L’enfance de Mistral

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henry BORDEAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I. À MAILLANE

 

 

La première fois que je vis Mistral, c’était à Paris : il chantait la chanson de Magali devant un phonographe. Je ne mets pas malice à rappeler ce souvenir, car je vais le compléter par quelques détails qui lui restitueront sa physionomie. Cela se passait en 1889, année d’Exposition, et ce phonographe, l’un des premiers, n’était pas un phonographe ordinaire. On le réservait aux grands hommes. On en faisait une sorte de Panthéon de nos voix les plus glorieuses. Dans la salle où Mistral avait chanté, Savorgnan de Brazza avait pris la parole et Charles Widor, à défaut de l’orgue de Saint-Sulpice, avait animé un piano. Toutes ces illustrations se prêtaient à ces essais avec une aimable simplicité : à tour de rôle, elles comparaissaient devant l’appareil pour donner leur grand air. Malgré l’amour de la musique et le goût de l’action et de l’aventure, je dois confesser que je n’avais d’yeux et d’oreilles que pour Frédéric Mistral. Avec sa taille droite et ses traits réguliers, il était beau comme le dieu de la Provence, et j’avais lu Mireille que j’aimais comme Vincent.

Naturellement, je n’osais pas lui parler. Mes dix-neuf ans se contentaient fort bien de l’admiration à distance. Pourtant, j’avais folle envie de m’approcher et j’avais même préparé une phrase d’introduction qui était celle-ci ; on la pourra trouver singulière :

– Je connais Alphonse Daudet.

Je connais Alphonse Daudet, signifiait dans ma pensée :

« Je ne suis pas un si petit jeune homme que vous pourriez le croire. Moi aussi, j’ai composé des poèmes. Je les ai portés à un autre grand homme. Alphonse Daudet les a lus. Il m’a traité avec gentillesse et courtoisie. Alors, quand même vous êtes l’auteur de Mireille, vous en pourriez peut-être faire autant. Il y a un précédent, en somme.

« Tant de choses dans un air de tambourin ! » disait le père de Valmajour. C’était vrai que je connaissais Alphonse Daudet. Il m’avait même donné sa carte après y avoir griffonné quelques mots, et cette carte magique m’avait ouvert toutes grandes les portes de l’Odéon où l’on jouait alors l’Arlésienne 1. Ainsi j’avais pu évoquer « le pâle horizon d’oliviers d’où monte la plainte ardente des cigales » 2. Pourvu de si belles relations et préparé par mes lectures, par le théâtre et par la musique de Bizet, je ne tirai aucun parti de tels avantages, et je demeurai dans l’ombre à regarder et écouter.

J’ai pris ma revanche, ce printemps dernier, après seize ou dix-sept ans. Je me suis autorisé de quelques livres traditionalistes pour aller à Maillane rendre visite au grand Mistral. N’est-ce pas en Provence qu’il le faut voir, et n’est-il pas, à Paris, comme un roi en exil ?

J’avais entendu parler de la fine pointe du printemps provençal qu’on appelle là-bas le nouvelun de la terre. Je pensais quitter notre ciel maussade, notre ciel du Nord, pour me réchauffer au premier soleil. C’était à la fin de mars, époque décente pour voyager dans le Midi. Alphonse Daudet ne vit la Suisse que sous la pluie. Quand j’arrivai, le soir, en Avignon, je trouvai la neige. Elle recouvrait les jardins et les toits, mais ce n’était, j’en suis certain, que pour achever de donner à la ville des Papes cet air de blancheur qui la fit comparer par Mérimée aux villes espagnoles pour ses murs clairs sous le soleil.

Le lendemain, tandis que le temps s’arrangeait, je visitai le musée Calvet. J’y fus reçus par un noble vieillard que je fus bien forcé de prendre pour le concierge. Mais il remplissait cet office avec majesté, et bien que je le dérangeasse dans son inoccupation, il ôta, en m’apercevant, son bonnet avec gravité et me salua du haut d’une marche en ces termes :

– Soyez le bienvenu, monsieur, dans notre musée.

À ce souhait, malgré la neige, je me reconnus en Provence.

D’ailleurs, le temps de regarder le Saint Michel de Nicolas Froment, et la neige avait fondu. Seulement, il pleuvait. Je dus remettre au lendemain mon pèlerinage à Maillane. J’en fus récompensé par le spectacle que m’offrit Avignon, le soir, lorsque je la contemplai de Villeneuve, sur l’autre rive du Rhône que jonchaient des fleurs roses. Avec les formidables murailles de son château crénelé aux longues lignes gothiques, avec ses églises et ses remparts, elle m’apparut d’une beauté achevée comme le sont d’ordinaire les seules œuvres de la nature, et le soleil couchant se décidait à la caresser.

Pour regagner le temps perdu, je pris au matin une automobile dont le propriétaire m’assura qu’elle avalait la route comme un boa le lapin. Après la Durance, nous dévorâmes la plaine, en effet, que limitait, au loin, la chaîne des Alpilles, des Alpilles qui, poudrederizées, prenaient des airs de grandes Alpes comme des soubrettes de théâtre à qui l’on confierait un rôle de tragédie. Çà et là, des haies de cyprès en fer de lance, serrés les uns contre les autres pour couper le vent, séparaient les cultures et se détachaient en teinte sombre sur le fond clair.

– Maillane, me crie mon chauffeur comme nous entrons dans un village.

– Eh bien, c’est ici.

– Mais non, c’est à Saint-Remy.

– Pardon : arrêtez.

Le premier passant que j’interroge m’indique la maison de Mistral. Quant à mon conducteur, il me menait tout droit chez un autre Mistral qui possède une automobile dont on lui avait donné la réparation. Pour cet homme, à peine humain sous son masque et sa peau de bique, il n’est que ses machines. Je lui jette un regard méprisant, et il a vergogne de son ignorance : à la sévérité de mon visage il peut mesurer son ignominie. Nous stoppons enfin, à l’extrémité du village, devant une maison isolée qui est séparée de la route par un jardinet clos d’une grille. Un chien noir nous salue de ses aboiements. Une voix le contient, et voici Mistral.

Ses soixante-quinze années ne lui pèsent guère aux épaules. La blancheur des cheveux et de la barbe est pareille à la neige d’Avignon qui dissimule le printemps, car la taille est restée droite et l’œil clair est limpide. Je ne sais quelle grandeur naturelle, à quoi l’âge n’a fait qu’ajouter, pare ses gestes et tous ses mouvements. On ne le pourrait voir sur le grand chemin sans le remarquer, et il est l’auteur de Mireille et de Calendal. Un berger qui aurait figure de roi mage, c’est ainsi qu’on se le représente, et c’est ainsi qu’il est. On l’imagine au sommet d’un champ, sous le chapeau de feutre aux larges bords, drapé dans sa cape, se profilant sur l’or du soir, digne de ce titre de capoulié, qui signifie chef des moissonneurs et dont on le désigne aux assemblées du félibrige, et de nombreux témoins, parmi lesquels je citerai Francisque Sarcey 3 et l’enthousiaste Paul Mariéton 4, l’ont vu qui haranguait son peuple à Avignon avec l’autorité d’un roi qui impose le respect.

Il me précède dans son cabinet de travail dont les fenêtres, au rez-de-chaussée, donnent sur le jardin, et qui est tout livré aux choses de Provence. Un buste de Lamartine, pourtant, y rappelle l’admiration et la gratitude de l’auteur de Mireille pour l’auteur de Jocelyn : Jocelyn, Mireille, nos deux épopées rustiques, pareillement émouvantes et sereines ensemble dans leurs tableaux de l’amour et de la vie champêtre.

À cause de leur solidarité familiale et de leur culte de la tradition, mes Roquevillard lui fournissent l’occasion de rendre hommage au passé de sa race et c’est pourquoi je me permets de les rappeler ici, comme il le fit trop galamment :

– Nous réalisons quelquefois, me dit-il, la pensée de nos ancêtres.

Et le voici qui évoque les siens pour leur offrir une part de Mireille. Son père lui donna la volonté, le respect de la vie et ce sentiment de l’ordre sans lequel les plus beaux dons sont gaspillés comme le blé qu’on oublie d’engranger. Mais à sa famille maternelle il doit d’avoir goûté à la source de poésie : comment oublierait-il cet aïeul qui s’en allait aux foires, disparaissait plusieurs jours, et reparaissait avec un chapelet d’aventures, de contes et d’anecdotes ? Lui-même, il fut élevé avec les chansons provençales, et non avec cette banale instruction qu’on répand aujourd’hui, uniforme et terne, sur tous les points du territoire, sans souci des différences de race et de caractère, et qui fait immanquablement « de jeunes niais qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés, sans attaches ni racines ». D’autres encore, qui ne peuvent s’en douter, ont collaboré à son œuvre : ces vieux paysans qui savaient faire parler la terre natale dont ils connaissaient les récits transmis depuis les temps anciens, comme aussi la vertu des plantes, les usages et les coutumes, et ces journaliers qui, venus parfois d’outre-monts ou des bords de la mer, apportaient la tentation de la nouveauté étrangère, et enfin, par surcroît, tout cet horizon des Alpilles « ceinturées d’oliviers comme un massif de roches grecques, véritable belvédère de gloire et de légendes 5 ». Oui, Mireille était partout présente sur la terre provençale dont elle est sortie comme la parole d’une bouche vivante. Et je regarde celui qui en a scandé les douze chants, qui en a récolté les vers en plein vent, par voies et par chemins, et qui, tout de même, en plus de la collaboration du passé, fut marqué au front du signe du génie, et lia sa gerbe avec aisance, certes, mais aussi avec ténacité.

Une Mireille serait-elle maintenant réalisable ? Le courant populaire auquel elle a pu abondamment puiser ne s’est-il pas depuis lors desséché ? Les machines ont remplacé le travail en commun, et le cabaret les veillées de famille. « Aujourd’hui que les machines ont enrichi l’agriculture, a écrit Mistral dans une page de large dédain, le travail de la terre va perdant de plus en plus son coloris idyllique, sa noble allure d’art sacré. Maintenant, les moissons venues, vous voyez des espèces d’araignées monstrueuses, de crabes gigantesques appelées « moissonneuses » qui agitent leurs griffes au travers de la plaine, qui scient les épis avec des coutelas, qui lient les javelles avec des fils de fer, puis, les moissons tombées, d’autres monstres à vapeur, des sortes de Tarasques, « les batteuses », nous arrivent qui dans leurs trémies engloutissent les gerbes, en froissent les épis, en hachent la paille, en criblent le grain. Tout cela à l’américaine, tristement, hâtivement, sans allégresse, ni chansons, autour d’un fourneau de houille embrasée, au milieu de la poussière, de la fumée horrible, avec l’appréhension, si l’on ne prend garde, de se faire broyer ou trancher quelque membre. C’est le progrès, la herse terriblement fatale contre laquelle il n’y a rien à faire ni à dire : fruit amer de la science, de l’arbre de la science du bien comme du mal. »

Les scènes de l’agriculture se conformèrent à des rites presque identiques pendant des milliers d’années. S’il est le peintre de leurs formes de beauté permanentes, Mistral juge inutile de s’irriter contre leur transformation plus forte que toutes les résistances, et dont il a reconnu la fatalité. Où s’arrêtera le changement ? Après les mœurs ne seront-ce pas les traditions ? Il y avait autrefois à Maillane une procession de la Vierge qui promenait autour du village une statue miraculeuse. Il suffit de la dénonciation de quelques braillards pour la faire interdire. Mais à la date habituelle, les paysans firent la procession à leur manière : ils enlevèrent la statue, et, se la passant de bras en bras, ils parcoururent au pas de course, en la portant à tour de rôle, le trajet sacré. On croyait voir des coureurs antiques.

De sa grille, en me désignant la machine qui m’a amené, Mistral, qui me fait l’honneur de me reconduire, murmure sur un ton plaisant :

– Ce serait commode pour aller à Arles.

– Au musée Arlaten ?

– Justement. Chaque jeudi je lui rends visite. C’est mon dernier poème.

Le « museon Arlaten » est une création digne de Mireille. Comme il serait à souhaiter que chaque province de France eût son musée Arlaten ! Là se trouve réunie la collection des costumes, des meubles, des ustensiles, des bannières, etc., qui traduisent encore à nos yeux la vie d’autrefois. Dans une ancienne cuisine provençale on voit célébrer la Noël. Et l’on assiste, dans une chambre dont le rustique mobilier fait envie, à la visite à l’accouchée. Traditions et fêtes populaires s’évoquent mieux ici, avec ces témoignages du passé.

– Le jour et quelquefois la nuit, me dit Mistral, je pense aux pièces rares que je pourrais découvrir, comme jadis je poursuivais mes rimes.

Il me faut partir, non sans peine. La plaine de Maillane s’éloigne. Il vaudrait mieux y manger une pomme, dit une vieille chanson provençale, que dans Paris un perdreau. Et, ma foi, je crois sans difficulté ce que dit la vieille chanson. Je voudrais chercher le Mas du Juge où naquirent Mistral et Mireille. Mais il suffit de monter sur ces machines pour être pressé. C’est un mauvais mode de locomotion pour les pèlerinages : je m’en suis déjà aperçu. À Saint-Remy, je n’ai que le temps de voir les Antiques, l’arc de triomphe avec ses sculptures agricoles, et le mausolée à trois étages dont les portiques et les colonnes superposées ont tant de grâce et d’élégance, et je renonce à chercher au cimetière l’épitaphe d’une noble simplicité que Roumanille composa pour ses parents. Car les Baux me réclament, les Baux que je vis apparaître au soleil couchant, après une longue montée dans une région sauvage, ville morte qui se confond avec les pierres de la montagne, et que couronne son château dont les ruines sont prolongées par les escarpements des rochers, de sorte que l’on ne distingue pas nettement de loin ce qui appartient à la nature et ce qui demeure de l’ouvrage des hommes, et que l’horizon paraît fermé par des ruines rouges...

 

 

 

II. – LES SOUVENIRS D’ENFANCE

 

 

Comme le château et la ville des Baux se confondent avec les pierres de la montagne, ainsi les poèmes de Mistral se mêlent à la terre de Provence. Dans ces Mémoires et récits que l’amitié de M. Adolphe Brisson finit par lui arracher un par un, il n’a eu qu’à se raconter pour que nous voyions surgir, dans sa chaude couleur, le pays de Mireille et de Calendal. « J’aime mon pays, disait Maupassant de sa Normandie, parce que j’y ai mes racines, ces profondes et délicates racines qui attachent l’homme à la terre où sont nés ses aïeux, qui l’attachent à ce qu’on pense et à ce qu’on mange, aux usages comme aux nourritures, aux locutions locales, aux intonations des paysans, aux odeurs du sol, des villages, de l’air lui-même. » Ceux qui sont élevés dans les villes n’ont pas ce riche fond d’impressions enfantines, de détails pittoresques, de coutumes locales qui individualisent une vie et substituent à l’instruction des pédants et des livres la diversité lumineuse des images.

Là-bas, en Provence, lorsqu’un enfant est né et que l’accouchée fait ses relevailles, non sans une certaine pompe, pour présenter son « roi » à ses relations de famille, les parents et les amis offrent à la jeune mère, en guise de présents, une couple d’œufs, un quignon de pain, un grain de sel et une allumette, et ils ajoutent à leurs dons cette formule sacrée : « Mignon, sois plein comme un œuf, sois bon comme le pain, sois sage comme le sel, sois droit comme une allumette... » Quel petit Parisien reçoit, au début de son existence, ces souhaits et conseils précoces qui déjà promettent à son neuf collègue du Midi une vie plus importante et plus symbolique ? Ainsi fut fêtée la venue au monde du petit Mistral qu’on appela Frédéric, mais qu’on faillit appeler Nostradamus en l’honneur du fameux astrologue de Saint-Remy. Il y avait bien de quoi se réjouir en effet. Et, quant au prénom, le curé ni le maire ne voulurent de Nostradamus : alors on se rabattit sur Frédéric, en souvenir d’un petit garçon qui, du temps où le père et la mère de Mistral étaient promis, faisait leurs commissions amoureuses et qui mourut des fièvres peu après.

J’ai retrouvé dans ces Mémoires, qui sont des annales de la vie rustique en Provence, les beaux portraits que la parole de Mistral avait évoqués pour moi à Maillane. Ainsi je les voyais aller et venir à travers les champs. Ils ne demeuraient pas dans le livre, ils s’échappaient des pages mortes pour reprendre un vêtement de chair et de sang et pour m’émouvoir avec leur caractère de forte et simple humanité. Né au Mas du Juge, le jeune Frédéric n’est pas un fils de paysans, mais de ménagers. Le ménager travaille debout en chantant sa chanson, la main à la charrue, tandis que le paysan se penche sur la terre que sa bêche entrouvre. Mais voulez-vous savoir comment se fit le mariage de son père et de sa mère ? Vous croirez lire une page de la Bible. François Mistral avait déjà passé la jeunesse, il atteignait ses cinquante-cinq ans, lorsqu’il rencontra celle qui devait donner le jour, – le jour plein de soleil, – à l’auteur de Mireille.

 

Une année, à la Saint-Jean, maître François Mistral était allé au milieu de ses blés, qu’une troupe de moissonneurs abattait à la faucille. Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait les épis qui échappaient au râteau. Et voilà que mon seigneur père remarqua une belle fille qui restait en arrière, comme si elle eût eu peur de glaner comme les autres. Il s’avança près d’elle et lui dit :

« Mignonne, de qui es-tu ? Quel est ton nom ? »

La jeune fille répondit :

« Je suis la fille d’Étienne Poulinet, le maire de Maillane. Mon nom est Délaïde.

« – Comment ! dit mon père, la fille de Poulinet, qui est le maire de Maillane, va glaner ?

« – Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une grosse famille : six filles et deux garçons, et notre père, quoiqu’il ait assez de bien, quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous répond : « Mes petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en. » Et voilà pourquoi le suis venue glaner. »

 

Six mois après, Booz épousait Ruth. Et lorsque, l’année suivante, Ruth mettait au monde un fils, Booz, selon son habitude, était au milieu de ses champs. C’est là qu’on vint lui porter la bonne nouvelle.

 

« Maître, cria le messager, venez, car la maîtresse vient d’accoucher maintenant même.

« – Combien qu’elle fait, demanda mon père ?

« – Un beau, ma foi.

« – Un fils ! Que le bon Dieu le fasse grand et sage ! Et sans plus, comme si de rien n’était, ayant achevé son labour, le brave homme, lentement, s’en revint à la ferme. Non pas qu’il fût moins tendre pour cela ; mais élevé, endoctriné, comme les Provençaux anciens, avec la tradition romaine, il avait, dans ses manières, l’apparente rudesse du vieux pater familias.

 

Ces tableaux d’une si belle ampleur, nous les retrouvons dans Mireille, avec cette même sérénité. La divine sérénité qui distribue la paix avec l’harmonie et que nous voyons si souvent répandue dans l’art antique, nous est devenue presque étrangère. À quelle héroïne de nos tragédies modernes appliquer cette comparaison du vieil Eschyle : Âme sereine comme le calme des mers ? L’inquiétude, l’incertitude, et une sorte de frémissement continu devant la vie, un désir trouble et passionné, qui va jusqu’à l’angoisse, d’extraire de cette vie tout ce qu’elle peut contenir de fort, fût-ce mélangé d’amertume, voilà la marque contemporaine. Notre poésie est agitée comme la surface de l’eau quand souffle le vent. Elle n’a plus de limpidité ni de transparence. Même dans l’émotion, un Virgile, un Lamartine gardaient une noble tranquillité, et comme la puissance supérieure de ceux qui ont traversé les régions de la tristesse et de la douleur en sachant qu’elles ont des limites. Le calme d’un Leconte de Lisle, d’un Hérédia avait quelque chose de plus systématique, de plus affecté. Il n’avait pas cette aisance ni ce naturel. Et nos derniers poètes aiment à crier leurs amours désordonnées et leurs frénésies nerveuses.

Pour mieux comprendre la sérénité de Mistral, rapprochez son œuvre de celle d’Alphonse Daudet. Celui-ci a rappelé souvent ses impressions d’enfance, ce passé qui, pour chacun de nous, « reste debout, lumineux, baigné d’aube 6 ». Sa Provence, néanmoins, si elle est éclatante de soleil, est comme enivrée de bruit, de lumière, de couleur, de passion, tandis que celle de Mistral se déploie avec la lenteur et la majesté de ces soirs d’été où la chaleur s’atténue, où les choses se recueillent, où les cœurs se pacifient.

Lamartine disait qu’il avait vécu, jeune, parmi les pasteurs. Mistral raconte plus simplement sa vie paysanne. Mais tous deux, sans doute, doivent à ces premières sensations le calme intérieur que ne donne pas l’éducation des villes. La grande nature leur a appris l’acceptation. On ne se révolte pas contre les saisons, ni contre la durée du jour. Et quel repos pour l’esprit est la vue d’un large horizon tout baigné d’air pur ! Ainsi nous nous expliquons mieux l’impression de sérénité que laisse la lecture de Mireille. Mais son pittoresque et sa grâce, d’où viennent-ils ? De sa famille paternelle, Mistral reçut en héritage des facultés d’ordre, de discipline, le sens et le respect de la grandeur, à quoi il ajouta une sorte de majesté dans l’expression de la nature. La fantaisie lui vint de sa famille maternelle.

J’ai retrouvé dans les Mémoires cet aïeul dont les merveilleux récits enflammèrent de bonne heure son imagination. Bien qu’il eût huit enfants, et toutes les raisons du monde d’épargner, grand-père Étienne mangea son bien en riant. Sa présence répandait la joie. Il conjurait le mauvais sort avec des chansons. Sa pauvre femme tentait en vain de le retenir. Il l’amadouait avec des plaisanteries, et lui arrachait des signatures qui entraînaient de bonnes hypothèques sur son douaire. Mais le moyen de résister à un gaillard qui dansait le rigaudon et le faisait danser à toute sa famille sur des paroles comme celles-ci : – Nous savons bien que nous n’avons pas le sou (ter). – Et le compère qui vient derrièreIl n’a pas un denier (bis). – On s’amusait tellement qu’on oubliait la débâcle prochaine.

 

Et quand ma pauvre aïeule, ajoute Mistral, se désolait de voir ainsi partir, l’un après l’autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son beau patrimoine :

« Eh ! bécasse, que pleures-tu ? lui faisait mon grand-père, pour quelques lopins de terre ? Il y pleuvait comme à la rue. »

Ou bien :

« Cette lande, quoi ? Ce qu’elle rendait, ma belle, ne payait pas les impositions ! »

Ou bien :

« Cette friche-là ? Les arbres du voisin la desséchaient comme bruyère. »

Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi prompte que facile... Si bien qu’il disait même, en parlant des usuriers :

« Eh ! malheur ! c’est bien heureux qu’il y ait des gens pareils. Car, sans eux, comment ferions-nous les dépensiers, les gaspilleurs, pour trouver du quibus, en un temps où, comme on sait, l’argent est marchandise ? »

 

C’était surtout à la foire de Beaucaire qu’il allait faire ses bamboches. La foire de Beaucaire était, chaque année, une solennité, une sorte de petite exposition du Midi, avec le soleil pour collaborateur. On devine si l’incorrigible vieillard trouvait du plaisir à se mêler à tout ce tumulte, à écouter et recueillir toutes les blagues des charlatans. Il en revenait sans un liard, mais il en avait pour des jours, et même des semaines, à égayer sa maisonnée, avec des aventures auxquelles il ne manquait pas d’ajouter tout ce que lui suggérait son esprit d’invention. Et la chance le favorisait. Il trouva moyen de marier sans dot ses six filles, et même il faisait vergogne aux prétendants qui osaient s’informer de l’état de ses biens.

L’exemple de ce grand-père Étienne est très immoral. Car il encourage dangereusement la prodigalité qui peut enrayer l’expansion d’une race pendant plusieurs générations. Détruire est si aisé, quand il faut tant d’obstination et d’efforts pour construire. Un patrimoine compromis, comment le libérer, lui restituer ce rôle de soutien qu’il remplit dans l’histoire d’une famille ! En général, les prodigues sont aussi pernicieux que séduisants. Ils possèdent tous les dons qui rendent populaire, la mine joviale et le geste large. Ils passent pour désintéressés et généreux, quand ils sont les pires égoïstes. On les déclare entreprenants quand ils ne le sont que pour démolir, et d’esprit ouvert alors qu’ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Mais voilà, ils n’ont pas cet air renfrogné et maussade de ceux qui économisent sou par sou, et c’est pourquoi ils s’attirent de copieuses louanges, surtout chez les étrangers qui prennent part au plaisir, non à la peine. Vous n’avez pas souvent occasion de lire l’éloge de l’épargne. On affecte de la confondre avec l’avarice et, pour lui servir un plat de sa façon, on lui mesure la justice. Aussi un de nos plus récents romanciers, M. Marcel Mielvaque, a-t-il fait preuve de quelque audace dans la Vertu du sol en vantant la vertu traditionnelle de ces femmes qui, par le perpétuel sacrifice de leurs fantaisies, assurent la vitalité et la durée du foyer : « Pour ces privations quotidiennes et obscures, a-t-il dit, il faut un amour plus vaste à qui l’on immole l’amour de soi-même, un idéal puissant, toujours présent, et vivant, et réel. Il faut aimer plus que soi la race plus vaste ; la famille qui représente momentanément cette race groupée dans la maison. La maison, bâtie sur le sol des ancêtres, qui a prospéré par le sol et le travail du sol ! La maison qui a son histoire de sourires et de joies, de larmes et de deuils ! la maison qui est la représentation tangible du lien familial. » Et c’est elle qu’ébranlent ou ruinent les prodigues, quand elle leur a été confiée pour être maintenue, sinon agrandie, comme si l’héritage ne comportait que des droits sans obligations !

Mais un grand-père Étienne rend parfois d’autres services aussi importants. Une race, une famille qui poursuivent avec trop de méthode un but d’agrandissement, risquent de parvenir à une trop forte tension de volonté et de calcul qui nécessairement aboutira à la fatigue, à la nervosité, à la tristesse. Elles se montreront préoccupées, inquiètes, avides ou exclusivement positives. Un peu de fantaisie leur communiquera son imprévu et sa grâce, leur rappellera que la vie n’est pas seulement pratique. Quelle famille n’a pas rencontré son grand-père Étienne ! C’est une bonne fortune si, pour la rançon de sa prodigalité, il sut donner plus de charme à la vie.

Je me rappelle le mien avec émotion. C’était un joli vieillard, d’une extrême politesse et d’une exquise élégance. Ses cheveux frisés et tout blancs, comme poudrés, s’échappaient en mèches folles d’une petite calotte de velours noir ornée d’un gland de soie. Il était toujours complètement rasé, ce qui dégageait la grâce de la bouche, et ses traits pâles, qui parfois se fonçaient aux pommettes d’un léger afflux de sang, apparaissaient fins et délicats, presque féminins, sous la coquette chevelure blanche. Autour du cou, il enroulait un foulard, à l’ancienne mode. Il avait des soins touchants pour ses habits, et chaque fois qu’il prisait, il s’évertuait ensuite à souffler de son souffle grêle sur le moindre grain de tabac égaré dans les plis de sa redingote qu’il appelait une lévite.

Il fut doux à mon enfance. Il aimait la nature et il me la fit aimer. Il me prenait par la main et me conduisait dans les bois, de sa marche lente qu’il appuyait sur un grand bâton ferré. Il suivait avec joie mes regards nouveaux. Je sortais de l’ombre et il y rentrait ; néanmoins nous nous comprenions à merveille. Ainsi les choses se ressemblent à l’aurore et au crépuscule. Nos promenades étaient peu variées. Il affectionnait les mêmes paysages et recherchait les mêmes impressions, afin de se persuader de sa propre durée.

– Regarde, petit, me disait-il quand le soleil descendait sur l’horizon, et je lui demandais pourquoi le soleil se sauvait.

Il connaissait toutes les plantes sauvages et les appelait devant moi par leurs noms. Il me nommait aussi les champignons que nos pas rencontraient dans la mousse, au pied des châtaigniers. Nous rapportions dans un grand mouchoir à carreaux emporté par précaution les bolets aromatiques et les oronges semblables à des œufs au miroir, et je me persuadais que je fournissais à l’entretien de toute la maison. Mais je refusais de goûter de notre chasse : bien plus tard, j’en appréciai la saveur. Enfin, les soirs d’été, comme nous nous attardions sur le balcon d’où nous participions à la sérénité de la campagne, mon grand-père me comblait de bonheur en m’autorisant à regarder dans sa grande lunette qu’il ajustait avec soin et qui rapprochait de nous les constellations : Vénus, Jupiter, Saturne et son anneau me devinrent amis.

Un jour il me montra d’une hauteur péniblement gravie la plaine immense que tachaient les moissons de diverses couleurs. Une brise légère agitait nonchalamment les blés mûrs. Les forêts dont l’été augmente le mystère s’endormaient dans leur lourd feuillage. Et tout au fond nous distinguions les eaux bleues d’un lac souriant.

– Regarde, petit. Est-ce beau ? Eh bien, tout ce que tu vois est à moi.

– Vraiment, grand-père ?

Je n’étais pas très convaincu. Mon grand-père ne réussissait jamais dans ses entreprises financières où il introduisait de la poésie, et le petit homme que j’étais – je ne saurais dire à quels signes – s’en doutait déjà.

– Oui, reprit-il, tout cela est bien à moi. Ces moissons dorées, ces vignes et ces hautes futaies, et ce lac aussi qui tremble d’aise au soleil. Le propriétaire a le droit d’user et d’abuser. Qui donc use et abuse plus que moi de toutes ces propriétés ?

Et dans un petit rire sournois, il ajouta plutôt pour lui-même que pour son jeune compagnon qui pourtant s’en souvient :

– Et l’on m’épargne la peine de m’en occuper.

– Comme vous êtes riche, grand-père !

Je regardais la plaine avec admiration. Il me considéra un instant, et sans doute il me jugea digne de son héritage, car il étendit la main et son geste fut presque solennel :

– Je te donne tout ce que j’ai.

Je battis des mains et j’embrassai le cher vieillard. Ainsi me furent véritablement légués le charme et la grâce de la terre...

Ainsi l’histoire d’une famille peut se trouver augmentée par les soins inattendus d’un grand-père Étienne, et Mireille, sûrement, ne lui est pas étrangère.

 

 

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Il y avait aussi l’oncle Bénoni. L’oncle Bénoni avait deux toquades : la noblesse et la flûte. Par respect des temps anciens, il s’était mis en tête de n’épouser qu’une fille noble, et il chercha tant et si bien qu’il dénicha, du côté de Carpentras, une famille de noblesse authentique, sans fortune mais pourvue de sept filles à marier. Il se présenta et fut agréé. Quant à sa flûte, ou pour mieux dire son flûteau, il ne le quitta jamais. Volontiers il quittait, lui, son travail pour jouer un air, car il était naturellement paresseux. Les jeunes filles du voisinage accouraient aussitôt, attirées par la musique comme les mouches par la confiture, et il leur faisait danser la saltarelle. On comprend que la besogne n’avançait guère.

L’oncle Bénoni ne manquait pas un enterrement. Cet homme si guilleret aimait à flâner autour de la mort. Quand elle vint pour son propre compte, il l’accueillit en plaisantant : c’était sa manière. Et pendant les quelques jours de répit qu’elle lui laissa, il la nargua avec son flûteau, qu’il gardait sur sa table de nuit, à portée de la main.

– Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle ?

– Ces nigauds m’avaient donné une sonnette pour que je la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas mieux mon fifre ? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou de sonner, je prends mon fifre et je joue un air.

Quand il mourut, il tenait encore son flûteau. On le lui laissa emporter. Et bientôt une légende se forma, et l’on raconta aux veillées que, la nuit, l’oncle Bénoni sortait de son cercueil, et avec sa petite flûte réveillait les morts pour leur faire danser, jusqu’à l’aurore, un rigodon endiablé.

Les souvenirs que Mistral égrène sur sa parenté sont presque tous ensoleillés. On devine que, pour lui, l’enfance fut une féerie magnifique. Il m’a remis en mémoire un petit conte de Stéphane Mallarmé, qui souligne drôlement et douloureusement ensemble la douceur d’avoir de bons parents un peu fantaisistes et pas trop guindés ni méthodiques. Quand Mallarmé consentait à n’être pas obscur et abscons, il pouvait être délicieux. J’ajoute qu’il n’en abusait guère. Son influence littéraire a été si néfaste !

C’est un soir de mardi-gras, sur la place publique d’une petite ville de province qu’encombrent des voitures de forains. Un petit enfant vêtu de noir, un petit bourgeois de la ville, s’approche avec précaution de l’une de ces voitures d’où s’échappe quelque fils de clown en haillons, et celui-ci, plus déluré, engage la conversation avec l’orphelin.

– Tu es tout seul ?

– Oui.

– Tu n’as pas de père ?

– Non.

– Moi, j’en ai un. Il s’enfarine toute la figure, et il saute dans des cerceaux.

– Ah ! fait l’orphelin émerveillé.

L’autre continue

– Tu n’as pas de mère ?

– Non.

– Moi, j’en ai une. Elle a une robe tout en or et elle danse sur une corde.

Et pour donner une conclusion générale à cet entretien, le petit clown trouve cette définition :

– Les parents, vois-tu, c’est des gens très drôles et qui nous font rire...

Je ne prétends pas que les bons parents se reconnaissent à ce qu’ils dansent sur la corde ou passent dans des cerceaux. Mais ils se reconnaissent infailliblement à ce petit frisson de plaisir que le temps de l’enfance, dès qu’il est évoqué, suscite plus tard chez leurs enfants. Ce frisson de plaisir, il vous parcourt durant toute la lecture des Mémoires de Mistral. Quelle merveilleuse préparation à la poésie, par exemple, que d’avoir marché, tout petit, sur le chemin d’Arles à la rencontre des rois mages ? Jadis, de braves enfants de France, ayant entendu raconter que le tombeau du Christ était toujours aux mains des infidèles et que leurs pères n’avaient pas su le délivrer, se mirent en tête de le reprendre, et ils s’en allèrent sur le grand chemin en chantant des cantiques, et dès qu’ils apercevaient un château, ils demandaient : « N’est-ce point là Jérusalem ? » Les petits Maillanais, postés sur la route d’Arles, guettaient de même les passants, et, de loin, s’ils leur voyaient de la barbe et un air comme il faut, ils s’écriaient : « Voilà les rois mages ! » Quand ils rentraient bredouilles, on les envoyait à l’église où l’on avait dressé la crèche pendant leur absence.

Les fêtes de famille étaient alors en grand honneur, et aussi les pèlerinages. Il y en avait qui témoignaient de quelque familiarité avec les saints, témoin celui de Saint-Anthime que faisaient les pénitents de Graveson pour demander la pluie, et quand la pluie ne venait pas, on trempait le saint trois fois dans un fossé pour lui redonner le goût de l’eau. Aux veillées, enfin, on avait la chance d’entendre les derniers conteurs, entre autres ce Bramaire qui mangeait toutes vivantes les cigales et les rainettes, « si bien que ces bestioles lui chantaient dans le ventre ». Ces veillées se tenaient, l’hiver, dans les étables ou les bergeries parce qu’on y était plus chaudement. Chaque assistant, à tour de rôle, fournissait la chandelle qui fixait la longueur de la soirée, car elle devait faire deux jours, et quand elle était à moitié, le premier jour, on levait la séance. « Seulement, ajoute Mistral qui donne ces détails, pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait sur le lumignon, savez-vous quoi ? un grain de sel ; on la posait debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots. Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre, la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un ébrouement de bestiaux, un bêlement ou un braiment. » Là Mistral eut l’occasion d’entendre Jean Roussière qui lui apprit, sur d’autres paroles, la chanson de Magali, et le Major dont l’ambition était de compter les morues sur le port de Marseille. Il les appelle gentiment ses collaborateurs. Collaborateurs aussi, sans doute, le bûcheron Siboul qui, en taillant les saules, lui confiait ses observations sur le Rhône, ses courants, ses lagunes, ses graviers et ses îles, ou le paysan herboriste Xavier qui connaissait toutes les vertus des simples, ou le charretier Lamouroux qui, tout en conduisant ses chevaux le long du chemin de halage, avait appris de quoi n’être jamais entrepris sur rien. Mais c’était alors toute la Provence qui conspirait pour se donner à son poète.

L’instruction originale qu’il recevait de tous ces maîtres et de la nature, le collège ne la gâta pas. C’est le meilleur éloge qu’on en puisse faire. C’était un bon collège sis en Avignon, rue Pétramale, et dont les professeurs rappellent assez les portraits que trace des siens M. Anatole France dans le Livre de mon ami. Au lieu de ces normaliens corrects et tous pareils qu’on expédie aujourd’hui dans les lycées avec un bagage important, les pédagogues de la pension Millet montraient dans l’enseignement une individualité singulière et laissaient plutôt à leurs élèves le souvenir de leurs personnes que celui de leurs leçons, de sorte que c’était encore une école d’humanité où les livres ne jouaient qu’un rôle secondaire. Avignon, d’ailleurs, abondait en types déraisonnables et amusants : ainsi le plâtrier Barret qui, ayant perdu son chapeau dans une bagarre politique, avait fait serment de n’en plus porter jusqu’à ce que Henri V fût monté sur le trône, de sorte que, toute sa vie, il s’en alla tête nue, ce qui, en Provence, est méritoire.

On passait tout de même son baccalauréat. Dans le Bachelier de Nîmes 7, Mistral a raconté ses impressions d’examen. J’en citerai quelques fragments pour compléter les Mémoires :

 

... Ma mère me plia soigneusement deux belles chemises avec mon habit des dimanches, dans un grand mouchoir à carreaux, piqué à quatre épingles, bien proprement ; mon père me donna, dans un petit sac de toile, cinquante écus, de gros écus, en me disant : « Au moins, avise-toi de ne pas les perdre ! » Et je partis du mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le bras, le chapeau sur l’oreille et un bâton de vigne à la main.

Moi, pauvre enfant des champs, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne savais rien du monde : et tout mon recours, hélas ! était de dire en moi-même quelques Pater à saint Baudile, qui est le patron de Nîmes, afin qu’il mît au cœur des examinateurs un peu de bonté pour moi...

Messieurs les candidats se répandirent dans la ville, et me voilà tout seul avec mon petit paquet et ma badine sur le pavé de Nîmes. Maintenant, dis-je, il faut se loger. Et je m’en fus à la recherche d’une auberge convenable ; et comme j’avais du temps, je fis bien deux fois le tour de Nîmes, en lorgnant les enseignes. Mais tous ces beaux hôtels, avec leurs grands diables de valets en habits noirs, qui à cinquante pas avaient l’air de me narguer, tout cela ne m’allait guère. Nous autres, les gens des mas, il nous faut des gens comme nous ; et les salamalecs, les grandes façons et tous les alleluia nous ennuient.

Comme je passais dans le faubourg, j’aperçus un écriteau qui portait : Au Petit Saint-Jean. Ce Petit Saint-Jean me mit en joie. Aussitôt je crus me trouver en pays de connaissances. Saint Jean, c’est là un saint qui semble de notre endroit : Saint Jean amène la moisson, nous avons les feux de la Saint-Jean, l’herbe de la Saint-Jean, les pommes de la Saint-Jean... Et j’entrai au Petit Saint-Jean.

 

Dans la cour, il trouve un grand mouvement de va-et-vient : des charrettes qu’on dételle, des chariots qu’on attelle, des paniers qu’on vide, des hottes qu’on garnit, et tout cela avec des exclamations, des discours et des rires. Les légumes et les fleurs des jardins avaient tous les honneurs des voitures et des conversations. C’étaient les jardiniers de Châteaurenard, de Saint-Remy et de Barbentane qui se rencontraient là, au marché, une fois la semaine. Vous pensez comme ils font fête à l’étudiant. Il doit leur expliquer la raison de sa venue, et tout ce qu’il faut savoir pour devenir bachelier. Devant son embarras, les jardiniers ne comprennent pas bien, et puis ils comprennent. Et les voilà qui se passionnent pour leur pays qui va se mesurer avec des messieurs. C’est un combat : ils en seront. Et ils décident de rester un soir de, plus à Nîmes pour apprendre le résultat. « Pécaïre ! disent les filles, comme il est pâle. On voit que la lecture ne fait pas de bien... »

 

... Je jouai de bonheur, je fus reçu, et je continuai ma course dans la ville. Je me croyais porté par les anges. C’était au mois d’août, et quelle chaleur ! Je me rappelle que j’eus soif et en passant devant les cafés, ma badine en l’air, je pantelais d’envie à voir blanchir dans les verres la bonne bière mousseuse ; mais j’étais si neuf à la vie du monde, et si timide, hélas ! que je n’avais jamais mis les pieds dans un café, et je n’osai pas entrer.

Et alors, que fis-je ? je rôdai dans Nîmes, radieux, triomphant, et tous me regardaient, et il y en a même qui disaient : Celui-là est bachelier ! Et puis, chaque fois que je rencontrai une fontaine, je m’abreuvais à l’onde fraîche, et le roi de Paris n’était pas mon cousin.

Mais le plus beau, ce fut encore au Petit Saint-Jean. Mes braves jardiniers m’attendaient, tressaillants ; et en me voyant venir, faisant autour de moi fondre les brumes, ils s’écrièrent : « Il a passé ! » Les hommes, les femmes, les filles, et l’hôte et l’hôtesse, et le valet d’étable, tout le monde sortit, et en voilà des embrassades et des poignées de main !

 

Le plus loquace prend la parole et fait un discours que voici :

 

– Maillanais, va, nous sommes bien contents ; tu leur as fait voir, à ces moussurots, qu’il ne sort pas rien que des fourmis de la terre ; il en sort aussi des hommes !... des hommes... Allons, petit, zou ! un bout de farandole.

Et nous nous prîmes par la main, et nous farandolâmes toute la soirée, dans la cour du Petit Saint-Jean ; puis on s’en alla dîner, on mangea une brandade, on but, on chanta et puis l’on se sépara.

 

Cependant, le bachelier prit l’habitude des examens. Il alla faire son droit à Aix, toujours en Provence, et il en revint licencié. Et il ne quitta plus le pays natal.

 

 

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Sur le seuil de la maison paternelle, à son retour de la ville, Frédéric Mistral, embrassant du regard tout son horizon d’enfance jusqu’à la chaîne des Alpilles, fit un triple vœu : premièrement relever, raviver en Provence le sentiment de race qu’il avait vu s’étioler sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes les écoles ; secondement, provoquer cette résurrection par la restauration de la langue naturelle et historique du pays ; troisièmement, rendre la vogue au provençal par l’influence et la flamme de la divine poésie. Et il commença d’écrire Mireille.

Pour son père qui n’avait lu que l’Écriture et Don Quichotte, écrire était un office religieux. Lorsqu’il demandait : « Où est Frédéric ? » et qu’on lui répondait : « Il écrit », il reprenait le chemin de ses champs, sans avoir souffert qu’on le dérangeât. C’était bien un office sacré que remplissait Frédéric Mistral. Il dotait la Provence de son épopée. II répandait sur le monde, avec le charme de ses vers, la connaissance et l’amour de la vie rustique, et cette sérénité que donne la nature. Un poète de second ordre, Alphonse Dumas, eut la gloire de comprendre le premier toute la beauté saine et puissante de Mireille, et d’appeler justement son auteur le Virgile de la Provence. Enfin, il le présenta à Lamartine, à Lamartine que sa propre enfance préparait à goûter un poème de tant de simple grandeur, et qui devait consacrer sa réputation par quatre-vingts pages enthousiastes de son Cours de littérature, dont la dernière, toute lyrique, va jusqu’au tutoiement : « Oui, lui dit-il, ton poème épique est un chef-d’œuvre ; que dirais-je de plus ? il n’est pas de l’Occident, il est de l’Orient ; on dirait que pendant la nuit, une île de l’Archipel, une flottante Délos, s’est détachée d’un groupe d’îles grecques ou ioniennes, et qu’elle est venue sans bruit s’annexer au continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ses chantres divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres de nos climats ! Tu es d’un autre ciel et d’une autre langue, mais tu as apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel ! Nous ne te demandons pas d’où tu viens ni qui tu es, Tu Marcellus cris... » Mistral, en reconnaissance, lui dédia Mireille en seconde édition 8, et lorsque Lamartine mourut, il chanta sa gloire et son infortune dans une élégie d’une noble douleur.

Les Mémoires et récits de Mistral s’arrêtent là. « C’est le sommet de ma jeunesse, dit-il. Désormais mon histoire, qui est celle de mes œuvres, appartient, comme tant d’autres, à la publicité. » Je n’ai pas assez loué son style si savoureux, si habile dans l’art de composer des mots comme celui de songe-fêtes pour peindre son ami Anselme Mathieu, ou de chasse-coquins pour désigner les gendarmes, si joliment imagé dans les descriptions, si vivant dans les portraits. À ceux de mes lecteurs qui goûtent plus spécialement les beautés de la forme, je signalerai le tableau d’un repas à Trinquetaille qui est un faubourg d’Arles. Le Baedeker mentionne Trinquetaille pour ajouter aussitôt qu’il n’offre rien d’intéressant. Rien d’intéressant ! Allez le demander à Mistral ou au jeune Alphonse Daudet qui y firent leurs bamboches. Et tout à coup, au milieu de sa fantaisie, le ton de Mistral s’élargit : c’est la nature qui le visite et alors, sur le pont de bateaux de Trinquetaille dédaigné des guides officiels, il écrira cette phrase : « Lorsqu’on le traversait sur le plancher mouvant, ensablé sur des bateaux plats juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la respiration du fleuve dont le poitrail houleux vous soulevait en s’élevant, vous abaissait en s’abaissant. » Ne sont-ce pas là façons de grand poète ? Et songez à toute la force, à tout le pittoresque des expressions qui s’anémient ou se banalisent en passant du sonore provençal en français.

Les Mémoires et récits continuent l’œuvre de Mireille dont ils font connaître les origines. Ils restituent sa vie ancienne à une province française et ils nous montrent quelle perpétuelle nouveauté sourd comme une eau vive des vieilles traditions et quelle bienfaisante santé nous vient à remuer la terre des ancêtres, la terre natale.

 

 

 

III. – UN BERGER PROVENÇAL

 

 

Je veux, pour finir, offrir à Mistral un hommage plus éclatant. Je l’ai cueilli en Savoie, dans la campagne, comme une fleur sauvage. Mais c’était une fleur de Provence.

Cet été, j’ai rencontré à la descente, sur les pentes du mont Cenis aux riches pâturages, un berger qui conduisait un troupeau de deux ou trois cents moutons. Avec sa peau tannée, son profil de médaille et sa cape trouée qu’il rejetait d’un noble geste, il tenait du brigand et de quelque personnage décoratif du Véronèse. Il n’avait pas encore ouvert la bouche que j’avais reconnu son origine provençale. Dès qu’il eut parlé, j’entendis chanter les cigales.

– Vous venez de loin, avec vos moutons ?

– De Maillane en Provence.

– De Maillane ? Connaissez-vous Mistral ?

– Si je le connais !

Et il prit incontinent une mine consternée pour me jeter cette grave nouvelle :

– Il est mort.

De plusieurs jours je n’avais pas lu de journaux. Isolé dans la montagne, je ne savais rien de la vie du monde. Et j’eus peur que ce pâtre errant ne tût mieux informé. C’était le soir et l’ombre montait de la vallée. M’apportait-elle ce malheur ? Mistral était-il descendu dans ce tombeau qu’il édifie lui-même au cimetière de Maillane sur le modèle du pavillon de la reine Jeanne qui est aux Baux ?

– Comment le savez-vous ? réclamai-je avec brusquerie pour cacher mon angoisse.

– Eh bien ! il était monté sur une faucheuse ; il est tombé, et en tombant il s’est cassé l’épine dorsale, et tout.

Cette fin convenait mieux à un moissonneur de profession. Je posai cette question incrédule :

– Le grand Mistral ?

– Non, non. Pas le poète. Celui-là, il est immortel. C’est le berger, le berger qui venait ici comme moi et qui jouait des tours aux douaniers d’Italie. Ne le connaissez-vous donc pas ?

Je respirai tout à fait. Au-dessus de moi, le troupeau qui m’avait dépassé ondulait comme un nuage mobile sur l’horizon clair encore. Au lieu du pâtre, c’était l’auteur de Mireille que j’évoquais, et son beau visage doré par le couchant, et sa haute taille que l’âge n’a point courbée. Et c’étaient nos imaginations qu’il conduisait sur les hauts plateaux où l’air plus salubre restitue à la pensée la simplicité et la noblesse qu’elle perd au contact des plaines trop habitées.

Celui-là, il est immortel. Je ne mettrais pas une telle parole dans la bouche d’un pâtre si je ne l’avais entendue. Il y faut ajouter le ton, cette aisance naturelle des Provençaux qui sont de plain-pied avec les plus grands sujets. Aucun témoignage de gloire ne m’avait encore paru si important. Dans quel autre pays un berger le décernerait-il ?...

 

 

Septembre 1906.

 

 

Henry BORDEAUX,

Portraits de femmes et d’enfants,

Plon, 1919.

 

 

 

 

  



1 V. Pèlerinages littéraires : Une visite à Alphonse Daudet. 

2 E.-M. DE VOGÜÉ, Discours de réception à l’Académie

3 Temps du 16 août 1888. 

4 Terre provençale, par Paul Mariéton. 

5 MISTRAL, Mémoires et récits

6 Alphonse DAUDET, Trente ans de Paris

7 Almanach provençal de 1883, cité par Paul Mariéton dans la Terre provençale

8 Voici la traduction française de cette dédicace provençale : « Je te consacre Mireille : c’est mon cœur et mon âme, c’est la fleur de mes années ; c’est un raisin de Crau, qu’avec toutes ses feuilles t’offre un paysan. ».

 

 

 

 

 

 

 

 

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