Regards sur Péguy

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Ernest BILODEAU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai toujours envié ce bon Marcel Dugas, ex-Montréalais devenu Parisien, à cause de sa rencontre avec Charles Péguy, un soir de décembre brumeux, sous les arcades de l’Odéon, où séjournent les vieux livres. Le poète errait en bouquinant, peut-être en frissonnant un peu, enveloppé d’une pèlerine à capuche, d’où sortait sa barbe irrégulière. Il flairait les livres, les gens et le parfum de l’heure, et peut-être les âmes de Racine et de Molière flottaient-elles autour de lui, mais non pas celle de M. Boileau-Despréaux, ennemi des licences, que les proses chantantes ou saccadées du poète polémiste eussent fait maugréer à coup sûr :

 

        « Pour lui, Phoebus est sourd et Pégase est rétif »

 

Nous sommes tous un peu comme Dugas, parce que Péguy nous apparaît aussi dans une brume imprécise et que ses traits saillants refusent de se préciser dans notre esprit. Pourtant, puisque nous avons parlé de son pèlerinage à Chartres pour obtenir la guérison d’un enfant malade, on nous permettra de jeter un regard sur la façon dont il voit ce voyage, et la nature qui l’entoure, et la France d’antan qu’il traverse, et le pays de Beauce étendu et plat, comme au milieu duquel s’élève la cathédrale aux deux clochers aigus et ouvragés. La Beauce, en effet, est une grande plaine et notre pèlerin y arrivait à pied par une longue route, voyant de loin Notre-Dame de Chartres, et lui parlant comme en disant son chapelet :

 

        Étoile de la mer voici la lourde nappe

        Et la profonde houle et l’océan des blés

        Et la mouvante écume et nos greniers comblés.

        Voici votre regard sur cette immense chappe

        Et voici votre voix sur cette immense plaine...

        

        Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale,

        De loin en loin surnage un océan de meules,

        Rondes comme des tours, opulentes et seules...

 

L’âme du poète entremêle ainsi la prière à la Vierge et la description du paysage où il s’avance, laquelle est bien une prière aussi, selon l’esprit franciscain qui donne à tout un regard et fait de tout une prière, ou encore, essaie d’exprimer la prière qui est en toute chose créée. Et voyons comment il va dire que le peuple de France a depuis vingt siècles peiné sur ce sol, et que depuis dix siècles la cathédrale s’élève noblement :

 

        Deux mille ans de labeur ont fait de cette terre

        Un réservoir sans fin pour les âges nouveaux

        Mille ans de votre grâce ont fait de ces travaux

        Un reposoir sans fin pour l’âme solitaire.

        Vous nous voyez marcher, nous sommes la piétaille,

        Nous n’avançons jamais que d’un pas à la fois.

        Mais vingt siècles de peuple et vingt siècles de rois,

        Et toute leur séquelle et toute leur volaille

 

Ce dernier vers est sans doute adressé à la « volaille » féminine qui joua parfois un rôle exagéré dans l’histoire des rois ; mais ce vers appelle la rime suivante et pose le contraste entre les beaux seigneurs, et le peuple humble et vaillant qui ne se gêne pas devant ses rois, et qui, au surplus, peut montrer sa vaillance aux moments tragiques, comme celui du dernier carré de Waterloo :

 

        Et leurs chapeaux à plume avec leur valetaille

        Ont appris ce que c’est que d’être familiers,

        Et comme on peut marcher, les pieds sans ses souliers,

        Vers un dernier carré le soir d’une bataille.

 

Mais voilà peut-être assez de vers pour le jour d’hui.

Pour bien comprendre le sens du poème dont nous avons commencé la lecture, il est bon de savoir que l’auteur était un homme du peuple, et non pas l’un de ceux que la fortune ou la situation sociale ont favorisés dès leur naissance ou leur enfance. Son père était un modeste artisan mort jeune à Orléans, et sa mère remplissait l’office honorable mais humble de « chaisière », à la cathédrale de cette ville historique. Et Charles Péguy disait que jamais les chaises ne furent plus honnêtement rempaillées et entretenues que par sa mère. Il n’en avait pas honte et s’enorgueillissait plutôt d’appartenir au petit peuple, à ce peuple de France issu des classes laborieuses et fidèles d’antan. Fidèles à Dieu et aux devoirs de chaque jour envers la famille et la patrie. Aimant ainsi le bon peuple, il tâchait de lui rendre hommage, et d’interpréter son âme courageuse et son tour d’esprit souvent un peu lent, peu versé dans la dialectique ou la philosophie savante, mais sentant juste et loin par le simple effet de sa croyance en un Dieu juste, puissant et bon. Ceci dit, rejoignons notre pèlerin qui s’avance sur la route poudreuse, en plat pays de Beauce, faisant oraison tout haut à l’adresse conjointe de la sainte Vierge et de sa cathédrale de Chartres, cet incomparable joyau d’architecture :

 

        Tour de David, voici votre tour beauceronne.

        C’est l’épi le plus dur qui soit jamais monté

        Vers un ciel de clémence et de sérénité,

        Et le plus beau fleuron dedans votre couronne.

        

        C’est la pierre sans tache et la pierre sans faute,

        La plus haute oraison qu’on ait jamais portée,

        La plus droite raison qu’on ait jamais jetée,

        Et vers un ciel sans bord la ligne la plus haute.

 

Ce dernier vers pourrait-il peindre avec plus de précision l’effet du haut clocher dressé dans une plaine unie ? Mais le pèlerin tourne maintenant sa pensée sur lui-même. Quand on a salué quelqu’un, il convient de se présenter à son tour, de dire qui l’on est. Et Péguy s’explique, en son style empreint de paysanne « francheté » et naïveté, non sans placer toutefois une pensée élevée ou un coup de dent vers la politique :

 

         « Nous arrivons vers vous de Paris capitale.

        C’est là que nous avons notre gouvernement,

        Et notre temps perdu dans le lanternement,

        Et notre liberté décevante et totale.

 

Puis il se souvient qu’il est parti de la cathédrale Notre-Dame de Paris, majestueux symbole de la grandeur chrétienne et française.

 

        Nous arrivons vers vous de l’autre Notre-Dame,

        De celle qui s’élève au cœur de la Cité

        Dans sa royale robe et dans sa majesté,

        Dans sa magnificence et sa justesse d’âme.

 

C’est-à-dire qu’un monument vraiment français ne peut pas être désordonné, illogique, fantasque : il doit refléter la « justesse d’âme » instinctive de ce peuple nourri par quatorze siècles de catholicisme. Mais le pèlerinage achève et Notre-Dame s’approche :

 

        Nous avons eu bon vent de partir dès le jour.

        Nous coucherons ce soir à deux pas de chez vous,

        Dans cette vieille auberge où pour quarante sous

        Nous dormirons tout près de votre illustre tour.

 

Il fera le lendemain de longues dévotions, et obtiendra la guérison de son enfant malade, non sans pressentir peut-être que vingt ans après, lui-même étant mort pour la France, son fils viendra au même sanctuaire, se répétant le dernier verset de cette longue et pure prière à la Mère des hommes :

 

        Nous ne demandons rien, Refuge du pécheur,

        Que la dernière place en votre purgatoire,

        Pour pleurer longuement notre tragique histoire,

        Et contempler de loin votre jeune splendeur.

 

 

 

Ernest BILODEAU, Regards franciscains, 1935.

 

 

 

 

 

 

 

 

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