Le crieur

 

 

LA messe vient de finir, les portes de l’église livrent leurs derniers flots de fidèles où les femmes dominent, – celles-ci étant toujours les dernières à sortir de l’église, comme les premières à y entrer, – et les hommes, en bourrant leurs pipes, se portent déjà en masse vers la petite tribune où les attire la rude mais sympathique silhouette du crieur public.

Les principaux traits de ce personnage populaire ne s’effaceront pas facilement de ma mémoire.

Trapu, bien musclé, solidement campé sur ses robustes jambes, une main dans la poche du pantalon, comme pour faire ressortir davantage l’importance de son bedon piriforme, le crieur, le chapeau sur le cran de la tête, regarde la foule avec assurance.

Qui pourrait l’accuser de recherche ou d’affectation dans sa mine comme dans sa mise ? Son habit, où le fer à repasser n’a pas laissé de trace, est d’une ampleur qui permet tous les développements futurs. Sa chevelure n’a pas voisiné plus souvent avec le peigne que sa barbe avec le rasoir, et son robuste cou n’est pas entravé par un faux-col rigide.

Il se distingue surtout par un aplomb imperturbable, une audace à toute épreuve qui fait dire aux gens « qu’il n’était pas à la maison quand la gêne a passé ». Mais dans les plis de ses lèvres de pince-sans-rire et le clignement de ses petits yeux brillants, on devine cette vivacité d’esprit et cette gouaillerie de langage qui en fait un personnage très populaire.

– Venez tous par ici, mes amis ; j’ai un prône bien chargé, j’ai de quoi pour tout le monde, même pour les créatures.

– C’est d’abord de la part du seigneur qui fait dire à tous ceux qui mettront les pieds dans ses îles, qu’ils seront punis suivant la loi.

– Pierre Rivard vous fait dire que ceux qui passeront sur son terrain seront paisibles d’amende.

– Au nom de la Reine, – et c’est le seul moment où le crieur se découvre, – je demande à tous ceux qui ont des parts de route dans le rang de la Frenière de les réparer cette semaine sans faute, parce qu’on enfonce dans les ornières jusqu’aux moyeux. Voyez-y tout de suite là, les durs-à-cuir, si vous ne voulez pas que les avocats se mettent après vous pour vous manger vos biens tout ronds.

– Il y aura un encan mardi, chez petit Noir à José qui veut vendre toutes ses nippes avant de partir pour les États. Il y a un gros roulant à vendre et beaucoup de bon butin.

– Baptiste Rouleau du village des Blagues vous fait dire, sauf votre respect, qu’il a une belle portée de petits cochons à vendre. C’est des cochons de race... des cochons anglais qui profitent vite. Il les vend au choix pour un écu la semaine. C’est pas cher pour des petits gorets qui sortent d’une truie du gouvernement.

– Il y aura une corvée mercredi chez ce pauvre José à Baptiste à Noël, qui a eu le malheur de perdre son cheval avant d’avoir fini ses foins. Tous ceux qui voudront lui donner un petit coup de main seront défrayés à la bonne petite bière d’épinette. Soyez pas trop regardant de vos peines pour aider un homme de la paroisse.

Les agents agraires tout comme les agents voyers avaient recours au ministère du crieur, quand le temps était venu de remettre en état les cours d’eau publics.

Le crieur se faisait encore le porte-parole des marchands, des forgerons, des ferblantiers, pour inviter les intéressés à payer leurs comptes. Il ne faut pas oublier que l’envoi d’une note ou d’une facture provoquait la colère du débiteur avec des réflexions de ce genre :

« Avez-vous peur que je ne vous paie pas ? » Ou encore : « Je vous ai toujours bien payé sans recevoir vos petits papiers ; vous savez que je n’ai pas l’habitude de me faire tirer l’oreille ! »

Les remarques du crieur, parce que moins personnelles, irritaient moins nos campagnards que les écrits.

Au milieu d’un monceau de produits de la ferme où se mêlent le sirop et le sucre d’érable, les tissus domestiques et les légumes divers, le crieur commence maintenant la vente pour les âmes.

– À c’t’heure, mes amis, nous allons nous occuper des âmes du purgatoire – qui ont encore bien plus chaud que nous autres ! Ne faites pas les liche-la-piastre comme ce gars qui s’excusait de ne pas faire dire de messes pour son défunt père en disant : « S’il est au ciel il n’en a pas besoin, et s’il est au purgatoire il est assez ordilleux pour faire son temps ! ... Plantez-vous, si vous ne voulez pas que nos pauvres défunts restent plus longtemps dans le purgatoire que ceux de la paroisse voisine.

– Pour commencer, un beau cœur de sucre. Il est très pur !

– Comment le sais-tu, dit une voix ?

– J’en ai pris une petite croquette pour y goûter. Les enchères vont leur train jusqu’à une piastre pour une demi-livre de sucre.

– Une piastre, deux fois... achète ça, petit Louis, pour ta blonde. Tu te gruges toujours d’amour pour elle, pas ? attire-la avec du sucre !

– Maintenant une belle paire d’essuie-mains en lin tissé par la mère Joncas qui a bientôt quatre-vingts ans... Y a-t-y bien des jeunes qui en feraient autant ? Une piastre et demie, deux fois... Une piastre et demie, trois fois... Adjugé à notre membre... qui s’en lave souvent les mains, et qui aura de quoi pour se les essuyer maintenant.

– Un beau veau de lait, pas un veau d’élection, une petite taure à prendre chez Ti-Blanc Martin...

– Combien pour le veau ?

Ainsi va l’enchère avec la verve alerte du crieur et l’entrain de nos campagnards qui ne sont pas trop près de leurs pièces quand il s’agit des œuvres pieuses et des offrandes expiatrices pour leurs défunts.

Il va sans dire que la municipalisation des routes, le développement de l’instruction, les facilités postales, les transformations du commerce ont réduit le rôle du crieur... mais sans lui ravir cette bonne humeur inaltérable et cette vivacité d’esprit qui en faisaient une des figures les plus réjouissantes de nos paroisses.

 

 

 

Georges BOUCHARD,

Vieilles choses, vieilles gens, 1931.

 

 

 

 

 

 

 

 

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