Weygand, soldat et chrétien

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henry BORDEAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE général Weygand publie le premier volume de ses Mémoires sous le titre Idéal vécu : il va de ses débuts dans la vie militaire jusqu’à l’armistice. Mais il a publié le troisième, Rappelé au service, sur la dernière guerre. Il manque le second auquel il travaille, et qui ira de l’armistice, en passant par le traité de Versailles, jusqu’au rappel de l’armée d’Orient. Il faut espérer qu’il publiera aussi le quatrième sur ses prisons en Allemagne et – ô horreur ! – en France ! et sur son solennel non-lieu, mais il ne dira pas l’influence qu’il exerce encore et que je vais essayer de rappeler.

 

 

I

 

Paul Bourget, recevant sous la Coupole, le 22 janvier 1914, Émile Boutroux qui succédait au général Langlois, prit prétexte de cette succession pour tracer le panégyrique du soldat après avoir averti le pays des périls menaçants :

« D’un bout à l’autre de l’histoire, disait-il, nous constatons que les peuples qui ont voulu, enivrés de leur civilisation, s’en faire un instrument de jouissance et de paix ont été livrés comme des proies à des peuples plus rudes. Ils ont été envahis et asservis. Leur renoncement, la largeur de leur hospitalité ne les ont pas sauvés ; ni même leur supériorité de culture s’ils n’ont pas su la défendre les armes à la main. Nous ne possédons rien qui ne soit menacé dès que nous n’avons plus l’énergie de maintenir cette possession par la force. Toute propriété n’est qu’une conquête continuée. C’est la légitimité et sa noblesse. Trop souvent les nations comblées sont tentées d’oublier ces vérités... »

Il les soulignait, mais pour en montrer le défenseur : « Le rôle du soldat est de les leur rappeler par sa seule existence. Si la guerre est le fond même de son devoir, elle n’est pas tout son devoir. Son devoir est d’incarner en lui un certain nombre de vertus et aussi d’habitudes qui disparaîtraient de la nation s’il n’y avait plus d’armées permanentes. Le soldat est celui qui fait profession d’être toujours prêt à se battre et à se battre dans le sang. Cela signifie qu’il doit sans cesse cultiver en lui l’endurance physique et morale, se préparer sans cesse au danger et sans cesse pratiquer l’obéissance dans la discipline. Il est un citoyen, certes, et même le plus important de tous, puisqu’il assure l’indépendance de la cité, mais c’est un citoyen d’une espèce particulière. Il a son code, il a son costume, il a ses armes, il a ses tribunaux, il a sa vie. Tant qu’il sert, il ne peut pratiquer aucun commerce, aucune industrie. Son honneur est, comme celui du vrai savant et du vrai prêtre, de ne pas gagner d’argent. Son métier est quelque chose de plus qu’un métier. Nous attendons de lui plus que des autres. Il est le dévoué par excellence, le dévoué jusqu’au sacrifice du sang, jusqu’au sacrifice de la volonté. »

Dans l’Appel des armes, à la veille de 1914, Ernest Psichari, le petit-fils de Renan, qui devait mourir le chapelet à la main, complétait ce portrait spirituel : « L’armée, écrivait-il, comporte en elle-même sa morale, sa loi et sa mystique. Avoir pratiqué cette morale, affirmé cette loi, senti cette mystique, c’est avoir défendu, en soi et autour de soi, un des éléments vitaux du pays. » Quelques mois plus tard Ernest Psichari, tué le 22 août 1914 au combat de Rossignol, près d’Arlon en Belgique, donnait sa vie à cette mystique et Daniel-Rops a écrit son émouvante biographie.

Mais les jeunes candidats à Saint-Cyr ne s’élèvent pas du premier coup à ces hauteurs spirituelles. Leur détermination, même spontanée et formelle, garde une part d’inconscience. Ils sont attirés par toutes sortes de raisons ou de grâces mystérieuses, atavismes, goût de l’uniforme, de l’encadrement, du choix qui libère des incertitudes, etc. Peu à peu, l’un ou l’autre donnera enfin son plein sens à sa vocation.

Voici donc Maxime Weygand reçu à Saint-Cyr. Il veut en sortir cavalier, il sortira cavalier, et quel cavalier ! Lieutenant de dragons à Chambéry, à Saint-Étienne, à Lunéville, il suit en 1896 un cours à l’École de cavalerie de Saumur d’où il sort à trente ans (né le 21 janvier 1867) avec le numéro 1 et son troisième galon. Il y revient peu d’années plus tard comme instructeur. Déjà, il a sa réputation, cette réputation, venue des camarades et des élèves, qui ne trompe guère même si elle est restreinte. J’ai rencontré l’un ou l’autre officier de cette génération de cavaliers instruits par lui : à ma profonde surprise ils ne s’occupaient nullement du célèbre collaborateur de Foch, ils s’extasiaient encore sur le professeur, sur son art prodigieux de l’équitation, sur la flamme qu’il leur communiquait dans le service. Ce qu’il avait pu faire d’extraordinaire au cours de la guerre, comme chef d’état-major du généralissime des armées alliées, ne pouvait être que naturel, de la part de l’homme merveilleux qui montait les pur-sang les plus chauds et les rendait souples et dociles, – souples et dociles comme les élèves les plus rebelles bientôt sensibles à sa formation.

D’où provenait cette influence qui s’exerçait à Saumur jusque sur de petits détails de tenue, l’un ou l’autre copiant servilement la coupe de ses uniformes, la forme de ses bottes, sa sellerie et ses cravaches ? Il s’irritait de ces imitations parce qu’elles étaient exactement le contraire de ce qu’il désirait inspirer. Ce qu’il désirait, c’était de développer la personnalité de ses élèves, de les préserver de la routine et du formalisme, de les amener à prendre des initiatives par réflexion et maturité de jugement. Il voulait en faire des chefs, c’est-à-dire des hommes capables de commander à d’autres hommes et de tout exiger d’eux si le devoir l’imposait. Le cheval n’était qu’un moyen. La perfection dans le métier mène à rechercher la perfection en tout et jusqu’en soi-même.

Il n’y était pas arrivé du premier coup et d’ailleurs y arrive-t-on jamais ? Ceux qui le rencontraient aux environs de Saumur, montant un de ces pur-sang trop vifs et quasi indomptables avec un calme, une adresse, une douceur persuasive, une volonté de fer, corrigeant tout à coup les résistances trop prolongées, pouvaient sourire, croyant avoir affaire à un simple écuyer habile et énergique. Ils ne pouvaient se rendre compte que cette méthode qu’il employait pour mater les montures les plus rétives, il s’en était servi, il s’en servait pour la formation de son corps et plus encore de son esprit et de son âme. Dans ses promenades solitaires, il acquérait cette maîtrise de soi qui serait la marque de toute sa vie, qui lui permettrait de subir sans broncher les plus dures épreuves, d’accueillir sans révolte les nouvelles les plus accablantes, d’accepter un jour la responsabilité dans une catastrophe à quoi il serait étranger.

Le caractère, c’est la grande vertu d’un chef. Mais il lui faut joindre le travail et le don. Le don, c’est la faculté de créer, c’est l’invention, c’est l’imagination. Alors apparaît la réelle supériorité. Et cette invention peut être toute simple, presque enfantine : seulement personne n’y avait songé. Le bon sens peut être le premier degré du génie. Le bon sens est beaucoup plus rare qu’on ne le croit généralement.

Il y a bien autre chose en lui qu’un officier aux yeux lucides, au calme imperturbable, à l’endurance infatigable. Car il possède ce talisman qui permet de dominer toutes les situations : il a, dans la guerre, la paix intérieure que donne la confiance en Dieu. À cette foi est venue s’ajouter cette autre paix qui vient d’un grand amour immortel. N’est-il pas permis de prononcer ici le nom de la fille du général de Forzans devenue Mme Weygand ? Un jour de l’hiver 1939, j’étais venu au Bourget pour saluer le général qui revenait de Syrie afin de conférer à Paris avec le gouvernement. Sur le quai de l’aéroport, Mme Weygand attendait son mari. Elle se tenait à l’écart, pour ne pas gêner les personnages officiels. Je me permis d’aller la saluer et de parler avec elle de mon illustre confrère de l’Académie. Il débarqua de l’avion d’Air France. Elle était devant lui, accourue la première. Les officiels se précipitaient à quelques pas. Il serra la main de sa femme et il suivit les officiels. C’était le devoir qui, pour lui, passe toujours premier. Mais de quel regard il avait enveloppé la compagne de sa vie ! C’était cette flamme spirituelle de ceux qui croient en un cœur humain, peut-être parce qu’ils portent en eux les divines espérances...

 

 

II

 

Quand la guerre éclate le 2 août 1914, le lieutenant-colonel Weygand commande en second le 5e hussards à Nancy. Son régiment entre immédiatement en campagne en Lorraine annexée. L’animateur d’hommes que recèle Weygand cherche les reconnaissances de l’avant et donne l’exem.ple. Mais voici que le 26 août il reçoit un ordre du grand quartier général qui le surprend fort. Joffre qui l’a découvert, Joffre, qui eut ce privilège comme les grands capitaines de flairer les valeurs, l’envoie chercher pour rejoindre le général Foch qui commandait le 20e corps et qu’il vient de nommer au commandement de la IXe Armée.

Joffre, que j’ai raccompagné plus d’une fois au sortir de l’Académie, m’a assuré qu’il avait lui-même choisi Weygand pour le donner à Foch comme chef d’état-major, sachant parfaitement, ou plutôt devinant que Foch trouverait en lui le complément de sa pensée et de sa volonté.

Qui révélera dans toute sa vérité le secret de cette collaboration si fructueuse ? Pas Weygand à coup sûr. Il demeura volontairement dans l’ombre du grand chef. Il ne tenait nullement à être, de sa personne même, mis en évidence. Sa modestie, vertu rare chez les militaires comme chez les hommes de lettres, porte la marque d’une sorte de sainteté intérieure. Celui qui fait son devoir ne mérite pas d’éloges. Cela est si simple. Cela fut si simple pour lui. Nul doute qu’au cours de la longue guerre, il n’eût plus d’une fois désiré se rapprocher des combattants dont il comprenait à distance les splendeurs et les misères ; être, sinon l’un d’eux, à leur tête plus directement, commander une brigade, une division, un corps d’armée, à mesure que lui-même recevait de l’avancement presque malgré lui. Ainsi aurait-il manifesté sa propre initiative, ses aptitudes personnelles sans être couvert par une volonté supérieure. C’est là que sa grandeur cachée apparaît comme une clarté lunaire qui triomphe des nuages. Il ne demande rien, il estime qu’il n’avait pas le droit de demander une autre affectation qui, à la longue, ne pouvait pas lui être refusée. La modestie n’empêche nullement de se connaître. Il se juge sinon indispensable, tout au moins difficile à remplacer dans la tâche qu’il avait assumée et perfectionnée. Il se rendit compte qu’il ne pouvait priver son chef de son concours journalier. Il resta.

Foch le garda, mais il l’estima à sa valeur. Il ne manquera pas une occasion de la célébrer. Il exigea pour lui, même contre lui, les grades et les honneurs. Il lui fit sa part et, quand il fut plus tard question pour Weygand de la Pologne et de la Syrie, il déclara que nul choix ne pouvait être meilleur. Enfin aurait-il prononcé, à la fin de sa vie, la phrase fameuse qui devait recevoir, comme un ordre, son exécution : Si la France est en danger, appelez Weygand, s’il n’avait vu en lui que son chef d’état-major, son aide, son second ? S’il lui avait enseigné par la pratique l’art des batailles, il savait bien que l’élève, avec les leçons du maître, le valait.

Aux côtés du maréchal Foch, Weygand défendit le traité de Versailles contre les Alliés et même contre Clemenceau et voulait que le Rhin fût désormais la frontière de la France.

Le meilleur jugement sur le traité, je l’ai entendu prononcer en octobre 1939, quand la nouvelle guerre vidait de ses fils les campagnes, par la bouche d’un paysan. J’aime, après les vendanges, causer avec les vignerons autour du pressoir, tandis que le vin coule, trouble et odorant, des grappes écrasées. C’était un vieux qui avait fait la dernière guerre et dont les fils étaient partis dès septembre.

– C’est dommage, dit-il, que les militaires n’aient pas fait le papier.

Un peu étonné de cet hommage, je réclamai des précisions en simulant l’ignorance :

– Quel papier ?

– Le papier de Versailles, pardi. Ils appellent ça un traité de paix ! La guerre, ça se fait pour la paix. Alors c’est pareil. Quand on a gagné on s’arrange pour garder. Si j’achète un champ, je le borne. Les autres, ceux de Versailles, n’avaient mis aucune borne. Ou c’étaient de ces bornes qu’on déplace à la main. Alors il faut racheter. Racheter avec ses enfants. Est-ce que ça recommencera toujours, cette histoire-là ?

Et je n’ai rien trouvé à répondre.

 

 

III

 

Quand Pasteur, dans la période d’essais qui précéda sa découverte du vaccin de la rage et qui déchaînait alors contre lui une tempête de contradicteurs, vit venir à lui, amené par sa mère, un petit enfant qui avait été mordu par un chien enragé à une date n’autorisant plus guère une tentative de sauvetage, que fit-il, au risque d’être désavoué par ses amis, ses élèves, ses croyants qui le dissuadaient de compromettre ainsi sa renommée et même son génie ? Il n’hésita pas : il accueillit le blessé et le conduisit à son laboratoire.

La France blessée a été offerte ainsi au général Weygand. Le collaborateur infatigable du maréchal Foch à la bataille de la Marne, à la mêlée des Flandres, à la bataille de la Somme, à la campagne de délivrance, à la discussion du traité de Versailles, l’homme du miracle de la Vistule, le pacificateur de la Syrie, l’ancien chef de l’armée, l’historien de Turenne, l’avertisseur inutile du danger de la guerre prochaine, dans sa gloire indiscutée et à l’âge de la retraite – soixante-treize ans – n’avait-il pas droit au repos ? Déjà il en était sorti pour accepter le commandement de l’armée d’Orient. Appelé le 17 mai par le président du Conseil des ministres, Paul Reynaud, et par le maréchal Pétain revenu de son ambassade d’Espagne, il vola de Beyrouth à Paris. La carte des opérations lui fut montrée : c’était de nouveau l’avalanche allemande qui déferlait sur Paris ou vers la mer et menaçait de couper nos armées du Nord. Gravement, tranquillement il se contenta de répondre :

– Je suis au service de la France.

Voir clair fut sa première expression. Il voulut savoir exactement l’état, la situation, l’emplacement des Armées. Puisque les Armées du Nord étaient coupées, il irait aux Armées du Nord. J’emprunte à Joseph Kessel, l’auteur de l’Équipage, ce court récit qui a la beauté d’un poème :

« Il y a quelques jours, à l’aube, cette escadrille de bombardement reçut par message chiffré l’ordre d’envoyer deux avions sur un terrain de la région parisienne. Ces appareils devaient embarquer “une haute personnalité et ceux qui l’accompagnaient”.

« Quelle ne fut pas la stupeur du pilote lorsqu’il reconnut dans son passager le commandant en chef et qu’il apprit qu’il le devait mener par-dessus les lignes allemandes dans le Nord-Ouest ?

« Tout le long du trajet en zone ennemie, les mitrailleuses s’acharnèrent sur le petit convoi. Le pilote montra au général les balles traçantes qui enveloppaient l’appareil de leur trame serrée.

« – Il faut bien qu’elles passent quelque part, dit Weygand.

« Il continua d’examiner le front.

« Quand le pilote essaya d’attirer son attention sur les éclatements d’obus, le général se borna à hausser les épaules.

« – Cette fois j’avais compris, dit ensuite le pilote à ses camarades. Je n’ai plus ouvert la bouche... »

 

 

IV

 

La France a connu des heures aussi tragiques. Elle a traversé des crises qui paraissaient mortelles, crise de l’épuisante guerre de Cent Ans, crise des atroces guerres de religion, crise de l’affreux désordre révolutionnaire. La première fois elle fut sauvée par une sainte et ce fut Jeanne d’Arc. La seconde ce fut un roi, Henri IV. La troisième, ce fut un capitaine, Bonaparte. Elle a eu aussi Joffre à la Marne, Pétain à Verdun, Foch pour la Flandre, la Somme et la campagne de France. Mais chaque fois le héros – femme, roi ou capitaine – n’a fait que réunir les volontés éparses : derrière lui la nation s’est redressée pour le suivre et s’est sauvée elle-même en collaborant à la grande œuvre de rétablissement.

Dans son testament politique Richelieu qui se connaissait en hommes n’a-t-il pas défini une fois pour toutes le caractère français quand il a écrit cette phrase que l’ambassadeur Paléologue a fait imprimer à part et qu’il distribua à ses amis : « Si cette inconstance naturelle nous jette souvent en des précipices effroyables, notre légèreté même ne nous permet pas d’y rester et elle nous en tire avec une telle promptitude que nos ennemis, ne pouvant prendre une juste mesure de variétés si fréquentes, n’ont pas le loisir de les mettre à profit. » À condition toutefois que nous rencontrions à temps des Richelieu et des Turenne pour « rétablir nos affaires en méchant état ».

Mais il faut avoir l’instinct de ce qui dure. Les improvisations n’ont valu que pour un temps limité. C’est pourquoi la vertu du général Weygand – je dis bien : sa vertu – doit être citée en exemple, si l’on veut, ce qui s’appelle vouloir, que la France sorte de l’ornière où elle s’est enlisée avant comme après la guerre.

Un seul amour, un seul but, une seule foi : c’est là toute la profondeur, toute la force de sa vie et de son caractère. Cette vie n’est que droiture : mais il s’est dompté. Saint François de Sales nous mettait en garde contre les tièdes et les mous qui ne réalisent rien et l’Évangéliste assure que le royaume des cieux souffre violence. Le royaume de la terre exige pareillement l’ardeur et l’élan de ceux qui sont appelés à conduire les autres hommes, mais cette ardeur et cet élan ont dû au préalable être canalisés comme ces eaux qui fécondent au lieu de dévaster.

Idéal vécu ? Mais la petite flamme qui brûle devant le sanctuaire assure le Seigneur de la présence humaine pour éclairer les inconscients vivants...

 

 

Henry BORDEAUX.

 

Paru dans Ecclesia en septembre 1953.

 

 

 

 

 

 

 

 

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