La vie de Jean-Paul

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Adolphe BOSSERT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

JEAN-PAUL FRIEDRICH RICHTER a fait deux parts de ses prénoms. Il a publié ses ouvrages, à partir de l’année 1793, sous le nom de Jean-Paul ; ce nom, pensait-il sans doute, devait être pour les Allemands ce que celui de Jean-Jacques, l’un de ses auteurs favoris, était pour les Français. Dans sa famille, on l’appelait Frédéric ou Fritz.

Frédéric Richter naquit à Wonsiedel, dans cette partie nord-est de la Bavière qui est comprise entre la Bohême, la Saxe et la Thuringe, le 21 mars 1763 ; « il entra dans le monde avec le printemps de l’année ». L’enseignement, la prédication, la musique, étaient de tradition dans sa famille. Son grand-père paternel avait déjà été maître d’école et organiste ; « il possédait les deux qualités nécessaires pour instruire la jeunesse : la conscience et l’enjouement ». Le père de Jean-Paul fut d’abord tertius, c’est-à-dire maître de troisième, et plus tard pasteur protestant ; il avait du talent pour l’orgue, et aurait même pu se faire une réputation comme compositeur, s’il n’avait dû enterrer son génie dans une église de village. « Il avait le don d’égayer par sa conversation un cercle d’amis ; mais il était d’autant plus sévère dans ses prédications, et il ne faisait aucune concession sur la doctrine. » Il épousa la fille d’un drapier de Hof, femme simple, bonne ménagère, mais peu instruite, et qui n’eut presque aucune influence sur l’éducation de ses enfants. On a dit que la plupart des grands écrivains avaient eu une mère pour veiller sur la première éclosion de leur génie : cette faveur du ciel a été refusée à Jean-Paul. Au reste, la maison était pauvre. Lui-même nous apprend, dans le petit écrit où il raconte sa jeunesse, « que la faim joue un grand rôle dans son histoire ». Mais il ne s’en plaint pas. « Sois la bienvenue, dit-il à la pauvreté, pourvu que tu ne te présentes pas en compagnie de la vieillesse. »

En 1765, le maître de troisième de Wonsiedel fut appelé comme pasteur protestant à Joditz, non loin de Hof. Jean-Paul a toujours aimé à se reporter par la pensée vers ce petit village, situé sur les deux rives de la Saale, au pied du Fichtelgebirge. « Notre vrai lieu de naissance, dit-il, est le lieu où nous avons été élevés ; c’est le lieu de naissance de notre âme. » Il compare les années qu’il y a passées à une idylle. Il y avait cependant un point noir à son horizon : c’était l’école où il recevait une instruction sèche, accompagnée d’une discipline sévère. Son père le reprit bientôt à la maison et lui enseigna les éléments des sciences et du latin. Tout enfant, il était avide de lecture. Malheureusement, la bibliothèque du presbytère n’était ouverte que les jours où le bibliothécaire, c’est-à-dire le pasteur, était absent. Les Dialogues des morts furent le premier livre qui intéressa le jeune Richter ; il les lisait, dit-il, comme on lit un journal, et son imagination transportait dans le présent les récits du passé. Mais la lecture n’était qu’un aliment pour sa curiosité ; la musique seule prenait toute son âme ; il passait des heures à chercher des accords sur un mauvais clavecin ; « un choeur de villageois passant sous les fenêtres du presbytère lui arrachait des larmes ». Une grande sensibilité, un besoin d’expansion, une gaieté mêlée de rêverie, une curiosité vague et incohérente, le goût de la musique et l’amour de la nature, tels furent les dons qui le distinguèrent dès l’enfance et qu’il semble avoir hérités en partie de ses ancêtres.

En 1776, le pasteur de Joditz fut transféré à Schwarzenbach, un grand village sur la Saale, avec une imposante maison d’école, où il espéra pouvoir donner à son fils une instruction régulière. Cet espoir ne fut qu’à moitié réalisé. Jean-Paul a été rarement content de ses maîtres, sans doute parce qu’il les comparait à l’idéal qu’il se fit de bonne heure de l’instituteur. Il blâme chez le recteur de Schwarzenbach l’habitude de parler toujours et de s'admirer en parlant, de vouloir rendre tout facile et de ne rien approfondir ; il lui reproche aussi d’avoir constamment déclaré à ses élèves qu’il ne leur disait pas tout, de peur de les dérouter ou de les décourager. Le jeune Richter se mit bientôt à chercher lui-même ce qu’on prétendait lui laisser ignorer ; il voulut comprendre surtout ce qu’on jugeait au-dessus de sa portée. Son amour du détail, son penchant à « fureter dans les coins », fut une autre cause qui le détourna de la méthode expéditive de son maître. Comme son père le destinait à la carrière ecclésiastique, on lui fit commencer de bonne heure l’étude de la langue hébraïque. Mais tandis que ses condisciples étaient trop heureux de pouvoir lire seulement les textes, il perdit son temps à examiner les signes graphiques dont chaque lettre était entourée, et il resta des semaines sur « le premier mot du premier chapitre du premier livre de Moïse ». Il continua de suivre l’école du village, mais sans application et sans succès. Il fit beaucoup de musique. Il lut au hasard tous les livres qui lui tombaient entre les mains. L’histoire de Robinson lui causa une impression extraordinaire, dont il garda le souvenir jusque dans l’âge mûr. « Je me rappelle encore, écrivait-il peu d’années avant sa mort, l’heure du jour et le lieu où cette lecture me ravit pour la première fois : c’était le soir ; j’étais assis près de la fenêtre du presbytère qui donnait sur le pont de la Saale. » Il est remarquable que Jean-Paul se soit passionné, tout enfant, pour le premier livre que Rousseau voulait mettre entre les mains d’Émile.

Au printemps de l’année 1779, il entra au gymnase de Hof, pour se préparer à l’étude de la théologie. Ici encore, la sécheresse des méthodes, le caractère abstrait de l’enseignement, le peu de souci de mettre les sujets en harmonie avec le caractère de la jeunesse, le rebutèrent. Il se rejeta encore une fois sur la lecture, et il commença dès lors ces volumineux extraits qu’il augmenta d’année en année et dont il tira en partie ses ouvrages. Dans ses essais littéraires se trahissait déjà le double penchant de son esprit à la rêverie métaphysique et à l’observation minutieuse des réalités. Son premier roman, Abélard et Héloïse, dont Paul Neerlich a publié des fragments 1 , est une imitation de Werther. L’épigraphe du livre en indique l’esprit : « L’homme sensible est trop bon pour vivre sur cette terre où règne la froide raillerie ; ce n’est que dans l’autre monde, dans la demeure des anges compatissants, qu’il trouve la récompense de ses larmes. » Dans d’autres écrits de la même époque on remarque une certaine fermeté de pensée et, ce qui étonne davantage, un style visant à la précision et dédaignant le luxe des images 2 .

En 1781, Jean-Paul se rendit à Leipzig et commença ses études à la faculté de théologie. Dans l’intervalle, son père était mort, et sa mère, obligée de quitter le presbytère, avait cherché un refuge à Hof. Il s’était familiarisé avec la pauvreté, mais il connut bientôt le dénuement, il écrivit pour vivre, pour faire vivre sa mère, et son esprit aigri se tourna vers la satire. C’était, du reste, le seul genre qui ne fût pas encore représenté en Allemagne par un homme de génie. Les Procès groenlandais n’eurent aucun succès et n’en méritaient aucun. C’était la critique banale des préjugés, où reparaissaient toutes les attaques du XVIIIe siècle contre le clergé et la noblesse, et à laquelle s’ajoutaient, pour agrémenter le sujet, quelques traits inoffensifs sur le luxe des femmes. L’auteur, découragé, quitta Leipzig et retourna auprès de sa mère (1784). Jean-Paul n’était point fait pour la satire ; il n’avait que la malice ingénue de La Fontaine. Un nouveau recueil qu’il publia sous le titre de Choix des papiers du diable (1789) passa complètement inaperçu. À bout de ressources, il accepta la direction d’une école que lui offrit la petite ville de Schwarzenbach. Il eut à élever ensemble sept garçons, dont l’âge variait de quinze à sept ans. Ne pouvant leur appliquer le même programme d’enseignement, il se contenta, dit-il, de susciter en eux la réflexion personnelle ; il publia même plus tard une anthologie de leurs bons mots. Il avoue que l’école en elle-même faisait un ensemble « baroque » et que les élèves, en le quittant, ne furent pas beaucoup plus instruits que le jour où il les reçut ; mais il ajoute que tous lui gardèrent un attachement inaltérable, et ce seul détail prouve que ses leçons ne furent pas aussi stériles qu’il semble le croire.

Est-ce l’habitude d’une vie régulière et calme, l’oubli momentané de ses préoccupations littéraires, qui déterminèrent un changement dans sa nature ? Le fait est qu’il parut pour la première fois avoir conscience de lui-même et de son vrai talent. Il accomplit ce qu’il appelle sa transsubstantiation. La vie sentimentale absorba et consuma en lui l’esprit critique. La satire, en un mot, fit place à l’idylle. Le petit récit par lequel Jean-Paul inaugura sa nouvelle manière, la Vie du joyeux maître d’école Marie Wuz à Auenthal (1791), est resté son chef-d’œuvre ; il s’y est peint lui-même, avec sa candeur d’enfant, sa facilité à croire au bonheur, son aptitude innée à substituer le rêve à la vie. Il fit paraître ensuite les différentes parties de La Loge invisible (1793), qui lui attira les sympathies d’un groupe de lecteurs, et d’Hespérus (1795), qui excita en Allemagne une admiration presque universelle. Ces deux ouvrages étaient de lointains échos de Werther ; mais, tandis que Werther se reposait de ses angoisses dans le sein de la nature, les héros de Jean-Paul ne trouvaient leur consolation que dans un idéalisme transcendant. Au reste, les adeptes les plus déterminés s'obstinèrent seuls à chercher un plan dans ces romans. La Loge invisible est inachevée, et l’on ne s’en aperçoit pas à la lecture. Jean-Paul définit lui-même sa méthode de composition dans une page du Titan (au neuvième cycle) : « J’écris un petit volume après l’autre, et j’y mets tout ce qui me convient, tout, excepté des événements. Je voltige de côté et d’autre, avec ma trompe d’abeille, que j’enfonce dans les nectaires de toutes les fleurs, et je rapporte dans mes cellules le miel que j’ai recueilli. Le livre que je compose ainsi est le fruit de mes excursions aventureuses ; je pourrais l’appeler ma lune de miel ; mais je mange moi-même tout le miel que je fais, et je ressemble moins à l’abeille travailleuse qu’au propriétaire qui taille les ruches. »

Jean-Paul avait quitté Schwarzenbach en 1794, et il était revenu auprès de sa mère à Hof. Il composa rapidement la Vie du maître de cinquième Fixlein (1796), où il reprenait avec plus d’ampleur et d’abandon le thème de Marie Wuz, et l’Histoire de l’avocat des pauvres Siebenkaes (il faut renoncer à traduire exactement le titre), où il montrait une nature chimérique aux prises avec une vie étroite (1796-1797). Ces deux romans achevèrent de le classer parmi les illustrations littéraires de l’Allemagne. Sur l’invitation de Mme de Kalb, il se rendit à Weimar (juin 1796). Il reçut un accueil empressé de Herder, de Wieland, de la famille ducale. Goethe et Schiller, qui ne voyaient sans doute en lui qu’un werthérien attardé, lui montrèrent de la froideur. Pendant les années suivantes, répondant à l’appel de ses nombreux amis, il vécut successivement à Leipzig, à Hildburghausen, à Berlin. Dans la société berlinoise, l’enthousiasme pour ses écrits, et plus encore pour sa personne, ne connut point de bornes ; on voulut voir en lui le défenseur de l’esprit national contre la philosophie critique de Kant et de Fichte et contre l’art néo-grec de Goethe et de Schiller ; on fut tout près de le considérer comme l’apôtre d’un christianisme nouveau. En 1801, il épousa Caroline Mayer, la fille d’un conseiller au tribunal de Berlin. Il demeura d’abord à Meiningen, puis à Cobourg, et s’établit enfin à Bayreuth, en 1804. Il venait de publier le Titan (1800-1803), qu’il regardait comme son chef-d’œuvre, le plus long et le plus décousu de ses romans, dont il est impossible de saisir l’unité, mais où les contemporains trouvèrent toutes sortes d’allusions politiques et littéraires. Le titre même est énigmatique ; il s’applique, selon certains interprètes, non à un personnage, mais à l’ensemble de l’œuvre ; ce serait le nom générique de notre civilisation, qui rêve d’escalader le ciel, et qui retombe impuissante sur elle-même. Ce qui est certain, c’est que le héros principal n’a rien de titanique ; c’est un rêveur indécis, qui se trouve à la fin, par un concours de circonstances, héritier de deux petits duchés allemands.

La vie de Jean-Paul à Bayreuth s'écoula paisible et monotone, sans autre incident que quelques voyages sur les bords du Rhin (1817), à Stuttgart (1819), à Munich (1820), à Dresde (1822), « Ma biographie, disait-il, n’est qu’une longue idylle. » Un triste événement troubla cependant ses dernières années. Son fils unique, qui faisait ses études à Munich, revint brusquement à la maison au mois de septembre 1821, et mourut trois jours après. Lui-même s’affaiblit peu à peu ; mais, plein de cette confiance juvénile qui était un trait de sa nature, il ne voulut pas croire à sa fin prochaine. En 1825, il perdit la vue, et il s’éteignit le 14 novembre de cette année. Ses derniers romans sont comme un ressouvenir de sa meilleure époque, de celle qui précéda le Titan. Dans les Joyeuses années d’école (Flegeljahre, 1804-1805), il revint à ce genre de contrastes qui lui avait inspiré autrefois Wuz et Fixlein ; il mit en opposition, dans deux frères jumeaux, le bon sens pratique et la poésie, la verve bouffonne et la rêverie sentimentale. Dans le Voyage du docteur Katzenberger aux eaux (1809), il ridiculisa le pédantisme, mais avec cette bonhomie bienveillante qui tempérait la satire en lui donnant un tour humoristique. Enfin l’étudiant Fibel (1812) fut une dernière incarnation de ces existences bornées, heureuses dans leur effacement, que Jean-Paul aimait à observer et à peindre.

Le romancier ne changeait rien à sa manière de penser et d'écrire lorsqu’il abordait directement des questions de philosophie ou de morale. Ses deux traités sur l’immortalité de l’âme, la Vallée de Campan (1798) et Sélina (ouvrage posthume, publié en 1827), sont pleins de rêves mystiques et de visions funèbres, mais ne préviennent aucun doute et ne répondent à aucune objection. Tous deux sont comme des développements de cette pensée de Goethe : « Tu crois à l’âme immortelle ; mais quelles sont tes raisons ? – Je n’en ai qu’une j’ai besoin d’immortalité. » C’était le postulat que Jean-Jacques Rousseau avait déjà posé devant son élève Émile. Mais Jean-Paul n’a pas la dialectique ardente et persuasive de Rousseau. Peut-être même ne cherche-t-il pas à convaincre et n’a-t-il d’autre but que de se donner à lui-même la sensation vive de ce qu’il croit la vérité. Il en résulte que sa pensée reste souvent obscure, malgré l’éclat des images dont il sait la revêtir.

Le défaut de précision et d’enchaînement dont Jean-Paul s’était fait une originalité nuit surtout aux deux ouvrages théoriques qu’il composa dans la seconde moitié de sa carrière : l’Introduction à l’esthétique (1804) et la Levana (1807).

Dans l’Introduction à l’esthétique, malgré sa position indépendante vis-à-vis de l’école de Weimar, Jean-Paul doit beaucoup à Goethe. Ses remarques sur la poésie en général, et même sur le genre humoristique dont il était le maître, n’ont de particulier que la bizarrerie de certains termes. Sa revue historique des littératures, sans offrir rien de neuf, frappe souvent par le tour inattendu des jugements. Il décrit bien les conditions naturelles dans lesquelles s’est développé l’art grec ; mais la partie du livre la plus intéressante à consulter est celle qui concerne le romantisme. Jean-Paul juge à sa manière la querelle des anciens et des modernes : ce n’est pas l’art qui a progressé, dit-il, mais la matière poétique qui s’est agrandie ; le vrai poète serait celui qui aurait voyagé à travers tous les âges du monde, navigué autour de toutes les côtes de l’univers.

On peut distinguer de même, dans le traité d’éducation qu’il a intitulé Levana, quelques points de vue intéressants, au milieu des allusions, des réminiscences, des banalités même, qui encombrent l’ouvrage. Les premières parties offrent seules quelque suite ; la fin est à peine rédigée. Levana était la déesse que les Romains invoquaient lorsque le père levait dans ses bras l’enfant nouveau-né pour le reconnaître. Jean-Paul indiquait, par le titre même de son livre, qu’il considérait l’éducation comme la fonction sacrée de la famille. Lorsqu’il insiste sur la nécessité de former le corps en même temps que l’esprit, lorsqu’il rappelle aux femmes le rôle qui leur appartient dans la maison, il est le continuateur parfois éloquent de Rousseau. Comme Rousseau, il veut qu’on respecte la gaieté de l’enfant, qu’on favorise ses jeux, surtout ceux qui développent l’activité. Il recommande la danse, le chant, la musique. Mais il admet, contrairement à Rousseau, l’utilité des châtiments, même corporels. Attendre que l’enfant éprouve par lui-même les conséquences de ses fautes, ce serait le priver d'un bénéfice de l’éducation. La vie est trop courte, ajoute Jean-Paul, pour que chacun puisse faire toutes les expériences à ses dépens. Il se sépare encore de Rousseau dans l’éducation religieuse. Il veut qu’on parle à l’enfant de Dieu, mais qu’on lui en parle rarement, à l’occasion d’une grande manifestation de la nature ou d’un événement important de la vie ; qu’on lui donne l’impression du surnaturel, le sentiment de l’infini, mais sans l’accabler de formules et de préceptes ; que surtout on le prémunisse à l’avance contre toute pensée intolérante, qui serait à la fois une marque d’orgueil et un défaut de charité pour ses semblables. « Que toute religion qui n’est pas la sienne, toute cérémonie, tout symbole qui s’y rattache, soient sacrés pour lui ! Que l’enfant protestant considère avec respect l’image catholique d’un saint qu’il rencontre au bord d’une route, comme s’il traversait le bosquet vénérable où priaient ses ancêtres germains ! Qu’il s’accoutume de bonne heure à voir dans les différentes religions autant de langages dans lesquels s’exprime tour à tour l’âme humaine ! ». Une telle conception est bien haute pour l’intelligence d’un enfant. On ne peut nier cependant que Jean-Paul, pour l’ensemble de sa méthode pédagogique, n’ait un avantage sur Rousseau : il n’a pas besoin d’isoler son élève pour le soustraire à des influences qui fausseraient son esprit ; il rectifie et corrige ces influences, à mesure qu’elles se présentent.

Jean-Paul s’occupe surtout de cette partie de l’éducation qui forme le caractère ; mais il a aussi des vues originales sur l’instruction qu’il convient de donner aux différents âges ; il revient même souvent sur ce sujet dans les digressions qui émaillent ses romans. Ici encore, c’est Rousseau qui fournit le point de départ. Développer les aptitudes naturelles, tel est le principe que le maître ne doit jamais perdre de vue. Jean-Paul donne même à ce principe une portée plus étendue que Rousseau ; il veut que l’on consulte non seulement l’esprit individuel de l’élève, mais encore l’esprit du temps et de la nation. Il reproche aux écoles modernes de trop vivre sur le passé, et, sans méconnaître la grandeur de la civilisation antique, il voudrait refréner le zèle des philologues exclusifs, ou, comme il les appelle dans la Loge invisible, des perroquets classiques, de ceux qui répudieraient volontiers leur femme légitime pour épouser la Terentia romaine en quatrièmes noces. Tourmenter son âme immortelle à décliner et à conjuguer des mots latins, c’est dépenser son argent pour acheter une belle bourse. Une langue n’est qu’un instrument ; et quel instrument vaut celui qu’on a été habitué à manier dès l’enfance ? La langue nationale, la littérature nationale, l’histoire nationale, tel est, pour Jean-Paul, le triple fondement d’une éducation et d’une instruction vraiment fécondes.

Jean-Paul contribua, par ses théories pédagogiques, au renouvellement des méthodes scolaires en Allemagne, et ce fut là peut-être l’une des parties les plus utiles et les plus durables de son œuvre. Comme écrivain, il a joui pendant une trentaine d’années d’une autorité immense ; on l’appelait l’unique, l’incomparable ; c’est à peine si l’on considérait Goethe comme son égal. Les femmes auteurs surtout s’empressèrent autour de lui ; Mme de Kalb, Mme de Krüdener, Émilie de Berlepsch, Joséphine de Sidow, pour ne citer que les plus célèbres, s’obstinèrent à le traiter comme leur maître, malgré le peu d’encouragement qu’elles reçurent de lui. Ce qui restera de lui, ce ne sont pas ses grands romans, dont nous comprenons à peine aujourd’hui les visées politiques et humanitaires ; ce sont ces délicieux tableaux de genre qu’il peignait d’après ses souvenirs et où il mettait le meilleur de son âme. Jean-Paul a la poésie de l’infiniment petit. Il a répandu un charme sur la maison d’école et sur le presbytère ; les instituteurs, les pasteurs de village, les étudiants le liront toujours, malgré son style laborieux, chargé d’incidentes et de périphrases. Il ne lui a manqué qu’une forme plus simple pour être un écrivain vraiment populaire.

Mais, par l’ensemble de son caractère, par la chaleur de ses attachements, par son zèle philanthropique, il laissera une trace dans l’histoire de son temps. Ses contemporains, parmi toutes les épithètes élogieuses qu’ils lui ont prodiguées, l’appelaient aussi le consolateur des humbles : c’est celui de ses titres de gloire dont la postérité lui tiendra le plus de compte.

 

 

 

Adolphe BOSSERT,

Essais sur la littérature allemande,

première série, 1905.

 

 

 

 

NOTES

 

 

(1) Dans l'Archiv für Literaturgeschichte, 1881.

(2) Exercices de pensée. Quelque chose sur l’homme. Éloge de la sottise.

 

 

 

 

 

 

 

 

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