QU’EST-CE QU’UN HOMME DE BONNE VOLONTÉ ?

 

 

 

 

 

 

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Jean-Charles BONENFANT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

UNE foule de lieux communs et de formules stéréotypées ornent les livres ou alimentent la conversation sans que nous nous donnions la peine d’en faire l’exégèse et d’en découvrir le sens profond. C’est ainsi que naît la confusion quand ce n’est pas la mésentente. « Si chaque mot correspondait à une chose, a écrit Bernard Grasset, il n’y aurait pas tant d’affaires qui périclitent. »

Depuis quelque temps, l’expression « homme de bonne volonté » est entrée dans ces limbes obscurs de l’imprécision. Pour certains elle représente un idéal bien précis, mais pour d’autres elle n’est qu’une formule commode faisant, comme les points de suspension, le pont sur le vide de la pensée.

Un peu de recherche dans le passé et quelques minutes de raisonnement honnête, nous amèneront peut-être à la découverte d’un idéal précis, riche et sauveur qui doit être celui des hommes de bonne volonté.

L’antiquité a produit plusieurs hommes de bonne volonté, dont les pensées et les actes étaient inspirés par la loi naturelle ; mais elle ne semble pas avoir connu l’expression. C’est au début de l’Évangile selon saint Luc que nous entendons les anges chanter aux bergers : « Gloire à Dieu dans les hauteurs, et paix sur la terre parmi les hommes de bonne volonté. » Ce texte a soulevé de longues discussions entre les partisans de la version grecque et de la version latine, mais cette dernière, celle que nous donnons plus haut, a triomphé pour alimenter les commentaires de saint Jean Chrysostome, de saint Augustin, de saint François de Sales et de la plupart des modernes. Le Révérend Père Lagrange, dans sa belle édition de 1’Évangile selon saint Luc, a résumé l’interprétation du texte en ces mots : « Ce sens ne prétend pas nier la grâce, nécessaire pour que la volonté soit bonne, mais constate simplement que la paix sera le partage des hommes bien intentionnés. »

« Des hommes bien intentionnés », c’est le sens qui est resté à l’expression angélique si souvent employée, qu’elle devint un jour victime de cette horrible figure qui s’appelle l’antiphrase. En effet, la bonne volonté a été appliquée aux personnes qui se prêtent à des actes malhonnêtes, et Littré cite cette phrase de Voltaire dans le Tremblement de terre à Lisbonne : « Un matelot achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu’il rencontre, sur les ruines des maisons détruites. »

Il appartenait cependant à Jules Romains de redorer la formule lorsqu’il publia en 1932 « Le 6 octobre » et « Le Crime de Quinette », les deux premiers volumes de son roman-fleuve, « Les Hommes de Bonne Volonté ». Qui sont-ils ces hommes de bonne volonté ? Une réponse directe n’est pas facile lorsqu’on se souvient des paroles de l’auteur dans sa préface : « Dans la cohue des volontés, il doit sûrement y en avoir qui sont les bonnes volontés. Ne me demandez pas de vous les désigner d’avance d’un doigt infaillible. Je ferai comme vous. J’apprendrai à les reconnaître peu à peu en regardant leurs actions et ce qui sort de leurs actions. » Et dans les dix-huit volumes parus à date, nous les reconnaissons au milieu de cette foule vivante de personnages qui s’appellent Jallez, Jerphanion, Marie de Champcenais, Wazemmes, l’abbé Jeanne, l’abbé Mionnet, Haverkamp, Sammécaud, Mathilde Cazalis, Germaine Baader, monsieur de Saint-Papoul, Gurau, Quinette, Georges Allory, Duroure, Maykosen, Vorge, etc. Tous ces êtres ne sont pas des hommes de bonne volonté et certains sont même de très mauvaise volonté, mais de leurs pensées et de leurs actes ressort l’idéal de Romains, l’idéal de Jallez en qui on se plaît à reconnaître l’auteur lui-même. Et puis, il y a Gurau, représentatif des meilleurs hommes politiques français dont, disait un jour Romains, â l’Université des Annales, « la bonne volonté est peut-être vacillante, mais certaine ».

Ces considérations sont sans importance, car il est impossible en quelques lignes d’étudier les personnages de Romains. Contentons-nous de dire que le romancier français a repris la formule évangélique pour l’appliquer à notre temps, sans toutefois la laïciser complètement, car il y a en lui un certain sentiment religieux.

 

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De l’Évangile, de l’usage, de la littérature en général et en particulier de l’œuvre de Jules Romains, il doit donc ressortir un idéal propre à l’homme de bonne volonté.

L’Évangile promet la paix aux hommes bien intentionnés, mais elle exige la grâce. « La bonne volonté sans la grâce et la grâce sans la bonne volonté ne servent à rien », dit saint Jean Chrysostome.

À travers la littérature, l’idéal est devenu plus laïque et dans Jules Romains, les hommes de bonne volonté ne sont pas nécessairement de véritables chrétiens, mais ils peuvent l’être. « Les Hommes de Bonne Volonté ! Une antique bénédiction, lit-on, à la fin de la préface que nous avons citée plus haut, va les chercher dans la foule et les recouvre. Puissent-ils être encore une fois, un jour ou l’autre, rassemblés par une “bonne nouvelle” et trouver quelque sûr moyen de se reconnaître, afin que ce monde, dont ils sont le mérite et le sel, ne périsse pas. »

Si maintenant nous laissons parler notre imagination, si nous édifions un idéal, quelles qualités demanderons-nous à l’homme de bonne volonté ? Tout d’abord, l’honnêteté intellectuelle qui n’est pas seulement une règle de pensée, mais aussi d’action ; l’honnêteté intellectuelle qui suppose l’intelligence précise des idées et des faits, la compréhension des vues étrangères, le dépouillement de tout préjugé et la crainte de tout « a priori » inutile. L’homme de bonne volonté est donc un homme honnête, celui dont parle Paul Valéry dans « Rhumbs » lorsqu’il écrit : « Je suis un homme honnête, je veux dire que j’approuve la plupart de mes actions. »

L’homme de bonne volonté est humble, car il n’est jamais sûr d’avoir raison. C’est par une série de tentatives intellectuelles qu’il espère atteindre la vérité. Il ne possède donc pas de système définitif capable de donner au monde un bonheur permanent. Il doit souvent admettre qu’il s’est trompé et cela lui est facile, car il n’est lié à aucune théorie dont on soutient l’édifice artificiel par des mensonges de détail. Jules Romains ne craint pas d’admettre qu’il s’est fié à Abetz et à de Man...

L’homme de bonne volonté est altruiste. Il ne connaît peut-être pas toujours le dogme de la communion des saints, mais il croit à la « vie unanime ». Il est heureux du bonheur des autres qui le grandit lui aussi puisqu’il grandit l’humanité

 

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Sans ces qualités, les hommes ne pourront jamais s’entendre au-dessus des barrières de classe, de race, de religion et de pays. Ils seront toujours des loups entre eux.

La terre sera-t-elle un jour couverte d’hommes de bonne volonté ? Certains le croient ; d’autres l’espèrent. Verrons-nous la paix promise par les anges de Bethléem aux hommes bien intentionnés aidés par la grâce ? Je dis bien « aidés par la grâce », car en définitive, c’est au sens évangélique que nous revenons : tout chrétien véritable est un homme de bonne volonté et tout homme de bonne volonté est un chrétien qui parfois s’ignore.

 

 

 

Jean-Charles BONENFANT,

Québec, 25 octobre 1940.

 

Paru dans Regards en 1941.

 

 

 

 

 

 

 

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