocrate blasonné aurait dit à ses gens, s’ils se fussent permis l’ombre d’une familiarité, le mot de Mirabeau à son valet de chambre : « Apprends, maroufle, que, pour toi, je suis toujours monsieur le comte..... »

Sa naissance lui a ouvert la porte de la Chambre des lords. À sa majorité, il aurait pu y occuper son siège, mais il n’a daigné. Alors, il a affecté de ne tenir aucun compte de la haute position dont, pourtant, son orgueil est gonflé. Il plaît à cet orgueil que lui, le plus jeune des pairs d’Angleterre, ne montre aucun empressement.

Lorsqu’au retour de son voyage, il lu plaît de se présenter dans la noble enceinte, il y entre en tribun menaçant. Il apporte la guerre aux lois de son pays.

Après un siècle presque, quand on se reporte à la cause qui excitait alors tant d’agitation dans le parlement anglais, la cause pour laquelle Byron se persuada sans doute que la violence du langage pouvait devenir de l’éloquence, on voit combien, avec les années, les choses se transforment et trompent les prévisions humaines.

De quoi s’agissait-il, en effet ? D’un bill proposé par le gouvernement édictant des peines sévères contre les ouvriers qui briseraient ou essaieraient de briser les machines que l’art moderne commençait à tenter d’appliquer à la fabrication.

Les ouvriers s’insurgeaient, prétendant que l’emploi des machines portait atteinte au droit naturel qu’a tout homme de travailler ; que cette chose inerte qui fabriquait plus vite qu’eux, en dispensant le patron de les employer, supprimait l’obligation rigoureuse qu’avait le riche de faire vivre le pauvre et réduisait celui-ci à la misère.

Byron, se proclamant l’avocat et le défenseur du prolétaire, s’insurgea contre les machines et combattit le bill avec une fureur que ne désavoueraient pas les anarchistes de cette fin de siècle.

Nous en citerons quelques lignes, bien oubliées aujourd’hui, mais qu’il est bon de rappeler pour montrer combien, dans tous les temps, les oppositions se ressemblent :

« J’ai traversé le théâtre de la guerre dans la péninsule italienne, s’écrie-t-il avec véhémence, j’ai parcouru les provinces les plus opprimées de la Turquie, mais jamais, sous le plus despotique des gouvernements, je n’ai vu une misère plus dure que celle qui a frappé mes yeux depuis mon retour en Angleterre. Et quel remède apportez-vous ? Après plusieurs mois d’inaction enfin, voici le grand spécifique de tous les médecins des nations, depuis Dracon jusqu’à nos jours. Après avoir secoué la tête du corps malade, après avoir tâté le pouls, on prescrit, suivant l’usage, l’eau chaude et la saignée ; l’eau chaude de votre police nauséabonde et les lancettes de vos soldats, et puis les convulsions se terminent par la mort, ce qui est la fin de toutes les cures de ces sangrados politiques. N’y a-t-il pas assez de peines capitales dans vos lois ? Pas assez de sang sur votre Code pénal ? En faut-il verser encore, pour qu’il monte au ciel et témoigne contre vous ? »

On comprend le peu de succès de cette apostrophe, et les murmures qui l’accueillirent. Qu’en penserait Byron lui-même s’il sortait aujourd’hui de sa tombe ; si, voyageant en Europe et en Amérique, il parcourait les expositions industrielles et agricoles ? Combien ne sourirait-il pas de sa colère factice en voyant ces milliers de machines, ces milliers de choses inertes, sans cesse perfectionnées et tendant à se perfectionner toujours ? Ces machines qu’il maudissait comme une entrave au travail de l’homme, elles ont aidé au développement de la production ; qui donc oserait aujourd’hui demander leur suppression ?

Les grands mots, les grands gestes ne font pas l’orateur. Byron le comprit-il, ou sa vanité fut-elle blessée de l’accueil fait à son discours ? Il ne siégea plus ; les opinions révolutionnaires et antisociales qu’il affectait lui créaient d’ailleurs des ennemis puissants, qui devaient lui faire fermer les portes de l’Angleterre : car cet homme pétri d’orgueil et de rancunes était de ceux qu’il faut briser, car ils ne plient jamais.

 

 

 

CHAPITRE IV

 

DEUX ANS EN ANGLETERRE

MARIAGE DE BYRON

 

Rentré en Angleterre en 1812, au moment où les canons de la grande armée roulaient vers la Russie à la suite de Napoléon, il assista sans trop s’en émouvoir à la fin de l’épopée impériale. Il est trop personnel pour s’intéresser vivement à des évènements qui ne le touchent pas directement ; comme tous les hommes de plaisirs, il ne jette à ce moment qu’un regard distrait sur les misères des autres ou les douleurs des nations. Sa vie se divise en deux parts, bien distinctes, qui se succèdent et se remplacent mutuellement, suivant le caprice de son humeur : l’une est livrée à l’entraînement des passions, l’autre est affolée par le besoin de la célébrité. Après l’avoir cherchée un instant au Parlement où il sent qu’elle lui échappe, il revient à la poésie. Enfermé dans son domaine de New-Stead, il termine les deux premiers chants d’un poème auquel il donne pour titre le nom du héros. Ce héros, c’est lui ; Child Harold est le voile transparent qui laisse voir sa propre vie, ses sentiments intimes, ses doutes, ses négations.

Dans la forme, il rompt avec les traditions anciennes ; le poème est divisé en stances égales ; il emprunte à l’ode son rythme et son caractère.

Le héros est jeune comme Byron, voluptueux comme lui ; un fatigué de la vie avant l’âge ; il a le spleen, cette maladie morale tout anglaise. Le remède, il le cherche dans la distraction des voyages. Au premier chant, nous le trouvons en Portugal et en Espagne ; aux aventures se mêlent les impressions du touriste ; de même pour la Grèce, à laquelle il consacre le second chant.

Le succès de ces deux épisodes fut réellement immense ; l’homme fantasque, le révolutionnaire, le débauché furent oubliés un moment ; le poète jetait un rayonnement si subit que tout s’effaçait pour ne laisser que la gloire seule à ce jeune homme de 24 ans devant lequel tous les poètes, ses contemporains, se déclaraient vaincus. Walter Scott, tant admiré alors comme poète, émerveillé lui-même, brisa sa lyre, jetant, comme dans les joutes antiques, ses débris aux pieds du vainqueur, et jura de renoncer à la poésie, serment auquel l’Angleterre dut de compter un admirable romancier.

Jamais peut-être réputation littéraire ne fut aussi instantanée que celle de Byron ; devenu l’idole des salons aristocratiques, il pouvait reprendre la place que les écarts de première jeunesse lui avaient fait perdre ; mais son succès l’enivra, il se crut au-dessus de tout et de tous. Le dérèglement de sa vie fut poussé jusqu’à l’affectation ; dans ses conversations, il se posa comme un révolté contre toute loi sociale et divine. Champion des théories les plus subversives, il ridiculisa la famille, le devoir, le dévouement, la vertu. Il nie la Divinité ; les lois sont des chaînes que des hommes n’ont pas le droit de forger pour enchaîner d’autres hommes. La pudeur même est une convention ; ses attaques contre la religion deviennent des blasphèmes, et pour montrer que rien ne peut trouver grâce devant ce qu’il nomme l’indépendance de l’être libre, il écrase, de ses traits satiriques, le prince régent.

L’aristocratie se repentit de son enthousiasme, cela se conçoit. L’orage de mécontentement, que son poème avait un moment dissipé, reparut plus menaçant ; soit qu’il redoutât alors l’exil dont il se sentait menacé, soit que, par suite de sa nature fantasque, il fut fatigué de plaisirs, il s’enferma dans son château. Lui qui avait scandalisé Londres par ses orgies, et que ses gens rapportaient la nuit ivre-mort, il eut la fantaisie de se condamner à une vie d’anachorète. Il renonça au vin, à la viande, au poisson même. Le voici pour un temps de la secte des végétariens. Mais, chez lui, l’amour de la publicité est une sorte de monomanie. Cette belle tempérance, il veut qu’elle soit connue et qu’on en parle dans le monde. Il accepte de venir à Londres, assister à un grand dîner d’auteurs ; l’amphitryon est Rogers, et parmi les convives, Moore et Walter Scott. Il affecte de ronger son pain et de boire de l’eau, et demande des pommes de terre arrosées de vinaigre.

N’est-ce pas là, qu’on nous permette ce mot, le fait d’un vulgaire poseur ? Ne l’est-il pas d’ailleurs dans tous les actes de sa vie ? Il le sera à Venise lorsqu’aux jours les plus froids, il se baignera dans les lagunes ; lorsqu’il se vantera de fatiguer trois chevaux de selle dans une course folle. Il l’est jusque dans son manteau qu’il drape en plis agités, comme si la tempête le soulevait sans cesse ; la tempête, image de son âme, à laquelle il ne croit pas.

On ne peut comprendre que par la versatilité de cet esprit capricieux le désir qui lui vint brusquement de se marier. Car enfin, le mariage, il l’avait traité de convention absurde ; pourquoi acceptait-il cette convention sociale ? Pourquoi se soumettait-il à une bénédiction religieuse pour laquelle il n’avait eu que des sarcasmes et des injures ? Pensait-il sérieusement qu’il pourrait s’astreindre au devoir, à la fidélité ? Nous ne le croyons pas. Là, comme dans toutes ses actions, il n’y eut pas de réflexion, il subit l’entraînement du moment ; et puis – et c’est là le côté honteux – il avait des dettes.....

On doit croire que le prestige qu’exerçait, en dépit de lui-même, la haute situation qu’il devait à son nom, fût bien grand, pour qu’une jeune fille, appartenant elle-même à la fière aristocratie, ait consenti une union dont il ne fallait pas être prophète pour deviner le prochain et pénible dénouement.

On a cherché à trouver dans la lettre que Byron écrivit à cette époque à Th. Moore un désir de retour à une existence plus honnête :

« Il faut maintenant, dit-il, que je me réforme tout de bon et sérieusement ; si je puis contribuer à son bonheur, j’assurerai le mien. Elle est si bonne que..... que..... en un mot, je me voudrais meilleur. »

Mais, n’y a-t-il pas un sous-entendu railleur, dans ce superlatif de bonté ?

Miss Milbank, qui eut la triste destinée d’être la femme de ce lord révolutionnaire et athée, était la fille de sir Raph Milbank et l’héritière de lord Wentworth. Elle avait eu une éducation très soignée, très religieuse, elle passait même pour un peu puritaine.

La régularité de sa vie, le courage patient avec lequel elle supporta le malheur d’avoir été mariée à l’homme le moins fait pour la comprendre, ont prouvé qu’en réalité, elle était si bonne que..... il était indigne d’elle.

La cérémonie du mariage avait été fixée au 2 janvier 1815. Comment Byron était-il préparé à ce grand acte qui, disait-on dans le monde, allait fixer l’inconstance de sa vie ?

Ce qu’on raconte de son état mental, ce matin d’une journée d’hiver où son cœur resta glacé, nous fait penser, avec Louis Veuillot, que « si l’on ôte à Byron son vieux château, son manteau gonflé par la tempête, ses chevaux, tout ce qui appartient aussi bien qu’à lui aux moindres fats qu’on a vus de tout temps manger un beau patrimoine et déshonorer un vieux nom, on ne trouve qu’un triste esclave de ses passions ».

Ce matin-là, il s’éveilla et, pris d’un ennui profond, s’habilla à la hâte et sortit ; on le vit errant dans la campagne, battant la neige. Luttait-il contre une irrésolution tardive ? C’est probable ; ce n’était pas, pour cet orgueilleux, son indignité qui le faisait trembler au moment de prononcer un serment ; pour lui, ce mariage était un sacrifice que lui imposait le délabrement de sa fortune, car la première visite de noce que devait recevoir la mariée était celle des huissiers.

La fiancée l’attendait ; on put croire un moment qu’il ne viendrait pas ; enfin, il parut, mais distrait, les yeux baissés, et quand, pendant la cérémonie, il tendit l’anneau, il ne détourna pas la tête ; cet anneau de mariage était celui de sa mère, n’aurait-il pas dû éveiller en lui un souvenir, une émotion ? Le cœur manquait, nous l’avons dit, à cet homme, dont toutes les sensations se concentraient au cerveau.

Ce que dura la fidélité de Byron à la foi jurée, la triste mariée ne le sut que trop tôt.

Abandonnée par lui, elle eut un jour ce déchirement de voir, en vertu d’un jugement rendu contre son mari, vendre à la criée les meubles de son château et jusqu’aux livres de prières qui lui rappelaient son enfance heureuse.

Au mois de décembre 1815, elle mit au monde une fille ; le ciel, du moins, lui donnait cette consolation ; mais si la mère avait une joie, l’épouse était à bout de résignation ; elle s’enfuit chez son père, emportant le petit être devenu son trésor.

Pendant le procès de séparation qui fit un bruit énorme, Byron fut méchant, et ne recula pas devant la calomnie. Le poète satirique se retrouva violent, acéré, pour frapper la femme qui portait son nom. Le jugement qui le condamnait l’exaspéra. Il avait révélé les scandales de sa vie, l’opinion publique s’élevait contre lui ; non plus seulement l’aristocratie, mais le peuple s’indignait, et montrait une véritable colère, contre le débauché qui ne craignait pas de salir une femme qu’il avait torturée.

Dans un de ses rares moments de raison, il comprit qu’il avait commis une de ces fautes que son prestige de poète ne lui ferait pas pardonner, et tenta d’effacer sa propre honte, en réhabilitant celle qu’il avait si cruellement offensée. En mars 1816, il écrivit à Th. Moore une lettre que celui-ci devait rendre publique, et où il disait :

« Je peux et je veux publier qu’il n’exista jamais d’être meilleur, plus gracieux, plus tendre, plus aimable et plus agréable que lady Byron. Je n’ai jamais eu et je n’ai pas le moindre reproche à lui faire pour sa conduite, quand nous vivions sous le même toit. S’il y a eu des choses blâmables, le blâme doit retomber sur moi seul, et mon devoir est de le supporter si je ne puis m’en rédimer. »

Ce repentir arrivait trop tard. L’opinion publique s’était prononcée contre lui ; toutes les maisons s’étaient fermées ; on l’invita à quitter l’Angleterre. Il partit le 26 mars 1816, pour ne plus revenir que dans un cercueil.

Disons ici que lady Byron, qui mourut en 1860, eut une existence toute de charité ; s’occupant jusqu’à son dernier soupir des classes ouvrières. Sa fille, Adda, qui avait épousé lord King, l’avait précédée dans la mort en 1852.

 

 

 

CHAPITRE V

 

VOYAGEUR ET POÈTE

 

Byron avait quitté l’Angleterre sans verser une larme ; aux acclamations qui, après les premiers chants de Child Harold, avaient retenti autour de lui, venaient de succéder une réprobation universelle. Il l’avait accueillie avec le dédain superbe du géant qui se rit de la foule impuissante n’arrivant pas à sa taille ; mais ce qu’il ne pardonnait pas, lui qui se plaisait à ridiculiser les autres, c’est que la caricature se fût permis de lui rendre un peu de cette moquerie dont il était si prodigue. Nous la verrons le poursuivre, et ce fut le juste châtiment de cette vanité impertinente.

Cette fois, il allait parcourir l’Europe précédé d’une célébrité acquise ; ses poèmes traduits dans toutes les langues, avaient charmé les lettrés, enthousiasmé les femmes. De l’homme privé on savait peu de choses, et à distance, les scandales donnés par lui dans son pays perdaient de leur importance.

Sa première étape fut le champ de bataille de Waterloo. L’impression qu’il ressentit, il devait la rendre plus tard dans un des chants de Child Harold :

« C’est là que l’aigle prit son dernier essor et fondit sur ses ennemis ; mais la flèche des nations abat soudain l’oiseau orgueilleux, qui traîne après lui quelques anneaux brisés de la chaîne du monde. »

Lui qui ne veut pas visiter la France, il ira en Suisse, à Clarens, rendre une sorte d’hommage à Jean-Jacques Rousseau. Le gentilhomme révolutionnaire ne devait-i1 pas se rapprocher de cet ancien valet comme lui pétri d’orgueil ?

À la suite de ce pèlerinage, il se fixe pour quelque temps à Genève. Là il retrouve le philosophe Shelley, chassé d’Angleterre pour avoir professé l’athéisme, et devient son inséparable ami. La théorie de Shelley l’enchante ; elle se calquait d’ailleurs sur celle des philosophes précurseurs de la Révolution française :

« L’homme est uniquement une matière, le cerveau, par ses organes, produit une intelligence, mais cette intelligence est entièrement soudée au corps et disparaît avec lui ; et le but unique de la vie est d’arriver à la connaissance des harmonies de la nature. »

À ce moment, cette liaison fit perdre à Byron les dernières notions qui pouvaient lui rester encore de l’éducation chrétienne que lui avait donnée sa mère.

« La philosophie de Shelley, écrivait-il, est merveilleuse comme le luth d’Apollon. »

Étrange merveille, en vérité ! Découverte de génie ! Faire de l’homme un animal pensant, occupé uniquement, pendant son séjour sur une terre qui est une matière semblable à lui, au plus ou moins de symétrie avec laquelle fonctionne cette matière. Et c’est un poète, c’est-à-dire un homme que les tendances naturelles de son esprit portent vers l’idéal, qui ne trouve rien de plus beau que ce terre à terre qui abaisse la pensée elle-même au niveau brutal des choses matérielles.

Ce fut pendant l’intimité de sa liaison avec ce philosophe que Byron composa le Vampire. Pais, fatigué de Genève comme il se fatiguait de tout, il vint habiter Venise. Là, pendant son long séjour, il affecta de ne jamais aller à pied ; dans les lagunes, il avait sa gondole pavoisée qu’il dirigeait avec une rare habileté ; sur terre, on ne le rencontrait qu’à cheval.

Ce fut pourtant pour lui une période de travail. Il composa le troisième chant de Child Harold ; puis les Lamentations du Tasse, et enfin le drame de Manfred.

Dans cette composition où il abordait un genre ou plutôt une forme nouvelle, Goethe fut certainement son modèle. En même temps, s’inspirant de la philosophie de Shelley, il anime les montagnes, les précipices ; il en fait des êtres passionnés. Conception bizarre, nébuleuse, l’œuvre fut de celles qui ne pouvaient pas plaire à l’esprit français. Elle eut peu de lecteurs lorsqu’elle parut ; elle en a moins encore aujourd’hui.

Il fallait toujours à cet homme dont les passions ne connaissaient pas de frein, quelque romanesque aventure dont il fut le héros. À Venise, comme ailleurs, il trompa une femme qui s’était follement attachée à lui, et un jour, la quittant brusquement, il partit pour Rome. Puis, après quelques mois, repris par son dernier caprice, il revint à Venise, affichant alors sans honte, sans scrupule, l’abandonnée qu’il retrouvait et dont il perdit cette fois pour toujours la réputation.

C’est dans ce second séjour à Venise qu’il composa le quatrième chant de Child Harold, la plus belle de ses inspirations.

On le sait, ce poème était la vie poétisée de lord Byron ; il ne l’acheva pas. Lamartine entreprit cette tâche, et dans les vers qui portent ce titre : dernier chant de Child Harold, il continue cette biographie de Byron ; il le montre aussi beau, aussi grand que le permet la poésie ; il lui donne la mort d’un héros.

Cette fin tragique, nous l’examinerons bientôt, nous, avec le sang-froid de l’histoire.

Mais nous sommes en ce moment avec Byron, à Venise, et nous ne savons quel nom donner à sa vie de scandales : ce n’est plus de la volupté, mais de la débauche ; et cette débauche, non seulement il semble vouloir l’étaler avec cynisme, mais il affecte de braver les lois mêmes. Bien plus, il fait de ces poèmes des codes d’impureté. Beppo, publié en 1818, et, Sardanapale sont des défis jetés à la morale. Puis vient Don Juan, mauvais livre à tous égards, déplorable par ses maximes, médiocre quant à sa conception, et qui fut acheté, à cause même du scandale qu’on en attendait, 80 000 francs, par un éditeur. Triste exemple, qui devait n’être que trop suivi ; c’est par le prix énorme dont on a payé les poisons de l’esprit qu’on est arrivé à faire de la littérature de nos jours un champ de course où l’immoralité se jette et s’essouffle, attirée par l’appât d’un or honteusement gagné.

Il serait difficile de trouver un scepticisme plus dégradant que celui de Byron, dans Don Juan. Non seulement il ne respecte rien, ni Dieu, ni autorité, ni loi, mais il a, pour tout ce qui est sentiment naturel, le rire sarcastique, hideux de Voltaire. La théorie de Byron peut se résumer dans cet aphorisme qu’il met dans la bouche de son héros :

« L’amour, le patriotisme, le courage, le dévouement, l’ambition, la constance, tout n’est qu’illusion et folie de dupes. »

Ce poème de Don Juan, qui, comme œuvre littéraire, ne mérite pas ce nom, fut beaucoup lu, comme le sont les choses mauvaises et dangereuses, et fit beaucoup de mal. Don Juan, ce mauvais sujet, sans foi ni loi, a servi de type à quantité de ces créations romanesques malsaines, que le théâtre et les livres ont produites. On le retrouve un peu partout. N’est-il pas incarné dans l’Antony d’Alexandre Dumas, lorsqu’ayant tout nié, il s’écrie :

« L’amitié n’est qu’un sentiment bâtard, dont la nature n’a pas besoin ; une convention de la société que l’homme inventa par égoïsme, et que brisent du premier coup le regard d’un prince et le sourire d’une femme. »

Remarquez que, depuis Alexandre Dumas père, la race des écrivains sceptiques de son temps a produit les naturalistes ; les Don Juan et les Antony portaient des gants ; en lisant l’Assommoir de M. Zola, on retrouve aussi Don Juan, mais il a oublié de se laver les mains. Ce qui prouve qu’en littérature, il est beaucoup plus facile de descendre et de glisser dans la matière, que de s’élever vers l’idéal. Nous sommes même tenté de croire que ce fut par impuissance de la conception poétique du beau que Byron se jeta dans le genre, beaucoup plus facile, de la négation et de la moquerie, car il avait écrit un jour cette phrase qui est le blâme de ses œuvres formulé par lui-même :

« À mon avis, la plus élevée de toutes les poésies, comme le plus noble de tous les sujets, doit être la vérité morale. »

 

 

 

CHAPITRE VI

 

SÉJOUR À ROME (1820)

 

Byron avait, non seulement étonné, mais scandalisé Venise ; une indignation universelle lui fermait les salons ; il se décida à partir sans esprit de retour, et vint à Rome. Là, soit par lassitude, soit que la réprobation dont il avait été frappé à Venise le rendît plus prudent, il n’étala plus ses vices, et parut renoncer à des orgies qui rappelaient celles de la décadence romaine. Mais une nouvelle passion l’attacha à une femme appartenant au grand monde, et leur liaison ne fut bientôt plus un mystère. Mariée plus tard à un homme politique français, bien connu par son esprit au Sénat du second empire, elle racheta sa faute par une vie toute de charité et de bonnes œuvres. C’est à elle, c’est à son influence, que Byron dut les quelques nobles sentiments qu’elle sut faire naître en lui à la fin de sa vie. Au début de leurs relations d’amitié, alors qu’il ne l’avait pas encore entraînée à l’oubli de ses devoirs, elle lutta contre ce matérialisme qu’il devait à Shelley.

Ce mauvais génie de Byron venait de se noyer par accident dans le port de la Spezzia. Le poète, prévenu à Rome, partit aussitôt. Pour insulter aux coutumes chrétiennes, il fait dresser un bûcher au bord de la mer, y porte le corps du philosophe, le fait brûler, puis recueille les cendres dans une urne qu’il a préparée. « Cette urne, disait-il, je l’emporterai partout, mon ami ne me quittera pas. »

À cette époque, le carbonarisme n’avait pas, comme il l’a fait depuis, développé l’impiété en Italie. On vit dans cet acte une offense publique à la religion, un sacrilège. Les pêcheurs du rivage, d’abord spectateurs étonnés, devinrent menaçant : Byron dut se hâter d’emporter cette poussière où le cœur se retrouva calciné mais non pulvérisé : et comme les esprits forts sont généralement superstitieux, ce fait, qui n’avait rien de surprenant, causa à Byron une frayeur que le temps n’effaça pas. Il ne souffrait pas qu’on en parlât devant lui.

Que devint l’urne ? Nous ne saurions le dire ; mais l’émotion causée par cette folie irréligieuse se calma, grâce peut-être aux caricaturistes qui écrasèrent le poète sous leurs moqueries. On le représentait dans les poses les plus grotesques cherchant son urne, réclamant son urne.

Blessé dans sa vanité, il composa ses deux œuvres le plus irréligieuses : Warner et Caïn. Les catholiques s’indignèrent ; n’était-ce pas le comble de l’effronterie de choisir la ville des papes pour y attaquer la religion ? Mais la bonté et l’indulgence des papes sont séculaires. Ils pardonnent parce qu’ils savent que, contre l’Église dont ils sont les chefs, les portes de l’enfer ne prévaudront pas. La bonté de la cour de Rome qui pouvait expulser Byron fut d’autant plus paternelle que le poète anglais qui venait l’insulter chez elle, faisait ostensiblement partie de l’association des carbonari, affiliée à la franc-maçonnerie. Cette société secrète, très surveillée pendant la domination française, s’était de nouveau développée depuis 1815. Très unie à la franc-maçonnerie, elle avait une organisation militaire qui la rendait particulièrement redoutable. Comme le franc-maçon, le carbonaro ou charbonnier s’engageait à obéir aveuglément à l’ordre qu’il recevait ; il devait avoir un fusil et 25 cartouches toujours prêtes. Le carbonarisme italien, qui se donnait pour mission de renverser tous les gouvernements monarchiques, comptait à Paris de nombreux adeptes, dont nous rappellerons pour mémoire que le général Lafayette fut l’un des chefs. Bien que le carbonarisme ait été importé en France par les francs-maçons de la loge Les amis de la vérité, bien qu’il ait contribué à la révolution de 1830, il était loin d’avoir à Paris la force matérielle que lui donnait en Italie le tempérament même d’un peuple qui à cette époque, recrutait encore ses bandes armées, contre lesquelles, sous le pontificat de Grégoire XVI, les hardis gendarmes eurent si souvent à lutter. Le signe de reconnaissance entre les affiliés était une carte bizarrement découpée et qui s’adaptait à une autre moitié mise entre les mains des chefs.

Byron, qui avait livré sa personne et son nom à cette association ultra-révolutionnaire, tenta de la soutenir de son talent et fonda à Pise une revue dont le titre seul : Le libéral, annonçait les tendances. Elle tomba vite, non seulement parce que le poète manquait du tempérament qui fait le journaliste, mais parce qu’il froissait la partie de la population qui aurait pu la lire, et surtout l’acheter.

Il avait eu, d’une Italienne, une fille naturelle nommée Allégra que, par une de ces contradictions qu’on retrouve si souvent dans sa vie, il faisait soigneusement élever dans la religion catholique. Elle mourut ; ce fut le premier coup douloureux dont il se sentit frappé ; cette mort et l’influence salutaire que prit sur lui la comtesse Guiccioli l’arrachèrent à cette vie de débauche honteuse dans laquelle il semblait que le démon se plût à le replonger sans cesse. Pourtant, devant le cercueil de cette enfant qu’il avait réellement aimée, son athéisme ne fléchit pas, et repoussant la consolation même de l’immortalité de l’âme, il s’écria désolé : « J’irai à elle, mais elle ne viendra pas à moi. »

À ce moment, ses désordres avaient tellement obscurci sa gloire littéraire, que même ses premiers admirateurs s’étaient écartés de lui. Comprit-il alors de lui-même qu’il devait du moins à son nom de reconquérir sa popularité perdue ? ou plutôt une amitié sincère voulut-elle le réhabiliter devant le monde ? Nous ne saurions le dire ; mais, tout à coup, le sybarite, l’égoïste, l’homme de plaisirs, changeant de vie, jeta jusqu’à sa lyre pour ressaisir la vieille épée de ses ancêtres. La Grèce combattait pour sou indépendance ; il donnerait, pour l’aider à la reconquérir, son or et sa vie.

 

 

 

CHAPITRE VII

 

GUERRE DE L’INDÉPENDANCE HELLÉNIQUE

 

Avant de suivre Byron, revenant en soldat dans le Péloponnèse où son esprit, à l’âge des enthousiasmes de la jeunesse, s’était enflammé au souvenir des héros d’Homère, il faut nous reporter à une époque bien oubliée déjà, et rappeler l’effort vraiment surhumain que fit un petit peuple, écrasé depuis trois siècles sous la domination turque, pour obliger les gouvernements indifférents de l’Europe à se rallier à la cause de son indépendance.

Ce fut vers 1770 que la Grèce, comme endormie dans une léthargie de trois cents ans, donna les premiers symptômes de son réveil ; quelques peuplades des montagnes, les Maïnotes en Morée, les Souliotes en Albanie, les Spaliotes en Crète, se soulevèrent tour à tour et firent une guerre de partisans, souvent meurtrière pour les troupes que les sultans envoyaient contre eux. L’Europe, trop agitée elle-même par les guerres, ne s’occupa point de cette folie, et le premier mouvement insurrectionnel fut étouffé. Mais l’exemple donné par les pères n’avait pas été inutile pour les enfants, et le sentiment patriotique légué par eux comme un héritage se développait dans les nouvelles générations.

En 1814, une société déjeunes Grecs se forma et prit le nom d’Hétairie. L’un d’eux, Rhigas, un poète, composa des chants guerriers et patriotiques qui devinrent populaires ; on eut des conciliabules secrets ; on se procura des armes, on organisa des régiments avec des chefs élus ; patiemment, on mit six années à se préparer à la guerre. En 1821, on se trouva avec une armée de terre et même une flotte, et alors on proclama un gouvernement fédéral : ce n’était plus une insurrection comme celle qui avait éclaté au siècle précédent, mais la révolte solide et vigoureuse d’une nation.

La guerre avec les Turcs devait être sanglante, elle fut féroce. La lutte fit surgir des généraux habiles et intrépides, et l’Europe entendit des noms d’hommes inconnus la veille, associés à des victoires. Sur terre, Botzaris, Odyssé, Colocotroni, Mavrocordato, Nicétas ; sur mer, Canaris et Miaoulis, non seulement tenaient haut le drapeau de la liberté, mais infligeaient aux musulmans des échecs sanglants. Les gouvernements européens restaient spectateurs impassibles, mais l’esprit public se montrait en faveur de ce petit peuple ; tous les yeux se portaient sur lui. En France, Delavigne et Victor Hugo célébraient son héroïsme ; en Italie, Byron retrouva toute l’énergie du poète pour exalter ce patriotisme qui rappelait celui des ancêtres des Thermopiles et de Marathon. Bientôt, une sorte d’élan irrésistible entraîna la jeunesse vers ces rives où le canon grondait ; la France surtout fournit aux armées grecques des volontaires ; ce fut alors que Byron, lui aussi, se fit soldat.

Il frète le brick anglais l’Hercule ; il s’embarque à Livourne et aborde à Céphalonie, à l’entrée du golfe de Lépante. On était au mois d’août de 1823 ; Alexandre Mavrocordato présidait le Conseil administratif de la Grèce insurgée. Byron lui fit aussitôt parvenir des sommes importantes destinées à soutenir l’insurrection ; il s’offrait en outre à entretenir à ses frais un corps de volontaires. La réponse ne se fit pas attendre ; on acceptait les subsides avec reconnaissance, on donnait à Byron le grade et les pouvoirs de général, et on le suppliait d’arriver au plus tôt à Missolonghi, où il trouverait un corps de troupes prêt à marcher sous ses ordres. Il s’y rendit aussitôt. Son arrivée fut saluée par des acclamations ; son entrée dans la ville fut un triomphe.

Mais si le projet de marcher sur Lépante était un moment abandonné, Byron n’en acceptait pas moins la lourde tâche de l’organisation d’une armée. Il ne marchanda ni ses fatigues ni son argent. André Miaoulis venait avec sa petite flotte de battre l’amiral turc devant Fatras ; Byron ouvrit sa bourse pour réparer les avaries des vaisseaux grecs.

Sa santé très ébranlée s’altérait au point qu’il ne pouvait se faire d’illusion ; qu’importe ! les qualités chevaleresques du gentilhomme s’étaient éveillées en lui. Dans son entourage, on répétait hautement que le climat de la Grèce lui était funeste ; ne le croyait-il pas, lui ? avait-il conscience que la débauche avait été le poison qui l’avait usé vite et le consumait ? Peut-être. Mais lors même qu’il eût espéré prolonger sa vie en retournant en Italie, il fut resté à son poste d’honneur. Il disait, d’ailleurs sans forfanterie, et avec la décision ferme de l’homme qui accomplit un devoir :

« Je me dois à l’indépendance de la Grèce, advienne de moi ce que pourra. »

C’était là un cri du cœur, un cri d’orgueil sans doute, mais vrai ; il se trouvait en Grèce en face du danger, et il l’envisageait avec joie ; le corps, affaissé par la maladie, se raidissait et retrouvait encore sa force à l’espérance d’une bataille, où il mourrait du moins comme ces héros dont les épopées avaient tant séduit sa jeunesse. La mort le frappant sur un champ de bataille eût été pour lui une expiation, mais l’expiation n’est-elle pas une grâce que Dieu accorde au repentir, et Byron se repentait-il ?

On ne peut douter, d’ailleurs, que, dans cette période de sa vie, il ne fût pris du désir ardent de la gloire des armes. Jeune, il avait aspiré, avec toute l’ardeur de ses vingt ans, à la renommée des lettres ; se montrer supérieur aux autres hommes, les dominer par son intelligence fut pour lui comme une torture.

Rien ne fait supposer que, même à ce moment où il semblait avoir rompu avec l’inconduite, il eut ce repentir, c’est-à-dire le regret du mal qu’il avait commis. Mais il avait du moins ce que nous nommerons : le doute de son erreur. Il se faisait en lui une transformation ; l’eût-elle conduit, nous ne disons pas à la religion, mais du moins au spiritualisme ? Walter Scott semble le croire lorsqu’il écrit :

« J’ai toujours pensé et j’ai encore la ferme conviction, qu’au moment où nous l’avons perdu, Byron touchait à une crise de sa vie, qui devait lui ouvrir de nouvelles sources de gloire, et qu’une fois lancé dans cette nouvelle carrière, il eût complètement racheté les fautes que ses amis voudraient faire oublier. »

Le 1er janvier 1824, la troupe de Souliotes qu’il avait fait lever dans la montagne et qu’il avait équipée et armée, payant la solde, était prête. Une campagne vigoureuse allait s’ouvrir ; on attaquerait en même temps les Turcs sur terre et sur mer.

Malheureusement, ainsi que cela n’arrive que trop souvent dans les guerres de partisans, la jalousie vint jeter la division parmi les officiers de la flotte ; sans chef pour la maintenir sous une autorité unique, elle ne pouvait agir ; le temps passa en discussions stériles ; l’action combinée devint impossible. Ce retard apporté au grand mouvement militaire dont il avait été l’un des organisateurs lui causa une déception amère. Déjà malade, très irritable, if eut de cette contrariété un choc tellement violent, que, le 15 février, dans un moment d’emportement, il fut subitement saisi d’une crise nerveuse si effrayante qu’elle fit croire à une attaque d’épilepsie. Les soins dont on l’entoura et surtout la nouvelle que le général Odyssé réunissait à Salona un Congrès, qui ramènerait l’ordre et la discipline, lui rendirent un peu de calme. L’avant-veille du départ, le 9 avril, il éprouva un frisson glacé, puis une syncope. On le coucha, il ne devait plus se relever.

Pourtant, dans la première période de la maladie, il ne crut pas à sa gravité. Lorsque des bandes de patriotes passaient sous ses fenêtres, répétant en chœur les chansons guerrières de Rhigas, lorsque le bruit des trompettes arrivait jusqu’à lui, son regard s’animait, il parlait alors de la prochaine victoire à laquelle il assisterait, et du triomphe certain de la cause de l’indépendance. Dans la ville, le peuple et les soldats avaient foi en lui. Ce mylord riche qui leur avait apporté l’appui de son or et de son nom, leur avait en même temps donné la confiance. On ne se demandait pas s’il avait les qualités d’un général ; on croyait en lui comme les Grecs du vieux temps croyaient aux bardes inspirés. Aussi, bien qu’on eût caché le mal qui le minait, comme il ne se montrait plus ni sur les places, ni aux soldats, l’inquiétude du peuple, latente d’abord, devint bientôt tumultueuse. Comme il arrive toujours, les bruits les plus étranges, les plus contradictoires circulèrent, on le disait mort ou parti.

 

 

 

CHAPITRE VIII

 

MORT DE BYRON

 

On était au matin du jour de la Pâque grecque. En cette année 1824, la fête tombait le 19 avril. Les habitants de Missolonghi, heureux de ne plus sentir l’oppression des Turcs, couraient dans les rues au-devant les uns des autres, et, se rappelant un ancien usage, qu’on retrouve de nos jours en Russie, se serraient les mains en échangeant cette phrase unique : Le Christ est ressuscité. On eût dit un écho sans cesse répété mêlant, dans cette ville toute guerrière, un cri joyeux au monotone et lugubre cri des sentinelles. C’était la liberté de la foi reconquise, c’était un peuple esclave brisant sa chaîne, saluant le Sauveur du monde.

Byron qui, depuis la veille, gardant toute la lucidité de son intelligence, s’affaiblissait rapidement, entendait-il ce bruit d’une foule dont, à ce moment, les pensées s’élevaient toutes vers Dieu ? L’athée, l’impie, eut-il à ce moment suprême la vision du monde inconnu dont il avait nié l’existence ? La miséricorde divine donna-t-elle à son âme la notion d’elle-même ? Ceux qui l’ont assisté à ce moment suprême en ont eu l’espérance.

Ce que l’on peut assurer, c’est qu’il sentit venir la mort. Appelant le vieux serviteur qui, l’ayant vu naître, s’était attaché à lui et ne le quittait jamais, il demanda à écrire. Fletcher lui présenta le papier et la plume. Il fit un effort désespéré pour tracer quelques lignes, puis calme, mais triste, laissant retomber sa main, il murmura :

« Tout est fini, il est trop tard ! »

Il ferma les yeux et ne parla plus ; pourtant, on entendait encore sa respiration haletante, lorsque, sur le ciel qui s’était couvert de nuages, la foudre gronda ; la mer déchaînée arrivait en vagues énormes jusque dans le port ; la tempête devint terrible, et ce fut pendant le bouleversement de la nature, quand les éclairs zébraient le ciel, que Byron expira.

La nouvelle de sa mort consterna la ville ; la Grèce entière prit le deuil ; les troupes mirent un crêpe au bras. Dans les moindres églises, on célébra des services funèbres. Étrange contradiction ! l’homme qui avait nié Dieu, mourait pour la défense de la croix ; la croix reposait sur son cercueil.

À Missolonghi, on lui rendit, avec les honneurs militaires, tous les honneurs religieux.

Un vaisseau anglais le ramena dans cette patrie que, depuis si longtemps, il avait quittée, dans ce château-monastère témoin de tant d’orgies et de folies et qui, cette fois, ouvrait ses portes au voyageur, pour lui donner l’éternel repos dans la sépulture de ses ancêtres. Sa mort avait fait tomber toutes les vieilles rancunes ; la cause de l’indépendance hellénique qu’il avait si chevaleresquement défendue, lui avait rendu toute sa popularité dans son pays ; sa fille, sa femme, oubliant ses injustices et son abandon, étaient fières de porter son nom. La croix de Jésus-Christ avait, en Grèce, reposé sur son cercueil ; en Écosse, elle abrita son tombeau.

Il fut le dernier lord de son nom et ce nom restera toujours avec sa gloire littéraire et ce reflet de grandeur chevaleresque qu’il sut lui donner en finissant sa vie ; et pourtant, combien, dans ses œuvres, de blasphèmes, d’outrages à la morale que, pour lui-même, on voudrait pouvoir effacer !

Avant de terminer cette étude, nous en donnerons quelques exemples. Dans son poème des pèlerinages, l’athée est subjugué tout à coup par le sentiment inné en lui de la divinité. Devant l’église de Saint-Pierre il cède à de sublimes élans :

« Temple majestueux du Christ, s’écrie-t-il, élevé sur la tombe de son martyr, tu apparais seul et sans rival, sanctuaire digne du Dieu saint, du vrai Dieu..... Majesté, puissance, gloire, force, beauté, tout est réuni dans cette arche éternelle du vrai culte ! »

Nous observerons que le vrai culte est pour Byron, né dans la religion réformée, le culte de l’Église romaine. Il peut affecter de ne pas y croire, mais cette vérité lui est comme arrachée par la force même du raisonnement. Nous en trouvons une preuve certaine dans ses paroles mêmes.

« Le catholicisme, disait-il, est le plus ancien des cultes, et notre hérésie anglicane a, en fin de compte, son berceau et sa cause dans le vice. Les catholiques ont surtout un dogme consolant, qui met la rigueur de Dieu en harmonie avec sa miséricorde pour des êtres doués de liberté, mais faibles : c’est le purgatoire. Comment les protestants ont-ils pu renoncer à ce dogme si humain ? Pouvoir faire du bien aux êtres que nous avons aimés ici-bas, c’est ne pas être tout à fait éloigné d’eux. »

Dans un de ces moments de tristesse où il semble être comme accablé par le besoin de trouver la vérité éternelle, il dit encore :

« J’ai souvent regretté de ne pas être né catholique. Si le catholique obéit à l’Église et la croit infaillible, le protestant n’obéit-il pas à la Bible, et l’autorité de la première n’est-elle pas préférable ? Dans l’obéissance à l’autorité solennelle d’une Église, il y a un plus grand repos pour l’esprit qui a le bonheur de s’y confier que dans la croyance à l’autorité d’un livre où il faut sans cesse chercher le chemin du salut et se transformer pour ainsi dire en théologien, ce à quoi toutes les intelligences sont loin d’être prédisposées. »

On ne peut juger plus sainement cette révolte que Luther et Calvin ont pompeusement appelée : la réforme ; et ce jugement a d’autant plus de force que celui qui le porte n’a pas de parti pris.

En plus d’une occasion, on voit cet esprit supérieur emporté comme malgré lui vers des sphères plus élevées et tentant de déchirer le voile obscur de la matière, dont son inconduite a fait comme un linceul à son âme.

Dans une promenade à travers la campagne de Rome, il rencontre un jour une bande de ces moissonneurs qui devaient plus tard inspirer le peintre Léopold Robert. Ils chantent en revenant des champs le soir, la besogne finie. Ils vont par groupes ; quelques-uns jouent de la flûte, plusieurs dansent tout en marchant.

Dans une petite niche en pierre, une madone grossièrement faite, mais toute couronnée de fleurs des champs déposées par la piété, est sur le bord du chemin. Chaque groupe, en passant devant elle, s’arrête, se signe dévotement, et continue sa route en reprenant ses chants.

Byron a arrêté son cheval et regarde pensif ; cette piété le touche ; voilà qu’une des moissonneuses qui tient un enfant sur son bras s’approche tout près de la statue, enlève l’enfant sur sa tête pour le mettre à la hauteur de la sainte madone, afin qu’il puisse poser ses lèvres sur son front.

Byron, l’incrédule, se sent comme attiré vers la sainte image, il s’approche ; l’enfant tendait en vain les mains pour enlacer le cou de la vierge, qu’il ne pouvait atteindre et pleurait. « Donnez-moi votre fillette, dit le poète à la mère, je suis plus grand que vous, grâce à mon cheval, et je l’aiderai à être heureuse. »

L’enfant eut un mouvement d’effroi en se sentant enlacée par le bras de ce cavalier ; mais, brusquement, elle lui sourit et Byron, se collant contre la colonne de pierre, présenta au front de la Vierge les lèvres de l’enfant. Puis, comme il la rendait à sa mère : « Signor cavalier, lui dit-elle, que la bonne Vierge vous protège ! »

Byron garda le souvenir de cette rencontre, qui n’aurait dû être que d’une infime importance dans une existence aussi agitée que la sienne ; et souvent, dans la torture d’esprit que lui infligeait le doute de toutes choses, songeant à la moissonneuse et à son enfant il disait : « Heureux sont ceux qui peuvent croire ! »

Ce besoin des croyances, il l’éprouva comme malgré lui ; il le confesse dans ses conversations et dans ses lettres :

« Je ne puis, écrit-il, ni lire, ni m’amuser, ni amuser personne ; mes jours sont vides et inutiles, mes nuits sans repos...

« Ni la musique du pâtre, ni le craquement des avalanches, ni les torrents, ni les montagnes, ni les glaciers, ni les forêts, ni les nuages, n’ont pu, pour un moment, alléger le poids qui pèse sur mon cœur. »

N’a-t-il pas dit aussi : « Qu’est-ce que la poésie ? Le sentiment d’une première et d’une future existence. »

Que conclure de ce mélange d’abaissement matérialiste et d’élévation spiritualiste, si ce n’est que Byron fut l’homme des impressions spontanées. Ses œuvres reproduisent sa pensée du moment, il lui importe peu que le lecteur s’étonne de rencontrer des contradictions ; son vers est la ciselure d’une image le plus souvent terrible ; ses poèmes sont comme un ciel où gronde sans cesse l’orage, et ses œuvres sont le reflet de son cerveau toujours agité.

On peut dire que, s’il vécut mal, il mourut bien, s’il suffit, pour bien mourir, de se dévouer à une cause juste et d’être prêt à lui donner sa vie.

Dieu, comme on l’a écrit, peut seul peser les hommes dans la balance de sa justice, et sa miséricorde est infinie. Nul ne peut savoir que lui quel remords agita l’âme de cet homme, ni quel pardon il implora, au moment où, lui, qui avait ridiculisé et brisé les liens de la famille, il murmurait, en sentant s’éteindre pour toujours la lumière de ce monde, ces trois mots, qui furent son dernier soupir : « Ma femme.... ma fille..... ma sœur. »

 

 

 

Alfred de BESANCENET,

dans la revue Les contemporains, 1892.

 

 

 

 

 

 

 

 

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