Saint François de Sales

 

(1567-1622)

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henry BORDEAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Saint François de Sales n’est pas un de ces saints morts dont l’exemple nous apparaît lointain, démodé, approprié à leur temps, et parfois même décourageant. Son enseignement est toujours actuel. L’Introduction à la vie dévote a formé et forme encore des générations de femmes. Nous lui devons pour une bonne part la force de notre foyer, la vigueur de notre esprit de famille, la délicatesse morale de nos femmes et ce type de la Française qui donne de la grâce et du charme aux choses ménagères et qui spiritualise la tendresse. Sa correspondance est toute chaude et vivante encore de la vie quotidienne la plus intéressante à saisir. Et le Traité de l’amour de Dieu est un grand livre. Je voudrais en quelques pages résumer les origines et la formation de ce saint aimable et exigeant ensemble, toujours si près de nous.

 

I

 

Chose curieuse : on pourrait commencer de la même façon la biographie des deux plus grandes gloires savoyardes : saint François de Sales et Joseph de Maistre. Une famille nombreuse, un père autoritaire, remplissant quelque grande charge publique et apportant dans la vie quotidienne le reflet des intérêts supérieurs et l’habitude de la subordination au bien du pays ; une mère aumônière, accoutumée à l’administration d’une lourde maison et dont l’activité ménagère venait tempérer la tendresse naturelle, un château à la campagne, les allées et venues des fermiers, tenanciers, vassaux, clients, solliciteurs, un contact étroit avec la terre, avec les occupations et les préoccupations rurales, de la rudesse paysanne et une éducation soignée, un goût affiné et beaucoup d’exercices physiques, les bons conseils de la réalité vus par des yeux d’enfants, cette santé et ce bonheur qui naissent plus naturellement de la simplicité des mœurs et de la demi-liberté laissée sur un vaste domaine où l’on se sent protégé, santé et bonheur qui influeront sur tout le reste de l’existence, voilà ce qu’on rencontre et ce qui, du talent de nos auteurs savoyards, fait la fleur d’une race et d’un sol.

François de Sales, seigneur de Nouvelles, qui fut le père du saint, remplit avec bonheur d’importantes charges diplomatiques. Il avait un visage agréable, une taille avantageuse, un grand air, du courage, de l’adresse, un caractère chevaleresque, et il réussissait dans ses missions. Un des derniers historiens salésiens raconte qu’en 1559, aux fêtes données en l’honneur du mariage de son frère Louis, il jeta les yeux sur une vertueuse et illustre demoiselle du nom de Françoise de Sionnaz. Cette jeune fille n’avait encore que sept ou huit ans, et, par là, méritait aisément un brevet de vertu. Il l’épousa sept ans plus tard, quand elle avait quinze ans, vingt-sept de moins que lui. L’historien nous assure que jamais alliance ne fut mieux assortie. Je veux bien, sauf l’âge, mais Françoise de Sionnaz était sérieuse et loyale. « Elle avait, dit Mme de Chantal, une âme généreuse et noble, mais pure, innocente et simple, vraie mère et nourrice des pauvres ; elle était modeste, humble et débonnaire envers tous, fort paisible dans sa maison À peine mariée, et presque enfant elle-même, elle suppliait Dieu de lui accorder des enfants, et lui consacrait le premier. Elle fait penser à ces vierges primitives qui ont l’air de jouer à la poupée avec l’Enfant-Jésus, tant elles sont puériles et innocentes. Elle se serait agenouillée pieusement à tous les oratoires dédiés à Notre-Dame-de-Délivrance, ou plutôt, elle eut souvent l’occasion d’y faire ses dévotions.

La mère de Françoise de Sionnaz, Mme de Chevron-Villette, qui avait l’amour du mariage plus que du mari, car elle se maria quatre fois, lui donna en dot le château de Boisy à la condition que son gendre en porterait le titre. François et Françoise de Boisy, à défaut du voisinage d’âge, avaient les mêmes croyances et envisageaient pareillement la vie.

Sur l’éducation du saint, je citerai le témoignage du Père de la Rivière qui raconte son premier péché. À l’âge de cinq ou six ans, il prit une aiguillette de soie à un charpentier du château qui avertit M. de Boisy : « On le fit venir, on l’interrogea du fait, il confessa librement et sans déguiser qu’il l’avait prise, dont il fut châtié sur-le-champ, quoique moins rigoureusement, ainsi qu’on lui fit entendre, parce qu’il avait dit la vérité. Depuis, oncques il ne lui arriva de prendre la moindre chose du monde sans permission, non pas même des fruits... » On ne l’élevait pas comme un enfant d’aujourd’hui dans le coton et parmi les médecins et les médecines ; on ne lui permettait « aucune particularité aux viandes, ni aucune délicatesse au coucher, ni aucune curiosité en ses accoutrements : et qui est plus, on lui faisait comprendre le plus clairement qu’il était possible la raison de tout ce qu’on exigeait de lui, et répondait-on gracieusement à tous ses petits interrogats, afin que tout doucement non seulement il apprit à être vertueux, mais encore les raisons pour lesquelles on voulait qu’il le fût...,) Mais le Père de la Rivière écrit une apologie un peu romanesque et nous donne un saint un peu douceâtre ; il a contribué à répandre sur l’évêque de Genève une opinion fausse, celle qu’on trouve, par exemple, sous la plume de Huysmans qui le représente bénisseur et fade. La marque de saint François de Sales, c’est l’équilibre du cœur et de la raison, de la force et de la douceur, du calme et de l’énergie. Une telle harmonie ne s’obtient que par une volonté disciplinée, tendue vers ce but merveilleux. Il eut à dompter sa violence qui lui inspirait des accès de colère, son imagination qui le conduisit une fois jusqu’au désespoir. Il ne fut donc pas l’enfant parfait que peint le Père de la Rivière. Rien n’est plus insipide que ces biographies sans nuances, toutes tournées vers la louange et l’édification au point de cesser d’être vraisemblables. La part de Dieu est grande dans les missions sacrées ; mais dans la préparation il subsiste une part humaine, et l’on désire la voir. Si l’on coupe les ponts entre les saints et le commun des fidèles, comment nous engager à les suivre ?

Pour ses études, on l’envoya tout d’abord à La Roche, sous la conduite de son précepteur, qui s’appelait Pierre Batailleur, puis au collège d’Annecy. C’est là qu’un jour de congé, se promenant avec quelques condisciples au bord du Fier, il trouva la journée si belle, et si riante l’eau qui courait, qu’enthousiasmé il éprouva le besoin de se mettre à genoux et de répandre le trop-plein de son âme dans une prière. « Mes amis, mes amis, s’écria-t-il, prions, invoquons ensemble ce Dieu si grand et si bon, puisqu’il nous en donne aujourd’hui le sujet et le loisir. » Le sujet et le loisir, c’est déjà saint François de Sales. Il admire, il s’exalte, il veut exprimer sa gratitude, mais il y a temps pour tout, et il peut y avoir des devoirs plus pressants. Si quelque âme réclame du secours, il ne s’attardera pas dans sa contemplation, dans son action de grâces. À ceux qui le consulteront, il recommandera toujours de remplir leurs devoirs d’état qui se peuvent toujours offrir à Dieu. Déjà cet enfant exerçait autour de lui une heureuse influence. Son père disait à sa mère : « En vérité, madame, il me semble que cet enfant est moins un fils de la nature que de la grâce ; je suis persuadé, par un certain instinct, que Dieu a dessein d’en faire un grand personnage, car sa modestie et sa sagesse m’inspirent, à moi-même, un grand désir de devenir homme de bien, et je ne sais d’où vient ce mouvement. » Plus tard, sa mère dira de lui à Mme de Chantal qu’« étant encore aux petites manchettes, il était prévenu des bénédictions du ciel et ne respirait que l’amour de Dieu ».

Et déjà, tout menu enfant, il exerçait sa petite volonté. Avait-il peur de la nuit ? Il se forçait à aller au-devant et, peu à peu, s’habituait si bien à l’obscurité qu’il y trouvait du plaisir. « Je me suis tellement affermi, écrira-t-il plus tard à une personne atteinte de la même crainte et qu’il veut rassurer, que les ténèbres et la solitude de la nuit me sont à délices, à cause de la toute présence de Dieu, de laquelle on jouit plus à satiété en cette solitude. Les bons anges sont autour de vous comme une compagnie de soldats de garde. Vous êtes sous les ailes de Dieu, comme un petit poussin sous les ailes de sa mère : que craignez-vous ? »

L’enfant, d’ailleurs, était mis, au château de Thorens, en contact avec les gens qui travaillent et servent. Sa science ne lui venait pas que des livres ; comme ceux qui ont vécu, petits, à la campagne, il recevait l’enseignement des réalités, il apprenait l’importance du temps, la patience, comment on gagne son pain à la sueur de son front, comment il faut, pour administrer, de la fermeté et de la justice.

C’est dans la cuisine du château de Thorens que le saint commit son second péché. Cette cuisine est donc un lieu historique. Il y entra un jour que le cuisinier retirait du four des petits pâtés. L’enfant, attiré par le fumet, en réclame un et, par malice, l’homme du fourneau le lui fourre brûlant dans la main. Sans doute il va le laisser tomber. Mais la gourmandise l’emporte, et supportant bravement la brûlure, il mange le petit pâté, après quoi il va se faire soigner par sa mère. Je préfère ce brave gourmand-là au petit ange du Père de la Rivière.

M. de Boisy recevait dans sa cuisine les gens à qui il avait affaire. C’étaient des métayers, des fermiers, des ouvriers. Ils venaient payer en argent, en nature, en promesses, ou bien ils réclamaient un service, de la patience, des avantages. Le petit François assista à ces scènes. Il en fit son profit. En l’absence de son mari, Mme de Boisy traitait elle-même. Elle était bonne et généreuse. Saint François de Sales n’oublia jamais, on peut le croire, ces leçons de choses. Il fut indulgent et pitoyable, certes, mais il tint ses comptes en règle. Il savait qu’en Savoie on est quelquefois mauvais payeur, faute d’argent, et qu’il importe, avec des arrangements réguliers, d’éviter les procès. Il détestait les affaires, les chiffres lui pesaient et il assurait n’y rien entendre, parce que sa charité contrariait les meilleurs comptes, mais il voulait qu’on satisfît à ses obligations ou qu’on en fît remise avec ordre. Aussi remplit-il strictement son office d’administrateur. Il s’acquittait scrupuleusement de ce qu’il devait à son souverain et n’entendait pas être soupçonné à cet égard. Cette réputation d’équité le fit souvent choisir pour arbitre. Il rendit des jugements dans la cuisine de Thorens et dans son évêché d’Annecy, car il était fort abordable. Et il arriva plus d’une fois, quand il eut parlé, que chacune des parties s’en allât contente, ce que, de mémoire de juge, on n’avait vu. Il s’acquittait scrupuleusement de ses obligations, mais il n’aurait pas craint les lois de séparation qui l’eussent dépouillé. Un jour que le Sénat de Savoie menaçait injustement de lui prendre son temporel, il répondit sans inquiétude : « Il en est des biens d’Église comme de la barbe : plus on la rase, plus elle devient épaisse ; ceux qui n’ont rien possèdent tout. »

D’Annecy, M. de Boisy expédia à Paris un fils si bien doué dont il attendait merveilles pour sa race, afin qu’il complétât ses études. « À Paris, dira plus tard notre saint, j’ai appris plusieurs choses pour plaire à mon père et la théologie pour me plaire à moi-même. » Il s’orientait déjà vers le sacerdoce et fréquentait les églises plus que le monde. Un temps, il attacha quelque importance à la piété extérieure. Rien n’est plus divertissant que la façon dont il le raconte : « Étant à Paris, bien jeune encore, il me prit une idée extrême d’être saint et parfait : je commençai à me mettre dans l’imagination que, pour cela, il fallait que je repliasse ma tête sur mes épaules en disant mes heures, parce qu’un autre écolier qui était vraiment saint le faisait. Je suivis quelque temps cette pratique, sans que, pour cela, j’en devinsse plus saint. » Il y renonça, pour le reste de ses jours. Jamais on ne surprendra chez lui, la moindre affectation, le moindre souci des apparences.

C’est durant ces années de jeunesse qu’il connut la pire tentation de sa vie, de toutes les vies, celle du désespoir. Il se figura que Dieu l’abandonnait, que du fond de son abîme il ne pourrait jamais remonter jusqu’à Lui, qu’il ne pourrait être au nombre des prédestinés. Quand il sortit de cette affreuse inquiétude qui faillit l’emporter corps et âme, il aperçut mieux l’immense acheminement de l’humanité, non vers la mort, mais vers la vie. Il se défiera des scrupules qui diminuent, des indécisions qui paralysent. Et du catholicisme il fera le réservoir de la force et de la consolation dans toutes les épreuves, dans toutes les péripéties des jours.

Cette volonté, il la dresse, il la dompte, il la centuple par les exercices, les règlements et les examens de conscience. Dès cette date, il s’impose un contrôle minutieux sur l’emploi de son temps. De chaque journée il tire le maximum de rendement, et sa plus grande charité fut peut-être de laisser chacun s’emparer de ce temps dont il savait l’importance, car il s’imposa de ne jamais fermer sa porte à personne ni d’abréger une visite qu’il recevait. À tous ces pauvres de l’esprit ou du cœur il distribuait ses minutes comptées, non sans les avoir dorées de sa parole, de ses exhortations et de sa patience.

Il fut un excellent étudiant. Pour bien écrire il se mit à l’école de Montaigne, et l’art du style, il l’apprit alors. Là encore on a commis sur son compte une lourde erreur. On l’a représenté comme un écrivain attentif, minutieux, surveillant ses phrases, sensible à l’effet, enjolivant, amenuisant ses comparaisons, faisant joli et aimable, saupoudrant ses périodes du sucre de ses métaphores. Rien n’est plus faux. Les paroles, a-t-il dit, « doivent être simples sans être frisées, la conduite doit être simple et à la grosse mode ». Tous ses livres, comme d’ailleurs tous les grands livres du dix-septième siècle, ont été composés, non dans un but d’art, ni même de théorie abstraite, mais dans un but déterminé, les Controverses et l’Étendard de la Sainte Croix pour ses missions en pays protestant ; l’Introduction à la vie dévote pour la direction d’une âme, puis des âmes, dans le mariage et la vie du monde ; le Traité de l’amour de Dieu pour les Visitandines. Et ils ont été écrits au jour le jour, en marchant, à dos de mulet, le soir en rentrant dans son évêché où l’on entrait et d’où l’on sortait comme dans un moulin, et par pièces et morceaux juxtaposés où l’unité de sa pensée mettait l’ordre et l’harmonie. Jamais écrivain ne ressembla si peu à un homme de cabinet. Mais il connaissait le latin et tous les secrets de sa langue maternelle qui se parlait très bien en Savoie. Il s’est rendu compte de très bonne heure que bien écrire est un des plus sûrs moyens d’action, puisqu’on écrit pour être lu. Ce n’est pas autre chose pour lui que le perfectionnement d’un moyen d’agir. Mais il est arrivé à écrire naturellement bien, aussi vite que tant d’autres écrivent mal quoi qu’ils fassent. Sa phrase n’est ni travaillée ni surveillée. Elle est la même dans ses lettres et dans ses ouvrages, et passe d’ailleurs des unes aux autres. L’élégance peut être si habituelle qu’elle cesse d’être acquise et fait partie de notre nature. Il exerçait son influence pour la gloire de Dieu, mais il n’y a pas trace chez lui de vanité littéraire. Prêchant à Paris, au cours de sa carrière, il eut à prononcer un panégyrique de saint Martin et beaucoup de beau monde y était venu, non pour saint Martin, mais pour la réputation du prédicateur. Il s’en aperçut, et se borna à une énumération des mérites du saint où il s’appliqua à ne rien mettre de sa manière. Quand il distinguait un effet dans la phrase qu’il allait prononcer, il le coupait, afin que ses auditeurs ne fussent pas tentés de substituer le sermonnaire au sermon. Et dans ses missions en Chablais, il prêchait pour deux ou trois paysans avec le soin qu’il aurait mis à enseigner une foule.

Il passa cinq ou six ans à Paris, et en 1689 il partit pour Padoue dont l’université était renommée. Il y étudia le droit, et fut reçu docteur deux ans plus tard.

Notre jeune docteur se hâta de revenir en Savoie, et je laisse à penser l’accueil qu’il reçut au château de la Thuile, sur les bords du lac d’Annecy, où résidaient alors ses parents. Il était resté six ans sans les voir : en ce temps-là, aucun sentimentalisme n’entrait en ligne de compte pour l’éducation, on faisait ce qu’il fallait, et à la garde de Dieu. M. de Boisy fondait sur son fils aîné les plus hautes espérances. Il le voyait jetant sur sa race un lustre nouveau. Il pensait le faire entrer au Sénat de Savoie par le fait de ses fortes études juridiques et il lui avait choisi une charmante fiancée, Françoise Suchet, fille unique du seigneur de Veigy, destinée à recueillir un héritage considérable. François apprenait avec tristesse ces projets grandioses. Il ne voulait être ni sénateur ni marié, seulement un serviteur de Dieu. Pour obéir à son père, il alla tout de même à Sallanches voir la demoiselle, mais il oublia de la regarder. « Elle mérite un meilleur parti que le mien », assura-t-il en revenant. Puis, certain de sa vocation, il en fit part à son père. C’était pour M. de Boisy un rude coup, et il fallait un certain courage pour l’assener en face. Il n’avait rien négligé pour ce garçon, l’entretenant à Paris, à Padoue, afin de le bien éduquer, et au dernier moment toute cette belle entreprise qui avait eu pour but l’avenir de la famille s’écroulait. Imaginez la tristesse du fils aimant, peut-être sa crainte, en allant au devant de l’affront, de la colère paternels. C’était, dans la famille d’autrefois, un terrible conflit. Et cependant tout se passa tranquillement. M. de Boisy était un fier gentilhomme, mais un bon catholique. Il s’inclina, lui le père, devant la volonté du fils, et même il le bénit. Quant à la mère, elle lui avait déjà préparé sa soutane en secret.

On le nomma prévôt du chapitre de Saint-Pierre. M. de Boisy essaya encore, pour l’importance de sa maison, de lui faire accepter en même temps la charge de sénateur. Mais avec cette douceur qui cachait la plus grande fermeté, il refusa en alléguant qu’on ne servait pas deux maîtres et que le sien lui suffisait. Il fit son premier sermon sur la présence réelle dans l’Eucharistie, et dès ce premier sermon il s’appliqua à ne chercher que le bien des âmes et non des succès d’orateur. Il voulait être compris de tous ; il fut simple, clair, touchant, cordial, et tout de suite il exerça une influence profonde. On venait de partout pour l’entendre. Il convainquait les incroyants, il enflammait les tièdes, il raffermissait les incertains. Seul, M. de Boisy n’était pas content. Il estimait que son fils se prodiguait trop, et commettait le tort de parler comme tout le monde, non avec l’obscurité et la grandiloquence auxquelles un docteur a droit. Saint François de Sales a raconté lui-même ce malentendu dans une lettre adressée à son ami, Mgr Camus, évêque de Belley : « J’avais, dit-il, le meilleur père du monde, mais qui avait passé une grande partie de sa vie à la cour et à la guerre, dont il savait mieux les maximes que celles de la théologie. Pendant que j’étais prévôt, je prêchais en toute occasion, tant à la cathédrale que dans les paroisses et jusque dans les moindres confréries. Mon bon père, entendant sonner le sermon, demandait qui prêchait ; on lui disait : “Qui serait-ce, sinon votre fils ?” Un jour il me prit à part et me dit : « Prévôt, tu prêches trop souvent ; j’entends, même en des jours ouvriers, sonner le sermon... De notre temps, il n’en était pas ainsi, les prédicateurs étaient bien plus rares ; mais aussi quelles prédications ! Dieu le sait : elles étaient doctes, bien étudiées ; on disait des merveilles ; on alléguait plus de latin et de grec en une que tu ne fais en dix ; tout le monde en était ravi et édifié, on y courait à grosses troupes... Maintenant, tu rends cet exercice si commun qu’on n’en fait plus de cas, et on n’a plus autant d’estime de toi... » Le prévôt sourit à cette remontrance et n’en continua pas moins à donner sa parole à tous. Son père y vint, et bientôt le prit pour confesseur.

 

II

 

La forteresse des Allinges, bâtie sur une colline d’où l’on découvre toute la plaine fertile et joyeuse du Chablais et la courbe allongée du lac Léman que creusent les pointes d’Yvoire et de Ripaille, n’est plus aujourd’hui qu’une ruine dont les pans de mur à demi écroulés font sur l’horizon un dessin romantique. Là deux pèlerins, un soir du 14 ou du 15 septembre 1594, vinrent se réfugier. C’étaient François et Louis de Sales. Contre le gré de leur père, sans argent, sans ressources, ils étaient partis d’Annecy pour aller évangéliser le Chablais qui appartenait alors aux protestants. Le lendemain matin, le gouverneur, baron d’Hermance, les conduisit sur la terrasse pour leur faire admirer la vue. Et François, comptant les villages, répandit des larmes en songeant à toutes ces âmes que Dieu le chargeait de rappeler à lui. Et le gouverneur était fort étonné, ne comprenant pas cette émotion.

Je me suis souvent arrêté sur cette terrasse qui est suspendue comme un balcon au-dessus du paysage. On cherche sur le gazon les traces des pas de saint François de Sales, tant son souvenir est là vivant. C’est l’étape nouvelle. Jusque-là il s’est préparé. Maintenant, sa vocation le conduit. Je crois que de cette terrasse, ce matin d’automne, il prit son vol. Mais personne ne se douta de ses ailes. Il sera le saint qui travaille sur place, parmi les siens, et que l’on peut croire familial et local quand sa vertu se donne au monde. On a bien du mal à croire à la sainteté et même au talent de celui qu’on a vu tout petit et toujours connu, et qui n’a rien d’étrange : un saint, n’est-ce pas, ne doit ressembler à personne ; cela se saurait. Souvenons-nous de l’Évangile : Il est venu parmi les siens, et les siens ne l’ont pas reçu...

Il ne voulut jamais quitter son pays et il eut toujours une prédilection pour son village natal et pour sa famille. Car il devait ressentir toutes les affections légitimes pour en mieux offrir le sacrifice. Il se fait sacrer évêque à Thorens, et Thorens se jonche pour lui de branches et de fleurs. Lorsque Henri IV qui l’admirait et l’aimait lui propose Paris, il refuse, et si joliment : « Sire, je prie Votre Majesté de m’excuser, je ne puis accepter ses offres. Je suis marié, j’ai épousé une pauvre femme, je ne puis la quitter pour une plus riche. Si Votre Majesté a quelque bienveillance pour moi, je ne lui demande autre chose que le rétablissement de la religion catholique et de ses églises dans le pays de Gex. » Plus tard, en 1615, à des Hayes qui lui offrait une haute dignité en France, il répond tout pareillement avec un sourire : « Il faut plus de sujets pour faire remuer les vieilles gens que les jeunes, et les vieux chiens ne prennent jamais le change avec avantage. »

Ce qu’il doit à sa race et à son enfance, on le voit cependant. Il sait parler aux grands de la terre comme aux plus petits, aux paysans comme aux souverains. Jamais il ne flatta ni dédaigna personne. Il a refusé les avances de Henri IV. En face du duc de Nemours de qui il dépend et qu’il sait ombrageux et prompt à l’injustice, il ose prendre la défense des accusés, et en quels termes : « Votre Grandeur a reçu des accusations... Elle a fait justement de les recevoir, si elle ne les as reçues que dans ses oreilles ; mais si elle les a reçues dans le cœur, elle me pardonnera si, étant non seulement son très humble et très fidèle serviteur, mais encore son très affectionné quoique indigne pasteur, je lui dis qu’elle a offensé Dieu et est obligée de s’en repentir, voire même quand les accusations seraient véritables ; car nulle sorte de parole qui soit au préjudice du prochain ne doit être crue avant qu’elle soit prouvée, et elle ne peut être prouvée que par l’examen, parties ouïes. Quiconque vous parle autrement, monseigneur, trahit votre âme. » Déjà, en 1613, il lui avait écrit plus superbement encore : « S’il suffit d’accuser, qui sera innocent ? » Quand son prince l’accuse d’infidélité, il répond fièrement : « Je suis en toute façon Savoyard, et de naissance et d’obligation. » Et il s’élève jusqu’à la grande histoire dans sa lettre au président Frémyot sur la mort de Henri IV.

À Thorens il avait joué avec les enfants du village, et il parlait leur patois. Plus tard, ce patois lui donna accès auprès de bien des paysans fermés et verrouillés pour les autres. Il eut toujours du goût pour les simples gens de campagne. Quand ces cœurs francs se mêlent d’être nobles et généreux, ils passent vite les cœurs compliqués des villes. Son entourage était surpris de l’intérêt qu’il prenait aux conversations rustiques. Pour un peu, il lui aurait reproché de tels colloques comme du temps perdu. « Ces petites gens, expliquait-il, ont besoin d’être écoutés et aidés dans leurs affaires autant que les grands dans les leurs : si une chose de rien trouble une âme, il ne faut pas laisser pour cela de la consoler. Les petites affaires en sont de grandes pour les pauvres ; et d’ailleurs ce n’est pas une petite affaire que de consoler une âme que Jésus-Christ a rachetée de son sang. » À la grande colère de ses serviteurs, le premier venu entrait chez lui, et jusqu’à des brocanteurs et des charlatans. Une vieille femme aveugle lui contait ses peines, interminablement, et il s’estimait redevable envers elle. Il était de plain-pied avec les pauvres et avec les enfants auxquels il aimait à faire lui-même le catéchisme, et c’est le privilège des grandes âmes. La mort calme et sereine d’un paysan qui, n’ayant pas à se plaindre du sort, avait si bien entendu parler de Dieu qu’il le voulait aller voir sans délai, le remplissait d’émotion. Il eût aimé ce propos d’une vieille paysanne mourante à qui l’on disait pour l’encourager : « Vous irez en Paradis, ma bonne Julienne. – Eh répondit-elle, où voulez-vous que j’aille ? » C’était une sœur de cette Pernette Boutey dont le saint ne put apprendre le décès sans se torcher les yeux, tant il l’estimait grande devant Dieu dans la simplicité de son cœur.

Ainsi utilisa-t-il pour le service divin le sens de son pays et la rusticité de son enfance. Ainsi utilisera-t-il, pour comprendre et consoler, les affections de famille. Il fallait bien que son cœur fût ouvert pour qu’il reçût ensuite les blessures de tous les cœurs et offrît à Dieu ce sanglant holocauste. Au château de Thorens, où il venait faire chaque année une retraite de quelques jours, l’harmonie était parfaite. Plusieurs ménages de ses frères y vivaient ensemble patriarcalement, et l’on s’y entendait à merveille. « En vérité, écrira-t-il de là à Mme de Chantal, vous auriez du plaisir à voir un si étroit accord parmi des choses qui sont à l’ordinaire si discordantes : belle-mère, belle-fille, belle-sœur, frères et beaux-frères. » Lui-même contribuait à cet accord. Mais il en avait surpris, tout enfant, le désir sur le visage de sa bonne mère, de son père qui exerçait sans barguigner son autorité paternelle.

La mort de ce père fut son premier deuil. Il l’apprit d’un messager brutal au moment de monter en chaire. Malgré cette nouvelle il y monta, et selon son habitude il prêcha sur l’évangile du jour. C’étaient la mort et la résurrection de Lazare. Nul ne se douta jusqu’à la fin du coup qui l’atteignait. Mais à la fin, il en fit part à ses auditeurs et leur demanda leurs prières. Car il redoutait l’orgueil du stoïcisme, et ne voulait pas cacher son cœur de chair. Ayant rempli son devoir, il s’abandonnait à sa douleur de fils.

L’acceptation de la séparation et de la mort est assez générale en ce temps-là, dans une société façonnée par la force religieuse. Le père de François de Sales, quand il se sait perdu, reprend tout à coup sa vigueur d’âme. Tous ces gens qui pleurent autour de son lit l’impatientent. Il appelle un de ses fils, Gallois : « Fais retirer toutes ces femmes, lui dit-il, lève-moi et donne-moi mes armes : il n’est pas digne d’un militaire accoutumé à braver la mort sur les champs de bataille de mourir sur son lit en présence de femmes éplorées ». Mais il y a là un peu de parade, et le service de Dieu exige plus de simplicité dans l’acceptation. Le père de François renonce à son projet et réclame un crucifix. Il bénit ses enfants rassemblés et leur recommande de consoler leur mère et de respecter François comme leur nouveau père. Après quoi, il consent à mourir (5 avril 1601).

M. de Boisy avait exprimé, en mourant, le vœu que ses biens demeurassent indivis entre ses enfants. Il employait ce moyen pour maintenir entre eux une union plus étroite, cette union indispensable aux familles nombreuses, sans laquelle, amoindries, elles se trouveraient en état d’infériorité. Mais l’un ou l’autre désirait le partage. La femme de l’un d’eux (Louis de Sales) se révoltait même contre le testament qui, dans le partage, donnait le choix au plus jeune. François ramena la concorde. Là encore, il prit de la réalité ses leçons, et si l’Introduction à la vie dévote est un bréviaire de vie conjugale et familiale, c’est que son enseignement est lié à l’expérience comme la chair l’est aux os.

Il vit beaucoup mourir : sa petite sœur Jeanne, sa mère, son frère Bernard et la femme de celui-ci, qui était la fille aînée de Mme de Chantal, et chaque fois il rendit hommage à Dieu. Cette Jeanne était la dernière-née. Mme de Chantal, qui l’aimait, l’avait emmenée en Bourgogne, et c’est là que l’enfant mourut. Il faut lire la lettre que François de Sales écrivit à Mme de Chantal : « ... Vous pouvez penser combien j’aimais cordialement cette petite fille. Je l’avais baptisée de ma propre main, ce fut la première créature sur laquelle j’exerçai mon ordre de sacerdoce ; j’étais son père spirituel et me promettais d’en faire un jour quelque chose de bon... Ma bonne mère a bu ce calice avec une constance toute chrétienne, et sa vertu, dont j’avais toujours eu bonne opinion, a de beaucoup devancé mon estime. Dimanche matin, elle envoya prendre mon frère le chanoine, et parce qu’elle l’avait vu fort triste et tous les autres frères aussi le jour précédent, elle lui commença à dire : “J’ai rêvé toute la nuit que ma fille Jeanne est morte : dites-moi, je vous prie, est-il pas vrai ?” Mon frère, qui attendait mon arrivée pour le lui dire, voyant cette belle ouverture de lui présenter le hanap et qu’elle était couchée en son lit : “Il est vrai, dit-il, ma mère” ; et cela sans plus, car il n’eut pas assez de force pour rien ajouter. “La volonté de Dieu soit faite”, dit ma bonne mère, et pleura un espace de temps abondamment ; puis, appelant sa Nicole : “Je veux me lever, dit-elle, pour aller prier Dieu en la chapelle pour ma pauvre fille” ; et tout soudain, fit ce qu’elle avait dit. Pas un seul mot d’impatience, pas un clin d’œil d’inquiétude : mille bénédictions à Dieu, et mille résignations à son vouloir ; jamais je ne vis une douleur plus tranquille ; tant de larmes que merveilles, mais tout cela par des simples attendrissements de cœur, sans aucune sorte de fierté : c’était pourtant son cher enfant. Eh bien, cette mère, ne la dois-je pas bien aimer ? » Cette lettre permet aisément de reconstituer la scène au château de Sales. Le messager de Mme de Chantal a apporté la nouvelle. Les frères se consultent entre eux : François n’est pas là, qui est l’aîné et surtout qui saurait amortir un coup aussi rude. Il faut l’attendre : c’est lui qui sera chargé de prévenir la mère dont cette petite Jeanne, née tardivement, était la Benjamine. Cependant, Mme de Boisy a deviné que quelque chose de mystérieux l’entoure : ces conciliabules, cette tristesse involontaire que nul n’a pu réprimer. Le soir vient et chacun se retire. La pauvre femme ne dort pas : elle songe aux absents, à l’évêque, à Jeanne. C’est Jeanne, elle en est sûre. Et le lendemain matin, elle interroge le second prêtre de la famille qui, la voyant préparée par son pressentiment, ne tait plus la vérité. Tous les témoignages que nous avons sur Mme de Boisy s’entendent pour montrer sa tendresse. Cependant, elle n’a aucune révolte. Sa foi la soulève à l’instant même du malheur. Elle s’incline et se lève pour aller prier.

Quand elle meurt elle-même, paisiblement, François écrit à sa confidente, Mme de Chantal : « Confessons, ma fille bien-aimée, confessons que Dieu est bon et que sa miséricorde est à l’éternité. » Il fait un acte de foi quand Dieu frappe. Et c’est toujours ainsi qu’il accueille le malheur. Après, il confesse sa souffrance, mais la Providence est louée : « Et pour moi, je confesse, ma fille, que j’ai eu un grand ressentiment de cette séparation (car c’est la confession que je dois faire de ma faiblesse, après que j’ai fait celle de la bonté divine), mais néanmoins, ma fille, ç’a été un ressentiment tranquille, quoique vif, car j’ai dit comme David : Je me tais, ô Seigneur, et n’ouvre point ma bouche, parce que c’est vous qui l’avez fait. Sans doute, si ce n’eût été cela, j’eusse crié holà ! sous ce coup, mais il ne m’est pas avis que j’osasse crier ni témoigner du mécontentement sous les coups de cette main paternelle qu’en vérité, grâce à sa bonté, j’ai appris d’aimer tendrement dès ma jeunesse. »

Ce cœur si profond et si délicat devait être ciselé par toutes les souffrances. Il fallait qu’il les éprouvât pour en parler juste, et les consoler, et les mettre à leur place devant Dieu. Son plus jeune frère Bernard, celui-là même qui avait épousé la fille aînée de Mme de Chantal et donné à son amitié pour la sainte un lien visible, fut emporté prématurément par une fièvre infectieuse en traversant les Alpes pour rejoindre l’armée. Il en fut atteint cruellement, mais il n’avait pas le loisir de se livrer à son propre deuil ; il lui fallait prévenir la jeune veuve et Mme de Chantal. Il commença par celle-ci, puis à sa belle-sœur il rappela qu’elle et son mari avaient fait le vœu d’entrer en religion à la mort l’un de l’autre, tant ils avaient fait de leurs amours un sentiment unique et irremplaçable. Elle ne savait pas où il voulait en venir. Elle l’écoutait, étonnée. Elle n’avait aucun pressentiment. C’était une jeune femme de vingt-et-un ans : elle avait le plus charmant des maris, elle l’adorait, et elle attendait le fruit de leur amour. Tout au monde la prédisposait au bonheur, et il lui fallait tout perdre d’un coup. S’étant mis sous la garde de Dieu, il acheva : « Ce qui n’était qu’une simple proposition au départ de votre mari est maintenant un ferme propos. Il a trouvé ce que son cœur désire ; il ne tiendra qu’à vous, maintenant, d’exécuter votre religieux dessein. – Je vous comprends, mon père, dit la jeune femme : mon mari est mort. » Elle s’évanouit, mais revenue à elle, elle accepta : « Mon Dieu, dit-elle, je suis donc désormais toute à vous seul. » Il y avait bien du tremblement dans sa voix, mais le sacrifice était fait. La douceur de sa vie n’était plus : un cœur ainsi brisé est assez ouvert pour recevoir Dieu. On dit qu’elle fit cette invocation : « Seigneur, je puis à présent vous servir sans partage, je ne tiens plus au monde que par cette petite créature que vous avez formée dans mon sein : donnez-lui la naissance et le baptême, puis disposez de la mère, et de l’enfant selon votre sainte volonté. »

Dieu en disposa, avec pitié. L’enfant ne vécut que le temps du baptême et la mère, tout de suite après, fut atteinte d’un mal qu’on reconnut mortel. Elle voulut mourir religieuse de la Visitation et l’évêque la reçut novice, puis professe devant toute la communauté. Et la jeune religieuse expira, heureuse.

Elle appelait son saint beau-frère : mon père. C’était le nom qu’il inspirait. Les bateliers du lac d’Annecy ne l’appelaient jamais autrement, et il préférait ce titre à celui de monseigneur. Son troupeau fut sa famille agrandie. Mais la famille lui donna cette délicatesse de cœur qui communique aux paroles la chaleur de l’affection et le frémissement d’une compassion qui comprend toutes les blessures. On n’imagine pas un saint François de Sales qui ne serait pas issu d’une famille unie et nombreuse. Il serait un autre saint, il ne serait pas l’intelligent consolateur, le père doucement autoritaire, le restaurateur du véritable esprit de famille.

 

III

 

Pour qu’il fût un consolateur et un conducteur d’âmes, des plus rustiques comme des plus compliquées, de celles qui vont aux tendresses humaines avec la foi du charbonnier comme de celles qui introduisent dans les passions terrestres l’inquiétude de l’infini, ce n’était pas assez qu’il fût préparé par la simplicité de son enfance et l’affinement constant de sa sensibilité dans les affections et les épreuves familiales. Qu’il fût un fils aimant, un frère délicat, un père pour tous les fidèles, ce n’était pas assez. Il fallait qu’il offrît à Dieu l’holocauste de son cœur « tout écorché, mort et maté ». Le Christ, sur le Calvaire, a, pour sauver les hommes, été dépouillé de ses vêtements, de sa chair même et de son rang. Dieu peut réclamer de sa créature le don total. Quand tout nous manquerait sur la terre, dit-il, n’est-ce pas assez d’avoir Dieu ? Puisque tout nous est donné, tout peut nous être repris. Mais quand, pour nous éprouver, la Providence, ainsi, nous accable, n’est-ce pas assez d’accepter ses durs impôts, de ne pas protester contre ses volontés qui nous brisent ? Que peut-elle exiger davantage ?

Et cependant on peut lui donner davantage. L’homme peut aller au-devant de ce dépouillement. Au lieu d’attendre le sacrifice, il l’offrira. C’est là l’histoire étonnante, miraculeuse, de l’amitié de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal. Certes, ce sentiment n’est pas nouveau, et la mystique catholique l’a dès longtemps reconnu et analysé. On cite les exemples de saint Jérôme et de sainte Paule, de saint François d’Assise et de sainte Claire, de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix. Mais de celui-ci, par la publication de la correspondance, nous pouvons mieux approcher, – approcher en levant la tête, car il dépasse tellement la commune mesure qu’il faut se faire, pour tenter de le comprendre sans le corrompre ni l’affaiblir, des yeux purifiés et libérés de la poussière humaine

« Dieu, écrira saint François de Sales à Mme de Chantal, m’avait donné à vous : les sentiments en sont tous les jours plus grands en mon âme. » Avec sa clairvoyance il avait reconnu en elle une âme d’élite, capable de monter très haut, et son principe n’était-il pas de tirer de chaque être son maximum de puissance pour le service de Dieu ? Quand il pense à fonder la Visitation, il voit en elle la fondatrice désignée par un décret divin. Ainsi s’entraînent-ils l’un l’autre dans l’avenue royale qui conduit à la perfection. Cependant il reste, de cette union incomparable, le directeur et le chef. On aperçoit très bien les changements, les améliorations, l’ordre de plus en plus clair, de plus en plus apaisé qui marquent l’ascension de Mme de Chantal et dont on reconnaît l’influence. Chez saint François de Sales, on retrouve un élan de plus en plus direct, mais c’est en lui-même, ou plutôt c’est directement en Dieu, qu’il en puise pour elle et pour lui l’inspiration. Leurs deux cœurs séparés, mais inséparables, deviennent un cœur unique. En Dieu même est leur unité.

Cet amour en Dieu n’est pas encore assez l’amour de Dieu. Il y faudra venir, et à lui seul. Dans la correspondance de l’année 1616, il y a cinq lettres – et les réponses que Mme de Chantal, cette fois, avait épargnées – qui sont la merveilleuse couronne d’épines posée sur cette amitié qui va se transfigurer encore dans le sang même du Sauveur. L’amour pur n’a pas besoin de la présence ni des témoignages. On n’aime purement, constamment, également que dans la sacrée poitrine de Jésus. Sa possession exige le dénuement total de la créature qui la veut. « Ne pensez plus, écrit saint François, ni à l’amitié ni à l’unité que Dieu a faite entre nous, ni à vos enfants, ni à votre corps, ni à votre âme, enfin à chose quelconque ; car vous avez tout remis à Dieu. Revêtez-vous de Notre-Seigneur crucifié... Ce qu’il faut que vous fassiez, ne le faites plus parce que c’est votre inclination, mais purement parce que c’est la volonté de Dieu. » Ce qu’il lui demande en somme, c’est que leur amitié parfaite en arrive à se prouver en se renonçant. Ils ne s’écriront plus d’eux-mêmes, ils ne se parleront plus d’eux-mêmes, ils ne se verront plus que pour les nécessités de la Visitation. Et sainte Jeanne de Chantal, son égale dans la force de sacrifice, comprend ce qu’il veut et lui répond : « Me voici nue et dépouillée de tout ce qui m’était le plus précieux... Quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle, qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c’est chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu. » C’est la perfection de l’amour : on entend comme le brisement du vase dont le parfum s’échappe pour s’épanouir plus librement.

Saint François de Sales mourut à Lyon à cinquante-cinq ans, pendant un voyage. Il était loin de son pays, de son diocèse, de sa famille, de Mme de Chantal. La solitude de sa mort est l’image de cette solitude du cœur dont il avait fait le sanctuaire du Dieu vivant.

 

 

 

Henry BORDEAUX.

 

Recueilli dans La vie et les œuvres

de quelques grands saints, vol. II, 1926.

 

 

 

 

 

 

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